XV. « Malices » et « jeux de miracles ». – Appels aux secours. – Oiseaux parleurs

[202] Quelque temps après le revirement évoqué au chapitre XIII, [supra], donc environ fin 1895 ou début 1896, une série d’incidents dont je fis l’expérience me donnèrent l’occasion de soumettre au crible de la critique mes thèses concernant les « images humaines bâclées à la six-quatre-deux », les « malices » et autres prodiges, ce qui m’amena à adopter des conceptions nouvelles s’écartant sensiblement de mes idées premières.

J’ai notamment à l’esprit trois épisodes qui me firent douter de ce que jusqu’alors j’avais cru juste et vrai ; ce furent tout d’abord la fête de famille à laquelle j’assistai à Noël 1895 à l’occasion des étrennes, chez le directeur de l’asile et conseiller médical privé Weber ; ensuite l’arrivée d’une lettre de Cologne portant cachet postal du lieu d’expédition et qui m’avait été adressée par ma belle-sœur ; enfin, dans une rue du faubourg de Pirna, un cortège d’enfants célébrant le vingt-cinquième anniversaire de la Paix de Francfort – le 10 mai 1896 –, cortège que je pus contempler de mes fenêtres. À ces menus faits, vinrent bientôt s’ajouter une correspondance régulière entretenue avec mes proches, ainsi que la lecture de journaux qu’ils me [203] faisaient suivre : j’en vins dès lors à ne plus mettre en doute qu’au-dehors le genre humain subsistât toujours en sa réalité vivante, aussi important en nombre et réparti sur des espaces aussi étendus que par le passé. Mais aussitôt, surgit une difficulté : comment parvenir à concilier cet état de fait avec mes impressions antérieures, qui parlaient apparemment en faveur de points de vue tout à fait divergents ? Cette difficulté persiste, et je dois avouer que je me trouve là devant une énigme non résolue, et probablement impossible à résoudre pour qui que ce soit.

Il reste pour moi tout à fait hors de doute que mes convictions du passé n’étaient pas, comme on pourrait être tenté de le suggérer, des « idées délirantes » ou des « hallucinations » ; aujourd’hui encore, je recueille tous les jours et à tout instant des impressions qui me prouvent avec toute la clarté souhaitable qu’il y a – pour parler avec Hamlet – quelque chose de pourri au royaume de Danemark ; autrement dit, ici-bas, dans les rapports de Dieu avec le genre humain. Comment historiquement a-t-on pu en arriver à la situation actuelle ? Est-ce par à-coups ou par transitions insensibles ? Et dans quelle mesure, à côté des manifestations de vie induites par les rayons, (miracles), des manifestations de vie autonomes, sur lesquelles les rayons n’ont aucune influence, peuvent-elles se produire chez les gens ? Voilà à la vérité pour moi une série de questions qui restent obscures86. Pour moi, il est tout à fait sûr que les expressions et formules toutes faites telles que « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » ou « maudites malices », de même que des questions comme : « Que va-t-il advenir maintenant de cette maudite histoire ? », ou encore tout ce qui peut se raconter à propos d’« hommes nouveaux faits d’esprit Schreber », que tout cela n’a pas germé tout seul dans ma tête, mais y a fait intrusion, parlé de l’extérieur. Rien que pour cette raison il me faudrait déjà admettre qu’il y a, à l’origine des idées qui sous-tendent ces formulations, quelque chose de réel qui s’y rattache, et à quoi se trouvent correspondre des événements historiques. Or, au cours des six ans qui viennent de s’écouler, j’ai pu continuellement être confronté, et c’est encore le cas tous les jours et à toute heure, [204] avec des faits de perception d’une nature telle qu’ils fondent sans discussion possible la conviction que j’ai que tout ce qui se dit et se fait, venant des gens de mon entourage, est machiné par miracle, et qu’également, tout ce qui se dit et se fait là est en connexion immédiate avec l’arrivée de rayons à proximité et avec leurs efforts consécutifs pour se dégager et battre en retraite.

