XXI. Béatitude et volupté dans leurs rapports réciproques. – Ce qu’il faut conclure de ces considérations en ce qui concerne mon comportement personnel

[273] Administrer à proprement parler la preuve de la réalité des miracles dont j’affirme l’existence, et la preuve de la vérité de mes thèses religieuses, jusqu’ici, je ne l’ai guère tenté. À dire vrai il y a, à côté des accès de hurlements souvent évoqués109, une telle mine de preuves dans la configuration de mon corps que je suis convaincu qu’un examen de mon anatomie mettrait en évidence les marques de la féminité qui y sont reconnaissables et emporterait sans autre forme de procès la conviction des autres hommes. Je vais donc, dans ce chapitre, consacrer à cet objet une discussion spéciale, que je compte faire précéder soit d’extraits, soit de l’intégralité des commentaires que j’ai déjà présentés là-dessus à l’administration de l’asile.

À la suite de la décision d’interdiction rendue par le tribunal [274] royal de première instance, en date du 13 mars de cette année (1900), j’ai adressé, le 24 du même mois, à l’administration de l’asile, des représentations où j’exposais quelques-uns des points de vue les plus importants qui étaient ceux mêmes à partir desquels j’avais l’intention d’introduire un recours en mainlevée de l’interdiction ; recours que, depuis, j’ai effectivement introduit. Au fondement de ma démonstration, j’ai fait valoir que l’occasion devait être donnée à l’administration de l’asile d’exprimer son avis dans un rapport, et qu’il m’incombait donc, dans cette perspective, de lui communiquer mes propres conceptions sur la nature de ma maladie, afin qu’avant la nouvelle expertise, un constat médical puisse être dressé sur certains points expressément indiqués par moi. Le passage suivant est extrait de ces représentations du 24 mars :

« L’intention de persuader, par voie de démonstration circonstanciée, d’autres personnes de la vérité de mes dites « idées délirantes » et de mes dites « hallucinations » est, cela va sans dire, bien éloignée de mon propos. Je sais fort bien que, pour un certain temps encore, cela ne sera faisable que dans une perspective très limitée. Qu’une transformation de mon corps, phénomène qui appartient à une sphère se situant au-delà de toute expérience, doive ultérieurement apporter automatiquement la confirmation que j’attends, je laisse à l’avenir le soin d’en décider. Je me contenterai pour l’instant de déclarer ce qui suit :

« Je me tiens prêt à tout moment à soumettre mon corps à tout examen médical que ce soit, pour que puisse être vérifié si mes allégations sont exactes, selon lesquelles mon corps tout entier est parcouru des pieds à la tête de nerfs de la volupté, comme cela ne se rencontre que s’agissant d’un corps de femme adulte, alors que chez l’homme – que je sache – les nerfs de la volupté sont uniquement localisés à une zone circonscrite au sexe et à son voisinage immédiat.

« Si un tel examen devait prouver l’exactitude de mes allégations [275post], et si du même coup la médecine se voyait obligée de reconnaître qu’elle ne dispose pour interpréter l’apparition d’un tel phénomène sur un corps masculin d’aucune explication humaine et naturelle, il se pourrait bien que, dès lors, les « idées délirantes » qui sont les miennes et qui consistent à soutenir que mon corps est soumis de manière extensive à l’action des miracles divins, apparaissent sous un jour bien différent à un public de plus en plus large. »

Je fis suivre cette première série de représentations d’une seconde série, datée du 26 mars de cette année, et dont voici la teneur :

« En annexe aux représentations adressées le 24 de ce mois, je me permets de faire valoir à l’administration royale de l’asile ce placet. Des susdites représentations ressortait tout l’intérêt que je porte à ce qu’on insiste tout spécialement sur ce point de la propagation de nerfs de la volupté dans mon corps ; j’y attache du prix tant en ce qui concerne l’exposé de mes croyances religieuses qu’en ce qui concerne mes voies de recours contre la décision judiciaire d’interdiction.

