Compléments, première série

(octobre 1900 à juin 1901)

I. À propos des miracles

[297] Les miracles qui s’acharnent contre moi continuent évidemment, de me poursuivre inlassablement. Toutefois, en vertu du principe que j’ai déjà évoqué à maintes reprises, c’est leur caractère de plaisanteries relativement innocentes qui à la longue prévaut. Un petit exemple en fera foi.

Le 5 octobre 1900, en me rasant, le barbier me fait une petite entaille ; chose qui d’ailleurs, par le passé, s’est produite souvent. Au cours de la promenade au jardin qui s’ensuit, je salue l’attaché d’administration M.r' ; celui-ci, sitôt après mon salut, remarque immédiatement la petite entaille masquée par un menu fragment d’éponge, à peu près grand comme ceci : O, et dont le moins qu’on puisse dire, est qu’elle n’attirait certes pas spécialement l’œil ; il commence à me poser des questions sur ce qui est arrivé, à quoi je réponds en toute véracité que c’est le barbier qui m’a coupé.

Ce petit épisode est, pour moi qui en connais les enchaînements plus profonds, du plus haut intérêt et du plus grand enseignement. La coupure était – et cela est absolument incontestable pour moi, étant donné le nombre de phénomènes du même genre – le résultat d’un miracle divin et nommément ce miracle était le fait du Dieu supérieur. [298] Ce dernier, ayant besoin de provoquer une « perturbation », au sens qui a été développé plus haut, a agi sur les muscles de la main du barbier, animant celle-ci d’un mouvement brusque qui est à l’origine de la coupure.

Que l’attaché d’administration M. ait pu immédiatement en venir à me parler de cette petite blessure, cela repose sur ceci que (dans le cadre des relations qu’il a engagées avec moi, en infraction à l’ordre de l’univers) Dieu aime à faire en sorte que les miracles qui s’exercent contre moi puissent faire l’objet d’une conversation. Cela flatte les rayons dans leur amour-propre futile, qui est si singulier111. Quant à l’effet de miracle sur l’attaché d’Administration M., il est apparemment double : sur les muscles de ses yeux, d’abord, en sorte qu’il puisse aller avec ses yeux remarquer la plaie et le petit bout d’éponge sur ma lèvre ; ensuite sur ses nerfs (sur sa volonté), en sorte qu’il puisse prendre sujet de me poser sa question sur les causes qui furent à l’origine de la blessure. La question elle-même était formulée en ces termes : « Qu’est-ce que vous avez là à la bouche ? »

Des constatations de ce genre, j’en ai fait dans un nombre incalculable de cas, à propos de petites saletés suscitées de propos délibéré par voie de miracles au cours de repas, soit à ma bouche, soit à mes mains, soit encore sur la nappe ou sur ma serviette. Curieusement, de surcroît, cela se produit surtout au cours des visites de ma femme et de ma belle-sœur ; par exemple, lorsque je suis en train de boire un chocolat avec elles. Des taches de cacao adviennent par truchement de miracles, sur ma bouche, mes mains, la nappe, ma serviette, et ma femme (ou ma belle-sœur) ne manque jamais de faire, naturellement sur un ton de douce réprimande, quelque remarque à propos de ces saletés.

[299] Des expériences d’une espèce analogue, j’en fais souvent à la table du directeur de l’asile, ou ailleurs. Il arrivait de façon répétée, dans les premiers temps où je prenais mes repas à sa table, que les assiettes vinssent à se casser par le milieu sans qu’aucun mouvement brusque n’en ait été la cause, ou encore que des objets tenus en main par des domestiques, ou par d’autres personnes de l’assistance, voire par moi-même (une pièce de mon jeu d’échecs, par exemple, ou mon porte-plume, mon fume-cigare, etc.), soient soudain projetés à terre, en sorte que, s’ils étaient fragiles, voilà qu’ils étaient tout soudain en morceaux. Dans tous ces cas, c’est un miracle qui est en cause ; voilà pourquoi on aime à ce que les dégâts ainsi occasionnés fassent, peu après, dans mon entourage l’objet d’une conversation spéciale.

II. À propos des rapports entre l’intelligence divine et l’intelligence humaine

(11 octobre 1900)

[300] Je crois pouvoir poser que l’intelligence divine est au moins égale à la somme de toutes les intelligences humaines qui ont existé dans les générations passées. Car Dieu assimile après la mort tous les nerfs humains ; il unit donc en soi l’ensemble des intelligences en les dépouillant (progressivement) de tous les souvenirs qui n’avaient d’intérêt que pour les individus singuliers et qui par conséquent n’entrent pas en ligne de compte comme parties intégrantes d’une intelligence universelle.

Aucun doute pour moi, par exemple, que Dieu a idée de ce que sont les chemins de fer, connaît leur essence et leur but précis. D’où Dieu a-t-il tiré ces connaissances ? Dieu n’a en soi (dans des conditions en harmonie avec l’ordre de l’univers) qu’une impression tout extérieure du train qui roule, comme de tout autre événement sur la terre ; il aurait eu la possibilité de s’acquérir des renseignements plus précis [301] sur le but et le fonctionnement de ces phénomènes par raccordement nerveux avec quelque personne versée dans les questions ferroviaires. Toutefois, il n’aurait guère eu sujet de le faire. Avec le temps ont fait retour à Dieu les nerfs de générations entières au courant de toute la signification des chemins de fer. Et ainsi vint à Dieu lui-même la connaissance des chemins de fer.

Doit-on pour autant supposer que Dieu puise toute sa sagesse dans l’intelligence des générations passées ? À l’évidence, tout va à l’encontre d’une réponse affirmative à cette question. Si l’on admet que c’est Dieu qui a créé l’homme et avec lui toutes les autres créatures, il est dès lors impossible de supposer que son intelligence dérive de l’intelligence humaine. On ne peut éviter, pour une certaine sphère du savoir divin, et nommément celle qui concerne les processus de la Création, l’hypothèse du caractère originel de la sagesse divine. Elle n’est pas, peut-être, cette hypothèse, inconciliable avec l’idée de l’acquisition par Dieu – grâce à la fusion en lui d’un nombre incalculable de nerfs humains –, de toutes les autres idées indubitablement présentes en lui, et qu’il peut avoir sur toutes choses en rapport avec les ouvrages de l’ingéniosité humaine, la vie intellectuelle de l’homme, le langage humain, etc. Cette thèse semble quasi irréfutable, si l’on pense que Dieu se sert du langage (ce qui dans le temps, dans des conditions plus en harmonie avec l’ordre de l’univers, se produisait déjà dans ses échanges avec les âmes, où en l’occurrence il se servait de la langue fondamentale) ; et même, avec moi, il se sert du langage humain, de la langue allemande nommément, et voici comment : soit lors des appels « Au secours », soit, et c’est le fait du Dieu inférieur Ariman, dès que, submergé par la volupté d’âme, il y prend sa part avec cette parole qu’il a : « J’en suis bien aise », prononcée avec les inflexions d’un authentique sentiment, soit, enfin, en de moindres circonstances.

III. À propos des « malices »

(janvier 1901)

[302] Concernant ce qui a été évoqué, notamment au chapitre XV, [supra], sous le chef des « malices », mon champ d’observation s’est élargi de façon appréciable depuis la rédaction justement de ces Mémoires. J’ai fait, presque tous les jours, nombre de promenades, et depuis quelque temps de petites et grandes sorties à Pirna et dans les environs ; je vais au théâtre ; je vais à l’église dans l’asile même, j’y assiste au service divin ; j’ai même fait un voyage à Dresde pour aller voir ma femme. J’ai vu naturellement des masses de gens et, à Dresde, j’ai rencontré toute l’agitation d’une grande ville. Dès lors, m’est apparu comme incontestable ce dont je me doutais déjà : à savoir qu’à côté, chez les gens (ou chez les animaux), de manifestations de vie dont le mécanisme est commandé par l’influence des rayons, il en existe d’autres totalement autonomes (se reporter au chap. XV, [supra], des Mémoires, où la question restait encore obscure pour moi112). Quand j’assiste [303] par exemple à une représentation théâtrale ou au prêche, il ne me viendrait nullement à l’idée de dire que chaque mot prononcé sur la scène par les comédiens, ou du haut de la chaire par l’ecclésiastique, est induit en eux par une action mécanique d’origine miraculeuse qui commande à leurs nerfs ; incontestablement, la représentation théâtrale ou le service divin à l’église se dérouleraient exactement de la même manière si je n’étais pas là. Pourtant, mon expérience sensible m’a appris avec certitude que, dans ce genre d’occasions, ma présence n’est sûrement pas sans influencer les manifestations de vie des gens qui sont là ; car pour amener les « perturbations » indispensables au retrait (se reporter aux chap. X, [supra], et XV, [supra]), il faut que les personnes qui se trouvent dans mon voisinage deviennent, d’une manière ou d’une autre, la cible des miracles. Or, justement, c’est lorsque je suis au théâtre ou à l’église que cela est le moins évident. La raison en est que Dieu, en l’occurrence, est en quelque sorte présent lui-même au théâtre et à l’église (autrement dit, il communie par raccordement de nerfs à toutes les impressions visuelles et auditives que je reçois pendant la représentation ou pendant l’office), et ces impressions piquent si fort la curiosité des rayons, toujours friands de nouveauté, que leurs efforts pour se retirer n’interfèrent que peu sur les données extérieures de l’ambiance : seulement a minima. Toujours est-il que même en ces lieux, cela ne va pas complètement sans « perturbations » ; cependant, celles-ci ne se traduisent ordinairement que par quelques chuchotements de la part des personnes présentes à [304] l’église ou au théâtre, ou par des quintes de toux chez les comédiens, les spectateurs ou dans l’assistance des fidèles.

