XIII. De la volupté d’âme comme agent de l’attraction. – Ses conséquences

[176] Le mois de novembre 1895 marque un tournant capital dans l’histoire de ma vie, et désormais je n’allais plus donner le même sens aux configurations de mes perspectives d’avenir. Je me souviens encore avec précision du moment, qui coïncidait avec quelques belles journées d’arrière-saison, et le matin de fortes brumes s’étiraient sur l’Elbe. À cette époque, les signes de féminisation sur mon corps avaient pris un relief si accusé, que je ne pus prétendre davantage ignorer le terme immanent vers quoi s’acheminait tout le processus. Et si je n’avais pas cru devoir, en un sursaut de mon sentiment de l’honneur viril, m’y opposer résolument, mes parties sexuelles auraient effectivement été escamotées la nuit venue ; tant il est vrai qu’était imminent l’accomplissement du miracle. En tout état de cause, la volupté d’âme devint si forte que j’en conçus, aux bras, aux mains, puis aux jambes, aux seins, aux fesses et dans toutes parties du corps, l’impression d’avoir un corps de femme. Je réserve les détails pour un chapitre ultérieur.

Quelques jours passés à observer ces développements suffirent à [177] infléchir radicalement mes résolutions. Jusque-là, j’avais toujours compté que, pour mettre un terme à mon existence, si je ne succombais pas victime des multiples miracles qui menaçaient ma vie, il me faudrait un jour me donner la mort ; en dehors de me donner la mort, l’autre issue, innommable, qui, pour ce qu’elle était au-delà du champ des possibles, n’eut jamais d’exemple parmi les hommes, je ne l’eusse envisagé que comme objet d’horreur. Or, désormais, indubitablement j’avais pris conscience de ce que l’éviration était, que je le veuille ou non, un impératif absolu de l’ordre de l’univers et, à la recherche d’un compromis raisonnable, il ne me restait plus qu’à me faire à cette idée d’être transformé en femme. L’éviration devait naturellement avoir pour suite rien moins que ma fécondation par les rayons divins, en vue de la génération d’une nouvelle race d’hommes. Le tournant que je pris fut facilité en ceci que j’étais convaincu qu’en dehors de moi, le genre humain, sous ses espèces réelles, avait disparu de la surface de la Terre ; j’étais persuadé que les formes humaines que je pouvais encore apercevoir n’étaient plus qu’« images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » – mon éviration ne risquait donc plus de constituer une infamante humiliation. À vrai dire, les rayons qui s’acharnaient à me « laisser en plan », et qui dans ce but s’épuisaient en tentatives pour anéantir ma raison, ne manquaient pas en l’occurrence d’en appeler – de façon cafarde – à mon sens de l’honneur viril ; c’est ainsi que, chaque fois que la volupté d’âme affluait, ils répétaient un nombre incalculable de fois ces paroles : « devant Madame votre épouse… vous n’avez pas honte… » ou celles-ci, plus vulgaires : « voilà-t-il pas un ex-président de chambre qui se fait enc… » Mais aussi désagréables que pussent être pour moi ces voix, et quel que fût le soulagement que je ressentis à plusieurs reprises à donner en quelque façon libre cours à une exaspération que justifiaient ces antiennes mille fois ressassées, en fin de compte je ne me laissai pas détourner de la ligne de conduite que j’avais reconnue pour nécessaire au salut des deux partis – nécessaire donc pour moi et [178] nécessaire pour les rayons.