« Au vu de tout cela, il serait pour moi d’un très grand intérêt de pouvoir connaître :

« 1° Si, au niveau de ce qui est officiellement professé par la science au sujet des nerfs, on reconnaît ou non l’existence de nerfs (qu’on les appelle nerfs de volupté, ou nerfs sensitifs comme je l’ai entendu dernièrement de la bouche de M. le docteur Weber, conseiller privé, bref quel que soit le nom scientifique qu’on veuille bien leur donner) dont la fonction toute particulière serait d’être les véhicules de la sensation de volupté.

« 2° S’il est bien vrai, comme je l’affirme, que ces nerfs de la volupté ne se rencontrent, répartis dans le corps tout entier, que chez la femme, tandis que chez l’homme ils sont confinés aux parties sexuelles et à leur voisinage immédiat ; il serait pour moi, par conséquent, d’un très grand intérêt de savoir si, sous ce chef, je n’ai fait que restituer un fait allégué par les théories scientifiques concernant les nerfs ou si au contraire j’ai affirmé quelque chose d’inexact par rapport à l’état actuel des connaissances en la matière.

[276] « Je serais infiniment reconnaissant de pouvoir recevoir là-dessus tous éclaircissements, que ce soit par écrit ou par le prêt qui pourrait m’être consenti d’un ouvrage qui traiterait scientifiquement des idées actuelles sur les nerfs, ouvrage dont je pourrais tirer toute la substance. »

« Veuillez agréer l’assurance de ma haute considération : »

(suit la signature)

Une troisième série de représentations, en date du 30 mars, succéda enfin à cette deuxième série ; en voici la teneur :

« Comme suite à l’envoi de mon mémoire du 26 courant adressé à l’administration royale de l’asile et concernant les nerfs de la volupté, le docteur Weber, conseiller privé, a eu la bonté de m’accorder hier soir un entretien et de me remettre à titre de prêt pour un certain temps deux livres de la bibliothèque médicale de l’asile.

« En revenant à nouveau sur les questions en suspens, je n’entends point servir mon intérêt exclusif ; je suis bien plutôt persuadé que les constatations qu’on pourra faire sur mon corps contribueront à l’avancement de la science. Si j’ai bien compris le conseiller privé Weber, la science ne reconnaît pas l’existence de nerfs qui seraient les véhicules spécifiques des sensations voluptueuses en tant que telles ; et, de même, le docteur Weber a infirmé mon assertion selon laquelle il serait possible de palper ces nerfs à la surface du corps – cela n’est possible, au demeurant, dit-il, pour aucune sorte de nerfs, quelle qu’elle soit. En revanche, il n’a pas paru mettre en doute que la sensation de volupté – quel qu’en soit le substrat physiologique – fût plus [277] élevée chez la femme que chez l’homme, ni surtout que les mammae prissent une part particulièrement importante dans cette sensation. Les faits que je soutiens ne pourraient-ils néanmoins s’expliquer par ceci, qu’il existerait certains organes (qu’on veuille les appeler tendons, nerfs ou leur donner n’importe quel nom qu’on voudra) qui couvrent toute l’étendue du corps chez la femme, bien davantage que chez l’homme ? Pour moi, il est subjectivement certain que ces organes se présentent dans mon corps d’une manière qui n’a d’exemple que chez la femme. C’est la conviction que j’en ai, et elle s’appuie sur maint miracle divin. Lorsque j’exerce une légère pression sur l’une quelconque des parties de mon corps, je sens sous la surface cutanée une texture faite de filaments ou de cordons – cette texture existe notamment à la poitrine, là où chez la femme il y a les seins ; avec ici cette particularité, qu’à leurs extrémités des épaississements en forme de nœud sont perceptibles. En exerçant sur cette texture une pression, je puis me procurer une sensation de volupté de l’ordre de celle de la femme, surtout si je pense en même temps à quelque chose de féminin. Soit dit en passant, ce n’est pas par lubricité que je le fais – j’y ai été, jusqu’à une date récente, contraint si je voulais trouver le sommeil ou me protéger contre des douleurs qui autrement auraient été intolérables.

« C’est justement cette même texture de filaments ou de cordons que j’ai pu sentir (après que mon attention eut été polarisée sur ce point) en palpant le bras de ma belle-sœur, à l’occasion d’une de ses visites, et il me faut donc bien supposer qu’elle se présente de la même manière en tout corps féminin.

« C’est elle qui donne, je le pense, à la peau féminine sa singulière [278post] douceur, douceur que présente en règle ma propre peau.

