Sur la genèse du conflit psychique dans la toute première enfance1

Mon projet, dans ce travail, est d’essayer de formuler brièvement l’ensemble des tout premiers processus du développement psychique chez l’enfant, c’est-à-dire les problèmes des pulsions sadiques-orales, des angoisses correspondantes, et des mécanismes de défense fondamentaux que le moi emploie à ce stade de développement contre ces angoisses, en insistant surtout sur les fonctions défensives de l’introjection et de la projection.

Il semblerait qu’une compréhension et une connaissance plus poussées de l’action de ces facteurs dans la première ou les deux premières années de la vie pourraient éclairer considérablement tout le premier développement et dissiper ainsi quelque peu l’obscurité qui couvre encore le développement du moi et l’origine génétique du surmoi, de même que leur relation avec la sexualité infantile et le développement de la libido. Toute tentative possible de la psychanalyse pour comprendre la structure du moi des adultes et des enfants plus grands implique nécessairement la possibilité de décrire génétiquement le développement depuis ses toutes premières racines. La compréhension des angoisses et des défenses qui surgissent dans le moi comme conséquence des toutes premières relations objectales de l’enfant doit donc être d’une importance particulière pour la totalité du travail psychanalytique. Cette orientation des recherches récentes ne signifie absolument pas qu’on sous-estime l’importance du développement de la libido, ou des processus libidinaux, comme tels ; au contraire, mettre l’accent sur l’interaction et sur les connexions entre le développement du moi et celui de la libido ne fait que montrer sous une lumière plus puissante l’importance cruciale des nécessités libidinales de l’enfant dans la totalité du développement psychique.

L’œuvre novatrice de Mélanie Klein a mené en particulier à une étude serrée de ces problèmes dans la Société britannique de Psychanalyse et, à mon avis, a influencé directement ou indirectement la plus grande partie de l’œuvre de ses membres dans les dernières années. Je dois cependant préciser que je suis seule responsable des formulations soutenues ici. En plus d’essayer de présenter comme un tout un grand nombre des principales contributions théoriques faites par nos membres, mon article est aussi une tentative personnelle de coordonner des données récemment connues en une hypothèse théorique utilisable2. Je dois écarter toute intention de prouver les opinions que je soutiens, et je ne les considère pas personnellement comme pleinement établies. Je peux prétendre que mes hypothèses utilisent toutes les découvertes de Freud, et ne contredisent aucun des principes qu’il a posés ; mais elles étendent l’application de ces principes dans certaines directions où lui-même a préféré ne pas les pousser jusqu’à maintenant. Dans Inhibition, symptôme et angoisse, à propos des relations entre la pulsion et l’angoisse, Freud a traité seulement des exigences de l’Éros mais n’a pas examiné celles de l’autre grande pulsion primaire (la pulsion de mort), ni leurs rapports avec l’angoisse. Les situations d’angoisse qui surgissent de l’interaction de l’agressivité et de la libido constituent le point de départ d’une grande partie de l’œuvre des analystes anglais.

Nous savons qu’aucun fait ni aucune loi psychanalytique ne peuvent être prouvés par aucun écrit. Mon propre travail porte sur des adultes, et je puis dire qu’il fournit une confirmation puissante de l’exactitude de ces suppositions sur les premiers stades du développement. Il nous semble en accord avec tout le matériel d’affirmer que les pulsions orales et cannibaliques se rapportant à des situations indubitablement œdipiennes se forment au cours de l’exercice réel de la fonction orale comme relation d’objet. Le contenu spécifique et la richesse de cette sorte de matériel analytique maintenant disponible nous ont permis de structurer au moins des hypothèses expérimentales sur ce qui se passe dans les tout premiers mois et les toutes premières années, et sur la façon dont cela peut se concilier avec ce que nous savons sur le développement psychique de cette période. Même la partie la plus importante du complexe d’Œdipe, les pulsions et les phantasmes sexuels et agressifs grossièrement évidents, pourraient difficilement être considérés comme prouvés, ou leur existence décisivement établie, par la seule observation extra-analytique. Il ne suit certainement pas du fait qu’un bébé ne peut exprimer ses sentiments d’aucune façon intelligible pour nous, qu’il n’en ait pas. En réalité, cette impuissance peut être l’une des causes les plus importantes de sa sensibilité spéciale aux toutes premières expériences et de la portée particulière de leurs effets ultérieurs. Les conclusions sur les pulsions et les conflits qui surgissent à une époque où l’enfant n’a presque pas de moyens d’expression directe doivent être fondées sur l’évidence de leur répétition dans l’analyse – c’est la seule source de connaissance du contenu psychique inconscient existant avant que la conscience et la mémoire se développent pleinement. Je ne m’attends donc pas immédiatement à vous convaincre de la validité de nos opinions et de nos découvertes, car seule pourrait le faire une expérience analytique dans la même direction.

La vie psychique du bébé pendant les premières semaines est d’un caractère narcissique, et régie par le principe du plaisir et de la douleur, alors que le moi est d’abord un moi corporel. C’est le stade de l’identification primaire ; le psychisme à son éveil n’a pas conscience du monde extérieur. Les stimuli pénibles, en provenance de l’intérieur ou de l’extérieur, agissent sur ce moi hédonique et provoquent la douleur – par exemple la faim ou la douleur physique provoquée à l’intérieur par des coliques ou des vents, ou à l’extérieur par les bruits violents ou la perte du soutien physique. Des traces de l’expérience de la douleur s’impriment dans le psychisme à partir de l’expérience de la naissance, parallèlement avec l’expérience plus continue de la satisfaction, et peut-être du contentement, qui est vécue de façon narcissique. Freud a décrit dans plusieurs ouvrages (en particulier dans Les pulsions et leurs destins) comment le moi primitif répond au plaisir et à la douleur. Il cherche à conserver son aspect hédonique intact en s’identifiant à tous les stimuli générateurs de plaisir et en se dissociant de tous les stimuli douloureux. L’omnipotence du psychisme dans son propre domaine, le monde subjectif, lui permet de le faire.

Freud nous a donné cette esquisse générale des origines du fonctionnement psychique. Mais l’évolution du psychisme depuis ce stade jusqu’à l’organisation génitale de la libido, jusqu’au déclin du complexe d’Œdipe et jusqu’au développement complet du surmoi n’a pas été reconstruite en détail, et l’on ne peut pas dire qu’on dispose d’une continuité génétique satisfaisante entre ces premiers et ces derniers stades dans la théorie psychanalytique.

L’œuvre de Mélanie Klein et de ses disciples nous a montré que les processus psychiques de projection et d’introjection ont une importance beaucoup plus grande et influent de façon beaucoup plus vaste sur chaque étape du développement psychique qu’on ne l’avait pensé3. Nous présumons que le stade narcissique primitif de Freud, que nous venons de décrire, constitue le fondement psychique sur lequel ces processus se développent. Freud lui-même a relié l’abolition des stimuli pénibles au processus de projection. Dès que des états « bons » de plaisir sont différenciés d’états « mauvais », de douleur, les situations et les sensations « bonnes » sont rapportées psychiquement au moi, et les « mauvaises » sont rejetées et expulsées. J’en conclus que ce premier processus psychique se modèle sur le patron des fonctions physiologiques essentielles qui préservent la vie, bref, sur le métabolisme même. Freud a relié le stade narcissique à la fonction du sommeil ; je dirais que l’introjection psychique est modelée sur la fonction d’absorption d’un aliment « bon », alors que la projection suit le modèle physiologique de l’expulsion des produits de déchet au moyen de l’excrétion. On doit se souvenir que ce monde narcissique du psychisme est un monde d’ « hallucination », fondé sur les sensations et régi par les sentiments (sous l’empire du principe du plaisir), entièrement autiste, ne manquant pas seulement d’objectivité, mais, aussi, au début, d’objets4. De ce point de vue omnipotent, aussi, toute responsabilité repose sur la personne propre, et toute relation causale procède de l’intérieur de la personne.