Depuis lors, c’est en pleine conscience que j’ai inscrit sur mes étendards le culte de la féminité, et désormais je m’y tiendrai autant que me le permettront les égards dus à mon entourage, et quoi que puissent en penser les gens à qui échappent les considérations de l’ordre du surnaturel. Je serais curieux qu’on me montre quelqu’un qui, placé devant l’alternative ou de devenir fou en conservant son habitus masculin, ou de devenir femme mais saine d’esprit, n’opterait pas pour la deuxième solution. C’est pourtant bien comme cela et pas autrement que pour moi la question se pose. L’exercice de mon ancienne profession, à laquelle j’étais attaché de toute mon âme, les autres voies de l’ambition virile, tout l’emploi que j’aurais pu faire de mes dons au service de l’humanité, tout cela m’est désormais barré par l’évolution des circonstances ; même les contacts avec ma femme et avec mes proches, on me les refuse76, à l’exception de quelques visites occasionnelles et de quelques lettres. Il me faut me guider sur un égoïsme de bon aloi, sans me laisser troubler par les jugements des gens, et c’est ce sain égoïsme qui me commande de me consacrer à la féminité, en un sens qui reste à cerner de plus près. C’est la seule façon pour moi d’accéder pendant la journée à une condition corporelle supportable, et de trouver la nuit – du moins dans une certaine mesure – le sommeil réparateur nécessaire à mes nerfs ; une intense volupté – cela est sans doute également bien connu de la médecine – débouche en effet sur le sommeil. En m’en tenant à cette ligne de conduite, je sers l’intérêt bien compris des rayons et donc de Dieu lui-même. Dès que je laisse faire Dieu, qui, partant des [179] prémisses fausses de la destructibilité de ma raison, ne cesse de poursuivre des buts toujours plus contraires à l’ordre de l’univers, et dès que je lui permets de continuer à mener une politique qui se meut sans cesse dans des directions opposées, cela n’aboutit – comme me l’a irréfutablement démontré une expérience de plusieurs années – qu’à créer un grabuge indescriptible parmi les déséquilibrés qui forment l’essentiel de mon entourage. Ce n’est que plus tard que je pourrai en dire plus long sur tous ces sujets77.

Au moment même où j’en étais venu à infléchir de la façon que j’ai relaté ma conception des choses, il se produisit, et pour ces mêmes motifs, un bouleversement radical dans la situation au ciel. L’anéantissement dans mon corps d’un certain nombre de rayons (nerfs de Dieu détachés de la masse), effet de ma force d’attraction, signifiait pour ces nerfs de Dieu la fin de leur existence autonome, et donc quelque chose d’analogue à ce qu’est pour l’homme la mort. II allait donc de soi que Dieu s’efforçât désormais de faire jouer tous les ressorts en son pouvoir pour échapper au sort d’aller s’anéantir dans mon corps, par fractions de plus en plus importantes détachées de la masse et, en l’occurrence, on ne fut pas très regardant sur le choix des moyens. Or, pour les nerfs divins eux-mêmes, pris individuellement, qui étaient là en cause, cette attraction n’avait pas ce même caractère terrifiantà partir du moment où, pénétrant dans mon corps, ils étaient assurés d’y rencontrer les sensations de la volupté d’âme, sensations auxquelles ils prenaient leur part. Ainsi retrouvaient-ils [180post] dans mon corps un substitut absolu ou approché de la béatitude céleste perdue pour eux, et qui probablement avait consisté en une jouissance voluptueuse du même ordre (voir chap. I, [supra]).

Or, dans mon corps, la sensation de volupté d’âme n’était pas toujours présente avec la même intensité ; et sans doute n’atteignait-elle son plein épanouissement que lorsque les fractions d’âme Flechsig et autres fractions d’âmes « examinées » se trouvaient en tête du cortège formé pour provoquer un rassemblement de tous les rayons. Mais l’arrimage aux terres ayant rendu immanquable que, de temps à autre, les rayons et les âmes refluassent, il y a toujours eu des périodes où, par intermittences, la volupté d’âme était absente ou ne s’épanouissait que très faiblement. Il en résulte que l’apparition sur mon corps des signes de la féminité est soumise à une périodicité sur laquelle j’apporterai plus tard des précisions. Toujours est-il qu’en novembre 1895, alors que l’afflux des nerfs de Dieu s’était maintenu de façon ininterrompue depuis bientôt plus d’un an, la volupté d’âme se fit si profuse dans mon corps que les rayons commencèrent à prendre goût de venir s’y fondre. Cela se manifesta d’abord dans le camp du Dieu inférieur (Ariman) – qu’il faut, je l’ai dit au chapitre VII [supra], identifier sous certains rapports au soleil –, Dieu qui, en tant que le plus proche, était dans tout ce processus notablement plus impliqué que le Dieu supérieur (Ormuzd), demeuré lui, dans un éloignement beaucoup plus considérable.

