Une tache d’encre

Sexualité féminine et névrose obsessionnelle

par Jean Reboul

Freud écrit dans l’Introduction à la psychanalyse (p. 324 de la traduction) : « Les symptômes ont pour but soit de procurer une satisfaction sexuelle, soit de préserver contre elle ; le caractère positif, au sens de la satisfaction, étant prédominant dans l’hystérie ; le caractère négatif, ascétique, dominant dans la névrose obsessionnelle. »

Quatre ans plus tard, en 1921, dans Inhibition, symptôme et angoisse, il précise que le moteur de la formation du symptôme obsessionnel est l’angoisse du Moi en face du Surmoi.

Formulé en ces termes, le problème de la motivation inconsciente des conduites se réduit, dans l’hystérie, à une dominance du principe du plaisir ; dans la névrose obsessionnelle, à une transgression de ce principe. C’est un problème éthique : la référence au Surmoi et à l’ascétisme le montre bien.

Cependant vingt ans plus tôt, en 1900, au chapitre IV de la Science des rêves, l’interprétation du rêve de la bouchère qui se refuse le caviar, sa gourmandise préférée, nous introduisait à des nuances plus subtiles et sur des voies plus sinueuses : le désir exprimé par le rêve ou le symptôme est parfois repérable comme désir de « se créer un désir insatisfait, non réalisé ». La thèse la plus ancienne ne contredit pas la plus récente, mais entre les deux il existe un considérable déplacement de l’accentuation et une torsion de l’intention : se préserver contre la – satisfaction sexuelle. On peut penser que le moyen le plus sûr et le plus court d’y parvenir, c’est de lutter contre le désir et que le principe du plaisir y succombera. Tout autre chose est de conserver, de préserver le désir et, à ce prix, de l’intensifier, de se satisfaire de son insatisfaction même, de jouir de la soif en refusant l’eau, de protéger le vide du risque qu’il soit comblé. Délectation morose qui nous met loin de l’ascétisme. Mais en nous exprimant ainsi, nous venons de manifester une des finitudes du langage. De n’être formulable qu’en métaphores de besoin, le désir n’est pas pour autant désir du plaisir, mais il prend le masque de la demande pour aller au-delà du besoin, c’est-à-dire nulle part – là où il n’y a plus d’objet adéquat, là où le corrélât du désir se révèle dans sa nudité de manque, toujours leurré, jamais assouvi. S’il existe, sur la trajectoire du désir, un au-delà du principe du plaisir, c’est l’instinct de mort que l’on trouve de l’autre côté de ce garde-fou. Et c’est pourquoi (en dehors de la relation analytique) la demande s’exprime toujours « à côté » ; la réponse aussi ; l’échange ne s’y manifeste qu’entre un muet et un sourd. Vouloir conserver un désir insatisfait, c’est peut-être chercher le lieu impossible, le point de fuite où l’instinct de mort rejoint le principe du plaisir et se confond avec lui : comme si ne pas avoir assurait seul la possession, comme si être passait obligatoirement par le n’être pas. Mortification de l’Eros et érotisation de la mort. Et l’on voit bien que ce qui est dès lors en jeu, ce n’est plus un problème d’éthique, d’ascétisme ni de Surmoi, mais une sorte de stratégie dialectique des signifiants, presque une logique formelle dominée par la puissance hégélienne du négatif, moteur du dépassement de l’ultime contradiction vers l’horizon de l’être, possibilité de l’impossible, identité de l’identité et de la non-identité. L’éthique du plaisir garde l’homme à l’intérieur de ses limites sécurisantes ; mais le désir ne peut que se consumer lui-même, brûlant avec ce qu’il ne peut adorer. S’il refuse d’être satisfait, c’est que la non-satisfaction lui est essentielle ; et dès qu’il vient à naître, la mort est concernée.

D’amor naît castitats

chantaient les premiers troubadours cathares. Ce qui fit dire à un professeur : « L’amour est un sentiment qui date du XIIIe siècle. » Le présent travail se demandera ce qu’on doit en penser24.

