IX. Transfert du Sonnenstein. – Modification dans le statu quo de mes échanges avec les rayons ; « système de notes », « arrimage aux terres »

[117] Un jour – ce devait être le 29 juillet 1894, je l’appris par la suite –, je fus transféré (après un séjour de huit à quinze jours en tout) de la clinique de Pierson, la « cuisine du diable », à l’asile provincial où je me trouve actuellement, le Sonnenstein, près de Pirna. Les raisons m’en sont inconnues ; ce transfert, je crus à l’époque pouvoir le mettre en rapport avec ceci que, pendant les derniers jours de mon séjour à la « cuisine du diable », l’influence de l’âme von W. en était venue à constituer une opposition tellement redoutable qu’on avait voulu en quelque façon la contrebalancer. Avant de partir, je pris un bain chaud – le seul de tout mon séjour à la clinique du docteur Pierson –, puis je montai dans la voiture (comme à l’arrivée) et me rendis, accompagné de l’« huissier de la cour d’appel », en gare de Coswig où, après avoir bu une tasse de café, je partis en chemin de fer pour Pirna via Dresde, sans changer de voiture de train.

Les formes humaines que j’aperçus pendant le voyage et à la gare de Dresde, je ne les comptai que comme « images d’hommes » dépêchées là par quelque miracle ; je ne leur prêtai aucune attention particulière, car j’étais plus que las déjà de cette accumulation de miracles. [118] Par leurs discours, les voix renforçaient mes convictions ; l’âme Flechsig, se servant d’une expression de son cru, parlait de Dresde que nous avions traversée comme de Dresde « la fossile56 ». Une voiture me conduisit de la gare de Pirna à l’asile, en empruntant une rue assez cahoteuse. Ce n’est que plus d’un an après que je me rendis compte qu’il s’agissait là de Pirna, et de ce que c’était au Sonnenstein que j’avais été conduit ; j’en pris conscience le jour où je vis aux murs du « Musée » (grand salon) de l’asile, où je n’avais que rarement eu l’occasion de me rendre, les portraits des anciens rois de Saxe. À l’époque de mon arrivée, les voix désignaient mon séjour sous le nom de « citadelle du diable ». Les chambres qui m’avaient été attribuées étaient celles mêmes que j’occupe encore actuellement, – le N° 28 au premier étage de l’aile donnant sur l’Elbe et la chambre à coucher attenante. Ce n’est que tout à fait transitoirement que j’ai pu parfois, à l’occasion de quelque réaménagement, occuper une chambre différente : en revanche, pendant environ deux ans, je suis allé dormir non pas dans la chambre à coucher qui m’était affectée en propre – j’en parlerai d’ailleurs plus loin – mais dans des cellules destinées aux déments, notamment dans celle de l’aile ronde au rez-de-chaussée, cellule qui porte le numéro 97. Contrastant avec la clinique du docteur Pierson, assez élégamment meublée, les chambres m’avaient frappé dès l’abord par leur aspect plutôt misérable. Il convient de noter, de surcroît, que, pendant près d’un an, je n’ai pu profiter de la vue assez dégagée qui s’offre aujourd’hui à [119] moi sur presque toute la vallée de l’Elbe. Des marronniers touffus, dont il ne reste plus aujourd’hui que les souches, bouchaient presque complètement la vue, de sorte que, même de ma fenêtre, il m’était refusé de voir ce qui se passait au-dehors.

Je peux diviser mon séjour au Sonnenstein en deux périodes : la première conservant encore le caractère de sérieux et de sacré, voire de terreur, qui marquait mon existence aux derniers temps de mon séjour à la clinique de Flechsig et aussi mon séjour à la clinique de Pierson ; la seconde période m’ayant ramené et toujours davantage dans les ornières du quotidien (pour ne pas dire du trivial). La première période a duré à peu près un an, la seconde dure encore, – très récemment toutefois, la part du trivial s’est, sous maint rapport, tempérée. Pendant la première période, les miracles étaient encore d’une nature redoutable et menaçante quant à leurs effets physiques et sur mon esprit, de sorte que des années après j’étais toujours empli des appréhensions les plus graves pour mon existence, pour ma virilité, et finalement je me mis à craindre pour ma raison elle-même ; au cours de la seconde période, les miracles ont pris – certes par transitions très progressives, et non sans quelques retours – un caractère de plus en plus anodin, pour ne pas dire niais ou puéril, bien que parfois, comme par le passé, passablement importun.

