X. Vicissitudes personnelles au Sonnenstein. – Des « perturbations » comme phénomènes inséparables de mon mode d’échange avec les rayons. – « Façonnage de l’humeur »

[135] Au cours des premières semaines de mon séjour au Sonnenstein (en juillet ou en août 1894), il se produisit, j’en ai la conviction, de très importantes transformations dans le soleil. Je m’en tiendrai à nouveau, comme je l’ai déjà fait à l’occasion de commentaires sur des états de choses surnaturels, à une pure et simple communication des impressions que j’ai ressenties, ne pouvant hasarder tout au plus que des conjectures sur la question de savoir si ces choses avaient ou non caractère de faits objectifs. J’ai le souvenir qu’à cette époque rayonna pendant une période relativement longue un soleil plus petit d’apparence, qui n’était autre que celui qui avait d’abord été, comme il a déjà été dit à la fin du chapitre VIII, [supra] mené par l’âme Flechsig, et qui par la suite était passé sous le commandement d’une âme dont j’avais identifié les nerfs comme étant ceux du directeur de cet asile-ci, le docteur Weber, conseiller privé. Tout en écrivant ces lignes, je suis bien conscient de ce qu’il sera impossible à d’autres êtres humains de voir là autre chose que l’expression de l’insanité la plus criante, puisqu’en effet le conseiller Weber est toujours du monde des vivants pour autant que chaque jour on puisse avoir l’occasion de s’en persuader. Mais aussi bien, les impressions que j’ai ressenties ont pour moi un tel caractère de certitude que je ne peux écarter ici une hypothèse dont le bien-fondé éventuel ne pourrait être démontré que par le recours à l’ordre, inconcevable humainement, du surnaturel. – Le conseiller Weber n’aurait-il pu quitter une première fois le monde [136] des vivants, accédant alors à la béatitude – ensuite de quoi il serait revenu parmi les hommes62 ? Après qu’il eut épuisé son énergie de rayonnement, le soleil plus petit fut remplacé probablement par un autre soleil. J’en avais reçu pendant plusieurs jours et plusieurs nuits les impressions les plus merveilleuses et les plus grandioses ; à mon avis, c’est à cette date, j’en ai déjà parlé note 12, chapitre I, [supra], que les Royaumes divins antérieurs disparurent et que les Royaumes divins postérieurs firent leur apparition.

Je crois pouvoir dire que ce fut alors, et alors seulement, que je pus voir la toute-puissance de Dieu dans toute sa pureté. Dans la nuit – et pour autant que je m’en souvienne – une unique nuit, le Dieu inférieur (Ariman) apparut. L’image glorieuse de ses rayons devint visible à l’œil de mon esprit (voyez note 59, [supra]), alors que j’étais au lit, non pas endormi mais bien réveillé, c’est-à-dire qu’elle vint se refléter sur mon système nerveux interne. Aussitôt, dans le même temps, je perçus qu’il parlait ; mais ce n’était pas ce chuchotement léger qui depuis lors sans exception n’a pas cessé de caractériser le bavardage des voix : sa parole retentissait devant les fenêtres de ma chambre à coucher en une puissante voix de basse. L’impression fut violente ; quelqu’un qui n’aurait pas été, comme je le suis, endurci déjà contre les impressions miraculeuses les plus effrayantes, en aurait été secoué jusqu’à la moelle. Ce qui était dit ne résonnait pas du tout sur un mode amical. Tout paraissait calculé pour m’inspirer crainte et tremblement, et je pouvais souvent entendre proférer le mot de « carogne », expression courante dans la langue fondamentale lorsqu’il s’agit de faire sentir la puissance et la colère divines à quelqu’un que Dieu veut anéantir. Mais toutes les paroles étaient authentiques ; aucune phrase apprise par cœur, comme ce fut le cas plus tard ; seulement l’expression immédiate de sentiments véritables. C’est [137] pourquoi essentiellement l’impression que j’en reçus ne fut pas la crainte mais l’admiration devant le grandiose et le sublime ; et c’est pourquoi malgré les insultes contenues dans les mots, l’effet produit sur mes nerfs fut bienfaisant, en sorte que lorsque bientôt les âmes examinées qui s’étaient tenues à l’écart effrayées osèrent s’avancer à nouveau, je ne pus m’empêcher d’exprimer à plusieurs reprises mes sentiments par les mots « O combien pure » à l’adresse de la gloire des rayons divins, – et « O combien triviales » à l’adresse des âmes examinées. De surcroît, les rayons divins lisaient mes pensées non point en les falsifiant, comme cela a été le cas depuis lors sans exception, mais correctement, et ils les transposèrent d’eux-mêmes en expressions parlées, dans le mètre63 qui correspond aux vibrations naturelles des nerfs humains ; de sorte qu’en dépit de toutes manifestations secondaires effrayantes, je retirai de l’ensemble une impression reposante et tombai enfin dans le sommeil.