***

Mais à ce niveau conquis dès l’aube de ses découvertes, il faut dire avec la gravité due à ces théories rigoureuses, que Freud n’a pas toujours pu se maintenir et qu’il lui est arrivé, entre autres, de confondre à nouveau poursuite de la non-satisfaction du désir avec refus du plaisir. Le devoir est alors d’en appeler, de Freud, aux structures parfaites dont il fut l’architecte, sinon toujours le gardien.

Rien ne saurait mieux éclairer notre propos que l’examen d’un cas célèbre, mais dont il a échappé à la plupart que Freud nous le livra en deux fois, morcelé en deux publications que sépare un intervalle de dix ans. Les pistes s’en trouvent brouillées et souvent effacées, si l’on n’a lu que la version la plus récente et la plus accessible, celle de l’Introduction à la psychanalyse reproduisant une conférence de 1917 (c’est ce qui est arrivé à Stekel et à Simone de Beauvoir), alors que la perspective complète n’apparaît que dans un article de 1907, Actes obsédants et exercices religieux25, dont la traduction par Mme Bonaparte fut revue par Freud26.

En 1907 comme en 1917, l’objectif de Freud est limité : montrer que l’acte obsédant et le cérémonial obsessionnel ont un sens. La richesse du matériel, on s’en apercevra, conduit beaucoup plus loin. D’ailleurs, Freud nous dit de ce cas qu’il n’en saurait fournir de plus beau. Nous nous efforcerons de le résumer sans rien omettre d’essentiel.

Une dame de trente ans, mariée à vingt avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, souffrait d’obsessions très graves « que j’aurais peut-être réussi à soulager », dit Freud, « sans un perfide accident qui a rendu vain tout mon travail (je vous en parlerai peut-être un jour) »27. Vivant séparée de son mari, elle éprouvait aux repas la compulsion de laisser les meilleurs morceaux, par exemple de ne manger que les bords d’une tranche de viande rôtie. Ce renoncement s’était manifesté pour la première fois le jour où elle avait annoncé à son mari qu’elle lui refuserait désormais les rapports conjugaux, c’est-à-dire le jour où elle avait renoncé à ce qu’il y avait de meilleur. Elle ne pouvait s’asseoir que sur un seul siège et ne parvenait à s’en relever qu’avec difficulté. Le siège symbolisait pour elle son mari, à qui elle restait fidèle. « On se sépare si difficilement, disait-elle (d’un homme, d’un siège) après s’y être assise une première fois. »

Pendant tout un laps de temps, elle avait répété un acte obsédant particulièrement frappant et absurde. Elle courait de sa chambre à une autre pièce au milieu de laquelle se trouvait une table, elle arrangeait d’une certaine façon le tapis qui se trouvait dessus, elle sonnait la fille de chambre qui devait s’approcher de la table, puis la congédiait avec un ordre indifférent et s’enfuyait de nouveau précipitamment dans sa chambre. Ce fut la patiente elle-même qui interpréta toute seule le sens de ce cérémonial, « de la façon la plus certaine et irréfutable », dit Freud. Le tapis de table portait une tache d’une vilaine couleur et elle disposait chaque fois le tapis de telle sorte que la tache dût sauter aux yeux de la fille de chambre. Le tout était ainsi la reproduction d’un événement de sa nuit de noces : son mari s’étant trouvé impuissant, courut plusieurs fois cette nuit-là de sa chambre à la sienne, afin de répéter la tentative. Le matin suivant, il avait dit qu’il devrait avoir honte devant la fille de chambre de l’hôtel qui allait faire les lits ; aussi prit-il un flacon d’encre rouge qui se trouvait par hasard dans la chambre et en versa-t-il le contenu sur le drap, mais d’une façon si maladroite que la tache rouge se produisit à un endroit vraiment peu en rapport avec son dessein. Elle rejouait ainsi par cet acte obsédant la scène de sa nuit de noces. « La table et le lit » font en effet, à eux deux, le mariage.