La cause de ces moindres bruits est bien un miracle, voilà qui pour moi ne fait aucun doute – ici comme en d’autres occasions, je ressens une douleur à la tête (comparez avec le chap. XV, [supra] des Mémoires) escortée par le discours verbeux des voix. Les mêmes choses exactement m’arrivent régulièrement à chaque sortie dans les rues de Pirna et des environs, dans les magasins où j’entre, dans les restaurants où j’ai mes habitudes ; parfois même, de parfaits inconnus qui se trouvent par hasard avec moi dans les boutiques des villages environnants font entendre dans leur conversation des mots spécialement choisis dans le matériel de notes dont j’ai parlé au chapitre IX, [supra]. Certes, je sais bien que par suite de son accroissement constant, le matériel de notes comprend aujourd’hui la plupart des mots humains usuels. L’idée d’un pur hasard n’est donc pas invraisemblable ; mais le retour insistant de certains mots demeure aujourd’hui encore suffisamment curieux pour ne laisser aucune place au doute – les nerfs de ces gens sont adéquatement agis en sorte qu’ils doivent nécessairement employer ces mots-là. Pas moins frappant, le silence qui s’empare de mon entourage à certains moments (se reporter au chap. XV, [supra] des Mémoires), notamment quand je suis au piano et qu’en même temps je lis le texte de l’aria —- autrement dit lorsque j’énonce par parler de nerfs les mots qui en forment le contenu –, ou encore lorsque je lis un livre, un journal, un passage de mes Mémoires, etc. avec attention, et aussi lorsqu’il m’arrive de chanter tout haut. On pourrait penser que pendant ces moments, dans le couloir, le manège des infirmiers vaquant à leurs occupations, la sortie des malades de [305] leur chambre, etc., eh bien, que tout cela devrait continuer. Justement ce n’est pas le cas ; mais ces va-et-vient reprennent séance tenante (instantanément) dès que j’interromps ces occupations, c’est-à-dire dès que je me laisse aller à ne penser à rien, ou alors dès qu’un certain degré de volupté d’âme consécutif à la réunion en moi de tous les rayons va très vite rendre nécessaire un retrait et donc à cette fin la production d’une « perturbation ». Je ne peux expliquer la chose autrement qu’en disant que les personnes en cause, de toute façon, possèdent la faculté d’extérioriser, certes, de telles manifestations de vie, mais qu’à l’instant précis, il n’y aurait aucune raison particulière qu’elles le fassent si les rayons n’avaient induit en elles la décision de faire tel ou tel acte dans mon voisinage : sortir de leur chambre, ouvrir ma porte (ce qui est très fréquent de la part des malades, et se produit sans aucun motif).

IV. Sur les hallucinations

(février 1901)

[306] Par hallucinatoire, on entend, que je sache, toute expérience interne vécue par des sujets que leur constitution nerveuse morbide expose à de certaines esthésies qui les amènent à se comporter comme s’ils éprouvaient une sensation ou une perception – notamment, dans les domaines de la vue ou de l’ouïe –, alors que les conditions extérieures normales de ces sensations ou de ces perceptions ne se trouvent pas réalisées.

La science, d’après ce que je lis là-dessus chez Kraepelin, par exemple — Psychiatrie, t.1, p. 102 s. — semble contester à toutes ces hallucinations, sans exception, le moindre fondement dans la réalité. Je soutiens que, décidément, et du moins formulée sous ce mode de généralité, cette position est erronée. Il n’en reste pas moins, et cela je ne le mets nullement en doute, que pour bien des cas d’hallucinations, si ce n’est pour la plupart d’entre elles, les objets et les événements prétendument perçus n’existent que dans l’imagination des délirants. Et, incontestablement, c’est bien ce qui se passe dans ces cas que tout le monde connaît, même le profane que je suis : au cours du delirium tremens, par exemple, lorsque le sujet prétend voir des « petits bonshommes » ou des « petites souris » qui naturellement [307] n’existent absolument pas dans la réalité. Et on est en droit de supposer qu’il en va de même de beaucoup de ces autres cas d’illusions de l’ouïe ou de la vue évoqués par Kraepelin (se reporter t.1, p. 145 s., 6e édition). Toutefois, il conviendra d’élever devant ce genre d’interprétations rationalistes, dirais-je, ou purement matérialistes, les plus expresses réserves lorsqu’on aura affaire à des voix d’« origine surnaturelle » (cf. Kraepelin, t. I, p. 117, 6e édition). Me prononcer en toute certitude, je ne le puis naturellement qu’en ce qui concerne mon propre cas : effectivement, chez moi, s’agissant de ces esthésies-là, c’est bien une origine extérieure qui est à l’œuvre et c’est bien une origine extérieure qu’il faut mettre en cause ; il va de soi que j’ai ici opéré par assomption et présumé à partir de mon propre cas qu’il pourrait en aller de même pour d’autres personnes, ou qu’il aurait pu en aller de même : inférant que ce que l’on incline à considérer chez ces aliénés comme dû à des esthésies d’origine subjective (illusions des sens, hallucinations, ou pour s’exprimer en profane, chimères creuses) relève, tout à l’opposé, quoique dans une mesure incomparablement moindre que chez moi, d’une cause objective ; en d’autres termes, que ce qui prévaut icis', c’est l’influence de facteurs surnaturels.

Pour rendre mon idée plus sensible, je vais m’efforcer, ces impressions visuelles ou auditives qui me viennent en tant que « voix », « visions », etc., d’en faire une description plus approchée encore. Toutefois, j’insiste à nouveau, comme je l’ai déjà fait dans un autre passage (se reporter au chap. VI, [supra], des Mémoires), pour qu’il soit bien entendu que c’est sans la moindre hésitation que je reconnais dans la présence d’un état de surexcitation pathologique du système nerveux la condition même de l’émergence de phénomènes de cet ordre. Les gens qui ont le bonheur de jouir d’un bon équilibre nerveux ne peuvent [308] (du moins en règle113) avoir d’« illusions des sens », d’« hallucinations », de « visions » ou toute autre expression qu’on voudra bien choisir pour désigner les choses de ce genre ; il serait assurément à souhaiter que les humains puissent être quittes, tous autant qu’ils sont, de ce genre de manifestations ; il ne pourrait qu’en résulter un incomparable mieux subjectif pour tout le monde. Mais que je convienne de cette chose-là, voilà qui ne veut aucunement, à mon avis, dire que ces processus, dont la constitution morbide n’a fait qu’être le révélateur, sont pour autant dépourvus de réalité objective ; cela ne veut pas dire qu’ils doivent être considérés comme dus à des esthésies sans cause externe. Et c’est précisément sur cette base que je me refuse absolument à faire chorus avec Kraepelin, lorsqu’en maint endroit de son ouvrage (par exemple, t. I, p. 112, 116, 162 s., de la 6e édition), il marque comme une étrangeté que les « voix », etc., et les illusions de la vue et de l’ouïe qu’éprouve le délirant, aient cette haute et irréductible puissance convaincante qui restera inébranlée par « tout ce que pourra dire ou ne pas dire l’entourage ». L’homme équilibré nerveusement – en face d’un de ses semblables qui, lui, en revanche, en raison de sa constitution nerveuse morbide, est à même de percevoir des impressions surnaturelles –, est pratiquement intellectuellement aveugle ; il ne pourra pas davantage convaincre le visionnaire de l’irréalité de ses visions, que l’aveugle (considéré dans son corps) qui essaierait de persuader un voyant (considéré dans son corps) qu’il n’y a point de couleurs, que le bleu n’est point bleu, que le rouge n’est point rouge, etc. Cela posé en guise de préambule, je m’en vais faire part de la nature des voix qui me parlent et des visions qui m’échoient en partage.

Les voix se manifestent chez moi en tant qu’elles sont ébranlement vibratoire de mes nerfs ; ébranlement vibratoire qui, comme je l’ai déjà souligné dans les Mémoires, a pris, du début à la fin – à l’unique exception d’une seule nuit, au début de juillet 1894, voir chapitre X, [supra], au début –, le caractère d’un léger bruit de chuchotements, modulant le son même de certains mots humains. Quant au contenu de ces voix, et surtout au tempo qu’elles adoptent pour parler, il a connu au cours des années les modifications les plus diverses et les plus variées.

[309] La plus importante de ces modifications, j’en ai déjà fait part dans les Mémoires ; actuellement prévalent : absurdité pure, par suite du caractère en quelque sorte défectif de la stylistique des formes verbales utilisées, et beau ramassis d’injures ne visant qu’à me provoquer, c’est-à-dire de ces injures destinées uniquement à me pousser à des moments déterminés à briser le silence nécessaire à mon sommeil. Et s’il est vrai, comme le dit Kraepelin (t. I, p. 116, 6e édition) que des voix provocantes se font entendre à bien des délirants hallucinés de l’ouïe114, il y a en revanche chez moi cette circonstance à faire remarquer, qui met mon cas tout à fait à part parmi toutes les manifestations apparemment similaires : à savoir qu’on ne peut aucunement mettre en parallèle les esthésies sensorielles qui se produisent chez moi et les hallucinations qui surviennent chez d’autres ; c’est pourquoi on doit conclure à une origine entièrement différente. Je pense, bien que je ne dispose naturellement d’aucun renseignement précis là-dessus, que, chez les autres, il s’agit seulement de voix intermittentes et que les hallucinations ne se produisent que par accès plus ou moins longs entrecoupés de pauses, pendant lesquelles il n’y a pas de voix. Chez moi, par contre, ces pauses dans la conversation des voix n’existent point ; depuis les débuts de mon contact avec Dieu – à l’unique exception des toutes premières semaines où, à côté de périodes « sacrées », il y en avait d’autres non sacrées (se reporter vers la fin du chap. VI, [supra], des Mémoires) – près de sept ans se sont écoulés au cours desquels, excepté pendant mon sommeil, je ne suis jamais resté fût-ce un instant sans entendre les voix. Elles m’accompagnent à chaque endroit et en toute occasion ; elles continuent à se faire entendre même si je suis en conversation avec d’autres gens ; elles poursuivent librement leur cours si je m’occupe, aussi attentivement que ce soit, à autre chose, si par exemple je lis un livre ou un journal, si je joue du piano, etc. ; et ce n’est que pour autant que moi-même je me mets à parler à haute voix, tout seul ou avec quelqu’un d’autre, qu’elles sont couvertes par les sonorités plus puissantes du mot parlé et que, le temps que cela dure, elles cessent de se faire entendre de moi. Mais le recommencement immédiat des phrases bien connues de moi, reprises, comme cela arrive si souvent, à partir d’un son de départ pris au hasard au beau milieu de l’énoncé complet, me fait savoir de toute façon, en pareil cas, que le fil de la conversation n’a aucunement été interrompu dans l’intervalle ; entendez par là que les esthésies sensorielles ou l’effet auditif provoqué par l’induction de trains de vibrations correspondant à la sonorité a minima des voix, que ces esthésies ou ces effets auditifs ont persisté, alors même que je parlais à haute voix.

