XIX. Suite du précédent. – Toute-puissance divine et libre arbitre humain

[251] Après avoir exprimé, dans le chapitre précédent, ma conviction que la génération spontanée (génération sans procréateurs) existe dans la matérialité des faits, et avoir avancé, pour justifier cette conviction, les constatations que j’ai pu faire sur les insectes miraculeux, je me devais d’apporter à mes assertions certaines réserves afin de me garantir contre tout malentendu. Ces réserves, je ne pourrais mieux les formuler que par la phrase suivante : il y a à nouveau sur notre terre génération spontanée, depuis que s’est instauré un état de fait attentatoire à l’ordre de l’univers, alors que depuis des milliers et des milliers d’années il n’avait plus été question sur notre astre de génération spontanée. « Génération spontanée », cela n’est pas autre chose qu’une manière différente de parler pour définir ce qu’ailleurs j’ai appelé – en accord avec la parole de la Bible et avec d’autres sources de la tradition religieuse : création par voie de miracle divin.

L’intuition fondamentale qui est la mienne touchant à la relation de Dieu avec son œuvre, la création, conduit donc à penser que Dieu n’a donné les preuves de son pouvoir miraculeux sur notre terre que jusqu’à la venue de l’homme, but final de toute la Genèse. Alors, de ce moment, il abandonna en quelque sorte à lui-même le monde [252] organique qu’il avait appelé à la vie, n’intervenant par voie de miracle tout au plus que de temps à autre, dans des circonstances exceptionnelles (voir chap. I, [supra]). Pour le reste, il consacra désormais toute son activité à d’autres astres ainsi qu’à élever les âmes des défunts à la béatitude ; lui-même reflua en un insondable éloignement103.

Il ne saurait entrer dans mes intentions de fournir à proprement parler une sorte d’exposé circonstancié des motifs scientifiques qui pourraient justifier cette intuition fondamentale ; je n’entends nullement écrire un ouvrage scientifique sur l’histoire de l’évolution de l’univers, je rends simplement compte de ce que j’ai traversé et éprouvé, en même temps que j’indique les conclusions qu’il est peut-être permis de tirer du degré actuel de mes connaissances. Sur le fond du litige, c’est de la configuration que prendront mes destinées personnelles que j’attends la confirmation de mon intuition fondamentale, sûr que je suis qu’un temps viendra où le reste des humains ne pourra plus se dérober devant cette réalité de fait : ma personne est devenue le point de convergence des miracles divins. Je laisserai donc à d’autres le soin de parachever l’élaboration proprement scientifique des déductions auxquelles je suis parvenu et que je n’ai pu qu’évoquer, et qui certainement exigeraient dans le détail nombre de mises au point. Mon propos étant ainsi bien délimité, j’en reviens à la poursuite [253post] du thème que j’ai amorcé.

J’émets donc l’hypothèse que, sur un astre donné, l’ensemble du travail de la Création a consisté en une succession d’actes créateurs isolés, succession qui marque un progrès depuis des formes inférieures de vie organique jusqu’à des formes supérieures. Cette idée n’a apparemment rien de bien neuf, elle constitue au contraire plus ou moins l’acquis commun de tous ceux qui, jusqu’à une date récente, s’étaient occupés des problèmes relatifs à l’évolution. Là où porte la controverse, c’est sur le point de savoir si, dans ce progrès, on doit voir à l’œuvre le seul hasard aveugle qui – bien singulièrement – aurait conduit à l’apparition de formes toujours plus parfaites, ou s’il faut reconnaître qu’y a présidé une « cause intelligente » (Dieu), travaillant d’une volonté délibérée à l’élaboration de formes de plus en plus évoluées. Les savants portés à expliquer par quelque faiblesse de l’entendement trop répandue la « persistance tenace des représentations déistes », doivent eux-mêmes convenir de l’existence d’une certaine « téléologie » (Du Prel). Comme on peut le constater d’après le contenu du présent ouvrage, l’existence d’un Dieu vivant est devenue pour moi une certitude directe. Je puis donc tenter, à la lumière des impressions surnaturelles qui m’ont été données en partage, de traiter des relations de Dieu avec le monde qu’il a créé sous un jour tout à fait nouveau.

