PRÉFACE

Carl Rogers a déjà une influence étendue en France, mais celle-ci a cheminé principalement de façon indirecte, par l’intermédiaire d’élèves et d’études consacrées à ses travaux1. À ce jour seuls quelques textes, importants certes, mais épars et fragmentaires, avaient été publiés dans notre langue2. Aussi le lecteur et le praticien français qui n’avaient pas pris connaissance des ouvrages originaux en langue anglaise étaient-ils tributaires, pour connaître la pensée de Rogers, d’interprétations particulières, voire d’une tradition orale souvent déformante. En mettant à notre disposition l’essentiel du dernier livre de Rogers, l’éditeur nous permet d’accéder enfin d’une manière significative aux sources les plus récentes de la pensée rogérienne.

Cela est d’autant plus nécessaire que l’influence de Rogers s’exerce partout d’étrange façon, aussi bien aux U.S.A. qu’en France ou dans d’autres pays. Nulle part il n’y a d’école rogérienne, comme il y a des écoles freudiennes, jungiennes, adlériennes, voire moréniennes. Cependant la pensée de Rogers pénètre très largement dans des domaines souvent très éloignés de son point d’origine, la psychothérapie, non seulement par exemple dans le domaine voisin de la formation des adultes, mais dans celui des techniques d’enquête, de la consultation et de l’intervention auprès des groupes et des organisations, dans le domaine de l’enseignement, du commandement, même dans celui de l’action politique et sociale. Ceux même qui s’inspirent de Rogers le contestent souvent, se sentent libres de l’interpréter à leur guise.

Ces modalités curieuses de l’influence de Rogers sont caractéristiques de la pensée rogérienne elle-même. Pensée profondément ouverte et non dogmatique, elle n’encourage pas une attitude dogmatique chez les autres. En même temps ce non-dogmatisme est le contraire d’un scepticisme mou, à base d’indifférence, de compromis confus, fondé sur le sens commun. Au contraire, profondément originale et créatrice, la pensée de Rogers fait scandale. C’est une provocation permanente par rapport à laquelle on est obligé de se situer. De là vient le paradoxe d’une diffusion large qui cependant ne se constitue jamais en école et s’effectue par la contestation et le dialogue. Sur bien des points, Rogers fait échec aux intuitions du sens commun, aux démarches d’esprit les plus éprouvées, aux pratiques quotidiennes, à l’organisation sociale. Il interroge, il remet en question.

C’est une remise en question synthétique. On pourrait reprendre à son propos l’image que Bergson utilisait pour décrire l’élan vital, celle de la main qui plonge dans la limaille de fer et de ce fait restructure d’emblée l’ensemble du champ électromagnétique3. La remise en question s’opère simultanément à trois niveaux essentiels, aux niveaux de la théorie, de la méthodologie, et de l’épistémologie. Le second niveau est central car Rogers est avant tout un praticien de la psychothérapie. C’est à partir de sa pratique qu’il développe progressivement une théorie de la personnalité et de la relation, théorie toujours ouverte d’ailleurs, et, d’une façon embryonnaire, une conception de la science, une épistémologie.

Nous ne reprendrons pas dans le détail les thèmes rogériens que l’on trouvera exposés dans le corps de l’ouvrage et dans les études antérieures. Dégageons ici simplement l’essentiel du bouleversement rogérien sur chacun de ces trois plans.