De surcroît, l’allongement du tempo sur lequel on parle, que j’ai déjà évoqué au chapitre XX, [supra], des Mémoires, a pris depuis le temps où fut écrit ce chapitre des proportions qui passent quasiment l’imagination. Les raisons en ont déjà été données ; plus monte en moi la volupté d’âme – et du fait de l’afflux permanent et ininterrompu de nerfs de Dieu, elle ne cesse d’être prise dans un accroissement continu et accéléré –, plus on est contraint d’étirer, et toujours davantage, les voix en longueur, pour parvenir à franchir à l’aide du petit lot de misérables phrases qui restent disponibles, et qu’on fait revenir, toujours les mêmes115, les monstrueuses distances qui séparent [311post] de mon corps les points de départ. Le chuintement des voix se peut actuellement comparer à la musique que, dans le sablier, le sable fait lorsqu’il s’écoule. Les mots détachés les uns des autres, je ne parviens la plupart du temps absolument plus à les distinguer. Naturellement, je ne me donne absolument aucune peine pour essayer ; au contraire, je m’efforce autant que possible d’ignorer ce qui est parlé. À vrai dire, je ne puis toutefois éviter, lorsque je distingue certains mots détachés du matériel phraséologique bien connu de moi, que surgisse automatiquement le souvenir, – puisque ces phrases m’ont été répétées des milliers de fois – de la chute significative des énoncés dont il s’agit ; et je ne puis empêcher, par conséquent, que « l’automatique pensée de souvenir », – le phénomène est ainsi désigné dans la langue des âmes – ne provoque spontanément un ébranlement vibratoire de mes nerfs, qui va persister jusqu’à la chute ainsi modulée des dites phrases. D’un autre côté, le ralentissement démesuré du tempo des voix, que tout d’abord et pendant toute une époque assez longue j’avais ressenti comme une source d’exaspération me mettant les nerfs à bout (se reporter au chap. XVI, [supra], des Mémoires), justement, maintenant, ce ralentissement me procure un allègement de plus en plus sensible. Tant que j’ai prêté l’oreille aux voix, et qu’il a fallu qu’automatiquement, contre ma volonté, je les entende, l’allongement des sons, qui se traînait parfois sur plusieurs secondes avant que reprenne la suite connue et attendue de la phrase, m’a été pénible au-delà de toute mesure ; mais, depuis quelque temps, l’allongement du son des voix s’est encore intensifié, si faire se peut, en sorte que le parler des voix a dégénéré, comme je l’ai déjà dit, en chuintement inintelligible ; il m’est alors devenu possible, lorsque je ne vaque pas à une occupation (jouer du piano, [312] lire, écrire, etc.), occupation qui d’ailleurs ferait de toute façon que le bruit des voix soit submergé, de m’en accommoder en comptant simplement 1, 2, 3, 4, etc., dans le parler des nerfs, ce qui ménage ainsi à ma pensée quelque repos (c’est ce qu’on appelle : pensée de ne penser à rien). J’obtiens au moins ce résultat qu’à présent, si une injure est prononcée, quelque claire qu’elle résonne à l’oreille de mon esprit, je peux la laisser tranquillement aller se répétant à l’intérieur de mes nerfs. Dans ces cas-là, une injure ne manque jamais de se faire entendre, si vulgaire que je ne veux pas la confier au papier ; pour plus de précisions, quiconque désirera en savoir plus long se reportera à mes notes dispersées. Lorsque j’ai de la sorte réussi à réduire les « voix intérieures », alors, à l’occasion du rapprochement nécessaire des rayons, c’est de l’extérieur que des paroles de toute sorte résonnent à l’envi à mes oreilles, en provenance cette fois des oiseaux parleurs.

Ce qu’ils expriment sur le fond ne me fait désormais ni chaud ni froid ; on le comprendra, je suis incapable de me sentir encore insulté — j’en ai l’habitude depuis tant d’années – quand un oiseau auquel il m’arrive de donner à manger s’écrie (ou plus exactement me chuchote) quelque chose comme : « N’avez-vous donc pas honte ? » (vis-à-vis de Madame votre épouse) et autres choses de ce genre. Ce que je rapporte là confirme avec éclat que tout non-sens poussé à l’extrême finit par atteindre un point où il se nie lui-même — vérité que, depuis bien des années déjà, le Dieu inférieur formule par ces mots qui si souvent reviennent : « Tout non-sens s’annulet'. »

Les esthésies auditives (voix, hallucinations auditives) sont chez moi sinon tout à fait, du moins presque, aussi vivides que les esthésies visuelles (hallucinations visuelles). De l’œil de mon esprit, je vois venir les rayons qui à la fois sont porteurs des voix et à la fois véhiculent le poison de cadavre à décharger sur mon corps ; je les vois venir, filandres étirés en longueur, des points les plus divers de l’horizon, points éloignés au-delà de toute mesure, et converger vers ma tête. Lorsque j’ai les yeux fermés soit au gré d’un miracle soit parce que de moi-même je les ai fermés délibérément, ils ne se font visibles qu’à [313] l’œil de mon esprit ; c’est-à-dire qu’ils se reflètent sur mon système nerveux interne selon les configurations que je viens de décrire, longs fils distendus serpentant vers ma tête. Je perçois le phénomène de la même façon avec l’œil de mon corps, cette fois lorsque j’ai les yeux ouverts, et alors je vois vraiment ces fils venir d’un point de l’horizon, ou de l’horizon tout entier, et tantôt converger vers ma tête, tantôt tenter de s’en arracher à nouveau. Chaque arrachement s’accompagne d’une sensation douloureuse très nettement sensible, parfois vraiment intense116. Ces fils engagés dans ma tête – et qui tout à la fois sont porteurs de voix – opèrent alors dans ma tête une manœuvre circulaire que je ne puis mieux comparer qu’à celle d’une fraise qui viendrait à creuser ma tête de l’intérieur.

Que cela doive s’accompagner de sensations intolérables, on n’aura aucune peine à s’en convaincre ; la douleur proprement physique passe pourtant, du moins actuellement – et déjà depuis un certain nombre d’années – au second plan. L’être humain peut en effet s’agissant de la douleur physique s’endurcir à beaucoup de choses [314] qui paraîtraient quasiment terrifiantes et intolérables à quiconque éprouverait en son corps ces phénomènes pour la première fois. Il en va ainsi chez moi, où, ces derniers temps du moins, ces sensations douloureuses que ne m’épargne quasiment aucune journée qui passe, et qui alternent très régulièrement avec les accès de volupté, ne sont jamais d’une violence telle qu’elles puissent m’empêcher sérieusement de me livrer à une activité intellectuelle ou de tenir une conversation avec quelqu’un d’autre, etc. Les hurlements sont, par contre, beaucoup plus incommodants, leur apparition escorte immanquablement le reflux des rayons, et naturellement je me sens infiniment indigne de devoir ainsi hurler comme une bête sauvage au gré des miracles qui s’exercent contre moi ; ensuite, le hurlement, en se répétant de façon rapprochée, occasionne ce qu’il faut bien appeler là aussi, en un certain sens, une commotion crânienne douloureuse. Malgré cela, je n’ai pas d’autre ressource que de prendre sur moi et de supporter ces hurlements, surtout la nuit où les moyens appropriés pour en prévenir la survenance : parler tout haut, me mettre au piano, ne sont pas applicables ou ne le sont que dans une mesure très limitée. Les hurlements offrent alors, à ce moment-là, pour moi, cet avantage que toutes les paroles qui font intrusion dans ma tête sont couvertes par le vacarme des hurlements ; en sorte qu’il s’ensuit bientôt que tous les rayons viennent à converger en moi ce qui, le cas échéant, peut m’amener à me rendormir ; ou du moins, si c’est le matin de bonne heure et que l’heure de mon lever est proche mais que mon salon particulier n’est pas prêt à m’accueillir parce qu’on y fait le ménage, qu’on aère, etc., les hurlements me procurent au moins l’occasion de séjourner au lit dans des conditions de bien-être corporel parfois infiniment agréables.

En tous points, je dois me guider sur quelque chose qui apparemment échappe à l’entendement des rayons mais qui est infiniment important pour les hommes, je veux dire sur la pensée d’un but ; c’est [315] à savoir qu’à chaque instant je dois me demander : – veux-tu maintenant dormir ou du moins te reposer un peu, ou alors te mettre à quelque occupation d’ordre intellectuel, ou encore t’acquitter de tes fonctions naturelles, exonérer par exemple, etc. ? Pour pouvoir s’acquitter de quelque dessein, chez moi, en règle, il faut une réunion de tous les rayons – même pour exonérer, car, comme il a déjà été dit (chap. XXI, [supra], des Mémoires, à la fin), bien qu’on parle beaucoup de « ch… », en revanche, chaque fois que ça doit réellement venir à exonération, l’urgent besoin est, en raison de la volupté d’âme qui pourrait résulter de sa satisfaction, de nouveau réprimé par voie de miracle. J’ai donc, quand c’est le moment d’aller dormir, de m’exonérer, etc., un mauvais moment à passer avec hurlements, etc., pour pouvoir in concreto poursuivre et mener à bien réellement les desseins indispensables au bien-être du corps dans son ensemble ; la défécation, en particulier, qu’on chercherait sans cela à empêcher par des miracles, je m’en acquitte au mieux en m’asseyant sur le seau devant mon piano et en jouant jusqu’à ce que je parvienne à uriner, puis enfin, et alors seulement, – ce qui exige généralement beaucoup d’efforts – à déféquer. Si incroyable que cela puisse paraître, dans la matérialité des faits tout cela est vrai ; car, en jouant du piano, j’obtiens le retour des rayons qui avaient tenté de se retirer de moi et je vaincs la résistance mise en travers de mes efforts pour parvenir à m’exonérer.

En ce qui concerne les phénomènes visuels (hallucinations visuelles), il me faut encore revenir sur quelques points intéressants. Avant tout, je dois faire remarquer que les rayons-filandres qui serpentent en direction de ma tête, en provenance selon toute apparence du soleil ou de maint astre éloigné peut-être, m’arrivent dessus non pas en ligne droite, mais après avoir suivi une sorte de boucle ou de parabole, un peu à la manière des chars romains qui, aux Jeux, contournent la [316] borne (meta) ; ou encore comme au jeu de quilles, lors de ce qu’on appelle la boule au lancer à la catapulte, où la boule attachée à une verge doit être tout d’abord lancée autour d’un poteau avant que de tomber sur la quille par le travers. Cette boucle ou parabole, je la perçois distinctement reflétée dans ma tête (et même en gardant les yeux ouverts, je pourrais la voir dans le ciel) ; et quoiqu’une partie des filandres porteurs de voix semble bien venir du soleil, en règle ils ne viennent pas de la direction où le soleil se trouve en réalité dans le ciel, ils paraissent plus ou moins provenir d’une autre direction. Je crois pouvoir rattacher cela à ce que j’ai évoqué (chap. IX, [supra], des Mémoires) sous le chef de l’« arrimage aux terres ». L’approche directe des rayons doit en effet être quelque peu bridée ou du moins ralentie par quelque obstacle mécanique, faute de quoi, de par la force d’attraction exercée par mes nerfs, force d’attraction qui n’a cessé depuis déjà pas mal de temps de s’accroître dans des proportions énormes et qui inonde continûment mon corps de volupté d’âme, les rayons fondraient sur moi ; en d’autres termes, Dieu, si je peux m’exprimer ainsi, ne pourrait absolument plus rester accroché au ciel. De plus – à intervalles réguliers, actuellement relativement rapprochés –, des points lumineux brillants répandent leur lumière dans ma tête, ou, lorsque j’ai les yeux ouverts, dans le ciel. C’est ce phénomène que j’ai désigné par le passé (se reporter au chap. VII, n. 41, [supra], des Mémoires) sous le nom de soleil d’Ormuzd, parce que je pensais qu’il fallait considérer les points lumineux comme les effets de diffraction d’un corps céleste extrêmement éloigné, corps céleste qui, à l’instar des étoiles, prenait pour la vision humaine, en raison de cet extrême éloignement, l’aspect d’un disque minuscule ou celui de points brillants. Je crois maintenant pouvoir dire bien plutôt que ce sont là fragments de rayons du Dieu supérieur (Ormuzd), rayons [317] divins purs lancés sur moi pour la première fois, après que les réserves de rayons-filandres impurs chargés de poison de cadavre aient été épuisés. J’étaie mon opinion sur ceci que le plus souvent lorsque j’aperçois ces points lumineux, en même temps me parviennent, sous forme de données sensorielles auditives, des appels au secours, en sorte qu’il me faut bien en inférer que ces appels au secours sont poussés lors d’un accès d’indicible angoisse, justement par ces rayons ou nerfs que le Dieu supérieur catapulte sur moi et qui, en raison de leur pureté, sont perçus par l’œil comme une série d’impressions lumineuses. Il s’agit bien de nerfs du Dieu supérieur – et pour des raisons qu’il serait trop long d’expliquer en détail, le doute est là-dessus absolument exclu pour moi. De surcroît, le fait que les appels au secours ne puissent être entendus que de moi, à l’exclusion des autres gens, je crois maintenant en avoir trouvé l’explication satisfaisante. Il y a là, selon toutes les apparences, un phénomène identique à celui du téléphone, c’est-à-dire que les rayons-filandres, tissés qu’ils sont à la semblance de fils d’araignée, jouent le rôle des câbles du téléphone, de sorte que la modulation sonore des appels au secours, en soi rien moins que puissante, appels au secours poussés de surcroît selon toute vraisemblance à partir de distances considérables, ne peut être entendue que de moi seul, exactement de la même manière que le correspondant téléphonique demandé, branché sur le réseau, peut seul entendre ce qui se dit dans le téléphone et ceci à l’exclusion de tous les tiers qui peuvent se trouver localisés entre le poste d’appel et le poste appelé.