J’ai déjà dit, dès le chapitre VII, [supra], que je ressentais comme un coup porté à ma tête, m’occasionnant une douleur sensible, chaque fois qu’on m’adresse la parole ou qu’on parle dans mon voisinage immédiat, et chaque fois qu’un acte, si menu soit-il, s’accompagne de bruit, par exemple ouverture de serrures dans le corridor, claquement du pêne à la porte de ma chambre, entrée d’un infirmier, etc. ; cette douleur, comme une brusque sensation d’étirement à l’intérieur de ma tête, provoque, dès que Dieu se retire trop loin, un élancement très pénible, sans doute en rapport – du moins, c’est le sentiment que j’ai – avec l’arrachement d’un fragment osseux de mon crâne. Aussi longtemps que je reste – dans ma chambre ou au jardin – tourné vers Dieu, et que je lui parle à voix haute, tout est plongé autour de moi dans un silence de mort ; pendant ce temps au moins, Dieu n’éprouve pas le besoin de se retirer, car il sent bien qu’il se trouve devant les manifestations de vie d’une personne en pleine possession de ses facultés mentales ; et alors, j’ai souvent le sentiment de me mouvoir au milieu de cadavres ambulants, toutes les autres personnes présentes (infirmiers et malades) paraissant tout-à-coup être devenues totalement incapables de proférer le moindre son87. Il en va de même si mon regard se pose sur un être féminin. Dès [205] que je détourne les yeux et que je permets leur fermeture miraculeuse, ou même dès que je passe de la parole au silence sans pour autant me mettre à une occupation d’ordre intellectuel, en d’autres termes : dès que je me laisse aller à ne penser à rien, voici comment, en corrélation les uns avec les autres, les phénomènes se succèdent, et cela quasiment d’emblée, en un laps de temps des plus courts (instantanémenti') :

1) Bruit quelconque à proximité : le plus souvent, grossière extériorisation de la part d’un des fous qui constituent le plus clair de mon entourage ;

2) Apparition en ma personne du miracle du hurlement, au cours duquel ceux de mes muscles qui concourent au mécanisme respiratoire sont mus par le Dieu inférieur (Ariman) en sorte que je suis forcé de pousser des hurlements, pour autant que je ne me suis pas déjà épuisé en efforts pour les réprimer ; à certains moments, ces hurlements se reproduisent de façon violente et à des intervalles si rapprochés que cela me met dans un état à peine supportable et qu’il me devient notamment impossible la nuit de rester au lit ;

3) Lever du vent, certes non sans qu’y concourent par ailleurs certaines conditions atmosphériques, mais en l’occurrence il est hors de doute que certains coups de vent coïncident bien avec les temps d’arrêt de l’activité de ma pensée ;

[206] 4) « Appels au secours » poussés par les nerfs de Dieu détachés de la masse, appels qui résonnent d’autant plus pitoyablement que Dieu s’est retiré plus loin de ma personne et que le chemin est plus long, que devront parcourir ces nerfs en état d’angoisse manifeste.

Ces phénomènes se reproduisent des centaines de fois par jour, et c’est donc des dizaines de milliers, sinon des centaines de milliers de fois que j’ai pu les vivre au cours des années passées, tandis qu’ils conservaient toujours cette même parfaite constance. J’ai déjà indiqué à plusieurs reprises leur raison d’être. Dès que l’activité de ma pensée se trouve suspendue, Dieu tient aussitôt mes facultés intellectuelles pour mortes et la destruction de ma raison pour achevée88 (imbécillité), moyennant quoi il se donne à lui-même toute latitude de se retirer.

