II. Une crise aux royaumes de Dieu ? Meurtre d’âme

[22] Or, récemment s’est produit dans cette « construction prodigieuse » une faille qui présente un lien des plus étroits avec mes destinées personnelles. Il est impossible, même pour moi, d’en exposer les enchaînements les plus profonds de façon tout à fait saisissable à l’esprit humain. Il est des événements obscurs sur lesquels ce que j’ai vécu personnellement ne me permet de lever le voile qu’en partie, cependant que pour le reste j’en suis réduit à des pressentiments et à des conjectures. Pour commencer, je dois faire remarquer, à propos de la genèse de toute l’histoire, que ses toutes premières origines se situent loin en arrière et peut-être au XVIIIe siècle. Elle remonte donc à plus d’un siècle, la partie qui se joua autour des noms de Flechsig et de Schreber (sans que probablement ces noms spécifiassent aucun individu particulier de ces familles) – avec eux, le concept de meurtre d’âme allait tenir un rôle capital.

Pour commencer par le dernier point, la tradition orale et la poésie abondent parmi tous les peuples en variations sur ce thème selon lequel il serait possible en quelque façon de se rendre maître de l’âme de son prochain et de se procurer de la sorte, aux dépens de cette âme, une vie plus longue ou tout autre avantage ayant trait à la vie dans [23] l’au-delà. Je remets en mémoire le Faust de Goethe, le Manfred de Byron, le Freischütz de Weber, etc. D’ordinaire, le rôle principal est accordé au diable, qui persuade un humain de faire acte signé d’une goutte de sang et de vendre son âme contre la promesse de quelque avantage terrestre, sans qu’à vrai dire on voit très clairement ce que le diable irait faire de l’âme ainsi captée, sauf à admettre que de torturer une âme, comme but en soi, ne lui procurât des jouissances toutes spéciales.

Assurément convient-il de rejeter au rang de fable cette fiction – avant tout pour la simple raison que le diable, on l’a déjà dit, n’existe pas en tant que puissance ennemie de Dieu. Toutefois, la diffusion très étendue de ce thème du meurtre d’âme ou du rapt d’âme donne à réfléchir, et nul doute que ce thème n’eût pu s’élaborer avec une telle constance parmi tant de peuples divers si n’avait existé chaque fois à la base quelque fond de vérité. Or, depuis les tout premiers commencements de ma relation avec Dieu (mi-mars 1894), les voix qui me parlent dénoncent quotidiennement l’origine de la crise qui s’est déchaînée aux Royaumes divins en ceci que, logiquement, que ce soit d’un côté ou de l’autre, un meurtre d’âme a nécessairement dû être perpétré ; or, si, par le passé, Flechsig était désigné comme l’instigateur premier du meurtre d’âme, actuellement, depuis déjà un certain temps, on veut, dans l’intention de retourner la situation, me « faire passerh » à mes propres yeux pour celui qui a commis ce meurtre d’âme ; ainsi en suis-je venu à supposer qu’autrefois, entre les familles Flechsig et Schreber, pour des générations anciennes, a dû se produire un événement qu’il faut bien qualifier de meurtre d’âme ; j’ai, de même, sur la base d’autres données, acquis la conviction qu’un meurtre d’âme a été derechef tenté sur moi par quelque parti, à l’époque où ma maladie nerveuse avait semblé prendre un tour difficilement curable.

Après le meurtre originaire, vraisemblablement, en vertu du dicton l’appétit vient en mangeant, d’autres meurtres d’âmes se succédèrent. [24] Est-ce réellement à un individu spécifié qu’incombe la responsabilité morale du premier meurtre d’âme ? je ne saurais en décider ; sous ce rapport, bien des choses en effet demeurent obscures. Peut-être s’est-il agi d’emblée d’une lutte de prestige entre âmes qui déjà avaient quitté l’existence terrestre. Flechsig et Schreber appartenaient les uns et les autres, selon l’expression consacrée, « à la plus haute noblesse céleste » ; les Schreber portant le titre singulier de « Margraves de Tuscie et de Tasmanie » selon un penchant des âmes à se parer, par une sorte de vanité futile qui leur est propre, de quelque titre terrestre ronflant. Dans les deux familles, certains noms se signalent plus particulièrement à l’attention, notamment dans la famille Flechsig, en dehors du professeur Paul Théodore Flechsig, un certain Abraham Füchtegott Flechsig, et un certain Daniel Fürchtegott Flechsig qui avait dû vivre à la fin du XVIIIe siècle et devenir, par suite d’un événement assimilable à un meurtre d’âme, « diable auxiliaire ». En tout cas, j’ai longtemps été raccordé nerveusement avec le professeur Paul Théodore Flechsig et avec Daniel Fürchtegott Flechsig (pour le premier, était-ce aussi en sa qualité d’âme ?), et j’ai eu dans le corps des fractions de l’âme de chacun d’eux. L’âme de Daniel Fürchtegott Flechsig a disparu depuis longtemps (elle s’est escamotée) ; il existe encore à présent au ciel au moins une fraction de l’âme du professeur Paul Théodore Flechsig (autrement dit, un certain nombre de nerfs qui avaient originairement la conscience d’identité, assurément fortement affaiblie depuis, du professeur Paul Théodore Flechsig), sous les espèces d’une « âme examinée ». Comme je ne possède sur l’arbre généalogique de la famille Flechsig pas la moindre parcelle de connaissances qui aurait pu me venir d’autres sources que des communiqués des voix qui me parlent, il ne serait pas sans intérêt de pouvoir établir si, parmi les ancêtres de l’actuel professeur Flechsig, il s’est réellement trouvé un Daniel Fürchtegott Flechsig et un Abraham Fürchtegott Flechsig.

