VII. La culture des îles Marquises

C'est devenu un lieu commun qui traîne jusque dans les manuels, de dire que les habitants des îles Marquises n'ont pas de complexe d'Œdipe : « Étant donné la manière dont fonctionnent les institutions, on peut sans risque éliminer l'élément de haine du père (1) », dit Kardiner. « Le complexe d'Œdipe n'apparaît nulle part, sauf dans un seul conte, qui a pour héros Tohe-Tika. On peut y voir, en forçant un peu son imagination, un fantasme de meurtre des oncles (qu'on peut pour le bien de la cause considérer comme des substituts de père) et de fécondation de la mère pour qu'elle donne naissance à plusieurs enfants, dont le héros fait ensuite des parties de lui-même (2). »

Voici le mythe de Tiki tel qu'il est raconté dans les « Légendes des îles Marquises » de Handy. (Kardiner y voit un « léger complexe d'Électre » comme si ce n'était pas là une situation oedipienne !) La femme de Tiki s'appelait Hinamata-one (Tas de sable accumulé par la mer). Tiki vint s'étendre sur un tas de sable et une fille en sortit. C'était la fille de Tiki (3). Sa femme lui dit : « N'amène pas ma fille dans la maison ou tu t'accoupleras avec elle. » Quand elle eut grandi, Tiki lui construisit une maison au fond d'une vallée et lui dit : « Va vers les montagnes. Tu y trouveras une maison et un homme qui me ressemble en tout point. Tu croiras que c'est moi, mais tu seras dans l'erreur. » La fille vécut avec Tiki et eut des enfants de lui. C'est pour cela que les indigènes disent que Tiki est le dieu des Kaiakaia, c'est-à-dire de ceux qui sont cruels, cannibales et font l'amour avec des gens de leur famille. Tiki avait une autre épouse, Hina-totoho-nui (4). On disait d'elle qu'elle était la femme du beau Tiki, alors qu'Hina-mata-one était la femme de Tiki le Laid,(5).

358 Psychanalyse et anthropologie

Tiki demanda à ses femmes de lui faire un pagne. Elles lui en présentèrent un plein de déchirures et de trous. Il le mit devant derrière et fit pendre le dos devant. Puis avec ses yeux et son nez ruisselants de mucosités, il se dirigea, fendant le vent, vers la vallée. Les gens qui le virent dirent d'une seule voix : « Tuez-le ! » Mais chaque fois qu'ils essayaient de le tuer, il disparaissait toujours pour réapparaître ensuite sous les traits d'un bel homme. On disait que Tiki cachait tous ses instincts mauvais dans son anus. (Les italiques sont de moi.) Tiki réapparut dans la vallée sous sa forme d'homme laid. Les gens l'attrapèrent et essayèrent de lui crever les yeux, mais ils n'y arrivèrent pas. Ils lui arrachèrent la langue et y firent un nœud, mais il le défit. Ils essayèrent de lui casser les dents, mais ils n'y arrivèrent pas. Ils essayèrent de l'étrangler, mais il les évita. Ils lui coupèrent les oreilles, mais Tiki les ramassa et se les recolla sur la tête. On lui coupa les pieds et les bras, mais il les recolla. Finalement ils lui ouvrirent le ventre. Alors Tiki pleura et s'enfuit vers la côte. Il y dormit pendant longtemps, puis retourna dans la vallée. Les gens de son peuple l'attrapèrent de nouveau et firent des préparatifs pour le rôtir. Mais soudain, pendant qu'on le maltraitait, son apparence répugnante s'envola et il prit celle d'un très bel homme. Aussitôt toutes les femmes furent saisies d'un désir passionné et elles implorèrent les hommes de le laisser en paix et de le leur donner ; mais brusquement il redevint laid. Alors on le saisit et on lui mit le corps en pièces, mais tout le temps il redevenait intact. Il s'échappa de nouveau et dormit dans le sable. Une grande anguille le saisit par le pied. Il cria à sa femme de lui apporter son couteau. Elle répondit : « J'en ai assez de dormir avec un démon (vahine hae). » Néanmoins elle le tira d'un côté pendant que l'anguille le tirait par les pieds(6). Une nuit, il alla dormir dans la boue du carré de taro. Ils remplirent ses yeux de boue. Hooani arriva, lui coupa un doigt et le ficha dans la boue. Une feuille de taro poussa à l'endroit où il l'avait planté et le doigt repoussa sur la main de Tiki. Deux autres de ses doigts furent coupés, plantés et la même chose se reproduisit. Ils essayèrent de lui couper le pénis mais Tiki s'enfuit  (7).

S'il y a quelque part un mythe de la horde primitive, c'est bien là. On a : a) le dieu qui commet l'inceste avec sa fille et devient le prototype des criminels (incestueux et cannibale) ; b) la foule contre le criminel, lêtre surnaturel tout seul ; c) l'attitude ambivalente envers le Chef Primitif (à la fois beau et laid) ; d) l'essai de castration du Père Primitif. (Au fait, d'après Kardiner, ces gens-là n'ont pas de complexe

La culture des îles Marquises 359

de castration (7a.) ) La peur du moindre contact avec le sang menstruel révèle toujours une angoisse de castration. Il est particulièrement dangereux de faire passer une paillasse de femme au-dessus de la tête d'un enfant mâle (8). Une femme jalouse fait mordre le pénis de son mari par une anguille et il meurt. Ensuite, elle le lui remet et il revient à la vie (9).