Sur le plan théorique, l’intuition rogérienne fondamentale est celle de la positivité du développement humain. La personnalité humaine est en son fond une tendance à l’intégration de ses différents éléments, à l’actualisation de soi, à la relation avec autrui. Elle est mue, le plus souvent secrètement, par une acceptation inconditionnelle de soi-même et des autres, par ce qu’il faut bien appeler un amour, à condition d’enlever au terme toute nuance possessive. Rogers refuse tous les systèmes dualistes ou pluralistes de la personnalité, notamment ceux que propose la psychanalyse, le pluralisme du Ça, du Moi et du Surmoi, le dualisme de l’Instinct de vie et de l’Instinct de mort. Ce n’est pas, bien sûr, qu’il nie l’existence de manifestations agressives, ou narcissiques, le phénomène de l’angoisse, ou de la régression, mais il pense qu’il s’agit là encore de couches relativement superficielles de la personnalité, qui ne sont que des expressions limitées et déformées de tendances positives plus profondes. Pour Rogers la découverte que les tendances les plus profondes de la personnalité sont de nature positive est refusée par la Société et par la Science parce qu’elle est objet de scandale4. Il est courant de penser, selon Rogers, que l’homme se défend contre ses tendances à l’agression et à l’amour possessif, mais l’on n’admet pas qu’il se défende plus énergiquement encore, contre ses tendances à l’amour oblatif. Un autre aspect de cette théorie est son caractère astructural. L’unité de la personnalité n’est pas celle d’une structure, conçue comme une organisation fixe d’attitudes et de comportements, ni même celle d’une liaison organique entre des structures, comme le suggère la psychanalyse5, c’est une unité de mouvement (process), qui préexiste à toutes les structures, et qui est elle-même créatrice de structures. La personnalité humaine ne peut être saisie authentiquement que comme un devenir, une tendance permanente au changement. La pensée rogérienne s’écarte ici de tout le courant structuraliste en psychologie et en anthropologie, si important actuellement.

La révolution rogérienne n’est pas moindre lorsqu’elle touche aux méthodes de la psychothérapie. C’est la notion même de méthode que Rogers en est venu à contester6. La psychothérapie est une rencontre entre deux hommes, le thérapeute et le patient. Les seuls facteurs opérants, de la part du thérapeute, sont ses dispositions profondes envers le patient, son degré plus ou moins grand de disponibilité à l’égard de ses propres émotions et de celles du patient, son degré d’authenticité et de cohérence interne. L’arsenal conceptuel, méthodologique, technique du thérapeute sert tout au plus de véhicule à ses attitudes, un véhicule qui ne peut d’ailleurs faire défaut, car il est produit par les attitudes et commandé par elles. Il n’a pas d’efficacité par lui-même. Si le thérapeute s’imagine conduire rationnellement et techniquement la thérapie, d’une part il se fait illusion, d’autre part il s’éloigne d’une thérapie effective, car il refuse ses propres émotions et sa relation réelle avec le client. Soulignons d’ailleurs que cette position extrême de Rogers, que nous critiquons nous-même, est loin de s’identifier avec un spontanéisme naïf, qui attendrait du thérapeute l’abandon aux émotions brutes de la vie quotidienne. Celles-ci, en effet, ne sont pas des émotions authentiques, car elles masquent autrui et soi-même, alors que la voie de l’authenticité conduit à l’acceptation inconditionnelle d’autrui et de soi. L’authenticité suppose une ascèse longue et difficile, un apprentissage, que permet justement par élection la thérapie.

En prenant cette position, Rogers a déjà violé, sans que nous y prenions garde, le tabou qui veut qu’une profession se définisse en termes de rôle social. Dans l’entretien thérapeutique, nous dit-il, il n’y a que deux hommes face à face, dont à la limite il est presque indifférent de dire que l’un est le thérapeute et l’autre le patient. En tout cas, ce n’est pas son appartenance professionnelle qui constitue le thérapeute, ni ses connaissances théoriques et techniques, mais son désir et sa capacité d’aider. Mais à quoi servent donc les pesants manuels professionnels, les sociétés savantes, leurs hiérarchies et leurs rituels ? Rien n’est moins rassurant que la position de Rogers pour ceux qui aiment à s’abriter derrière ces constructions pour éviter de s’engager dans la relation thérapeutique.

