XVII. Suite du précédent : « Dessiner » au sens de la langue des âmes

[228] Le tableau que retrace le chapitre précédent aura pu donner au lecteur l’impression que les épreuves qui m’ont été infligées par l’opération du jeu forcé de la pensée passaient à maints égards largement la mesure des exigences habituellement imposées aux possibilités humaines d’endurance et de patience. Toutefois, pour rester tout à fait dans le vrai, je dois ajouter ici que, du moins par périodes, de tout autres considérations prévalaient, apportant en quelque sorte leur compensation aux iniquités que j’avais à subir. Et, ici, je pense essentiellement – à côté des lumières auxquelles il me fut donné d’accéder concernant les choses du surnaturel, et que pour tout l’or du monde je n’accepterais d’effacer de ma mémoire – à l’effet de stimulation intellectuelle qu’a exercé sur moi le jeu de cette contrainte à penser. Et justement ces conjonctions sans suite qui faisaient intrusion dans mes nerfs et qui exprimaient les liens de la causalité ou tout autre relation circonstancielle : « Pourquoi parce que », « Pourquoi parce que je », « si ce n’est que », « au moins », elles m’obligeaient littéralement à réfléchir sur quantité de choses à côté desquelles les gens passent négligemment, et elles contribuaient par là même à un approfondissement de ma pensée. Chaque fois que, près de moi, je vois s’accomplir un acte humain, chaque fois que, dans le jardin ou de [229] ma fenêtre, je me livre à la contemplation de la nature, cela fait naître en moi certaines pensées ; si, à ce moment-là, j’entends, immédiatement connectés dans le temps sur ce cours de pensée, que font intrusion dans mes nerfs un « Pourquoi donc » ou un « Pourquoi parce que », je suis alors immédiatement contraint ou du moins incité, à un degré bien plus élevé que les autres humains en pareil cas, à me mettre à réfléchir sur les principes qui sont à la source des phénomènes en cause ou sur leurs buts.

Pour choisir des exemples tout à fait banaux, alors même que j’écris ces lignes, on construit dans le jardin de l’asile une nouvelle maison et, dans une chambre voisine de la mienne, on installe un poêle. Lorsque j’assiste à ces travaux, naturellement, il me vient automatiquement cette pensée : cet homme ou ces quelques ouvriers sont en train de faire ceci ou cela ; et si, au moment même où surgit cette pensée, on suscite à l’intérieur de mes nerfs un « Pourquoi donc » ou un « Pourquoi parce que », je me trouve contraint, de manière malaisée à récuser, de devoir me donner à moi-même toutes sortes d’explications circonstanciées sur les tenants et aboutissants de ces besognes. Évidemment, des choses de ce genre, il s’en est, au cours des années, produit des milliers ; la lecture des livres et celle des journaux suscitant, notamment, constamment des pensées nouvelles. L’obligation simultanée qui m’est faite aussitôt de me rendre, pour chaque fait, pour chaque sensation, pour chaque idée que je forme, présente à la conscience la question de leur cause, m’a peu à peu conduit à accéder à l’intelligence de l’essence même des choses, à propos de presque tous les phénomènes naturels et de presque toutes les expressions possibles de l’activité humaine, arts, sciences, etc. – intelligence qui est le propre de celui qui s’efforce d’y atteindre, cependant que la plupart des gens jugent inutile de se donner la peine de réfléchir aux menus faits qu’ils côtoient dans leur vie de tous les jours. Pour beaucoup de ces cas, notamment les faits de perception, il n’est vraiment pas facile de trouver à la question de leur pourquoi une réponse juste qui puisse satisfaire l’esprit humain, et dans la plupart de ces exemples le seul fait de poser à leur propos cette question : « Pourquoi donc », devrait rendre sensible l’ineptie de la démarche même, et c’est le cas [230] pour des phrases comme : « Cette rose sent bon », ou : « Cette pièce de vers possède une langue poétique magnifique », ou : « Ce morceau est merveilleusement mélodieux. » Quoi qu’il en soit, la question n’en fait pas moins intrusion en moi du fait des voix qui déclenchent ainsi du même coup l’activité de ma pensée, activité à laquelle, comme je l’ai dit, j’ai appris à la longue à me soustraire, car penser continuellement finirait par devenir bientôt trop pénible. Naturellement, les tenants d’une genèse divine de l’univers pourront bien, à la question de la cause ultime de toutes les choses et de tout ce qui advient, donner cette réponse : « Parce que Dieu a créé le monde. » Mais entre cette réalité de fait, massive, et les processus, pris un par un, qui aboutissent à une quelconque manifestation de vie, il y a un nombre infini de maillons intermédiaires, qu’il est dans un très grand nombre de cas du plus haut intérêt de se rendre, au moins en partie, présents à l’esprit. C’est stimulé par le jeu de la contrainte à penser que j’ai pu m’intéresser tout particulièrement aux questions d’étymologie, questions qui d’ailleurs, du temps où j’étais en bonne santé, avaient déjà captivé infiniment mon attention.