Après un certain temps, les hommes sages, comprenant que Tiki avait disparu à jamais, firent fabriquer une pierre à son image. Il leur avait appris tout ce qu'ils savent, les bonnes choses comme les mauvaises, et puis il avait disparu (10). Nous voyons donc que Tiki est vraiment le dieu créateur, la source du bien et du mal, et que sa disparition, c'est sa mort. Les idoles sont des reproductions de l'image du Père Primitif. Naturellement certains diront qu'il ne s'agit pas du tout là d'un mythe œdipien, que c'est seulement un cas bénin de rougeole - je veux dire un complexe d'Électre ! Pourtant, on nous dit bien que le père de Tiki s'appelait Tiki-Tapu (Tiki le Saint) et sa mère Kahn (Tas de sable) ; or sa femme s'appelle aussi Kahn (11).

Dans le mythe Maori il est dit que tous les enfants du Père Ciel et de la Mère Terre séparés l'un de l'autre, étaient des garçons. Les dieux proposèrent qu'on recherchât l'élément féminin dans les cieux où habitent diverses espèces féminines. Mais l'un des dieux objecta qu'en procédant ainsi, on aurait des êtres surnaturels et qu'il valait mieux que l'élément féminin vînt de la Mère Terre. Aucun mythe ne donne de manière aussi graphique une description du complexe d'Œdipe, du fils qui désire faire l'amour avec sa mère. Tane alla vers le puke (le « mons veneris ») de Papa (La Terre, sa mère) et y dessina sous forme humaine une silhouette de terre. Il la dota de vie et elle devint Hine-ahu-one, la Terre Faite Fille. Puis vint le dieu Tane ou Tiki qui féconda la Terre Faite Fille et de cette union naquit la race humaine (12). Le fils fait l'amour non pas avec sa mère mais avec la fille faite à l'image de sa mère. On voit assez nettement que nous avons eu raison d'interpréter la cosmogonie comme une ontogenèse dans la mythologie polynésienne. Voici par exemple comment on raconte les origines du monde. Au début il y avait

Un léger renflement (la grossesse).

Un renflement plus prononcé (la grossesse).

Un développement (aussi appelé : « chaleur du corps »).

Une rétention dans l'utérus (ou une contraction de l'utérus). Un tremblement violent (euphémisme).

Une sensation de chatouillement.

360 Psychanalyse et anthropologie

Une scissure, une crevasse, une brèche.

La brèche ouverte, trouée, béante.

Une violente expulsion.

Une forte contraction.

Un phallus frappant à grands coups réguliers.

Un grand phallus (13).

Pour ceux qui ne sont pas encore convaincus, voici une histoire parallèle chez les Maori : Tane désirait pour épouse sa mère Papa (la Terre). Mais Papa lui dit : « Ne tourne pas ton désir vers moi, ou le mal te fera succomber. » Elle l'envoya voir plusieurs ancêtres féminins. De chacune il revenait à sa mère, toujours insatisfait. Finalement il fit une femme de terre. Il l'appela Hine-ahu-one (la Terre Faite Femme, comme dans le mythe des Marquises). Le premier enfant du couple fut Tiki-tohua (Œuf d'Oiseau, d'où naquirent tous les oiseaux) (14).

On ne peut s'empêcher de penser, devant ce Tiki qui est à la fois origine et oeuf d'oiseau, à l'île de Pâques où la culture tout entière avait pour pivot un culte d'oiseau (15) . L'objet essentiel du culte était d'obtenir le premier oeuf d'un oiseau de mer migrateur. Le grand but dans la vie était de se procurer l'oeuf fraîchement pondu d'un manu-tara ou sterne brun. Celui qui arrivait à l'avoir devenait le tangata (mana ou « homme oiseau ») c'est-à-dire, semble-t-il, une sorte de roi cérémoniel (16). L'initiation de l'enfant donnait lieu à une autre petite cérémonie, intitulée « l'oiseau pour l'enfant ». Si les parents omettaient d'organiser cette cérémonie pour leur fils, et qu'ensuite les histoires d'amour du fils allaient mal, il était en droit de tuer son père pour se venger de lomission (17). Les îles Marquises et l'île de Pâques ne sont pas sans rapport. J'espère que ce rite-là satisfait aux critères les plus stricts pour une interprétation oedipienne.

Tiki disait qu'au ciel, il y a la mort et sur la terre, la vie. Il fit un tas de sable qu'il appela : « Hina au visage de sable » (Hina-mata-one.) Il dormit avec elle et une fille naquit. Il planta un banian pour sa fille. Et quand il l'eut fait, l'oiseau aux plumes rouges (manu-kua) vint (1). Tiki était considéré comme le père des dieux. Le grand prêtre de Tahuata disait qu'il était le dieu principal, la divinité qui faisait que les arbres aient des fleurs et des fruits, et qui avait créé les poissons (19).