Le processus de retrait est donc mis en œuvre et on dépêche à cette fin par miracle une « perturbation » dans l’acception que j’ai donnée au chapitre X, page 1, supra. Il s’agit de ce bruit défini au paragraphe 1. Simultanément, et c’est le fait du Dieu inférieur, se produit presque immédiatement le miracle dit de hurlement, 2 ; le but semble être double, à savoir d’abord de produire au moyen du « faire passer pour » l’impression que c’est un dément qui hurle, et d’autre part de faire que les voix intérieures inféodées au Dieu supérieur et que ce dernier a postées là pour pouvoir ultérieurement ménager une manœuvre de repli, soient désormais étouffées par le hurlement ; de la sorte, le Dieu inférieur, qui semble, lui, conscient – tout au moins dans une certaine mesure – de l’impérieuse nécessité qu’il y a à se laisser aller à l’attraction, le Dieu inférieur, donc, va pouvoir [207] compter sur une convergence en mon corps de tous les rayons et sur la volupté d’âme qui s’y trouvera de ce fait suscitée, en d’autres termes il s’assure ainsi de ne jamais avoir à pénétrer dans mon corps sans qu’y soit présente la volupté d’âme. L’éloignement de Dieu détermine aussitôt 3 : le lever du vent (voir le chap. I, [supra]). Mais, non moins immédiatement, le Dieu supérieur est averti de ce que l’abolition de la force d’attraction de mes nerfs n’a toujours pas pu être obtenue, et de ce que, bien au contraire, elle subsiste dans toute sa vigueur inaltérée ; c’est cela qui provoque dans les nerfs qui viennent de se détacher de Dieu le sentiment d’angoisse : 4, qui en tant que sentiment authentique vient à s’exprimer par des appels « Au secours ». Demeure pour moi une énigme – et cette même énigme se pose à propos de nombre d’autres choses – de savoir si ces appels au secours sont perceptibles à d’autres que moi89. L’impression acoustique qui frappe mes oreilles – plusieurs centaines de fois par jour – est tellement distincte, qu’il est hors de question qu’il s’agisse d’une hallucination. Et à ces authentiques « appels au secours » succède aussitôt cette phrase récitée comme par un automate : « Si seulement ces maudits appels au secours pouvaient cesser. »

Que toutes les manifestations de vie des gens qui se trouvent dans ma proximité imminente, et surtout que leurs paroles, procèdent de miracles (que ce soit les rayons qui déclenchent et commandent ces manifestations de vie et ces paroles), cela ressort à l’évidence pour moi du contenu même des propos qu’on tient alors. Pour rendre compréhensible mon assertion, revenons un peu en arrière. Comme je l’ai dit au chapitre IX, p. 1, supra, Dieu, au moment de l’arrimage aux terres (chap. IX, p. 1, supra), s’était ménagé une certaine masse de manœuvre en réservant, à côté des âmes examinées qui existaient encore à l’époque, certains restes des anciens « vestibules du ciel », restes par conséquent constitués à partir d’âmes de gens ayant accédé à la béatitude – et cela dans la visée de pouvoir éventuellement les expédier en enfants-perdus, chargés de poison de cadavre, sur la trajectoire de la force d’attraction de mes nerfs, ce qui allait nécessairement les amener à ma proximité – en sorte qu’en seraient différés et à la fois ralentis d’autant les effets d’attraction sur les rayons de Dieu eux-mêmes. En outre, on pensait pouvoir m’écraser définitivement sous la masse de poison de cadavre accumulée jour après jour dans mon corps – en clair, on pensait bien parvenir à me [208] tuer ou à parachever l’anéantissement de ma raison. Ces nerfs dont je parle (les restes de « vestibules du ciel ») se présentent depuis quelques années sous les espèces d’oiseaux miraculeux, et cela procède véritablement d’un ordre de choses prodigieux, s’originant manifestement au plus intime de l’essence de l’acte de Création ; ordre de choses à propos duquel, je ne puis, même moi, fournir davantage d’éclaircissements. Mais pour ce qui est du fait en lui-même, cela est hors de doute, les nerfs qui se cachent dans ces oiseaux sont bien des restes (nerfs dépareillés) d’âmes de gens ayant accédé à la béatitude, et je me fonde pour l’affirmer sur les milliers d’impressions sensibles que j’ai pu recueillir en ce sens, jour après jour, pendant ces quelques années.