Le jour suivant et pendant encore un ou deux jours (en pleine lumière diurne, au cours de mes stations dans le jardin), je pus voir [138] le Dieu supérieur (Ormuzd), cette fois non pas de l’œil de mon esprit mais bien de mes yeux d’être charnel. C’était le soleil, non pas le soleil en son apparence ordinaire connue de tous les hommes, mais entouré d’une mer de rayons argentée qui, ainsi que je l’ai signalé dans la note 17, chapitre I, [il s’agit du chapitre II], occupait de la sixième à la huitième partie du ciel. Ce ne sont naturellement pas les chiffres eux-mêmes qui comptent ici ; pour me garder de tout danger d’exagération, je veux bien admettre que, d’après mes souvenirs, il aurait pu tout aussi bien s’agir de la dixième ou de la douzième partie du ciel seulement. En tout cas, le spectacle était d’une magnificence et d’une majesté tellement triomphantes que je n’osais le contempler continûment et que je cherchais essentiellement à détourner mes yeux du prodige. Une des nombreuses choses qui me demeurent opaques, c’est qu’en dehors de moi, à cette époque, d’autres êtres humains devaient bien exister, et que l’infirmier M. qui était là, seul semblait-il, en ma compagnie, resta totalement insensible devant ce prodige. De l’indifférence de M., en fait, je ne m’étonnais pas ; en effet je le tenais pour « image d’homme » jouissant seulement d’une existence d’ordre onirique, et par conséquent ne pouvant avoir aucune intelligence de toutes les expériences qui suscitent le plus haut intérêt chez un être humain pensant. Mais comment pourrais-je arriver à admettre qu’une empreinte aussi phénoménale ait passé sans laisser de trace non seulement en lui (si tant est que je doive le considérer comme un être humain véritable) mais en des milliers d’êtres humains qui, en dehors de moi-même, auraient dû avoir, et de bien d’autres lieux, la même vision – c’est là ce qu’il m’est impossible de dire. Bien évidemment, il se trouvera des gens pour qualifier ce à quoi ma personne aurait succombé du terme standard d’« hallucination ». Étant donné la clarté de mes souvenirs, cela est totalement exclu, subjectivement parlant, d’autant que le phénomène se répéta plusieurs jours de suite, et que chaque jour il persistait plusieurs heures durant, et je ne crois pas davantage être abusé par ma mémoire lorsque je précise que ce soleil glorieux [139] m’a également parlé, comme il en a toujours été du soleil par le passé et jusqu’à aujourd’hui, sans interruption.

Quelques jours après, les prodiges miraculeux que j’ai évoqués ci-dessus s’étaient évanouis ; le soleil avait repris la forme que depuis il a toujours gardée64 sans autre rupture ; le bruissement des voix redevint lui aussi intégralement chuchotement léger. Le fondement de ce revirement, je crois pouvoir le trouver en ceci : à ce moment précis, la toute-puissance de Dieu, à l’exemple de l’âme Flechsig, s’était laissé séduire par l’« arrimage aux terres ». Si l’afflux de rayons divins s’était poursuivi sans entraves comme cela s’était produit pendant les journées dont je viens de parler, et pendant les nuits qui y succédèrent, ma guérison aurait pu, j’en ai la conviction, intervenir très rapidement, et également l’éviration concomitante à la fécondation. Or, on ne souhaitait ni l’une ni l’autre chose, et l’on partait toujours de l’idée fallacieuse qu’il serait à tout moment possible de se dégager promptement de la force d’attraction de mes nerfs par la voie du « laisser en plan » ; ainsi avait-on trouvé avec l’arrimage un stratagème pour inhiber précisément l’afflux de rayons. On verra par ce qui va suivre combien éphémères furent les succès auxquels aboutit cette politique65.