Il semble que dans la tradition Maori, Tiki ne constitue pas un être autonome mais qu'il représente plutôt le pouvoir procréateur de Tane (20). D'après Handy, les images tutélaires

La culture      Marquises 361

des habitants des Marquises (les Tiki) sont en fait des symboles phalliques auxquels on a donné figure humaine ou plutôt des figures humaines sculptées en forme de phallus (21). Dans la mythologie néo-zélandaise, Tane est le fils qui sépare le Père Ciel de la Mère Terre (22) . La nature phallique du dieu est tout à fait en accord avec ce rôle, de même qu'avec le mythe des Marquises rapporté plus haut.

Selon Stimson, le sons ésotérique de Tiki serait « gonflé » ou « tumescent ». On utilise ce mot pour parler du ventre enflé, raide et protubérant, comme celui de certaines figures de pierre accroupies. Utilisé comme nom, le mot signifierait un phallus « gonflé » (ou tumescent). C'est dans ce sens qu'il apparaît tout au long d'un chant archaïque chanté par Hina à la mort de son époux Tiki - chant qui nous donne une extraordinaire image de l'acte sexuel (23).

Le pendant de cou grotesque dont se paraient les femmes Maori s'appelait Tiki. C'était un symbole de fécondité, qui portait le nom ésotérique du phallus et avait en partie la forme d'un embryon. Certaines de ces figures embryonnaires avaient aussi de grands phallus. D'après le mythe, le premier fut fait pour Hina par son père (24). Tiki est à la fois le premier homme et le pouvoir qui crée l'homme. Les cénotaphes s'appellent aussi Tiki (25). Les habitants de l'île Mortlock parlent de Tiki-tol et tol signifie engendrer (26). Les signes d'angoisse de castration abondent dans ce mythe : c'est Tiki qui massacre l'anguille phallique (27) et la mort de Tiki a lieu sur le seuil de Tina-ahu-one qui est à la fois son épouse, sa mère, et sa fille (28).

D'après Tregear (29), Tiki est aux îles Marquises le nom générique des dieux, mais le premier Tiki naquit de l'inceste père-fille entre l'Aurore et la Lumière du jour. En plusieurs endroits nous le retrouvons en tant que créateur ou premier homme. À son frère Kane, le dieu (30). À Mangaïa, il y a un gouffre qui est censé être la route menant vers l'autre monde : on l'appelle le Trou de Tiki à(31). En Nouvelle-Zélande, on retrouve Tiki en tant que premier être humain. Mais, dans le même rôle, on trouve aussi souvent Maui ou Mauitiki. Maui est aussi identifié avec Tangaroa. Maui veut faire l'amour avec sa soeur Hina, il lui dit qu'elle va rencontrer un homme qui s'appelle Tiimaoratai, qui est en fait lui-même sous une autre forme. Leur fils s'appelle Tii (32). C'est là la forme néo-zélandaise de l'histoire des Marquises - les premiers êtres humains : l'inceste. « Les enfants de Tiki » signifie l'espèce humaine en général, et spécialement les nobles.

362 Psychanalyse et anthropologie

Schirren reconnaît l'identité sans conteste de Maui et de Tiki (33). Mauipotiki, le Pêcheur des Îles, se retrouve dans une autre histoire de la Nouvelle-Zélande (34).

Selon un mythe des Marquises, Maui obtient le feu en triomphant de son ancêtre ou arrière-grand-père Mahuike (35). Dans la version de Samoa, Tiitii, le fils de Talanga, suit son père et regarde par où il entre dans le monde souterrain. Il fait semblant d'être son père Talanga et à ce moment se déchaîne la lutte bien connue avec le dieu du monde souterrain pour la possession du feu (36). Dans la version Tonga de la même histoire, on a un Maui Kisikisi et un Maui Motua. Maui Kisikisi (Maui Tikitiki) déchire un morceau du pagne de Maui Motua, où le feu brûlait sous la cendre (le feu et les organes génitaux), et dit au feu de se répandre dans les arbres. Maui Kisikisi s'enfuit et Maui Motua le poursuit jusque dans le monde souterrain (37).

Voici comment on raconte l'histoire à Niue. Il y avait Maui le père et Maui le fils. Le fils s'appelait aussi Titikilaga. C'est lui qui avait fait monter les cieux en l'air (38). Le fils découvrit que son père gardait le feu dans le monde souterrain et le suivit. « Le garçon descendit de l'arbre et le père se précipita sur lui. Ils se battirent, le père arracha le fils du sol et le rejeta à terre. Le garçon se releva et se remit à lutter avec son père. Il sentait qu'il était blessé et lorsque son père se rua de nouveau sur lui, il crut qu'il allait être tué. Alors, il rassembla toutes ses forces pour triompher de son père, et au cours de la lutte, il le saisit et le jeta au sol. Aussitôt, il se précipita sur le feu, s'en empara et revint à la surface de la terre (39). » Évidemment, ceci est la version de Niue et non celle des Marquises. Mais est-ce que le fait que dans la version des îles Marquises le Maui le plus vieux soit le grand-père de l'autre fait une grosse différence ? Je ne vois vraiment pas comment une situation mythologique pourrait être plus oedipienne. Dans le mythe Maori, nous avons à la fois la combinaison de Tiki et de Maui et le thème de l'inceste. Le héros s'appelle Maui tiki-tiki laranga (Maui, le chignon de Taranga) (40). Sa mère lui dit : « Viens, mon dernier né, viens dormir avec ta mère, je te dirai bonjour d'un hongi (un frottement de nez) et tu me diras bonjour de même. » Maui dormit donc tout près de sa mère cette nuit-là et ses frères aînés en furent jaloux( 41).

