VIII. Vicissitudes personnelles pendant mon séjour à la clinique du docteur Pierson ; « âmes examinées »

[98] De tout ce dont j’ai fait le récit, il ressort que, pendant les derniers mois de mon séjour à la clinique de Flechsig, je me trouvais sous le coup des appréhensions les plus diverses, au sujet de dangers de toutes sortes qui semblaient menacer mon corps ou mon âme, par suite du caractère indissoluble qu’avaient pris mes liens avec les rayons, et qui pour une part avaient déjà revêtu une forme tout à fait tangible. Ce qui me paraissait le plus abominable, était la perspective que mon corps allait devoir subir je ne sais quelle profanation sexuelle après la métamorphose par laquelle on se proposait de me changer en créature du sexe féminin ; d’autant plus que, pendant tout un temps, il avait été question de me livrer pour ce dessein aux gardiens de la clinique. Par ailleurs, la crainte d’être « laissé en plan » jouait un rôle capital, de sorte que tous les soirs, véritablement, je m’allais coucher dans ma cellule en doutant si la porte s’en rouvrirait jamais le matin d’après ; l’idée aussi qu’on viendrait me sortir de ma cellule pour me noyer en pleine nuit était la vision d’épouvante dont était tout occupée mon imagination et dont elle avait le devoir, d’après ce que me disaient les voix, d’être tout occupée.

C’est pourquoi lorsqu’un jour (autour de la mi-juin 1894) trois gardiens apparurent de grand matin dans ma cellule avec une valise contenant mes quelques effets et m’annoncèrent que je devais me [99] préparer à quitter la clinique, je n’eus tout d’abord l’impression que d’une délivrance d’un séjour où me menaçait un monde de dangers infinis. Je ne savais pas où le voyage devait me mener, et jugeai qu’il ne valait pas la peine de m’en enquérir, puisque ces gardiens, je ne les tenais nullement pour des êtres humains mais seulement pour des « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux50 ». L’objet du voyage me paraissait indifférent ; l’unique sentiment que j’avais, était qu’en aucun lieu du monde je ne pourrais être plus mal que je ne l’avais été à la clinique de Flechsig – que tout changement ne pouvait donc signifier qu’une amélioration. Je descendis en voiture de place à la gare de Dresde accompagné par les trois gardiens sans seulement avoir revu le professeur Flechsig. Les rues de Leipzig que nous empruntâmes, notamment la place Auguste que nous traversâmes, me firent une impression remarquablement étrange ; elles étaient, autant que je me souviens, totalement vides de toute présence humaine. Cela tenait peut-être à l’heure très matinale, et à la lumière qui est particulière à cette heure ; le train était sans doute celui de 5 h 30 du matin. Après avoir vécu au milieu des miracles pendant des mois, j’étais plus ou moins enclin à prendre pour miracle tout ce que je voyais. Je me demandais donc si je ne devais pas tenir les rues de la ville de Leipzig où je passais pour des décors de théâtre, analogues à ceux qui avaient, dit-on, été dressés par le comte Potemkine tout exprès sur le trajet de l’impératrice Catherine II de Russie lors d’un voyage qu’elle fit à travers les plaines désolées, afin de lui donner l’illusion [100] d’un paysage florissant. J’avais vu beaucoup de gens en gare de Dresde, qui assurément m’avaient fait l’effet d’être des voyageurs. Mais si l’on avait pu penser que peut-être le trajet jusqu’à la gare et le voyage en chemin de fer suffiraient à me délivrer de l’idée qu’un changement profond était intervenu parmi les humains, – il faut le constater, dès que je fus rendu à ma nouvelle destination, un monde prodigieux m’environna à nouveau de phénomènes tellement fantastiques que les impressions du voyage se dissipèrent aussitôt ou du moins me laissèrent dans le doute quant à la façon dont je devais les interpréter. Ce voyage en chemin de fer se déroula, à mon sentiment tout au moins, avec une rapidité presque sans rapport avec la vitesse habituelle aux trains de voyageurs ; mon humeur à ce moment-là était telle que j’aurais été capable à tout instant (si On l’avait exigé) de m’étendre sur les rails ou de sauter à l’eau au moment où nous franchirions l’Elbe. Nous descendîmes du train après un voyage de plusieurs heures, à une gare qui, comme je l’appris plus tard, devait être celle de Coswig ; un fiacre nous prit à cet endroit et me conduisit après un trajet d’une demi-heure à ma nouvelle destination. C’était censé, là aussi être, comme je ne l’appris que des années plus tard, la maison de santé privée pour malades mentaux du docteur Pierson ; a l’époque, encore une fois, je ne connaissais cette clinique que sous le nom indiqué par les voix de « cuisine du diable ». Le gardien-chef de l’établissement, qui accompagnait le fiacre venu me chercher et qui avait pris place sur le siège à côté du cocher, s’appelait Marx, si je me souviens bien. J’aurai bientôt à en dire davantage sur ceci qu’en quelque sorte lui et l’âme von W. ne faisaient qu’un. La clinique elle-même, construction relativement modeste au milieu d’un beau jardin, donnait l’impression d’être toute neuve. Tout semblait à peine achevé ; la peinture des marches d’escalier n’était même pas encore tout à fait sèche. Les trois gardiens de la clinique de Flechsig [101] qui étaient venus avec moi repartirent très vite, en sorte que je ne les revis plus. J’eus le loisir d’examiner autour de moi les lieux de mon nouveau séjour51.