Pendant la première période, je vécus dans l’idée constante de ne pas avoir affaire à des humains véritables mais à des « images d’hommes57 ». Aujourd’hui encore, il m’est impossible de voir là méprise de ma part ; après tout ce que j’ai passé à cette époque, avec tout ce qu’encore aujourd’hui je traverse, je préfère laisser ouverte la question de savoir si j’étais oui ou non dans le vrai – en d’autres termes, c’est seulement à la faveur d’une modification qui est intervenue peu à peu dans le caractère des « malices », comme on les appelle, que celles-ci en sont arrivées au stade actuel où, considérées [120] de l’extérieur, elles ne produisent plus du tout l’impression qu’il y ait eu quelque chose de changé parmi les humains. Pour rendre un peu plus accessibles ces idées assez difficiles à saisir, et qui même pour moi ne sont pas encore pleinement limpides, il me faut d’abord décrire ce que furent les conditions de ma première année à l’asile. Le jour même de mon arrivée, à l’occasion d’un examen médical qu’on me fit passer dans la salle de bains (au rez-de-chaussée), et au cours duquel on fit usage notamment du stéthoscope, je rencontrais pour la première fois les médecins de la clinique : le docteur Weber, conseiller médical privé et directeur de l’asile, et le docteur R., médecin assistant – je ne connus d’abord que leurs personnes, sans encore connaître leurs noms ; ce n’est que plusieurs années plus tard qu’il me fut donné de les connaître par leurs noms. J’ai depuis lors reçu journellement la visite de ces Messieurs. En dehors d’eux, on pouvait voir l’infirmier en chef R., mais seulement par instants, et quelques autres infirmiers (M. Th.), ainsi que Sch. qui, depuis, est parti. On avait confié ma surveillance particulière à l’infirmier M.

À l’époque, il ne semblait pas y avoir d’autres patients dans l’établissement ; tout au moins, je n’en percevais pas trace dans le corridor sur lequel donnait ma chambre ainsi que neuf autres ; ce n’est qu’après un certain temps que je pus noter parfois la présence d’un malade qui portait le titre de comte I…… sky, et également celle d’un autre patient, B., conseiller à la cour, dont je m’avisais de l’existence surtout parce que de temps en temps il jouait du violon. Pendant les premiers mois, au cours des promenades quotidiennes que j’effectuais dans le jardin, en compagnie de deux ou trois infirmiers (ceux dont j’ai parlé plus haut), j’étais toujours seul ; à cette époque, pas la moindre trace de tous ces patients, au nombre de quatre-vingts à cent, que j’aperçois couramment aujourd’hui au jardin lorsque je m’y rends. « Chenapans », voilà comment les voix appelaient les infirmiers (cf. ci-dessus note 39a') ; que ceux-ci aient eu tous les caractères des « images d’hommes » (et par conséquent, en fait, caractère d’âmes), c’est ce que je suis obligé de penser, car ils avaient branché sur moi un raccordement nerveux par la voie duquel je les entendais souvent se servir d’expressions appartenant à la langue fondamentale ; et surtout l’infirmier Sch. : alors que sa personne se tenait en réalité [121] ailleurs, dans une autre pièce, il poussait dans la langue fondamentale des exclamations exprimant l’émerveillement : « Mille tonnerres » et « Mille tonnerres et grêles » (ceci dans le parler de nerfs et non pas à voix haute). M. et Sch. déchargeaient parfois aussi, « pour faire place nette », une partie de leurs flancs dans mon corps, sous forme d’un paquet infect ; à plusieurs reprises, M. s’installa dans mon bras au titre de « grand nerf » (sorte de masse gélatineuse, de la taille d’une cerise environ), moyennant quoi il partageait dans une certaine mesure mes pensées et mes impressions sensorielles. Les « chenapans », en leur qualité d’âmes, étaient également réputés posséder le pouvoir d’accomplir [des] miracles, et on invoqua à l’origine de certains incidents singuliers certains « miracles de chenapans ».

