La conscience, la morale et l’amour

Il apparaît que j’ai très peu parlé de la culpabilité et que j’ai à peine évoqué ces importants sujets : la haine de soi-même et l’agressivité dirigées en de douloureux combats intérieurs contre le soi. Une grande partie de notre agressivité est retenue et concentrée dans cette partie ou cette fonction du soi qu’on appelle, en psychologie moderne, le surmoi9. Le surmoi (les principes et les normes qui agissent à l’intérieur de nous) régit inconsciemment une grande partie de notre comportement et il traite souvent notre personnalité avec une grande sévérité. Dans la mesure où nous percevons cette partie de nous-mêmes et son influence sur nous, nous l’appelons la conscience. Une des raisons pour lesquelles cette fonction reste pour beaucoup en dehors de la conscience, c’est que des motifs importants en nous nous poussent à réprimer et à ignorer un côté de nous-mêmes qui peut faire souffrir et qui essaie aussi d’interférer avec un grand nombre de satisfactions.

J’ai tenté, de montrer que nous passons notre vie à essayer de conserver une sorte d’équilibre entre les éléments de notre personnalité qui apportent la vie et ceux qui sont destructeurs. En réalité, la conscience n’est pas autre chose que la réalisation de la nécessité inconsciente de satisfaire cet équilibre. Dans le plus profond de nous-mêmes, et derrière quelques contradictions apparentes, ce que la conscience décrète est toujours inspiré par le principe de contrôler les pulsions qui tendent à détruire. Une raison pour laquelle les pulsions sexuelles nous font éprouver un violent sentiment de culpabilité, c’est qu’elles ont tendance à être si impérieuses, c’est-à-dire si agressives et si égoïstes, qu’elles peuvent nous faire du mal ainsi qu’aux autres10. Telle que nous la connaissons, la conscience n’obéit qu’à une discipline : faire ce qui est productif et ne pas faire ce qui détruit. Ce n’est qu’un autre mot pour une maîtrise de soi qui saurait conserver un juste équilibre entre l’égoïsme et l’altruisme, entre l’amour et la haine.

Il existe depuis des temps immémoriaux une institution que l’humanité a élaborée comme une aide pour maîtriser la haine et l’égoïsme. Je veux parler de la religion – bien que ses différentes expressions n’aient pas toujours rempli cette tâche d’une façon adéquate. À l’origine (dans notre petite enfance) le « désir de ce qui est bon » éveillait en nous l’envie et l’agressivité, aussi bien que l’amour et la tendresse. Dans la religion sous ses formes primitives cette association était encore apparente ; « ce qui est bon » : Dieu, était tué et mangé aussi bien que vénéré et adoré. Il y a eu plusieurs mouvements religieux, avant l’ère chrétienne, visant à séparer ces deux tendances ; l’un a donné naissance au christianisme, qui, devenu l’une des grandes religions du monde, constituait dans une grande mesure, un essai suprême de dissocier de l’amour tout ce qui est agressivité et envie. Il essayait d’arriver à cela en exaltant l’amour altruiste jusqu’à l’idéal, mais niant en même temps la réalité de nombreux problèmes de l’âme humaine, de la psychologie humaine. Quand leur existence n’était pas tout à fait niée, les pulsions agressives et sexuelles de l’homme étaient méprisées et condamnées, ou bien ignorées. Ce déni n’est pas particulier au christianisme et ses meilleurs interprètes n’y ont pas souscrit. C’était, et c’est, une tendance générale chez l’homme à nier et à ignorer ce qu’il craint en lui11. Néanmoins, le christianisme a adopté et a particulièrement illustré cette tendance de diverses façons, ce qui a eu pour conséquence de l’encourager et de la maintenir.

Il n’en reste pas moins que l’agressivité et la sexualité, parties intégrantes de la nature humaine, ne peuvent que se manifester, sous leurs meilleurs ou leurs pires aspects, tant que dure la vie. Lorsqu’on tente de nier leurs droits, de les exclure pour de bon de la participation à la vie, il faut alors qu’elles s’écoulent par les voies de la haine et de la destructivité. Sous des formes telles que la persécution, la rapacité, l’ascétisme et le pharisaïsme – qui accompagnent inévitablement une telle dissociation – elles forcèrent à nouveau leur chemin dans la vie religieuse et tourmentèrent la vie des hommes. De plus, comme le christianisme limitait tellement ce qui est bon à une attitude altruiste dans les émotions et dans l’esprit et niait l’importance du monde matériel extérieur, l’agressivité qu’il niait devait se trouver une issue personnelle, par exemple dans le prosélytisme et la persécution contre les convictions des gens, et, en dernier ressort, contre les gens eux-mêmes. L’agressivité n’avait pas l’occasion de s’exprimer dans les manifestations impersonnelles qui lui offrent de grandes issues constructives, qu’il s’agisse du domaine intellectuel ou des entreprises positives visant à étudier la nature, comme l’exploration ou l’expérimentation. Ces domaines de l’effort matériel étaient considérés sans valeur et dissociés ainsi de ce qui est bon. Les découvertes importantes faites avant l’ère chrétienne dans la connaissance impersonnelle : physique, astronomie, mathématique, physiologie, etc., furent arrêtées par cette indifférence au monde physique (animé ou inanimé) et à ses lois, ainsi que par le refus, chez l’homme, d’exercer son agressivité de façon constructive12.

