Dévalorisation et mépris

Cette dévalorisation de la personne aimée, ou de ce qui est bon, la perte de la confiance, nous sont rendues familières par l’histoire du renard et des « raisins verts ». D’une certaine manière, ce peut être un mécanisme utile et répandu nous permettant de supporter les déceptions sans nous mettre en colère. Dans la vie quotidienne, il pourra s’avérer très commode pour un mari et sa femme que celle-ci ne soit jamais séduite par l’apparence d’un objet dans une boutique de luxe. Cette réaction cependant comporte de grands dangers ; cette femme sera souvent mesquine, chicanière, hypercritique dans d’autres domaines, particulièrement celui des relations personnelles. Les « raisins verts » et la méthode de se détourner dédaigneusement de ce que nous admirons et désirons réellement n’améliorent généralement pas la bienveillance dans le monde. Supposons, au contraire, qu’une femme s’arrête devant une boutique pleine de choses coûteuses qu’elle ne peut pas s’offrir, qu’elle n’achète rien, mais qu’elle admire et rêve, sans s’arrêter à ce qui ne lui paraît pas joli. De cette façon, en maîtrisant et en réfrénant ses souhaits, elle utilisera intérieurement la force de sa déception et de ses sentiments de vengeance (son agressivité), ce qui lui permettra de se passer de l’objet désiré. Elle aura dérivé son agressivité (envers ce qu’elle ne peut obtenir) contre elle-même et ses désirs d’acheter. De cette façon, extérieurement, elle aura été généreuse avec amour, mais sans dissiper son argent. Le type précédent de femme hypercritique ne retourne pas son agressivité intérieure contre elle-même, elle s’engage dans un combat intérieur pour maîtriser ses désirs. Elle utilise ainsi une méthode plus primitive de se débarrasser d’eux, en dirigeant sa haine vers l’extérieur, en dépréciant à ses yeux ce qu’elle désire et en cessant d’aimer l’objet de son désir. C’est une méthode plus simple, moins compliquée, qui lui procure un plaisir plus immédiat que le combat intérieur pour maîtriser le désir mais qui à long terme offre moins d’avantages pour elle ou pour le reste de la communauté. La haine, et non l’amour, est tournée vers l’extérieur ; elle est utilisée pour écarter et dissimuler l’amour si bien qu’en fin de compte, moins d’amour et plus de haine entrent en jeu dans la vie.

Se détourner avec dédain d’un objet désiré ou le rejeter peut s’avérer une réaction psychologique dangereuse si cette réaction n’est pas utilisée uniquement pour restreindre le désir de posséder, et surtout si la vengeance et l’esprit de représailles l’inspirent aussi. La preuve la plus impressionnante est le cas où une réaction semblable nous conduit au suicide, lorsque la déception et le désir furieux de se venger engendrent une telle haine, un tel mépris de la vie et de tout ce qu’elle offre, que la vie elle-même est finalement rejetée et détruite.

Cette réaction de mépris et de rejet est probablement aussi la plus grande cause, la source principale, des manifestations infiniment variées de déloyauté, de trahison, d’abandon, d’infidélité, de perfidie, qu’on rencontre d’une façon si constante dans la vie, particulièrement chez certains types d’individus lorsque ce mécanisme est très prononcé : chez les Don Juan ou chez les prostituées (pour ce qui est du sexe), chez les instables qui ne sont pas capables de conserver une situation ou de persévérer dans une direction (pour ce qui est de l’instinct de conservation). Ces gens passent leur vie à chercher, à trouver et à être ensuite déçus parce que, soit en qualité, soit en intensité, leurs désirs sont démesurés et irréalisables. En fin de compte, ils ne se détournent, méprisent et rejettent que pour recommencer immédiatement à chercher.