De ma femme, je ne reçus au Sonnenstein que des visites épisodiques, certainement espacées de plusieurs mois. Lorsque, lors d’une de ses visites, je la vis pour la première fois pénétrer dans ma chambre, je demeurai comme pétrifié ; il y avait en effet bien longtemps que je ne la croyais plus de ce monde. J’avais, en l’occurrence – pour elle comme pour bien d’autres personnes –, des points de repère objectifs tout à fait précis, en sorte qu’encore aujourd’hui, sous certains rapports, la réapparition de ma femme demeure une énigme non résolue. J’avais abrité à plusieurs reprises dans mon corps des nerfs appartenant à ma femme – la clarté de mon souvenir ne laisse, là non plus, aucune place au doute, quant à la réalité objective de la chose – ou bien encore j’avais senti ces nerfs venir de l’extérieur et approcher mon corps. Ces fractions d’âme étaient tout entières emplies de l’amour diligent dont, de tout temps, ma femme a témoigné à mon égard ; elles étaient les seules à faire connaître par le « laissez-moi58 » [122post], tournure propre à la langue fondamentale, leur renoncement délibéré à toute espèce d’autonomie et leur volonté de trouver dans mon corps l’achèvement de leur existence.

Lors des visites que ma femme me faisait au Sonnenstein, longtemps j’ai cru qu’elle avait été « bâclée à la six-quatre-deux » chaque fois de nouveau, pour la circonstance seulement, et que chaque fois par conséquent elle se dissoudrait dès qu’elle atteindrait les escaliers où dès sa sortie de l’asile ; il était dit qu’après chaque visite, ses nerfs faisaient à nouveau l’objet d’un « encapsulement ». Lors de l’une de ses visites – c’était à l’occasion de mon anniversaire, en 1894 –, ma femme m’apporta un poème, que je tiens à citer ici textuellement pour la profonde impression qu’il fit sur moi. Le voici :

Avant que la vraie paix te prenne

la calme paix de Dieu

la paix qu’aucune vie ne donne,

aucun plaisir en ce bas-monde,

il faudra lors que le bras de Dieu

t’ouvre une plaie

et que tu clames : « Aies Dieu pitié,

aies pitié pour mes jours. »

Il faudra lors qu’un cri

s’arrache de ton âme

et que la nuit se fasse en toi

comme avant le jour des choses.

Il faudra lors que toute et lourde

la douleur te terrasse.

Que plus aucune larme

ne vienne en ton âme.

Que quand auront cessé tes pleurs

et épuisé, si épuisé,

un hôte fidèle vienne vers toi,

la calme paix de Dieu.

Si ce poème, dont je ne connais pas l’auteur, fit sur moi une impression si étrange, c’est pour la raison que l’expression qui s’y répète : « paix de Dieu » est celle-là même par laquelle la langue fondamentale [123] désigne le sommeil engendré par les rayons, expression que j’avais déjà entendue d’innombrables fois auparavant et que j’entendis également à d’innombrables reprises par la suite. Il m’était difficile de penser à une coïncidence.

Au cours des premières semaines de mon séjour au Sonnenstein (début juillet 1894), certains changements intervinrent dans le commerce avec les rayons où mes nerfs se trouvaient impliqués déjà depuis longtemps, et dans l’état de choses qui en résultait dans le ciel ; modifications qui paraissent avoir eu une signification décisive pour toute la période de temps qui s’est écoulée depuis. Encore une fois, il est singulièrement difficile de transcrire en mots ce qu’il en fut de ces modifications, car en effet il s’agit là de choses pour lesquelles on ne peut faire appel à aucune analogie prise à l’expérience humaine ; il s’agit de choses que je n’ai pu moi-même percevoir que de l’œil de mon esprit59 pour une part, tandis que pour le reste elles n’ont pu venir à ma connaissance que par leurs effets, de sorte que la représentation que j’ai pu m’en faire ne recouvre probablement qu’approximativement la pleine vérité. Il a déjà été dit dans le chapitre précédent que le nombre des âmes et des parties d’âmes « examinées » présentes au ciel s’était remarquablement accru, [124] notamment par voie de fractionnement. Parmi ces âmes se signalait encore, comme par le passé, celle de Flechsig, qui avait conservé pour un temps à un degré assez élevé son intelligence humaine, en raison de la taille notable des deux formes majeures qu’elle s’était donnée (« Flechsig supérieur » et « Flechsig moyen ») ; alors que par la suite, avec les années, cette intelligence alla de déperdition en déperdition, de sorte qu’aujourd’hui et depuis déjà un moment, c’est à peine s’il reste d’elle quelque vestige chétif de conscience d’identité. Pour ma part, j’avais toujours en tête d’attirer à moi ces âmes et parties d’âmes, dans le dessein de provoquer leur anéantissement définitif ; je partais en effet de l’idée tout à fait rigoureuse que l’élimination de la totalité des « âmes examinées » ou impures, qui se donnaient pour instances intermédiaires et qui s’interposaient entre moi et la toute-puissance de Dieu, permettrait qu’une solution du conflit conforme à l’ordre de l’univers émergeât automatiquement soit de ma guérison obtenue par les voies d’un sommeil totalement réparateur pour mes nerfs, soit alors – et je crus plus tard devoir en envisager la perspective – d’une éviration réglée sur l’ordre de l’univers, dans le but de créer des êtres humains nouveaux. Les âmes « examinées », elles, étaient emplies de l’unique passion contraire de se maintenir en rang céleste, avec le pouvoir miraculeux qu’elles s’étaient arrogées ; après chaque approche elles ne cherchaient qu’à se dégager à nouveau, cependant que, les relayant continuellement, d’autres âmes ou parties d’âmes étaient à leur tour poussées à l’avant.