Jusqu’au revirement qui se produisit en novembre 1895, seul – Ariman avait noué des relations d’un caractère d’intimité un peu marqué avec Flechsig – que ce soit le Flechsig homme ou le Flechsig « âme examinée » –, de sorte que si je veux maintenir l’hypothèse d’une conjuration de l’ordre de celle dont il a été question au chapitre II [supra], le soupçon d’y avoir trempé ne pourrait atteindre que le Dieu inférieur (Ariman) exclusivement. Jusqu’à cette fameuse date, le [181] Dieu supérieur avait toujours adopté envers moi une attitude plus correcte, plus en harmonie avec l’ordre de l’univers, et faisait montre de dispositions dans l’ensemble plus amicales. Or, désormais, la situation s’inversa complètement. Le Dieu inférieur (Ariman) qui, je l’ai dit, ne trouvait pas si mauvais par le passé de venir s’absorber dans mon corps par le truchement d’une partie de ses nerfs chaque fois renouvelée, pour cause de la volupté d’âme qu’il pouvait presque toujours compter y rencontrer, rompit les relations quelque peu intimes qui, à ce qu’il semblait, l’avaient jusque-là lié à l’âme « examinée » de Flechsig, et cette dernière, qui conservait encore à ce moment-là une intelligence humaine relativement inentamée, contracta une sorte d’alliance avec le Dieu supérieur qui désormais tourna vers moi ses pointes hostiles. En gros, le renversement qui intervint ainsi dans la situation relative des deux partis s’est maintenu jusqu’à présent identique à lui-même.

L’attitude du Dieu inférieur n’a cessé de se faire de plus en plus amicale, celle du Dieu supérieur de plus en plus hostile. Cela s’est manifesté soit par la nature respective des miracles faits de part et d’autre – les miracles du Dieu inférieur ont pris, avec le temps, ce caractère de farces relativement innocentes évoqué au chapitre XI [supra] –, soit dans la confirmation qui en était donnée par le contenu des discours respectifs des voix, selon qu’elles appartenaient à l’un ou l’autre camp. Les voix qui venaient du Dieu inférieur – et qui certes étaient également éloignées de devoir exprimer de façon authentique leur sentiment direct, car elles n’énonçaient qu’un ramassis de boniments serinés comme une mécanique – étaient tout de même, quant à leurs modalités et à leur contenu, foncièrement différentes des voix en provenance du Dieu supérieur. Quant au contenu de leur discours, il ne s’agit pas précisément d’injures ou de paroles blessantes, il se résume plutôt à une façon d’imbécillités neutres (on rabâche sans arrêt, par exemple, David et Salomon, salade et radis, petit tas de farine, etc.) ; et quant à leurs modalités, elles me sont moins importunes dans la mesure où ce verbiage se concilie plus adéquatement avec le droit naturel de l’homme de ne penser à rien ; à la longue, on peut [182] s’accoutumer à l’intrusion dans sa tête de menus propos insensés tels que ceux que j’ai donnés en exemple dans la parenthèse ci-dessus, dans la mesure où leur insignifiance permet plus facilement de les assimiler à des « pensées de ne penser à rien ». Dans les premières années qui suivirent le revirement dont je traite dans le présent chapitre, le Dieu inférieur avait même à sa disposition un certain nombre d’expressions qui, elles, possédaient une certaine portée positive et traduisaient pour une part une conception tout à fait judicieuse (conforme à la mienne) des causes du conflit, des moyens de le résoudre et de la tournure probable des événements. Certes, là non plus il ne s’agissait pas encore, et je l’ai déjà dit, de l’expression spontanée des sentiments authentiques du moment mais toujours d’un matériel idéel compilé d’avance, qui m’était jacassé de par la tête par des voix – êtres d’inanité s’il en fût (que plus tard relayèrent des oiseaux miraculeux) –, en un ressassement monotone et fastidieux. Toutefois, pour moi, ces propos étaient d’un énorme intérêt, dans la mesure où je m’autorisais à y voir le signe que Dieu n’avait pas, après tout, été comme avaient pu le laisser croire d’autres constatations, si totalement défaillant à comprendre les exigences qui se dégagent de l’ordre de l’univers. C’est la raison pour laquelle je souhaite faire part ici de certains des propos qui m’étaient tenus là.

