XII. Contenu des bavardages de voix. – « Conception des âmes ». – Langue des âmes. – Suite de mes vicissitudes personnelles

[162] Le discours des voix n’était déjà plus, pratiquement – je l’ai dit au chapitre IX, [supra] – qu’une cacophonie de propos fastidieux répétés sans arrêt jusqu’à l’écœurement, et qui prenaient de bout en bout, par-dessus le marché, la marque permanente d’une sorte de défectifd' grammatical par omission de mots et même de syllabes. Toutefois, étaient également énoncées un certain nombre de formulations qu’il vaut la peine de commenter, parce qu’elles éclairaient à jour frisant toute la manière de penser des âmes, leurs conceptions de la vie et de la pensée humaines. À cette catégorie de formulations, appartenaient surtout les déclarations qui me conféraient le titre de « prince de l’enfer » et qui dataient environ de l’époque de mon séjour à la clinique de Pierson. Mille et mille fois revenait : « La toute-puissance divine a décidé que le prince de l’enfer serait brûlé vif », « le prince de l’enfer est responsable des pertes de rayons ». « Nous crions victoire sur le prince de l’enfer dont nous avons triomphé » et également, venant d’une partie des voix, « Schreber est, non Flechsig est, le véritable prince de l’enfer, etc.

Ceux qui, par le passé, ont eu l’occasion de me connaître et de constater mon caractère froid et pondéré, m’accorderont volontiers que jamais je n’en serais venu seul à me prévaloir d’un titre aussi fantastique que celui de « prince de l’enfer », d’autant qu’il contrastait singulièrement avec la médiocrité de mon existence et avec l’internement dont je faisais l’objet. Il eût été difficile de dénoter dans mes rapports avec mon entourage quoi que ce soit d’infernal, ni quoi que ce soit d’un train princier. À mon sens, si, à tort, on me donnait ce titre, cela se fondait sur une démarche de la pensée visant à l’abstraction. Au Royaume de Dieu avait probablement prévalu de tout temps le sentiment que, pour grand et souverain qu’il fût, l’Ordre de l’Univers n’était point sans son talon d’Achille, dans la mesure où la vertu des nerfs humains d’attirer les nerfs de Dieu contenait en germe une menace, justement, pour le Royaume de Dieu. Cette menace paraissait plus inquiétante à certains moments, lorsque sur terre ou sur d’autres astres se manifestait quelque part une recrudescence de nervosité ou de corruption morale. Pour pouvoir se représenter ce danger de façon plus frappante, les âmes procédaient, à ce qu’il semble, à une personnification, un peu comme le font les peuples encore dans l’enfance, qui s’efforcent avec les idoles de rendre l’idée de divinité plus familière à leur entendement. C’est incontestablement parce que justement on les appréhendait comme procédant d’un « prince de l’enfer » qu’elles pesaient d’un poids si funeste, ces menaces latentes qu’eussent constitué pour Dieu la décadence morale de l’humanité ou la recrudescence généralisée de la nervosité due à un excessif degré de culture. Or, tout à coup, ce « prince de l’enfer » prenait, avec ma personne, toutes les apparences de la réalité incarnée, car la vertu d’attraction de mes nerfs ne cessait de s’affirmer chaque jour plus irrésistiblement. On voyait donc en moi l’ennemi à abattre, par tous les moyens au pouvoir de Dieu ; que, tout à l’opposé, je fusse l’allié des rayons purs et qu’en réalité je n’attendisse ma guérison, ou [164] du moins un denouement favorable du conflit, que d’eux seuls, cela on ne voulait pas en connaître. On semblait apparemment se faire plus volontiers à l’idée de devoir partager le pouvoir avec des âmes impures (« examinées » – les véritables ennemis de Dieu, elles) qu’à celle de se retrouver dans un sentiment de dépendance vis-à-vis d’un individu singulier dont, en temps ordinaire, on se serait détourné avec le mépris et la morgue habituels à ceux qui occupent une position de puissance incontestée.

