XI. Dégradation de mon intégrité corporelle par voie de miracles

[148] À ce jour et depuis les origines de ma relation avec Dieu, mon corps n’a cessé d’être la cible de miracles divins. Ces miracles, si je voulais les décrire en détail, je pourrais faire d’eux seuls un livre entier. Je peux dire qu’il n’est pas un membre ou un organe de mon corps qui n’ait à quelque moment été touché par un miracle, que ce soit pour être mobilisé ou pour être paralysé, selon les buts divers qu’on se proposait. Aujourd’hui, les miracles que j’ai à supporter à chaque instant sont encore de ceux qui jetteraient tout autre que moi dans un effroi mortel ; ce n’est qu’avec la longue habitude de plusieurs années, que je suis parvenu à pouvoir ignorer ainsi que broutille ce qui peut encore m’arriver. Mais la première année de mon séjour au Sonnenstein, les miracles étaient d’un caractère si inquiétant, que je croyais devoir craindre quasiment sans trêve pour ma vie, pour ma santé ou pour ma raison.

Et il faut bien considérer comme attentatoire à l’ordre de l’univers une situation où les rayons essentiellement ne sont occupés qu’à provoquer des ravages sur le corps d’un individu donné, et à faire [149] toutes sortes de malices avec ses objets usuels – depuis quelque temps, ce genre de miracles plus anodins devient plus fréquent. Il incombe aux rayons de créer, non de détruire ou de se laisser aller à des espiègleries de galopins. De là vient que les miracles dirigés contre ma personne manquent à la longue leur objet ; ce que les rayons impurs détruisent ou gâchent, les rayons purs auront ensuite à le reconstruire de neuf ou à le restaurer en son intégrité (voir là-dessus le chap. VII, note 45, supra). Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y ait pas, de façon passagère, des phases infiniment douloureuses, et que ne puissent être occasionnées des atteintes très considérables, qui font craindre les dangers les plus extrêmes.

Parmi tous ces miracles, ceux qui évoquent de plus près un état de choses réglé sur l’ordre de l’univers seraient encore ceux qui semblent en rapport, de près ou de loin, avec mon éviration. Et parmi eux, toutes les transformations de mes parties génitales, transformations qui, à de certaines occasions (notamment au lit), signaient à l’évidence une rétraction vraie du membre viril cependant que d’autres fois, essentiellement lorsque des rayons impurs s’en mêlaient, elles se manifestaient comme un ramollissement approchant la totale liquéfaction ; venait ensuite l’évulsion miraculeuse de poils de barbe, et tout spécialement de poils de moustache, enfin une transformation de la stature tout entière (réduction de la taille corporelle) – consistant vraisemblablement en un tassement des vertèbres et probablement aussi de la substance osseuse des cuisses. Ce miracle-là, qui était le fait du Dieu inférieur (Ariman), était régulièrement accompagné par ces mots prononcés par le Dieu : « Et si je vous faisais un peu plus petit ? » ; j’avais moi-même l’impression que mon corps était devenu plus petit de six à huit centimètres, et qu’il se rapprochait de la taille d’un corps de femme.