Au moins retrouvera-t-on peut-être un univers familier, quand il s’agira de recherche scientifique ? N’est-ce point là le domaine de l’ordre par excellence, de la démarche rationnelle, des règles d’administration de la preuve ? Pas même, car l’épistémologie de Rogers est aussi originale que sa théorie et sa méthodologie. Rogers s’interroge sur le dualisme entre la démarche scientifique et la démarche pratique, entre la recherche et l’action, pour en définitive le récuser, comme tous les autres dualismes. La recherche scientifique n’est que le prolongement de l’action pratique qui vise à vérifier, à valider, des intuitions qui tiennent à la vie du chercheur, à ses relations avec les autres, à son engagement social. Dans sa partie proprement inventive, la démarche scientifique est un processus vivant, engagé, du chercheur, qui se confond avec l’action. Ainsi la thérapie rogérienne, par exemple, est-elle à la fois et indissociablement une recherche – car que fait d’autre le thérapeute que de découvrir l’autre et sa relation avec lui ? – et une action, puisque, nous l’avons vu, c’est un acte d’amour engagé du thérapeute envers le patient. L’idée de Rogers ici est celle d’une identité en leur cœur entre recherche et action : la recherche dans les sciences humaines ne peut être profondément révélatrice que si le chercheur s’engage totalement dans une relation ; réciproquement l’action véritablement transformatrice, telle que la thérapie nous la montre, est tout autre chose que les modalités d’action superficielles de la vie quotidienne : c’est une recherche de l’autre. Certes la recherche scientifique ne se réduit pas au travail clinique, elle suppose un effort de conceptualisation, d’expérimentation, de quantification que Rogers ne nie pas ; il y a au contraire contribué de façon significative. Mais il serait vain de vouloir séparer les démarches proprement rationnelles de la recherche de ses démarches affectives. Les premières préparent et prolongent les secondes et toutes deux sont nécessaires. Les sciences modernes, même les sciences humaines, restent encore, pense Rogers, dangereusement coupées de leurs sources affectives ; elles présentent ainsi un danger social car elles encouragent la manipulation. Elles limitent même leur efficacité sur le plan proprement scientifique, notamment en refusant de reconnaître pleinement l’affectivité profonde, surtout les tendances positives7. Il y a une pudeur de la science qui n’est qu’une forme de résistance et qui est un obstacle à la science elle-même.

Au fond, le message de Rogers est un message obstiné d’unité. Unité de la personnalité, qui subsiste en dépit de tous les cloisonnements, les éclatements, dans une tendance à l’intégration et à la relation ; unité de soi-même et de l’autre, qui ne peuvent se trouver chacun sans se rencontrer ; du thérapeute et du patient, qui précisément se rencontrent dans l’acte thérapeutique ; unité des différentes démarches de l’esprit que l’on sépare artificiellement. Cette unité n’exclut pas la présence de termes contradictoires et n’est acquise aux dépens d’aucun des termes de la contradiction. Elle postule seulement qu’à un certain niveau les termes contradictoires convergent et les contradictions se dissolvent. C’est une unité de convergence. Ce n’est pas non plus une unité donnée, mais une unité qui se fait, qui se construit dans une relation.

Nous comprenons mieux sans doute maintenant le scandale rogérien. C’est le scandale d’un homme désaliéné qui s’engage pleinement et qui parle en son nom propre, refusant d’utiliser la protection de son rôle social et de ses connaissances scientifiques. Et cependant son langage est celui d’un homme concret, qui a une profession, qui est un savant. Il nous parle de son travail et de ses recherches non pour s’abriter derrière eux, mais pour nous dire ce qu’il en fait, et que c’est son affaire personnelle et la nôtre. Aussi sommes-nous plus touchés encore que par un philosophe ou un mystique, qui s’adressent à nous dans notre généralité. Cette fois c’est le domaine de notre vie entière, le domaine du travail, des opérations, dont nous sommes invités à prendre la responsabilité. Enfin et surtout, ce langage engagé est celui d’un acte de foi et d’amour dans les hommes.

L’engagement affectif, le refus des compartimentations protectrices, la responsabilité, l’amour, tout cela n’engage que lui et cependant est ressenti comme un appel, d’autant plus redoutable qu’il ne nous est fait aucune violence. On comprend l’attrait du message pour des hommes aliénés dans leur profession, désireux de s’exprimer et d’entrer en relation authentiquement avec les autres, et la crainte quasi religieuse qu’il provoque, l’ironie, le travail de limitation, de sape, de dénégation.

Est-ce à dire que le message n’est pas contestable ? Au contraire il invite, avons-nous dit, à la contestation et, peut-être, est-ce la réponse la plus authentique qu’on puisse lui faire. Pour notre part, nous voudrions introduire quelques remarques.

