XXII. Considérations finales. – Échappées sur l’avenir

[287] Je suis parvenu au terme de mon travail. Je n’ai pas épuisé, et à beaucoup près, toutes les vicissitudes et les expériences qui furent mon lot à travers ces sept années qui ont passé depuis les tout commencements de ma maladie nerveuse, ni la relation de mes incursions dans le surnaturel ; mais je les ai restituées suffisamment pour permettre l’accès à mes convictions religieuses et l’explication de certaines étrangetés de mon comportement.

« Que va-t-il advenir de cette maudite histoire ? », « Et que vais-je devenir » ?, « Ne faut-il pas que celui-là110 ? » entendez : « Que celui-là dise ou pense », voilà le genre de questions dont les rayons me harcèlent sans répit, les envoyant se répéter dans ma tête inlassablement, en aucun cas reflet de mes propres pensées mais fruit, plutôt, de leur falsification ; il n’en reste pas moins que ces questions témoignent de ce que chez Dieu est présent le sentiment d’une cause fondamentalement perdue. Les réponses que les rayons se font à eux-mêmes [288post], ou plutôt qu’ils attribuent fallacieusement à mes nerfs (« Une nouvelle race d’hommes faits d’esprit Schreber », ou encore : « Je ne sais pas s’il faut vraiment que celui-là », etc.), sont d’une telle niaiserie que je n’ai que faire de m’y arrêter davantage. Quant aux thèses que je serais qualifié à émettre en mon propre nom, je voudrais faire remarquer ce qui suit.

Pouvoir dire d’avance, de façon infaillible, ce qu’il adviendra de moi et par quels moyens pourront un jour être ramenées dans les voies de l’ordre de l’univers les positions que Dieu a prises à la face du monde du fait de la force d’attraction de mes nerfs, c’est évidemment impossible. Nous sommes parvenus à un état de confusion qui se dérobe à toute analogie prise de l’expérience humaine et qui sort du champ de ce que l’ordre de l’univers permettait de faire comme prévisions. Qui, dès lors irait se perdre en d’insoutenables conjectures sur l’avenir ? Il n’y a pour moi d’infailliblement assuré que cette proposition négative : jamais Dieu n’atteindra le but qu’il poursuit, jamais n’adviendra l’anéantissement de ma raison. Sur ce point, pour moi, comme je l’ai déjà exposé tout au long (chap. XX, p. 1, [supra]) les choses sont absolument claires depuis des années, et cette certitude a éloigné l’angoisse majeure d’un danger redouté qui pesait sur moi au cours de la première année de ma maladie. Car quoi de plus effrayant pour un homme de mon espèce, aussi diversement et hautement doué – je peux le dire sans gloriole –, que la menace de perdre la raison et de sombrer dans l’imbécillité ? Tout ce qui pourrait dès lors encore m’arriver serait maintenant plus ou moins secondaire à mes yeux, puisque j’ai acquis, des enseignements d’une expérience de plusieurs années, la conviction assurée que toutes les tentatives [289] qui seront faites dans cet esprit sont d’avance condamnées à l’insuccès ; tant il est vrai que l’ordre de l’univers n’arme la main de personne, fût-ce celle de Dieu, en vue de la destruction de la raison d’un être humain.