[25] Supposons maintenant qu’un nommé Flechsig – qu’une certaine personne portant ce nom – soit parvenu, à une époque ou à une autre, à mésuser d’un raccordement de nerfs, faveur divine qui lui était octroyée dans le but de lui apporter l’inspiration ou dans d’autres visées – donc à en détourner le procès, dans le dessein de retenir en lui et de s’arroger des rayons divins. Évidemment, il ne s’agit ici que d’une hypothèse, mais qu’il nous faut maintenir comme on le ferait dans n’importe quelle recherche humaine d’ordre scientifique, jusqu’à ce que l’on trouve de meilleures explications aux processus qu’on cherche à élucider. Que Dieu ait souhaité établir justement un raccordement nerveux sur une personne qui exerçait la neurologie, c’est facile à comprendre, car il fallait d’abord qu’il s’agisse d’une personne d’un esprit élevé et c’en était une, on peut le supposer ; et ensuite, Dieu porte sans nul doute un intérêt tout particulier à tout ce qui se rapporte chez l’homme à la vie des nerfs, car il sait d’instinct que la recrudescence de la nervosité parmi les hommes peut faire naître une menace pour les Royaumes divins. C’est la raison même qui faisait qu’autrefois on donnait aux établissements hospitaliers pour malades des nerfs, le nom d’« hôtel-Dieu ». À supposer que le susdit Daniel Fürchtegott Flechsig eût réellement été l’instigateur de la première infraction à l’ordre de l’univers en détournant de son but premier un raccordement nerveux branché par Dieu, il n’y aurait eu aucune contradiction dans le fait que les voix me le désignassent sous le nom de pasteur de campagne, car à l’époque où Daniel Fürchtegott Flechsig vivait – au XVIIIe siècle, sous le règne de Frédéric le Grand15 – les établissements hospitaliers pour malades mentaux n’existaient pas encore.