Multiples étaient les miracles qui accablaient les organes internes de la cage thoracique et de la cavité abdominale. Je ne saurais en dire [150] aussi long en ce qui concerne le cœur ; en l’occurrence, je ne me souviens que d’un certain jour, – c’était au temps de mon séjour à la maison de santé de l’Université de Leipzig – ce jour-là j’étais en possession d’un autre cœur67. Par contre, mes poumons ont été pendant longtemps l’objet d’assauts violents et très menaçants. J’ai par nature une poitrine et des poumons en excellente santé, mais mes poumons furent à ce point mis à mal par des miracles que, pendant un bon moment, je crus devoir craindre très sérieusement une issue fatale par phtisie. À de fréquentes reprises, me fut miraculé un prétendu « ver pulmonaire » dont je ne saurais préciser s’il appartenait au règne animal ou s’il s’agissait d’une formation de la même espèce que l’âme ; tout ce que je peux dire, c’est que sa venue était liée à une douleur transfixiante analogue à celle dont je me crois autorisé à imaginer qu’elle se présente au cours d’une pneumonie. Mes lobes pulmonaires étaient par moments quasiment absorbés – que ce fût là le fait du ver pulmonaire ou l’effet d’une tout autre sorte de miracle –, comment cela se pouvait, je ne puis le dire ; j’avais la nette sensation que mon diaphragme se trouvait remonté tout en haut de la poitrine, presque immédiatement sous le larynx, et qu’il ne restait plus à l’intérieur qu’un petit reste de poumons qui me permettait tout juste de respirer. Il y avait des jours où, au cours de mes promenades au jardin, il m’incombait en quelque sorte de reconquérir de neuf des poumons à chaque inspiration ; car c’est bien cela qui tient du miracle, venant [151] des rayons, qu’étant de leur nature intrinsèque de créer, ils ne puissent faire autrement que de fournir à tout instant à un corps en souffrance le nécessaire pour sa conservation.

Presque à la même époque, une partie importante de mes côtes fut détruite passagèrement, avec ce résultat que ce qui avait été détruit se trouvait à nouveau restauré quelque temps après. Un des miracles les plus abominables était celui dit de l’oppression thoracique, que j’ai vécu certainement au moins plusieurs douzaines de fois ; toute la cage thoracique se trouvait alors comprimée, en sorte que l’état de suffocation provoqué par la détresse respiratoire se communiquait à tout le corps. Le miracle de l’oppression thoracique se manifesta encore, plus tard, dans les années qui suivirent, mais comme les autres miracles dont je parle ici, il appartint essentiellement à la deuxième moitié de l’année 1894 et à la première moitié de l’année 1895 environ.

Pour ce qui est de l’estomac, dès mon séjour à la clinique de Flechsig, m’avait été miraculé, venant du neurologue viennois déjà cité au chapitre V, [supra], un « estomac de juif » de valeur très inférieure, en place de mon estomac sain et naturel. Par la suite, pendant un temps, les rayons s’acharnèrent avec prédilection sur mon estomac – pour la raison, d’abord, que les âmes me contestaient le plaisir des sens lié à l’absorption des aliments, et ensuite parce qu’elles s’estimaient de façon générale supérieures à l’être humain, qui, lui, dépend de nourritures terrestres, et avaient par conséquent tendance à regarder de haut tout ce qui avait trait au boire et au manger68. J’ai vécu à plusieurs reprises, pendant un temps plus ou moins long, sans estomac, et j’ai [152] parfois expressément déclaré à l’infirmier M., comme il pourra encore certainement s’en souvenir, qu’en l’absence d’estomac j’eusse été bien en peine de manger. C’est bien souvent que, juste avant chaque repas, me fut miraculé un estomac pour ainsi dire tout exprès. C’était là le fait de l’âme von W., qui, sous quelques-unes de ses formes au moins, témoignait généralement à mon égard de dispositions plus amicales. À la vérité, cela ne persistait jamais bien longtemps ; en règle, l’âme von W. me reprenait, par voie de miracle, « en vertu d’un changement de dispositions », pendant le repas même, l’estomac qui m’avait été dépêché pour l’occasion, estomac de toute façon seulement de qualité inférieure. Abstraction faite peut-être des rayons divins tout à fait purs, la plus grande versatilité est un trait fondamental du caractère des âmes. Dès lors, aliments et boissons savourés se déversaient sans autre forme de procès dans la cavité abdominale et dans le haut des cuisses, processus qui, pour incroyable qu’il paraisse, et compte tenu de la clarté de la sensation éprouvée, ne laisse place à aucune espèce de doute sur son déroulement.

