A. Expertise médico-légale136

01 128.01 C. J. J. 64.99²

 

Sonnenstein, ce 9 décembre 1899.

[379] M. Daniel Paul Schreber de Dresde, docteur en droit, président de chambre, a été transféré à la maison de repos de l’asile du Land le 29 juin 1894, et depuis cette date il y séjourne à demeure.

Dans l’expertise formulaire qu’il avait rédigée à l’occasion du transfert du patient dans cet asile-ci, le professeur Flechsig signale que, dès 1884-85, le président Schreber avait eu à subir une première et sévère attaque d’hypocondrie, dont il se releva ; mais le 21 novembre 1893, il était à nouveau admis à la clinique psychiatrique de l’Université de Leipzig. Au début de son [380] séjour là-bas, les thèmes hypocondriaques dominaient plus nettement, il se plaignait de ramollissement cérébral, disait qu’il allait bientôt mourir, mais toutefois déjà les idées de persécution se mêlaient au tableau morbide, en liaison avec des illusions sensoriellesb'' qui, au début du moins, semblaient alors ne se manifester que de façon épisodique, tandis qu’on notait une intense hyperesthésie et une grande sensibilisation à la lumière et au bruit. Puis les illusions sensorielles visuelles et auditives ne cessèrent de se multiplier, et les cénestopathies dominèrent dès lors toute la sensibilité et toute la pensée ; il se tenait pour mort et en putréfaction, pestiféré, s’imaginait qu’on livrait sur son corps à toutes sortes de pratiques abominables, et subissait, comme il s’en exprime aujourd’hui encore, des choses effroyables dont personne jamais ne pourrait avoir la moindre idée, tout cela à des fins de sanctification. Ces idées morbides qui l’inspiraient absorbaient si complètement le malade que, désormais inaccessible à toute autre sollicitation, il demeurait des heures absolument immobile et pétrifié (stupeur hallucinatoire) ; il était par ailleurs à ce point torturé qu’il désira la mort, tenta à plusieurs reprises de se suicider en se noyant dans l’eau du bain, réclama le « cyanure de potassium qui était son lot ». Les thèmes délirants évoluèrent toujours davantage dans un sens mystique, religieux ; il avait directement commerce avec Dieu, était la proie des démons, avait des « visions miraculeuses », entendait une « musique céleste », et finit par être persuadé qu’il séjournait dans un univers autre.

Ici, à l’asile, où M. le président Schreber fut transféré après un court séjour à la clinique du docteur Pierson, tout d’abord ce fut pour l’essentiel le même tableau morbide qu’à Leipzig. Cet homme vigoureux, dont la musculature faciale était agitée de tics et dont un tremblement marqué des mains attirait l’attention, se montra tout d’abord absolument inaccessible et fermé sur soi-même ; il demeurait étendu ou debout, immobile, fixant au loin droit devant lui un regard angoissé ; il ne répondait pas aux questions qu’on [381] lui posait ou s’il le faisait c’était seulement par monosyllabes et avec brusquerie ; mais loin d’être la manifestation d’un indifférentisme vraic'', cette rigidité témoignait bien plutôt chez le patient d’une tension, d’une irritation née d’un malaise intérieur ; nul doute qu’il se trouvât sous l’empire constant de vives et pénibles illusions des sens remaniées sur un mode délirant. Le patient coupait court à toute tentative qu’on faisait pour l’aborder, il réclamait sans cesse qu’on le laissât seul, voire que la maison tout entière fût déblayée de la présence des infirmiers et du personnel qui aurait pu être une entrave à la manifestation de la toute-puissance de Dieu – quant à lui, il avait la prétention qu’on lui laissât « la paix de Dieud'' » —; sur un mode identique, il refusait de prendre toute nourriture, de sorte qu’on dût l’alimenter de force ; au mieux n’acceptait-il que quelques aliments légers, refusant catégoriquement la viande, et ce fut au prix des plus grandes difficultés qu’on parvint à le décider à s’alimenter plus régulièrement. Il se retenait d’aller à la selle, apparemment à dessein, aussi longtemps qu’il le pouvait, en suite de quoi il arrivait qu’il se souillât137. Il fut également impossible pendant tout un temps d’arriver à ce qu’il se livrât à une occupation quelconque, à ce qu’il entreprît une lecture – il se refusait à la lecture car, disait-il, chaque mot qu’il lisait était repris et claironné de par l’univers entier. Il se plaignait souvent de certaines « déperditions de rayons » qui se produisaient, et disait que le médecin avait « fait preuve d’incurie au regard des rayons » sans s’expliquer davantage sur ce qu’il entendait par là.

