Communication

de Bernard This

Grande est la Diane d’Éphèse, nous rappelle J. Lacan. Qui oserait le nier ? Elle est grande, belle et toutes les femmes enceintes s’empressent de délier leur ceinture pour la porter sur son autel, comme elles avaient jadis déposé le linge rougi de leurs premières menstruations.

Pourquoi cette révérence craintive ? Que vient faire ici Diane, l’Artémis vierge et chasseresse qui jamais ne fut mère ? L’histoire vaut d’être contée, notre séance inaugurale s’étant déroulée sous la statue d’Athéna, déesse toute armée, sortie du crâne de Zeus, son père.

Héra, jalouse des enfantements solitaires de son divin époux, avait obtenu des dieux le droit de procréer parthéno-génétiquement : elle mit au monde le monstre Tiphon qui ravagea l’humanité et enfanta le Sphinx. À sa naissance, Tiphon fut confié à Python, le dragon engendré par la terre. Ce monstre chtonien devait périr de la main d’un fils de Léto.

Or Léto était enceinte des œuvres de Zeus. Héra, dans sa colère, déclara que l’accouchement ne pourrait avoir lieu en plein jour. À la demande de Zeus, Poséidon accueillit la malheureuse mère dans l’île d’Ortygie, jusque-là recouverte par les flots ; les vagues se soulèvent, formant une voûte liquide, et dans ce palais magnifique Léto commença son double accouchement. Artémis la première vit le jour, mais elle vit aussi les souffrances de sa mère. Pendant 9 jours et 9 nuits elle resta près d’elle, elle entendit ses cris. Apollon ne pouvait naître, car Ilhthye, déesse qui préside aux heureuses naissances, était restée sur l’Olympe à la demande de sa mère, Héra, toujours furieuse.

Isis fut envoyée en messagère ; elle offrit un collier d’or et d’ambre, long de 9 coudées et c’est ainsi qu’Apollon, dieu de la Lumière, put sortir du ventre ténébreux de Léto, en cette île d’Ortygie, connue depuis sous le nom de Délos la brillante.

Apollon, vous le savez, tua le troisième jour le Python monstrueux qui avait menacé sa mère ; il enferma ses cendres dans un sarcophage placé sous l’Omphalos du temple de Delphes.

Pithon, Tiphon, Delphiné, tous les dragons sont morts ; Cadmos achèvera ce dernier et la légende d’Œdipe va commencer. Les dents du dragon, semées en terre, donneront naissance aux Spartoï, les « hommes semés », qui seront par Chtonios, Nyctée et Nycteis, les ancêtres de Labdacos, Laïos et Oïdipos.

Labdacos boitait, Laïos marchait gauchement et Œdipe avait les pieds enflés, car les êtres chtoniens ne peuvent marcher droit dans la vie.

Un dieu boitait aussi, Héphaïstos, autre fils parthéno-génétique de Héra. Zeus furieux l’avait surpris dans les bras de sa mère et jeté du haut de l’Olympe sur la terre. Dieu du feu sous-terrain, Héphaïstos travaillait jour et nuit pour rivaliser avec la Nature et accélérer l’œuvre du Temps. Identifié à sa mère, il accouchait les métaux en fusion. Nous savons qu’il fut appelé auprès de Zeus pour lui fendre le crâne : cette intervention brutale et sanglante donna naissance à la glorieuse Athéna.

Le forgeron, amoureux, pensant que cet exploit lui donne le droit de l’épouser, se fait entreprenant.

C’est en vain qu’il la presse, Athéna se défend. Mais le sperme du dieu concupiscent tombe sur la jambe de la déesse, qui s’essuie avec un brin de laine qu’elle rejette aussitôt sur la terre : un monstre apparaît, Erichtonios, le « Chtonien laineux », dont le corps enfantin se termine par une queue de serpent.

Nous n’en sommes plus à la reproduction parthénogénétique, il y a là fécondation sur le corps, mais sans pénétration amoureuse.

Avec Zeus, l’intériorisation de la Scène Primitive dans le corps de la femme se situe à un niveau d’évolution plus avancé.

Générateur par excellence, Zeus aimait Alcmène, la vertueuse épouse d’Amphytrion. Il prit les traits de l’époux : orgasme paroxystique et volupté diffuse, la tradition précise que la rencontre dura trois pleines journées !