J’aimerais rappeler ici le but, ou si vous préférez le principe de nécessité inconscient à l’œuvre derrière tous ces différents modes de réaction et le comportement, derrière les différentes adaptations et accommodements que je décris. Le but est de venir à bout de nos sentiments dangereux et destructeurs, de les faire disparaître, de façon à obtenir dans la vie le maximum de sécurité et également de plaisir. Dans ma dernière illustration, celle des Don Juan dans le domaine de l’amour et des instables dans celui du travail, nous pouvons distinguer assez clairement les principales méthodes utilisées parce qu’elles sont grossièrement exagérées. Nous voyons comment les désirs insatiables de ces individus, désirs qui au fond ne diffèrent pas tellement d’un simple désir de posséder poussé à l’extrême, les conduisent inévitablement à être mécontents de tout ce qu’ils peuvent obtenir, éveillant ainsi leur crainte de la dépendance, leur esprit de vengeance et leur agressivité, menaçant aussi leur propre sécurité et leur tranquillité d’esprit, ainsi que celle de la femme qui les a déçus ou de n’importe quelle autre personne. Dans la personne ou dans le travail dont ils ont tant attendu, ils se déchargent psychologiquement de toutes les pulsions mauvaises en eux (la haine, le désir de posséder et la déception qui demande vengeance) et les perçoivent comme si elles venaient toutes de là ; ensuite, naturellement, ils pensent à la fois nécessaire et justifié de se détourner de cette personne ou de ce travail et de les fuir.

La fuite est essentiellement et invariablement une mesure de sécurité, aussi devons-nous nous demander ce qui est sauvé par le rejet. Fondamentalement, étant donné que ces personnes se sentent menacées de tous les côtés, c’est la vie qui est sauvegardée ; par ailleurs, ces personnes essaient également de trouver du plaisir. Ainsi que je l’ai dit, pour chacun de nous lorsque nous étions bébés, ce qui était bon, ce qui donnait du plaisir et de la satisfaction, était une seule et même chose, ces trois sensations étaient vécues dans une sensation unique : un bien-être du corps aussi bien que de l’esprit, un contentement divin. Elles demeurent ainsi, unies dans les profondeurs jusqu’à notre dernier soupir, en dépit des complications et des distinctions que nous établissons consciemment plus tard entre elles. En fuyant une chose bonne, qui est devenue plus ou moins mauvaise à nos yeux, nous préservons – en esprit – une image de ce qui était bon, qui avait presque été perdue. Et, en la découvrant ailleurs, c’est comme si nous la faisions revivre dans un autre lieu.

En découvrant ailleurs cet état de bonté indemne, nous essayons de faire une « réparation » extraordinaire. Les Don Juan et les instables gardent ainsi intact leur désir de ce qui est bon, pour autant qu’ils puissent reconnaître ce qui est bon. Chaque fois ils repartent à la quête d’une sécurité ou d’un plaisir plus grands en amour ou dans la satisfaction sexuelle, sécurité ou plaisir qu’ils n’ont jamais trouvés et ne trouveront jamais. Dans leur fuite, on peut observer une interaction des pulsions d’amour et de haine. Le rejet peut même être une façon d’aimer, déformée certes, mais dont le but est la préservation d’une chose inconsciemment ressentie comme « trop bonne pour moi ». L’abandon « sauve » alors l’état de bonté ainsi reconnu, ne lui porte pas atteinte et le met à l’abri (de notre propre indignité qui pourrait le détruire). Quelquefois, cette forme d’amour prédomine dans l’abandon, dans certains suicides par exemple, lorsque ce cas extrême de retrait de soi est équivalent, dans l’esprit embrumé, au don d’une vie pour assurer le bonheur d’une autre. Dans ce cas s’effectuent la même différenciation, la même séparation aiguë entre des états bons et mauvais que celles que j’ai décrites en parlant de la projection, si ce n’est que le processus a lieu en sens contraire. Une personne de ce type a localisé tout ce qui est mauvais en elle et dans le suicide son intention est que le mal meure en elle ; par contre, elle a concentré en dehors d’elle tous ses désirs, ses espoirs, ses aspirations vers un état de bonté extérieur, elle les a investis dans la personne aimée pour laquelle, selon ses perceptions confuses, elle éprouve le sentiment de renoncer à tout ce qui est bon, y compris à la vie elle-même.

