XX. Les rayons ont une vision des choses centrée sur ma personne. – Tournure future de ma situation personnelle

[262] Il échappe à Dieu de pouvoir comprendre l’être humain vivant, l’être humain comme organisme, et de pouvoir apprécier avec justesse le bon fonctionnement de sa pensée. À ce propos, j’ai à produire ici un point que jusqu’à maintenant j’avais gardé en réserve, point qui à plus d’un titre devint pour moi de la plus haute conséquence. Je vais le situer rapidement en disant que tout ce qui se passe se ramène à moi. Je suis parfaitement conscient, en écrivant ces lignes, de ce que certaines personnes ne seront pas éloignées de penser ici à une pure et simple infatuation morbide de ma part ; et, en effet, je le sais fort bien, cette tendance à tout ramener à soi, à mettre tout ce qui se passe en relation avec soi, est un phénomène fréquent chez les malades mentaux. Or, justement dans mon cas, il y a sur le fond renversement complet par rapport à ce qui se passe chez ces malades. Depuis que Dieu s’est engagé avec moi dans un système de raccordement nerveux exclusif, je suis devenu pour lui, en un certain sens, tout simplement l’Homme – soit l’être humain unique autour duquel gravitent toutes choses, auquel il faut tout ramener : et qui sera donc lui-même contraint, par choc en retour, de son propre point de vue à lui, de ramener tout à soi.

Cette façon de concevoir les choses complètement inversée, et qui naturellement au début échappait complètement à mon entendement, je ne me suis résolu à l’homologuer – comme on homologue un état de fait auquel on ne peut rien – qu’après des années d’expérience ; pourtant, c’est en toute occasion et aux moments les plus divers [263] qu’aujourd’hui encore j’ai affaire à elle. Quand par exemple je lis un livre ou un journal, on croit que les idées exprimées dans ce livre ou dans ce journal sont mes idées à moi ; quand je joue un air ou un extrait d’opéra au piano, on croit que le livret est à chaque instant l’expression de mes sentiments à moi. C’est là la même ignorance naïve qu’on rencontre chez certaines personnes frustes qui, au théâtre, croient que les paroles prononcées par les comédiens rendent leurs sentiments intimes ou qu’ils sont réellement les personnages mis en scène. Lorsque je joue des airs de la Flûte enchantée – « Ah, je le sens, le bonheur d’aimer s’est à jamais enfui », ou bien « La fureur de l’enfer bouillonne dans mon cœur, la mort et le désespoir jettent leurs flammes autour de moi » –, dans ma tête, des voix se mettent à épiloguer, convaincues que j’ai réellement perdu le bonheur pour toujours, que le désespoir s’est réellement emparé de moi, etc. ; naturellement, cela ne manque pas de me divertir infiniment. Cependant, on voudra bien ne pas minimiser l’épreuve que cela fut pour moi d’avoir à subir, des années durant, le feu nourri de questions effroyablement absurdes que j’étais obligé d’entendre dans ce genre d’occasions : « Pourquoi ne le dites-vous pas (tout haut) ? » « À recevoir »… Toutes ces insanités sont si affolantes que, longtemps, j’ai eu scrupule à devoir réellement les imputer à Dieu en personne ; n’eussé-je pas dû bien plutôt les mettre au compte de ces créatures subalternes, façons d’« images humaines bâclées à la six-quatre-deux », suscitées tout exprès sur des astres éloignés pour s’y voir assigner les besognes de la prise de notes et les tâches du faire-réciter ?

Cette question, je l’ai souvent pesée et retournée dans mes « petites études » auxquelles toute personne curieuse d’approfondir le thème pourra se reporter pour de plus amples renseignements. De toute façon, je suis porté à penser, sans toutefois vouloir trancher définitivement [264post], que c’est bien Dieu, dans son éloignement, qui suscite en leurs termes exprès toutes ces questions absurdes, et que c’est donc bien lui qui est le jouet des aberrations où elles plongent leurs racines106. L’ignorance de la nature humaine et de l’esprit humain qui s’exprime là n’est pas plus grande, sur le fond des choses, que celle dont témoignent encore à ce jour bien d’autres manifestations auxquelles – je suis obligé de le penser – Dieu a sa part ; par exemple, sa façon de traiter ce que j’appellerai le problème de l’excrétion pour le désigner brièvement (fin du chap. XVI, [supra]), ou l’assimilation qu’il fait entre penser à rien et imbécillité, ou encore cette conviction qu’il a que le parler des nerfs n’est pas autre chose que le langage même des humains, etc. (chap. XIII, [supra]).