Il est bien prouvé que le mythe de l'apport du feu tenait une place importante dans la religion des habitants des îles Marquises. « Au sommet de la poutre de faite de la maison du prêtre inspiré, il y avait des ornements appelés manu

La culture des îles Marquises 363

kua (oiseau rouge), qui étaient disposés le long de la poutre à des intervalles réguliers de la hauteur d'un bras. » Cet oiseau mythologique aux plumes rouges se retrouve aussi dans les histoires d'apport du feu. La version locale du mythe de l'apport du feu parle d'un dieu Fai et d'un trou dans le Ciel (42). Le mythe incontestablement oedipien de la séparation du ciel et de la terre et de la révolte des fils existe aussi aux Marquises (43). Un autre des arguments avancés pour prouver que les habitants des îles Marquises n'ont pas de complexe d'OEdipe consiste à affirmer que ces gens-là n'ont pas de mort et de résurrection de dieux (44) , quoique la déduction qu'on en fait de l'inexistence du complexe d'OEdipe reste pour moi un mystère. Cependant, selon Moerenhout, la fête de l'hiver était une occasion de dire au revoir aux dieux, à la fin d'une saison de fertilité - c'était la fin de l'année, moment auquel les aresi (jeunes gens) prenaient le deuil et se lamentaient de l'absence dans la mort de leur dieu. La fête du printemps était célébrée en l'honneur du retour de Maui (45).

Voici le premier mythe que je trouve dans la collection de Karl von den Steinen : Hanea Motua tue le fils d'Apekua en sacrifice aux dieux, puis se fait capturer par Eetie, le frère de Taketa. Eetie tue la femme de Taketa. En mourant, celle-ci donne naissance à Vaka Uhi. Vaka Uhi est élevé par ses deux grand-mères et le neveu vit avec Taketa. Le neveu et le fils sont rivaux. Taketa refuse de manger le poisson qui lui est offert par son propre fils, parce que ce poisson vient d'un homme dont la mère a été sacrifiée. Le fils, offensé, veut sa hache, on la lui jette dans les cabinets. L'épouse de Taketa lui dit que son père est tombé dans un sommeil de sept jours. Le fils et le neveu rivalisent dans la construction de bateaux. Chaque fois que le fils essaie d'abattre un arbre, l'arbre revient à sa place d'un bond. Ce sont les deux grand-mères qui combinent tout ça. Finalement elles lui disent d'attraper le divin faiseur de bateaux, qui les fabrique avec des incantations, et de lui en faire faire un. Le neveu et le fils se mettent en route, chacun dans son bateau. Le père est avec son neveu. Le fils met son bateau en pièces : il est sur le point de se suicider. Mais il nage jusqu'en un lieu qui appartient au chef Tuhohana. Le père et le neveu partent à la recherche du fils disparu. Pour les embrouiller, il leur apparaît sous deux formes, tantôt tatoué, tantôt non tatoué. A la fin Taketa arrive en ce lieu qui appartient à Tuhakana (hôte et ami de Vaka Uhi). Ils se battent et Taketa tue Tuhakana. Après cela il dort pendant sept jours. Son fils met le feu à la maison et Taketa est brûlé à mort (46).

364 Psychanalyse et anthropologie

Nous avons bien ici, sans aucun doute possible, et aux îles Marquises, le cas d'un fils qui tue son père. On peut objecter que la raison du parricide n'est pas oedipienne, qu'il s'agit d'amour repoussé. Cependant, en y regardant de plus près, on s'aperçoit qu'en réalité le fils tue son père pour venger sa mère. S'il est souillé et rejeté, c'est du fait du sacrifice de sa mère. Von den Steinen estime qu'Eetie et Taketa ne font en fait qu'un : le garçon qui tue son père qui a tué sa mère. Et il parvient à le faire grâce à la femme de Taketa (une réplique de sa mère) qui, telle Dalida, lui révèle le point faible du héros, son sommeil de sept jours. Cette interprétation peut également s'appuyer sur une autre version, rapportée par Handy, de la même histoire. Taketa partit pour la guerre et tua la femme d'un chef ennemi nommé Hitapu. À la maison il trouva un enfant, Vakauhi, qu'il confia à une vieille femme pour qu'elle l'élève. Vient alors le thème de la rivalité avec Otahu, qui est ici le petit-fils de la vieille femme. Finalement Vakauhi regarde dans le monde souterrain et voit Hitapu, son père, dont Taketa a tué la femme. On retrouve le même thème, Taketa voit Vakauhi, ce dernier essaie de brûler la maison, mais cette fois le père arrive à s'échapper (47). Le père dans la version A, est le meurtrier de la mère en B, le mobile de la vengeance est donc tout à fait net . L'antagonisme fils-beau-père n'est certainement qu'un déplacement de l'antagonisme fils-père. Le beau-père veut garder sa fille.