Quand, donc, une nuit – la quatrième ou la cinquième sans doute après mon arrivée au Sonnenstein –, je réussis – par un effort mental démesuré d’ailleurs – à tirer passagèrement à bas vers moi toutes les âmes impures (« examinées »), en sorte qu’il eût suffi d’une « couverture de rayons » assez radicale pour qu’il en résultât un sommeil réparateur pour mes nerfs, qui eût entraîné ma guérison et l’anéantissement des âmes impures (on ne put hélas s’y résoudre pour les raisons qui ont déjà été signalées), l’âme Flechsig prit des [125] dispositions toutes spéciales pour que fût exclue à jamais la possibilité que se représentât pareille menace pour son existence et pour celle des autres âmes impures. Elle inaugura en toute hâte l’expédient des moyens mécaniques de fixation, technique dont je n’ai pu me faire, par la force des choses, qu’une idée approximative. La fixation mécanique a initialement été flottante ; et elle était désignée par : « arrimage aux rayons », où le mot de « rayons » me paraît avoir été utilisé dans une acception spéciale qui ne m’est pas encore tout à fait claire. Je puis seulement décrire l’image que je vis par l’œil de mon esprit. Les âmes pendaient donc à des sortes de faisceaux de verges (comparables aux faisceaux des licteurs romains), mais de telle sorte que les verges s’écartassent les unes des autres vers le bas, formant un cône, cependant que les nerfs des âmes étaient entrelacés autour des becs supérieurs. Lorsque cette forme volante de fixation ne parut plus pouvoir assurer une protection suffisante contre la menace d’anéantissement pouvant résulter de la force d’attraction, on fit choix d’une technique plus sûre, qui reçut l’appellation d’« arrimage aux terres ». Comme l’expression l’indique, il se fit donc un arrimage à certains corps célestes éloignés, de sorte que depuis lors toute éventualité fut exclue de disparaître totalement dans mon corps en vertu de la force d’attraction – bien plus, par la fixation mécanique ainsi établie, on était assuré de pouvoir se dégager. Lorsque le « Flechsig moyen » utilisa pour la première fois cette technique nouvelle de fixation, on fit bientôt valoir dans les Royaumes divins que de telles pratiques, attentatoires à l’ordre de l’univers, ne pouvaient être tolérées. Dès lors le « Flechsig moyen » se vit intimer l’ordre de se délier. Cependant, lorsque ultérieurement il répéta sa tentative, on n’avait déjà plus l’énergie nécessaire pour intervenir à nouveau ; on laissa procéder à l’arrimage – ce à quoi participèrent non seulement toutes les autres parties de l’âme Flechsig mais également les âmes qui faisaient partie de sa suite, et l’âme von X. tout [126] particulièrement, et finalement la toute-puissance de Dieu elle-même. C’est ainsi que « l’arrimage aux terres » devint une institution permanente, qui subsiste encore aujourd’hui, et qui a conduit à l’adoption, entre autres conséquences du « système de prise de notes » – système qu’il convient à présent de décrire. Je ne me cache pas – étant donné les distances monstrueuses qui sont là impliquées – qu’il est inconcevable pour d’autres que moi de devoir se figurer mon corps comme lié à d’autres corps célestes par des nerfs tendus depuis la terre. La réalité objective de cet état de fait est pour moi hors de doute, après l’expérience que j’en ai vécue pendant six ans.