Porteuses, elles aussi, d’une certaine charge de signification positive, une autre catégorie de tournures rendaient compte de la « conception des âmes ». À la base, il y avait là des idées précieuses et qui méritaient l’attention. Dans son sens premier, à mon avis, la conception des âmes est le mode quelque peu idéalisé selon lequel les âmes se figurent l’existence et se représentent les modes de pensée des humains. Or, les âmes étaient elles-mêmes les esprits défunts d’anciens humains. Et comme telles, elles prenaient un vif intérêt non seulement au souvenir de leur passé humain, mais aussi au sort de leurs parents et amis encore en vie, et à tout ce qui se passait parmi les hommes, dont elles pouvaient prendre connaissance par la voie des raccords de nerfs ou, pour les données sensibles, par saisie visuelle directe (voir chap. I, [supra]). Elles avaient donné à l’expression de certaines règles de conduite et à certaines conceptions de l’existence un tour littéral, qu’elles formulaient sur un mode plus ou moins catégorique. « Ne pas penser à des parties précises du corps », voilà comment s’énonçait une de ces règles, qui traduisait probablement l’idée courante que l’homme qui jouit d’une constitution saine et normale n’a pas lieu de se souvenir particulièrement de telle ou telle partie de son corps, sauf si une douleur survient. « Pas à la première invite », disait une autre de ces règles : ce qui voulait dire qu’un homme sensé ne doit pas se laisser entraîner à agir dans un sens ou dans l’autre par n’importe quelle impulsion du moment. « Une besogne entreprise doit être achevée », [165] voilà la formule par laquelle on exprimait cette idée que ce que l’homme entreprend, il faut qu’il le conduise au terme fixé, sans que des influences viennent se mettre en travers pour compliquer la tâche qu’il s’est assignée.

Dans le travail de la pensée humaine, étaient distingués le « penser de décision » – mode qui dirige la volonté de l’homme vers l’exécution d’une action donnée –, le « penser de souhait », le « penser d’espoir » et le « penser d’appréhension ». On désignait sous le nom de « penser toute réflexion faite », la démarche bien connue assurément du psychologue et qui amène si souvent quelqu’un à modifier, à la faveur d’un examen plus approfondi suscitant automatiquement l’émergence de raisons de douter, les dispositions qu’il avait tout d’abord été tenté d’arrêter, que ce soit pour en prendre le contre-pied ou pour, en quelque façon, les infléchir. « Penser humain pour se mettre en mémoire », tel était le nom de cet autre phénomène qui fait qu’on ressent involontairement le besoin de se graver fermement à l’esprit une idée qu’on considère comme importante, en la récapitulant sur-le-champ plusieurs fois de suite.

Comme exemples tout à fait caractéristiques des formes de manifestation de ce mécanisme humain de la mise en mémoire, et illustrant à quel point ce mode est profondément ancré dans l’essence même du travail de la pensée comme dans les façons de sentir des humains, je citerai les refrains qui rythment les poèmes, ou encore certaines reprises modulatoires qui font jaillir au cours d’une composition musicale certains passages cristallisant particulièrement pour la sensibilité humaine l’idée de beauté, et les répètent non pas une fois mais ad libitum au cours du morceau. La « conception des âmes » faisait une large place aux rapports entre les sexes, à leurs goûts et à leurs occupations respectives. C’est ainsi, par exemple, que le lit, le miroir à main et le râteau passaient pour être d’essence féminine, tandis que la chaise cannée et la bêche participaient du masculin ; parmi les jeux, le jeu d’échecs était plutôt masculin, le jeu de dames féminin, etc.