Et, tout d’abord, cette déclaration fréquemment reprise qui annonçait le changement intervenu dans la répartition des partis en présence : « Deux partis se sont formés. » Ensuite, sous des modalités très diverses, on formulait l’idée que toute la politique menée par Dieu en vue de la destruction de ma raison était vouée à l’échec. C’est ainsi qu’étaient énoncées sans accent spécialement personnel ce genre de généralités : « Le savoir et les capacités ne se perdent de toute façon pas », « Le sommeil doit venir », ou encore : « Tout non-sens (entendez : le non-sens qui consiste à lire les pensées et à [183] les falsifier) s’annule », « Les succès durables sont du côté de l’homme. » D’autres formules encore, familières du Dieu inférieur, étaient soit articulées intentionnellement à mon adresse, soit en quelque sorte parlées de par ma tête par le Dieu inférieur mais à l’intention de son homologue, le Dieu supérieur ; dans la première catégorie, la formule déjà citée : « Souvenez-vous que vous êtes lié à la conception des âmes », dans la seconde catégorie les formulations de ce genre : « Souvenez-vous que toute tentative de faire passer pour est un non-sens », ou : « Souvenez-vous que la fin du monde est une contradiction en soi », ou : « Bon, vous avez fait dépendre le temps qu’il fait des pensées d’une seule personne », ou : « Vous avez désormais rendu impossible (entendez : malgré tous les miracles on a continué à jouer du piano, aux échecs) toute entreprise sacrée ». Dans certains cas, assurément très rares, on allait jusqu’à laisser filtrer une sorte d’aveu de culpabilité : « Si seulement je ne vous avais pas fourré parmi les images d’hommes », ou : « Eh oui, voilà les conséquences de la prétendue politique des âmes », ou : « Que va-t-il advenir de cette maudite histoire ? », ou : « Si seulement ces maudites malices pouvaient prendre fin. » Et même, de temps en temps, on allait jusqu’à concéder en ces termes exprès : « L’ouverture d’esprit nous fait défaut », sous-entendu : cette ouverture, ce bon vouloir qu’en fait nous devrions avoir vis-à-vis de tout être humain, voire du pécheur le plus abject, sous réserve de sa purification par les voies prévues par l’ordre de l’univers. Le Dieu inférieur avait pendant assez longtemps accoutumé de résumer toutes ces considérations par l’exclamation suivante, exclamation amputée comme c’est souvent le cas dans la langue des âmes, de sa chute grammaticalement significative : « Espérer que tout de même la volupté puisse atteindre un niveau », sous-entendu : un niveau tel que les rayons divins perdent tout intérêt à vouloir se dégager ; et espérer moyennant quoi, qu’aboutisse automatiquement un dénouement du conflit compatible avec l’ordre de l’univers. À peu près à la même époque, le même Dieu inférieur disposait d’une série de formules bien faites pour, dirais-je, me faire dresser les cheveux sur la tête ; je veux dire qu’elles pointaient comme condamnés d’avance, tous les efforts que je pourrais tenter [184] pour affirmer l’intégrité de ma raison. On parlait de « forces colossales » du côté de Dieu tout-puissant, et de « résistance sans espoir » de ma part à moi ; avec cette phrase qui revenait sans arrêt : « Souvenez-vous au moins de ce que l’Éternité est sans limites », on pensait devoir me rappeler que Dieu a, pour se retirer, un champ spatialement illimité de possibilités d’éloignement.