Quant au « système de prise de notes », c’est une réalité de fait qui sera également extrêmement difficile à faire saisir à d’autres. Chaque jour m’apporte les preuves les plus accablantes de sa véracité, et pourtant ce système appartient à vrai dire, même pour moi, au domaine de l’inconcevable : en effet lorsqu’on est un tant soit peu au fait de la nature humaine, on se rend compte immédiatement que les buts que l’on se propose là sont a priori hors d’atteinte. Il s’agit là apparemment de renseignements rassemblés pour parer à un embarras éventuel ; il m’est difficile de distinguer si cela procède d’un désir de truquage (contraire à l’ordre de l’univers), ou s’il s’agit d’une démarche aberrante de la pensée.

On tient à jour des livres ou autres écritures, dans lesquels depuis des années déjà sont consignées toutes mes pensées, mes façons de parler, dans lesquels sont recensés tous mes objets usuels, toutes les choses qui se trouvent ordinairement en ma possession ou autour de moi, ainsi que toutes mes relations, etc. Je ne peux même pas dire avec certitude qui prend ces notes. Dans l’impossibilité où je suis de me représenter la toute-puissance de Dieu comme dépourvue de toute intelligence, je suis amené à supposer que cet enregistrement est assuré par des êtres siégeant sur des corps célestes éloignés, auxquels, [127] à l’instar des « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux », certes il a été donné une apparence humaine, mais qui pour leur part sont totalement déshabités par l’esprit ; les rayons qui passent par là leur forcent pour ainsi dire la plume dans la main, pour cet office de prise de notes qu’ils assurent tout mécaniquement, en sorte que d’autres rayons arrivant ultérieurement puissent à leur tour consulter ce qui a été pris en note.

Pour faire comprendre le but de tout le dispositif, je dois reprendre les choses d’un peu loin. Toutes les atteintes qui, au cours des ans, ont été portées à ma vie, à mon intégrité corporelle, à ma virilité et à ma raison, se sont toujours fondées sur cette idée unique qui est de se soustraire autant que possible au pouvoir d’attraction de mes nerfs surexcités, pouvoir qui surpasse de loin tout ce qui a jamais pu exister. On avait tout d’abord envisagé à cette fin mon éviration, apparemment dans le sens de la tendance intrinsèque à l’ordre de l’univers (selon le chapitre IV, [supra]). Pourtant, on ne visait pas là une éviration ayant pour fin dernière et conforme à l’ordre de l’univers le renouveau de l’humanité, on méditait seulement de m’infliger un outrage de plus, en imaginant, étrangement, ou peut-être en essayant simplement de se faire accroire, qu’un corps une fois éviré perdait son pouvoir d’attraction sur les rayons. Et, jour après jour, des années encore après mon arrivée au Sonnenstein, l’idée de l’éviration revenait hanter, si je puis m’exprimer ainsi, l’esprit des âmes. Des « parties d’âme Flechsig demeurées à distance, et qui pour cette raison n’avaient pas souvent eu l’occasion de rester bien longtemps en contact avec mes nerfs, avaient accoutumé d’éclater, étonnées, en ces termes : « Il n’est donc pas encore éviré ? » Il n’était pas rare que des rayons divins, faisant allusion à mon éviration prétendument imminente, crussent pouvoir ironiser d’un « Miss Schreber » ; une autre formule en honneur à l’époque et que l’on répétait jusqu’à satiété résonnait à peu près comme : « Vous devez notamment passer pour vous livrer à un libertinage voluptueux60 », etc. Longtemps j’ai ressenti moi-même le risque d’éviration comme celui d’une ignominie menaçante, aussi longtemps qu’il a pu être question notamment d’un abus sexuel de mon corps qui serait le fait d’autres hommes.