Pour conclure ces développements, puisse encore un exemple trouver place ici, qui contribuera à illustrer de façon plus sensible ce que je viens d’exposer. Je choisis le cas très simple d’un monsieur que je connais et que je viendrais à rencontrer. À sa vue, surgit tout naturellement et automatiquement en moi cette pensée : « Cet homme s’appelle Schneider » ou encore : « Voici M. Schneider ». Or, dès que cette pensée se trouve formulée, voilà que se mettent à retentir dans mes nerfs un « Pourquoi donc » ou un « Pourquoi parce que ». S’il fallait que quelqu’un se mît, dans le cadre des relations habituelles qu’entretiennent les gens, à poser ce genre de question à une autre personne, il est vraisemblable qu’il s’attirerait cette réponse : « Pourquoi ? en voilà une question idiote ; cet homme s’appelle Schneider, voilà tout. » Et pourtant mes nerfs ne peuvent pas et ne pouvaient pas [231] se contenter d’adopter la solution simple, consistant à écarter de la sorte ces questions. La question soulevée ne les laisse pas en repos : pourquoi cet homme est-il M. Schneider, ou pourquoi s’appelle-t-il M. Schneider ? La question de la cause, assurément tout à fait étrange d’être posée dans ce cas, happe mes nerfs dans une sorte d’engrenage mécanique, et ceux-ci s’épuisent en répétitions incessantes, jusqu’à ce que j’arrive à trouver par hasard un moyen pour faire – dirais-je – diversion. Si peut-être dans un premier temps mes nerfs sont amenés à faire cette réponse : « Eh bien cet homme s’appelle Schneider parce que son père lui aussi s’appelle Schneider », ils ne peuvent trouver d’apaisement véritable dans une réponse aussi triviale. Et s’articule alors toute une série de démarches de recherche sur les fondements et l’origine des noms de personne parmi les hommes, sur les différentes formes que revêtent ces noms selon les peuples et les époques, et sur les divers modes de rapports (clan, rapport de filiation, caractéristiques physiques…) qu’ils marquent par priorité. Ainsi, par le jeu de la contrainte à penser, un fait de perception des plus élémentaires devient le point de départ de tout un travail de réflexion dont il n’est absolument pas rare qu’il produise quelque fruit.

Autre phénomène intéressant en rapport avec le système de relations que j’entretiens avec les rayons, relations qui sont au principe premier de la contrainte à penser : le fameux « dessiner » que j’ai déjà évoqué rapidement, en passant, au chapitre V, [supra]. Personne probablement ne sait, excepté moi, et la science même ignore, que tous les souvenirs que l’homme enferme en sa mémoire sont conservés grâce à des impressions qui restent sur ses nerfs, et qu’il les colporte avec lui dans sa tête sous forme d’images. Chez moi, une illumination du système nerveux interne étant fournie par les rayons, il existe une faculté de reproduire à volonté ces images, et c’est là l’essence même de ce qu’est le « dessiner ». Ou, pour en exprimer l’idée sous une autre forme, ainsi que je l’ai fait par le passé dans ma petite étude XIX, du 29 octobre 1898 :