Je m’efforcerai ici aussi de dresser les esquisse et plan relevés au sol de la clinique du docteur Pierson (la « cuisine du diable »), puisqu’à ce moment-là j’ai cru, et puisque je crois toujours, pouvoir tirer certaines conclusions de leurs dispositions. Le bâtiment où je fus accueilli n’avait, autant que je me souvienne, qu’un étage unique, c’est-à-dire qu’il consistait en tout et pour tout en un rez-de-chaussée et un étage ; isolé quelque peu de lui par le parc, se trouvait un autre bâtiment de la clinique, qui devait être le pavillon des femmes. Le plan du premier étage du bâtiment se présente à peu près comme ceci :

Image3

[102] Le niveau inférieur était distribué un peu différemment ; il comprenait entre autres une salle de bains, et semblait pour le reste ne se composer que de quelques grandes pièces ; une porte s’ouvrait sur la cour par quelques marches.

C’est pendant le temps que j’ai passé dans l’établissement de Pierson que furent machinés par voie de miracle les dérèglements les plus extravagants. Car, à mes yeux, tout miracle est pur dérèglement s’il ne se propose pas pour objet permanent et raisonnable une citation, et s’il n’a pour but que vain amusement, quand bien même le divertissement qu’il procurerait aux rayons ne serait que passager. Jamais autant qu’alors la production d’« images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » ne fut poussée à un tel point de profusion. Les raisons sur lesquelles j’appuie cette affirmation apparaîtront plus loin.

Je commencerai tout d’abord par dépeindre les conditions extérieures de mon existence telles qu’elles se dessinaient dans ce nouveau séjour. On ne m’avait pas assigné de salon particulier ; la chambre désignée par b sur le plan me servait de chambre à coucher. Pendant la journée, je me tenais le plus souvent dans la grande salle ou salle à manger c, où allaient et venaient constamment d’autres soi-disant malades de l’établissement. Un gardien semblait tout spécialement préposé à ma surveillance, en qui je crus reconnaître, par suite peut-être d’une ressemblance fortuite, l’huissier de la cour d’appel qui avait l’habitude d’apporter les dossiers à la maison lors de mes six mois d’activité professionnelle à Dresde ; comme il ne m’a pas été [103] permis de connaître son nom, je l’appellerai « huissier de la cour d’appel ». Naturellement, à l’instar de toutes les autres formes humaines que je pouvais voir, je le tenais pour pure et simple « image-d’homme ». Aujourd’hui encore, je ne peux me convaincre du caractère erroné de cette supposition car je suis, de façon décisive, certain, par exemple, de me souvenir avoir vu plusieurs fois, par ces lumineux matins de juin, cet « huissier de la cour d’appel », qui dormait dans ma chambre dans un lit à part, venir à se fondre avec son lit : je veux dire que je suis convaincu de l’avoir vu se volatiliser progressivement, de sorte que son lit devenait vide sans que j’aie pu remarquer qu’il se fût levé ni que la porte de la chambre se fût ouverte pour le laisser sortir. De plus, cet « huissier de la cour d’appel » avait pour habitude de mettre quelquefois mes vêtements à moi. De loin en loin – la plupart du temps aux heures du soir –, apparaissait le soi-disant directeur médical de la clinique, un monsieur qui me rappelait par certains traits de ressemblance le docteur O. que j’étais allé consulter à Dresde ; la conversation de ce monsieur – je dois aujourd’hui admettre qu’il s’agissait du docteur Pierson –, qui apparaissait toujours en compagnie du surveillant-chef à propos de qui il conviendra de donner plus loin des détails supplémentaires, sa conversation, donc, se limitait très régulièrement à quelques mots pour ne rien dire. Quant au jardin de la clinique, désigné ci-dessus comme parc, je n’eus l’occasion de m’y trouver qu’une seule fois, le jour même de mon arrivée pour une promenade d’une heure ; j’y avais alors vu quelques dames, parmi lesquelles la femme du pasteur W. de Fr., et ma propre mère, ainsi que quelques messieurs, parmi lesquels le conseiller à la cour d’appel K., de Dresde, celui-ci présentant une tête démesurément agrandie. Et même si je pouvais arriver à me dire qu’en l’occurrence, j’avais été abusé par une ressemblance fugace dans leur apparence extérieure, cela ne suffirait pas à expliquer l’impression que j’avais eue à l’époque ; certes, je pourrais évoquer une ressemblance de pur hasard pour deux ou trois de ces personnes, mais pas pour expliquer le fait que, comme il s’est avéré par la suite, presque tout le public des malades de rétablissement, plusieurs douzaines de personnes au moins par conséquent, portaient la marque [104] de personnalités que j’avais plus ou moins eu l’occasion d’approcher au cours de mon existence passée.