Le beau-père de Kena veut le tuer parce que le jeune homme a plus de succès que lui à « la pêche », autrement dit dans le coït. Le beau-père lui brise le crâne, mais il guérit et s'enfuit vers les montagnes (48).

Dans le mythe de Tohe-Tika que Kardiner rapporte comme le seul susceptible d'être interprété comme un mythe cedipien, il y a un passage qu'il a omis de mentionner : ToheTika prit la fille de Tu-Fiti pour épouse. Tu-Fiti demanda à son gendre de plonger pour ramener un filet et au moment où il remontait, il le frappa d'un coup de harpon. Un gros requin arracha la tête du corps sans vie qui flottait dans le courant. Les requins emportèrent directement la tête du jeune homme dans la maison de sa mère. La tête, reconnue, fut disposée dans une petite maison à l'arrière de la demeure. La mère de Tohe-Tika, grâce à la grande puissance de son fils, conçut et donna naissance un mois et demi plus tard à un garçon (49). Sa mère est enceinte grâce à lui, son père (son beau-père) le tue, les requins lui coupent la tête (castration) ; tout cela n'est-il pas assez œdipien ? Le mythe

La culture Marquises 365

d'Ono ressemble beaucoup à celui de Tohe-Tika. Kua-iananei était l'épouse de Tana-oa-kau-hue et Aïo était son second mari. Le second mari suivit le premier et le tua. (Kardiner nous dit bien qu'il n'y a aucune jalousie entre co-époux. (50) Ce qui suit est le « thème d'Hamlet » (le fils venge le père) et la nature oedipienne en est parfaitement claire. Toutefois il est, comme on va le voir, revu et corrigé dans « le style marquisien ». Le chagrin qu'eut la mère fit décrocher l'embryon de l'utérus. C'était Ono né sous forme d'oeuf (51). Le dieu-oeuf fut élevé par ses grands-pères, également dieux. Quelques années plus tard, la mère et son second mari envoyèrent un des frères de la mère avec du poisson à offrir en sacrifice au dieu. Mais le frère mangea les yeux du poisson et quand il arriva au lieu du sacrifice, Ono lui arracha les yeux et le tua. (Les yeux sont la partie du corps la plus sacrée.) Ceci se répète, car Ono le ressuscite. De même que le héros dépeint plus haut, Ono livre son combat contre son beau-père Fiti. Finalement il meurt dans l'eau, sa tête est coupée et elle dit aux pêcheurs où il faut l'emporter. Les deux sœurs, Ei nua et Ei tua repêchent la tête. Elles sont saisies de terreur et s'enfuient mais la tête leur dit de l'emporter chez elles dans leur panier après l'avoir montré à Aïo pour lui faire croire qu'Ono est mort. Les deux sœurs deviennent enceintes (52), et au cours de douze grossesses donnent naissance à une série de morceaux d'Ono, jusqu'à ce qu'Ono tout entier revive. Alors Aïe, sa femme et tout leur peuple s'enfuient (53). Karl von den Steinen rapporte encore une autre histoire au contenu très évidemment œdipien. Les fils vont chercher des crabes pendant que le père reste à la maison avec sa fille. Il fait semblant de ne pas vouloir manger et de s'endormir, mais la nuit, il mange tous les crabes. Les fils lui apportent des crabes vivants, qui le tuent de l'intérieur. Ils triomphent de lui, mais sa fille est triste (54). Kardiner admet certes que toutes ses données pourraient être exploitées dans une optique freudienne orientée par le complexe d'Œdipe. Mais il ajoute : « Débuter avec une telle idée préconçue serait la négation de tous les processus qu'on peut observer dans différentes cultures et reviendrait à dire qu'un Hindou est semblable à un Esquimau, sous prétexte que tous deux peuvent rêver du complexe d'(Edipe (55). » Notez bien la clause restrictive : « Ils peuvent rêver. » S'ils en rêvent, eh bien, c'est qu'ils l'ont. Kardiner s'inquiète -. la cause sacro-sainte des différences humaines est en danger. La logique de sa phrase est assez branlante. Bien sûr nous savons tous que le malade qui vient à trois 366 Psychanalyse et anthropologie

heures est différent de celui qui vient à quatre heures, ou à cinq heures. Tous trois ont des personnalités différentes, un passé différent. Leurs parents, et parfois leurs grands-parents, leurs frères, leurs soeurs, ou d'autres membres de leurs familles les ont traités tout différemment. Il n'empêche qu'ils ont tous un complexe d'Œdipe.