[140] L’existence, pendant la période dont je parle ici – les premiers mois de mon séjour au Sonnenstein –, était uniforme au-delà de toute expression. En dehors des promenades que je faisais tous les jours avant et après le déjeuner, le plus souvent je restais toute la journée immobile sur une chaise, devant ma table ; je n’allais même [141] pas à la fenêtre, d’où d’ailleurs je n’aurais pu voir que des arbres verts (voyez ci-dessus) ; au jardin même, je demeurais de préférence toujours assis à la même place et seuls les infirmiers me forçaient de temps à autre – en fait contre ma volonté – à circuler quelque peu. En vérité, au cas où j’aurais trouvé du goût à une activité quelconque, les moyens matériels m’en auraient complètement fait défaut ; à ce moment-là, tout était tenu fermé dans les deux chambres que j’occupais, et les clés avaient été retirées, en sorte que je n’avais plus accès qu’à un seul tiroir de ma commode avec quelques brosses et autres choses du genre. Je n’avais rien en ma possession pour écrire ; tous mes objets usuels (vêtements, montre, porte-monnaie, ciseaux, etc.) avaient été confisqués, il n’y avait dans ma chambre que quelque quatre ou cinq livres que j’aurais certainement pu lire, n’était que je n’avais aucun espèce de penchant pour la lecture. Du reste, la raison essentielle de mon immobilité ne résidait nullement dans la carence d’objets propres à favoriser une occupation quelle qu’elle soit, mais bien plutôt en ce que, en même temps, je considérais la passivité absolue en quelque sorte comme une obligation religieuse.

Cette idée ne m’était pas venue d’elle-même, elle avait été proférée en moi par les voix qui me parlent, et en vérité elle fut maintenue en moi assez longtemps pour qu’’à la fin j’en vinsse à reconnaître l’inutilité de cette conduite. Les rayons exigeaient de moi une immobilité totale (« pas le moindre mouvement », telle était la consigne maintes fois ressassée) : cette exigence doit encore être mise en rapport avec le fait que Dieu ne connaissait pas de l’être humain vivant, il n’avait affaire qu’à des cadavres ou du moins à des hommes couchés et endormis (en train de rêver). De là vint cette exigence absolument [142] monstrueuse ; je devais me comporter comme un cadavre ; de là vinrent encore d’autres injonctions plus ou moins insanes et contre nature. Dès qu’un bruit est dépêché par miracle à proximité de ma personne, ce qui n’arrête pas de se produire à un rythme accéléré, qu’il s’agisse de paroles ou de n’importe quelle autre manifestation de vie, qu’il s’agisse du mur qui craque ou du plancher qui grince, eh bien, par une étrange confusion dans l’expression, on appelle cela « perturbation » et tout est fait pour que je la ressente péniblement ; et on fabrique alors de toutes pièces, en imprimant à mes nerfs les fréquences vibratoires correspondant aux mots qui la composent, cette exclamation qui se répète en moi quotidiennement un nombre incalculable de fois : « Si seulement ces maudites perturbations pouvaient cesser », alors qu’en réalité, il en va exactement à l’inverse en ce qui concerne ces bruits, car ces bruits ce sont les rayons eux-mêmes qui en ont peur, car ils suscitent en eux, ces bruits, la fameuse « pensée d’aller y écouter » alors qu’au demeurant il n’a jamais pu venir à l’idée de personne, dans une situation conforme à l’ordre de l’univers, de ressentir la conversation de ses semblables comme une perturbation pénible66.

Je crois pouvoir trouver la racine de toutes ces aberrations dans les modalités mêmes dont était assorti à l’origine l’octroi régulier d’un raccordement nerveux à un dormeur (ou plutôt à un rêveur). Par un tel raccordement, on entendait établir le contact – tout provisoire —- entre les rayons de Dieu et les nerfs d’un homme éminent. Cette conjonction était à l’évidence calculée pour être de courte durée, elle avait simplement pour but de permettre certaines révélations sur l’au-delà ou de dispenser l’inspiration au poète, etc. (se reporter au chap. I, [supra]). Or, pour éviter que les rayons ne soient à la merci de la force d’attraction des nerfs humains, susceptibles à la longue de [143] devenir une menace pour Dieu, il fallait qu’ils puissent, une fois leur objectif atteint, opérer un dégagement rapide ; c’est pourquoi on détournait alors l’attention du dormeur – voire de l’homme éveillé, dans certains cas – dans une autre direction, par n’importe quel petit bruit, pur produit d’un miracle fait pour la circonstance ; dans le cas ordinaire d’un contact avec des nerfs qui n’étaient pas comme les miens trop surexcités, cette brève coupure était suffisante pour supprimer le contact et pour permettre aux rayons de refluer de la personne en question. S’agissant de nerfs modérément excités, il s’en fallait de beaucoup qu’il y ait pour Dieu menace sérieuse quant à la latitude de retrait. C’est à se souvenir de ces faits qu’on crut pouvoir transposer ces données à mon cas, sans s’aviser de ce que mes liens avec les rayons de Dieu étaient depuis longtemps devenus irréversiblement inextricables, par suite de l’accroissement démesuré de la force d’attraction de mes nerfs.