Après cette unique promenade dans le parc, n’eurent plus lieu en plein air que des stations – et cela tous les jours, avant et après midi – dans ce qui a été désigné plus haut sous le nom de cour ou d’« enclos » : un espace de sable inculte d’environ cinquante mètres carrés, fermé par des murs, sans buissons ni fleurs, et sans aucun autre aménagement pour s’asseoir qu’un ou deux bancs de la façon la plus primitive. On poussait chaque fois avec moi dans cet enclos quelque quarante à cinquante formes humaines, dont je ne pouvais arriver à croire, étant donné leur aspect extérieur, qu’elles constituaient l’effectif réel des patients d’une telle maison de santé privée pour malades mentaux. Dans les établissements privés de cette sorte, on trouve en général des patients qui, pour la plupart, sont des patients fortunés, et tout à fait exceptionnellement des déments proprement dits ou des malades débiles profonds. Là pourtant, je voyais les figures les plus bizarres, parmi lesquelles des vagabonds crasseux en camisoles de toile. Presque tous étaient silencieux et pratiquement immobiles ; quelques-uns seulement poussaient de temps en temps des sons incohérents : parmi eux, celui que j’avais pris pour le conseiller à la cour d’appel W. et qui appelait sans arrêt une demoiselle Hering. Jamais, lors de ces stations dans l’« enclos » ou à l’intérieur de l’établissement, je n’ai entendu ces soi-disant patients s’entretenir entre eux, jamais je n’ai entendu quoi que ce fût qui aurait pu avoir le caractère seulement approché d’une conversation raisonnable, comme il s’en tient dans les établissements privés entre malades légers. Ils entraient l’un après l’autre dans la grande salle tout à fait silencieusement et quittaient la pièce tout aussi silencieusement, sans avoir, semblait-il, seulement noté leur présence réciproque. Plusieurs fois, en outre, j’ai vu de mes yeux que certains parmi eux changeaient de tête au cours de leur station dans la grande salle, à savoir que, sans avoir quitté la pièce et alors même que je les regardais, ils se mettaient soudain à évoluer avec une tête différente. Le nombre de patients que [105] je pouvais voir dans l’enclos et dans la grande salle, soit en groupe (cela surtout dans l’enclos) soit les uns après les autres, était sans rapport aucun avec les conditions de capacité des locaux de l’établissement, pour autant que j’aie pu me rendre compte des dimensions de la clinique. Il était et il reste toujours impossible, selon ma conviction, que ces quarante à cinquante personnes qui étaient poussées dans l’enclos en même temps que moi, et qui, au signal du retour, se pressaient à nouveau vers la porte de la maison, eussent toutes pu trouver abri pour la nuit en ces lieux : j’étais, comme je le suis encore aujourd’hui, d’avis qu’un nombre plus ou moins important de ces patients devaient rester dehors pour alors, en un court instant, se volatiliser comme « images bâclées à la six-quatre-deux » – ce qu’à coup sûr ils étaient.