[166] Les âmes étaient instruites avec précision de ce qu’au lit, l’homme se tient sur le côté, la femme sur le dos (en quelque sorte au titre du « parti qui a le dessous », et n’échoit-il pas en permanence aux femmes une position homologue de celle qui est la leur dans le coït ?) ; moi qui par le passé n’avais jamais noté ce trait, c’est aux âmes que, de première main, je dois de l’avoir relevé. D’après ce que là dessus je peux lire dans la Gymnastique médicale de chambre de mon père (23e édition, p. 102), les médecins eux-mêmes ne semblent pas s’en être avisés. Les âmes étaient au courant du fait que la vue des nudités féminines excite la volupté masculine, mais que l’inverse n’est pas vrai, ou du moins elles savaient que c’est dans une mesure beaucoup moindre que la volupté féminine est excitée par la vue de nudités masculines ; elles savaient que, bien plutôt, les nudités féminines excitent les deux sexes également. Ainsi, par exemple, la contemplation de corps masculins nus dans une piscine laissera sexuellement assez froid le public féminin (raison pour laquelle, d’ailleurs et à bon droit, son admission en ces lieux n’est pas tenue le moins du monde pour contraire aux mœurs, tandis que ce serait le cas si des hommes se trouvaient présents dans une piscine réservée aux femmes), alors qu’une représentation de ballets suscite chez l’un et l’autre sexe une certaine fièvre sexuelle. J’ignore si ces choses sont reconnues dans les cercles autorisés et si on les y tient pour avérées. Pour ma part, d’après ce que j’ai pu constater depuis et d’après les enseignements que j’ai pu tirer du comportement de mes propres nerfs de volupté, je souscris entièrement à la façon dont la conception des âmes rend compte de ces données. Évidemment, j’en suis tout à fait conscient, le comportement de mes nerfs de volupté (de volupté féminine) ne prouve rien, puisque précisément c’est à titre exceptionnel qu’ils se trouvent portés dans un corps d’homme.

Quant aux vêtements (le « harnachement » comme on dit dans la langue fondamentale), la distinction du masculin et du féminin se faisait en général automatiquement ; les bottes semblaient symboliser la virilité de façon particulièrement caractéristique ; « retirer les bottes » était donc, pour les âmes, une manière de parler qui revenait [167] à peu près à dire « éviration ».

Ces quelques indications suffiront à donner au moins une idée de ce qu’il fallait entendre, du moins à l’origine, par « conception des âmes ». Je dois toutes ces informations, qui me furent données d’ailleurs dès les tout commencements de ma maladie, soit à des révélations expresses, soit aux impressions que j’ai pu avoir personnellement au cours de mes contacts avec les rayons. J’ai, au demeurant, en accédant à ces connaissances, gagné des aperçus sur l’essence même du procès de la pensée et sur la genèse du sentiment chez l’homme que bien des psychologues pourraient m’envier.

Mais, par la suite, les discours autour de la « conception des âmes » prirent un tout autre tour. Ils dégénérèrent jusqu’à n’être plus que fleur de rhétorique, par laquelle on tentait de parer à la nécessité absolue qu’il y avait pour les âmes de parler, et justement au moment précis où venait à leur échapper totalement la faculté de penser de façon autonome (se reporter au chap. ? [supra]). « N’oubliez pas que vous restez lié à la conception des âmes » et « maintenant c’est en trop par rapport à la conception des âmes », voilà les belles paroles, martelées sans arrêt mille et mille fois, dont on me harcelait de manière quasiment intolérable, et c’est encore le cas aujourd’hui. La deuxième phrase, notamment, était la riposte invariable, chaque fois que naissait en moi une pensée nouvelle et qu’on se trouvait à court de réplique ; elle peut donner par son style douteux une idée de la décadence intervenue ; la véritable langue de fond, celle qui servait à exprimer les sentiments authentiques des âmes à l’époque où n’avaient pas encore cours les ritournelles apprises par cœur, se distinguait dans sa forme par l’élégance et par la simplicité.

Pour des raisons d’ordre dans l’exposition, ce n’est qu’au chapitre suivant que je continuerai à citer d’autres propos qui eux aussi restaient relativement chargés d’une certaine signification positive.

[168] Comme je l’ai déjà dit à la fin du chapitre X. [supra] mon existence avait pris, depuis la première moitié de l’année 1895 environ, un tour plus supportable. L’élément essentiel étant que je commençais à pouvoir me livrer à certaines activités suivies. Mais je me refusais encore à entamer une correspondance avec ma famille, notamment avec ma femme, nonobstant les efforts de l’infirmier M., qui plusieurs fois avait essayé de m’y engager. Je ne me résolvais pas à croire qu’en dehors de l’asile, le genre humain subsistât encore sous des espèces réelles, et les formes humaines que je pouvais voir, y compris par conséquent celle de ma femme lors des visites qu’elle me faisait, je les tenais bel et bien pour « hommes bâclés à la six-quatre-deux » pour les besoins d’une cause éphémère, en sorte que la prétention de me faire écrire eût constitué une comédie pure et simple à laquelle il m’était impossible de me prêter. Il m’était, en revanche, possible dès cette époque de jouer de temps à autre aux échecs (avec d’autres patients ou avec des infirmiers) et de me mettre au piano. Comme à l’occasion de visites de ma femme, j’avais joué une ou deux fois du piano dans le salon ou dans la bibliothèque de l’asile, on installa dans ma chambre, vers le début de l’année 1895, un pianino à mon usage exclusif. Le sentiment que j’éprouvais, à retrouver cette activité à laquelle de tout temps je m’étais adonné avec un plaisir extrême, je ne saurais mieux le traduire que par cette citation de Tannhäuser : « Un oubli épais s’est abattu entre l’hier et l’aujourd’hui. Tous mes souvenirs se sont évanouis et je puis seulement me rappeler que j’ai perdu tout espoir de vous saluer et de lever vers vous mon regard. »