Depuis des années, je connais sans erreur possible chacun des nerfs que ces oiseaux recèlent en eux, j’ai appris à me familiariser avec le timbre de leur voix, et je sais avec précision à quelles phrases insanes, débitées comme par une mécanique, je dois m’attendre de la part de chacun d’eux, selon qu’il procède d’un miracle venu de l’un ou de l’autre camp : Dieu inférieur ou Dieu supérieur. Leur qualité d’anciens nerfs humains se reconnaît à l’évidence à ceci que chaque fois qu’ils se sont complètement vidés du poison de cadavre dont on les a chargés, c’est-à-dire chaque fois qu’ils ont débité les phrases galvaudées qu’on leur a inculquées, ces oiseaux miraculeux expriment, tous sans exception, le sentiment authentique de plaisir qu’ils éprouvent au contact de la volupté d’âme rencontrée dans mon corps, volupté à laquelle ils prennent leur part, par ces mots : « Sacré lascar !90 », ou encore : « Ah ! par exemple, fichtre », poussant par conséquent des exclamations humaines avec les seuls mots qui restent encore à leur disposition pour traduire un sentiment authentique. Ils n’ont d’ailleurs pas la moindre compréhension de ce qu’ils viennent [209] de dire ; ces phrases sues par cœur – pour conserver une expression qu’il convient naturellement d’entendre dans son sens figuré –, ils les débitent sans connaître la signification des mots ; ils ne sont apparemment pas plus hauts en intelligence que les oiseaux ordinaires qu’on rencontre dans la nature.

Je ne saurais dire comment il se fait que leurs nerfs puissent être induits à vibrer en sorte que les sons qu’ils émettent, ou plus exactement qu’ils pépient, correspondent à la modulation des mots humains dont sont formées les phrases à seriner mécaniquement ; sur le côté technique de l’affaire, je ne puis donner d’explications plus précises, j’ai tout lieu de croire qu’il s’agit là, de toute façon, de choses hors de portée de l’entendement parce que surnaturelles91. Par contre, l’expérience que j’ai acquise depuis des années m’a permis d’en connaître avec précision les effets : pendant tout le temps où les oiseaux miraculeux sont occupés à débiter les phrases (apprises par cœur) qu’on leur a inculquées, leurs nerfs sont insensibilisés aux impressions qu’ils pourraient ressentir en entrant dans mon corps, et notamment à la volupté d’âme et aux impressions visuelles, exactement comme s’ils pénétraient en moi les yeux bandés et que leurs facultés de perception eussent été suspendues. En quoi consiste en effet le principe même de toute l’affaire et les raisons pour lesquelles, avec le temps – au fur et à mesure de la recrudescence de volupté d’âme –, [210] le tempo des phrases apprises par cœur s’est ralenti de plus en plus ? Eh bien, il fallait que les voix qui me pénètrent, chargées de poison de cadavre, maintiennent le pouvoir nocif de celui-ci aussi longtemps que possible. Mais un phénomène des plus singuliers se faisait jour, de surcroît, qui a été extrêmement déterminant en ce qui concerne la portée plus ou moins grande des ravages que les voix ou que les rayons ont pu occasionner à mon corps.

Je l’ai déjà dit, les oiseaux miraculeux ne comprennent pas le sens des mots qu’ils prononcent ; en revanche, il semble qu’ils soient doués d’une sensibilité naturelle à l’homophonie. En effet, s’ils perçoivent – tandis qu’ils sont tout occupés à débiter leurs phrases apprises par cœur – soit dans les vibrations de mes propres nerfs (mes pensées), soit dans les propos qui se tiennent dans ma proximité immédiate, des mots qui rendent un son identique ou voisin du son des mots qu’ils ont à réciter (à décharger), cela crée chez eux, semble-t-il, un saisissement propre à les abasourdir complètement : moyennant quoi ils viennent, pour ainsi dire, donner dans le panneau de l’homophonie, la stupeur leur fait oublier les phrases qui leur restent encore à débiter, et les voilà soudain rendus à l’expression d’un sentiment authentique.