Au premier étage de l’établissement, où je vivais, se trouvaient tout au plus quatre à six lits ; le rez-de-chaussée, par lequel je devais passer lorsque j’allais dans l’enclos et que j’en revenais, n’aurait guère pu abriter pour la nuit plus de dix à douze personnes, à supposer même qu’il s’y fût trouvé un dortoir commun. Avec cela, les quelque quarante à cinquante usagers de l’enclos devaient dans l’ensemble être plus ou moins des déments, et assurément il eût été difficile d’envisager pouvoir tenir enfermés dans cet enclos désolé des malades légers ne présentant aucun danger pour leur entourage, en les privant du plaisir d’une promenade dans un parc au demeurant existant dans l’établissement ! Parmi les figures familières de l’enclos qui me restent en mémoire, je citerai celle du docteur Rudolph J. de Leipzig, cousin de ma femme, suicidé par balle en 1887 ; la ressemblance, et jusqu’à sa petite taille, était si frappante que je tiens pour hors de doute son identité. Il courait sans cesse en portant une pile de [106] journaux ou d’autres papiers, mais ne s’en servait que pour se ménager un siège un peu plus doux sur les durs bancs de bois ; il y avait ensuite l’avocat général B., qui empruntait sans cesse une posture prosternée et dévote, comme s’il eût été en prières, posture dans laquelle il demeurait, figé. Quelques-unes de ces présences me furent désignées par les voix comme étant formes en lesquelles « Révérence parler le Grand Déterminateur de quatrième ou de cinquième » (à compléter par un mot comme « dimension » que je saisissais mal52), et ses homologues antithétiques souterrains (vagabonds crasseux en camisoles de toile), avaient été « fichus là » (incarnés). À l’intérieur de l’établissement, j’avais pu voir encore, entre autres, le docteur W., conseiller privé. Ce dernier était présent sous une double forme, dont il était dit qu’elle lui avait été affectée au cours de la transmigration des âmes, l’une plus parfaite, l’autre plus dégradée ; le docteur F., président de chambre ; le conseiller à la cour d’appel M. ; l’avocat W., de Leipzig (un ancien ami de jeunesse) ; mon neveu Fritz, etc. En un monsieur qui, à ce qu’il semblait, occupait la chambre f, de l’autre côté de l’escalier sur le plan que j’ai fait plus haut, et que je pensais avoir déjà remarqué à mon arrivée en gare de Coswig, marchant de long en large comme s’il eût cherché quelqu’un, je crus reconnaître un certain M. von O., de Mecklemburg, dont j’avais fait connaissance par hasard au cours d’un voyage à Warnemünde. Sa chambre était tapissée de haut en bas d’images très étranges (sur papier), coloriées en rouge pour la plupart, et elle était imprégnée de cette odeur si particulière que j’ai signalée déjà au chapitre I, [supra] comme étant l’odeur du diable. Un jour, j’aperçus mon beau-père par la [107] fenêtre, sur l’une des voies d’accès qui mènent à la clinique ; simultanément, je reçus dans le corps un certain nombre de nerfs venant de lui, au contact desquels j’ai parfaitement reconnu, grâce aux entretiens que j’ai pu avoir avec lui par la voie des raccordements nerveux, sa tournure d’esprit caractéristique. En dehors de cela, à plusieurs reprises il m’arriva de voir entrer dans les chambres d’angle, a et d dans le plan ci-dessus, un certain nombre de personnes (4-5) – une fois même ce furent quelques dames qui venaient d’arriver de la grande salle –, qui disparaissaient ensuite de ces chambres53. Comme le plan l’indique, ces pièces ne comportaient d’issue que sur la grande salle. Lorsque, après quelques instants, n’ayant à aucun moment quitté la grande salle, j’allais regarder moi-même dans les chambres par la porte ouverte, il ne s’y trouvait plus personne, ou bien alors seulement dans la chambre d où je pouvais voir celui que j’appelai le docteur conseiller privé W. étendu sur son lit, entouré de toutes sortes d’accoutrements bizarres faits de rubans de soie qu’il avait « miraculés » là comme on le disait alors, à sa propre intention.

On ne « miraculait » pas seulement des formes humaines mais aussi des objets inanimés. Aussi sceptique que je m’efforce d’être, même aujourd’hui encore, en passant mes souvenirs au crible, il m’est cependant impossible d’effacer de ma mémoire cette impression que j’avais eue, que se métamorphosaient jusqu’aux vêtements sur le corps même des personnes que je regardais, et jusqu’aux aliments qui se trouvaient dans mon assiette pendant que je mangeais (par exemple, le rôti de porc en rôti de veau ou inversement), etc. Un beau jour, je vis apparaître – en plein jour – par la fenêtre, immédiatement devant les murs du bâtiment que j’habitais, une somptueuse avancée de colonnades ; c’était comme si le bâtiment tout entier allait se transformer [108] en palais de contes de fées ; l’image disparut alors, apparemment parce que le miracle divin que l’on se proposait n’avait pu être mené à son terme, par suite d’un contre-miracle de Flechsig et de von W ; cette image demeure toujours dans ma mémoire, fixée devant moi dans toute sa clarté.