Ayant ravagé l’île de Taphos, Amphytrion revient d’un pas guerrier, retrouve son épouse mais s’étonne de son peu d’empressement. Tirésias, toujours lui, révèle au mari sa glorieuse infortune ; il annonce qu’Alcmène est enceinte : son fils Hercule sera le fils de Zeus.

Héra, ayant appris la trahison de son époux, crut qu’il avait été séduit par la trop belle Alcmène, elle voulut s’opposer à l’accouchement de sa rivale. Sa colère fut terrible et Illithye resta incorruptible. Ovide nous raconte dans Les Métamorphoses qu’Illithye s’est assise devant la porte de la maison d’Alcmène « croisant sa jambe droite sur son genou gauche et entrelaçant ses doigts écartés comme les dents d’un peigne, tenant en suspens la délivrance, elle prononça à voix basse des mots magiques qui arrêtèrent le travail commencé ».

Ce fut alors le calvaire de la parturition douloureuse. Ovide est complaisant :

« Le poids de l’enfant tendait mes flancs : je ne pouvais supporter plus longtemps ma douleur. Aujourd’hui lorsque j’en parle, mon corps est glacé d’horreur et le seul souvenir m’est encore une douleur. »

Neuf jours et 9 nuits de souffrance. Alcmène crie, supplie, appelle la mort. Les femmes de Cadmos ne savent que pleurer et prier.

Heureusement Galinthis, l’amie et la servante a compris qu’il y avait là quelque malveillance d’Héra. Apercevant la déesse Illithye assise curieusement sur l’autel devant la maison, elle s’écrie :

« Qui que tu sois, félicite ma maîtresse, Alcmène d’Argos est délivrée, elle est mère, ses vœux sont exaucés. »

Furieuse et surprise, la déesse bondit et dans son trouble relâche ses mains jointes, le spasme utérin est levé, Alcmène la forte est délivrée et Hercule voit le jour.

Hélas, il ne faut jamais se moquer des dieux, l’ingénieuse servante n’a pu réprimer un cri joyeux. La cruelle déesse la prend par les cheveux et, la jetant à terre, la transforme en belette, animal qui selon les anciens, enfantait par la bouche.

Hécate, déesse de la magie, en fera son animal sacré, Hercule reconnaissant lui élévera un temple : c’est dans ce temple que l’on prépare les futures accouchées. Galinthis se gargarise d’explications pavloviennes et de physiologie obstétricale. Elle serait restée belette bien longtemps si Freud n’était venu la délivrer, lui rappelant qu’elle est un être humain dont la présence chaude et la parole véridique ont dans une relation affective plus d’importance que les mots prononcés.

Pour de nombreuses femmes, les séances de préparation à l’accouchement sans douleur, constituent en quelque sorte des équivalents de ces anciennes cérémonies d’initiation. Le plus souvent, les initiations féminines ne s’achèvent pas avec la puberté, comme pour les garçons, mais après l’expérience de la première maternité. Pourquoi cette différence ? L’Œdipe de la fille serait-il résolu plus lentement ? Si la fille entre dans l’Œdipe par la castration, elle en sort, ne l’oublions pas, par l’expérience de la séparation ; son enfant, en elle, n’est pas elle.

Au cours des séances de préparation d’accouchement sans douleur, la femme reçoit, avec des explications rationnelles et valorisantes, le droit d’assumer la fonction maternelle sans culpabilité. Si la psychoprophylaxie ne suffit pas, une psychothérapie est alors instituée. Héra n’est plus alors la mauvaise mère, jalouse et irritée, image maternelle redoutable et sorcière terrifiante. Illithye assise auprès des parturientes devient l’amie secourable qui protège ses enfants.

L’on se demandait, hier, pourquoi depuis dix ans l’étude de la libido féminine connaissait un nouvel essor. Ne pensez-vous pas que l’accouchement sans douleur y soit pour quelque chose ? La douleur apparaît avec les conflits inconscients, l’expérience clinique nous l’apprend tous les jours : douleur des règles, douleur des premiers rapports, douleur des maternités, douleur de la ménopause, il fallait que la douleur soit là, dans la vie génitale féminine. Pourquoi ?