Que Dieu, quand on veut bien considérer les conditions exorbitantespar rapport à l’ordre de l’universauxquelles j’ai à faire face, ne puisse aucunement prétendre à l’infaillibilité, c’est ce qui pour moi ressort à l’évidence de ceci : Il a lui-même agencé de toutes pièces toutes les orientations majeures de la politique poursuivie contre moi, qu’il s’agisse de l’élaboration de ses lignes directrices ou de la mise en place des systèmes qui s’y rattachent : prise de notes, système du couper la parole, arrimage aux terres, etc. Cette politique est sans espoir. Pendant toute une année, je l’ai déjà dit, dans l’ignorance complète où je me trouvais du mécanisme des miracles et au milieu des terreurs au-delà de toute référence humaine qui furent mon lot, j’ai moi-même aussi cru devoir craindre pour ma raison. Désormais, et depuis cinq ans au moins, j’ai acquis la claire certitude qu’il est impossible, même pour Dieu, de trouver dans l’ordre de l’univers les moyens par lesquels on pourrait anéantir la raison d’un être humain. Dieu, pourtant, continue aujourd’hui encore à se laisser mener par la conviction opposée, qui débouche sur la thèse de l’éventualité [265post] possible de me « laisser en plan » ; il met sans cesse en place de nouveaux systèmes concertés à ces fins, et dénonce ainsi jour après jour, presque exactement dans les mêmes termes qu’il y a des années, qu’il lui est toujours au même degré impossible de parvenir à se dégager des aberrations dans lesquelles il se trouve pris. Mais je ne considère pas pour autant, je veux insister là-dessus ici encore, que ces aberrations soient incompatibles avec la sagesse éternelle dont Dieu est rempli dans la sphère d’action qui est la sienne, selon l’ordre de l’univers.

L’obligation de ramener tout à moi et donc, par voie de conséquence, de ramener à moi tout ce que les autres peuvent dire, pesait tout spécialement sur moi pendant la promenade quotidienne au jardin de l’asile. Et, de ce fait, il m’a toujours paru particulièrement pénible de rester au jardin ; à cette obligation qui m’était faite, se rattachent les scènes de brutalité qui ont pu éclater ces dernières années entre d’autres pensionnaires de l’asile et moi-même. Depuis longtemps déjà, la volupté d’âme est devenue si intense dans mon corps que c’est toujours presque instantanément que se produit la réunion de tous les rayons qui prépare et amène le sommeil ; voilà pourquoi, depuis des années déjà, on ne me laisse plus jamais deux minutes en paix sur un banc : fatigué par des nuits plus ou moins sans sommeil, très vite je tomberais de sommeil ; on est donc obligé immédiatement de déclencher les fameuses « perturbations » (voir chap. X, [supra]), qui vont garantir aux rayons leurs possibilités de repli hors de ma personne. Ces « perturbations » s’effectuent parfois sur un mode anodin : On suscite par voie de miracle des insectes (voir chap. XVIII, [supra]) appartenant aux variétés que j’ai évoquées, mais aussi on va faire en sorte que d’autres pensionnaires de l’asile m’adressent la parole ou occasionnent toutes sortes de bruits, et de préférence dans mon voisinage immédiat. Ici aussi, la mise en branle des nerfs de ces gens est commandée par voie de miracle, cela ne souffre pas, pour moi, de doute ; [266] en effet, chaque fois que ce phénomène se produit (chap. VII, [supra] et XV, [supra]), je ressens à chaque parole qui est prononcée un coup porté à ma tête, qui s’accompagne d’une douleur plus ou moins intense.