À la clinique de Flechsig, je n’avais joué qu’une seule fois, sur les instances pressantes de ma femme, une partition qui se trouvait là tout à fait par hasard, une aria de Haendel : Je sais que mon sauveur est vivant. J’étais alors dans un état tel que je jouais dans le sentiment [169] précis que mes doigts touchaient là un clavier pour la dernière fois. Du moment où, à l’asile, je les repris, les échecs et le piano constituèrent l’essentiel de mes distractions pendant les cinq années qui se sont écoulées depuis. Le piano a été pour moi d’un prix infini, et c’est toujours le cas aujourd’hui ; je dois dire qu’il m’est difficile d’imaginer comment j’aurais pu supporter, pendant ces cinq années, le jeu forcé de la pensée, avec tout son cortège de phénomènes, si j’avais été dans l’impossibilité de jouer. Pendant que je joue du piano, le dégoisage insane des voix qui me parlent est couvert74 : c’est – avec l’exercice physique – l’une des formes les plus adéquates de la fameuse « pensée qui ne pense à rien », ce dont on avait la prétention de m’enlever le bénéfice, dans la mesure où on faisait prévaloir qu’il s’agissait là en bonne langue des âmes de « pensée musicale de ne penser à rien ». De surcroît, les rayons conservent constamment, pendant que je joue, l’image visuelle de mes mains et des notes ; et, en définitive, toute tentative de « me faire passer pour » par « façonnage de l’humeur » ou par tout autre moyen échouait devant la somme de sentiments que je pouvais mettre à jouer du piano. C’est pourquoi le piano représentait depuis toujours, et représente encore aujourd’hui, un objet majeur d’exécration.

Les difficultés qu’on mit sur mon chemin pour y faire obstacle défient toute description. Paralysie des doigts, changement de la direction des yeux pour que je ne puisse pas voir les notes justes, déplacement des doigts sur des touches fausses, accélération du tempo en déclenchant trop tôt mes articulations, étaient et sont encore choses quotidiennes. Le piano lui-même était la cible de miracles, et les cordes cassaient de façon réitérée (heureusement cela se produit beaucoup moins souvent depuis ces dernières années), [170] et en 1897, c’est à un total de pas moins de quatre-vingt-six marks que s’éleva la facture pour cordes cassées.

Il y a là des rares points vifs où, me semble-t-il, je suis à même de fournir la preuve convaincante de la réalité de ces miracles dont j’affirme l’existence. Des juges hâtifs inclineront à dire que j’ai tout simplement fait sauter les cordes moi-même, en frappant inconsidérément le clavier ; c’est dans cet esprit que, par exemple, ma propre femme s’en est ouverte à moi là-dessus. J’affirme, à l’opposé –, et n’importe quel expert en la matière me donnera raison – et je reste persuadé qu’il est absolument impossible de casser des cordes simplement en tapant sur les touches, quelle que soif la violence avec laquelle on le fait. Les petits marteaux reliés aux touches, et qui frappent librement les cordes ne peuvent jamais le faire assez fort pour qu’elles sautent. Essayez à votre tour de taper à coups de marteau, à coups de bâton, sur les touches d’un piano : sans doute démolirez-vous complètement le clavier, mais jamais vous ne ferez sauter une seule corde. Que les cordes du piano cassent moins souvent – cela arrive quand même de temps en temps –, il faut simplement mettre cela au compte des dispositions moins hostiles dont témoignent à mon égard les rayons (de Dieu), qui se sont trouvés récemment forcés d’admettre, en raison du genre de situation encore moins agréable qui peut résulter pour eux de ce qu’on appelle les hurlements, qu’une des façons les plus plaisantes de passer le temps était encore d’écouter jouer du piano.