J’ai dit que ce monde était sans objectivité ; mais dès le commencement il existe un noyau et un fondement dans l’expérience qui permettront l’objectivité5. Ce fondement ne peut être constitué que par des sensations corporelles. Une expérience de plaisir ou de douleur corporelle, et même une perception neutre, si elle est assez intense, doit être enregistrée comme telle, et doit posséder infailliblement une réalité que rien ne peut altérer ou détruire. (Ces expériences infailliblement et objectivement vraies constitueraient le fondement de l’institution ultérieure dans le psychisme de l’examen de la réalité.) C’est pourquoi je désire mettre particulièrement l’accent sur le fait que, dès le début de la vie, selon l’hypothèse même de Freud, le psychisme répond à la réalité de ses expériences en les interprétant – ou plutôt, en les interprétant mal – d’une façon subjective qui augmente son plaisir et le préserve de la douleur. Cet acte d’interprétation subjective de l’expérience, que le psychisme mène à bien grâce aux processus d’introjection et de projection, Freud l’appelle hallucination et il constitue le fondement de ce que nous appelons la vie phantasmatique. La vie phantasmatique de l’individu est ainsi la forme dans laquelle ses sensations et perceptions réelles, internes et externes, sont interprétées et représentées pour lui dans son psychisme, sous l’influence du principe du plaisir. (Il me semble qu’un moment d’attention suffit à faire voir que, malgré les progrès que l’homme a réalisés vers l’adaptation à une certaine sorte de réalité extérieure, cette fonction primitive et élémentaire de son psychisme — mal interpréter ses perceptions dans le but de s’assurer la satisfaction – prédomine encore dans le psychisme de la grande majorité des adultes, même civilisés.) En tout état de cause, au début, la réalité est entièrement mal interprétée ; les perceptions sont reconnues, mais falsifiées6. Je désirerais attirer votre attention sur le fait que la vie phantasmatique n’est jamais « une pure fantaisie ». Elle se compose de perceptions vraies et d’interprétations fausses. Tous les phantasmes sont donc des mélanges de réalité extérieure et de réalité intérieure.

À mesure que les organes de perception de l’enfant se développent, il devient conscient du monde extérieur qui l’entoure et il commence à localiser les stimuli. (Parallèlement, le moi proprement dit commence à se développer à partir du moi corporel, et les différenciations topographiques commencent à se former dans l’appareil psychique.) Mais la réponse psychique de l’enfant aux stimuli externes reste, pour un certain temps, la même. Il interprète faussement les perceptions extérieures génératrices de plaisir comme faisant partie de lui-même, et il rejette et anéantit tout ce qui lui déplaît. Et cela, à mon avis, pourrait bien être le fondement du processus psychique de déplacement. Car l’appareil sensoriel physique de l’enfant peut localiser les objets correctement, mais l’appareil psychique les déplace alors de façon arbitraire. Le déplacement des objets stimulant le désir ou la haine, et leur attribution au « moi » ou au « non-moi », respectivement, serait un corollaire du déplacement des affects qui nous est familier. Les premiers objets extérieurs sont les seins, et nous présumons qu’ils sont les premières choses à être appréhendées comme extérieures au « moi », bien qu’ils soient, en même temps que reconnus pour tels, attribués malgré tout au « moi » par le psychisme. Je dirais ici que l’incorporation orale du lait et l’incorporation temporaire du mamelon ne sont pas seulement les prototypes physiques de l’introjection, mais que la surestimation affective de cette incorporation a l’effet de stimuler et d’intensifier à la fois le processus psychique d’absorption des impressions dans la personne (l’introjection), et l’activité phantasmatique relative à l’incorporation des objets. Ce qui, pour moi, nous amène à expliquer l’étroite relation que nous trouvons invariablement entre la libido orale et l’introjection. Nous trouvons toujours le mamelon avec l’écoulement de son lait qui satisfait en même temps un siège extérieur et un siège intérieur du désir (la bouche et l’estomac) comme le prototype absolu de toute satisfaction ultérieurement désirée, pour différente que soit son essence chez l’un et l’autre sexe. De même, toutes les sources ultérieures de gratification seraient, sur le même modèle, déplacées par le phantasme et intériorisées dans le « moi » – processus qui correspond à l’« introjection ».

Mais nous devons considérer le cas d’un déplaisir assez sévère pour prévaloir et pour vaincre l’omnipotence narcissique. Je prendrai le cas dans lequel le plaisir est à son degré minimum. C’est le problème du bébé qui ne veut pas téter, ou encore l’exemple extrême du bébé malade, peut-être affamé ou négligé. L’état de cet enfant est en général un état de souffrance, de dépression ; il est clair qu’il ne jouit d’aucune satisfaction, et nous disons d’ailleurs « qu’il n’a pas de vitalité ». Il est évidemment bien plus près de la mort qu’un enfant vigoureux en train de hurler. Je pense alors que le moi de cet enfant a l’expérience de la réalité de son état, de sa proximité de la mort, et du danger provenant des forces de la pulsion de mort agissant à l’intérieur de lui-même, et qu’il sent son désemparement en face d’elles. Son corps n’a pas suffisamment de vie (d’Éros) pour rendre possible une fusion assez forte pour décharger la pulsion de mort vers l’extérieur dans l’acte agressif de hurler, et d’appeler ainsi à l’aide. Je pense que ce désemparement en face des forces destructrices à l’intérieur constitue la situation de danger psychique la plus grande que puisse connaître l’organisme humain, et que ce désemparement est la source d’angoisse la plus profonde chez les êtres humains. Cela correspondrait à la « situation traumatique » (Freud) et à l’« angoisse primaire préconceptuelle » (Jones)7. Freud écrit (dans Inhibition, symptôme et angoisse, p. 65) que ce que le nourrisson vit comme danger c’est « La situation…… de l’accroissement de la tension provenant des besoins contre lesquels il est impuissant. » Il relie ce danger à l’angoisse de castration ultérieure. Il dit aussi à ce propos : « Comme dernière transformation de cette angoisse inspirée par le surmoi, m’est apparue l’angoisse de la mort (en même temps que de la vie). » Chez le bébé toutefois, Freud refuse l’existence d’une angoisse de mort, même à la naissance : « Assurément nous ne pouvons rien supposer chez le fœtus qui se rapprocherait, en quelque manière, d’un genre de connaissance concernant la possibilité d’un débouché sur l’anéantissement. » Je ne dis pas qu’il existe quelque « genre de connaissance » de cette sorte chez l’enfant, mais je pense qu’il y a des raisons de supposer que l’enfant a l’expérience de sentiments de ce type, tout comme un adulte peut sentir « quelque chose comme la mort », et le fait souvent dans les états d’angoisse intense. J’admets que mon hypothèse n’est aucunement prouvée, mais quelques-uns d’entre nous trouvent qu’elle n’est pas incompatible avec les autres découvertes de Freud, et qu’elle se révèle d’une grande valeur pour élucider de nombreux problèmes dans notre pratique.