Comme les pensionnaires107 sont essentiellement des aliénés de peu d’éducation et d’une mentalité fruste, ils se mettent brusquement à vociférer des injures grossières que je dois, pour qu’il en soit fait selon la volonté des rayons, prendre pour moi. Dans certains cas, on fait en sorte que je sois attaqué sans qu’il y ait eu au préalable le moindre échange de mots ; cela s’est produit un jour par exemple avec un certain docteur D., alors que j’étais tranquillement en train de jouer aux échecs avec un autre monsieur. De mon côté, je me suis toujours efforcé, chaque fois que c’était faisable, d’ignorer les injures qu’on m’envoyait à la figure. Néanmoins, ignorer a tout de même ses limites ; lorsque les fous se jettent sur moi et me serrent d’un peu bien près, ce qui arrivait très souvent par le passé et se produit encore aujourd’hui passablement souvent, ou quand, en dépit du mépris que je leur témoigne par mon silence, ils continuent cependant à m’importuner, je n’ai plus qu’une chose à faire : leur répondre d’un mot, si je ne veux pas apparaître sous le jour de la pusillanimité. En ce genre d’occasion, un mot en appelle un autre et, dans le temps, il en résultait de véritables scènes de bagarre, où, soit dit en passant, j’avais chaque fois la satisfaction de laisser l’agresseur sur le carreau – envers et contre tous miracles de rotule qu’on m’expédie d’abondance pour me mettre hors de combat.

Depuis quelques années, j’ai d’heureuse façon pu éviter qu’on en vienne à de véritables bagarres ouvertes, et il faut encore maintenant [267post] de ma part une énorme dépense de tact et de modération lors de mes sorties au jardin pour empêcher de véritables esclandres. Car cette méthode qui consiste à exciter les fous contre moi par le biais des injures qu’on les force à prononcer, est toujours à l’honneur ; et avec elle, l’accompagnement insane des voix « À recevoir », « Pourquoi ne le dites-vous pas (tout haut) ? » – « Parce que je suis idiot » ou « Parce que j’ai peur », toutes formules bien faites pour que j’y reconnaisse les intentions de Dieu, qui souhaite que je prenne pour moi les injures prononcées.

Pour pouvoir sauvegarder toute ma sérénité et toute la bienséance dont je suis capable, et pouvoir ainsi donner à tout instant à Dieu la preuve de l’intégrité de ma raison, j’ai accoutumé depuis déjà des années d’emporter mon échiquier au jardin pour la sortie de l’après-midi, et de passer une bonne partie du temps de la promenade à jouer aux échecs. J’ai continué même pendant l’hiver, et je jouais alors debout, ce que j’ai continué à faire même pendant les quelques jours de très grands froids ; car, tant que je joue aux échecs, en effet, la sérénité s’instaure à l’instant même, toutes proportions gardées. Sans discontinuer, je suis exposé à ce même genre de désagréments – les fameuses « perturbations » – jusque dans ma chambre : incursions d’autres patients sans aucune raison apparente et, là aussi, à coup sûr, en liaison avec des facteurs surnaturels – pour moi cela ne fait absolument aucun doute.

Ces menées m’ont conduit, en liaison avec d’autres considérations, à peu près depuis le début de l’année, à mûrir la décision de solliciter pour un avenir proche ma sortie du présent asile. Ma place est parmi les gens d’une certaine culture et non parmi les fous ; dès que je me trouve en présence de gens d’une certaine éducation, par exemple, depuis Pâques (1900), lorsque je me trouve à la table du directeur à laquelle je prends désormais mes repas, bien des situations fâcheuses survenues du fait de miracles s’éliminent ; je veux surtout parler des fameux accès de hurlements ; j’ai l’occasion, en effet, dans ces moments-là, de participer à des conversations qui se tiennent à voix haute, [268] et j’ai la possibilité de me présenter à Dieu en possession de la vigueur inaltérée de mon jugement. Je suis assurément malade des nerfs, mais en aucun cas je ne suis atteint d’une maladie mentale qui puisse me faire interdire d’administrer mes propres affaires (Code civil de l’Empire allemand, art. C. 6) ou qui puisse imposer mon maintien dans un asile pour motif d’ordre public108.