L’agressivité dissociée et exclue de sa fusion et de son association avec l’amour, n’en vient pas seulement à se décharger sous des formes extrêmes de destructivité ; il est un autre aspect de la situation qui résulte spécifiquement de sa négation. Sans l’agressivité qui lui est utile pour l’obtention de ses moyens d’existence, sans la sexualité dont le but est la conservation de l’espèce, l’homme cesserait d’exister. D’un point de vue objectif, il est contraire à la vérité de nier la nécessité et de décrier la valeur de ce qui est si essentiel à la vie. De même, il est faux de nier ou de décrier la nécessité ou la valeur du plaisir que l’homme tire du fonctionnement de son corps et de ses instincts sexuel et agressif. Sans une satisfaction instinctuelle suffisante, la vie devient sans valeur pour l’homme qui est réduit à l’apathie et à l’inutilité. C’est pourquoi la négation de l’existence et de la valeur de ces instincts chez l’homme constitue une illusion et donc un fondement faux à partir duquel construire sa vie. Tous les efforts pour étayer et confirmer ce fondement illusoire ne font qu’accroître la tromperie à l’égard de soi. Les tentatives de l’adapter à la réalité, et de traiter avec elle sur la base d’une négation, appellent bientôt la dissimulation active et le mensonge pour le soutenir contre la force de la vérité. Par exemple, la suffisance, la médisance, l’hypocrisie – qui constituent quelques-unes des formes indirectes et insidieuses d’agressivité – minent et discréditent l’aspect constructif de la dissociation de l’agressivité d’avec l’amour, c’est-à-dire la valeur de l’amour altruiste. L’angoisse, le doute ou le cynisme s’installent et, en conséquence, la foi en ce qui est bon est également en danger d’être perdue.

C’est à ce point de l’évolution historique qu’aurait pu se manifester une déception grave, accompagnée d’une insécurité extrême, de dépression et d’impuissance si une réaction graduelle n’était pas intervenue, qui maintenant atteint peut-être un sommet (c’est la preuve du caractère très constructif de beaucoup d’aspects de la religion chrétienne qu’elle ait été capable pendant un temps d’absorber une grande partie de cette réaction et d’y survivre). Le désir de sauvegarder ce qui est bon et le besoin d’une franchise plus grande se forcèrent un chemin. L’évolution se fit dans le sens d’un intérêt pour le monde extérieur et d’une recherche de ce qui est vrai et bon dans les choses matérielles. C’est au moment de la Renaissance que cette tendance se manifesta à nouveau, lorsque furent redécouverts quelques-uns des centres d’intérêt antérieurs à l’ère chrétienne. L’agressivité fut libérée de ses liens et elle redevint disponible pour la science et la découverte de la nature. Par opposition à l’intérêt manifesté pour la vie affective, la réalité matérielle13 devint appréciée et le monde matériel fut mieux compris et utilisé – d’où une prospérité plus grande. Il semblerait cependant que nous nous rapprochions maintenant du point où le bien-être extérieur (la prospérité et les gains matériels) prendra, en tant qu’idéal, la place du bien-être intérieur.

Ainsi que nous le savons, la prospérité contribue beaucoup à l’obtention d’un état de bien-être intérieur, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit le moyen de l’obtenir. Elle n’est pas, non plus, un substitut. Si le gain matériel devient un idéal, la vie intérieure de l’homme est, de ce fait, niée d’une façon importante et peut en venir à être méprisée. La conséquence de cette réaction est qu’il se produit maintenant une dissociation et une négation considérables du rôle joué dans la vie par nos besoins affectifs intérieurs. Notre besoin d’aimer, qui constitue notre sécurité la plus grande contre l’angoisse intérieure relative à la haine et à la destructivité, les problèmes de culpabilité qui sont inséparables de l’amour, les normes de la conscience et de la morale, qui dérivent de notre culpabilité, tout cela est négligé, nié et peut, bien que la prospérité matérielle augmente, à son tour périr d’inanition.