Chez tout autre être humain, il en serait à coup sûr résulté un état infectieux avec issue immanquablement mortelle ; mais chez moi, la diffusion du bol alimentaire au travers d’une partie du corps, n’importe laquelle, n’amenait aucune dégradation, en raison du fait que constamment les substances impures de mon corps étaient réaspirées par les rayons. En conséquence de quoi, j’ai sans nul souci pu manger à tort et à travers ; d’une manière générale, je m’entraînais à me détacher de plus en plus totalement de tout ce qui arrivait à mon corps. À présent encore, j’ai la conviction d’être complètement immunisé contre toutes les influences pathogènes naturelles ; les germes pathogènes ne sont amenés en moi que par le truchement des rayons et sont éliminés, de même, par les rayons. Oui, j’élèverai le doute sur le caractère mortel de mon existence aussi longtemps que durera mon raccordement avec les rayons, et je pense par exemple que je pourrais sans nuire de façon substantielle à ma vie et à ma santé [153] absorber le poison le plus violent69. Car les poisons, que peuvent-ils si ce n’est détruire quelque organe essentiel ou exercer une influence délétère sur le sang ? Or, ces choses me sont déjà arrivées un nombre incalculable de fois du fait des rayons, sans occasionner de conséquences préjudiciables à long terme70.

S’agissant d’autres organes, je veux encore me souvenir de l’œsophage et des intestins71, qui se trouvaient être fréquemment déchirés ou se volatilisaient ; le larynx ensuite, que plus d’une fois j’ai partiellement avalé ; le cordon spermatique enfin, à l’encontre duquel on miracula parfois de manière assez douloureuse, dans le but essentiel de réprimer la sensation de volupté prenant naissance dans mon corps. En dehors de tout cela, je dois signaler un miracle qui prenait tout le bas-ventre, désigné sous le nom de pourriture du bas-ventre. Ce miracle était le fait régulier de l’âme von W. en l’un de ses avatars les plus impurs – par opposition à d’autres parties de l’âme von W. – sous cette forme, elle reçut, pour cette raison, la dénomination de « Von W.-de-la-pourriture-du-bas-ventre ». Elle jetait dans mon ventre, avec la brutalité la plus consommée, les matières putrides qui engendrent la pourriture intestinale, de sorte que plus d’une fois je crus devoir pourrir à corps vif, et que l’odeur cadavéreuse la plus nauséabonde s’exhalait par ma bouche. L’âme von W. escomptait [154] que viendraient bientôt des rayons de Dieu qui élimineraient la pourriture du bas-ventre, ce qui ne manquait pas de se produire par le truchement de rayons d’une espèce tout à fait particulière spécialement préposés à cet effet, qui s’inséraient dans mes intestins à la façon d’une cheville puis en aspiraient le contenu putréfié. Les rayons de Dieu paraissaient animés du pressentiment instinctif qu’il leur répugnerait à l’extrême de devoir subir l’attraction d’un corps en putréfaction. Cette évocation était présente dans le mot d’ordre fréquemment repris selon lequel, tant qu’à faire, on tenait à me laisser en plan au moins « avec un corps pur » ; naturellement, cette façon de voir souffrait elle aussi du manque habituel de logique, dans la mesure où manifestement on ne s’était nullement avisé de se demander par quelles voies les nerfs d’un « corps laissé en plan » étaient censés devoir perdre leurs vertus d’attraction. Ceux des miracles qui de quelque façon étaient dirigés contre ma raison, m’ont toujours paru être les plus inquiétants. Il s’agissait en premier lieu de la tête ; en second heu, il fut question pendant un certain temps de la moelle épinière – pendant plusieurs semaines, à l’automne 1894 –, la moelle épinière étant considérée avec la tête comme le siège de l’entendement. On s’efforça donc de me pomper la moelle épinière, ce qui se fit par l’intermédiaire de « petits hommes » qu’on m’expédiait dans les pieds. À propos de ces « petits hommes » qui présentaient une certaine parenté avec les apparitions du même nom signalées au chapitre VI, [supra], je donnerai d’autres informations plus loin ; en règle générale, il y en avait toujours deux, un « petit Flechsig » et un « petit von W. », dont je percevais également les voix dans mes pieds. Le pompage avait pour résultat que la moelle épinière, notamment lors de mes promenades au jardin, refluait par la bouche en quantité appréciable sous forme de petits nuages. On pourra imaginer le tourment dont m’emplissaient de pareils phénomènes, lorsque j’aurai dit qu’à ce moment-là, j’ignorais encore si véritablement tout cela n’allait pas avoir pour résultat de faire partiellement [155post] se volatiliser mon entendement. Les miracles dirigés contre ma tête et contre les nerfs de ma tête s’effectuaient selon les modes les plus divers ; on essayait de m’arracher les nerfs de la tête, et même à un certain moment on tenta (la nuit) de les transplanter dans la tête de M. qui dormait dans la pièce à côté. Ces tentatives (sans parler du souci de perdre réellement mes nerfs) avaient pour conséquence la sensation d’une tension pénible dans la tête. Néanmoins, l’arrachage n’atteignait jamais que des proportions modérées, la force d’inertie de mes nerfs s’avérant en l’occurrence être le contrepoids le plus puissant ; les nerfs à moitié arrachés faisaient toujours rapidement retour dans ma tête. Des ravages réellement inquiétants furent occasionnés à mon crâne par les « rayons traceurs », phénomène malaisé à décrire et dont je ne puis repérer les effets qu’en ceci, qu’à coups répétés mon crâne se trouva débité simultanément selon des plans différents. J’avais très fréquemment – cela est encore le cas tous les jours, à intervalles réguliers – la sensation que la paroi de ma calotte crânienne dans son ensemble s’amincissait transitoirement ; la chose consistait en ceci que la substance osseuse de ma calotte crânienne était passagèrement pulvérisée sous l’effet destructeur des rayons pour être restaurée ultérieurement notamment au cours du sommeil, par des rayons purs. On pourra se représenter à quel point tous ces processus pouvaient faire naître de sensations pénibles lorsqu’on se souviendra qu’autour d’une tête unique rôdaient les rayons d’un univers entier – fixés à leur point de départ par une sorte d’artifice mécanique – et qui s’efforçaient comme pour un écartèlement de la disloquer ou de la faire sauter.