Je l’ai déjà dit, il n’est pas nécessaire que l’homophonie soit absolue ; il suffit, puisqu’ils ne saisissent pas le sens des mots, que les oiseaux discernent une analogie dans les sons ; peu importe qu’on dise, par exemple ;

Santiago ou Carthago

Chinesenthum ou Jesus-Christum

Abendroth ou Athemnoth

Ariman ou Ackerman

Briefbeschwerer ou Herr Prüfer schwört, etc92 j'.

[211] La possibilité qui m’était ainsi offerte de décontenancer les oiseaux qui me parlent, en leur jetant pêle-mêle arbitrairement des mots qui se ressemblent par leur consonance, devint une sorte de passe-temps qui rompait la monotonie intolérable du discours verbeux des voix et qui fut pour moi une source singulière d’amusement. Si curieux que cela puisse paraître, l’affaire ne laissait pas d’avoir pour moi une signification très sérieuse, qu’elle conserve encore pour une part. Le Dieu supérieur et le Dieu inférieur, qui sont comme moi au courant de cette particularité des oiseaux de donner dans le panneau de l’homophonie, en jouent comme d’une carte maîtresse. Chacun à son tour va s’efforcer de se maintenir en retrait, tandis qu’il pousse à l’avant de la scène le parti adverse ; or, comme le fait pour les oiseaux de se laisser prendre à l’homophonie a pour effet d’accélérer la force d’attraction qui va s’exercer sur le camp auquel les voix qu’ils recèlent appartiennent, le Dieu supérieur faisait dire de préférence aux personnes de mon entourage des mots qui appartenaient au matériel de prises de notes et au matériel verbal du Dieu inférieur ; et vice versa ; tandis que, pour ma part, ayant à cœur d’obtenir la convergence en moi de la totalité des rayons, et souhaitant donc que l’attraction s’exerce de façon homogène, je m’efforce constamment de m’opposer à ce manège. Là aussi je dispose d’exemples aussi innombrables que les sables de la mer.

Qu’il me suffise, parmi tant d’autres, d’en mentionner quelques-uns : « lumière électrique », et « chemins de fer », par exemple, tout comme « forces colossales » et « résistance sans issue » – on trouvera le contexte chapitre XIII, p. 1, supra – appartiennent au matériel de notes du Dieu inférieur. Le Dieu supérieur fait en sorte que les conversations qui se déroulent en ma présence – et jusqu’à celles qui se tiennent à la table du directeur de l’asile pendant le déjeuner – évoquent les « trains électriques » avec une fréquence tout à fait surprenante qui exclut que le hasard y soit à l’œuvre ; le Dieu fait également en sorte qu’on trouve à tout bout de champ tout et rien [212] « colossal » et qu’on parle d’« issue » à tout propos et hors de propos. Il y a là, pour moi, – parmi bien d’autres exemples – la preuve irréfutable que ce sont les rayons qui commandent (miracle) aux nerfs de ces gens en sorte qu’ils utilisent ces mots ; en d’autres termes, je vois là la preuve de la réalité de ces manœuvres dites « malices » invoquées à de si innombrables reprises au cours des années passées par le Dieu inférieur. J’en suis bien conscient : combien, là aussi, tout ce que je raconte doit résonner avec peu de crédibilité. Mais tous les jours me sont proposées des expériences qui apportent la confirmation de mes dires, à toute heure et en tout lieu, et avec une telle profusion qu’à mon sens le moindre doute quant au caractère objectif des circonstances que je relate est exclu. J’espère pouvoir à l’avenir apporter encore peut-être sur tout cela certains autres détails.

Il me faut encore ajouter quelques précisions au sujet des oiseaux miraculeux. On constate chez eux un phénomène curieux ; les âmes ou les nerfs isolés qu’ils recèlent empruntent, suivant les époques de l’année, leurs formes à des espèces différentes. Au printemps, ces nerfs habitent le corps de pinsons ou autres oiseaux chanteurs, l’été d’hirondelles, et l’hiver de moineaux ou de corneilles. Je peux sans hésitation possible identifier en ces oiseaux les âmes qui les habitent au timbre de leur voix, ainsi qu’aux tournures de phrases – elles leur ont quasiment été enfoncées dans le crâne93 – qui leur sont coutumières.