Je dois consacrer un développement particulier au cas du gardien-chef de la clinique. Dès le jour de mon arrivée, les voix m’avaient indiqué qu’il n’était autre que von W., l’un de mes voisins ; lors d’une enquête ouverte par l’État à mon sujet, ce dernier avait, disait-on, exprimé, intentionnellement ou par négligence, des choses inexactes sur mon compte et m’avait notamment accusé d’onanisme ; c’est en quelque sorte pour son châtiment que lui avait été imposé, disait-on, d’être à mon service en tant qu’« homme bâclé à la six-quatre-deux54 ».

Il paraît tout à fait exclu que j’aie pu en venir à imaginer tout cela tout seul, n’ayant jamais eu avec ce monsieur ni désaccord ni grief ; je n’avais d’ailleurs eu l’honneur de le rencontrer que de façon épisodique. Les voix cherchaient continuellement à me monter contre ce gardien-chef ; on exigeait de moi que je m’adresse à lui en l’appelant « W. », omettant de façon injurieuse sa particule nobiliaire ; je n’y fus tout d’abord nullement disposé, mais, pour me débarrasser des [109] voix qui se faisaient pressantes, j’obtempérai tout de même une fois. Par la suite, je l’ai également giflé ; je ne me souviens pas autrement du motif, je sais seulement qu’un jour où il m’avait imposé une exigence absurde et indécente, les âmes me firent honte de mon soi-disant manque de vertu virile et me mirent au défi, jusqu’à ce que je passasse à l’acte. J’ai déjà dit au chapitre I, [supra] que j’avais pu remarquer – pas toujours, par moments – sur le visage et les mains du gardien-chef la coloration rouge caractéristique des diables : il est incontestable, la suite le démontrera, que ce gardien-chef avait réellement en lui les nerfs de von W., du moins une partie d’entre eux.

Pendant mon séjour – d’ailleurs court – à la clinique du docteur Pierson (« la cuisine du diable »), je ne me suis livré à aucune activité intellectuelle ou physique ; j’étais presque toute la journée entièrement accaparé par la conversation des voix et par le saisissement que provoquaient en moi les choses miraculeuses qui se produisaient alentour. Quand j’y repense, il me paraît aujourd’hui frappant qu’il n’y eût rien eu en ce lieu qui ressemblât à une table commune ; pour autant que je me souvienne avoir pris là-bas des repas, mon couvert était mis dans la grande salle ; en dehors de moi deux ou trois malades tout au plus y prenaient leurs repas. Je me souviens d’avoir un jour jeté par la fenêtre, cassant sans doute un carreau du même coup, le plat (de saucisses grillées) qu’on avait placé devant moi ; je ne m’en rappelle plus à présent clairement le motif.