À l’époque dont je parle, on entreprit à de multiples reprises d’enduire mes nerfs de toutes sortes de substances nocives ; il semblait que cela portait atteinte à la promptitude naturelle de mes nerfs [156] à entrer en vibration, de sorte que j’éprouvais bien souvent l’impression d’une sorte d’obtusion transitoire. L’une de ces substances était désignée comme « poison d’intoxication » ; de ce que pouvait bien être cette substance du point de vue chimique, je ne saurais rien dire. Il arrivait également, de temps en temps, que l’on me miraculât les sucs des aliments que j’avais absorbés sur les nerfs de la tête, de sorte que ceux-ci étaient comme enduits d’une sorte d’empois, ce qui passagèrement paraissait porter atteinte à la faculté de penser ; j’ai le souvenir très précis que cela se produisit un jour avec du café.

On provoquait des miracles à propos de chacun de mes muscles (cela est actuellement toujours vrai), pour entraver chacun de mes mouvements et tout ce à quoi je cherchais à m’employer. C’est ainsi que, par exemple, on essaie de paralyser mes doigts chaque fois que je joue du piano ou que j’écris, de toucher mes rotules pour supprimer toute possibilité de marche lorsque je circule dans le jardin ou dans le corridor. Mais le plus souvent, cela aboutit tout au plus à un certain ralentissement de mes gestes ; ou alors, si des douleurs surviennent, notamment à l’occasion de la marche, elles sont supportables.