La part que fait Rogers dans sa théorie à certains concepts négatifs, notamment à l’angoisse, nous paraît un peu mince. N’est-ce pas justement dans l’angoisse de la séparation que la relation authentique à soi et à l’autre s’éprouve et, peut-on même dire, se constitue ? La relation à soi et à l’autre nous apparaît comme profondément paradoxale, en ce qu’elle est la découverte d’un vide, d’une différence, d’une séparation impossible à combler et cependant, dans et par cette découverte même, une relation8. À vouloir le nier, on tomberait dans l’illusion d’une positivité pleine, d’une réciprocité parfaite entre soi-même et l’autre, d’un tout fermé, inaccessible au changement tant que l’illusion dure, et qui s’effondre dès qu’elle se dissipe. Le concept d’angoisse, si important en psychanalyse, et plus encore dans la philosophie et l’analyse existentielles, devrait à notre sens jouer un rôle central dans l’orientation rogérienne, qu’il ne contredit pas mais qu’il consolide au contraire.

On a pu dans cet esprit se demander si la positivité rogérienne était réalisable, s’il ne s’agissait pas d’un rêve, qui relèverait plus du ciel que de la terre9. Certes Rogers, en effaçant à l’excès les couleurs sombres du tableau, prête le flanc à cette critique. Mais la critique tombe dès lors qu’on reconnaît que la positivité s’éprouve dans l’angoisse, la rencontre dans la séparation, et qu’il ne s’agit jamais d’un état donné une fois pour toutes, mais d’un processus sans cesse remis en question.

De même il serait vain de nier que le thérapeute non directif influence son patient, et même cherche à l’influencer. Il n’est pas peut-être d’influence plus grande que la sienne, comme celle que Rogers exerce sur son lecteur. La non-directivité n’est pas dans l’absence du désir d’influencer mais dans la disponibilité à être influencé au retour. C’est par une ligne brisée que le dialogue et le changement s’établissent et non dans une sorte de fusion instantanée.

D’autre part, l’anti-technicisme extrême de Rogers ne nous paraît pas pleinement satisfaisant. L’activité thérapeutique a un côté opératoire évident que Rogers lui-même a puissamment contribué à définir : la non-structuration de la situation, la non-direction, la reformulation… sont des techniques. Que celles-ci ne prennent leur sens que par l’intention qui les anime, soit, mais on ne peut nier l’aspect technique. La thérapie rogérienne n’est pas un spontanéisme aveugle, nous l’avons dit. Au contraire, il nous paraît conforme à son esprit de dire qu’en elle l’attitude affective du thérapeute et son activité théorico-technique s’unifient et fusionnent. La forme propre de l’engagement affectif du thérapeute envers le patient, c’est justement son activité théorico-technique. C’est là la « preuve d’amour » qu’il donne à son patient, autrement plus exigeante que tel ou tel épanchement émotionnel. Mais il reste, et c’est là le message le plus important de Rogers sur ce point, qu’il s’agit de théories et de techniques fort différentes de celles que nous connaissons, car elles sont non possessives, non captatives, non manipulatives, on pourrait même dire que leur sens profond est d’être des théories et des techniques de la non-possession, de la non-captation, de la non-manipulation10.

Nous avouerons aussi notre insatisfaction dans un autre domaine, celui de la théorie des groupes. Ce n’est d’ailleurs pas le champ d’expérience propre de Rogers, qui nous prévient qu’ici il extrapole. En fait lui et ses élèves ne semblent pas, dans leur théorie et leur pratique, avoir conçu le groupe autrement que comme une série de relations à deux ou plusieurs, de relations interpersonnelles. Ils semblent méconnaître l’unité des phénomènes groupaux11. Et pourtant les théories de Rogers portent en germe, croyons-nous, la reconnaissance de cette unité, puisqu’elles placent la relation positive à autrui, à tous les autruis, au centre même de la personnalité individuelle.