Nous faisions tout, innocemment, pour que la souffrance remplace la jouissance, notre sadisme y trouvant quelque inconscient plaisir. Nous avions fait de la douleur une nécessité, une fatalité, l’inexorable réalité s’opposant au principe du plaisir. « La souffrance est nécessaire à l’amour maternel… il faut payer sa dette au passage… si les femmes ne souffraient pas, elles pondraient leurs enfants n’importe où… Ne touchez pas à la douleur de l’accouchement, vous terniriez la gloire des mères de vos enfants. »

« Elles veulent faire les enfants, eh bien qu’elles les méritent ! », pensaient quelques jaloux. L’idée de la souffrance est un baume nécessaire à la guérison des blessures narcissiques infligées aux garçons par la castration primaire. Aimer maman, c’était jusqu’alors faire comme elle, l’imiter, lui ressembler. Aimer maman, c’est maintenant ressembler à son père, faire comme un papa qui aime une épouse et aimer maman, ce n’est pas avoir, comme elle, un bébé dans le ventre.

« Non jamais tu n’auras un bébé dans ton ventre. » Voilà ce qu’avec F. Dolto nous appellerons la castration primaire du garçon. En ce qui concerne la petite fille, le principe de réalité intervient également : « Jamais sur ton corps ne poussera un pénis. » Pourquoi la petite fille renonce-t-elle si difficilement à cet organe pour elle fascinant ? Les garçons, nous dit-on, se consolent facilement : « Ça doit faire mal, j’aime mieux ne pas souffrir. »

Depuis 10 ans, un bastion formidable est tombé, nous ne croyons plus à ces douleurs inéluctables ; personnellement, une expérience de 5 000 cas de psychoprophylaxie obstétricale me permet d’affirmer la réalité de l’accouchement sans douleur.

Diane n’aurait plus peur d’assumer le génie de son sexe. Il n’est plus nécessaire de postuler avec H. Deutsch une composante masochistique fondamentale dans la libido féminine, et ceci prend une grande importance, en ce qui concerne la création d’un climat social sain et valorisant.

Quand une mère peut dire à sa fille sincèrement : « Tu ne peux pas savoir comme j’étais heureuse le jour de ta naissance, quand je t’ai déposé dans les bras de ton père. Tu comprendras quand tu mettras au monde ton bébé », l’avenir est ouvert, joyeux, plein de promesses.

Alcmène si vertueuse était l’aînée d’une famille de 11 enfants. Son père Electryon épousa, en seconde noce, Média, mère de Licymnos. Une mère morte, 10 frères, une marâtre, voilà qui dut compliquer le développement affectif d’une enfant. Que d’agressivité refoulée dans une surcompensation protectrice ! Le désir de détruire le ventre maternel renforce l’angoisse de morcellement. La crainte du viol par le pénis démesuré du père décuple la terreur. Franchir les limites et faire couler le sang, voilà précisément l’interdit. On comprend, comme le rappelle F. Dolto, que la femme soit si proche de la mort quand elle se met au service de la vie.

L’interdiction d’avoir un phallus centripète l’avait mené au bord de la dépression : « Je ne joue plus, je garde, je ne rends plus. » Or le jour de la naissance l’enfant qui passe à travers le corps de sa mère est là, perpendiculairement à son corps, érigé verticalement, après le passage sous l’arc de triomphe du pubis.

ʹΟρθ-αγόρας grec désignait le phallus. ʹΟρθ-αγόρας c’est l’érection, et όρθίασμα c’est la parole et le cri. ʹΟρθός, le point du jour. C’est dans l’île d’Ortygie qu’est né Apollon. Urga, en sanscrit, c’est le suc, la vigueur. ʹΟργάς, en grec, c’est la terre grasse et fertile, le territoire sacré, consacré à Déméter-Persiphone.

ʹΟργή c’est l’agitation intérieure qui gonfle l’âme. La racine op indique l’élévation (όρνυμι faire se lever, exciter, mettre en mouvement). Τη c’est la terre. ʹΟργάω c’est être fécond, plein de sève. L’orgion était la cérémonie religieuse, l’initiation aux mystères, όργιάζω veut dire célébrer le mystère. De quel mystère s’agit-il ? ʹΟργάζω c’est pétrir, amollir, ce qui nous met peut-être sur la voie : le mystère c’est celui de la Scène Primitive, de la rencontre hiérogamique, qui préside à la naissance du fruit.

Frux c’est le rapport, le produit, le fruit ; fruor c’est jouir, profiter, faire usage, user.