V. Sur la nature de Dieu à travers ce qui s’en exprime à moi par voie de raccordement nerveux

[318] Ce que j’ai vécu pendant les sept dernières années, et les innombrables manifestations du pouvoir de Dieu en matière de miracles que j’ai pu constater sur moi-même et sur mon entourage, tout cela m’a bien des fois amené au cours des années à méditer sur la question de savoir comment il faut se représenter, si je puis dire, les conditions spatiales de l’existence de Dieu. L’essentiel à ce propos, j’en ai déjà fait part dans le premier chapitre des Mémoires,[supra]. L’hypothèse d’un soleil d’Ormuzd distinct, dont j’étais antérieurement parti (chap. VII, p. 1, [supra]), je l’ai récemment abandonnée, en vertu de remarques que j’ai livrées dans le chapitre précédent, [supra]. En revanche, l’idée selon laquelle l’énergie lumineuse et calorique de notre soleil et de toutes les étoiles fixes ne leur serait pas à proprement parler inhérente mais en quelque sorte dériverait de Dieu, je serais enclin à la maintenir, au moins à titre d’hypothèse. L’analogie avec les planètes doit en l’occurrence être maniée avec les plus grandes précautions. Il est, du moins pour [319] moi, indéniablement assuré que Dieu me parle par le truchement du soleil et est non moins assuré que c’est par l’intermédiaire du soleil qu’il crée ou accomplit des miracles. La masse d’ensemble des nerfs ou rayons divins, on peut se la représenter soit comme répartie seulement en quelques points précis de l’espace céleste, soit – et siégeant bien entendu bien au-delà des astres les plus éloignés, bien au-delà de ces astres qu’on peut encore à la limite repérer au moyen des instruments d’approche les plus puissants – comme recouvrant l’intégralité de l’espace de la voûte céleste. La seconde hypothèse m’apparaît la plus vraisemblable ; elle me semble quasiment être postulée tant par le concept d’éternité que par le prodigieux déploiement d’énergie mis en œuvre à partir de ces distances absolument colossales ; que ce soit à l’occasion de l’activité de Création considérée dans son ensemble, ou dans les circonstances attentatoires à l’ordre de l’univers qui prévalent actuellement – à l’occasion des effets de commande mécanique qui animent au gré de miracles certains humains. Cette commande du mécanisme des faits et gestes par voie de miracles, est en soi un fait absolument établi : l’expérience que j’en ai et les milliers d’exemples que j’en peux citer excluent tous les doutes quant à son caractère de véracité ; étant bien entendu que toutes ces remarques, je ne les fais naturellement qu’à titre d’idées rapidement jetées sur le papier, auxquelles je suis le premier à n’accorder la valeur que de conjectures — je ne les livre ici que pour donner aux générations à venir matière à plus ample réflexion.

Les idées dont j’ai fait part précédemment sur l’incapacité qui est celle de Dieu – en l’état actuel des choses, où le raccordement nerveux branché sur moi privilégie un être humain isolé, ceci en infraction à l’ordre de l’univers –, sur cette incapacité qui consiste en ce que Dieu n’est pas à même de juger sainement les humains en tant qu’ils sont êtres organisés (chap. V, [supra], XIII, [supra], et XX, [supra], des Mémoires), toutes ces idées je dois pour l’essentiel les maintenir. Les expériences que j’ai pu traverser depuis n’ont fait que confirmer ce que j’avais pu dire là-dessus à l’époque. Et surtout, ce qui reste inchangé, c’est que Dieu, qui en temps normal n’entretient commerce qu’avec des âmes – aux fins d’extraire d’elles leurs nerfs – ou avec des cadavres, eh bien, Dieu croit, dans sa méconnaissance totale des besoins vitaux d’un corps en vie, pouvoir m’imputer toute la façon de penser et le mode de [320] sentir des âmes, leur langage, etc. ; c’est ainsi qu’il exige que je jouisse continuellement, que je pense sans interruption, etc.

Voilà d’où viennent les innombrables malentendus dont il me faut bien laisser à Dieu l’entière responsabilité ; voilà d’où sont venues les tortures intellectuelles quasiment intolérables que j’ai eues à subir des années durant. Tant que par mon truchement Dieu peut y voir (participation à mes processus perceptuels visuels), tant que la volupté d’âme qui est présente en mon corps permet la jouissance et tant que mon activité intellectuelle promeut des pensées formulées en mots, alors, pour autant que toutes ces choses se maintiennent, Dieu se tient en quelque sorte pour satisfait, et il ne manifeste pas son penchant à refluer de moi ; ou alors, si ce reflux se produit tout de même, il n’est que l’effet tout mécanique de dispositifs permanents (arrimages aux terres, etc.) en place depuis déjà des années. Mais, d’un autre côté, l’homme n’est pas capable de jouir continûment et de penser sans arrêt. Aussitôt, par conséquent, que je me laisse aller au penser-à-rien sans en même temps accorder, dans l’acception que j’en ai donnée, tous mes soins à la jouissance, les tentatives de reflux des rayons repartent, immédiatement escortées de phénomènes secondaires plus ou moins incommodants (douleurs, crises de hurlements, et tapages importuns de toutes sortes qui se font dans mon voisinage immédiat). À ce moment-là, un miracle vient en règle me fermer les yeux afin de me priver des sensations visuelles que sans cela je pourrais recueillir et qui ne manqueraient pas alors de soutenir tout leur effet d’attraction sur les rayons.

La montée constante de la volupté d’âme a actuellement pour conséquence que la force d’attraction – dont la présence est désormais obtenue à intervalles plus rapprochés dans le temps – a raison des voix intérieures avec une fréquence accrue. Suivant qu’on choisira, au-delà, d’utiliser tel ou tel des « systèmes » mis en place, cela peut parfois prendre jusqu’à quelques minutes. Survient alors l’état [321] voluptueux, qui, si je me trouve au lit, doit en principe me conduire au sommeil ; toutefois, ce n’est aucunement pour autant que la durée de sommeil correspondant aux besoins de la nature humaine s’en trouve toujours assurée. Il y a encore actuellement des nuits où, après un court somme, je me réveille et suis à la merci d’un accès de hurlements. Persiste-t-il plus que de raison, sans m’amener à me rendormir et je me pose naturellement la question de savoir s’il ne vaudrait pas mieux quitter le lit et me mettre à une occupation quelconque, voire me mettre à fumer un cigare. Un facteur décisif est évidemment le moment où l’on se trouve. En pleine nuit, ou par grand froid, c’est à mon corps défendant que je me décide à quitter le lit ; que le point du jour soit proche, j’estime alors avoir assez dormi comme cela pour la nuit et de me lever ne représente en aucune façon un sacrifice considérable ; me voilà hors du lit, et je m’en trouve généralement très bien ; naturellement, toutefois, à moins d’envisager de réintégrer le lit, j’ai alors renoncé au sommeil. Pour ce qui est du lever lui-même, il ne peut s’accomplir qu’accompagné de douleurs aiguës et même parfois très violentes. Avant Noël, ces douleurs (sortes de lumbago) ont été tout un temps si intenses que je ne pouvais arriver à me redresser dans le lit ou à me lever qu’avec l’aide d’un infirmier qui, sur ma requête, vint dormir pour quelques nuits dans la pièce à côté117.

[322] Du plus haut intérêt est pour moi la question de savoir si Dieu, du fait qu’il a branché sur moi un raccordement nerveux exclusif, faisant de moi l’être humain privilégié qui absorbe tout son intérêt, si Dieu donc peut de surcroît prétendre ne soutenir ses facultés visuelles et perceptives que de ce qui concerne ma personne et de ce qui se passe dans mon orbe directe.