Je prendrai un autre exemple typique d’expérience de déplaisir intense – cette fois, un cas aigu, non une privation constante et moins aiguë. La réponse typique du bébé, disons, à une faim aiguë, est une réaction dans laquelle le corps tout entier est impliqué : des cris, des contorsions, des coups de pied, une respiration compulsive, des excrétions – tous signes évidents d’une inondation d’angoisse. L’expérience analytique montre sans le moindre doute que cette réaction à la tension accumulée constitue une décharge agressive et est sentie comme telle, comme on pourrait en tout cas l’imaginer. Si cette réaction amène la satisfaction exigée, le phantasme narcissique peut dominer à nouveau. Mais si le sein désiré n’arrive pas, et si l’agressivité du bébé croît jusqu’à la limite de ses capacités corporelles, cette décharge, qui suit automatiquement une sensation pénible, produit elle-même le déplaisir à son degré le plus haut. L’enfant est submergé par l’étouffement et la suffocation, ses yeux sont aveuglés par les larmes, ses oreilles assourdies, sa gorge lui fait mal, il a des coliques, ses excréments le brûlent. La réaction d’angoisse agressive est une arme bien trop forte dans les mains d’un moi si faible ; elle est devenue incontrôlable, et menace de détruire son possesseur. Cette expérience corporelle est une expérience réelle, et elle laisse son empreinte sur le moi, comme le montre bien du matériel analytique. Elle ne peut en fait être annulée et effacée, bien que le psychisme continue à employer sa méthode narcissique de projeter instantanément toutes les sensations de cette sorte à l’extérieur du « moi ».

En outre, cette furieuse décharge d’agressivité finit par réduire pour un temps l’enfant à un état d’épuisement désemparé et de manque de vitalité semblable à celui qui provient d’une privation constante comme l’inanition (l’Éros a été temporairement épuisé). Le résultat final de l’agressivité dirigée vers l’extérieur, si elle ne peut pas être modérée ni contrôlée, est encore de produire la pire situation de danger possible, la plus grande proximité de la mort. Ainsi, à mon avis, depuis le départ même, les forces intérieures de la pulsion de mort et de l’agressivité sont senties comme le danger capital qui menace l’organisme8. En dépit de toutes les complications et même des revirements ultérieurs, je crois que l’angoisse de désemparement en face des forces destructrices à l’intérieur (un épuisement grave de l’Éros à l’intérieur de l’organisme) constitue le modèle fondamental de toutes les angoisses ultérieures. De plus, tous les développements psychiques ultérieurs sont édifiés sur ce fondement et l’on peut voir qu’ils contiennent cette situation dans leur centre. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas seulement des adaptations au monde extérieur et aux besoins changeants de l’organisme, mais qu’ils constituent en même temps des mesures de protection contre cette situation de danger primordiale qui est toujours présente pour le moi dans ses profondeurs. À mon avis, tous les développements psychiques, et pas seulement les symptômes névrotiques, sont des compromis et représentent l’interaction d’Éros et de Thanatos ; ils servent les exigences de la libido, mais ils payent aussi leur tribut aux exigences de la pulsion de mort, tout en tendant à se garder de l’influence des deux pulsions dans la mesure où elles constituent un danger pour le moi9.

Tant que dure l’identification primaire et tant que le sein est une partie du sujet, cette expérience d’être submergé par le déplaisir doit être sentie comme vécue aussi bien par le sein que par le sujet, puisqu’ils ne font qu’un. En outre, le psychisme à ce niveau n’a pas l’expérience de l’espace ou du temps qui lui permettrait de corriger ces impressions inquiétantes. Ainsi le sein lui-même semble aussi avoir été disloqué à l’extrême et réduit à la désintégration chaotique10. Mais je pense que cette expérience pénible elle-même fait beaucoup pour amener la reconnaissance d’un objet extérieur. Non seulement le sein frustre en fait les exigences du « moi » dans cette situation, et fait ainsi une brèche dans le phantasme narcissique, mais encore le besoin qu’a le moi de se dissocier du déplaisir est si grand qu’il requiert un objet sur lequel il puisse l’expulser, et qu’il puisse identifier comme un « moi » mauvais et souffrant. Car cette expérience du déplaisir est trop intense pour être simplement « tuée », hallucinée comme non existante.

Le phantasme narcissique mènerait ainsi de lui-même aux relations objectales11, et ces relations seraient d’abord de l’ordre négatif12, puisqu’on a besoin des objets pour porter le fardeau du déplaisir et des décharges de l’agressivité que le psychisme du moi primitif ne peut pas tolérer. Ce processus psychique accompagne à mon avis la croissance progressive de la capacité physique de localiser les stimuli. Quand les perceptions sensorielles physiques appréhendent des objets, le psychisme met ces objets perçus à son service en se les représentant sur la base du phantasme narcissique comme des récipients ou des contenants de ses propres expériences pénibles. Cependant, l’expérience objective va dans le même sens que le phantasme ; car c’est pour l’enfant une expérience constante que de voir ses satisfactions et son soulagement des stimuli pénibles internes ou externes lui venir de sa mère extérieure, dans la mesure où elle est perçue. Ainsi, dès le début, tout besoin interne inexorable est référé à la mère extérieure sous forme d’exigence ; elle ne fait qu’un avec le besoin. (Une réponse d’angoisse agressive constitue aussi un appel qui lui est adressé.) Si elle ne le satisfait pas, elle est inexorable de la même façon que le besoin interne, et elle est ainsi identifiée avec le besoin interne et la douleur13. C’est donc le niveau de projection le plus profond : la privation interne et le besoin sont toujours sentis comme frustration extérieure. Une situation intérieure de besoin et de tension est nécessairement traitée comme une situation extérieure, en partie parce que le secours est venu, vient (l’expérience) et par conséquent doit venir (l’omnipotence) d’un agent extérieur. (Une autre source de cet avènement du soulagement psychique après une sensation interne pénible est sans aucun doute l’expérience du soulagement de la défécation dans l’acte d’expulsion des matières fécales génératrices de douleurs.) L’enfant sent ainsi un désemparement et une dépendance intolérables d’abord en relation avec son état intérieur propre, puis (par suite d’une première mesure défensive) il sent une dépendance à l’égard de son milieu extérieur, source de secours multiples. La dépendance à l’égard de la mère et la crainte de la perdre que Freud considère comme la source la plus profonde de l’angoisse sont, d’un certain point de vue (celui de l’autoconservation), déjà une défense contre un plus grand péril (celui du désemparement en face de la destruction interne). Ainsi on cherche les relations objectales comme progrès sur les angoisses d’un état narcissique et comme protection contre elles (tout comme on peut, plus tard, chercher à se marier pour obtenir un refuge et une défense contre les angoisses liées à la masturbation).

Je mentionnerai ici encore une fois la douleur et l’angoisse provoquées par la faim. Non seulement on sent les tortures de la faim comme un agent étranger à l’intérieur de soi, comme des forces internes qui mordent, qui rongent, qui usent, et contre lesquelles on est sans recours, mais on identifie les désirs intenses de saisir et de dévorer (le sein) qui accompagnent cette faim à son début avec ces êtres ou ces douleurs qui dévorent à l’intérieur14. Ainsi l’état de destruction (l’inanition) devient l’équivalent des pulsions destructrices : Mes désirs à l’intérieur de moi me dévorent et me détruisent. Dans ces sentiments de douleur et de destruction internes qui semblent des agents étrangers dangereux, nous avons la racine la plus profonde des objets intériorisés « mauvais » et phantasmatiques auxquels on cherche un substitut extérieur (parce que moins dangereux). Et c’est là aussi que se trouve le germe du surmoi sévère, dans le développement ultérieur duquel ces mêmes phantasmes des objets intériorisés dangereux jouent un rôle (cf. tortures de faim, conscience qui ronge).