En novembre 1894, l’attitude rigide du patient céda quelque peu ; il sortit de lui-même, s’anima, se mit à tenir des discours plus cohérents, quoiqu’il s’exprimât toujours brièvement et par foucades, et dès lors, des hallucinations qui continuaient à l’assiéger en permanence, émergea de façon non déguisée un délire fantastique systématisé ; certaines personnes [382] qu’il avait bien connues autrefois (Flechsig, von W.) lui portaient préjudice ; il était d’ailleurs persuadé de leur présence ici parmi nous, elles avaient transformé le monde, imaginait-il, détruit la toute-puissance de Dieu, il se sentait poursuivi par leur malédiction, affirmait qu’elles lui tiraient les pensées du corps, etc. Toutefois, alors même qu’il persistait à se refuser à toute lecture, il traçait souvent sur le papier des signes sténographiques, s’occupait à des patiences et parut accorder davantage d’attention à ce qui se passait autour de lui.

La surexcitation du malade montait graduellement, perturbant son sommeil jusque-là pas si mauvais ; elle s’extériorisait de façon fort gênante, notamment par des éclats de rire très bruyants et prolongés, de jour comme de nuit ; ou alors le malade tambourinait violemment sur les touches de son piano. Que ces comportements surprenants dussent être interprétés comme la réaction à de fausses perceptions, en liaison avec les thèmes délirants qui en procédaient, c’est ce dont témoignaient nombre de déclarations du patient ; l’Univers s’effondrait, tout ce qu’il voyait autour de lui n’était que semblant, lui-même et les personnes de son entourage n’étaient plus qu’ombres sans consistance. En même temps, il ressassait des idées hypocondriaques, disait que son corps était tout entier altéré, qu’un de ses poumons s’était totalement volatilisé et qu’il lui restait à peine de quoi respirer suffisamment pour se maintenir en vie.

Par la suite, il ne cessa d’être de plus en plus agité, surtout la nuit ; mais, en même temps, une modification intervenait dans toute sa façon d’être, en ce sens qu’à la rigidité du début, au négativisme constant, et à l’attitude de refus pur et simple fit place un certain dualismee''. D’un côté, la réaction aux hallucinations était plus bruyante et plus intense, le malade faisait de longues stations immobile au jardin, il regardait fixement le soleil, faisait à son adresse les grimaces les plus extraordinaires, ou alors il se mettait à proférer contre lui injures et menaces à haute voix, souvent presque en hurlant, ayant accoutumé de répéter un nombre incalculable de fois toujours la même phrase, criant au soleil d’avoir à prendre garde à lui président Schreber, en face de qui, tout soleil qu’il était, il eût dû pâlir ou aller se cacher, ou aussi bien il se désignait lui-même du nom d’Ormuzd. Il se [383] répandait aussi dans sa chambre en de semblables vociférations, tonnait un long moment contre Flechsig « le meurtrier d’âme », répétait sans arrêt « petit Flechsig », accentuant bien à dessein le premier vocable, ou il criait par la fenêtre, même la nuit, des injures avec une force telle que les gens de la ville s’attroupaient et qu’on se plaignit hautement de la perturbation qu’il jetait. Mais, d’un autre côté, il se montrait désormais beaucoup plus courtois et ouvert vis-à-vis des médecins et du personnel, même lorsqu’il était surpris au milieu de ces scènes de tapage nocturne ; il répondait de façon adéquate aux questions simples qu’on lui posait, lorsqu’on lui demandait par exemple s’il allait bien, etc. ; il ne soufflait mot du fardeau dont il était accablé et parvenait pour un temps à fort bien se dominer ; enfin, c’est avec plus de sérieux et de la façon la plus suivie, qu’il se remit à la lecture comme il l’avait fait déjà depuis un certain temps pour les échecs et le piano.

Mais les accès de turbulence nocturnes s’aggravèrent, les somnifères administrés à des doses toujours plus fortes ne furent d’aucun secours notable, en sorte que, comme on ne pouvait augmenter les médications sans craindre pour sa santé, et que la nuit toute la division était affectée de manière sensible par le dérangement qu’il occasionnait, on fut obligé de le mettre à l’isolement pour dormir et de prolonger cette mesure pendant quelques mois138. Le patient, certes, s’en montrait irrité, mais néanmoins il se soumit sans résistance notable, apparemment conscient de la nature morbide de son comportement et du caractère extraordinaire et quasi intenable du dérangement qu’il occasionnait à son entourage.