Je ne m’aventurerai pas à apporter dès maintenant la réponse à cette question ; il est cependant fort probable que les expériences que l’avenir me réserve, me donneront de sérieuses indications pour me permettre d’y répondre par l’affirmative ou par la négative. Certes, le soleil diffuse incontestablement sa chaleur et sa lumière sur la terre comme par le passé. Cette constatation n’exclut nullement, à mon sens, que la polarisation exclusive des rayons, autrement dit de la masse d’ensemble des nerfs de Dieu, justement sur ma personne, ne puisse restreindre l’exercice des facultés visuelles divines, exercice qui justement dépend de cette lumière solaire, au champ étroit de ce qui m’arrive à moi et de ce qui se passe directement dans mon orbe ; état de choses qui n’est pas sans évoquer la formule qui fit fortune à propos des Français dont, longtemps après la guerre de soixante-dix [323post], on avait accoutumé de dire qu’en politique étrangère, leur regard restait fixé, braqué et quasi en hypnose sur la trouée des Vosges. Le soleil, en soi, n’est pas un être qui vit ou qui y voit, mais la lumière qu’il émet est, ou a été, l’unique moyen pour Dieu de disposer de données perceptuelles concernant ce qui se passe sur terre. Il n’est en tout cas accompli de miracle que sur ma personne et à proximité immédiate de ma personne. J’en ai encore justement eu d’éclatantes preuves ces derniers jours, qui à mon avis valent la peine d’être rapportées ici. Le 16 mars – je crois ne pas me tromper de date –, il a fait pour la première fois de l’année, par une claire journée ensoleillée, une température vraiment printanière. J’étais allé au jardin le matin ; [324] actuellement, en règle, je n’y reste pas plus d’une demi-heure ou une heure, car les stations dans le jardin, en dehors des moments où il m’est possible de tenir des conversations à haute voix, ce qui n’arrive guère, l’assistance étant presque exclusivement composée de déments – tournent le plus souvent en crises de hurlements quasi ininterrompues. La nuit d’avant avait été exécrable, en sorte que j’étais très fatigué. J’étais donc allé m’asseoir sur un banc et – comme je le fais généralement dans les moments de désœuvrement – je m’étais mis, pour étouffer les voix imminentes, à compter avec application (par parler de nerfs) 1, 2, 3, 4. J’eus les yeux fermés par miracle et, peu après, le sommeil me prit. C’est alors – et l’épisode se répéta par trois fois au cours de ce bref séjour d’une demi-heure au jardin, et chaque fois je dus me lever pour aller m’asseoir sur un autre banc – c’est alors qu’une guêpe fit son apparition directement devant mon nez pour, chaque fois que j’étais sur le point de m’endormir, me faire à ce moment précis débucher de mon sommeil. Je peux affirmer que ce furent là les seules guêpes qui se manifestèrent de toute cette journée, car en me déplaçant de-ci de-là dans les intervalles de temps où je me levais, je n’ai remarqué aucune autre guêpe. Cette fois les guêpes étaient, c’est pour moi indubitable pour des raisons dont l’exposé me mènerait trop loin et qui sont des raisons que j’admets, un fait de miracle du Dieu supérieur (Ormuzd) ; jusqu’à l’an dernier, elles étaient encore le fait du Dieu inférieur (Ariman) ; à l’époque, les miracles du Dieu supérieur gardaient un caractère hostile nettement plus marqué (ils consistaient, par exemple, à ameuter les déments contre moi, etc.). L’après-midi suivante, alors que mes pas m’avaient conduit dans les environs, au village d’Ebenheit, et que j’étais assis dans le jardin de l’auberge, à plusieurs reprises fut accompli à mon intention le miracle de moustiques folâtres devant la figure, et encore une fois ces moustiques n’ont existé qu’à proximité immédiate de ma personne.

[325] Ce matin (19 mars), il faisait à peu près le même temps que le 16 mars et je m’étais proposé de provoquer en quelque sorte, lors de ma promenade au jardin, le miracle des guêpes. Je m’assis sur un banc, ce sur quoi les phénomènes habituels : fermeture des yeux et miracles de hurlement firent aussitôt leur apparition, et moi, de mon côté, observant une attitude d’expectative, je me mis à compter en silence. Cette fois, cependant, la « perturbation » se produisit sur un mode différent : j’étais tranquillement assis sur le banc, poussant de temps en temps le hurlement au gré du miracle, lorsqu’un malade s’approcha de moi, que naturellement je n’avais pu remarquer puisqu’un miracle avait refermé mes yeux, et il me porta, sans qu’il y eût à cela aucune raison de mon fait, un coup assez rude au bras, de sorte que naturellement je me rebellai et rabrouai son manque d’éducation avec quelques mots bien sonnés. Ce patient m’était totalement inconnu, et j’établis après enquête immédiate auprès d’un infirmier qu’il s’agissait d’un nommé G. Ce petit incident, insignifiant en soi, peut tout de même faire foi pour donner la mesure des exigences énormes qu’on impose à mon tact et à ma pondération au cours de mes stations dans le jardin de l’asile ; et c’est véritablement très fréquemment que par le passé se reproduisirent ce genre d’agressions verbales et de voies de fait, leur mécanisme profond étant toujours le même et restant toujours commandé par rayons.

J’ai, en divers passages, évoqué à propos des rayons, leur « grande carence en pensées principales », ou l’ai pointée de ceci que les pensées en étaient venues à leur manquer. Cette idée, je ne l’ai pas eu tout seul, elle m’est venue des propos mêmes des voix qu’actuellement encore je recueille inchangés. Actuellement encore, je peux entendre presque toutes les deux minutes, entre autres litanies qu’on me dévide : « Ores, [326] nous viennent à manquer les propositions principales. » Il y a sûrement au fondement de cette façon de dire quelque chose de réel et je tiens qu’il vaut donc la peine d’aborder en quelques mots de quoi il s’agit. Cette grande carence des rayons quant aux idées maîtresses, en aucune façon elle n’est à prendre au sens où elle signifierait que Dieu aurait pu, de quelque façon, déchoir de sa sagesse originelle ou encore au sens où elle signifierait qu’il aurait pu subir à cet égard une quelconque déperdition ; car si cela était, il n’aurait alors évidemment plus la faculté de déclencher des décisions dans les nerfs des gens qui constituent mon entourage ou de provoquer chez eux ces propos en harmonie avec le niveau de culture de chacun, etc., il ne pourrait plus exercer le miracle de direction forcée du regard, qui néanmoins continue de fait à se produire constamment à l’heure actuelle, il ne pourrait plus s’efforcer de me faire passer des examens, etc. (se reporter au chap. XVIII, [supra], des Mémoires).

Je me crois donc fondé à supposer que cette sagesse immanente de Dieu, c’est toujours dans la même mesure (et sous réserve, toujours, des limitations qu’elle connaît, s’agissant de l’être humain vivant) que les rayons en sont habités ; mais les rayons considérés en tant que masse globale et pour autant que cette masse se présente comme masse au repos ; l’idée qui s’exprime dans ces paroles : « grande carence de pensées principales » ne s’appliquerait aux rayons qu’en tant que la force d’attraction de mes nerfs a pu faire naître une relation dynamique qui, en infraction à l’ordre de l’univers, les lie de façon privilégiée à un individu particulier. À ce propos, il me faut rappeler que les rapports que j’ai eus avec les rayons divins n’ont jamais été exclusivement directs, mais qu’en permanence il y a eu entre Dieu et moi ce que j’appelle les instances intermédiaires, dont chaque fois il m’a fallu d’abord éliminer les interférences avant que pussent me parvenir les purs rayons de Dieu. Ces instances n’étaient autres que les « âmes examinées » – par le passé, elles atteignirent un nombre considérable (se reporter aux chap. VIII, [supra], et XIV, [supra], des Mémoires) – et les restes des antiques « vestibules du ciel », qui avaient été réservés par Dieu en vue de ralentir les effets de la force d’attraction ; comme j’en ai exprimé l’hypothèse, ces derniers sont à identifier aux nerfs de certains [327post] oiseaux qui, dès lors « oiseaux parleurs », s’adressent à moi sans interruption.

Ces instances intermédiaires – et avec elles, par conséquent, ce qui subsiste de l’âme examinée du professeur Flechsig – ont, de même que les résidus, logés dans des corps d’oiseaux, des « vestibules du ciel », totalement perdu l’intelligence supérieure qui a été la leur : intelligence qui au départ avait dû être équivalente à l’intelligence humaine et qui peut-être même la transcendait ; en sorte qu’ils sont devenus êtres d’inanité, totalement vidés de pensées propres. Cette évolution peut, jusqu’à un certain point, être mise en parallèle avec ce que l’on appelle dans la vie de l’homme, l’oubli. Car l’homme, pour sa part, est tout aussi incapable de retenir à jamais en sa mémoire toutes les impressions qu’il a pu recueillir dans sa vie ; beaucoup de ces impressions, surtout celles de moindre importance, se dissipent promptement. Quelque chose du même ordre semble n’avoir pas cessé de se produire pour les âmes quoique à un degré incomparablement plus intense ; et au lieu de se faire apports en puissance pour l’intelligence divine suprême, comme il aurait dû en être de leur destinée d’âmes humaines défuntes si les choses avaient été en harmonie avec l’ordre de l’univers, les voilà qui voltigent çà et là pour leur propre compte, âmes isolées sans rapports avec Dieu – chose que, justement, l’ordre de l’univers n’a nullement prévu et qui ne peut se concevoir qu’à la faveur de la tournure attentatoire prise par la relation qui s’est instaurée entre Dieu et moi. Ces âmes isolées, constituées parfois d’un nerf seulement ou d’un agrégat de quelques nerfs, ont complètement perdu la faculté de penser et n’ont conservé, semble-t-il, qu’une certaine capacité de sensation : qui leur fait éprouver la volupté d’âme, que parfois elles rencontrent en mon corps et à quoi elles prennent leur part, comme quelque chose d’agréable ou comme une jouissance. Jusqu’à l’autonomie de parole qui, même, les a désertées ; à ceci près toutefois que les oiseaux, comme je l’ai dit, peuvent encore, le temps d’un « instantané » (au sens optique du terme), le temps précisément de cette fraction de seconde pendant laquelle ils partagent la volupté d’âme présente en mon corps, dire ces mots : « Sacré lascar » ou : « Oh, sacré, si l’on peut dire » ; un [328] trait qui me démontre irréfutablement que ce sont bien là restes d’âmes qui autrefois savaient parler la langue fondamentale.

Une sensation authentique sous-tend ces exclamations, et cela contraste avec la phraséologie habituelle purement « inculquée » à ces âmes en leurs nerfs (se reporter au chap. XV des Mémoires, n. 93) ; cette authenticité, je la reconnais infailliblement, d’une part, à des effets entièrement différents – les voix authentiques ne m’occasionnent ni sensation douloureuse, ni lésions d’aucune sorte, au contraire elles concourent à la montée en moi de la volupté d’âme – d’autre part, au timbre et surtout au tempo de la parole. La parole vraie attaque avec une extrême célérité, avec la célérité de réponse qui est le propre de la conduction nerveuse, ne cessant de contraster toujours plus remarquablement avec le mode d’émission des ritournelles purement et simplement « inculquées », dans la mesure où le tempo de ces dernières s’étire sans arrêt. Or, ces nerfs, bien qu’ils soient par eux-mêmes totalement désertés par la pensée, néanmoins il faut qu’ils disent quelque chose, n’importe quoi, s’ils veulent affecter le mouvement d’approche qui les anime d’un effet de ralenti.