Naturellement, la question de mes perspectives d’avenir m’a également beaucoup préoccupé au cours des ans, du point de vue de l’orientation positive qu’elles pourraient prendre. Après le revirement complet de mes thèses, que j’ai évoqué au chapitre XIII, [supra], j’ai vécu plusieurs années dans l’attente du jour où on procéderait réellement sur moi, finalement, à l’éviration (transformation en femme) ; et, surtout, pendant toute la période où j’avais cru le genre humain disparu de la surface de la terre, cette solution m’apparaissait comme le préalable absolu du renouveau de l’humanité. À la vérité, je tiens encore à ce jour cette solution de l’éviration pour la plus incontestablement accordée à ce qu’il en est de l’essence la plus intime de l’ordre de l’univers. L’éviration dans un but de renouveau de l’humanité a vraisemblablement été réellement pratiquée dans un grand nombre de cas sur notre terre ou sur d’autres astres, au cours des premiers cycles de l’histoire de l’univers. Évoquent sans ambiguïté l’éviration : toute une part – et non la moindre – de ces miracles qui s’exercent sur ma personne (voir chap. XI, [supra], au début), et également l’accumulation dans mon corps de nerfs de la volupté. Mais dire que maintenant, dans les conditions contraires à l’ordre de l’univers qui se sont instaurées du fait des dispositifs inaugurés par Dieu et dont la mise en place a été motivée par la conduite des âmes examinées (arrimage aux terres, etc.), une éviration réelle puisse encore actuellement intervenir, cela, je m’y risquerai d’autant moins que j’ai eu précisément à revenir depuis sur la conviction que j’avais par le passé, selon laquelle l’humanité avait complètement disparu de la surface de la terre. Possible, donc, vraisemblable même, que les choses en restent jusqu’à la fin de mon existence à ces ébauches soutenues de féminité ; et que ce soit en tant qu’homme, qu’avec la mort je doive finalement quitter la place.

Ici, une autre question se pose dès lors, qui est celle de savoir, après [290] tout, si vraiment je suis mortel ; et de savoir aussi quelles pourraient bien être pour moi les causes de mort du domaine du possible. J’ai pu tant de fois vérifier sur mon propre corps les vertus réparatrices des rayons divins (se reporter à ce sujet aux explications que j’ai fournies plus haut là-dessus), que je suis encore actuellement obligé de qualifier de quasi-certitude ma conviction que l’influence des maladies et même celle de violentes agressions externes est, en ce qui me concerne, exclue en tant qu’elle constituerait une cause éventuelle pouvant entraîner ma mort. Mettons que je tombe à l’eau, ou que je veuille – ce à quoi naturellement je ne pense plus le moins du monde – me tirer une balle dans la tête ou dans la poitrine : certes, certains symptômes pourraient passagèrement apparaître qui sont ceux mêmes de la mort par noyade ou de l’état d’inconscience consécutif à ces plaies par balle qui autrement entraînent la mort. Mais prétendre, tandis que se perpétuent mes collusions avec les rayons, que je ne puisse en l’occurrence être réanimé, que ma fonction cardiaque et donc la circulation de mon sang ne puissent être à nouveau relancées, que mes organes internes détruits et mes os ne puissent être restaurés, c’est là une question dont je ne me risquerai pas, après tout ce que personnellement j’ai pu vivre, à trancher de la sorte, sur un tel mode de dénégation. Car tout de même, la première année de ma maladie, j’ai pu vivre à différentes reprises pendant un temps appréciable en l’absence de mes organes internes les plus vitaux, ou en présence de lourdes lésions de ceux-ci, et aussi en présence de violentes dégradations de certaines parties du système osseux, qui habituellement ne passent guère pour superfétatoires au maintien de la vie. Les facteurs à l’œuvre chaque fois pour la réparation des parties détruites sont toujours opérants aujourd’hui, et c’est pourquoi il m’est fort difficile d’imaginer, s’agissant d’accidents du genre de ceux que je viens d’évoquer que quoi que ce soit puisse provoquer ma mort. Et les mêmes considérations valent pour toutes les autres causes pathologiques de mort naturelle. Par conséquent, il semble qu’en ce qui me concerne, la seule cause de mort qu’il y a lieu d’envisager est celle que l’on appelle la sénescence. Comme on sait, c’est tout une autre affaire que de déterminer ce qu’il en est véritablement de cette mort par sénescence, et pour la science elle-même la question reste obscure. On peut certes décrire les symptômes qui se manifestent en l’occurrence, mais, que je sache, on n’est toutefois pas parvenu à en élucider clairement la cause : la question de savoir pourquoi l’être humain doit mourir, franchi un certain âge, n’a pas encore reçu de réponse assurée. Il semble que chaque créature ne reçoive en partage qu’une mesure donnée de force vitale, après quoi, lorsque cette mesure est épuisée, les organes indispensables à la vie refusent de fonctionner. Je pourrais donc fort bien imaginer que les rayons aient la possibilité de venir compenser les ravages advenus dans un corps qui possède encore de la force vitale, mais qu’ils soient incapables de pourvoir au remplacement de cette force vitale elle-même.