Quant aux habitants des îles Marquises, leurs expériences d'enfance sont si différentes des nôtres qu'il serait vraiment étonnant que leur personnalité ne soit pas également très différente de la nôtre. « Les Marquisiens croient qu'allaiter un enfant le rend difficile à élever et peu docile. Il y avait probablement une période d'allaitement, dont la longueur dépendait de la volonté de la mère, mais de toute façon elle était très courte. » « Ils croient que l'allaitement prolongé abîme les seins et de ce fait y sont assez hostiles. Les heures d'allaitement sont irrégulières et plutôt adaptées à ce qui est le plus commode pour l'adulte qu'aux demandes de l'enfant. » « On nourrit l'enfant de façon brutale. On l'allonge à plat sur le dos à l'entrée de la maison, et sa mère reste debout près de lui avec un mélange de lait de coco et de fruit à pain broyé on une espèce de gruau pâteux. » « On lui en fait engloutir le maximum au milieu des hoquets et des crachats (56). » Après une frustration orale aussi violente on peut s'attendre à ce que a) le sadisme oral, autrement dit les fantasmes de destruction du corps, soit très intense chez l'enfant et que b) comme l'enfant veut manger la mère, celle-ci lui apparaisse comme un démon cannibale (suivant le talion de destruction du corps).

« Il y avait un groupe d'esprits qu'on appelait vehini-hai, les femmes sauvages. Elles étaient malveillantes envers les enfants, les observaient sans cesse, quelquefois les faisaient tomber malades, ou bien les volaient et les mangeaient. » Voilà exactement le portrait de la « mauvaise mère » tel que doit le voir un enfant des Marquises. Mais que leur mère soit « bonne » ou « mauvaise », les hommes n'en ont pas moins toujours un complexe d'Œdipe. « Les vehini-hai étaient dangereuses aussi pour les jeunes gens. Elles prenaient couramment l'apparence de belles femmes pour se montrer à un charmant jeune homme dans un coin isolé et l'inviter à les suivre. S'il acceptait, elles l'entraînaient dans leurs cavernes où elles redevenaient des ogresses et le dévoraient. Néanmoins il arrivait qu'une vehini-hai, au lieu de manger sa victime, essayât d'établir avec elle des relations d'affection, ce qui donnait bien entendu une situation extrêmement inconfortable et dangereuse pour le jeune homme. Les

La culture des îles Marquises 367

hommes qui avaient rencontré de ces vehini-hai disaient que souvent elles avaient l'aspect de belles jeunes filles, mais qu'elles avaient toujours faim et que si on arrivait à leur jeter un coup d'oeil sans qu'elles s'en aperçoivent, on pouvait voir que les yeux leur sortaient de la tête et que leurs longues langues pendantes et affamées venaient lécher la terre. » Alors il fallait se sauver (57).

Puisque les enfants « ont faim » (agressivité orale), on dit des mères qu'elles « ont faim » (agressivité orale et génitale). Puisqu'en tant que mères elles « rejettent », en tant qu'épouses elles doivent aussi rejeter, être peu aimantes ; or, aux yeux d'un homme, une femme de cette espèce est une femme phallique (58).

Bien qu'il y ait un rapport évident entre ces figures de femmes dévoreuses et la mère frustrante de la situation infantile, on peut néanmoins poser la question : Qu'en est-il des Sirènes (59) ? Et tous ces personnages du même genre qui combinent libido et agressivité, et qui flottent dans l'air un peu partout, même dans des cas de bonne situation infantile ? « Il y avait encore un autre groupe d'êtres surnaturels, les fanaua... Ce genre d'esprit était en général le fantôme d'un ascendant mâle, d'un père, d'un grand-père, ou même, en remontant plusieurs générations, d'un membre important de la famille. Dans ces cas-là, ses relations avec la femme n'avalent probablement pas pour base l'attirance sexuelle - mais je n'ai pas pu obtenir de renseignements bien précis là-dessus. Le fanaua pouvait également être quelqu'un d'étranger à la famille, un esprit qui était tombé amoureux de la femme (60). » L'esprit mâle qui s'attache à la femme est un amant ou un père, et il n'est pas certain que le père ne puisse être aussi un amant. « La femme savait qu'elle avait un fanaua, parce que l'esprit venait la visiter dans des rêves érotiques. Les autres s'en rendaient compte par ce qui arrivait aux femmes qui s'opposaient à elle (61). » Est-ce que cela ne ressemble pas bien fort aux sorcières européennes avec leurs « incubes ? »

Venons-en au fait essentiel. « Le fanaua attaquait les autres femmes sur l'ordre de sa femme et la protégeait des attaques des autres. Les techniques de l'attaque fanaua étaient essentiellement en rapport avec la grossesse. Le fanaua pouvait détruire un enfant dans l'utérus (cas de symptômes névrotiques de grossesse imaginaire) ou faire mourir la femme pendant la grossesse ou l'accouchement » (62). Pour Delmas, fanaua est féminin ; elle mange l'intérieur des femmes enceintes, entre par le sein ou attaque les organes génitaux (63).

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Une autre conséquence de la frustration prématurée s'exprime clairement dans les mythes. Les dieux sont nés prématurément, en morceaux, et ils « se font eux-mêmes » comme par une sorte d'ironie envers les mères qui ne les ont pas faits, et ils tendent à représenter l'inceste avec la mère par une régression à l'intérieur de la mère (cf. ToheTika et Ono dans le mythe). Le fantasme de destruction du corps que nous avons indiqué est dirigé contre la femme enceinte par des femmes pourvues d'un pénis imaginaire. Les hommes ont d'autres exutoires pour leur fantasme de destruction du corps - ils peuvent tuer et manger des hommes, des femmes, des enfants( 64) . L'agressivité énorme, tournée vers l'intérieur, et mobilisée par l'attitude de la mère pourrait peut-être expliquer ce qui se passe à la naissance de l'enfant. Le fils aîné a le pas sur son père et devient le chef de famille. Selon Linton, dans une société où le père dès la naissance de son fils s'efface devant lui, le respect des parents est impossible ( 65).