La version de 1907 ne cherche pas à élucider davantage les motivations du cérémonial. Mais en 1917 Freud va beaucoup plus loin. Il dit une première fois que sa patiente s’identifie avec son mari ; une deuxième fois, qu’elle joue le rôle du mari (la nuance est importante, nous y reviendrons) ; elle le représente comme n’ayant pas honte devant la femme de chambre, la tache se trouvant à la bonne place. Continuant et corrigeant la scène, elle l’a rendue réussie. Surtout, elle proclame : « Ce n’est pas vrai, mon mari ne fut pas impuissant. » Elle lutte contre l’intention de demander une rupture légale du mariage, mais il ne peut être question pour elle de se libérer de son mari ; elle se sent contrainte de lui rester fidèle.

À partir d’ici, les faits rapportés en 1917 apparaissent comme gravement distordus par rapport à la paléo-observation et comportent même, avec celle-ci, des contradictions flagrantes :

1917 : elle vit dans la retraite afin de ne pas succomber à une tentation. Bien que jeune et désirable, elle a recours à toutes les précautions réelles et imaginaires (magiques) pour conserver sa fidélité à son mari.

Elle ne se montre pas devant des étrangers, néglige son extérieur, hésite lorsqu’il s’agit de signer son nom, est incapable de faire un cadeau à quelqu’un sous prétexte que personne ne doit rien avoir d’elle. Freud aurait-il oublié, ou n’aurait-il pas relu, ce qu’il écrivait en 1907 ? On verra qu’à tout le moins la conduite de sa patiente fut parfois tout autre. Voici la fin de l’observation archaïque :

Elle présentait une compulsion à noter le numéro de chaque billet de banque avant qu’il ne sortît de ses mains : or cette compulsion comportait aussi une explication biographique. Au temps où elle admettait encore l’idée de quitter son mari au cas où elle trouverait un autre homme plus digne de confiance, elle s’était laissé faire la cour, dans une ville d’eaux, par un monsieur des intentions sérieuses duquel elle doutait cependant. Un jour où elle avait besoin de petite monnaie, elle le pria de lui changer une pièce de cinq couronnes. Il le fit, empocha la large pièce d’argent et ajouta galamment qu’il ne s’en séparerait jamais, cette pièce ayant passé par ses mains à elle. Au cours de rencontres ultérieures, elle fut maintes fois tentée de lui demander qu’il lui montrât la pièce de cinq couronnes, en quelque sorte pour se convaincre de la foi qu’il convenait d’accorder à ses hommages. Mais elle s’en abstint en vertu de la bonne raison que l’on ne saurait distinguer l’une de l’autre des pièces de monnaie de même valeur. Ainsi le doute ne fut pas dissipé et il laissa après lui la compulsion à noter les numéros des billets, numéros grâce auxquels chaque billet se distingue individuellement de tous les autres de même valeur.

***

Munis, grâce à cette recollection unifiante et panoramique, de la totalité des éléments que Freud nous avait fournis par les voies d’un splitting singulier (observation en deux tronçons, comme la nuit de noces en deux chambres), nous allons examiner le sens qu’il prête aux motivations de sa patiente et nous demander s’il a pu élucider ce sens jusqu’au fond. (L’observation de 1917 ne relate que le cérémonial du tapis taché, tout le reste figure seulement dans le texte de 1907.)

Tout d’abord, une remarque préliminaire : Freud nous dit en 1917 que la malade a interprété elle-même ses symptômes « en corrélation avec un événement qui s’était produit, non à une période reculée de l’enfance, mais alors qu’elle était déjà en pleine maturité ». C’est donc qu’il situe le point de départ de la névrose dans la nuit de la défloration manquée. Tout le matériel rapporté est postérieur à cet événement, sans aucune référence à des faits œdipiens ni, à plus forte raison, pré-œdipiens. Il y aurait déjà là matière à réflexion ; seulement nous n’avons aucune base pour en discuter. Mais puisque tout se serait structuré à partir de cette nuit de noces, véritable complexe nucléaire (« c’est l’union non consommée qui fut la cause de tout le malheur »), il convient d’en examiner de près les circonstances, les particularités et les acteurs.