Indéniablement, de tout ce que j’ai rapporté de la conduite aberrante du Dieu supérieur et de celle du Dieu inférieur, et également de ce que j’ai rapporté du matériel phraséologique de ce dernier, il ressort un brouillamini inextricable de contradictions ; les résoudre de façon réellement satisfaisante ne serait possible que grâce à une meilleure intelligence de l’essence de Dieu ; mais de par le caractère limité de la connaissance humaine, même moi qui me suis en cette voie indubitablement avancé plus loin infiniment que quiconque, je n’ai pu y accéder.

C’est en faisant toutes les réserves qu’impose en l’occurrence l’imperfection de l’appareil cognitif humain, qu’il me faut risquer ici quelques timides remarques. Tout d’abord, il est exclu d’invoquer une supériorité intellectuelle ou morale quelconque du Dieu inférieur sur le Dieu supérieur. Lorsque, toutefois, le Dieu inférieur se surclasse soit par plus de discernement dans son appréciation de ce qui doit ou peut se faire, soit par une ouverture d’esprit plus en harmonie avec l’ordre de l’univers, on ne doit l’imputer qu’un plus grand éloignement dans lequel se tient le Dieu supérieur.

L’incapacité de comprendre l’être humain vivant en tant qu’organisme, est apparemment la même chez le Dieu inférieur et chez le Dieu supérieur, et elle leur est commune pour autant qu’ils se tiennent très éloignés ; ils semblent surtout prisonniers tous les deux d’un malentendu, à peine concevable selon le sens commun, lorsqu’ils se persuadent que tout ce qui est modulé par les nerfs d’une personne dans ma situation – et qui est en réalité le résultat de contrefaçons [185] de la pensée perpétrées par les rayons – n’est autre que la traduction de la pensée même de cette personne dans son fonctionnement intrinsèque ; malentendu encore, lorsqu’ils sont convaincus que toute pause dans le fonctionnement de la pensée – avec l’état de choses qui en résulte, où nul son perceptible ne parvient de pensées modulées en mots par les nerfs humains – signifie la dissolution des facultés intellectuelles de la personne en cause, ou, pour user d’une expression courante manifestement ambiguë78, lorsqu’ils sont convaincus que cela signifie le commencement de la débilité. Ainsi, en l’un comme en l’autre de ses avatars, Dieu paraît porté à faire cette méprise qui consiste à considérer comme le parler véritable des hommes, ce qui n’est que parler de nerfs fait de modulations produites par les nerfs humains qu’on a induits en vibrations ; en sorte qu’il lui est impossible de distinguer si les propos qui lui parviennent sont la manifestation de l’état de rêve, puisque chez l’homme endormi qui rêve il se produit également un certain échauffement des nerfs, ou si ce sont là les réflexions d’une personne qui exerce son activité mentale en toute clarté de conscience. Je me réfère naturellement ici à mon cas, à savoir au cas d’un homme unique en son genre, avec qui Dieu est entré en contact permanent par le truchement des rayons, contact qui désormais ne peut plus être suspendu, et qui dès lors constitue une atteinte à l’ordre de l’univers. Ces aberrations79 ne paraissent se dissiper que si Dieu approche plus près et s’aperçoit tout à coup, à mon [186] comportement, à mes occupations et aux propos que j’adresse aux autres gens, etc., qu’il a toujours affaire à la même personne, dont les capacités intellectuelles se sont maintenues sans faiblir.