Nous avons le droit de supposer que les explosions d’angoisse agressive d’un enfant dérivent pour une part directement de la colère et expriment sa haine et ses désirs de revanche et de rétaliation. Celle-ci est elle-même dirigée avant tout contre la douleur interne, et ainsi la première haine de l’enfant est dirigée contre lui-même15. Tous ces sentiments seront projetés phantasmatiquement sur le sein. « Les seins me haïssent et me privent parce que je les hais », et réciproquement. Ainsi s’établit un cercle vicieux. La première appréhension de la cause et de l’effet est aussi projetée de la même façon. « Tu ne viens pas m’aider, tu me hais parce que je suis en colère et parce que je te dévore ; pourtant je dois te haïr et te dévorer pour t’obliger à m’aider. » La haine vengeresse qui ne peut être gratifiée augmente la tension ultérieure, et le sein qui se refuse se voit attribuer le caractère impitoyable et l’arbitraire incontrôlé des sensations propres de l’enfant. Ainsi les états intérieurs « bons » et « mauvais » sont identifiés phantasmatiquement à un objet extérieur « bon » et à un « mauvais ». La position narcissique la plus simple dans laquelle le moi s’arroge toute responsabilité, toute relation causale, tout pouvoir de faire vivre ou d’anéantir, alors que les objets sont inconnus, se développe en un système narcissique (comparable à une paranoïa), dans lequel toute responsabilité et toute relation causale sont référées à un objet identifié à la personne propre et doué des mêmes pouvoirs de vie et de mort, etc. La culpabilité et le remords seront aussi présents dans une certaine mesure à côté de ces sentiments de persécution et augmenteront de façon considérable le conflit d’ambivalence.

La lutte qui commence est celle que nous désignons par le terme « angoisses sadiques-orales ». Le drame se joue en termes de situations intérieures et de situations extérieures « bonnes » et « mauvaises ». Pendant ce temps les relations objectales naissent en partie de l’appréhension de ces situations, et en partie, naturellement, de la réponse aux satisfactions et à l’amour que l’enfant reçoit de sa mère. C’est dans cette période intermédiaire (disons, depuis quelques mois jusqu’à deux ou trois ans) entre le stade de l’identification primaire et celui de l’appréciation complète des objets réels et du développement d’un surmoi intégré, que l’enfant manifeste ses angoisses les plus grandes (phobies de dangers extérieurs). La substitution du désemparement et de la douleur internes par un sein extérieur impuissant et cruel crée un objet extérieur « mauvais », bien que l’image du sein « bon » existe simultanément16. Le but du phantasme psychique est alors de maintenir ces deux images séparées et distinctes ; s’il leur permet de se fusionner il est clair qu’un sein « bon » qui est aussi cruel et vindicatif a cessé d’être bon. Mais l’existence d’un sein « mauvais » suscite par elle-même de multiples angoisses ; par exemple, la crainte de sa cruauté et de sa vengeance ; la crainte de l’agressivité suscitée dans le sujet contre lui ; et le danger connu par le sein du fait de l’agressivité du sujet, dans la mesure où le sein « mauvais » est senti comme identique au sein « bon ». Cette situation entraîne la possibilité que l’objet extérieur (le sein) et le sujet soient sentis tous les deux comme pleins de destructivité et de danger – c’est donc encore une situation de désespoir intolérable. Cet état d’esprit correspond à la situation de la mélancolie et se relie essentiellement à la « perte de l’objet aimé ». Comme défense contre ce désespoir absolu, le sentiment de méfiance à l’égard de l’objet peut être alors ranimé et renforcé ; c’est un état moins pénible que le désespoir. Cependant, cette méfiance radicale qui approche du désespoir est directement reliée aux craintes de persécution et est reproduite plus tard dans la psychose paranoïaque quand le développement ultérieur n’a pas permis qu’elle soit surmontée.

Mis en face de ces angoisses provenant des pulsions incontrôlables et destructrices à l’intérieur et à l’extérieur, le moi a recours à un usage très intensif des méthodes de défense de la projection et de l’introjection, qui sont si caractéristiques de cette période17. Ce qui est « bon » doit être assuré à l’intérieur et ce qui est « mauvais » doit être détruit et expulsé. On doit non seulement projeter les pulsions mauvaises, c’est-à-dire les traiter comme si elles étaient hors de la personne, mais on fait activement des efforts pour les éliminer et les expulser de la personne. Les pulsions destructrices doivent être mises dehors, et on doit s’en libérer. Plus tard, cela aboutit à la destructivité réelle du petit enfant, qui n’est donc pas une simple décharge et la gratification d’une pulsion. Mais le nourrisson qui a besoin de décharger sa destructivité contre son seul objet (le sein) et de gratifier sa haine (en le mordant, etc.), est incapable d’obtenir grand-chose de cette gratification. Et non seulement parce que, sur le plan physique, les mouvements coordonnés ne sont pas encore suffisamment développés, mais aussi parce que l’amour qu’il sent déjà pour le sein à ce stade va l’inhiber. Ainsi, le phantasme vient encore à son aide.

Quand nous parlons de « phantasmes » chez des bébés ou chez de petits enfants, nous ne voulons pas dire une mise en scène18 ou une dramatisation cohérente, et, naturellement, encore moins, des représentations plastiques ou verbales. Nous présumons que l’enfant sent comme si il était en train de réaliser l’action désirée, et que ce sentiment affectif est accompagné d’une excitation correspondante dans certains organes (par exemple, la bouche ou la musculature).

Nous concluons qu’au début l’enfant décharge son agressivité surtout en évoquant des sentiments et des sensations d’ordre agressif. Par exemple, c’est là que prend naissance, à notre avis, l’énorme importance psychique des excréments comme agents de l’hostilité et moyens de décharger l’agressivité. Que l’apprentissage du contrôle sphinctérien commence trop tôt ou non il n’y a pas de doute que ces fonctions physiques soient vouées par nature à représenter la décharge de la douleur. Et si, comme nous le croyons, le psychisme a besoin de localiser le déplaisir dans quelque endroit déterminé hors de lui-même (dans un objet), la décharge des excréments sera phantasmatiquement sentie comme un transfert de la substance excrétoire pénible sur ou dans cet objet. (Le projectile de combat est la reproduction dans la réalité objective de cette situation phantasmatique primitive.) Les diarrhées, les vents, l’urine, sont sentis comme des agents qui brûlent, corrodent et empoisonnent. Ce ne sont pas seulement les fonctions d’excrétion, mais toutes les autres fonctions physiques, qui sont phantasmatiquement obligées de servir la nécessité de décharge agressive (sadique) et de projection. Les membres vont cogner, donner des coups de pied ou de poing ; les lèvres, les doigts et les mains vont sucer, tordre, pincer ; les dents vont mordre, ronger, mutiler, couper ; la bouche va dévorer, avaler et « tuer » (anéantir) ; les yeux vont tuer du regard, percer, pénétrer ; le souffle et la bouche vont faire mal au moyen du bruit, comme les oreilles sensibles de l’enfant en ont fait l’expérience. On peut supposer qu’un bébé de quelques mois non seulement se sentira en train de réaliser ces actes, mais aura aussi quelque sorte d’idée qu’il le fait. Toutes ces activités phantasmatiques sadiques sont senties non seulement comme l’expulsion du danger loin de la personne propre, mais aussi comme son transfert dans l’objet (projection). D’où l’angoisse du « talion de la part de l’objet » (l’introjection de l’objet « mauvais »).

La crainte du talion a sûrement elle-même un fondement dans l’expérience, précisément dans celle de la récurrence continuelle du déplaisir et de la tension internes, du besoin et de l’agressivité : c’est le principe du boomerang. La projection n’est jamais victorieuse ; la douleur et le désemparement craints et haïs se reproduisent et reviennent toujours. Là pourrait se trouver l’essence de l’idée de la peine du talion (une récurrence et une répétition de la cause et de l’effet dans une direction inversée). Les persécuteurs dans la paranoïa sont craints comme des revenants qui peuvent surgir du néant, et nous savons qu’ils dérivent des matières fécales. Les selles aussi sont « toujours là », bien qu’on les expulse toujours. Ces processus phantasmatiques ne constituent pas non plus en réalité une décharge adéquate ; les désirs insatisfaits n’en sont aucunement comblés. Un autre cercle vicieux s’est produit. La tentative d’extérioriser la difficulté a échoué dans une certaine mesure, et la situation originaire de danger à l’intérieur s’est reproduite.