« Je dois encore ajouter que l’apparition sur mon corps de signes de la féminité est soumise à un va-et-vient dont la périodicité va, depuis peu, s’accélérant de plus en plus. Tout ce qui est féminin exerce sur les nerfs de Dieu un effet d’attraction ; de là vient que, dès que l’on souhaite se soustraire à nouveau à mon attraction, on s’efforce immédiatement de contenir par voie de miracle les symptômes de féminité qui fleurissent sur mon corps ; cela a pour résultat de refouler en quelque sorte vers l’intérieur du corps ce que j’ai désigné sous le nom de texture nerveuse de la volupté ; cette trame n’est donc plus aussi nettement perceptible sous la surface de la peau – mes seins s’aplatissent notablement, etc. Mais lorsqu’on se trouve derechef forcé de se rapprocher de moi sur la trajectoire de l’attraction, de nouveau les nerfs de la volupté (pour maintenir cette expression) affleurent, de nouveau mon sein se gonfle, etc. Le va-et-vient du phénomène se produit actuellement avec une alternance de phases de quelques minutes.

« Que par cette argumentation, je poursuive, à côté de mes intérêts personnels, des intérêts scientifiques, cela, la direction de l’asile voudra ne pas le méconnaître ; j’espère de la sorte m’être prémuni contre des interprétations qui pourraient tendre à ne voir dans ces révélations que je fais, et qui, j’en ai la conviction, sont inséparables de leurs liens avec des développements surnaturels, que désir suspect d’amener à la discussion des choses dont plutôt j’aurais, en tant qu’homme, sujet de rougir.

« Veuillez agréer l’assurance de ma haute considération. »

(suit la signature)

J’ajouterai quelques remarques au contenu de ces documents.

[279] Je ne mets évidemment pas en doute les précisions que M. le conseiller privé Weber a bien voulu me communiquer au cours de l’entretien que j’ai cité au début de mes représentations du 30 mars ; elles correspondent certainement à l’état actuel de la science en matière de nerfs. Je ne puis néanmoins, avec toute la déférence qui convient au profane en la matière, m’empêcher d’exprimer ma ferme conviction : lorsque je parle de cette texture de filaments ou de cordons, c’est bien de nerfs qu’il s’agit, et par conséquent il existe bien des nerfs spéciaux pour être les véhicules électifs des sensations voluptueuses. Décisif est donc à mon avis ce dont j’ai à faire état : c’est à savoir que, tout d’abord, la texture dont je parle, je le sais de source sûre, n’est pas constituée d’autre chose, quant à son origine, que d’anciens nerfs de Dieu qui n’ont quasiment rien perdu, en transitant dans mon corps, de leurs attributs de nerfs ; et c’est à savoir, ensuite, ce fait que je suis à même, justement, à tout instant, en pressant légèrement sur cette texture, de percevoir la sensation substantiellement voluptueuse qui se trouve là provoquée. Qu’il me soit donc permis de conserver dans la suite de mon exposé cette désignation de nerfs de la volupté.

La saturation de mon corps en nerfs de la volupté, résultant de l’afflux ininterrompu de rayons ou de nerfs de Dieu, se perpétue maintenant sans arrêt depuis déjà près de six ans. Il n’est donc aucunement étonnant que mon corps soit pénétré de nerfs de la volupté au point, en l’occurrence, de ne pouvoir être surclassé par aucune créature féminine. L’affleurement sensible de ces nerfs à la surface du corps est effectué, comme je l’ai souligné dans mon placet du 30 mars, d’une périodicité très régulière et d’un va-et-vient, selon que Dieu s’est retiré dans un plus grand éloignement ou qu’il a été contraint – les rayons manquant de pensées et étant obligés de venir en chercher chez moi – de s’approcher plus près de moi.