Tirer une leçon pour l’avenir de l’expérience acquise, semble pour Dieu, du fait de quelque attribut inhérent à son essence, impossible. C’est en effet depuis des années exactement de la même manière que, tous les jours, les mêmes phénomènes se reproduisent d’emblée identiques, à chaque pause de l’activité de ma pensée (dès que survient la fameuse pensée de penser-à-rien) : (en un clin d’œil), tentative immédiate de battre en retraite et supposition aussitôt émise que j’ai désormais sombré dans l’imbécillité, ce que l’on exprime par cette phrase inepte : « Il devrait bien (entendez : penser ou dire) il faut me résigner à être idiot », après quoi reviennent sur un mode monocorde et sans âme, évoquant l’orgue de Barbarie ces autres propos insipides : « Pourquoi ne le dites-vous pas (tout haut) ? » ou : « Sans doute mais pour combien de temps encore ? » (entendez : réussirez-vous à vous défendre contre la puissance des rayons), etc. jusqu’à ce que je me mette à une occupation qui témoigne de l’intégrité de mes facultés mentales.

C’est d’ailleurs une question d’une difficulté extrême, même pour moi, que de savoir comment expliquer l’incapacité de Dieu à s’instruire par l’expérience. Sans doute doit-on se représenter que les choses se passent de telle sorte, dans chaque cas que la juste prise de conscience ne se communique qu’aux extrémités antérieures des nerfs de Dieu, extrémités vouées à disparaître dans mon corps, alors que par contre le point plus distal, à partir duquel s’opère le mouvement de dégagement des nerfs divins, ne reçoit pas l’empreinte des impressions recueillies, ou du moins pas suffisamment pour que cela puisse suffire à infléchir la volonté divine80. C’est précisément pour [187] cela que je ne suis pas très sûr, en la matière, que cela fasse vraiment une différence pratiquement que, comme je l’ai signalé ci-dessus, le Dieu inférieur ait fait entrer un certain nombre d’idées valables dans la masse phraséologique qu’il envoie faire intrusion dans ma tête par le truchement de voix qui procèdent de lui. Car ces idées n’ont rien de neuf pour moi, et le Dieu supérieur ne recevant les vérités qui y sont contenues que sous un mode purement formel n’est pas, semble-t-il, à même de s’en pénétrer, c’est-à-dire d’orienter son action dans une direction différente de celle qu’il avait arrêtée par ailleurs. Il est donc possible que le Dieu inférieur, s’avisant toujours plus vite que le Dieu supérieur des données exactes de la situation, se laisse guider par la considération suivante : de toute façon, il est de la nature des rayons qu’obligatoirement ils doivent parler (voir ; chap. IX, [supra]), il sera donc assurément bien préférable que le contenu de leur discours – quoique inlassablement rabâché – résonne raisonnablement, et non comme imbécillité pure ou comme de franche vulgarité. J’ai moi-même formulé à plusieurs reprises, dans des notes81 écrites depuis déjà assez longtemps, cette idée que Dieu ne peut pas [188] s’instruire de l’expérience : « Tout effort pour tenter d’exercer ailleurs une action éducative doit être abandonné comme voué à l’échec », et chaque jour qui passe depuis cette époque m’a confirmé l’exactitude de cette façon de voir. Je tiens, par la même occasion, pour de toute nécessité de mettre le lecteur, comme je l’ai déjà fait dans d’autres cas du même ordre, en garde contre toute méprise. Les personnes animées d’un esprit religieux sont pénétrées de l’idée de la toute-puissance, de l’omniscience et de la bonté infinie de Dieu, et elles trouveront inconcevable que Dieu eût pu se montrer sous les dehors d’un être mesquin au point d’être spirituellement et moralement surclassé par un simple humain. Ce sur quoi je dois expressément faire observer que là ma supériorité ne doit s’entendre qu’en un sens tout à fait relatif. Si je bénéficie de cette supériorité, c’est uniquement dans la mesure où le branchement d’un raccordement de nerfs sur un simple être humain, a pu, en prenant un caractère de permanence indissoluble, aboutir à la situation attentatoire à l’ordre de l’univers où nous nous trouvons. Et c’est uniquement dans cette mesure, que je demeure le parti le plus clairvoyant et du même coup le meilleur. Car l’homme connaît sa propre nature et de surcroît, en ce qui me concerne, j’ai pu, de par le commerce que, depuis des années, j’entretiens avec les âmes, apprendre à connaître leur caractère plus à fond que ne le put jamais aucun autre homme. En revanche, Dieu, lui, ne connaît pas les êtres humains vivants, et d’ailleurs, comme la [189] démonstration en a été faite plusieurs fois, il n’a aucunement besoin de les connaître. Toutes choses qui, au demeurant, n’impliquent nullement que sous tous autres rapports, notamment en ce qui concerne les choses surnaturelles telles qu’origine et création de l’univers, je ne reconnaisse la sagesse et la bonté éternelles de Dieu82.