L’autre face de ma réflexion concerne la question de savoir ce que, dans l’éventualité de mon décès, Dieu – s’il m’est permis de m’exprimer ainsi – irait à devenir. Il est incontestable pour moi, de par tout ce que je viens d’exposer, que toute la situation où Dieu se trouve aujourd’hui engagé, à la face de la terre entière et de l’humanité vivant sur cette terre, repose entièrement sur les rapports singuliers qui sont nés entre Dieu et ma personne. Si la mort devait entraîner la disparition de ma personne, il s’ensuivrait à coup sûr une modification dans la situation actuelle ; que cette modification doive apparaître au reste des humains sur un mode d’évidente clarté, cela, je ne me hasarderai pas à l’affirmer. Peut-être, poussé par la nécessité, devra-t-on alors se résoudre à prendre certaines mesures qu’implique le retour à l’ordre de l’univers (élimination de l’arrimage aux terres, répression totale à l’égard des restes d’âmes examinées, etc.) : pour lesquelles jusqu’ici on n’avait pu trouver la force de volonté nécessaire. C’est seulement par cette voie que, d’après ce que je défends, Dieu pourrait recouvrer la faculté de remplir les tâches qui lui incombent en vertu de l’ordre de l’univers ; et surtout qu’il pourrait à nouveau assurer l’œuvre qu’il poursuivait par le passé, de promouvoir les accessions à la béatitude. Mes nerfs seront des tout premiers à être élevés à la béatitude ; après les relations qui ont prévalu pendant tant d’années entre Dieu et moi, voilà ce que je peux considérer comme allant de soi. Quant aux modalités mêmes des mesures qui seront prises par Dieu après ma mort, je suis d’autant moins à même de me livrer à des conjectures là-dessus, que je n’ai pu parvenir, par la nature même des choses, à me faire la plus vague idée de quels seraient exactement ceux des dispositifs attentatoires à l’ordre de l’univers qu’on pourrait en l’occurrence envisager d’abandonner.

En ce qui concerne la tournure que prendra mon existence jusqu’à ce que ma mort éventuelle frappe, je crois pouvoir réussir, en temps voulu et sans difficultés particulières, à apporter certaines améliorations aux conditions extérieures de cette existence même : levée de l’interdiction, libération du présent asile… La reconnaissance de fait, par le reste des hommes – quoi qu’il en soit de mes prétendues « idées délirantes » – que dans mon cas, on a en tout cas affaire à un malade d’une trempe peu ordinaire, ne pourra plus, avec le temps, être esquivée.