Les nerfs féminins ou nerfs de la volupté qui avaient déjà pénétré en masse dans mon corps, n’ont pu pendant plus d’un an parvenir à exercer la moindre influence sur mon comportement ou sur mon caractère. Je réprimais leur excitation en protestant de mon sentiment de l’honneur viril et de la sainteté des représentations qui me dominaient [129post] presque exclusivement ; oui, je ne me rendais compte réellement de la présence des nerfs féminins que lorsqu’à certaines occasions, les rayons les mettaient artificiellement en branle, de façon à les porter à un échauffement qui traduisait la crainte, ce qui avait pour but de me « faire passer » pour une personne transie de pusillanimité féminine. Ma volonté ne pouvait s’opposer, d’autre part, à ce qu’une fois couché dans mon lit, s’emparât de mon corps une sensation de volupté, qui en tant que prétendue « volupté d’âme » – telle est l’expression employée par les âmes elles-mêmes : il faut y entendre une volupté où les âmes trouvent leur suffisance, mais qui, ne comportant aucune stimulation sexuelle proprement dite, ne peut être ressentie par les humains que comme une sensation générale de bien-être corporel – exerçait sur les rayons un pouvoir accru d’attraction (se reporter ci-dessus chap. VII, [supra] vers la fin).

Tandis qu’avec le temps tous ces phénomènes devenaient de plus en plus manifestes, Dieu avait bien dû se rendre à l’évidence : l’éviration serait nulle et non avenue comme moyen de me « laisser en plan », comme moyen de s’affranchir à l’avenir du pouvoir d’attraction de mes nerfs. On se régla par conséquent désormais sur l’idée de principe de me « maintenir du côté viril », non pas dans le but de me rendre la santé, mais – tout perfidement encore, en vérité – pour essayer de me détruire l’entendement ou de me faire sombrer dans la démenceb'. Encore ne prenait-on pas garde que les nerfs d’un dément, même parvenus à un degré intense d’excitation pathologique, pourraient garder leur pouvoir d’attraction dans la mesure où évidemment ils resteraient capable de sensations de douleur, de volupté, de faim, de froid, etc. On accumula alors sans relâche, jour après jour, heure après heure, sur mon corps, du poison de cadavre et autres matières putrides que véhiculaient les rayons, dans l’idée de m’écraser enfin et de pouvoir surtout me faire perdre l’esprit. Quels furent les ravages perpétrés parfois sur mon corps de la façon la plus menaçante, cela fera l’objet d’un prochain chapitre où je les énumérerai.

J’ai de bonnes raisons d’admettre que le poison de cadavre ou [130] les matières putrides étaient tirés de ces astres mêmes auxquels on s’était arrimé, soit que sur ces corps célestes les rayons eussent été pour ainsi dire enveloppés de ces matières, soit qu’ils les eussent aspirées au passage. On avait fait revêtir à certains de ces rayons l’apparence d’oiseaux miraculeux, sur lesquels j’apporterai plus tard des précisions. Avec cela, il se fit que les âmes examinées qui se trouvaient encore au ciel, avec certains restes des anciens « vestibules du ciel » qu’on avait mis en réserve pour en quelque sorte pouvoir se retrancher derrière eux, en vinrent à être déshabitées, le temps aidant, de toute intelligence, en sorte qu’elles n’eurent plus aucune idée en propre. Or, il paraît être de la nature des rayons de devoir se mettre à parler dès qu’ils sont induits en vibrations ; la formule qui exprime cette règle : « N’oubliez pas que la nature des rayons est qu’ils doivent parler » a très tôt été serinée, en effet, à l’intérieur de mes nerfs, et ceci un nombre incalculable de fois. Dans cette carence d’idées à soi à laquelle depuis des années déjà l’on se trouve réduit, on ne trouve effectivement rien d’autre à articuler pour l’essentiel que de parler des miracles mêmes que l’on fait, imputant faussement à mes nerfs les pensées d’appréhension qu’ils sont censés y faire naître (par exemple, « Si seulement mes doigts n’étaient pas paralysés » ou « Si seulement ma rotule n’était pas saisie ») ou encore maudissant sans relâche l’occupation que je vais précisément entreprendre (par exemple « Si seulement ce maudit piano pouvait cesser de jouer », dès que je me mets au piano ; ou même « Si seulement ce maudit curage d’ongles cessait », aussitôt que je me mets à me nettoyer les ongles). On a même l’insolence sans bornes – je ne puis qualifier cela autrement – de m’inciter à exprimer à voix haute ce délire fabriqué de toutes pièces, comme s’il procédait en quelque sorte de ma pensée à moi ; en sorte qu’à l’exclamation « Si seulement ce damné piano pouvait se taire », jointe à la formule interrogative : « Pourquoi ne le dites-vous pas (tout haut) ? » réponde cette chute, truquée elle aussi : « Sans doute parce que je suis idiot », ou « Parce que j’ai peur de [131] Monsieur M. » (se reporter au chap. V, note supra, [supra]). Naturellement il y a des répits tout de même, pendant lesquels ne se manifeste aucun miracle dirigé contre ma personne, et où les rayons qui ont la faculté de lire dans mes pensées ne peuvent y repérer aucune « pensée de décision » précise de me livrer à telle ou telle occupation ; répits, en d’autres termes, pendant lesquels je peux me laisser aller à ne penser à rien ; ainsi par exemple la nuit lorsque je veux dormir, ou dans la journée lorsque je me repose un moment, ou lorsque je me promène au jardin sans penser à rien, etc. C’est justement à combler ces temps morts (c’est-à-dire pour que les rayons aient quelque chose à articuler, même pendant ces pauses) que sert le matériel de prise de notes, qui consiste par conséquent en mes propres pensées passées, auxquelles on a fait quelques adjonctions de formules qui ne me sont en rien personnelles, plus ou moins dépourvues de sens et en partie injurieuses, d’insultes vulgaires, etc. Je joindrai peut-être en annexe au présent ouvrage une anthologie de ces formules pour donner au lecteur tout au moins une vague idée des insanités que mes nerfs ont dû supporter pendant tant d’années.