Or, justement, à eux la pensée fait défaut, et en ces places (corps célestes, « terres ») où ils vont se charger de poison de cadavre n’existe aucun être capable de pensée – les êtres qui pourvoient au système de prise de notes, qu’on se les représente comme silhouettes humaines, façons d’« hommes bâclés à la six-quatre-deux » ou comme on voudra — ; par conséquent, la masse d’ensemble des nerfs de Dieu, en tant qu’elle est au repos, n’a rien d’autre à donner à dire et n’a rien d’autre à seriner, que ce qu’on a pu – chaque fois qu’on a eu l’occasion de s’approcher – lire en moi de pensées non encore développées (en règle générale, en les faussant en leur contraire) ; rien d’autre que ce qui peut, sur le moment même, se dire des miracles dirigés contre moi, à moins qu’on ne se rabatte une nouvelle fois sur le susdit matériel de notes (constitué pour l’essentiel de mes propres pensées passées) ; enfin, quand tout le reste a été dévidé, reste un dernier [329] recours dans l’ultime formule : « Ores, nous vient à manquer la pensée principale », ce sur quoi on raccroche : « Pourquoi ne le dites-vous pas ? » sous-entendu : « tout haut », etc. Voilà, en gros, l’idée que j’ai pu me faire, après des expériences mille fois répétées, de la « grande carence des rayons en pensées principales » ; naturellement, il ne s’agit là que d’hypothèses : car l’homme, ici comme en toutes choses dans le domaine du surnaturel, ne peut pénétrer pleinement la vraie matérialité des faits ; du moins suis-je convaincu d’avoir, en ce que je viens d’exposer, à peu de choses près, touché juste.

Que Dieu lui-même, ou pour employer l’autre expression qui vraisemblablement revient exactement au même, la masse d’ensemble des rayons en tant qu’ils sont au repos, ait conservé une intelligence supérieure transcendante, et même, comme il faut le supposer, une sagesse infiniment supérieure à toute intelligence humaine, cela, en revanche, je ne manque pas de certains points d’appuis pour le penser. Ici entrent surtout en ligne de compte un certain nombre de locutions, encore que, certes, elles ne soient pas authentiques et à coup sûr soient « apprises par cœur » ou « inculquées » ; elles sont utilisées par le Dieu inférieur (Ariman) et je les ai déjà citées (chap. XIII, [supra], et XXI, [supra], des Mémoires), en l’occurrence j’y reviens (« Espérons tout de même que la volupté atteigne un degré », « Les succès durables sont du côté de l’homme », « Tout non-sens s’annule », « Ores, excitez-vous sexuellement », « La volupté est désormais chose pieuse », etc.118.

Je dois avouer que la vérité qui gît en elles, moi-même je ne l’ai [330] reconnue qu’après des années, tandis que je maintenais mon attitude sceptique du début pour certaines d’entre elles au moins. Au nombre de ces dernières, se range entre autres, en ses répétitions sans nombre, cette formule coutumière au Dieu inférieur depuis déjà des années (1894 ou 1895), formule que j’étais, comme qui dirait, censé prendre à mon compte à la façon d’une directive à imposer à mon propre comportement général : « Point ne m’y opposeu', telle est ma devise. » On me signifiait par là d’avoir à balayer tout souci de l’avenir : je pouvais – pleinement confiant en l’Éternité – m’en remettre pour ce qui est des configurations que prendraient mes destinées personnelles, au cours que les événements suivraient d’eux-mêmes. À l’époque, il était encore au-dessus de mes forces de pouvoir considérer le conseil comme bien venu ; je n’étais pas capable de prendre, par la seule grâce d’un simple « Point ne m’y oppose » la hauteur de vue à laquelle j’étais convié, par rapport à la somme de tout ce qui m’était arrivé : réaction bien naturelle, ajouterai-je, à ne la considérer que du simple point de vue humain.

À cette époque, les dangers que les miracles faisaient peser à tout instant sur mon corps et sur mon esprit étaient trop terribles encore, et les délabrements occasionnés à mon corps trop effrayants (se reporter au chap. XI, [supra], des Mémoires) pour que je pusse m’élever jusqu’à ces sommets d’absolu détachement face à ce qui pourrait advenir. Le souci qu’il se fait de son avenir, surtout en cas de danger vital, l’homme le charrie dans ses veines. Mais, peu à peu, le temps, l’habitude et surtout la certitude acquise de ce point capital qu’était pour moi l’assurance de n’avoir pas à redouter pour ma raison, m’ont conduit à faire mienne la conception de l’avenir que traduisait la devise : « Point ne m’y oppose. » J’ai certes encore, de temps à autre, de très mauvais moments à passer ; il y a encore des journées et des nuits entières où, entre les crises de hurlements, la torture de l’esprit provoquée par le discours verbeux des voix et la douleur corporelle qui, par-dessus le marché, y fait parfois cortège, c’est, je peux le dire, à peine tenable ; néanmoins, ces épreuves sont toujours de courte [331] durée ; en règle, elles relèvent d’un durcissement des « systèmes » mis en place contre moi et ayant trait au mode d’émission des voix ou des rayons-filandres qui me parlent, ou à l’organisation interne de leur discours ; systèmes rendus plus rigoureux encore aux fins de contrebalancer la recrudescence toujours plus sensible en mon corps de la volupté d’âme, et toujours dans le même but, qui est d’obtenir un ralentissement sur la trajectoire de la force d’attraction, de permettre l’éloignement vers des régions plus reculées et d’empêcher, autant que faire se peut, le rassemblement en moi de tous les rayons, générateur de volupté et de sommeil. Et pourtant, ces résultats ne peuvent jamais être tenus pour acquis pour bien longtemps ; bientôt, la montée de la volupté d’âme vient à bout de ces nouveaux durcissements, tandis que s’installe en moi, pour un temps, un bien-être du corps et de l’esprit agréable à proportion. Ce que j’ai dit à propos de la devise : « Point ne m’y oppose », n’est pas éloigné de ce que j’ai à dire de cette autre proposition : « Tout non-sens s’annule. » À l’époque, lorsque j’entendais les voix dire cette phrase – il y a de cela des années, cela fait longtemps à présent que je ne l’entends plus –, je ne pouvais me tenir pour satisfait de son exactitude sans chercher à aller plus loin. Il me revenait que, tant dans l’histoire des individus que dans celle des peuples, le non-sens confirme son empire pendant un temps considérable et qu’il a parfois conduit à des catastrophes que le temps n’est jamais venu réparer. En ce qui me concerne, une longue expérience de plusieurs années m’a pourtant conduit à me persuader de la justesse de cette proposition ; un homme qui comme moi peut, en un certain sens, dire de lui-même que l’Éternité est tributaire de lui, peut se permettre de laisser passer en toute tranquillité n’importe quel non-sens, dans la conviction assurée qui est la sienne qu’un moment viendra malgré tout où le non-sens passera tandis que d’elles-mêmes des circonstances conformes à la raison renaîtront.

Si je me suis attardé un peu à discuter de ces formules, c’est qu’elles étaient de grande valeur pour prouver que, dans sa suprême sagesse, Dieu a depuis des années reconnu sur ces points (comme sur bien [332] d’autres semblables) certaines vérités qui à moi ne me sautèrent aux yeux que beaucoup plus tard. Infiniment difficile est, à mon sens, la question de savoir, cette suprême sagesse, comment la concilier avec cette méconnaissance persistante en d’autres domaines, et avec les aménagements complètement absurdes – les résultats nous l’ont appris – de la politique générale menée contre moi119. Cette question accapare ma réflexion depuis des années presque sans relâche ; aussi dois-je me résoudre à n’arriver jamais à son élucidation complète et à ce qu’elle garde toujours pour moi quelque chose d’une énigme. Car il me faut bien maintenir ceci que, dans le cadre de cette relation attentatoire à l’ordre de l’univers qui s’est instaurée entre Dieu et moi, Dieu ne connaît pas de l’être humain vivant. Il a, dans le passé au moins, envisagé de détruire ma raison ou de me rendre imbécile ; il est probablement parti de l’idée que, de toute façon, il avait affaire déjà à un quasi-imbécile, à coup sûr moralement indigne, et cette idée a probablement dû contribuer à assoupir, dirais-je, les scrupules qui autrement eussent pu réellement entraver la politique menée contre moi. Si cette méconnaissance de ma complexion spirituelle et morale a pu par le passé persister si longtemps, c’est peut-être parce qu’alors, reflux et rapprochement ne se succédaient qu’à intervalles de temps beaucoup plus longs.

Actuellement, par suite de la célérité de la recrudescence de la volupté d’âme, la période du processus d’alternance s’est faite beaucoup plus courte ; et désormais, la méconnaissance cède vraisemblablement le pas toujours très promptement à une meilleure intelligence des choses. Néanmoins, persiste encore pour les âmes, semble-t-il, l’immaîtrisable pente qui les fait tendre à se dégager de moi, soit lorsque dans mon corps elles ne rencontrent pas de béatitude – (d’après les clauses de l’ordre de l’univers, la béatitude constitue leur modalité même d’existence) – ou cet équivalent qu’en est la jouissance –, soit que les dispositifs mécaniques aménagés dans le passé en [333] infraction à l’ordre de l’univers ne les contraignent à effectuer ce dégagement – encore qu’on doive bien savoir que ce dégagement ne sera d’aucun effet durable et que bientôt reviendra le rapprochement : alors, les rayons saisis d’angoisse, appelant au secours, seront catapultés vers moi.

Cette phénoménologie ne peut se concevoir qu’à élucider le pas décisif qu’il y a du caractère des humains à celui des âmes. Le viril mépris de la mort qu’on attend de l’homme en certaines circonstances, du soldat à la guerre par exemple, et plus spécialement de l’officier, il n’a pas été donné aux âmes qu’il participe de leur nature. Sur ce point, elles ressemblent à de petits enfants qui ne peuvent ou ne veulent renoncer aucun instant à leur gourmandise préférée – la « volupté d’âme » ; tout au moins c’est ce qui semble prévaloir pour ceux des rayons à qui échoit initialement de prendre la décision qui va déclencher le mouvement de retrait. Ce qui se dégage de tout cela, c’est que désormais Dieu, à travers tous les sorts contraires qu’il me fait connaître, et depuis que le mécanisme des miracles a en grande partie perdu ce qu’il avait de redoutable, m’apparaît surtout sous le jour du ridicule ou de la niaiserie. Ma conduite en est affectée et, à mon corps défendant, je suis à l’occasion amené à jouer les railleurs de Dieu, parfois à voix haute ; il me faut parfois le faire si je veux donner à connaître jusque dans ces lieux éloignés d’où l’on me torture de façon quasiment intenable – crises de hurlements, caquet insane des voix, etc. – que je ne suis nullement imbécile et qu’en ma personne on a affaire à quelqu’un qui maîtrise parfaitement la situation dans son ensemble. Ce sur quoi, je déclare de la manière la plus catégorique que ces blasphèmes ne participent que de l’anecdote – avec ma mort ils disparaîtront — ; le droit de railler Dieu n’appartient qu’à moi seul, tout autre en est exclu. Pour les autres hommes, Dieu demeure le Créateur tout-puissant du ciel et de la terre, le fondement et l’origine de toutes choses, la gloire de l’avenir ; vers lui convergent de droit – à supposer même que les thèses traditionnelles de la religion dussent subir des modifications –, l’adoration et la vénération les plus hautes.