Les âmes qui avaient branché sur moi des raccordements à la clinique de Flechsig m’avaient naturellement suivi en mon nouveau séjour, et ceci dès le voyage ; et de façon prééminente l’âme Flechsig elle-même, qui au surplus avait pris soin de se rallier, en renfort [110] pour le combat qu’elle avait engagé contre la toute-puissance de Dieu, une sorte de faction composée d’âmes plus ou moins sympathisantes. À cette faction appartenait aussi, en dehors de la « confrérie de Cassiopéex » mentionnée au chapitre V, [supra] un groupe qui avait reçu la dénomination de « Va-de-l’avanty » ; il se composait de l’âme de Daniel-Fürchtegott Flechsig (présente sous une forme double), de celle de G., juge à la cour d’appel, et d’un führer de colonnes antérieures « révérence parler Grand Déterminateur », jadis féal de la toute-puissance de Dieu, sorte de renégat, donc, passé sous la coupe de Flechsig. Les « suppôts de Cassiopée » (c’est-à-dire les âmes qui avaient été membres de la « Saxonia ») ne reparurent plus lors de mon séjour à la clinique de Pierson ; ils avaient été refoulés à leurs sépulcres « sous main-forte », scène que j’avais pu voir de l’œil de mon esprit tout en entendant la plainte (sorte de lamentation) par laquelle ces âmes accompagnaient le coup du sort bien entendu fâcheux qui les privait derechef des béatitudes qu’elles avaient usurpées. En retour, d’autres âmes se formèrent ; cela se fit principalement par voie de fractionnement d’âmes, abus qui à l’origine avait été introduit, selon l’hypothèse que je forme, par l’âme Flechsig. Car même si auparavant avait existé la possibilité matérielle d’une telle partition des âmes, possibilité que j’ai évoquée au chapitre I, note 6, [supra], il était toutefois rigoureusement improbable qu’on eût pu avoir l’idée de recourir, en des temps où régnait l’ordre de l’univers, à une institution aussi offensante pour le sentiment humain. Il n’y aurait pas eu la moindre apparence de fondement à élever l’âme d’un individu à la béatitude avec une partie de ses nerfs seulement, cependant que l’autre partie aurait été reléguée dans une situation équivalant au châtiment. Je dois donc supposer qu’à l’origine régnait bien plutôt le souci de [111] l’unité naturelle de l’âme humaine ; c’est ainsi que lorsque se présentait le cas de nerfs par trop noircis, qui eussent exigé pour être purifiés tous à la fois une trop grande dépense de rayons purs, on ne purifiait qu’une portion restreinte de nerfs (n’accordant alors à ces âmes humaines la béatitude continue que pour une courte durée, cf. chapitre I, [supra]), et on laissait simplement pourrir le reste au tombeau. Or, comme je l’ai dit, l’âme Flechsig avait introduit le principe du fractionnement des âmes essentiellement dans le but d’occuper la voûte céleste entière au moyen de parties d’âmes, de sorte que les rayons divins, au cas où ils viendraient à être entraînés par attraction, rencontrassent de tous côtés quelque obstacle. Le tableau que j’en ai présentement à l’esprit est presque impossible à décrire en mots ; c’était comme si l’intégralité de la voûte céleste avait été tendue de nerfs – certainement enlevés à mon propre corps – la circonscrivant tout entière, et que les rayons divins ne parvenaient pas à franchir, ou qui opposaient du moins un obstacle mécanique, semblable à ceux – remblais et fossés – par lesquels on a l’habitude de protéger les forteresses des assauts de l’adversaire. Dans le même ordre d’idées, l’âme Flechsig s’était scindée en un grand nombre de fractions d’âmes ; pendant tout un temps, il y en eut au moins quarante à soixante, parmi lesquelles beaucoup de très petites consistant probablement en un nerf unique ; deux fractions d’âmes plus grandes que les autres reçurent la dénomination l’une de « Flechsig supérieur », l’autre de « Flechsig moyen » ; la première se distinguait habituellement par une plus grande pureté passagère, en raison des rayons divins qu’elle s’appropriait, mais cette pureté n’était jamais de longue durée. De la même façon, il y eut plus tard quelque vingt à trente fractions de l’âme von W., et il y eut même une âme conjointe von W.-Flechsig, sur laquelle il se pourrait que j’aie à revenir plus tard.

En ce qui concerne le premier moteur qui conduisit à l’accession au ciel de l’âme von W. (aux côtés de l’âme Flechsig), j’en suis réduit à des suppositions, qui néanmoins pourraient approcher la vérité d’assez près. Toutes les âmes examinées (celles de Flechsig, etc.) trouvaient pour ainsi dire le ressort fondamental de leur existence dans la force d’attraction développée dans mon corps du fait de l’intense [112] surexcitation de mes nerfs ; je veux dire que j’étais pour elles le truchement par lequel elles pouvaient arriver à intercepter les rayons divins amenés à proximité sur la trajectoire de ma force d’attraction ; elles s’en paraient alors comme fait le paon de plumes étranges, obtenant par là puissance miraculeuse, etc. Il leur importait donc de pouvoir s’assurer de disposer de mon corps. Pendant tout le temps où j’avais été à la clinique de Leipzig, ce pouvoir discrétionnaire semblait avoir été exercé par l’âme Flechsig, grâce à ses collusions avec le professeur Flechsig qui était encore là en tant qu’homme (ou en tant qu’« image d’homme » – je ne puis me prononcer sur ce qu’il était réellement à l’époque). Cette influence disparut lorsque je partis à la clinique du docteur Pierson (la « cuisine du diable ») ; disposer réellement, matériellement, de mon corps, appartint désormais au personnel de cette clinique, notamment au gardien-chef de l’établissement. Ce fut, semble-t-il, l’occasion pour l’âme Flechsig de faire accéder au ciel, et peut-être même de faire élever à la béatitude, certains nerfs pris au corps du gardien-chef, – nerfs de von W., en réalité –, pour regagner, par le truchement de ces nerfs et du pouvoir qu’ils conservaient de déterminer les actes du gardien-chef, l’influence qu’elle avait perdue.