Je concevais l’immobilité qu’on exigeait de moi comme un devoir m’incombant, tant dans la visée de ma propre conservation que dans le souci de dégager Dieu de la situation désespérée où il se trouvait forcé, du fait des « âmes examinées ». J’avais acquis la conviction – et cela ne manquait d’ailleurs pas de tout fondement – que les déperditions de rayons se multipliaient lorsque je me mettais moi-même à remuer de-ci de-là (et aussi lorsqu’un courant d’air traversait ma chambre) ; et dans la crainte religieuse que je concevais encore des rayons divins, convaincu de leurs aspirations élevées, et dans l’incertitude où je me trouvais dans le même temps sur le point de savoir si réellement l’éternité existait ou si les rayons n’allaient pas tout à coup trouver une fin soudaine, je m’imposais pour un devoir, dans toute la mesure où cela dépendrait de moi, de battre en brèche tout gaspillage de rayons. Au surplus, influencé par les manifestations d’opinions des âmes qui intervenaient continuellement auprès de moi [144] pour m’en persuader, je m’étais rangé à l’idée que si je maintenais mon corps constamment au repos, il serait plus facile d’attirer à bas les « âmes examinées », pour les faire s’engloutir intégralement dans mon corps, en sorte qu’au ciel soit rétablie incontestée la toute-puissance de Dieu. Aussi pris-je sur moi pendant de nombreuses semaines et de nombreux mois de faire ce sacrifice presque inconcevable de m’abstenir quasiment de tout geste et aussi de toute occupation en dehors de mes entretiens avec les voix ; au point que la nuit, moment particulièrement crucial pour toute l’affaire, je n’osais pas changer de position dans mon lit : car en effet l’anéantissement des âmes paraissait devoir être attendu surtout de l’état de sommeil. Je fis l’offrande de ce sacrifice, bien que d’ores et déjà j’eusse acquis mainte preuve du caractère de « louche double jeuc' » de la politique menée par la toute-puissance de Dieu à mon endroit ; mais à ce moment précis, je ne pouvais croire encore, venant de Dieu, à des intentions réellement mauvaises.

Ce n’est que vers la fin 1894 ou le début de 1895 qu’un changement survint dans ces données, et presque en même temps fit son apparition le miracle appelé « maudit façonnage de l’humeur » par une partie des voix, qui reconnaissait l’iniquité qui était à son principe. Les tentatives poursuivies sans relâche pour se retirer de moi (« me laisser en plan ») étaient contrecarrées essentiellement par la sainteté de mes dispositions, qui avaient pour effet d’attirer les âmes ou rayons purs, et le profond sérieux de mes conceptions concernant ma relation à Dieu et la conjoncture dans laquelle je me trouvais. On commença donc à falsifier aussi mon humeur par des miracles, pour pouvoir se faire accroire que j’étais une personne légère qui s’abandonne aux plaisirs momentanés (me « faire passer » pour tel, voyez note 60, [supra]). [145] Comme l’expérience me l’a démontré, un tel modelage du tempérament humoral par des miracles est possible, sans que je puisse donner d’explication plus précise sur le mécanisme du processus ; pour donner au lecteur une idée approchée de la chose, je ne puis me servir que d’une analogie avec ce dont je me souviens du bien-être apporté par la morphine, qui, comme on le sait, a pour effet de rétablir dans une humeur relativement gaie et pour le moins équanime un être humain torturé par la douleur physique ou muré dans le découragement.