Depuis que, par hasard, j’ai appris que j’avais, sur ces fondements-mêmes, été, dès la fin de 1895, placé sous tutelle provisoire, j’ai pris l’initiative, en automne de l’an dernier (1899), de m’adresser aux juridictions compétentes, pour qu’elles prennent en bonne et due forme la décision soit de prononcer une tutelle définitive, soit de lever cette tutelle. Sur la base d’un rapport d’expertise établi par l’administration du présent asile, et après les auditions en forme prévues par les textes (janvier 1900) qui s’ensuivirent, la décision formelle de maintien de la tutelle a été rendue, et cela contre mon attente, en [269] mars, par le tribunal cantonal de première instance de Dresden'. Mais j’ai attaqué cette décision, car j’en tenais les attendus pour non pertinents ; et, conformément aux dispositions du Code de procédure civile, j’ai introduit dans les délais prescrits auprès du procureur près le tribunal de grande instance de Dresdeo' une action en mainlevée de l’interdictionp'. Le jugement du tribunal chargé de l’instance n’a pas encore été rendu, mais il sera vraisemblablement rendu en tout cas dans le courant de l’année. Je puis m’épargner de plus amples communications sur le déroulement de la procédure jusqu’à présent, puisque si la matière du procès devait susciter l’intérêt de cénacles élargis, les pièces qui figurent au dossier déposé au greffe du tribunal cantonal et au greffe du tribunal de grande instance de Dresde fourniraient là-dessus tous éclaircissements nécessaires. Parmi les considérations personnelles dont j’ai voulu qu’elles figurent dans ces dossiers, se trouvent naturellement certains développements touchant à la sphère de mes convictions religieuses.

Presque imperceptiblement, le cours du présent chapitre m’a – parti que j’étais de considérations sur la nature de Dieu – ramené à mes propres préoccupations. Je vais donc raccrocher ici quelques remarques. Les circonstances extérieures de mon existence ont pris ces derniers temps, surtout en ce qui concerne le traitement dont je suis l’objet de la part de l’administration de l’établissement, une tournure sensiblement plus favorable et, aimerais-je à dire, plus humanitaire ; rien moins sans doute que parce qu’on a dû finalement retirer de mes écrits cette impression, qu’on a selon toute vraisemblance affaire dans mon cas à des phénomènes qui sortent du domaine de l’expérience scientifique courante. Ma condition physique est malaisée à décrire ; en général, il existe une alternance rapide entre une euphorie très intense et toutes sortes de phases plus ou moins douloureuses et contraires. Le sentiment d’euphorie provient de la volupté d’âme qui à certains moments atteint un degré élevé, et il n’est pas rare qu’elle devienne si forte, par exemple quand je suis au lit, qu’il suffit alors d’une dépense minime d’imagination pour me procurer un bien-être qui donne une claire prescience de ce que peut être la jouissance féminine dans le coït.

Je reviendrai plus à fond sur ce point dans le prochain chapitre. D’un autre côté, et du fait des miracles, périodiquement adviennent toutes sortes d’accès douloureux (surtout chaque fois que Dieu se [270] retire) ; ces accès surviennent presque sans exception brusquement, et puis ils disparaissent quasiment de même, peu de temps après.

À côté des symptômes déjà signalés, adviennent entre autres des douleurs ischiatiques, des crampes dans les mollets, des phénomènes de paralysie, une brusque sensation de faim, etc. ; il n’était pas rare par le passé que surviennent lumbago et maux de dents. Le lumbago était parfois si violent (lorsque je dormais encore en cellule) que je ne pouvais qu’en poussant des cris de douleur (que je poussais effectivement à moitié dans ce but) me soulever de mon lit. Les maux de dents, eux aussi, étaient parfois si pénibles qu’ils excluaient de ma part toute occupation intellectuelle. Aujourd’hui encore, j’ai affaire à des douleurs de tête ininterrompues, d’une espèce sans doute inconnue à d’autres que moi, tant il est vrai qu’elles sont peu comparables aux maux de tête ordinaires. Ce sont des douleurs d’arrachement ou d’étirement, qui surviennent aux moments où les rayons arrimés aux terres s’efforcent de se dégager de moi lorsque la volupté d’âme a dépassé une certaine intensité. D’ailleurs, à force de se répéter, le miracle de hurlement qui se produit presque simultanément à ces moments-là me cause également un très désagréable ébranlement dans la tête ; s’il se produit pendant que je suis en train de manger, je dois faire très attention à ne pas vomir ce que j’ai dans la bouche. Ces brusques et incessantes alternances de mon état font – car c’est là un comportement caractérisé de dément – que toute mon existence traîne après soi la marque de la folie : et cela d’autant que mon entourage lui-même se compose essentiellement de fous qui, naturellement, de leur côté, contribuent à ce que se produisent toutes sortes de choses insensées.