Pour conclure ce chapitre, je voudrais encore faire place à une remarque : au terme de ces cinq ans, le cours des choses a évolué de telle sorte que désormais le Dieu supérieur lui-même en est venu à se ranger à une attitude vis-à-vis du moi à peu près comparable à celle adoptée par le Dieu inférieur au temps du revirement dont j’ai parlé au début de ce chapitre. Et, aujourd’hui, les miracles du Dieu supérieur prennent peu à peu cette même allure inoffensive qui jusqu’ici caractérisait essentiellement les miracles du Dieu inférieur. J’en veux donner pour exemples la chute des cendres de cigare sur la table ou le piano, le barbouillage de ma bouche et de mes mains avec de la nourriture pendant les repas. J’ai ainsi la satisfaction de me rendre compte que j’avais prédit cette évolution depuis déjà des années. J’en donnerai pour preuve cette transcription mot à mot d’un passage de ces petites études dont j’ai parlé plus haut (n° XVII, du 8 mars 1898) :

[190] « Ce n’est dans un premier temps, qu’à titre d’hypothèse, que nous émettons l’opinion qu’il est possible que l’Ormuzd postérieur en vienne à ne plus avoir intérêt à perturber la volupté – absolument de la même façon que cela s’est fait du côté de l’Ariman postérieur –, en sorte que la volupté interne, désormais glorieusement illuminée et anoblie au travers de l’imagination de l’homme, offrira un attrait supérieur à celui que présente cet enc… age extérieur et attentatoire à l’ordre de l’univers. »

Quelques remarques sont nécessaires à la compréhension de ce passage. Le Dieu inférieur et le Dieu supérieur recevaient les noms (et ces désignations ne sont pas de mon cru, mais viennent des voix) d’Ariman « postérieur » et Ormuzd « postérieur » pour autant que chacun d’eux se trouvait en situation d’être évincé à la seconde place par les efforts soutenus de son homologue pour se pousser sur le devant de la scène ; ce qui se produisait en alternance d’innombrables fois dans la même journée. La « volupté interne » désigne la volupté d’âme qui naît dans mon corps. L’expression d’« enc… age extérieur et attentatoire à l’ordre de l’univers » est en rapport avec ceci que, d’après ce que j’avais pu comprendre, l’absorption de matières putréfiées par les rayons purs s’accompagnait d’une sorte de sensation voluptueuse. Le choix du mot « enc..age » n’est pas le fait d’un penchant qui me serait propre pour le langage ordurier, mais vient de ce qu’ayant été obligé d’entendre des milliers de fois les mots d’« enc… » et d’« enc… age », j’ai, par manière d’ellipse, retourné l’expression, pour en répercuter l’acception, en l’étendant à toute la situation exorbitante de l’ordre de l’univers qui s’est créée du fait de ces rayons eux-mêmes.