User c’est se servir : uti. L’ustensile, l’outil, l’utile impliquent l’optatif et le but. (Ut : pour que. Utinam : plût aux dieux que…) Mais uter c’est l’outre ; udara, en sanscrit, c’est le ventre. Antcira c’est la caverne, la grotte, la fente. Et nous voici revenus à la sexualité féminine, l’utérus c’est la matrice, lieu de nos premières incarnations. (Uvero : être plein d’humidité ; uva, la grappe de raisin ; οϋθαρ c’est le sein, en sanscrit ûdhas.)

On voit par ces quelques exemples que parler d’orgasme ou bien de jouissance, c’est déjà parler du fruit de la rencontre. Si όρμή c’est l’impulsion, le désir, l’élan, le but, la tendance, όρμενος c’est la jeune tige. En latin, frumo c’est consommer, jouir, et frumentum c’est le blé.

Mais pour que le grain de blé porte fruit il faut qu’il germe en terre. Déméter ne vivra pas toujours avec Perséphone, la mère doit accepter de se séparer de son fruit (deuil du fruit). Qu’il soit digestif ou vivant, incestueux ou légitime, le fruit n’est pas chose possédée, faite ou refaite. L’enfant n’est pas fait, il se fait, être humain vivant, personne libre. L’orgie primitive n’est pas seulement mariage de l’« ithyphallique intrusif émissif » et du « réceptacle orbiculé attractif » ; la scène primitive n’est pas une rencontre duelle mais un moment fécond trinifiant : un « Je » s’incarne dans un corps, unissant son désir de vivre à celui de ses deux géniteurs.

Nous pouvons parler d’un vide attractif ou d’un plein qui se vide. Ce vide, quel est-il ? Ce vide de l’homme que comble la Parole, cette lacune au fond de son désir, pourrons-nous le cerner autrement qu’en des mots patiemment épelés ; et quels mots rares allons-nous choisir pour décrire cette étrange dialectique du plein et du vide, à travers les échanges incessants d’une dette circulante qui n’arrivera jamais à combler ce « manque à être » qu’implique tout désir. Le désir, quel est-il ? Désir de retour au sein maternel ? Et la sublimation n’est-elle que ce sublime effort de recréation d’un monde imaginaire, limité, enveloppant, sécurisant (sublimen) ? Nous ne le pensons point.

Par l’introjection de la scène primitive créatrice, l’être humain assume son existence dans un corps, un lieu et un temps définis.

Dans l’épiphanie de la naissance, le Verbe apparaît, le Logos se dévoile, le grain est émondé, l’enfant se développe. Accouché, exprimé à travers le couronnement des lèvres, le fruit sublime de l’amour est mis au monde, donné au Père qui tranche le cordon et transmet son Nom.

Vulve, valve, volve, volume, volumen, nous comprenons pourquoi l’orifice matriciel est ainsi désigné. Si souvent innommé, voire innommable, le sexe féminin est le lieu invisible des lentes maturations. Athéna, sur son bouclier, avait placé la « Chose », tête de Méduse, monstrueuse et pétrifiante image que le regard de l’homme ne pouvait soutenir.

C’est à travers la fente que l’oracle d’Apollon se faisait entendre à Delphes, et la parole de la Pythie pour être comprise devait encore recevoir l’ordination du prêtre. Δελφύς c’est l’utérus, δελφιζ c’est le dauphin, animal porteur du dieu-enfant. Δέλφαξ c’est la truie, immolée aux fêtes de Déméter. Le sacrifice d’une femelle pleine doit, ici, être noté car il est le symbole des renonciations maternelles. Accepter la mort de son fruit, voilà l’épreuve décisive. Qu’il connaisse et sa vie et sa mort, j’accepte son autonomie, qu’il réalise son devenir ! C’est au Fiat que le désir de maternité devient consentement au sens de la vie.

Le grec est audacieux qui nous propose dans les jeux de sa langue une telle sublimation du désir. Précieux volume, enroulé sur lui-même, l’enfant, donné au monde des hommes, est le symbole vivant de la relation trinifiante et permanente qui unit une femme à son mari. En mettant au monde un enfant, la femme manifeste dans son corps sa reconnaissance à l’autre, en tant qu’autre, elle honore dans sa descendance toute son ascendance. Son geste prend un sens, il exprime son union au Père, symbole de la sublimation du Désir.