Les formules blessantes et les gros mots ont pour but tout spécial de me pousser à parler à voix haute, et par là de rendre le sommeil impossible aux heures qui y sont favorables – cette tactique de barrage du sommeil, tout comme celle qui consiste à empêcher la volupté d’âme, atteint à un art consommé, tout en restant totalement obscure sur l’essentiel des buts qu’elle poursuit. Le système de prise de notes a pu permettre, en dehors de cela, d’échafauder un stratagème qui relève, lui aussi, d’une méconnaissance profonde des modes de la pensée humaine. On avait cru pouvoir épuiser avec le système de prise de notes mon potentiel de pensées – un moment arriverait, croyait-on, où je ne pourrais plus produire une seule pensée nouvelle ; vision des choses évidemment complètement absurde, tant il est vrai que la pensée humaine jamais ne s’épuise ; sans arrêt sont suscitées de nouvelles pensées qu’apporte la simple lecture d’un livre, d’un [132] journal. Le stratagème, donc, était le suivant ; dès que se manifestait en moi une pensée que j’avais déjà eue avant – pensée qui par conséquent avait déjà fait l’objet de notes prises (et un tel retour n’était-il pas inévitable pour nombre de pensées ? ainsi de la pensée « maintenant je vais me laver », quand c’était le matin, ou « voilà un beau passage », quand on jouait du piano) – dès qu’on décelait donc en germe ce genre de pensées, les rayons susceptibles d’être attirés à proximité de ma personne étaient munis, en guise de viatique, d’un « nous avons déjà » (prononcé « zavons déjà »), sous-entendu : « noté cela », formule qui les immunisait, en quelque façon difficile à élucider, contre la force d’attraction de la pensée en question.

Il me faut renoncer à expliciter plus clairement le système de prise de notes et ses tenants et aboutissants ; il m’est impossible d’en apporter l’élucidation exhaustive à qui n’aurait pas vécu l’expérience en ses nerfs mêmes. Je puis seulement assurer que le système de prise de notes, et spécialement l’intervention du « zavons déjà » lorsque reviennent des pensées anciennes, sont devenus la torture majeure dont mon esprit a eu à souffrir cruellement pendant des années, et à laquelle je n’ai pu quelque peu m’habituer que très lentement ; les épreuves d’endurance qui m’ont été infligées – dans les conditions qui, de surcroît, étaient celles de mon existence (internement, etc.), jamais aucun homme n’en a traversées de pareilles61.

[133] Le récit qu’on vient de lire anticipe quelque peu sur la suite naturelle des événements, je dois le préciser pour terminer. Des raisons d’ordre dans l’exposition l’exigeaient ; en réalité, toute une part de ces développements se rattache à une époque plus récente ; pour ce [134] qui est par exemple de jouer du piano, il n’en a été question pour moi qu’un an environ après mon entrée au Sonnenstein.