Aux moments de l’approche, ma poitrine peut convaincre n’importe [280] qui de la présence de seins féminins relativement bien développés ; tous ceux qui voudront venir me regarder pourront voir de leurs yeux ce phénomène. Je suis donc quasiment en situation d’administrer la preuve de visu. Assurément, une observation menée distraitement, un simple coup d’œil, ne suffirait pas ; l’observateur devra se donner la peine de rester là au moins dix minutes, un quart d’heure. Alors, tous pourraient remarquer le gonflement et le dégonflement alternatifs de mes seins. Évidemment, le système pileux demeure, d’ailleurs modestement développé, chez moi, sur les bras et à l’épigastre ; les mamelons restent de petite taille, tels qu’ils le sont couramment chez l’homme ; mais à part cela, je suis assez hardi pour l’affirmer, quiconque me verrait debout devant un miroir, le haut du corps dévêtu – surtout si l’illusion est soutenue par quelques accessoires de la parure féminine –, serait convaincu d’avoir devant soi un buste féminin. Je n’hésite pas non plus à le dire : je ne permettrai pas quant à moi qu’on se livre à ces constatations une fois que je serai sorti de l’asile, je ne les permettrai aux spécialistes éclairés qui se sentiraient motivés non par la pure indiscrétion mais par l’intérêt scientifique. Et si, comme je le soutiens, il s’avère qu’on n’a jamais pu rien observer de semblable sur un corps d’homme, j’aurai alors tout bonnement administré la preuve capable de faire lever parmi les hommes de quelque poids les doutes les plus considérables – tout ce qu’on avait pris chez moi jusqu’ici pour des idées délirantes et des hallucinations, n’était-il pas plutôt la vérité même ? –, et en conséquence, toutes mes croyances en les miracles, et toute la présentation que j’en ai faite pour expliquer les effets manifestes de ces miracles sur ma personne et sur mon corps, ne s’appuyaient-ils pas eux aussi sur la vérité elle-même ?

[281] Cultiver des émotions féminines, comme désormais cela m’est devenu possible grâce à la présence en moi de nerfs de la volupté, voilà ce que je considère comme de mon droit, et en un certain sens comme de mon devoir. Pour qu’une telle profession de foi ne me fasse pas perdre la considération de personnes au jugement desquelles j’attache du prix, il me faut pousser plus loin mon argumentation.

Peu d’hommes ont été élevés dans des principes moraux plus sévères que je ne le fus, et peu se seront imposé autant que je le fis, je peux le dire, et notamment dans leur vie sexuelle, une retenue aussi conforme à ces mêmes principes. Qu’on se garde donc de prendre ce qui m’anime ici pour de la basse sensualité ; s’il m’était encore possible d’accorder satisfaction à mon orgueil viril, ce serait naturellement incomparablement préférable ; aussi ne permettrai-je jamais à quiconque le moindre soupçon qu’il puisse y avoir de ma part une lubricité quelconque. Mais, dès que je suis seul avec Dieu – si je puis ainsi m’exprimer –, ce m’est nécessité de m’efforcer par tous les moyens, de toute la vigueur de mon intelligence et surtout de toute la force de mon imagination, de donner aux rayons divins, autant que possible de façon continue, ou – puisque l’être humain est tout simplement impuissant à ce que cela soit continuel – du moins à certains moments de la journée, l’image d’une femme plongée dans le ravissement de la volupté.

Les rapports étroits qu’il y a entre la volupté et la béatitude, plusieurs fois je les ai indiquées au cours de cet ouvrage. La volupté peut être considérée comme une part de béatitude concédée pour ainsi dire d’avance aux hommes et aux autres êtres vivants. Regard prophétique que celui de Schiller, et l’on peut penser – je me plais à l’évoquer – que c’est Dieu qui l’inspire lorsqu’il chante dans son Lied à la joie : « Au ver de terre fut donnée la volupté, au chérubin de se tenir devant Dieu. » Pourtant, il y a ici une distinction essentielle à faire. Chez les âmes, il y a jouissance de la béatitude en permanence, et cette continuité dans la béatitude est en quelque sorte leur [282] raison même d’exister ; par contre, à l’être humain et aux autres êtres vivants, cette jouissance n’est accordée que comme un instrument en vue de perpétuer l’espèce. Voilà où gît pour les hommes la limite que la morale impose à la volupté. Un excès de volupté rendrait les hommes incapables d’exercer les fonctions qui leur incombent ; l’être humain se trouverait empêché de s’élever à un niveau supérieur de perfection spirituelle et morale ; oui, l’expérience nous l’enseigne, les excès voluptueux ont mené à l’anéantissement, non seulement de nombreux hommes mais encore des peuples entiers. Or, en ce qui me concerne, ces limites ont cessé de s’imposer, et elles se sont en un certain sens transformées en leur contraire. Qu’il n’y ait pas de malentendu ; lorsque je dis que cultiver la volupté est devenu pour ainsi dire de mon devoir, il ne s’ensuit nullement que je doive me mettre à poursuivre de ma concupiscence sexuelle d’autres personnes (des femmes), ni que je sois tenu d’entretenir un commerce sexuel quelconque ; ce qui est exigé, c’est que je me regarde moi-même comme homme et femme en une seule personne, consommant le coït avec moi-même, et que je recherche sur moi les pratiques qui ont pour but réchauffement sexuel, etc., dussent ces pratiques être par ailleurs considérées comme obscènes – bien évidemment elles n’ont ici rien à voir avec les représentations habituelles de l’onanisme ou autres choses semblables.