En tant qu’idéal, la prospérité est une chose concrète et définie. En l’obtenant, nous pouvons tester notre succès, en avoir la preuve. L’idéal d’un bien-être intérieur est un but beaucoup plus lointain. Notre capacité d’aimer est intérieure et ne peut se démontrer à nous-mêmes ; le désir de possession et la haine sont violents en nous ; par contre, la foi dans notre capacité d’aimer ne s’obtient pas facilement. Il est facile de railler l’amour et de l’étouffer, mais il est impossible de l’évaluer tel un compte bancaire. On peut être facilement déçu et prendre pour de l’amour ce qui n’est pas réellement de l’amour. L’illusion et la fatuité non motivée donnent le change à la recherche du bien-être intérieur. Et si, en nous, la conscience et la morale ne correspondent pas à notre amour, elles deviennent les véhicules de notre haine ; si elles sont désillusionnées, elles nous dupent à leur tour. Elles peuvent ainsi, par exemple, nous égarer dans une recherche complaisante du vice qui est en fait partiellement une défense contre l’illusion. Mais étant donné que nous trouvons le mal plus facilement chez les autres qu’en nous-mêmes, il n’existe pas de guérison à l’illusion. Tous ces dangers, toutes ces difficultés ont tendance à nous faire nous détourner des problèmes de bien-être intérieur, par peur d’être déçus, par peur de l’impuissance et de l’insécurité qui nous menacent.

C’est pourquoi sont saisies les satisfactions externes alors qu’est abandonné le combat plus difficile pour les richesses intérieures et la paix de l’esprit. Il est bien connu que les problèmes de conscience ne sont plus à la mode et que la morale a aujourd’hui un petit air provincial. Nos combats psychologiques intérieurs – entre notre amour et notre haine – ne reçoivent qu’une aide minime d’une conscience attentive. Il est vrai que notre grand besoin intérieur d’encourager et de nourrir l’amour, d’en donner et d’en recevoir, de réprimer, de détourner et de modifier la haine, est à la recherche de nouvelles issues extérieures. Mais ce besoin, en tant que problème intérieur chez chacun de nous, n’obtient qu’un soutien direct peu important. Il se peut que dans sa recherche d’un véritable bien-être et dans sa crainte d’être déçu, cet âge de « réalisme » ait marqué un point. La réalité est à l’intérieur aussi bien qu’à l’extérieur de nous. Il y a non seulement le fait de notre âpreté et de notre désir de posséder, mais aussi celui de la répression de notre besoin d’amour que nous n’avouons pas sincèrement. D’ici peu, une partie du soutien dont nous avons besoin pour la sincérité et le bien-être à l’intérieur de nous (qui sont des éléments de la réalité affective interne et qui sont la source d’une sécurité affective stable) devraient être disponibles dans les sciences psychiques14. La situation psychologique est telle que nos pulsions amoureuses sont méprisées et réprimées ; elles n’ont pas un soutien ou des issues qui suffisent et elles ne peuvent donc agir de tout leur poids dans l’interaction de l’amour et de la haine. En conséquence, le cercle vicieux de l’agressivité et de la violence explosive se renforce ; il se peut même que la civilisation occidentale, qui doit tant au pouvoir de l’amour, en vienne à être détruite. Je ne veux pas dire que la vie elle-même soit menacée de mort par les forces destructrices chez l’homme, mais qu’en ce moment, la civilisation paraît être menacée de désintégration, l’amour, avec son pouvoir d’unification, étant négatif et harcelé par l’agressivité.

Cette étude de l’importance de la haine, isolée artificiellement du contexte de la vie affective, ne peut être – vous devez vous en souvenir – que très schématique et elle ne peut donner une image de la vie en tant que telle. J’espère que mon étude ne s’avérera pas déprimante. Il est très important que ce côté de notre vie soit mieux compris. Lorsque nous devenons capables d’accepter à la fois la fatalité et l’importance potentielle de ces mécanismes intérieurs, l’élément archaïque de notre peur à leur égard diminue et nos réactions peuvent être maîtrisées. Nous pouvons alors trouver des moyens permettant à ces forces naturelles de s’échapper en partie pour une utilisation autant que possible constructive. Cela ne peut se faire que par la compréhension, qui elle-même dérive pour beaucoup de la tolérance, en d’autres termes, de l’imagination, de la sympathie et de l’amour.