Les yeux, et les muscles des paupières qui servent à ouvrir et à fermer les yeux, constituent une cible presque permanente pour faire des miracles. Les yeux ont depuis toujours constitué un enjeu d’importance ; car en effet les rayons qui sont dotés d’un pouvoir destructeur perdent, en un temps relativement court, toute nocivité dès qu’ils se mettent à voir quoi que ce soit, et c’est alors en toute innocuité qu’ils viennent à pénétrer mon corps. La visualisation peut procéder soit des données de la vue (yeux) que les rayons obtiennent par le truchement de mes yeux quand ils sont ouverts, soit d’images que j’ai la faculté d’évoquer arbitrairement à même mon système nerveux interne, par la vertu de l’imagination humaine, en sorte que ces images en viennent à être rendues en quelque sorte visibles aux rayons. Je reviendrai, à propos de développements ultérieurs, sur cette dernière catégorie de mécanismes qui, dans la langue des âmes, s’appelle le « dessiner de l’homme ». Indiquons seulement ici que très tôt – et cela s’est toujours maintenu depuis, au fil des années écoulées –, on en vint à des tentatives pour fermer mes yeux contre ma volonté, pour justement me priver de sensations visuelles et conserver intacte aux rayons leur puissance destructrice. La chose peut être constatée sur moi pratiquement à tous les instants ; celui qui voudra s’en donner la peine pourra observer que mes paupières, au cours même de mes conversations avec d’autres gens, se ferment brusquement ou tombent, ce qui n’arrive jamais à personne, normalement. Aussi me faut-il toujours une certaine force de volonté pour maintenir mes yeux ouverts ; comme, par ailleurs, je n’ai pas toujours particulièrement intérêt à garder les yeux ouverts, je laisse de temps à autre, par commodité, s’opérer transitoirement la fermeture.

Pendant les premiers mois de mon séjour, les miracles d’yeux étaient le fait de « petits hommes » de même espèce que ceux dont j’ai signalé l’existence plus haut, à propos des miracles sur la moelle épinière. Ces « petits hommes » constituaient un prodige des plus remarquables et sous certains aspects, pour moi, des plus énigmatiques ; pour avoir, dans un nombre incalculable de cas, aperçu les « petits hommes » de mon œil spirituel72 et entendu leur voix, je ne peux élever le moindre doute sur la réalité objective de ce qui se passait alors. La chose étrange était justement que certaines âmes, ou certains nerfs isolés participant de celles-ci, prissent, dans certaines conditions et pour des buts précis, l’apparence de figures humaines minuscules (d’une [158] taille de quelques millimètres, comme cela a déjà été indiqué) et allaient, comme tels, répandre leurs méfaits aux parties du corps les plus variées, soit à l’intérieur, soit sur sa surface externe. Les « petits hommes » qui s’occupaient d’ouvrir et de fermer les yeux se postaient au-dessus des yeux dans les sourcils, et de là-haut tiraient à leur gré sur les paupières au moyen de fils fins comme des fils d’araignée, soit vers le haut, soit vers le bas. Là aussi, il y avait, en bonne règle, un « petit Flechsig » et un « petit von W. », et parfois également en plus un « petit homme » qui procédait de l’âme encore présente à cette époque de Daniel Furchtegott Flechsig. Si, de loin en loin, je me refusais parfois à me laisser tirailler les paupières de haut en bas et que j’y résistais, alors cela avait le don d’entretenir le mécontentement irrité des « petits hommes », et de me faire rendre par eux l’hommage d’un « carogne » ; si de temps à autre, je cherchais à les ôter de mes yeux avec une éponge, cela était retenu contre moi par les rayons comme une sorte de crime contre la puissance miraculeuse divine. D’ailleurs, il ne servait pas à grand chose d’essuyer, puisque chaque fois les « petits hommes » étaient remis à nouveau en place. Presque constamment, d’autres « petits hommes » se rassemblaient en nombre, sur ma tête. Ils s’appelaient là « petits diables ». Ils allaient quasiment là en promenade, courotant de-ci de-là, curieux de s’enquérir s’il n’était pas survenu à ma tête quelque nouveau délabrement du fait des miracles. Ils prenaient même part, d’une certaine façon, à mes repas, se réservant fréquemment une quantité, évidemment minime, de la nourriture que je prenais ; ils paraissaient alors pour un temps quelque peu ballonnés, en même temps qu’ils devenaient plus lents et leurs dispositions plus paisibles. Certains d’entre eux étaient préposés à un miracle sur ma tête, qui se reproduisait souvent, et à propos de quoi je vais apporter quelques précisions. C’était bien là – peut-on dire –, en dehors du miracle d’oppression thoracique, le plus abominable de tous les miracles ; si je me souviens bien, l’expression utilisée était « machine à corseter la tête ». Il s’était produit du fait des multiples tracés de rayons, une faille dans ma calotte crânienne, une scissure approximativement en son milieu, vraisemblablement invisible de l’extérieur et visible seulement de l’intérieur. De chaque côté de cette scissure, se tenaient des petits diables qui comprimaient ma tête dans une sorte d’étau, en tournant une espèce de manivelle filetée, en sorte que par instants ma tête prenait quasiment la forme d’une poire allongée vers le haut. L’impression que j’en retirais était naturellement infiniment inquiétante et parfois liée à des douleurs très notables. Par moments, on dévissait, mais seulement « très modérément », en sorte que l’état de compression persistait toujours assez longtemps. Les « petits hommes » délégués à ce miracle participaient la plupart du temps de l’âme von W. La période pendant laquelle ces « petits hommes » et « petits diables » se manifestèrent, s’étendit sur quelques mois, ils disparurent ensuite pour ne jamais revenir. Le moment de leur disparition coïncide approximativement avec l’avènement des Royaumes divins postérieurs. Actuellement, on produit toujours les miracles d’ouverture et de fermeture des paupières tels qu’ils ont été décrits ci-dessus ; cependant, depuis près de six ans, cela ne se fait plus par l’intermédiaire de « petits hommes » et les rayons actionnent directement les muscles en question. Parfois aussi, pour m’empêcher d’ouvrir et de fermer les yeux à mon gré, on m’ôtait par voie de miracle la mince couche musculaire qui se trouve au-dessus et dans l’épaisseur des paupières et qui permet de les mouvoir. L’effet n’était que transitoire, car le muscle ôté était toujours – et pour les motifs maintes fois évoqués – très vite remplacé.