[213] Toutes choses qui conduisent automatiquement à poser la question de savoir si ces oiseaux sont doués d’existence à long terme ou si, au contraire, ils doivent jour après jour, ou tout du moins après un intervalle plus ou moins long, être recréés de neuf par voie de miracle. Je peux seulement poser la question, je ne peux y apporter de réponse. Je constate que les oiseaux miraculeux mangent et se vident tout comme les oiseaux dans la nature ; il se pourrait par conséquent que leur condition miraculeuse puisse se maintenir pendant un certain temps par prise de nourriture ; j’ai fréquemment observé au printemps la construction de nids, ce qui paraît indiquer chez eux une capacité de se reproduire. D’autre part, leur don de la parole me confirme que, sous d’autres rapports, ils ne sont pas tout à fait assimilables aux oiseaux naturels. Leur nombre est très considérable, atteignant apparemment plusieurs centaines, en sorte que je ne puis me risquer à donner un chiffre précis. Ils se répartissent à l’évidence en deux groupes, les uns procédant du Dieu inférieur, les autres du Dieu supérieur, d’après la nature des ritournelles qu’ils ressassent.

Au groupe du Dieu inférieur appartient notamment une âme oiselle qui, entre toutes, se tient presque constamment la plus voisine de moi, et pour cette raison on me la désigne sous le nom de « petit ami ». Elle se manifeste habituellement au printemps sous les aspects d’un pic ou d’un merle, l’été sous l’aspect d’une hirondelle, l’hiver d’un moineau. Le nom plaisant qui lui est donné de « picus [214] le pic » est maintenu par les voix même lorsque cette âme paraît sous les espèces du merle, de l’hirondelle ou du moineau. Je connais très exactement chacune des tournures de phrases – elles sont devenues relativement nombreuses avec le temps—qu’elle a pour mission d’articuler et de répéter sans cesse, et j’ai dressé pour elle comme pour les autres oiseaux miraculeux des répertoires qui se sont toujours démontrés concordants. À un très grand nombre d’autres âmes oiselles, j’ai pour les distinguer attribué des noms de fille car, de par leur curiosité, leur appétit de volupté, c’est d’abord à des petites filles qu’on serait tenté dans l’ensemble de les comparer. Ces noms de fille ont été repris en partie par les rayons de Dieu pour désigner les âmes oiselles, et ils sont restés.

Au nombre des oiseaux miraculeux, on compte tous les oiseaux rapides, surtout les oiseaux chanteurs : hirondelles, moineaux, corneilles, etc. ; ces dernières années, je n’en ai pas rencontré un seul spécimen qui ne fut doué de parole ; et, à l’occasion des deux excursions en voiture que j’ai faites94 cet été (1900), c’est eux qui m’ont accompagné tout le long du chemin jusqu’au terme de la promenade. En revanche, les pigeons qui sont dans la cour de l’asile, eux, ne parlent pas ; pas davantage, j’ai pu m’en rendre compte, que le canari qu’on garde dans un des bâtiments des communs de l’asile, et pas davantage que les poules, oies et canards que je peux observer soit dans les potagers en contrebas de l’asile, quand je regarde de ma fenêtre, soit dans les villages où je suis passé au cours de ces deux promenades ; il me faut donc admettre que là il s’agit de simples oiseaux, naturels. Les oiseaux parleurs constituent un phénomène qui a, dans son ensemble, quelque chose de tellement prodigieux et féerique, que je serais curieux au plus haut degré de pouvoir aller dans d’autres parties du pays explorer la faune des oiseaux – dès lors que, naturellement [215post], je ne peux plus soutenir que les autres forêts se soient totalement dépeuplées de leurs oiseaux95.