Cette dernière critique invite à s’interroger sur la signification sociologique de l’œuvre de Rogers. Rogers est une protestation vivante contre les courants dominants de la société industrialisée et du type de pensée scientifique qu’elle produit. Plus particulièrement c’est une contestation de la société et de la science américaines, au nom de leurs idéaux explicites, qu’elles renient dans la pratique. Les proches parents idéologiques de Rogers, ce sont les dissidents de la psychanalyse (Otto Rank surtout, Karen Horney, Harry Stack Sullivan), et surtout les philosophes et les thérapeutes existentiels. Il existe en effet un courant que l’on pourrait appeler « intimiste » de la psychologie américaine, qui, tout en restant minoritaire, tend depuis quelque temps à se renforcer. À ce courant appartiennent les thérapeutes existentiels américains (Rollo May, Maslow), l’école californienne de formation (Tannebaum, Wechsler…), Rogers lui-même. On pourrait y rattacher les techniciens de l’expression corporelle12 et, par ce biais, effectuer le rapprochement avec certaines formes de la littérature et de l’art dans la culture américaine, des romanciers comme Hemingway et Steinbeck par exemple, des écoles dramatiques comme l’Actors’ Studio, la pratique du « happening »… La recherche de l’authenticité, de la relation privilégiée dans le couple ou avec la nature, l’importance du corps dans l’expression de soi, la méfiance à l’égard des masses, des structures, de l’organisation sociale, seraient des traits caractéristiques de ce courant.

On aurait beau jeu alors de dénoncer le caractère aliéné de cette forme de protestation par rapport à la société globale. La relation privilégiée à deux ou à quelques-uns est une compensation à des relations sociales au sens large, non satisfaisantes, que l’on ne peut changer et auxquelles on n’ose s’attaquer. C’est un autre opium, accessible d’ailleurs seulement à quelques-uns, qui dispense d’une remise en question plus fondamentale de la société.

Mais à partir de cette critique, qui nous paraît justifiée, on peut adopter deux attitudes. La première consisterait à rejeter l’apport de Rogers ou à n’y voir, tout au plus, qu’une contribution étroitement localisée au domaine des relations interpersonnelles, dépendante en outre de conditions sociales très particulières. La seconde, au contraire, verrait dans l’œuvre de Rogers un apport, limité certes par les conditions sociales qui l’ont vu naître, mais hautement significatif au plan sociologique lui-même et qu’il s’agirait précisément d’élargir. L’émergence d’individus désaliénés, de formes de relation conduisant à la désaliénation, fût-ce dans des circonstances privilégiées, dans des sortes d’îlots culturels, est un événement sociologique de premier plan. C’est en quelque sorte une base de départ théorique, méthodologique et pratique. À partir d’elle, il n’est pas impossible de concevoir la construction progressive d’une sociologie non directive, fondée sur la reconnaissance d’une affectivité collective et sur les méthodes propres à la libérer. En fait bien des efforts modernes dans le domaine de la formation des adultes et plus encore dans celui de l’intervention psychosociologique vont déjà dans ce sens. Une telle sociologie doit prendre sa place à côté d’une sociologie marxiste, qui semble sclérosée, à côté aussi d’une sociologie académique, qui persiste à considérer les sociétés comme des objets à demi-morts, qu’elle achève de tuer sous son scalpel, étroitement conformiste au fond malgré un badigeon idéologique gauchissant.

L’ouvrage a bénéficié des soins d’une traductrice, Mme E. L. Herbert, qui joint à un bilinguisme total une compétence de psychosociologue professionnelle. Cela lui a permis de comprendre le texte, non seulement dans sa forme, mais dans son fond et dans ses intentions. Nous avons été témoins de ses scrupules et avons admiré la façon dont elle a réussi à réduire au minimum les anglicismes. Mme Herbert a délibérément conservé le tour subjectif qu’emploie souvent Rogers, par exemple dès le premier chapitre, bien qu’il puisse surprendre le lecteur français dans un ouvrage scientifique, car il tient étroitement au fond même des positions de Rogers, comme cette préface le laisse assez entendre.

Nous espérons que le livre fera mieux connaître une œuvre importante et suscitera réflexions, contestations et progrès dans le champ qu’elle explore.

M. Pagès.