J'aimerais bien savoir comment le nouveau-né sait qu'il a le pas sur son père ? Et est-ce que cela donne à un enfant de trois ans la force d'un adulte ? Si on croit que le complexe d'Œdipe vient de l'autorité effectivement exercée par le père, alors on peut dire que dans une société de ce genre, il ne saurait y avoir de complexe d'OEdipe (66). Nous pensons quant à nous que les sentiments de culpabilité résultant du complexe d'OEdipe (autrement dit du surmoi) sont si forts que le père quitte le champ de bataille avant même que la bataille ne soit engagée et qu'il se punit de son désir de tuer son fils en se rabaissant de cette manière. « Au moment d'une naissance, on donnait une fête au cours de laquelle on présentait au chef de famille un porc en remerciement du don qu'il faisait à l'enfant. Il était censé manger tout seul le porc entier (67). » Nous suggérons qu'il mange le porc (on dit « porc long » pour la chair humaine) au lieu de manger l'enfant - et par ailleurs, bien sûr, il mange des enfants d'autres tribus au lieu de manger ses propres enfants (68). On porte les victimes humaines exactement comme des pores (69).

Dans un des mythes, on voit un garçon, un fils aîné, qui vient voir son père. Il se baigne dans l'étang sacré, il arrache les bananes sacrées, il saccage tout. On l'emmène au Tuhuna pour le pendre mais d'abord on le met dans un trou. On s'apprête à le tuer, mais avant de le faire on va chercher Kae. Kae arrive avec un gourdin pour tuer l'enfant. Il le reconnaît et le fait sortir du trou. « Et alors son père le prit, le mit sur sa tête et le consacra (70). »

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Cette abdication cérémonielle en faveur du premier-né m'apparaît comme une tentative pour nier le complexe d'OEdipe - ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de complexe d'Œdipe. On construisit -une nouvelle maison pour le fils aîné d'un homme riche. Au moment où on commençait à construire la maison, on commença aussi à composer un chant sacré pour une maison. Et le chant fut terminé en même temps que la nouvelle demeure de l'enfant. Ce chant était en fait le récit de la création. Il débutait en évoquant le premier stade de la croissance du sol, et se terminait par un appel personnalisé aux différents matériaux utilisés dans la maison. Ainsi le charme « liait » la nouvelle maison en tous ses points à la création originelle. La première nuit après l'achèvement de la maison, le père, la mère, les soeurs du père et les frères de la mère dormaient dans la maison, étendus les uns à côté des autres sur le sol. Vers minuit, on chantait le pope tapu. Après cela, le frère et la soeur commençaient à faire des nœuds avec des bandes du tissu sacré rouge et blanc qui pendait de la poutre de faite jusqu'au centre de l'espace réservé au lit. Cette bande de tissu, qu'on appelait « pagne de la maison », était symbolique. On la laissait pendre pendant que le frère et la sœur faisaient des nœuds sur les pans de la maison de l'enfant sacré ; d'une part, elle était tapu ; d'autre part, associée au pouvoir procréateur, à la virilité de l'enfant, elle symbolisait la force (71) En plusieurs occasions, on organisait de grandes fêtes dont l'élément le plus important était de chanter les chants de la création : lorsqu'on avait terminé la construction d'un canoë, ou d'une maison, lorsqu'un garçon ou une fille avait terminé son instruction en chant, ou à l'arrivée d'un premier héritier (72). Il y avait deux maisons pour l'enseignement des chants, l'une où les hommes chantaient seuls, et l'autre où ils chantaient avec les femmes. On l'appelait fae papa. Le sable qu'on apportait au fae papa s'appelait « le sable de Tiki » ou « la vie de l'enfant ». Ceci est donc de quelque manière en rapport direct avec l'histoire du tas de sable empilé par Tiki sur la plage, puis engrossé (73). Maintenant nous savons que le mythe œdipien de Tiki est la base de tous les chants. À la naissance d'un premier enfant, on élève une maison qui symbolise l'enfant, avec un pagne qui symbolise sa puissance. Quelque chose s'est accompli : la paternité. C'est un nouveau départ, l'épopée de la création. Kardiner dit aussi que l'image du père n'est pas « gonflée » (74) . Handy écrit : « Un chef de tribu parvenait à une position d'autorité par le prestige social et le pouvoir attachés au fait d'être le

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chef d'une grande et riche famille, dont les nombreux membres pouvaient abattre beaucoup de travail pour lui. Ce système politique se caractérisait par un communisme patriarcal. Le chef appelait son peuple ses hua, terme qui désigne les gens du même sang, ou apparentés par le mariage. Tama, qui veut dire littéralement enfant, signifiait également sujet (75). » Le prêtre qui présidait aux cérémonies de la tribu était le tuhuna O'ono (O'ono = chants), le maître des cérémonies et des chants. Il dirigeait les cérémonies de la mort et apprenait tous les chants à son premier-né. Cette position était héréditaire parce qu'il formait généralement son fils, mais si on s'était fait former par un tuhuna, on devenait tuhuna. Il y avait des luttes entre les prêtres de différentes tribus et on croyait que le barde vaincu perdait son mana (pouvoir) et mourait de sa défaite, Selon certains informateurs, un tuhuna vaincu était tué. Et on accomplissait à sa mort les mêmes rites qu'à la mort d'un prêtre inspiré (76).