VI. Considérations sur l’avenir. – Mélanges

(avril et mai 1901)

[335] Ce que j’ai avancé au chapitre XXI, [supra], des Mémoires à propos de l’imminente réparation qui ne manquera pas de m’être rendue ou du salaire que je suis en droit d’attendre pour prix de mes souffrances et des privations que j’ai endurées, cela prend forme, si je me fie aux données de ma perception, et de façon de plus en plus tangible. Je crois pouvoir dire plus clairement, maintenant que se sont écoulés quelques mois, en quel sens la réparation s’accomplira. Pour l’instant, mon existence reste encore ce singulier mélange d’accès de volupté, de sensations pénibles et de sujets de contrariété divers au nombre desquels je compte, à côté des hurlements proprement dits, les tapages imbéciles menés, rien moins que rarement, dans mon voisinage immédiat. Chacun des mots qui me sont adressés au cours d’une conversation, quelle qu’elle soit, s’accompagne d’un coup porté à ma tête ; la sensation douloureuse qui en résulte peut, certaines fois, notamment lorsque les rayons ont reflué en un trop grand éloignement, s’exacerber pour atteindre un degré d’intensité relativement élevé ; toutes choses qui, succédant à un certain nombre de nuits blanches, [336] peuvent aboutir à produire sur moi un considérable effet d’épuisement, surtout si d’autres douleurs, maux de dents par exemple, imputables aux miracles, viennent à s’y ajouter.

En revanche, je bénéficie journellement de certains moments, revenant assez souvent, où, si je puis dire, je nage dans la volupté ; à savoir, qu’un indescriptible bien-être, comparable à la sensation de volupté chez la femme, inonde mon corps tout entier. Il n’est pour cela nullement nécessaire que ma fantaisie aille à s’orienter vers des jeux sexuels ; que par exemple je lise un passage particulièrement saisissant d’une œuvre poétique, que je joue au piano un morceau de musique qui flatte spécialement agréablement mon sens esthétique, ou encore qu’au cours d’une excursion je me trouve sous le charme d’un plaisir particulier à contempler la nature, eh bien, il n’est pas rare que ces circonstances elles aussi engendrent des instants où, qu’il me soit permis de le dire, je suis empli d’une sorte d’avant-goût de la béatitude. Il ne s’agit le plus souvent, bien sûr, que de sensations de courte durée, puisque au moment même où la sensation voluptueuse culmine, c’est là que me sont précisément dépêchés miracles de maux de tête ou maux de dents, afin que la sensation de volupté, qui autrement aurait infailliblement raison des rayons, ne puisse lever en moi. Dire de quelle façon en pareille conjoncture l’homme réagit, en tant que, comme homme, il forme un tout, voilà une question à laquelle il est très difficile de répondre ; parfois, il arrive que je jouisse depuis le bas jusqu’au cou de la volupté la plus intense, tandis que ma tête se trouve, elle, dans l’état le plus fâcheux.

Le cours des choses, toutefois, ira à l’avenir toujours plus dans le sens d’une atténuation des sensations douloureuses, cependant que viendront à prévaloir accès de jouissance ou états de béatitude. La volupté d’âme ne cesse justement de s’intensifier, d’où viendra que [337] toujours davantage la sensation de volupté sera l’impression dominante dont les rayons seront frappés lorsqu’ils pénétreront mon corps ; grâce à quoi, déjà, on ne parvient plus complètement à infliger de réelles douleurs à mon corps, et c’est toujours plus difficilement qu’on parviendra par ce moyen à affaiblir de propos délibéré la sensation de volupté en moi. Certes, ce qu’on souhaite en quelque sorte, c’est « m’en jeter plein la vue », si je comprends bien le discours des voix qui là-dessus ne laisse place à aucun doute possible : à savoir, m’asperger les yeux de poison de cadavre, ou alors ce sont des douleurs dentaires et c’est dans les dents qu’on décharge le poison de cadavre, etc. ; toutefois, justement, c’est de moins en moins souvent que les rayons parviennent à atteindre ces parties de mon corps, parce que la sensation de volupté née dans d’autres parties du corps l’emporte sur celles qui étaient tout d’abord visées ; et alors le poison de cadavre qu’on destinait à mes yeux ou à mes dents va être déchargé ailleurs, à la poitrine, ou aux bras, ou dans toute autre région du corps, et là sans occasionner de dégradations. Voilà pourquoi je crois pouvoir avancer qu’il me sera donné de jouir, dans un avenir pas si lointain et en quelque sorte de mon vivant déjà, de la béatitude, béatitude qui n’est accordée aux humains qu’après la mort. Que cette béatitude dont je jouirai soit essentiellement jouissance voluptueuse, et qu’elle ne puisse s’épanouir qu’à la condition que je forme en pensée cette représentation d’être moi-même une créature féminine ou d’aspirer à le devenir, voilà ce que naturellement je ne goûte guère ; il me faut toutefois me régler sur les nécessités internes de l’ordre de l’univers, et me résigner à m’entraîner à former ce fantasme120 si je ne veux pas en être réduit, du fait des douleurs, à un état physique intolérable, si je ne veux pas que hurlements et tapages insensés, produits à tous moments par miracle, rendent ma présence littéralement insupportable à mon entourage. La faculté m’a été ôtée de faire valoir mes forces spirituelles par d’autres voies, et de les mettre au service de l’humanité, obtenant grâce à elles honneur et gloire aux yeux des hommes – et c’est au titre d’une compensation qui a l’éminente valeur d’une révélation qu’on doit considérer la connaissance de Dieu et des choses divines à laquelle j’ai accédé, de par mon contact ininterrompu avec les rayons de Dieu. Aussi puis-je nourrir l’espoir de devenir le Médiateur, au terme de mes vicissitudes [338post] personnelles ; il me sera dès lors assigné, de par les connaissances auxquelles j’ai pu accéder et qui porteront leurs fruits, de mener les humains à des vues plus justes sur les rapports de Dieu et du monde, vues qu’ils conserveront par-delà ma mort pour des siècles, s’ouvrant ainsi aux vérités du salut.

Comment les choses tourneront-elles après ma disparition, à laquelle il faut tout de même s’attendre un jour ou l’autre ? Naturellement, il m’est impossible de le dire. Comme je m’en suis expliqué au chapitre XXII, [supra], des Mémoires, la seule fin qui paraisse possible pour moi est que je meure de vieillesse. Je forme le vœu, lorsque sonnera ma dernière heure, de me trouver non plus dans un asile, mais menant une existence ordonnée au sein de ma famille, entouré de mes proches ; car à coup sûr j’aurai alors besoin d’une sollicitude plus affectueuse que celle qui en pareil moment pourrait m’être prodiguée dans un asile. De surcroît, je n’exclus pas la possibilité qu’on puisse à mon chevet de malade ou à mon lit de mort être témoin de phénomènes extraordinaires : je souhaite donc que l’accès de mon lit soit alors facilité aux hommes de science appartenant aux divers domaines du savoir humain, susceptibles le cas échéant de tirer d’importantes conclusions qui en imposeront pour la vérité de mes thèses en matière de religion. Pour l’instant, je suis encore loin du terme fixé pour ma remise en liberté ; en première instance, la décision au procès en mainlevée de l’interdiction évoqué au chapitre XX, [supra], des Mémoires a tourné à mon désavantage (jugement du tribunal du Land de Dresde en date du 15 avril 1901). Je n’ai pas encore pris connaissance des attendus du jugement et ne suis donc pas en mesure de dire si je saisirai en appel les instances supérieures. Quoi qu’il en soit, j’ai la ferme conviction que je finirai par obtenir, fût-ce de haute lutte, et sinon à court terme du moins d’ici quelques années, la levée de l’interdiction et du même coup mon élargissement de l’asile.

[339] J’ajouterai ici quelques remarques qui n’ont guère de rapport direct avec ce qui précède, et que je ne case ici que parce qu’elles ne me paraissent pas mériter, étant donné leur brièveté, que je leur consacre une section spéciale.

***

Que de fois, animé par les impressions surnaturelles qui m’étaient données en partage, n’ai-je pas, au cours des années passées, médité sur les objets de la superstition populaire ? Ceux-ci, tout comme les thèmes mythologiques des Anciens, m’apparaissent sous un jour bien différent aujourd’hui. Je suis convaincu qu’à la base de la plupart des croyances populaires gît un grain de vérité, une prescience, quelle qu’elle soit, des choses surnaturelles – transmises avec le temps à un nombre d’hommes de plus en plus grand, bien sûr mêlées d’une quantité croissante d’ingrédients fantaisistes dus à l’imagination, au point que c’est à peine si ce grain de vérité, on peut encore l’y déceler. Si je pouvais disposer de sources littéraires à suffisance, je me consacrerais à coup sûr à tenter de rendre compte de ma réflexion sur maint et maint aspect de la superstition populaire.

Faute de ces sources, je m’en tiendrai à deux exemples. C’est une superstition bien connue que celle de l’heure des revenants, moment privilégié où il est permis aux esprits d’avoir commerce avec les humains, contraints qu’ils sont de regagner le tombeau dès que sonne le coup d’une heure du matin. À mon avis, cette croyance populaire tire sa source du sentiment juste que les rêves ne sont pas toujours le résultat de l’influence sur le dormeur de banales vibrations nerveuses ; à l’occasion, ces rêves peuvent relever d’un commerce avec les âmes défuntes (par voie de raccordement nerveux branché par [340] ces âmes, de préférence âmes de parents défunts du dormeur ; se reporter au chap. I, [supra], des Mémoires). Une heure du matin, heure du sommeil profond, c’est à juste titre d’ailleurs que ce moment est considéré comme le plus propice à pareil commerce. Second exemple, celui qui me revient de la croyance qui s’exprime dans le proverbe : le diable s’insinue par le trou de la serrure. Cette image a ceci de juste qu’en effet, il n’est aucun obstacle mécanique fabriqué de la main de l’homme qui puisse barrer le passage au pouvoir de commande mécanique des rayons. C’est ce dont à tout moment je fais l’expérience dans ma chair ; il n’est pas de mur, si épais soit-il, il n’est pas de volet qu’on puisse fermer, il n’est rien de cet ordre qui puisse empêcher les rayons-filandres de passer et – cela dépasse l’entendement humain – de faire leur trace jusqu’à la partie de mon corps qu’ils ont élue, avec d’ailleurs une prédilection toute particulière pour ma tête.

***

Le présent travail dût-il venir à l’impression, j’ai parfaitement présent à l’esprit que certaine personnalité pourrait se sentir offensée par cette publication. Il s’agit évidemment du professeur Flechsig de Leipzig, conseiller médical privé. Je me suis étendu en détail là-dessus dans les représentations en date du 4 février de cette année que j’ai adressées à la direction de l’asile et j’en donnerai ici la reproduction littérale :

« La direction de l’asile royal est informée que je me propose de livrer mes Mémoires à la publication et que j’espère y parvenir après avoir obtenu la mainlevée de l’interdiction qui me frappe.

« Le doute quant à l’opportunité d’une telle publication m’a longuement et profondément préoccupé. Je ne me suis pas caché qu’à la lecture de certains chapitres de mes Mémoires, le professeur [341post] Flechsig pourrait se sentir fondé à me poursuivre en diffamation et même à demander la saisie intégrale des tirages en tant qu’ils constituent le corps du délit (art. 40 du Code pénal). Finalement, toutefois, j’ai décidé de m’en tenir fermement à mon projet de publication.