[26] Qu’on se représente donc ce personnage, tout absorbé, peut-être à côté de l’exercice d’une autre profession, par sa pratique des maladies des nerfs, – n’aurait-il pu, lorsque se présentèrent à lui images et sensations prodigieuses, tout simplement croire qu’il avait rêvé, et alors la soif humaine de savoir, jointe à l’intérêt qu’à coup sûr il portait aux sciences, tout cela n’aurait-il pu être l’aiguillon pour le pousser à en rechercher ailleurs la nature ? Il n’eût pas du tout été indispensable que l’homme en question eût d’emblée conscience d’un commerce direct avec Dieu. Peut-être après cela, une nuit, s’efforça-t-il de se remémorer ces images de caractère onirique et découvrit-il qu’elles revenaient dans le sommeil identiques à elles-mêmes ou quelque peu changées par des éléments qui en enrichissaient les premières révélations. Dès lors sa curiosité s’aiguisait, d’autant que le rêveur ne tardait pas à s’apercevoir que ceux qui étaient à l’origine de ces révélations n’étaient autres que ses propres ancêtres, sur qui certains membres de la famille Schreber prenaient depuis peu le pas. Dès lors il s’exerce à agir sur les nerfs des gens qui vivent autour de lui, par une concentration de son énergie volontaire à la manière des liseurs de pensées – tel un Cumberland, etc. – et découvre qu’il est capable de cette action dans une certaine mesure. Il s’oppose à ce que le raccordement de nerfs directement ou indirectement effectué sur lui par les rayons divins soit levé, ou alors il en assortit la levée à des conditions que les âmes ne croient pas devoir lui refuser, compte tenu d’abord de la difficulté qu’elles ont par nature à établir des relations avec les humains vivants, et aussi parce qu’il était absolument inconcevable pour elles qu’un raccordement de nerfs privilégiant un être humain unique puisse au bout du compte se maintenir en permanence. Voilà comment, dans quel ordre d’idées, on peut imaginer qu’ait pu prendre corps une conjuration entre ce personnage dont je parle et de certaines entités procédant des Royaumes divins antérieurs, conjuration montée contre la lignée des Schreber, sans doute dans l’intention de refuser désormais à cette lignée toute postérité, [27] ou du moins de lui refuser le choix de professions qui, telle celle de spécialiste des maladies des nerfs, aurait pu conduire à des relations plus intimes avec Dieu. Compte tenu de ce qui a été dit plus haut au sujet de l’organisation des Royaumes de Dieu et de ce qui a été dit de l’omniprésence (limitée) de Dieu, il n’aurait nullement été nécessaire que de pareilles menées eussent été portées à la connaissance des Royaumes divins postérieurs. Les conjurés – maintenons ici l’expression – parvinrent à étouffer les scrupules éventuels, et voici comment : ils firent brancher des raccordements nerveux sur des membres de la famille Schreber aux moments où leur esprit musardait, comme cela peut arriver à n’importe qui, ce qui avait pour but d’amener l’instance immédiatement supérieure de la hiérarchie des Royaumes divins à la conviction qu’on ne pourrait pas compter sur une âme Schreber en cas de danger menaçant la stabilité des Royaumes divins16. Et voilà comment, dès le départ, on a pu en venir à ne plus être en situation d’endiguer en toute fermeté ce genre de tentatives inspirées par l’ambition et le désir de domination, tentatives dont les suites ont pu très bien conduire au meurtre d’âme – si tant est qu’on puisse dire que quelque chose de ce genre ait existé –, autrement dit conduire à ce qu’une âme soit livrée à une autre âme dans le dessein, conçu par cette dernière, de s’arroger une vie terrestre plus longue, de s’approprier le fruit des efforts intellectuels de la victime, voire de s’assurer une sorte d’immortalité ou tous les autres avantages qu’on voudra. On affectait, en outre, de minimiser le danger, pour les Royaumes divins, de ces menées. On se sentait en possession [28] d’une extraordinaire puissance et ce sentiment de puissance empêchait de se souvenir que jamais un être humain ne doit devenir une menace pour Dieu. En effet, après tout ce que j’ai pu vivre et éprouver ultérieurement à propos du pouvoir de Dieu de faire des miracles, je n’ai plus aucun doute là-dessus : si une situation en harmonie avec l’ordre de l’univers avait prévalu, à tout moment il eût été possible à Dieu d’annihiler quiconque lui déplairait, en lui dépêchant quelque maladie mortelle ou en le foudroyant.

Sans doute des mesures aussi extrêmes n’auraient-elles pas été prises si hâtivement à l’égard du meurtrier d’âme supposé, si sa faute n’eût consisté qu’en un abus du raccordement nerveux, abus qui à lui seul certes ne pouvait guère faire présager le meurtre d’âme pour sa suite naturelle, surtout si, par ailleurs, les mérites personnels et la conduite morale du personnage n’avaient jamais laissé prévoir qu’il pourrait en arriver à de telles extrémités. Pour le reste, je ne puis dire à proprement parler en quoi consiste le meurtre d’âme dans son essence, ni en quelque sorte dans sa technique. J’ajouterais peut-être simplement ce qui suit.

[Suit un passage impropre à partir à l’impression.]

De si loin qu’on puisse, au demeurant, imputer la responsabilité du meurtre d’âme au professeur et conseiller privé Flechsig, aujourd’hui en vie, ou à l’un de ses ancêtres, il demeure que le dit instigateur, certes, avait bien dû pressentir les enchaînements surnaturels qui m’ont été révélés depuis, mais qu’à coup sûr il n’avait pas accédé à la connaissance profonde de Dieu et de l’ordre de l’univers. Car fût-il parvenu de la sorte à la foi et à la certitude de pouvoir dans l’au-delà compter sur une mesure de béatitude à proportion de la pureté de ses nerfs, dès lors, il n’eût pu concevoir d’attenter à l’âme de son prochain, et pas davantage ne le peut quiconque se déclare simplement croyant au sens de notre religion positive. J’ignore [29] quelle était la position de l’actuel professeur et conseiller privé Flechsig dans le passé et quelle est sa position aujourd’hui à l’égard de la religion. S’il fallait qu’il ait appartenu ou qu’il appartienne encore aux douteurs de Dieu, à l’instar de tant d’autres hommes modernes, on ne saurait lui en tenir rigueur, et je serais le dernier à lui en faire grief, moi qui reconnais avoir appartenu à leur cohorte avant que les révélations divines ne m’eussent enseigné une voie meilleure.