Comme je l’ai déjà indiqué au chapitre I, [supra], fondamentalement, je demeure dans la même ignorance que le reste des humains quant à la question de savoir si c’est Dieu qui a fait aussi les astres (étoiles fixes, planètes), etc. ; il me faut donc là laisser sa place à l’hypothèse de la nébuleuse primitive de Kant-Laplace. En ce qui concerne le monde organique, il me semble qu’on est obligé d’introduire une distinction essentielle entre les processus de création du règne végétal d’une part, et ceux du règne animal d’autre part. Car, en vérité, s’il est loisible [254] d’imaginer qu’une part, minime, des nerfs de Dieu (des rayons) ait pu revêtir, par la vertu de l’acte de Genèse, la forme d’âmes animales, âmes qui, pour médiocres qu’elles soient, possèdent en commun avec les rayons divins au moins un attribut, la conscience de soi, il est quasiment inconcevable, du moins pour l’homme, d’imaginer que des rayons divins aient pu pénétrer des végétaux ; bien que ces derniers soient en un sens doués de vie, ce sont tout de même des êtres complètement dépourvus de conscience de soi. Dans certaines conditions favorables, le simple reflet du faisceau de rayons qui diffuse sur la terre par le relais de la lumière du Soleil aurait pu suffire à faire apparaître la végétation, on peut donc envisager peut-être la possibilité suivante : lorsque Dieu s’approcha de Vénus dans le but d’y créer une faune organisée, ce rapprochement put avoir pour effet d’appeler sur la terre encore peu évoluée au moins un début de vie sous forme de végétation. Je ne dispose quand je dis cela d’aucune inspiration divine en la matière, qui puisse véritablement autoriser des considérations de cet ordre ; à dérouler plus avant ce fil, je me perdrais en de stériles spéculations, et il ne serait que trop aisé à tout chercheur féru de sciences naturelles de me convaincre de l’évidence de mes erreurs palpables. Bien plus inattaquable est ce sur quoi je m’appuie lorsque je dis que les rayons contiennent en germe à titre de virtualité latente le pouvoir de se changer en animaux de toute espèce, et en dernière analyse en créatures humaines, véritable pouvoir de faire jaillir de soi ces êtres.

Ici, je dispose des expériences les plus diverses que j’ai pu faire et des corroborations les plus curieuses. Avant tout autre, je citerai ce fait ; lorsque la force d’attraction les catapultait pour ainsi dire vers [255] moi, les rayons (nerfs) du Dieu supérieur descendaient dans ma tête sous l’apparence d’une silhouette humaine. Un hasard heureux fait qu’il existe réellement une figuration imagée de cela même que j’évoque et ce hasard fait que je puisse y renvoyer au lieu de procéder à une description en mots, cette figuration reproduisant avec une ressemblance saisissante l’image que j’ai fréquemment pu voir dans ma propre tête. Dans le cinquième volume de l’Art moderne (Berlin, éditions Richard Bong), se trouve la reproduction d’une peinture de Pradilla : Vol d’amour ; dans l’angle supérieur gauche, on peut voir une silhouette féminine qui descend bras en avant et mains repliées. Qu’on se contente de transposer cette figure au masculin et l’on aura une idée assez précise de l’aspect sous lequel, très souvent comme je l’ai déjà dit, sont apparus les nerfs du Dieu supérieur à l’occasion de leur descente à l’intérieur de ma tête. La tête, la poitrine et les bras étaient clairement distincts ; les bras étaient poussés latéralement, comme pour se frayer un passage contre l’obstacle – l’obstacle de ce rideau de nerfs dont l’âme Flechsig avait tendu la voûte céleste –, dressé pour leur barrer la route. Les rayons du Dieu inférieur (Ariman) ne laissent d’ailleurs pas de se manifester eux aussi dans ma tête au moins aussi souvent comme une apparition à face humaine, et cette apparition humaine semble (dès que la volupté d’âme est présente en moi) se passer la langue sur les lèvres, un peu à la façon des gens qui dégustent tout spécialement quelque chose, ou en d’autres termes à la façon de gens qui sont sous l’empire d’un plaisir des sens.

À ce propos, il me faut revenir en arrière sur le phénomène des « petits hommes » dont j’ai souvent parlé (chap. VI, [supra], XI, [supra]). Ayant pu constater dans un très grand nombre de cas que, sous certaines conditions, les âmes (rayons) font leur apparition dans ma tête [comme] une partie quelconque de mon corps sous forme d’hommes en miniature, je suis très près d’en conclure que la faculté de revêtir, dans [256] certaines circonstances, la forme humaine ou même de devenir un être humain, doit être considérée comme un pouvoir gisant au plus intime de l’être des rayons divins. Aussi, de ce point de vue, c’est d’une lumière toute nouvelle que s’éclaire la parole de la Bible : « Il créa l’homme à son image ; il le créa à l’image de Dieu. » Tout se passe comme s’il fallait donner à ce verset toute la signification littérale que jusqu’à présent les hommes n’ont guère osé lui conférer.