À l’origine, il ne s’agissait guère là que de trois filets nerveux von W. ; mais ces derniers, une fois parvenus à la conscience de leur existence céleste, et du même coup à l’exercice du pouvoir miraculeux, complétèrent bientôt leur effectif, en attirant à soi en plus grand nombre d’autres nerfs von W. (pris au tombeau, comme j’en formais alors l’hypothèse), réalisant ainsi une âme assez volumineuse. Il s’agissait là naturellement de nerfs impurs ; autrement dit, voilà comment il se fit qu’il y eut dès lors au ciel une seconde « âme examinée » emplie seulement du souci égoïste de sa propre conservation et de la soif concupiscente de déployer son pouvoir attentatoire à l’ordre de l’univers et contraire à la toute-puissance de Dieu — ; une seconde âme examinée qui détournait à son profit la force d’attraction que mes nerfs exerçaient sur les rayons divins. De façon générale [113post], cette seconde âme examinée reconnaissait le leadership de l’âme Flechsig qui, comme par le passé, restait si je puis dire le cerveau spirituel de toute la rébellion fomentée contre la toute-puissance de Dieu ; elle n’en témoignait pas moins, sous de nombreux rapports, d’une certaine liberté d’allures qui la distinguait des autres âmes formant la coterie Flechsig. Par exemple, elle s’était laissé convaincre de la nécessité du fractionnement d’âmes sur une grande échelle, mais en revint bientôt à faire à nouveau cavalier seul.

Pour moi, l’intervention de cette seconde « âme examinée » rendit ma situation considérablement plus épineuse ; car, en effet, cette âme se mit aussi à faire des miracles véritablement préjudiciables à mon corps, que je préciserai plus loin. D’un autre côté, il eut quelques moments de drôlerie, apportant de temps à autre dans ma vie si assombrie un trait de comique, si je puis m’exprimer ainsi. Qu’il se fût agi là véritablement des nerfs de von W., parvenus de la sorte à une façon de domination céleste, c’est ce qui ressort sans conteste pour moi de ce qu’à maintes reprises, j’ai pu m’entretenir avec l’âme von W. des souvenirs de sa vie passée, notamment de sa vie d’étudiant lorsqu’il appartenait à la corporation Misnia ; était évoqué jusqu’au garçon de café bien connu B., du cabaret Gofen d’Eutritzsch, près de Leipzig. Et il était tout à fait piquant de voir que, malgré les liens de réciprocité qui rapprochaient les deux âmes – celle de Flechsig et celle de von W. – contre la toute-puissance de Dieu, l’infatuation professorale du premier et la morgue aristocratique du second les écœuraient tour à tour l’un de l’autre. L’âme von W. ne rêvait qu’« ordre de la Maison von W. – et primogéniture », elle entendait les instaurer au ciel et elle aurait fondé sur eux sa « domination du monde » ; elle déchirait parfois à belles dents l’âme de l’antipathique professeur Flechsig, dont elle ne pouvait supporter les opinions national-libérales. Celle-ci, à son tour, tout imbue de sa soi-disant supériorité intellectuelle, se croyait en droit de considérer avec [114] un certain mépris l’âme von W. L’âme von W. affichait d’ailleurs délibérément des façons d’aristocrate, m’accordant par moment la plus grande estime, quand elle remarquait par exemple que je portais en mangeant ma fourchette à la bouche de la main gauche, témoignant un intérêt tout particulier pour une table d’hôtes bien dressée ; elle savait à l’occasion, plus que l’âme Flechsig, démontrer ses talents d’organisateur, en ce qu’elle était plus ménagère que cette dernière des rayons qu’elle avait capturés, exhibant donc plus souvent qu’elle un vêtement de rayons plus éclatant ; elle entretint dans le ciel pendant tout un temps un « magasin de rayons » régulier (je pourrais aujourd’hui encore indiquer dans quelle direction du ciel il était situé).