À cette époque, la patiente a vingt ans environ et vient d’épouser un homme « beaucoup plus âgé qu’elle ». Ce n’est point une audace d’en inférer qu’il lui est facile d’identifier son mari à son père. Nous y reviendrons. Mais qu’en est-il de cet époux ? D’après son comportement en cette nuit historique, il faut bien admettre qu’il paraît éprouver une certaine angoisse et se livrer à quelques bizarreries. À l’hôtel, il a retenu deux chambres, comme si la proximité de l’objet (disons, du désir de l’autre) l’inquiétait. Et l’épithalame, brillant ou pas, se joue, à l’ordinaire sur un mode moins furieusement agité que celui de ces galopades achevées en déroute. Et ce « flacon d’encre rouge qui se trouvait par hasard dans la chambre… ». Que voilà une fourniture insolite dans une chambre d’hôtel, fût-il meublé ! Gageons qu’il l’avait mis dans ses bagages – « à tout hasard », oui – avec sa brosse à dents.

En première approximation (car les sédimentations du sens ne cesseront de s’épaissir au fur et à mesure que s’y feront plus lourds le poids de l’imaginaire et celui du symbolique), on serait tenté d’imputer l’échec inaugural à la mise bout à bout de deux tabous : tabou de l’inceste contre tabou de la virginité, derrière lesquels se profilent vaginisme et flaccidité bouclant l’inhibition partagée dont on pourrait soutenir, dans ce contexte, qu’elle fut par l’un et par l’autre inconsciemment souhaitée, recherchée, organisée – les mirages labiles de l’inter-subjectivité où le narcissisme du Moi ne cesse de relayer le narcissisme du désir, approfondissant le naufrage dans l’abîme des miroirs jumeaux.

Ce Tabou de la virginité, c’est le titre d’un article que Freud devait publier en 1918, un an environ après la conférence qui nous occupe28. On peut beaucoup s’y instruire et même y éprouver certaines surprises. En effet, si la défloration y apparaît comme l’agent électif du nœud gordien qui lie la femme par le sexual thraldom, l’esclavage sexuel, au premier homme qui l’a approchée, l’accent y est mis non moins vigoureusement sur la réaction d’agressivité déclenchée chez la victime et sur l’angoisse créée chez le partenaire par les fantasmes de rétorsion auxquels il s’expose (castration et appropriation de son pénis par la vierge outragée : nous ne tarderons pas à en découvrir l’immense importance). Ne peut-on dès lors se demander si la gloriole folklorique et gauloise d’une effraction menée tambour battant, avec exhibition consécutive du sang répandu (tradition de noces campagnardes dont Freud ne parle pas) n’exprimerait point justement le soulagement d’avoir échappé au double péril de l’émasculation et du fiasco ? Un seuil très scabreux a été franchi, on a triomphé du dragon caché dans la caverne – ce pénis de papa présenté en férocité par Mélanie Klein. On a eu chaud, mais on est rassuré, on est un vrai luron, il faut que tout le monde le sache ! Et si l’on a succombé, alors il faut truquer : à nous l’encre rouge, correctrice des devoirs bâclés… Ce sera peut-être assez bon pour la femme de chambre.

Disons en passant le rôle essentiel dévolu à cette dernière par le mari comme par l’épouse : elle est la tertia gaudens, l’indiscrète – mais sollicitée – dont le regard provoqué établit un constat. Elle est la foule, le chœur, le on, le témoin, le jury et le notaire. Elle est même la mère de Madame, la « bonne » (à rien) qui n’a pas su donner le pénis à sa fille et qui n’en sera jamais trop punie. C’est par sa présence muette que le cérémonial tourne au psychodrame – alors que le psychodrame expose si facilement à l’amorce d’un cérémonial…

Nous voici-devant le grand suspense : « Je devrais avoir honte… » C’est ici que tout s’articule. Le camouflage à l’encre rouge par le mari est un acte obsessionnel typique. Il pose et retire en même temps, il n’affirme que pour annuler : la tache étant hors de sa place, elle nie ce qu’elle effectue, elle proclame l’échec de la défloration. C’est un aveu à la deuxième puissance et par voie d’affiche. (Rien n’est à sa place, ni personne, dans cette histoire : ni les taches d’encre, ni les personnages, ni le phallus, ni l’observation, toujours rencontrés là où on ne les attend point.)