Si donc nous admettons qu'aux Marquises, tout se retourne en son contraire du fait de la frustration initiale, nous admettrons que a) le complexe d'Œdipe négatif (77) est accentué aux dépens du complexe positif ; b) la femme devient l'ennemi et c) de ce fait, et étant donné l'agressivité préoedipienne développée contre la mère, on tue des filles à leur naissance, ce qui fait empirer la situation. Autrement dit, ce qu'un père marquisien désirerait vraiment (la pulsion du ça), c'est tuer ses fils et garder ses filles. Or dans la réalité il tue les filles et s'incline devant les fils (78). L'hypothèse selon laquelle on « lit » les constellations inconscientes dans les institutions ne peut convenir, car les institutions expriment aussi bien l'accomplissement indirect des pulsions du ça que les mécanismes de défense contre ces mêmes désirs.

Si, comme le prétend Kardiner, ces gens-là n'ont pas de complexe d'Œdipe, comment expliquer que tous les dieux soient des hommes et que les prêtres, à leur mort, deviennent des dieux ? Sans tenir pour acquis le complexe d'OEdipe et la crainte d'un père tout-puissant, comment rendre compte d'une institution telle que nous la décrit Frazer. « Aux îles Marquises ou Washington, il y avait une caste d'hommes qui étaient déifiés, pendant leur vie. Ils étaient censés posséder un pouvoir surnaturel sur les éléments ; ils pouvaient donner une moisson abondante ou frapper la terre de stérilité ; ils pouvaient amener la maladie ou la mort ; on leur offrait des sacrifices humains pour détourner leur colère. Ils étaient en petit nombre, un ou deux dans chaque île au maximum

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Ils vivaient dans une réclusion mystique. Leur pouvoir pouvait être héréditaire, mais ne l'était pas toujours. Nous avons une description de l'un de ces dieux par un missionnaire. Le dieu était un très vieil homme qui vivait dans une grande maison au milieu d'un enclos. Dans la maison il y avait une sorte d'autel et des squelettes étaient suspendus la tête en bas aux poutres de la maison et aux arbres alentour. Personne ne pénétrait dans l'enclos, hormis ceux qui étaient attachés au service du dieu ; et c'est seulement les jours où on sacrifiait des victimes humaines que les gens ordinaires avaient le droit de pénétrer dans l'enceinte. On sacrifiait à ce dieu humain beaucoup plus qu'à tous les autres dieux. Il s'asseyait sur une sorte d'échafaud en face de sa maison et réclamait deux ou trois victimes à la fois. On les lui amenait toujours, car la terreur qu'il inspirait était extrême (79). »

Est-ce que tout ceci n'est pas totalement « hors du contexte( 80) » ? Aux îles Marquises, lorsque le grand prêtre mourait, un rite de déification suivait sa mort. Avant de disposer du corps, la tribu tout entière devait observer un mois de continence, ne pas fabriquer de vêtements, ne pas jouer, ne pas s'oindre le corps, ne rien décorer de fleurs. À la fin de ce mois il y avait une fête et des jeux. À la seconde fête les danseurs dansaient nus, les vieillards se barbouillaient de peinture blanche pour accentuer leur décrépitude et peutêtre aussi pour avoir davantage des allures de fantômes. Des hommes, des femmes, des enfants étaient transportés à la fête suspendus à des bâtons comme des pores qu'on mène au sacrifice. On ne les tuait pas en offrande, mais ils imitaient en une pantomime l'agonie et la mort des démons fanaua qui étaient censés tuer les femmes en travail (81). Les fanaua, nous l'avons dit, sont les âmes des pères ou des amants qui s'attachent à une femme, et qui détruisent l'embryon dans l'utérus. Ils représentent le mauvais pénis paternel, tout comme le grand prêtre symbolise le pénis bon et créateur. Tout le rituel de deuil du grand prêtre, avec le mois de punition, l'identification au grand prêtre mort et la présentation des gens en deuil (les fils) comme des démons phalliques, serait inconcevable sans complexe d'Œdipe.

Il existe cependant une preuve encore plus claire : En Nouvelle-Zélande, et aux îles Marquises, l'étudiant en art de sorcellerie peut, pour prouver qu'il est expert, tuer son père ou son grand-père et provoquer son professeur à une lutte de mana (82). Le danger de famine est bien réel ; ajouté à une société par ailleurs peu équilibrée, il peut ren

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forcer l'angoisse de perte de l'objet et rendre les hommes et les femmes anxieux et hostiles. L'attitude frustrante de la mère rend l'identification au père impossible pendant la phase préoedipienne - d'où un complexe d'Œdipe négatif.