Au début, je m’opposais à l’intervention du « façonnage de l’humeur » (miracle de falsification de l’humeur) ; mais, avec le temps, j’en vins à trouver convenable d’en tolérer l’influence, car en effet je remarquais que je me sentais moins malheureux, et de surcroît je devais convenir qu’avec toute la sainteté de mes dispositions et avec tous mes efforts emplis de la joie du sacrifice pour soutenir Dieu dans la lutte contre les « âmes examinées », je n’étais pas arrivé à grand-chose d’essentiel. Je me mis à considérer ma situation avec beaucoup plus de détachement, je me souvins du « carpe diem » d’Horace, m’efforçai le plus possible d’écarter le souci de l’avenir, et avec, en partage, tout ce que la vie paraissait encore pouvoir m’offrir, je me laissai tout simplement vivre. Cela se manifesta notamment en ce que vers le début de 1895, je recommençai à fumer le cigare, ce dont je m’étais rigoureusement abstenu pendant des années. Par ailleurs, l’objectif que les rayons avaient en fait poursuivi avec le « façonnage de l’humeur » ne fut pas le moins du monde atteint. La force d’attraction de mes nerfs surexcités continua de persister malgré le changement de mes dispositions naturelles, à ceci près que je ne me sentis plus comme auparavant malheureux au-delà de toute mesure. Là aussi, comme pour presque tous les miracles attentatoires à l’ordre de l’univers, se confirma la parole du poète au sujet de la force « qui constamment veut le mal et pourtant produit le bien ».

[146] Il va, en fait, de soi que mon comportement, tel que je l’ai dépeint ne pouvait être justement apprécié de mon entourage, notamment des médecins et des infirmiers pour autant que je pusse les considérer comme de véritables êtres humains. Comme je ne montrais d’intérêt pour rien et que je ne livrais au jour aucun besoin spirituel, ils ne pouvaient guère voir davantage en moi qu’un être tombé dans une hébétude stuporeuse. Et pourtant, quel écart célestement immense entre cette apparence des choses et la réalité : je vivais dans le sentiment – et ma conviction est aujourd’hui encore que ce sentiment recouvrait la vérité – d’avoir à résoudre une des plus graves difficultés qui jamais furent posées à un être humain, et de mener un combat sacré pour le bien le plus élevé de l’humanité. Hélas, il n’en résulta que les apparences illusoires du contraire, et un monde d’indignités dans le traitement que l’on réserva à ma personne pendant des années de souffrance, au cours desquelles on parut avoir totalement oublié mon état et la position professionnelle élevée dont j’avais été investi par le passé. À plusieurs reprises, il arriva que l’infirmier M. me laissât au bain que je voulais quitter après un temps convenable, me rejetât dans la baignoire, ou encore, le matin, quand le moment de me lever était venu et que je voulais me lever, il me renvoyait au lit pour des raisons qui me sont inconnues, ou alors, lorsque pendant la journée me trouvant à table je m’étais mis à somnoler, il me réveillait de mon sommeil en me tirant la barbe, ou encore il venait lui-même me passer le peigne fin dans les cheveux – à une époque précisément où des volées de rayons sillonnaient mon crâne (voir le chap. suivant, [infra]) lorsque je me trouvais dans mon bain. Aux repas, ce même infirmier avait l’habitude de me nouer la serviette autour du cou comme à un enfant. Les cigares me furent comptés pièce à pièce, à des moments précis de la journée. Ce ne fut que des années après que j’obtins que, tous les matins, la quantité nécessaire pour une journée soit intégralement glissée en une fois dans mon étui à cigares, et plus tard, que soit laissée à ma disposition [147post] une réserve d’une centaine de caissettes. Une fois, j’ai dû me faire administrer un soufflet par un autre infirmier. Dans certains cas, j’ai opposé une résistance effective aux indignités qui se sont fait jour : notamment, une fois, la nuit, on enleva de ma chambre à coucher, que l’on ferma de l’extérieur, mes objets de toilette ; une autre fois, en place de cette chambre on voulut m’attribuer pour lieu de repos la cellule destinée aux fous furieux. Par la suite, je m’abstins de manifester une telle résistance, car en effet elle ne conduisait qu’à des scènes de grossièretés inutiles ; je me suis tu et j’ai enduré.

Rien n’est plus éloigné de moi, cela va de soi, que de vouloir dénoncer l’infirmier M. ou tout autre infirmier à ses supérieurs, en faisant le récit des indignités qui m’ont frappé. Je mets au compte de la piètre éducation qu’il a reçue les écarts dont M. a parfois pu se rendre coupable ; il reste en effet que, pendant les années qui suivirent, il me servit à ma convenance quant à l’essentiel, bien qu’il persistât à se donner ses airs coutumiers. Mais je ne pouvais éviter la communication de ces petits traits pour rendre sensible l’énormité de l’ignominie que j’ai eu à supporter pendant des années, blessé au plus profond dans mon sentiment de l’honneur, que j’ai toujours gardé des plus vifs.

Pour que le tableau de mon existence aux premiers temps de mon séjour au Sonnenstein soit complet, il manque encore un compte rendu des miracles exercés contre moi, que je pense pouvoir établir dans le chapitre suivant.