Lorsqu’elle prendra le relais de la scène pour y fonder son cérémonial, en inversant, nous le verrons, le sens initial, l’épouse n’aura qu’à y greffer sa compulsion de répétition. Elle ne s’identifie pas au mari : elle joue le rôle du mari, comme dit Freud, mais en son propre nom et pour son compte. Elle est elle et non l’autre quand elle répète le jeu du partenaire. Et d’ailleurs, de quel type d’identification pourrait-il s’agir ? De celui du deuxième genre, celui de Dora imitant la toux du père, identification par régression, absorbant l’objet29 ? Certainement pas. Ou de celui du troisième genre, identification par le symptôme en vue du soutien du désir, avec indifférence de l’objet ? Le contexte montre et montrera que ce ne serait pas plus vraisemblable. Ce qui lui importe est de rectifier, de son propre chef, le cérémonial ; de lui rendre son efficacité pour elle, par une mise en place adéquate, en retournant son sens. Il faut contester l’aveu du mari, prouver que tout s’est bien passé. La tache sur le drap n’a aucun caractère symbolique : c’est une contrefaçon, un leurre grossier, ce qu’on appelle à l’état-major et dans la chambrée un « piège à c… », un piège désamorcé au départ. Mais sur le tapis de la table, la tache est bien symbolique, du fait de sa mise en place correcte et qui est, de ce point de vue, la vraie place : la place publique où la conviction de la patiente se nourrira de celle de la foule.

Quel réconfort dans l’élucidation de ce scénario nous apporte la paléo-observation de 1907, puisqu’elle nous apprend que, la défloration ayant fini par avoir lieu, ce fut alors la patiente qui prit l’initiative de refuser les rapports conjugaux, mais sans abandonner, semble-t-il, pour autant, le cérémonial qui visait, d’après elle et d’après Freud, à restituer au mari sa pleine virilité. Ce qui est proprement vouloir garder un désir insatisfait. Nous y voyons la dame se remettre à table, mais pour ne pas manger le morceau, le bon morceau. Ou plutôt pour s’y livrer à une curieuse phallophagie, seulement partielle ou interrompue. Du bon objet ? Du mauvais ? Allez savoir… En tout cas, si agressivité orale il y a, elle ne se localise que sur les bords puisque, ce bon morceau, elle n’y met les dents que pour le décaper, le rogner, l’ébarber, le circoncire…

Qu’on veuille bien, maintenant, se reporter aux Propos directifs de Lacan « pour un congrès sur la sexualité féminine », au § IV, sur la frigidité :

Pourquoi ne pas admettre que s’il n’est pas de virilité que la castration ne consacre, c’est un amant châtré ou un homme mort (voire les deux en un) qui, pour la femme, se cache derrière le voile pour y appeler son adoration – soit du même lieu au-delà du semblable maternel d’où lui est venue la menace d’une castration qui ne la concerne pas réellement. Dès lors, c’est de cet incube idéal qu’une réceptivité d’étreinte a à se reporter en sensibilité de gaine sur le pénis.

Et plus loin, au § V :

Bien loin de répondre au désir mâle, la passion à l’acte, la sexualité féminine apparaît comme l’effort d’une jouissance enveloppée dans sa propre contiguïté (dont peut-être toute circoncision indique-t-elle la rupture symbolique) pour se réaliser à l’envi du désir que la castration libère chez le mâle en lui donnant son signifiant dans le phallus. Est-ce alors ce privilège du signifiant que Freud vise en suggérant qu’il n’y a peut-être qu’une libido et qu’elle est marquée du signe mâle ?