Or, il est devenu pour moi d’absolue nécessité d’observer ce comportement en raison de la relation, exorbitante de l’ordre de l’univers, où Dieu se trouve engagé vis-à-vis de moi ; et, en l’occurrence, si paradoxal que cela puisse paraître, je puis m’appliquer la parole des premiers Croisés : Dieu le veut (Gott will es). Dieu est désormais, de par la puissance invincible de mes nerfs, indissolublement lié, et depuis des années, à ma personne ; toute possibilité de parvenir à se dégager de mes nerfs – et c’est bien à cela que vise la politique poursuivie par Dieu, et par Dieu en personne – est, mise à part l’éventualité où une éviration pourrait encore intervenir, exclue, et ceci pour tout le temps où je resterai encore en vie. D’autre part, Dieu exige un état constant de jouissance, comme étant en harmonie avec les conditions d’existence imposées aux âmes par l’ordre de l’univers ; c’est alors mon devoir de lui offrir cette jouissance, pour autant qu’elle puisse être du domaine du possible dans les conditions actuelles, attentatoires à l’ordre de l’univers, et de la lui offrir sous la forme du plus grand développement possible de la volupté d’âme. Et si, ce faisant, un peu de jouissance sensuelle m’échoit en retour, je me sens justifié à l’accepter à titre de léger dédommagement pour l’excès de souffrances et de privations qui ont été mon lot depuis tant d’années ; c’est là la faible réparation des nombreux accès de douleurs qui m’ont assailli, et des tribulations que j’ai eues à traverser et qu’aujourd’hui encore je traverse, aux moments surtout où la volupté d’âme reflue. Loin de faire tort à mes devoirs moraux, je suis conscient d’agir de la façon même qui convient dans des circonstances d’exception ; en ce qui concerne la situation qui en résulte vis-à-vis de ma femme, je renvoie à ce que j’ai dit à la note 77, [supra], chapitre XIII.

Naturellement il m’est impossible de passer toute la journée, ou même la plus grande partie de la journée, à me répandre en représentations voluptueuses, ou à donner libre cours à ma fantaisie en ce sens. La nature humaine se refuserait à y satisfaire ; la personne humaine, précisément, n’est pas née pour la seule jouissance, et faire de la pure et simple volupté le but unique d’une existence me paraîtrait aussi monstrueux qu’au reste des hommes. D’autre part, devoir exercer perpétuellement l’activité de ma pensée, comme les rayons m’y obligent par le jeu de la contrainte à penser, sans qu’aucun temps mort vienne interrompre le fonctionnement des nerfs de l’entendement, cela, la nature humaine ne s’y refuse pas moins intraitablement. Tout mon art de vivre, dans ces conditions démentielles qui désormais sont celles de mon existence – je ne vise pas ici mes relations avec mon entourage, mais l’absurdité de la relation attentatoire à l’ordre de [284] l’univers qui s’est instaurée entre Dieu et moi – consiste donc à trouver une voie moyenne où les deux partis, Dieu et la créature, puissent tant bien que mal cheminer de conserve ; c’est dire que cet art de vivre consiste à trouver un compromis par lequel et moyennant quoi, d’une part, la pénétration des rayons divins peut se produire en liaison avec la présence de volupté d’âme à laquelle ces rayons prennent part – et par conséquent cette pénétration est mieux acceptée – et moyennant quoi je peux, d’autre part, sauvegarder la marge, de temps à autre, et surtout la nuit, d’un repos humainement exigible procuré à mes nerfs de l’entendement, – et me ménager la faculté de me livrer à des occupations plus en rapport avec les besoins de mon esprit.