Pendant un temps assez long, l’habitus du patient ne connut que de minimes modifications, le rire si particulier, très sonore et forcé, l’habitude de proférer interminablement des propos insanes et injurieux ressassés [384] sans fin (par exemple : « Le soleil est une putain »), propos qui servaient en quelque sorte à conjurer les hallucinations et les troubles de la coenesthésie (douleurs lombaires, etc.), tout cela persista ; le sommeil resta très aléatoire, tandis que toutefois les repas devenaient plus réguliers et abondants et qu’il gagnait du poids ; déjà chez le patient prévalaient les signes avant-coureurs d’un thème délirant fort singulier qui par la suite évolua : le malade était souvent surpris dans sa chambre à moitié nu, convaincu d’avoir déjà une-poitrine féminine, il s’occupait avec prédilection à contempler des illustrations de femmes nues, il en dessinait lui-même à l’occasion, et se fit couper les moustaches.

On put constater une transformation chez le patient lorsque, vers le début de 1897, il entama avec son épouse et d’autres de ses familiers une correspondance animée ; à ce propos, il convient de remarquer que ses lettres étaient correctes et d’un style délié ; rien ne pouvait faire penser qu’elles aient été écrites de la main d’un malade, elles témoignaient bien plutôt d’une certaine intuition de la maladie, il déclarait avoir été très angoissé de n’avoir jusque-là pu se concentrer sur aucune occupation, mais à présent, écrivait-il, cela allait beaucoup mieux et il exprimait sa reconnaissance pour l’occasion qui lui était donnée de participer à cet échange épistolaire si stimulant ; toutefois, cependant, insultes, rires et cris persistaient, et il était toujours impossible d’envisager de suspendre l’isolement pour la nuit.

Quand bien même le patient continuait à paraître aussi peu porté que par le passé aux conversations un peu circonstanciées et trahissait tout de suite, lorsqu’on s’y risquait, agitation et impatience, se mettant à présenter une face grimaçante, à pousser d’étranges et brèves interjections, manège qui faisait clairement apparaître qu’il désirait en finir rapidement, il n’en était pas moins vrai que ses occupations se diversifiaient et devenaient plus suivies, et même on avait parfois du mal à comprendre comment il pouvait trouver, au milieu des hallucinations persistantes, manifestement intenses, la tranquillité et le recueillement nécessaires à la poursuite de telle [385] ou telle activité intellectuelle, comment, aussi, il arrivait à si bien s’exprimer sur les sujets les plus divers et comment, par instants, il parvenait à se dominer de telle sorte qu’on n’aurait jamais pu imaginer avoir affaire à un malade. Les accès de turbulence nocturne se modérèrent progressivement, de sorte que le patient put reprendre sa chambre à coucher attitrée et y demeurer grâce à l’appoint médicamenteux.

Sans qu’il soit nécessaire d’entrer dans tous les détails du processus évolutif, qu’il suffise ici de retenir de quelle façon, à partir de la psychose aiguë du début, qui méritait plutôt alors le nom de délire hallucinatoiref'' et qui affectait tous les secteurs de la vie psychique, se dégagea et cristallisa un tableau de paranoïa de plus en plus caractérisé.

Ce tableau clinique bien connu s’isole, comme on sait, en ceci qu’à côté d’un délire systématisé plus ou moins fixé et logiquement organisé, la présence d’esprit et l’orientation restent inaltérées, la logique formelle est conservée, les réactions affectives exagérées sont absentes, l’intelligence et la mémoire n’ont pas eu à subir d’altérations sensibles ; quant à la faculté d’interpréter et de juger les choses indifférentes, c’est-à-dire éloignées de thèmes dominants, elle ne paraît pas immédiatement atteinte, bien que naturellement il soit impossible, en raison de l’unité fondamentale qui est celle de toute la vie psychique, de penser qu’elle puisse être indéfiniment épargnée.

Ainsi, M. le président Schreber ne semble actuellement ni confus, ni inhibé psychiquement, ni atteint de façon marquée dans son intelligence – il est présent d’esprit, sa mémoire est excellente, l’étendue de ses connaissances est considérable non seulement dans le domaine juridique mais encore en bien d’autres champs, il peut les restituer avec un ordre dans la pensée [386] entièrement conservé, il s’intéresse à la politique, aux sciences et aux arts, etc., de façon suivie (quoique, récemment, il semble qu’il s’en soit quelque peu détourné) ; un observateur non prévenu aurait du mal à soupçonner son état en l’entendant s’entretenir de ces questions. À côté de cela, le patient est habité de thèmes morbides qui se sont organisés en un système clos plus ou moins fixé et qui paraissent absolument irréductibles à l’épreuve d’interprétations et de jugements plus objectivement en rapport avec la réalité de fait. D’autant que ces processus à type hallucinatoire ou à type de fausses perceptions, il ne cesse de leur accorder valeur de véritables révélations ; ce qui l’empêche d’interpréter normalement les données de ses sens. En règle, le patient n’évoque pas de vive voix ces idées de nature morbide ou, s’il le fait, c’est seulement par allusions ; ces thèmes, il les livre tout uniment par écrit dans nombre de témoignages de sa main (on en joint ici des extraits), ou alors c’est au travers de ses conduites qu’il les laisse facilement deviner.