Les processus parallèles d’introjection fonctionnent secondairement en même temps comme moyen d’intensifier et de prolonger à l’intérieur les états « bons » et les situations « bonnes ». Le processus d’introjection opère naturellement de façon continue dès l’aube de la première perception de « quelque chose » d’extérieur à « moi », c’est-à-dire du sein : « Ce quelque chose est bon et je le prends à l’intérieur de moi. » L’introjection, comme la projection, progresse parallèlement au développement des relations d’objet ; chacun entretient l’autre. Mais les sentiments de désemparement, de vide (de sensations « bonnes ») et de dépendance à l’égard du sein augmentent et stimulent tous le désir de prendre à l’intérieur de soi tout ce qui est perçu comme « bon ». Ces violents désirs oraux deviennent ainsi l’origine de toute sorte de voracité. Les pulsions vers l’accumulation de ce qui est bon à l’intérieur sont puissantes, et se relient aux pulsions agressives de saisir (et aussi de voler en secret). Le désir de s’assurer le sein « bon », d’avoir le contrôle sur lui, de pouvoir le garder pour toujours, et d’acquérir ainsi une assurance sans fin contre le manque de satisfaction et les dangers de désemparement et d’agression de l’intérieur (et de l’extérieur) mène à un grand renforcement de l’introjection. Et ce processus est lié de façon extrêmement étroite à la construction des phantasmes. L’importance considérable de l’introjection, à la fois pour notre théorie et notre pratique, réside dans les systèmes phantasmatiques liés aux objets intériorisés qui se développent à ce stade. L’intériorisation de tout ce qui est bon est le besoin primordial. Au début les objets partiels, le sein « bon », les bras et les mains de la mère « bonne », son visage aimant, doivent être mis en sûreté à l’intérieur du sujet et sous son contrôle. C’est à cette époque que le bébé « met tout dans sa bouche ». Ces sentiments vont de pair avec les toutes premières expériences de l’incorporation orale, ou de l’incorporation par les yeux ou les oreilles, avec le fait de saisir les objets, etc. Le regard fixe et absorbant avec lequel un bébé de six mois vous regarde montre avec évidence la façon dont il vous prend à l’intérieur de lui-même. Sûrement, l’enfant sent, s’il ne le sait pas encore, qu’il est au moins en train d’« acquérir des connaissances » de choses nouvelles vues ou entendues, etc., chaque jour. Nous disons : « Il me reconnaît ! », et cela signifie : « Il a préservé sa perception de moi intacte dans son psychisme depuis qu’il l’a prise en lui-même pour la première fois. » Et je pense que le bébé aussi sait de cette façon qu’il est lui-même impliqué dans le processus ; sa reconnaissance signifie pour lui, sur le plan du sentiment, qu’il a préservé son souvenir de moi, autant que ma réapparition concrète. Ce besoin d’incorporer est un autre aspect du système narcissiste dans lequel il y a une dépendance complète d’un objet extérieur « bon » qui est identifié avec le sujet. On trouve en effet, comme corollaire de cette situation, la finalité d’absorber totalement tous les objets « bons » dans le sujet. Ces deux situations complémentaires représentent les finalités et la signification des processus de projection et d’introjection, qui se développent à partir du narcissisme primaire à mesure que les objets extérieurs commencent à être perçus19.

L’expérience analytique montre très clairement que la force de ce besoin d’intérioriser tout ce qui est bon suscite une mobilisation et une utilisation de pulsions érotiques dans la lutte défensive contre les angoisses sadiques. L’enfant gratifie et décharge sa libido oralement, sur le sein ; mais, puisque cette gratification fait disparaître le vide et le désemparement à l’intérieur, l’exigence de ces satisfactions « intériorisantes » s’intensifie. Les sensations érotiques physiques expérimentées dans la réalité intensifient et « confirment » la sécurité (phantasmatique) d’avoir en fait obtenu plus de choses « bonnes » à l’intérieur de soi. Le besoin d’être rassuré contre l’angoisse et celui d’une satisfaction érotique se renforcent l’un l’autre20. Freud a posé la question de savoir pourquoi un désir peut devenir excessif, c’est-à-dire insatiable, incapable de gratification. Certains analystes supposent que la libido ne peut être excitée que biologiquement, par des stimuli somatiques. Mais de nombreuses manifestations psychiques montrent qu’une menace de la pulsion de mort produit une puissante irruption de l’Éros, et nous pouvons bien en conclure que le but de cette réponse est de contrecarrer les forces destructrices que l’on sent à l’intérieur21. On connaît bien « l’avidité des névrosés » sur tous les plans ; à mon avis, elle surgit comme réponse à l’angoisse constante de leur propre agressivité interne (leur sadisme, leur pulsion de mort), qui est aussi la cause de leurs autres symptômes névrotiques22.

Le manque de satisfaction orale et les angoisses et les conflits qui surgissent du sadisme oral semblent ainsi mener aux premières manifestations de l’excitation génitale chez les bébés. La masturbation génitale et l’érection peuvent être observées chez des bébés du sexe masculin de quelques mois, et il y a aussi des raisons de penser que les bébés du sexe féminin ont l’expérience de l’excitation vaginale. Une des raisons de l’effet souvent traumatique du sevrage est que l’enfant est laissé sans possibilité d’obtenir une satisfaction érotique d’aucun corps sauf le sien propre. Cela éveille toutes ses angoisses au sujet de l’existence de sensations bonnes à l’intérieur de lui-même, et de sa capacité de les produire, et amène à un besoin constant de mettre à l’épreuve et de démontrer cette capacité23.

Cependant, l’intensification de la libido stimule à son tour le besoin d’incorporer les objets, et cela réveille l’agressivité et augmente l’angoisse de les détruire. Et la capacité croissante pour des activités autres que la tétée (la lutte, la morsure, par exemple) donnerait naissance à ces appréhensions et les confirmerait. En outre, les objets « bons » à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur s’effacent et sont remplacés par des sensations « mauvaises » (qui sont senties comme des objets « mauvais »), des matières fécales douloureuses, les douleurs causées par les hurlements, etc. Le sein « bon » se transforme en une chose « mauvaise » à l’intérieur. Le problème de la préservation est le rocher sur lequel s’édifient la projection et l’introjection. Le vide, l’agressivité et les pulsions sadiques reviennent dans la mesure où l’état de bien-être après la tétée ne peut pas être préservé. L’omnipotence du phantasme est une arme à double tranchant ; elle peut être utilisée pour créer de la bonté et pour détruire et expulser le mal. Mais quand la destructivité prend les rênes et anéantit ce qui est bon avec omnipotence ! La disparition répétée de ce qui est « bon » à l’intérieur mène à l’angoisse de « l’avoir rendu mauvais » par l’action d’organes et de substances empoisonnés dans la personne propre. Car l’appareil de destruction que le phantasme situe dans le corps est senti comme agent étranger, puisque le moi n’est pas identifié avec lui dans une volonté active de destruction, mais qu’il espère préserver. C’est ici qu’apparaît la terreur d’objets internes dangereux et vengeurs, de seins dévorants et de monstres destructeurs comme l’enfant sent qu’il l’a été lui-même à l’égard du sein ou de la personne qu’il a incorporés. Ces persécuteurs internes talioniques sont sans aucun doute les précurseurs génétiques de l’aspect sévère du surmoi24. Si rien de « bon » ne reste à l’intérieur, on ne peut avoir ni confiance en soi ni sécurité de soi-même. Seule la présence visible d’une mère forte et bonne à l’extérieur peut alors rassurer contre ces craintes ; d’où la terreur de l’obscurité, de la solitude, etc., qui commence maintenant à surgir. Ainsi la situation extérieure est encore utilisée comme défense contre la situation intérieure et comme remplaçante de celle-ci. Une mère extérieure doit être (et, en général, est) assez forte pour freiner et contrôler le sadisme dirigé vers le dehors ; c’est pourquoi le mieux sera encore de le laisser sortir, de le décharger au-dehors, et de transférer à la mère (à l’objet) la responsabilité de préserver elle-même et l’enfant25.