« Je me sens d’ailleurs à l’égard du professeur Flechsig exempt de toute animosité personnelle. Je n’ai dans cet esprit, repris dans mes Mémoires, et le concernant, que les seules données dont l’omission aurait pu nuire à la compréhension de l’ensemble de la démonstration. Je veille en particulier à ce qu’en soit retranchée cette remarque [   ] peut-être quelque peu équivoquev' et qui n’est pas d’une importance capitale pour la cohésion de l’ensemble. J’espère dès lors que, dans l’esprit du professeur Flechsig, l’intérêt scientifique pour le contenu des Mémoires l’emportera sur la susceptibilité personnelle. Dans le cas contraire, le prix que j’attache à la diffusion de mon travail, eu égard aux apports que j’en escompte pour la science et aux élucidations que j’en attends pour les idées religieuses, est si grand que j’assume entièrement le risque d’une poursuite en diffamation et la menace des revers de fortune qu’entraînerait éventuellement la saisie.

« Si j’avertis ainsi la direction de l’asile de mes intentions de publication, ce n’est nullement pour obtenir d’elle qu’elle me [342] donne son avis sur les risques de poursuites pénales auxquelles je m’expose par ce projet ; c’est simplement pour donner ici une nouvelle preuve de la façon dont mûrement je pèse d’avance toutes les conséquences de mes actes, et pour lui représenter combien est inconcevable le décret qui prive un homme comme moi de la faculté d’administrer ses propres affaires.

Sonnenstein, le 4 février 1901

Avec mes salutations respectueuses

(suit la signature)

J’ajouterai à cela quelques remarques encore. Que le professeur Flechsig conseiller privé, garde le souvenir tout au moins dans leurs grandes lignes, des événements extérieurs qui ont marqué mon séjour à la clinique des maladies nerveuses qu’il dirige dans le cadre de l’Université de Leipzig, cela, je le suppose, va de soi. Par contre, je n’affirmerai pas qu’il ait jamais eu conscience des choses surnaturelles auxquelles son nom s’est trouvé mêlé et à propos desquelles les voix citaient et citent encore tous les jours son nom, cela en dépit du fait que depuis longtemps les relations personnelles que j’ai pu avoir avec le professeur Flechsig soient passées à l’arrière-plan – il serait donc bien improbable que je continue à y penser si une volonté venue d’ailleurs ne veillait à m’y obliger. Je laisse donc cette porte de sortie : il est possible qu’il ait été, et qu’il soit encore bien éloigné, en tant qu’être humain, d’avoir conscience de toutes ces choses ; un point obscur demeure, évidemment, qui est de savoir, s’agissant d’un homme encore en vie, comment on peut parler de l’âme comme existant hors du corps. Néanmoins, il est pour moi hors de doute, d’après ce que j’ai pu vérifier mille fois, que pour son âme à lui, du moins pour une fraction de son âme, tel a été le cas, et qu’il en est encore ainsi aujourd’hui. Je l’accorde, il est possible que tout ce qui a été rapporté dans les premiers chapitres des Mémoires à propos [343] des événements auxquels le nom de Flechsig a été mêlé, que tout cela ne concerne que l’âme Flechsig, à bien distinguer de la personne vivante du professeur, âme dont l’existence est assurément avérée mais ne peut en aucune façon être élucidée par des voies naturelles.

Je suis par conséquent, à mille lieues de vouloir porter atteinte par la publication que je me propose à l’honneur du professeur et conseiller médical privé Flechsig, actuellement en vie121.

VII. Sur la crémation

(mai 1901)

[344] L’activité, depuis quelque temps assez intense, du mouvement en faveur de l’incinération, organisé par des ligues spécialement créées, fait naître en moi des idées dont il n’est peut-être pas sans intérêt que je les communique ici. Les objections que, dans les milieux religieux, les fidèles soulèvent à l’encontre de cette sépulture méritent à mon avis d’être prises en considération avec le plus grand sérieux. Car, bien sûr, on est en droit de se demander si celui qui livre ainsi sa dépouille aux fins d’incinération, ne renonce pas du même coup à la résurrection dans l’au-delà et s’il ne se prive pas de pouvoir accéder à la béatitude122. L’âme elle-même n’est en aucune façon pur esprit, elle suppose un substrat matériel, les nerfs. Si l’incinération doit avoir [345] pour conséquence de réduire intégralement ces nerfs en poussière, l’accès à la béatitude s’en trouvera du même coup exclu. Profane en physiologie des nerfs, je ne me risque pas à affirmer catégoriquement la justesse de cette thèse. Mais il me paraît en tout cas hors de doute qu’ici, le problème est tout différent de celui auquel on a affaire dans le cas d’un corps accidentellement brûlé, ou dans le cas du bûcher qui était la mort réservée au Moyen Âge aux sorcières ou aux hérétiques. Dans ces exemples, le supplice du feu n’est au fond qu’une mort par asphyxie. Y a-t-il en de pareils cas destruction totale du corps humain, c’est ce qu’il est malaisé d’affirmer ; tout au plus le corps n’est-il que carbonisé, et jusque aux parties molles elles-mêmes semble-t-il ; il n’est pas du tout sûr que les os et les terminaisons nerveuses qui y aboutissent ou en partent (notamment dans le crâne) soient intégralement détruits. Ces cas peuvent donc difficilement se soutenir d’une comparaison avec la crémation au sens moderne, avec ces fours crématoires où la chaleur poussée à blanc monte jusques à des paliers exorbitants, où la circulation d’air est bloquée, etc., et qui sont conçus pour obtenir méthodiquement l’élimination la plus radicale de tout ce qui peut encore subsister de l’être humain après la mort, résultat qu’à un petit tas de cendres près, on obtient probablement. Je tiens donc qu’il n’est au moins pas totalement exclu que se produise ici dans les nerfs une transformation physiologique ou chimique propre à interdire leur résurrection dans l’au-delà.

Ces considérations doivent à mon avis grandement prendre le pas sur les points de vue esthétique, sanitaire ou économique, qu’on fait habituellement valoir en faveur de la crémation. Même sous ce dernier rapport, les avantages escomptés sont en effet des plus aléatoires ; jusqu’aux avantages financiers attendus de l’économie réalisée en terrains pour les cimetières, etc., qui seraient de loin distancés par [346] les dépenses considérables qu’entraînerait l’incinération si l’on songeait à en généraliser l’application. Il ne faut pas compter avant des siècles que le peuple, dans sa grande majorité, consente à abandonner l’antique coutume de l’enterrement. Qu’il arrive jamais un jour où chaque district, sinon chaque village, possède son propre four crématoire, voilà qui paraît peu vraisemblable. Toutefois, pour le sentiment éthique, le point décisif demeurera toujours celui-ci qui est de savoir si la crémation, dans son acception moderne, est compatible avec l’espérance de la béatitude dans l’au-delà.

Je sais bien qu’il existe nombre de gens pour qui la tentation est grande de passer assez indifféremment à côté de cette question. Cela ne témoigne d’ailleurs pas toujours chez eux qu’ils soient des mécréants, séides conscients de l’athéisme. Bien des personnes répugnent à l’idée que leur corps puisse après la mort être voué à la décomposition, et cette répugnance prend le pas sur toute autre considération ; la représentation obscure qu’on se fait de la nature de l’existence nouvelle que nous réserve l’au-delà engendre, notamment chez les natures pessimistes, un sentiment qui pousse certaines personnes à soutenir, en leur for intérieur ou devant les autres, que la question d’une éventuelle survie après la mort les laisse indifférentes : elles ne demanderaient pas mieux, elles, que tout en finisse avec la mort et qu’alors disparaisse aussi complètement que possible tout ce qui d’eux subsistera encore, car elles n’entendent point que leurs restes fassent l’objet d’un intérêt pour le moins suspect. Toutefois je ne crois pas me tromper en disant que cet état d’esprit ne se soutiendra pas au-delà du moment où les affres de la mort seront ressenties de façon tangible. C’est d’un réconfort, quel qu’il soit, d’une espérance, quelle qu’elle soit, que l’homme a soif lorsque, terrassé par une maladie longue et douloureuse, il ne peut plus se soustraire à la certitude d’une mort imminente ; terribles peuvent devenir les souffrances d’un mourant qui s’est à jamais fermé, de par les positions qu’il avait adoptées sur les choses de la religion, au réconfort de cette même [347] religion. Et à coup sûr, les tortures du doute ne doivent pas alors épargner celui qui pour lui-même avait ordonné la crémation – n’a-t-il pas lui-même contribué à se fermer définitivement à l’espérance dernière ? Heureux alors celui qui, à cet instant de sa vie, se voit au moins accorder la possibilité de rapporter des dispositions qu’en pleine santé il avait jadis arrêtées plus ou moins à la légère !

La question de savoir si le clergé peut, lors de la crémation, accorder par égard pour le deuil des parents du défunt la bénédiction de l’Église ou s’il peut alors prononcer des paroles de consolation, cette question, eh bien, elle est susceptible de recevoir des réponses diverses, selon les convictions individuelles de chacun. En l’occurrence, la position du prêtre croyant m’apparaît sans conteste excessivement délicate. Car il aura du mal à se défaire de cette impression que l’ordonnateur de la crémation a affiché au regard d’une décision qui engage la question de la survie après la mort une ostensible indifférence ; d’ailleurs, la quasi-unanimité des pasteurs pressentira à coup sûr obscurément ce même doute que j’élève sur la question de savoir si vraiment il est encore possible d’envisager la béatitude lorsque les nerfs ont subi une destruction aussi radicale.

Qu’on ne se laisse pas non plus abuser par l’argument suivant : déclarer que l’incinération peut avoir une influence quelconque sur les possibilités de résurrection après la mort est en contradiction avec la thèse de la toute-puissance absolue de Dieu. Cette toute-puissance n’est pas, en effet, sans limites ; il n’est pas au pouvoir de Dieu d’accorder, par exemple, à l’âme d’un enfant ou à celle de l’homme tombé dans le péché, la même mesure de béatitude que celle qui échoit en partage à l’âme d’un homme dans la force de l’âge et dont la valeur peut se mesurer à celle des plus grands esprits dans les domaines de l’art et de la science, ou que celle qui échoit à l’âme d’un homme de haute qualité morale. Il demeure donc possible à [348] l’homme de s’exclure, de son propre fait, par les dispositions qu’il arrête, des perspectives de résurrection qui lui sont promises absolument en vertu de l’ordre qui régit l’univers. Le libre-arbitre humain n’est pas aboli avec la toute-puissance de Dieu (voyez le chap. XIX, [supra], des Mémoires), l’usage que l’homme fait de sa liberté peut susciter des conséquences sur lesquelles Dieu lui-même ne peut pas revenir.