Je ne peux m’empêcher d’évoquer à ce propos un autre épisode [171] miraculeux qui, il est vrai, appartenait à une époque antérieure ; pour moi, qui ai pourtant été le témoin de tant de prodiges, il fait partie des choses les plus énigmatiques que j’ai jamais rencontrées. J’ai donc le souvenir qu’on avait essayé un jour, au temps où j’observais une inaction passive (donc, au cours de l’été ou à l’automne 1894), de susciter dans ma chambre par miracle un grand piano à queue (de marque Blüthner) ; il s’agissait, selon toute vraisemblance, d’un miracle von W. Je suis tout à fait conscient de l’accent de folie qui colore cette information, et j’en viens à me demander si je n’ai pas à mon insu été victime, après tout, d’une hallucination. Mais certaines données rendent à mes yeux cette hypothèse difficile à soutenir. Je me souviens fort bien que la chose se produisit en plein jour, alors que je me tenais sur une chaise, ou sur un sofa ; déjà, la surface brune polie du piano se formait sous mes yeux (à peine à quelques pas de moi). Hélas, je pris devant l’apparition miraculeuse une attitude de refus ; je ne voulais en effet connaître d’aucun miracle, ils me répugnaient tous en bloc, et aussi bien je m’étais fait un devoir d’y opposer une complète force d’inertie. J’ai bien souvent regretté par la suite de n’avoir pas par mon attitude, exhortée' à ce miracle (de ne pas l’avoir « exaucéf' » comme on dit dans la langue fondamentale) pour essayer de voir s’il pourrait réellement réussir. C’était, et c’est encore, une règle qui ne souffre presque aucune exception : tout miracle auquel je m’oppose résolument est voué à l’échec, ou du moins devient fort malaisé. Ainsi me faut-il laisser en suspens la question de savoir ce qu’il en était du caractère objectif de l’épisode que je rapporte ; s’il s’était réellement agi d’une hallucination, c’eût été une hallucination d’une espèce bien singulière, étant donné la faible distance à laquelle je percevais l’objet de ma prétendue vision.

On pratiquait quasiment tous les jours, et c’est toujours le cas actuellement, que je sois en promenade au jardin ou que je me tienne dans ma chambre, des miracles de chaud et de froid, toujours afin [172] d’entraver le bien-être naturel du corps qu’apporte la volupté d’âme ; ainsi, par exemple, envoi de froid aux pieds et de chaud à la figure. Physiologiquement, cela se passe de la façon suivante : lors du miracle de froid, le sang est refoulé des extrémités, par quoi survient une sensation subjective de froid ; et inversement, lors du miracle de chaud, le sang afflue au visage et à la tête, où, au contraire, c’est la fraîcheur qui correspond normalement à la sensation de bien-être.

À l’exception des innombrables fois où l’on m’a miraculé froid aux pieds lorsque je me trouvais dans mon lit, ces miracles ne m’ont pas beaucoup dérangé, car je suis endurci depuis ma jeunesse au froid et au chaud. Bien au contraire, j’ai souvent été obligé de rechercher ce froid et ce chaud excessifs. Spécialement au cours des premières années de mon séjour ici, alors que la volupté d’âme n’était pas encore parvenue au niveau qu’elle a atteint aujourd’hui, c’était souvent une mesure nécessaire que de détourner les rayons vers des parties du corps refroidies, mains et pieds spécialement, afin de préserver la tête des atteintes qu’on se proposait d’y porter. L’hiver, il m’arrivait souvent de maintenir pendant de longues minutes mes mains sur un tronc d’arbre glacé, ou de garder dans les mains, jusqu’à ce qu’elles en deviennent presque raides, une boule de neige.