Au moment où l’on trouve quelque reconnaissance des personnes extérieures réelles, il y a aussi quelque conscience d’un « moi » : le moi proprement dit a commencé à se développer. Il semble qu’au début l’idée consciente d’un « moi » est en grande partie colorée par des associations pénibles. Le phantasme est alors utilisé comme refuge contre cette réalité du « moi ». Le sentiment que « je suis un faisceau incontrôlé et incontrôlable de pulsions désagréables et dangereuses pour moi-même et pour les autres et par conséquent que ceux-ci sont dangereux pour moi », mène à cet autre sentiment : « J’ai à l’intérieur de moi-même quelqu’un comme ma mère bonne et secourable, qui va veiller sur moi et m’empêcher d’aller trop loin, qui me sauvera moi-même et se sauvera (au-dehors aussi bien qu’au-dedans) de tout danger sérieux. » Dans ce sentiment de garder une mère bonne, secourable, protectrice, en sécurité à l’intérieur de soi, nous avons certainement la première forme rudimentaire de ce qui sera un surmoi capable de secourir et de contrôler, et à qui on veut et on peut obéir. La reconnaissance perceptive des personnes de l’entourage comme des objets complets, réels et extérieurs, qui produit, en gros, de bons effets, se renforce et s’établit de façon plus ou moins ferme, même si cette connaissance objective est encore très colorée et déformée par la persistance de l’attitude narcissique. Il peut alors se développer un phantasme d’incorporer des objets aimés, complets et intacts (parfaits), de telle façon qu’ils puissent être préservés avec succès à l’intérieur de la personne. Et cette façon est, pourrait-on dire, de les séparer et de les mettre dans quelque partie profonde et cachée de la personne, où l’agressivité et les influences nocives du « moi » ne peuvent les atteindre26. Le prototype physique de cette façon bonne et sûre d’incorporer se trouve dans la « bonne » tétée du sein, celle qui prend sans blesser (qui, en fait, produit plus de lait), et utilise le lait « bon » à l’intérieur pour la croissance et pour aider l’enfant à devenir un bon enfant pour sa mère. Dans la tétée aussi la substance bonne qu’on ingère se cache et ne peut plus se récupérer, mais pourtant elle est connue et sentie comme étant là sans doute possible ; la croissance et le bien-être sont le témoignage de sa présence.

La mesure du succès de la pleine intériorisation des objets « complets »27, des personnes réelles reconnues comme telles, est de la plus grande importance pour le développement. Nous trouvons que ce stade des relations objectales, qui correspond au stade génital, est atteint dans une certaine mesure très tôt. Cela ne signifie pas que les relations d’objet partielles orale et anale sont surmontées, mais que les diverses positions et attitudes de sentiment peuvent être adoptées de façon alternante, et le sont effectivement, à des degrés variables, depuis une date très précoce. Quand le visage aimant de la mère, les mains et les bras qui bercent et qui soignent, le sein qui nourrit, s’unissent en un tout et se réfèrent à une perception définie de la mère comme une personne réelle et activement secourable, les sentiments d’amour s’éveillent comme distincts des nécessités des sens. Les sentiments d’amour apportent ainsi une différence essentielle entre la relation avec un objet partiel et la relation avec un objet complet. L’amour est une attitude émotionnelle compliquée, qui a bien des stades et des degrés dans son développement. Évidemment, l’attitude égoïste à l’égard des objets, plus simple, dans laquelle ceux-ci sont, soit considérés comme des sources de gratification, soit craints et haïs comme des ennemis, prédomine énormément dans les premiers stades du développement. À ce niveau, la relation de l’enfant avec les personnes de son entourage – qu’il les considère comme bienveillantes ou comme hostiles, qu’il les désire ou les haïsse et les craigne – dépend dans une large mesure du fait que les sentiments de l’enfant en lui-même, son propre état interne, soit bon (satisfaisant) ou mauvais pour lui. Le comportement des objets réels est senti en grande partie comme le reflet des sentiments de l’enfant lui-même à leur égard. C’est ce fait qui détermine l’importance des expériences réelles de l’enfant et des facteurs dus à l’entourage dans son développement. L’amour et la compréhension du milieu, la patience et le jugement sain, fournissent un monde stable dans lequel l’enfant peut sentir que les forces et les pulsions mauvaises et dangereuses en lui-même se heurteront à une résistance et seront contrôlées, et que les sentiments et les tendances bonnes et secourables seront satisfaits et encouragés. Les orages du désir, de la haine et de la terreur qui se déchaînent en lui peuvent y trouver une issue sans lui faire affronter le désemparement, le désespoir et la destruction (fuite vers la réalité).

Si au contraire l’enfant souffre d’un traitement réellement dur, ou d’un manque d’amour et de compréhension bienveillante, il sent que sa propre capacité de ressentir des sentiments bons, qui satisferaient ses parents et lui-même, est beaucoup réduite, et son impuissance en face de sa propre agressivité ne peut être surmontée. Des parents réellement sévères ou cruels (ou des parents sur lesquels il a projeté excessivement son propre sadisme du fait d’une trop grande angoisse) ne peuvent être supportés ou intériorisés – et, ultérieurement, ne doivent pas être obéis – puisqu’ils représentent les dangers inhérents à l’enfant lui-même (le pouvoir des compulsions dues à ses propres pulsions incontrôlables)28. Quand l’amour pour les objets et la confiance en eux ne l’emportent pas sur ce type de relation, l’incorporation d’un objet (aimé) complet ne peut réussir. Cela signifie que la confiance de l’enfant dans ses propres sentiments bons à l’égard des objets n’a pas été bien établie, et qu’il ne peut, par conséquent, avoir confiance en les objets extérieurs comme bons et secourables. Il ne sent authentiquement que peu d’angoisse à leur égard, bien qu’il puisse édifier une adaptation superficielle dans le sens d’une propitiation ou d’une dissimulation trompeuse, lorsqu’il ne les défie pas ouvertement29. Mais ces angoisses interfèrent gravement le développement de l’indépendance de l’enfant ; sa préoccupation pour l’angoisse qu’il ressent à l’égard de toutes les personnes de son entourage crée une dépendance insurmontable, bien que non confessée. Ces attitudes s’expriment alors dans des difficultés d’alimentation (des craintes cachées d’empoisonnement), dans des troubles du contrôle des fonctions excrétoires en général, et s’aggravent souvent quand la mère est enceinte, ou quand naît un autre enfant30. D’autre part, l’intériorisation de personnes bonnes et secourables neutralise ces difficultés. Et tout cela est senti dans une certaine mesure pendant la première année, au moment de la dentition et du sevrage.

Quand une certaine appréciation de la relativité du temps et de l’espace a été acquise, les choses perdent le caractère absolu qu’elles avaient avant. L’expérience montre que la mère bonne à l’extérieur est en fin de compte plus forte que le mal (la douleur, etc.), chez l’enfant ; une douleur passagère peut être surmontée et ne mène pas à la mort, attendre un moment ne signifie pas l’inanition, la mère « perdue » revient tout à l’heure, et ainsi de suite. Quand la marche et le langage commencent eux aussi, ils intensifient les tendances au contrôle et à l’indépendance dans le sujet31.