L’homme a donc été selon toutes les apparences le point culminant, ce que, somme toute, Dieu pouvait créer de plus parfait. Toutes les autres créatures ne figuraient donc que la chaîne infinie des élaborations préparatoires par lesquelles Dieu était passé, pour toucher enfin au but suprême, la création de l’homme. Créer purement et simplement l’être humain eût été un non-sens, cela va de soi, puisque, pour s’affirmer, l’homme dépend de l’existence de nombreuses espèces animales inférieures, qu’il utilise soit pour sa nourriture, soit à d’autres fins. Faculté suprême, le pouvoir de créer l’homme impliquait donc et couronnait cette faculté plus subalterne de pouvoir créer des formes animales. L’homme ne pouvait donc être créé qu’après que le terrain pour sa venue eût été préparé. Dans le long défilé des formes animales créées avant lui, on ne peut méconnaître qu’il y ait eu un acheminement de plus en plus poussé vers la conformation humaine.

En créant chaque unique espèce, Dieu bouclait une sorte d’anticipation à l’échelle de cette espèce de son œuvre de Genèse ; et en créant l’homme, il boucla la totalité de cette œuvre de Genèse. La création de conditions nécessaires à son maintien, la faculté de se reproduire, la persistance de la chaleur du soleil donnaient à chaque espèce la possibilité de se perpétuer. Dans quelle mesure les différentes espèces et les différents spécimens qui leur appartiennent allaient-ils pouvoir ou non réellement se perpétuer, c’est là ce qui désormais fut abandonné à la capacité de résistance de ces espèces et aux aptitudes des [257] individus qui les composaient, et cela ne dépendit plus de l’intervention directe de Dieu.

Qu’il me soit encore permis de rattacher à mon exposé les quelques remarques restrictives que j’avais émises dans un passage précédent (chap. XIII, note 82, [supra]) sur les rapports de la toute-puissance divine et de l’omniscience divine avec le libre-arbitre humain104. Dieu connaît-il l’avenir ? Et si oui, comment peut-on concilier cela avec l’existence qui ne fait aucun doute, du libre-arbitre humain ? Cette question a de tous temps préoccupé les hommes. Pour parvenir au point de vue juste, on doit se rappeler qu’en un certain sens, il n’existe pour Dieu ni passé ni avenir. Pour lui-même, Dieu, des temps à venir, n’a à attendre ni faveur du sort, ni destin contraire ; Dieu demeure identique à lui-même à travers le temps ; c’est là la signification même du concept d’éternité. Mais qu’on pose la question de savoir si Dieu peut connaître l’avenir de ses créatures – espèces et individus –, le mieux à faire à mon avis sera alors d’illustrer le débat par des exemples. Je lance donc les questions suivantes : l’omniscience divine s’applique-t-elle à la connaissance de l’avenir dans le sens où Dieu pourrait également savoir :

[258] 1. Jusqu’à quel âge va vivre chacun des millions d’êtres humains qui sont sur terre ;

2. Quel est le moucheron précis qui sera ou ne sera pas fait prisonnier de l’araignée dans la toile qu’elle a tissée, et à quel moment précis ;

3. Quelle sera parmi les centaines de milliers de numéros à la loterie celui qui emportera le gros lot ;

4. Dans quelles conditions sera finalement conclue la paix par laquelle s’achèvera le conflit qui oppose actuellement à la Chine le Japon et les grandes puissances ?

Je crois, par le choix de ces exemples, avoir assez exactement retrouvé le ton qui a, pendant des siècles, été celui des formulations par la philosophie scolastique du Moyen Âge de la question de la prédestination et des autres questions connexes. Le seul fait de poser les questions que je viens d’imaginer, suffit à faire éclater en pleine lumière le non-sens que ce serait d’y répondre par l’affirmative. Dans tous les exemples que j’ai choisis, pour les individus ou les peuples en cause, il s’agit de questions du plus haut intérêt, voire, en un sens, de questions vitales ; pour Dieu, toutes autant qu’elles sont, ces questions sont équivalentes et également dépourvues de signification.