C’est dans le même esprit que pendant tout un temps (au printemps ou à l’automne 1895), la nuit, j’avais pris l’habitude de passer les pieds à travers les barreaux de la fenêtre ouverte, pour les exposer à la pluie glacée ; aussi longtemps que se prolongeait cette opération, les rayons étaient dans l’incapacité de porter atteinte à ma tête. C’était de ma tête que je me préoccupais avant tout, et je me trouvais bien de cette façon de faire, mise à part la sensation de froid aux [173] pieds75. J’ai des raisons de penser que le procédé vint, d’une manière ou d’une autre, aux oreilles des médecins, qui firent prendre en l’occurrence une mesure qui irrita ma colère au plus haut point. On me fit déménager pour plusieurs jours de la chambre qui était la mienne, et à mon retour je constatai que l’on avait fait poser à ma fenêtre de lourds volets de bois, qu’on ferma désormais la nuit venue, de sorte que régnait dans ma chambre l’obscurité la plus totale, et que lorsque le matin se levait, la clarté du jour ne pouvait pour ainsi dire pas pénétrer. Les médecins n’auront naturellement pas le moins du monde soupçonné à quel point je ressentis péniblement cette mesure, dans les difficultés infiniment épineuses où déjà je me débattais pour mon autodéfense, face aux projets qui visaient à l’anéantissement de ma raison. On le comprendra facilement, j’en conçus de surcroît une profonde amertume, qui de longtemps ne me quitta pas.

Pour la tâche que je m’étais fixée, et qui était à tout instant de convaincre un Dieu qui ignorait tout de l’être humain vivant, de l’intégrité de ma raison, la lumière qui est nécessaire à toutes les entreprises humaines m’était devenue presque plus indispensable que le pain quotidien. Toute suppression de l’éclairage, tout prolongement de l’obscurité naturelle, impliquait donc pour moi une aggravation de mon état. Je ne veux point chercher querelle aux médecins, sur le point de savoir s’il faut ou non envisager la mesure décrétée contre moi d’un point de vue strictement humain comme motivée par la nécessité de protéger ma personne contre les conséquences éventuelles d’actes préjudiciables. Je ne peux m’empêcher de faire remarquer qu’une fois de plus, les moyens ne semblaient pas concourir harmonieusement aux fins qu’on se proposait. Qu’aurait-il pu m’arriver [174post] de pire, à la plus extrême limite, que d’attraper un rhume ? Les barreaux de fer scellés aux fenêtres constituaient déjà une précaution suffisante contre le risque de tomber par la fenêtre, et quant au risque de refroidissement, on aurait peut-être pu compter sur le besoin de se réchauffer naturel à l’homme ; se manifestant automatiquement, il m’eût empêché de rester trop longtemps devant les fenêtres ouvertes. Mais là n’était pas, pour moi, le point vif de l’affaire. L’essentiel pour moi était qu’en les médecins, je ne pouvais voir que des instruments ; les résolutions à prendre pour mener à bien les plans d’anéantissement de ma raison, étaient agies dans leurs nerfs par les rayons divins, à l’insu évidemment de ces médecins eux-mêmes, persuadés d’œuvrer en vertu de considérations d’ordre humanitaire. Il me faut encore aujourd’hui maintenir cette interprétation, car chaque mot qui m’est adressé par les médecins, et aussi par d’autres gens, je reconnais à sa conformité avec le matériel de prise de notes bien connu de moi qu’il procède de l’ingérence divine – c’est une chose que j’espère pouvoir expliciter par la suite. Loin de moi, en écrivant ces lignes, l’idée de récriminer sur ce qui désormais appartient au passé. En l’occurrence, je ne fais grief à personne de ce qui a pu m’arriver en des temps révolus, car j’ai assumé le plus dur, endossant tous les risques de la plus heureuse façon. Toutefois il m’a fallu exposer en détail l’exemple des fenêtres pour faire comprendre la méfiance profonde qui m’animait à l’égard des médecins, ce dont ceux-ci peut-être ont pu s’apercevoir à certains signes.

Ces volets (les seuls de l’aile que j’occupe à l’asile), ils existent encore aujourd’hui, mais depuis longtemps déjà on ne les ferme plus. Il [175] n’en existe de pareils qu’aux fenêtres des cellules aménagées pour les déments au rez-de-chaussée et au premier étage de la tour de l’asile. Ainsi que j’aurai à y revenir plus tard, pendant deux ans j’ai dormi dans différentes cellules (1896-1898), et là les inconvénients de l’obscurité m’apparurent encore pires – si faire se peut.