La capacité d’amour véritable pour une personne, en tant que différant du désir des sens, se développe à partir de la force de l’identification avec ces figures extérieures bonnes et secourables, qui résulte de leur intériorisation. La pleine capacité d’amour contient cependant de nombreux éléments, et n’est pas un phénomène simple et primaire. Assez souvent, on le sait, on ne peut l’atteindre de façon satisfaisante. L’amour pour un objet implique la capacité de supporter quelque douleur ou de perdre quelque chose pour la recherche de l’objet – c’est-à-dire pour la recherche de l’amour – sans obtenir pour soi-même aucune rétribution immédiate et concrète. La forme la plus simple et la plus primitive de l’amour est sans doute, chez le bébé, le désir de redécouvrir son propre bonheur dans le monde extérieur, chez un autre être. Cela représente une tendance à projeter la « bonté » qu’il sent à l’intérieur de lui-même, un désir de la conférer à quelque chose d’extérieur ; cela n’implique, ni perte, ni renoncement. À mesure du progrès dans la reconnaissance des objets, cela devient à la fois le désir de satisfaire les objets « bons » réels (la mère) et de leur être agréable, et celui de les rétribuer de quelque façon. Des sentiments d’amour tendre de cette sorte se montrent parfois très tôt. Le bébé au sein peut, on le sait, « faire don » de son urine ou de ses matières fécales comme un sacrifice d’amour (mais elles peuvent être aussi données dans une intention d’omnipotence, ou comme instruments de l’hostilité). Ces tendances, les toutes premières et les plus simples, à faire du bien aux autres, s’intriquent alors dans la production des relations d’objet libidinales, et contribuent au développement de l’angoisse et du souci pour le bien-être et le bonheur des êtres aimés, à la fois internes et externes (la peur de leur destruction). Les mesures défensives qui accompagnent le développement libidinal jouent, bien entendu, aussi leur rôle dans le processus. Cela mène au regret et au remords, et à l’angoisse de réparer le mal et de restaurer la bonté détériorée à la fois à l’intérieur et à l’extérieur – de restituer les sentiments « bons » à la fois au sujet et à l’objet. La culpabilité et un sentiment de responsabilité à l’égard de l’objet se développent ; le désir de le satisfaire et de lui rendre son dû augmente au centuple et l’on peut sentir de la peine à son égard32. Tous ces sentiments – dont certains sont d’une nature extrêmement pénible et donnent lieu à des conflits graves – sont contenus dans l’émotion amoureuse pleinement développée. Leurs premiers mouvements sont déjà présents dans la relation émotionnelle du bébé avec sa mère, sitôt qu’il la perçoit comme une personne réelle, et qui l’aide. Si le moi du jeune enfant est capable, à ce premier stade, de supporter la violence de ces émotions, c’est-à-dire, s’il n’a pas recours trop tôt ou trop intensément aux méthodes de défense qui consistent à neutraliser ces conflits (et, en même temps, à neutraliser, déplacer, ou même abolir tout sentiment), il réussira à élaborer les conflits et à maintenir ces relations émotionnelles. Leur maintien implique une organisation déterminée des relations objectales du moi, et une certaine intégration des images intériorisées des parents, à la fois secourables et frustratrices, dans la fonction du surmoi. Les identifications avec les images parentales existent à tous les niveaux du développement, depuis celui de l’identification narcissique primaire jusqu’à celui du plein amour objectal ; ce dernier ne peut être atteint que si un surmoi « consolidé » (Freud) a été établi. Ainsi, ce qui distingue le premier type d’identification du dernier est la capacité de renoncer à une pulsion instinctuelle en faveur du souci de l’objet.

Il est impossible ici de rendre compte de la complexité et de la variété des situations d’angoisse et des défenses contre elles qui dominent le psychisme pendant ces premières années. Les facteurs en cause sont trop nombreux et leurs combinaisons et interversions trop variables. Les objets internes sont utilisés contre les objets extérieurs, et les objets extérieurs contre les objets internes, tant en vue de la satisfaction qu’en vue de la sécurité ; l’omnipotence est utilisée contre l’impuissance, et même l’impuissance (la dépendance) contre l’omnipotence destructrice ; le phantasme contre le réel, et le réel contre le phantasme. Mieux encore, la haine et la destructivité sont utilisées comme moyens d’écarter les dangers du désir et même de l’amour. Peu à peu, un développement progressif se produit, à peu près comme j’ai essayé de l’ébaucher ici, au moyen de l’interaction de ces facteurs, et, entre autres, des influences extérieures, à partir desquelles se forment le moi de l’enfant, ses relations objectales, son développement sexuel, son surmoi, son caractère et ses capacités.

C’est la richesse de la vie phantasmatique liée aux désirs et aux intentions de faire du bien à l’objet par souci de lui, pour son bonheur et son bien-être, découverte par Mélanie Klein et ses disciples chez de petits enfants, qui fournit la meilleure preuve de nos opinions. Ce matériel amène sous notre examen théorique l’immense question des tentatives de réparation et de leur importance pour le développement du moi. La valeur accordée aux phantasmes de réparation est peut-être l’aspect le plus essentiel de l’œuvre de Mélanie Klein ; c’est pour cette raison qu’on ne peut considérer son apport à la psychanalyse comme limité à l’exploration des pulsions et des phantasmes agressifs. L’importance de cet aspect est liée à la théorie de la nécessité de défense contre l’agressivité. (En outre, ces pulsions sont une source génétique du développement des tendances créatrices et des sublimations.) En effet, les états « bons » et les sentiments « bons » doivent être sauvés, restaurés et préservés à l’intérieur si la désolation et l’anéantissement phantasmatiques du sujet et de ses objets doivent être évités. Le sentiment de culpabilité et de tristesse produit par les sentiments d’amour et la fonction du surmoi en train de se développer, conjointement avec le désemparement et l’agressivité incontrôlables que l’on sent encore avec une telle puissance, de même que l’angoisse de perdre l’objet, sont les facteurs qui poussent à la réparation. Les objets à l’intérieur, les sentiments à l’égard des gens, doivent être mis en bon ordre car ils font partie de la personne propre ; celle-ci ne peut être sauvée ni préservée sans eux. Et les objets extérieurs, les parents, frères et sœurs réels, et tous les autres, doivent être contentés et rendus heureux, autant pour eux-mêmes que par égard pour l’enfant. Si en effet les objets internes ne sont pas en bon ordre, ils deviennent à la fois des persécuteurs extrêmement destructeurs et des accusateurs horriblement pénibles qui couvrent le sujet de reproches. L’angoisse de l’enfant et sa méfiance à l’égard de lui-même perturbent alors sa relation avec les personnes réelles qui l’entourent ; elles deviennent pour lui « mauvaises » et effrayantes, et peut-être aussi dures et malveillantes en réalité. Une paix d’esprit stable dépend de la sécurité confiante en la sauvegarde et le bien-être des objets internes dont on a bien pris soin. C’est pourquoi les efforts pour réparer sont une partie absolument essentielle et intégrante du développement. Même quand les conditions externes sont en réalité dures et difficiles, elles peuvent être tolérées et améliorées, mais dans la seule mesure où cette stabilité intérieure se maintient en bon état. Tout au long de la vie, toute capacité psychique de réussir et de créer quelque chose de bon – l’harmonie, l’unité, le bien-être, une vie nouvelle – repose sur ce fondement33.