Dieu a pourvu à ce que chaque espèce créée par lui (et par conséquent chaque spécimen appartenant à ces espèces) dispose du milieu naturel qui conditionne son maintien ; quant à l’utilisation qu’elles feront de ce milieu et aux bénéfices qu’elles pourront en tirer, sur ce point les créatures de Dieu sont désormais livrées à elles-mêmes et Dieu ne peut donc là-dessus rien savoir à l’avance105. Cela n’exclut [259] pas du tout que Dieu ne puisse avoir un souci tout spécial des formes supérieures qu’il a créées, et notamment de la conservation soit du genre humain tout entier, soit de certains individus élus – par conséquent cela n’exclut pas qu’il intervienne après coup, à titre exceptionnel et dans certaines conditions favorables, par voie de miracle. Mais, même dans cette éventualité, il ne faut pas se hâter de conclure que, parce que l’instrument de la puissance divine s’est déployé, cela garantit pour autant la pérennité des effets produits.

Tout ce que j’ai développé jusqu’à présent dans ce chapitre porte sur un état de choses réglé sur l’ordre de l’univers. À l’occasion de mon cas, s’est produit, par rapport à cette situation originaire, un très profond bouleversement, dont je ne puis encore moi-même mesurer entièrement la portée. Par cela même que Dieu s’est trouvé contraint de s’approcher plus près de la terre – quitte à négliger peut-être les autres astres, et en tout cas cela a amené la suspension des accessions à la béatitude –, pour se tenir en permanence à proximité (proximité relative), la terre est redevenue le théâtre permanent de miracles divins. Rester dans une inaction complète, cela, s’agissant des rayons, paraît être une impossibilité. Créer (faire des miracles), [260] voilà ce qui gît au cœur même de leur nature. Puisque désormais il est hors du domaine des possibilités qu’ils puissent accomplir cette tâche qui leur incombe en se réglant sur l’ordre de l’univers, ils font un usage différent de leur pouvoir miraculeux et ils l’emploient à des choses qui, assurément, s’avèrent le plus souvent ne viser qu’à de vaines démonstrations de puissance sans le moindre résultat durable.

Miracles, tout d’abord, ceux qu’on exerce sur ma personne et sur tous les objets grâce auxquels il m’est possible de me livrer à une occupation quelconque. Miracle, chaque manifestation de vie provenant des gens de mon entourage, car c’est l’action des rayons qui induit en leurs nerfs les vibrations qui font qu’ils sont mis en situation de parler, d’exercer leurs fonctions naturelles, de tousser, d’éternuer, voire d’uriner et de déféquer ; miracles encore, ceux qui sont exercés sur les animaux vivant alentour, j’en suis convaincu, par exemple on va provoquer par une action appropriée sur les nerfs de ces animaux, hennissement du cheval ou aboiement du chien… Miracles enfin, la création purement de circonstance, ex nihilo, d’être inférieurs (insectes ou autres, mentionnés au chapitre précédent). Tout cela inutilement, en fait, puisque ces animaux et ces hommes bien vivants auraient de toute façon eu, sans cela, toute faculté d’extérioriser ces manifestations de vie, et que les insectes miraculeux appartiennent à des espèces qui pullulent par milliers sans qu’il soit besoin de miracle pour cela : par conséquent, il ne s’agit pas ici d’appeler à la vie des espèces nouvelles.

Ces manœuvres miraculeuses ne reviennent donc, en tout et pour tout, au-delà d’un jeu vide de sens, qu’à s’acharner sur moi en me tracassant inutilement, et à chercher à poursuivre de ces mêmes tracasseries bêtes et gens autour de moi. Et pour Dieu lui-même, l’état de choses dont je fais le tableau ne va pas non plus sans être lié à bien des inconvénients, puisque la joie toujours de courte durée qu’il peut ressentir à la vue des choses qu’il vient de créer, doit bientôt céder la place à l’angoisse qui s’empare des rayons divins détachés de la masse de par la force d’attraction, lorsqu’ils effectuent leur descente forcée en appelant « Au secours ». Comment sera-t-il possible, [261] et sera-t-il un jour possible, d’effectuer la transition qui mènera de cette situation fâcheuse pour toutes les parties en présence, à des voies plus normales et davantage conformes à l’ordre de l’univers ? Et quels seront les moyens d’y parvenir ? En cette matière, par la force des choses, je ne peux qu’émettre des conjectures, conjectures que peut-être, vers la fin de ce travail, je développerai en quelques réflexions.