Comme tout, brusquement, vient de s’éclairer et de se simplifier ! Essayons, à partir de ces données, de comprendre le sens du cérémonial. Le vœu de la patiente est de châtrer son mari pour qu’en soit consacrée la virilité. Mais alors, pourquoi n’enregistre-t-elle pas purement et simplement l’impuissance qu’il manifeste et proclame ? Pourquoi prend-elle tant de peine à refuser ce qu’elle vise ? Parce que là est sa demande, c’est-à-dire sa formulation de l’impossible. Le raté provient de ce que, le mari s’avérant impuissant en fait et confirmant son incapacité par le sabotage intentionnel de la contrefaçon, le réel coupe l’herbe sous le pied au fantasme. Si le mari est vraiment châtré, la demande est vraiment satisfaite, ce qui signifie pour la demanderesse qu’elle ne l’est pas, en tant que sa demande ne comporte pas de possibilité de satisfaction. Il faut qu’il ait d’abord le phallus pour qu’il soit enfin sans l’avoir et que sa femme puisse l’être. La preuve, c’est qu’aussitôt déflorée, l’épouse refuse les rapports conjugaux et boude, à table, le bon morceau, tout en répétant le cérémonial de virilisation du partenaire. (On voit ici les dimensions de l’erreur majeure qu’il y aurait, en cours d’analyse, à essayer de satisfaire la demande du patient.) Le manque souhaité n’est pas de l’ordre de la résection anatomique ; c’est le « docte manque » mallarméen, celui du « sein brûlé de l’antique amazone » dont le mode d’être est le n’être pas. Cet objet qui introduit son manque dans l’être, c’est lui qui fait courir tout le monde, le mari, la femme et la bonne. Tout le monde court et le furet est partout, mais insaisissable et tirant de cette absence toute sa présence, comme L’Artésienne, comme le phallus de la mère, horizon de ce désir qui ne peut que demeurer désir. La négation de l’étant, c’est le mythe de l’être. C’est cela, le signifiant zéro – et la tache du tapis est comme la sueur de sang qui éternise le dieu mort sur le voile de Véronique. Derrière notre homme à l’encre rouge se profilent bien des victimes adorées, Osiris, Adonis, Endymion, Jésus. Il est en bonne compagnie, même s’il n’en sait rien.

***

La notion de « gaine » introduit ici toute la problématique de cette bisexualité au sujet de laquelle Freud ne cessa de s’interroger depuis le jour où Fliess l’avait offerte à sa réflexion. Être pure sensibilité de gaine, être prépuce du phallus introuvable que l’autre lui permet d’être puisqu’il ne l’a pas et que c’est en elle qu’il le cherche, dans la réciprocité narcissique, voilà où la femme réalise la contiguïté dans l’absence, autour du phallus nié qui n’est plus le sien ni celui de l’autre, mais le leur, relance partagée d’un désir condamné à demeurer pâture du vide. On voit la portée de ce qu’apprirent au si regretté Marcel Griaule les Dogons de la boucle du Niger, pour qui l’excision du clitoris et la circoncision du pénis exorcisent justement la virilité de la femme et la féminité de l’homme, tourments de l’analyse indéfinie, obstacle à la complémentarité symbolique en quête du grand signifiant barré30. Voilà pourquoi la dame grignota les bords du bon morceau qu’elle circoncit, de sorte d’y pouvoir substituer cette gaine où laisser apparaître ce qui toujours hésite entre ses porteurs comme entre être et n’être pas.