Je voudrais en ajouter un peu plus à propos des incursions dans le surnaturel que je fis lors de mon séjour à la clinique de Pierson. Il me venait, voltigeant par longues traînées palpitantes (le tableau est difficile à décrire, on pourrait peut-être comparer cela à des fils de la Vierge, non pas isolés les uns des autres mais formant une sorte de texture dense), ce que l’on désignait sous le nom de béatitude du clair de lune et qui passait pour figurer la béatitude féminine. Il y en avait de deux sortes, l’une plus atténuée, l’autre dans sa pleine vigueur ; peut-être en la première de ces formes fallait-il voir béatitude d’enfant. Certains communiqués, en rapport avec les visions de fin du monde évoquées dans les précédents chapitres, évaluaient l’ampleur d’une éventuelle résurrection qui alors pourrait intervenir au sein de la Création ; tantôt il était dit que cette résurrection ne s’étendrait que jusqu’aux poissons, tantôt qu’elle n’irait pas au-delà des mammifères inférieurs, etc. Je ne puis préciser davantage si, dans ces communiqués, tout n’était qu’expression de craintes pour l’avenir, ou si quelque motif réel était à leur fondement. En revanche, il me fallut admettre que sur un astre éloigné on tentait véritablement de créer un nouveau monde humain, « une nouvelle race d’hommes faite d’esprit Schreber », tel était le nom de cette humanité nouvelle (dénomination sarcastique assurément, que depuis j’ai entendu répéter à d’innombrables reprises), par conséquent vraisemblablement à partir de certains de [115] mes nerfs. Certes, la question reste obscure de savoir de quelle façon on avait pu lever la brèche de temps nécessaire à la réalisation de ce plan ; je pensais automatiquement à ce propos, et j’y pense toujours aujourd’hui, à certains développements contenus dans l’ouvrage de du Prel cité à la note 36 (et qui figurent dans l’appendice, si je me souviens bien) selon lesquels écart dans l’espace signifie également écart dans le temps. Ces « hommes nouveaux faits d’esprit Schreber » – d’une taille bien plus exiguë que celle de nos humains terrestres – étaient parvenus déjà, disait-on, à un état de culture assez remarquable ; ils élevaient un bétail de petite taille proportionnée à la leur ; moi-même, j’étais devenu pour eux une sorte de « saint national », objet d’une sorte de vénération divine, comme si ma posture corporelle (notamment dans l’« enclos » de la clinique Pierson) eût déjà pris certaine signification au regard des choses de leur foi. Celles de leurs âmes qui après la mort étaient élevées à la béatitude, atteignaient, paraît-il, à une force de rayonnement considérablement exaltée.

Je suis amené à penser qu’il devait y avoir quelque chose de vrai dans toute cette histoire ; car, à l’époque, j’abritais dans mon corps, sous les espèces d’une âme, plus précisément contenue dans mon bas-ventre55 », le « dieu » ou « apôtre » de ces petits hommes – il s’agissait probablement là de l’ensemble de tous les rayons qu’ils s’étaient acquis de par la béatitude. Ce petit « dieu » ou « apôtre » surpassait toutes les autres âmes, de façon surprenante à l’extrême, par son intelligence toute pratique des choses, ce qui dépeint un trait fondamental de mon propre caractère – je ne puis réprimer ici un éloge [116] personnel — ; de sorte que, d’une certaine façon, je reconnaissais en lui la chair de ma chair et le sang de mon sang. D’ailleurs, on flanqua ce petit « dieu » ou « apôtre » d’un antagoniste qui était sa contrefaçon – comme cela s’était produit dans bien des cas, par exemple pour ce qui est de l’âme de mon père en son temps, des âmes de jésuites, etc. – de façon à m’égarer ; je m’apercevais pourtant le plus souvent très vite de ces truquages, car en effet il n’était pas difficile, connaissant à fond la tournure d’esprit propre aux âmes, de distinguer l’authentique du falsifié. Il était également beaucoup question à ce moment-là d’une « loi de renouvellement des rayons », c’est-à-dire de ce principe fondamental – dont, à ce qu’il paraît, procédaient les « petits hommes faits d’esprit Schreber » – en vertu duquel de nouveaux rayons peuvent jaillir de la foi d’êtres humains défunts. Cette idée me paraît concorder jusqu’à un certain point avec ce qui a été avancé précédemment dans la note 6z du chapitre I, à propos de la formation des « vestibules du ciel ».

L’âme Flechsig gouvernait à cette époque deux « soleils » dont l’un était celui-là même d’où vient la lumière du jour. L’image que j’ai à l’esprit, de la manière dont l’âme-führer siégeait en quelque sorte derrière le soleil, est malaisée à transcrire en mots. Sans doute – allait-on également confier à l’âme von W. le leadership d’un soleil ; celle-ci cependant y marquait dans l’ensemble peu de goût.