C’est ainsi que le besoin de redécouvrir ce qui est bon ailleurs et de séparer cette bonté de la haine et du danger peut conduire à de continuels recommencements. Chez certains, cette méthode se développe d’une façon exagérée, mais elle est, dans une certaine mesure, utilisée par tous les gens ordinaires et stables. Celui qui toute la vie demeure avec ses parents, ne cherche jamais un travail ou une femme en dehors de chez lui, est peut-être d’une certaine façon encore moins normal qu’un maniaque sexuel. Sous une forme atténuée, la tendance à recommencer est réellement un grand facteur sous-jacent dans un phénomène très important de la vie humaine, phénomène d’une importance telle que certains observateurs l’ont considéré comme un instinct en soi et l’ont appelé instinct grégaire. Bien entendu, le besoin qu’éprouve l’homme de la compagnie de ses semblables n’est pas une manifestation simple et on s’aperçoit que tous les éléments et tous les mécanismes de sa psychologie y ont leur part. Lorsque cette tendance est fortement développée, il est cependant probablement vrai qu’elle représente plus particulièrement le besoin de rassembler et d’accumuler de grandes quantités d’amour, de soutien et de sécurité qui constitueront une réserve toujours disponible sur laquelle on pourra tirer si nécessaire. J’ai déjà dit que la haine peut être utilisée pour écarter ou dissimuler le désir ou l’amour.

Ici, chez des personnes particulièrement grégaires et « bien vues », c’est l’amour qui est utilisé pour écarter la haine et ses dangers. Ces personnes font collection d’amis afin de ne jamais se trouver dépourvues si l’un d’eux leur fait défaut. De plus, avoir des amis et être aimées leur prouve qu’elles sont elles-mêmes bonnes, c’est-à-dire que ce qu’il y a de dangereux en elles n’existe pas ou a été éliminé sans danger. En rassemblant des choses bonnes autour d’elles, dans lesquelles elles peuvent se plonger à tout instant, elles recréent pour elles (par leur attitude fantasmatique inconsciente) une sorte de substitut du sein maternel, toujours à leur disposition et qui jamais ne les frustrera ou leur fera défaut. Ce fantasme, d’importance capitale, d’un sein toujours gonflé qui ne fait jamais défaut, est naturellement la défense par excellence7 contre l’éveil en soi d’éventuels sentiments soit d’infortune, soit de destruction. Naturellement, il a bien d’autres significations en plus de celle d’accumuler des masses d’amis ; c’est ce que voulait dire l’homme qui disait que « le monde était sa coquille ». La signification essentielle du fantasme est que nous pouvons obtenir ce que nous voulons et nous sentir alors à l’abri du danger de la solitude et de la destructivité qui se manifestent lorsque nous ne pouvons rien obtenir. Mais ce besoin peut avoir un aspect possessif et il implique souvent peu d’indépendance et au fond peu de confiance dans l’aptitude à conserver ou à produire suffisamment de choses bonnes dans la vie. Ceux qui cherchent à obtenir beaucoup des autres donnent en fait rarement beaucoup aux autres.

La popularité, le succès social, le grégarisme, etc., en dehors de leurs nombreuses autres utilisations et significations, sont aussi des formes plus larges et plus répandues d’un comportement similaire dans des attachements vraiment sexuels, comme la tendance à conduire, soit en même temps, soit successivement, beaucoup d’affaires amoureuses. C’est mettre un grand nombre d’œufs dans des paniers différents. Le fractionnement d’une bonne chose en plusieurs morceaux diminue le danger de frustration, de privation, ainsi que le risque que notre propre avidité ou notre cruauté ne détruise et ne ruine la chose bonne ou la personne aimée auxquelles nous attachons un prix. On éprouve vraiment le sentiment qu’une perte parmi un grand nombre sera si petite par rapport au nombre qu’elle deviendra négligeable ; par ailleurs, une issue relativement sans danger est trouvée pour la décharge et la satisfaction de l’agressivité, en même temps qu’une garantie contre ses effets.