Comme toutes les autres activités, ces tentatives commencent par le sentiment et le phantasme. Tout comme le bébé peut halluciner que ses besoins physiques et libidinaux sont satisfaits, il imagine qu’il peut faire revenir les sentiments bons qui ont été perdus. On sent que la voracité agressive et la vengeance détruisent ce qui est bon et le transforment en mauvais ; l’omnipotence doit donc être utilisée pour faire revenir ce qui est bon et transformer en bons les sentiments mauvais34. À mesure que la réalité extérieure commence à jouer un rôle et à être introduite dans ce monde de valeurs internes, la compulsion à mettre et à garder les choses en bon ordre s’étend à la réalité. On doit se laver, manger, jouer « comme il faut », et ceux qui ont la charge de l’enfant doivent satisfaire ce besoin de bon ordre. Cela se relie aux tendances à annuler le mal et à mettre les objets en bon ordre de façon magique35. Peu à peu, à mesure que les actes d’annulation et de guérison peuvent être exécutés dans la réalité par l’enfant lui-même au cours de sa croissance, cela lui donne une assurance grandissante qu’il peut être et sera capable de « faire quelque chose » par lui-même – de réparer le désastre de façon concrète et réelle, à la fois en lui-même et pour les autres. Les cailloux et les pierres qu’il apporte à sa mère sont une façon de lui rendre les bébés et les autres contenus corporels qu’il a voulu lui voler – qu’il lui a volés sur le plan du phantasme. Si l’angoisse de l’enfant au sujet de ses pulsions mauvaises est encore trop forte, il sentira que les pierres peuvent représenter de nouvelles attaques contre la mère, et l’impossibilité de remettre les choses en bon ordre l’amène au désemparement et au désespoir. La croissance et le développement rendent normalement l’enfant capable de satisfaire ses parents et de les rendre heureux d’une façon de plus en plus réelle ; et cela lui donne de la satisfaction, en partie parce que cela signifie une compensation et une expiation à l’égard des parents, à la fois pour ses phantasmes destructeurs à leur égard et pour sa méchanceté réelle envers eux.

J’ai essayé de montrer que les états internes (sentiments, sensations), sont les tout premiers précurseurs des relations objectales. Les objets sont identifiés aux états internes et sont ainsi « intériorisés ». Un sentiment bon à l’égard d’un objet signifie alors un objet bon (on le crée sur le plan du phantasme) et un sentiment mauvais et hostile signifie (ou crée) un objet mauvais. (Ainsi la relation avec l’objet, l’attitude à son égard, sont à la fois le début et l’ultime résidu de l’objet interne phantasmatique.) La projection et l’introjection sont utilisées dans les tentatives de maintenir séparés le bon et le mauvais, de maintenir le mauvais à l’extérieur et le bon à l’intérieur. Mais les sentiments mauvais ne peuvent être maintenus à l’extérieur. Les désirs oraux et les envies rageuses de mordre et de déchirer les objets désirés mais inaccessibles sont sentis comme des persécuteurs insupportables à l’intérieur de la personne, qui rongent, dévorent et détruisent. Ces sentiments « archaïques » sont un élément permanent dans l’organisation du surmoi même compte tenu qu’ils ne sont certainement pas reconnus ou acceptés par le moi au début (et peut-être jamais). Ils sont déniés et attribués à des agents étrangers à l’intérieur. Mais aux niveaux profonds de l’inconscient, ces agents étrangers ne font qu’un avec les objets qui ont été originairement désirés et incorporés – les parents réels. Consciemment, la haine et la révolte contre ces persécuteurs internes sont souvent réorientées contre des substituts des parents (contre toute autorité). Mais l’intériorisation complète de personnes réelles comme images bonnes et secourables exige l’abandon de cette méthode défensive qui consiste à cliver les sentiments et les objets en bons et mauvais. Cela signifie que tous les sentiments de haine et d’amour à l’égard de la mère s’appliquent en réalité à la personne réelle, « la mère elle-même », et que c’est la mère aimée qui est en même temps haïe, et dont l’enfant sent qu’elle est terriblement attaquée par son agressivité incontrôlable. Et cela signifie que les sentiments bons et mauvais doivent être tolérés ensemble et en même temps ; puisque l’amour pour l’objet exige maintenant que l’agressivité et la douleur projetées auparavant à l’extérieur de la personne doivent être tolérées à l’intérieur sous forme de culpabilité. Cet amalgame qui unit le bon et le mauvais – le conflit d’ambivalence – est-ce que toutes les défenses antérieures avaient essayé d’éviter, parce qu’il signifiait que l’objet bon disparaîtrait et serait transformé en un objet mauvais. C’est seulement si l’expérience a suffisamment enseigné que l’amour est le plus fort que les deux sentiments peuvent être maintenus ensemble envers une personne réelle et ne sont plus séparés trop largement sur le plan du phantasme. Mais cette confiance en l’amour est sévèrement mise à l’épreuve, parce que l’amour envers quelqu’un qui a été blessé fait surgir la douleur de la culpabilité, et un enfant, ou tout autre, qui a trop de crainte de la douleur interne sera incapable de supporter la douleur de la culpabilité : c’est-à-dire la douleur de sa propre agressivité à l’égard des autres retournée vers l’intérieur et sentie par lui en lui-même par identification. C’est ce que signifient les autoreproches qui proviennent du surmoi. Cette douleur est si grande qu’il y a une tentation puissante de re-extérioriser et de re-projeter cette agressivité sur des autorités extérieures. L’enfant préfère alors se sentir (sur le mode masochiste) blessé par elles ou par sa propre conscience, à accepter et endurer cette douleur36. L’amour qu’on ressent pour une personne réelle suscite la culpabilité et le remords, mais aussi un grand désir d’annuler le mal qui a été fait, de restituer à la personne (ce qui lui a été pris), et de devenir soi-même entièrement bon. La haine et le désir de vengeance viennent alors interférer dans cette situation et les tendances à rendre l’objet responsable de tout mal à l’intérieur du sujet reparaissent.

Ces difficultés dans le développement sont très compliquées, et ouvrent la voie à de nombreuses solutions plus ou moins névrotiques. Un développement normal et un bon développement du surmoi impliquent la capacité de supporter la douleur de sentiments de culpabilité authentiques, et celle d’accomplir des sacrifices réels dans le but d’offrir aux autres des compensations et des restitutions. Cela peut seulement s’atteindre : a) Si les objets internes sont sentis comme essentiellement bons, c’est-à-dire pas assez dangereux pour que leur obéir ou s’identifier avec eux signifie phantasmatiquement qu’ils exigent la mort même comme prix de leur apaisement ; b) Si l’amour pour eux est senti comme plus fort que la haine ou le désir, de telle façon que les pulsions à les voler ou à les détruire (à les manger) puissent être abandonnées au profit de l’amour. L’amour ne sera alors pas trop identifié avec la manducation, ni trop craint du fait de la douleur ou de la culpabilité qu’il implique, et n’aura pas besoin d’être dénié ; c) Si ni la haine, ni la responsabilité pour la haine, n’ont besoin d’être projetées, si ces sentiments ne sont pas ressentis comme assez dangereux pour devoir être exagérés comme défense contre des pulsions destructrices à dévorer ; d) Si la douleur de la culpabilité peut être supportée parce que l’amour pour l’objet surpasse la douleur et la compense, de telle façon que la croyance et l’espérance en des choses meilleures soient plus fortes et plus réelles (moins omnipotentes et phantasmatiques). Quand ces conditions sont données, et quand la douleur et la culpabilité peuvent être supportées, cela augmente l’amour et permet d’obtenir une récompense plus grande dans la satisfaction des « sentiments bons à l’intérieur », ce qui signifie l’unification et la réconciliation avec les êtres aimés à l’intérieur et à l’extérieur. Lorsque, par conséquent, nous avons atteint un certain degré de sécurité sur notre capacité de sentir et de maintenir une bonne relation à l’égard du monde extérieur, des personnes et des circonstances dont nous dépendons, cette sécurité équivaut à l’amour de nos objets internes à notre égard. On peut alors atteindre un très haut degré d’harmonie entre toutes les parties composantes de la personnalité : entre les sentiments, les souvenirs, les expériences qui contribuent à édifier le moi. Ces bonnes relations d’objet internes et ces sentiments bons sont alors appréciés comme l’appartenance la plus précieuse du moi ; on sent à leur égard (en tant qu’idéal du moi) l’amour et la confiance, et les pulsions égoïstes qui suscitent les conflits peuvent être authentiquement abandonnées, ou modifiées et adaptées à des fins valables.

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