[232] « Le dessiner (dans le sens de la langue des âmes) consiste en l’utilisation volontaire de la force de l’imagination humaine dans le but de susciter des images (essentiellement des images-souvenirs) en la tête, afin de les y donner à voir aux rayons99. » Par un effort d’évocation, je peux à partir de tous les souvenirs de mon existence, bêtes et gens, plantes, objets naturels ou usuels de toutes sortes, créer des images avec pour effet qu’elles deviennent visibles, tant pour mes nerfs que pour les rayons avec lesquels ils sont connectés, et cela soit à l’intérieur de ma tête, soit à mon gré à l’extérieur de celle-ci, localisées à l’endroit précis où je souhaite que les choses soient repérées. Je puis faire cela avec les phénomènes relatifs au temps [233] qu’il fait et autres ; je puis, par exemple, faire pleuvoir ou provoquer la foudre – « dessin » particulièrement impressionnant puisque les phénomènes concernant le temps, et notamment la foudre, passent dans l’esprit des rayons pour être des manifestations de la puissance miraculeuse divine ; je peux faire brûler une maison sous les fenêtres de mes appartements, etc. Tout cela se passe naturellement dans mon idée, mais pourtant de manière telle qu’il semble bien que les rayons le ressentent comme si les objets et les manifestations en cause avaient une existence réelle. C’est ainsi que je puis me dessiner moi-même en un endroit autre que celui où je me trouve réellement, par exemple, et alors que je suis au piano, faire que je me trouve devant la glace (de la pièce à côté, en toilette féminine ; pendant la nuit, lorsque je suis au lit, je peux – ce qui, pour les raisons que j’ai indiquées au chapitre XIII, [supra], est d’une très grande importance – me donner à moi-même et donner aux rayons l’impression que mon corps est pourvut de seins et d’attributs du sexe féminin. Ainsi, dessiner un derrière de femme à mon corps – honni soit qui mal y pense – est à ce point devenu une habitude pour moi, que je le fais presque automatiquement chaque fois que je vais me pencher. Dans l’acception du terme que j’ai développé, je crois pouvoir à bon droit considérer le « dessiner » comme un contre-pouvoir miraculeux. Ainsi, de la même façon exactement que les rayons envoient les images mêmes dont on désire qu’elles fassent intrusion dans mon système nerveux, surtout dans le rêve, je suis à mon tour, moi aussi, à même de susciter les images que je souhaite donner à voir aux rayons.

Qui n’a vécu ce que j’ai dû traverser, ne pourra imaginer à quel point j’attachais du prix à cette faculté qui m’était donnée du « dessiner ». Dans le désert infini de mon existence si uniforme, à travers le [234] martyre de l’esprit qui m’était imposé par les papotages insanes des voix, ce m’a été bien souvent, tous les jours et à toute heure, une véritable consolation et un véritable réconfort. Quelle grande joie ce fut pour moi de pouvoir faire revivre pour mon œil spirituel les impressions que les paysages traversés au cours de mes voyages avaient laissées dans mon souvenir, et bien souvent – lorsque les rayons étaient dans des dispositions favorables – avec une si surprenante fidélité dans la reproduction de la nature, et une telle magnificence de couleurs, qu’à coup sûr les rayons devaient, tout comme moi-même, avoir l’impression que ces paysages se trouvaient réellement là où j’avais désiré qu’ils fussent vus !

Au moment précis où j’écris ces lignes, je m’efforce, à titre d’expérience, de faire apparaître à l’horizon la silhouette de Matterhorn au milieu du cadre naturel même où, près de Dittersbach, s’élève ce beau sommet, et j’ai la conviction que cela réussit presque aussi bien avec les yeux fermés qu’avec les yeux ouverts. De façon semblable, j’ai, un nombre incalculable de fois, au cours des précédentes années, « dessiné100 » des personnes que je connais, les faisant entrer dans ma chambre, les faisant se promener au jardin ou dans n’importe quel endroit où je souhaitais qu’elles fussent vues ; ou encore, j’ai donné vie là, tout près de moi, à des illustrations vues un peu partout, entre autres des dessins humoristiques des Fliegende Blätter. Pendant mes nuits sans sommeil, j’ai bien souvent pu prendre ma revanche sur les apparitions d’origine miraculeusel' en faisant défiler dans ma chambre ou dans ma cellule toutes sortes de silhouettes graves ou plaisantes, voluptueusement provocantes ou effarouchées ; l’amusement que je réussissais de la sorte à en tirer était pour moi le moyen fondamental pour surmonter l’ennui qui, sans cela, aurait plus d’une fois atteint les limites du tolérable. J’ai accoutumé de jouer du piano en accompagnant la musique de « dessins » qui lui correspondent, et, surtout [235] lorsqu’il m’arrive de jouer les arrangements pour piano seul d’un opéra, je fais défiler devant l’œil de mon esprit, parfois avec une clarté stupéfiante, une représentation intégrale ou certaines parties de cet opéra, le déroulement de l’action, l’entrée en scène des personnages, les décors, etc. Comme j’ai affaire principalement à des oiseaux miraculeux, je m’amuse assez souvent à leur réserver dans ma tête le spectacle de leur propre image vue sous un mode facétieux, en train d’être mangés par un chat, etc. Naturellement, « dessiner » dans le sens que j’ai développé, ne va pas sans une tension d’esprit assez considérable, qui suppose qu’on ait tout du moins la tête solide et en même temps beaucoup de bonne humeur ; à cette condition, on tire de très grandes joies d’avoir notamment fidèlement réussi à reproduire les images qu’on voulait. À côté de ce but de simple divertissement, « dessiner » a aussi pour moi une autre signification, au moins aussi importante. Comme je l’ai déjà dit au chapitre XI, [supra], la vue des images a sur les rayons un effet purificatoire, ils me pénètrent alors sans aucunement démontrer ce tranchant destructeur qui leur serait sans cela attaché. C’est bien pour cela que, constamment, on s’efforce d’effacer les images qui résultent de mes « dessins » par des contre-miracles correspondants ; mais, là encore, j’assure généralement ma propre victoire, à savoir que, quand j’impose ma volonté catégorique, comme c’est souvent le cas, les images que j’ai voulues se maintiennent et demeurent visibles, pour moi-même comme pour les rayons, même si de ce fait elles ont bien des fois passablement perdu alors de leur clarté et apparaissent quelque peu pâlies. Lorsque je suis au piano, il n’est pas rare que je me mette à dessiner en même temps – en effet il n’y a que [de] cette façon qu’on me laisse jouer à peu près sans fausses notes, les bonnes grâces que je m’attire ainsi de la part des rayons tempèrent quelque peu le caractère préjudiciable des miracles qui, sans quoi, se produiraient.