Il est plus étonnant encore que le divin Mallarmé rêvant sur Hérodiade, archétype somnambule de ces exercices, ait pu pressentir et presque formuler le dernier arcane :

« Et rendu à personne en la mort – celui qui ne devait même pas être intrus – afin que personne pure celle-la en jaillît – révolte impersonnelle de la vie – le temps de s’enorgueillir – de jouir – de – brève et féconde scintillation et de se connaître, s’éblouir mieux que l’homme grossier ne l’eût fait – se refroidir – et de se dresser à elle mêlé diamants – sanglots – gaine la sienne. Une virginité que c’est trop pour l’homme de rêver… Le glaive qui trancha ta tête a déchiré mon voile. Sur la dalle couchée jusqu’au col, mon corps, aveu de l’homme nécessaire – féconde de la splendeur par ta mort précoce, tu me possèdes, tu m’es »31.

Revenons enfin au symbolisme éternel sous la forme que sut lui reconnaître Marcel Mauss dans les cérémonies immémoriales du don et de l’échange, c’est-à-dire à cette incroyable parade de la pièce de cinq couronnes. Ce qui se dénude là, c’est quelque chose d’extrêmement important, c’est le mouvement essentiel qui porte le désir, c’est encore une fois la demande :

« Donne-moi la monnaie de ma pièce ! Et tu as déjà compris que ma requête vise l’impossible puisque, tu le dis toi-même, d’être passé par mes mains cet écu demeurera sans pareil. Tu m’as reconnue, et mon désir est déjà le tien. Préserve-le, afin qu’il reste le nôtre. Mais je sais qu’aussitôt empoché, ce talisman unique retombera au néant de la banalité et de l’identité anonyme, qu’étant à tout le monde personne ne peut l’avoir et que c’est là son destin, notre destin. Je n’ose déjà plus te le reprendre : je ne le reconnaîtrais pas. Et de ce fait, je ne sais déjà plus qui tu es ni qui je suis. Je ne peux plus signer mon nom. Quoi de plus infidèle que la fidélité ! Mais comme il en coûte, aussi bien, de se lever du vieux fauteuil ! S’il manque un peu de ressort, il me tend toujours ses bras – et j’en suis, après tout, seule propriétaire. »

Oui, « tout est commun, même Dieu », disait Baudelaire. Alors, François-Joseph… vous vous rendez compte ! Et le phallus !…

Rien ne fut échangé, mais l’échange demeure, échange du rien, seul capable de combler le vide de la demande, qui est demande du vide, en ouvrant le dialogue où le désir trouve son être de langage, son humaine dimension32. La vie des mots est la mort des choses, mais, symbolisées, elles renaissent dans le « docte manque », présentes-absentes, accédant enfin à l’être dont le Logos est le berger. Et tout le reste n’est que petite monnaie fiduciaire du plaisir, numéros dont on peut dresser le catalogue interminable, néant comptabilisé de la répétition. C’est la tâche servile que don Giovanni laissait à son valet (son double, hélas !). Quant à lui, on sait jusqu’où il accepta de suivre le désir – et la statue du Commandeur.

Vieux Mas, 9-60.


24 Nous nous proposons d’étudier ailleurs ce désir de garder un désir insatisfait (thème de l’Absagung, du refus, souvent confondu avec un comportement ascétique, religieux ou cornélien) dans la vie de certains grands hommes, de Gœthe à Kierkegaard et à Nietzsche – et dans des œuvres célèbres, du roman de Tristan à La princesse de Clèves, à Parsifal, à La Porte étroite, à L’Homme sans qualités, etc. L’Hérodiade mallarméenne en est l’expression essentielle.

25 Zwangshandlungen und Religlonsübungen in Zeitschrift für Religionspsy-chotogie, vol. I, tasc. I, 1907. Repris dans la deuxième suite de la Sammlung kleiner Schriften zur Neurosenlehre.

26 À la suite de L’avenir d’une illusion, pp. 157-183, Denoël & Steele, 1932.

27 Il n’en a jamais plus parlé.

28 Collected Papers, IV, p. 217.

29 Voir Psychologie collective et analyse du Moi, chap. VII.

30 Dieu d’eau, Éd. du Chêne, 1948.

31 Les noces d’Hérodiade, Gallimard, 1959.

32 Voir Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté (p. 74 : sur l’échange du vin dans les petits restaurants du Midi).