Pour les deux partis, cela ne va pas sans comporter quelques implications désagréables, car ils sont contraints d’adopter un comportement qui va contre leur nature respective. La volupté d’âme n’est pas toujours, en effet, surabondante ; elle reflue par alternances régulières, en partie parce que Dieu met en œuvre des actions de repli, et en partie parce qu’il m’est impossible de me consacrer à tout instant aux soins de la volupté. D’un autre côté, chaque fois que je suis sur le point de changer d’occupation intellectuelle, et plus encore chaque fois que je me laisse aller à un bien naturel ne rien-penser (notamment pendant mes promenades), cela entraîne pour moi un sacrifice plus ou moins considérable de mon bien-être corporel. C’est pourquoi je prends la liberté, pendant ces temps morts de l’activité de ma pensée, de rechercher le sommeil dont l’être humain a besoin – surtout la nuit, par conséquent, mais aussi à certains moments de la journée, après le repas de midi quand le besoin d’une sieste se fait sentir, ou encore le matin tôt quand je suis encore au lit après m’être réveillé —; et je m’efforce de me procurer, en cultivant les soins de la volupté dans l’acception que j’ai donnée plus haut, des phases de détente corporelle, voire quelque bien être sensuel plus suprême.

[285] Le caractère judicieux de ces vues m’a été indubitablement confirmé par des années d’expérience ; les impressions que j’ai recueillies me permettent même d’exprimer cette opinion : s’il m’était possible d’assumer sans cesse le rôle de la femme aux prises avec moi-même dans l’étreinte sexuelle, si je pouvais sans cesse reposer mon regard sur des êtres féminins, si je pouvais sans cesse contempler des images féminines, etc., Dieu n’entreprendrait jamais plus de se retirer de moi (ce qui aussitôt porte un préjudice notable à mon bien-être corporel), mais il se laisserait aller avec une régularité plus constante et sans aucune résistance à la force d’attraction.

Je ne veux pas omettre de signaler que l’exactitude de mon interprétation a été reconnue explicitement par le Dieu inférieur lui-même (Ariman) quand, en son temps, il reprit à son compte, dans le matériel de prise de notes consacré au parler des rayons, un certain nombre de formulations par lesquelles m’était recommandée la conduite même accordée avec cette interprétation. Et au premier chef celles-ci : « La volupté est désormais une chose pieuse » et : « Excitez-vous donc sexuellement », qui se firent entendre souvent par le passé, de la part de voix venant de la bouche du Dieu inférieur. Tous les concepts moraux se trouvent mis sens dessus dessous dans la relation que j’entretiens avec Dieu. Certes, il est vrai que la volupté est permise aux humains, pour autant qu’elle est sanctifiée par les liens du mariage et que par là elle est liée aux fins de la reproduction, mais jamais elle n’a passé en elle-même pour être quelque chose de particulièrement méritoire. En revanche, dans la relation entre Dieu et moi, la volupté est devenue une chose « pieuse », c’est-à-dire qu’on doit la considérer comme le meilleur moyen par lequel (dans des conditions contraires à l’ordre de l’univers) le conflit d’intérêts qui est né pourra trouver une issue satisfaisante.

Aussitôt que j’accorde des temps d’arrêt à ma pensée sans en même temps prendre le soin de cultiver la volupté – ce qui naturellement est, jusqu’à un certain point, tout à fait inévitable, puisque l’être humain est incapable de penser sans arrêt ou de produire sans arrêt la volupté –, chaque fois apparaissent ces conséquences fâcheuses [286] si souvent décrites : accès de hurlements, douleurs corporelles, bruits grossiers parmi les déments de mon entourage et appels « Au secours » venant de Dieu. La raison exige, par conséquent, que je colmate les arrêts de l’activité de ma pensée – dans la mesure où ce peut être humainement exigible — : en d’autres termes que je passe autant que possible les moments où mon activité intellectuelle est au repos, à cultiver les soins de la volupté.