Il est rare que je puisse persévérer longtemps dans une même occupation [271post] ; bien souvent, lorsque je lis ou que j’écris de façon prolongée, les maux de tête m’obligent à changer d’occupation. Je suis par conséquent souvent amené à me consacrer à de menus travaux ; physiquement parlant, ce sont les moments (à côté de ceux pendant lesquels je joue du piano) où je me trouve le mieux. C’est pourquoi, au cours des années écoulées, j’ai tenu à souvent m’occuper à des petits travaux mécaniques, collages, coloriage d’images ; les travaux qui me réusissent le mieux du point de vue physique, sont de ceux qu’on compte parmi les travaux féminins, coudre, enlever la poussière, faire les lits, laver la vaisselle, etc. Il arrive aujourd’hui encore que certains jours je ne puisse, à part le piano, m’occuper qu’à ces petites choses ; l’état de ma tête excluant alors toute occupation plus en rapport avec mes besoins spirituels. Actuellement, mon sommeil nocturne est de façon générale bien meilleur ; j’ai déjà signalé que par suite des crises de hurlements (qui relaient en alternance l’excessive volupté), il m’est parfois impossible de rester au lit. Cette année encore, j’ai dû quelquefois quitter mon lit dès minuit ou une heure du matin, et aller m’asseoir pendant plusieurs heures, m’éclairant à la lumière artificielle (dont maintenant je dispose) – jusqu’à l’été dernier, je restais debout sans lumière en attendant le matin ; une nuit sur trois au moins, voilà ce que j’ai dû faire de trois à quatre heures du matin. Mon sommeil est souvent troublé par des rêves ; je crois pouvoir discerner à leur contenu tendancieux (« maintien dans le camp des hommes » par opposition au soin que j’apporte à cultiver, moi, des « émotions féminines ») l’influence multiforme des rayons. À l’heure actuelle, ce n’est que très exceptionnellement que les rêves conservent encore le caractère de visions, c’est-à-dire le caractère vivace des sensations produites par les visions.

Le galimatias des voix est encore constamment pris dans des remaniements : et, depuis le moment relativement récent où j’ai commencé à rédiger le présent travail, il a connu de nombreuses transformations. Les formules jadis à l’honneur, notamment celles par lesquelles on se rappelait à mon bon souvenir lorsque s’annonçait en moi « la pensée de ne penser à rien », n’ont plus guère leur place. De surcroît, [272] le ralentissement du tempo de la parole est allé en s’amplifiant depuis la description que j’ai pu en faire au chapitre XVI, [supra], de telle sorte que le parler des voix dans ma tête ne mériterait plus guère le nom que de chuintement, à l’écoute duquel j’aurais le plus grand mal à discerner des mots, si malheureusement, est-il besoin de le dire ?, je ne connaissais d’avance, au souvenir que j’en garde, les propos absurdes que je dois me résigner à y reconnaître pour ne les avoir que trop entendus.

Je suis persuadé que des changements de ce genre, changements qui dans l’ensemble vont de pair avec la recrudescence de la volupté d’âme, ne cesseront d’intervenir à l’avenir, en même temps que des modifications dans la nature des miracles dirigés contre ma personne. À l’heure actuelle, ce qui est le plus pénible pour moi en dehors de l’état de ma tête, assez déficient, ce sont les accès de hurlements qui me tiennent sous leur coupe et qui, au cours de l’an passé, se sont parfois mués en une intolérable plaie. Je ne saurais présager de l’avenir : m’apportera-t-il sur ce point une amélioration ? Ce fâcheux état de choses, si incommodant, irait assurément en se modérant, tout ce que j’ai indiqué plus haut me porte à le croire, si je pouvais seulement établir mon séjour hors de cet asile.