Enfin, je dois encore signaler, parmi les manifestations qui escortent [236post] la contrainte à penser, un autre phénomène – et non des moindres : tous les bruits qui parviennent à mon oreille, ceux notamment quelque peu prolongés, grondement des convois ferroviaires, vrombissement des vapeurs virant à la touée, musique d’éventuels concerts, tous ces bruits semblent parler, et parler soit avec les mots même que les voix m’envoient par la tête, soit avec ceux que modulent de façon autonome mes propres nerfs et avec lesquels je formule mes pensées à moi.

Contrairement à ce qu’il en est quand le soleil parle, et avec les oiseaux miraculeux, il ne s’agit naturellement ici que d’une impression subjective : le son de mes paroles, ou des mots que je suis forcé de proférer, se mêle aux sensations auditives que je reçois venues des trains, des steamers qu’on remorque sur la chaîne dans le chenal de mes bottines qui crissent, etc. Il ne me viendrait pas à l’idée de déclarer que les trains, les remorqueurs-toueurs, etc. sont doués de la parole, comme c’est le cas pour le soleil ou pour les oiseaux. Les rayons supportent la chose particulièrement mal ; car, dans les régions éloignées de l’univers où ils avaient jadis leur séjour (voir chap. VII, [supra]), ils pouvaient jouir de la tranquillité la plus sacrée : tous les bruits les effrayent. C’est pour cela qu’ont été particulièrement longtemps à l’honneur des formules comme : « Si seulement ces fichus chemins de fer pouvaient se taire », ou : « Si seulement ces maudits vapeurs virant à la touée pouvaient s’arrêter de parler ». Naturellement, l’emploi de ces formules n’a jamais été suivie du moindre effet dans la pratique. Qu’il puisse suffire de simplement exprimer en paroles le vœu que telle ou telle circonstance fâcheuse soit écartée, voilà une conviction qui illustre bien, et fondamentalement, un certain versant du caractère des âmes. Dans le même ordre d’idées, lorsqu’on m’expédie, par exemple, le miracle du chaud à la figure ou du froid aux pieds, on m’enjoint régulièrement de me dire à moi-même à haute voix : « Si seulement cette maudite chaleur pouvait cesser », ou : « Si seulement je n’avais pas les pieds gelés », alors que de moi-même, évidemment, je préférerais, en homme pratique, me passer de l’eau fraîche sur la figure ou me frictionner les pieds pour les réchauffer. Quant à qualifier de faiblesse ce trait singulier du caractère des âmes, voilà un point qu’il ne faut aborder qu’avec beaucoup de circonspection : en vertu des clauses réglées sur l’ordre de l’univers qui [237] conditionnent leur présence même, les âmes sont seulement compétentes pour le jouir et non, à l’instar de l’être humain ou de tout autre créature terrestre, pour l’agir dans la vie pratique. Pour moi, que les trains ou autres bruits parlent ou non, voilà qui sur le fond du litige m’est foncièrement égal ; ce phénomène ne prend d’importance qu’en tant qu’à partir de lui, j’ai pu me forger une arme non négligeable pour combattre la falsification de mes pensées qui est le fait des rayons. Je peux, en bandant toutes les forces de ma volonté, moduler à mon gré les vibrations de mes nerfs à distance, sur la fréquence des vibrations produites par les bruits extérieurs, pendant un certain temps ; tant que la sensation auditive provoquée par ces bruits persiste, ainsi que le dit si bien l’expression consacrée : « je maîtrise tous les bruits » ; je suis donc en mesure, tant que dure le passage des convois ferroviaires ou des remorqueurs virant à la touée, de forcer les rayons à accepter certaines formes de pensée de penser-à-rien, et je peux ainsi procurer à mes nerfs un répit passager.