[160] En dehors de ce qui a déjà été dit à propos des côtes et du crâne, mon système osseux était, lui aussi, l’objet de miracles variés. On me miraculait fréquemment, dans les os du pied, de la nécrose osseuse, particulièrement dans la région du talon, ce qui s’accompagnait de sensations véritablement très douloureuses ; heureusement, ces douleurs ne persistaient pas, en règle [général], très longtemps. Du même ordre était le miracle du derrière ; les dernières vertèbres étaient prises par une sorte de nécrose osseuse très douloureuse. Le but était de me rendre impossible la position couchée ou assise. En général, on ne pouvait me supporter longtemps dans aucune position, ni occupé à quoi que ce soit : si je marchais, on tâchait de me forcer à m’étendre, et si je m’étendais, on s’efforçait de me chasser de mon lit. Les rayons semblaient ne pas s’aviser le moins du monde de ce qu’un être humain qui existe doit bien séjourner quelque part. En raison du pouvoir d’attraction irrésistible de mes nerfs, j’étais devenu pour les rayons (pour Dieu) un être humain importun, quels que fussent l’endroit que j’occupais ou la position que j’adoptais. On ne voulait pas s’avouer que tout cela n’était pas arrivé par ma faute, et on était constamment dominé par la tentation d’inverser les rapports de culpabilité par voie du « me faire passer pour73 ».

Je crois avoir donné dans le présent chapitre un tableau à peu près complet des miracles que j’étais fondé à considérer, en raison de leur caractère menaçant, comme les plus essentiels. J’aurai, dans la suite de ce travail, de multiples occasions de citer nombre d’autres miracles [161] (soit sur mon corps soit sur des objets qui m’entourent habituellement) qui, ou bien se produisirent à cette époque à côté des miracles dont j’ai déjà parlé, ou bien ne survinrent que par la suite.