Si on a pris la peine de me lire avec attention, on se dira que, tout de même, il fallait que Dieu fût en bien précaire posture et qu’il le soit resté, pour pouvoir se sentir menacé par les menées d’un personnage isolé et pour se laisser ainsi entraîner – par le truchement d’instances subalternes, il est vrai17 – dans une pareille conjuration [30] contre des personnes foncièrement innocentes. Je ne puis dénier tout fondement à l’objection, mais je ne pourrais pourtant m’empêcher d’ajouter qu’elle n’ébranle nullement ma foi en la grandeur et la générosité de Dieu et en l’ordre de l’univers. Dieu n’est pas, assurément, et n’a jamais été l’être d’absolue perfection que la plupart des religions reconnaissent en lui. La force d’attraction, cette loi impénétrable dans son essence la plus intime, impénétrable même pour moi et en vertu de laquelle rayons et nerfs sont attirés les uns par les autres, recèle en germe une menace pour le règne de Dieu, menace dont une figuration allégorique fournit sans doute déjà la base de la légende germanique du Crépuscule des Dieux. La recrudescence du nervosisme parmi les humains peut toujours accroître cette menace. J’ai déjà signalé que Dieu ne connaît l’homme vivant que de l’extérieur, et qu’on ne peut parler d’omniscience et d’omniprésence divine en ce qui concerne l’intérieur d’un être humain en vie. De même, c’est fondamentalement pour la création considérée dans son ensemble que vaut l’amour éternel divin. Dès qu’un conflit d’intérêt vient à surgir entre certains êtres humains particuliers ou au sein de groupements (qu’on pense à Sodome et Gomorrhe !), ou vient à secouer la population d’une planète entière (recrudescence du nervosisme et de la corruption), l’instinct de conservation s’éveille en Dieu comme en tout autre être animé. Mais, finalement, même si l’imagination humaine pouvait se représenter une conjoncture plus idéale encore, n’est parfait que ce qui est conforme à sa propre intention18 [31post]. Or, là, l’intention première est atteinte, pour Dieu : joie éternelle devant sa création ; et pour les âmes au cours de leur séjour terrestre : bonheur de vivre, et dans l’au-delà : bonheur suprême de la béatitude. Il aurait été tout à fait inconcevable que Dieu refuse à un être humain la part de béatitude qui lui revient, puisque justement le renforcement des « vestibules du ciel » n’a pour but que d’accroître la puissance divine et de consolider ses moyens de défense contre le danger qu’il y a pour Dieu à approcher le genre humain de trop près. Il ne peut y avoir de heurt entre les intérêts de Dieu et ceux des individus humains lorsque ces derniers règlent leur conduite sur l’ordre de l’univers. Si toutefois, dans mon cas, un tel conflit a pu éclater, avec le meurtre d’âme dont je fais l’hypothèse, c’est à la faveur d’un enchaînement de circonstances19 sans précédent dans l’histoire du monde et tel, j’ose l’espérer, qu’il ne s’en représentera plus jamais. Et même dans ce cas en sa radicale singularité, l’ordre de l’univers porte en soi le remède aux atteintes qui lui sont portées ; ce remède consiste en l’éternité. Alors qu’autrefois j’avais la conviction (je l’ai eue pendant deux ans environ) (avec ce que je passais à l’époque, il était obligé que je l’aie, cette conviction) que les liens de Dieu à ma personne avaient entraîné la disparition de toutes les créatures de la surface de la terre à l’exception de ces présences suscitées immédiatement autour de moi par le jeu de quelque miracle, – je suis aujourd’hui radicalement revenu sur cette conception.

Certaines personnes ont été rendues très malheureuses ; j’ai moi-même vécu, je peux le dire, une période bien cruelle et suis passé par l’école amère de la souffrance. L’afflux ininterrompu, depuis six ans, dans mon corps, de nerfs de Dieu a entraîné pour Dieu la perte de [32] toutes les béatitudes accumulées dans ces nerfs et l’impossibilité pour lui de continuer à promouvoir d’autres accessions à la béatitude, en sorte que ces accessions sont pour ainsi dire suspendues et que pour l’instant les hommes qui meurent et qui vont mourir ne peuvent plus en bénéficier. Quant à eux, les nerfs de Dieu franchissent à contrecœur les limites de mon corps, et avec un sentiment de malaise infini qui se fait reconnaître en des « appels au secours » continus de la part des fractions de nerfs détachées de la masse : toute la journée je les entends dans le ciel. Pourtant, à toutes ces pertes succédera une restauration, même s’il fallait des milliers d’années pour revenir à l’état antérieur, tant il est vrai que l’éternité existe.