Mais même cela, même cette reconnaissance ne pourra me dédommager de ce que pendant les sept dernières années j’ai pu souffrir et de tout ce dont j’ai été privé ; d’aucune façon. J’ai le sentiment qu’une grande et glorieuse réparation est imminente – non point que me réservent les hommes, mais qui adviendra d’elle-même, née des nécessités internes de la situation. Déjà au temps de mon séjour à la clinique de Flechsig, quand, d’un côté, j’approchais l’harmonie merveilleuse de l’ordre de l’univers et quand, de l’autre, j’avais à supporter les avilissements les plus profonds dans ma personne même, et alors que tous les jours je me sentais menacé des dangers les plus effrayants, j’avais trouvé à l’adresse des rayons cette parole : « Il doit y avoir une justice immanente, cela ne peut exister qu’un homme comme moi, aussi moralement immaculé et qui se tient sur le terrain de l’ordre de l’univers dans son combat contre les puissances hostiles, puisse tomber, innocent holocauste, pour les péchés des [293] autres. » Cette parole qui ne se soutenait alors d’aucun repère, et qui à l’époque, dirais-je, procédait plutôt d’un sentiment instinctif, a désormais, avec les années, et d’une façon qui a quasiment dépassé mes espérances, trouvé matière à se vérifier. Toujours plus clairement penche de mon côté la balance de la victoire ; toujours davantage le combat mené contre moi perd de son caractère haineux ; et toujours plus supportables se font et ma condition physique – du fait de la recrudescence de la volupté d’âme – et les conditions extérieures de mon existence. Et ainsi je ne crois pas me tromper quand je dis que finalement une palme toute spéciale de la victoire m’est réservée. En quoi elle consistera, je ne me hasarderai à en donner aucune prédiction. Ce n’est qu’au titre d’une éventualité qui pourrait être prise en compte, que je cite à nouveau l’éviration : éviration de fait, qui aurait pour suite que viendrait à procéder de moi, après fécondation divine, une nouvelle lignée ; ou encore avec cette autre conséquence que mon nom serait désormais lié à une renommée telle que jamais il n’en échut de pareille en partage à aucun des milliers d’hommes d’esprit incomparablement supérieur qui vécurent avant moi. De telles pensées pourront paraître délirantes, chimériques à certains, et même, étant donné la médiocrité et la liberté restreinte qui caractérisent les conditions dans lesquelles je mène mon existence actuelle, ridicules. Tant il est vrai que seul celui-là pourrait comprendre que doivent obligatoirement me venir de telles pensées, qui connaîtrait toute l’étendue des souffrances que j’ai eues à supporter au cours des années passées. Quand je me remémore les sacrifices qui m’ont été infligés, avec la perte d’une position professionnelle honorable, avec la dissolution de fait d’un mariage plein de bonheurs, avec la privation de tous les plaisirs de l’existence, et les douleurs physiques, et la torture spirituelle, et les terreurs d’un genre absolument inconnu, se lève en moi l’image d’un martyre que, dans sa totalité, je ne peux mettre en balance qu’avec le calvaire de Jésus-Christ sur la croix. D’un autre côté, entre en ligne de compte le formidable enjeu que constitue l’arrière-plan du tableau dont ma personne et mes destinées [294] personnelles occupent l’avancée. S’il est vrai que le maintien de la Création tout entière sur notre terre dépend uniquement de la relation singulière dans laquelle Dieu s’est engagé vis-à-vis de moi, le salaire de la victoire pour ma loyale persévérance dans le combat difficile que je mène, tant pour affirmer ma raison que pour la purification de Dieu, ne peut consister qu’en quelque chose d’absolument hors du commun.

Me voilà conduit aux dernières réflexions qui m’occuperont encore dans ce travail. Je tiens pour possible, et même pour probable, que l’évolution future de mon histoire personnelle – à savoir, et la reconnaissance de la sphère de mes idées religieuses, et le poids des raisons qui en imposent pour la véracité de ces idées, – entraînera dans les croyances religieuses de l’humanité un bouleversement sans précédent à travers l’histoire. Je ne méconnais pas les dangers qui pourraient résulter d’un ébranlement de tous les systèmes religieux existants, mais je suis fermement confiant que la puissance victorieuse de la vérité l’emportera suffisamment pour rétablir l’équilibre dans les esprits après les ravages causés par un désarroi religieux transitoire. Quand bien même nombre de représentations religieuses, chrétiennes notamment, jusqu’ici reçues comme vraies, devraient être révisées, l’avènement au sein de l’humanité de cette certitude qu’un Dieu vivant existe et que l’âme se perpétue par-delà la mort ne devrait avoir que les effets d’une bénédiction. Et c’est ainsi que je conclus, avec cette note d’espérance, en exprimant le vœu qu’un astre propice veille en ce sens aux destinées de mon travail.