Le système délirant du patient culmine en ceci qu’il se croit appelé à racheter le monde et à rendre à l’humanité la béatitude perdue. Cette mission, affirme-t-il, lui serait venue d’une révélation divine qui lui a été faite directement, à l’instar de celles qui inspiraient les prophètes ; des nerfs soumis comme l’ont été les siens pendant si longtemps à un influx excessif d’excitations, auraient en particulier la vertu d’attirer Dieu à soi, mais il s’agirait là de choses qui ou bien ne se peuvent rendre avec des accents humains, ou bien alors ne pourraient l’être qu’avec la plus extrême difficulté, car ces choses demeurent au-delà de toute expérience humaine et elles n’ont pu « être révélées qu’à lui. L’essentiel de sa mission rédemptrice résidera d’abord et avant tout dans l’accomplissement de sa transformation en femme. Non qu’il la désire, lui, cette transformation en femme, il s’agit là plutôt d’une [387] « nécessité » inscrite dans l’ordre même de l’univers et à laquelle tout bonnement il ne peut se soustraire – quant à lui il préférerait, ô combien, continuer à tenir la position d’homme, au demeurant comblé d’honneurs, qui lui est échue dans l’existence ; mais, pour lui comme pour le reste de l’humanité, l’au-delà ne pourra être reconquis qu’à ce prix, au prix de cette transformation en femme qui l’attend, qui interviendra par voie de miracle divin et qui prendra peut-être des années ou des dizaines d’années. ll est l’objet exclusif des miracles divins, il a de cela la ferme conviction, et cela fait de lui l’homme le plus singulier qui ait jamais vécu sur Terre ; depuis des années, à toute heure et à chaque minute, il ressent ces miracles dans son corps, il les tient pour assurés et les voix qui lui parlent lui en donnent confirmation. Il aurait, pendant les premières années de sa maladie, fait cette expérience d’avoir eu certains organes du corps entièrement détruits, ce qui eût conduit tout autre homme à une mort rapide, il aurait alors vécu tout un temps sans estomac, sans intestins, pratiquement sans poumons, avec un œsophage en lambeaux, sans vessie, les côtes fracassées, avalant parfois une partie de son pharynx, etc. ; mais les miracles divins (les « rayons ») auraient toujours pu cependant régénérer ce qui avait été détruit et au total la mort, tant qu’il demeurerait homme, n’aurait pas de prise sur lui. Actuellement, ces épiphénomènes de caractère menaçant ont disparu, dit-il, depuis longtemps ; en revanche, vient au premier plan sa « féminisation », processus évolutif qui prendra vraisemblablement des dizaines d’années sinon des siècles pour s’accomplir et il y a peu de chances que personne de nos contemporains puisse en voir le terme achevé. Des « nerfs féminins », il en a le sentiment très net, sont déjà passés en masse dans son corps qui sera directement fécondé par Dieu pour engendrer une nouvelle lignée d’êtres humains. Alors, il pourra enfin mourir de mort naturelle, et il aura ainsi regagné pour lui et pour tous les humains la béatitude perdue. En attendant, le soleil lui parle, et non seulement lui, mais aussi les arbres et les oiseaux qui sont en quelque sorte les vestiges d’anciennes âmes humaines « suscitées ici-bas par truchement de miracles » [388post], oui, les oiseaux lui parlent avec des accents humains et partout autour de lui adviennent des prodiges.

Il est inutile de s’appesantir sur tous les détails de ces thèmes délirants, qui du reste ont évolué ; ils ont été explicités avec une clarté et une acuité logique remarquables par le patient – ce que j’en ai dit suffira à donner une idée du contenu du système délirant et du caractère altéré, dû à la maladie, de toute l’appréhension du monde extérieur ; encore faut-il attirer l’attention sur ceci : c’est dans le comportement même du patient, avec son visage glabre, la joie qu’il éprouve à manipuler les objets de la toilette féminine ou à s’occuper à de menues tâches féminines, dans son penchant à se dénuder plus ou moins complètement et à se regarder dans la glace attifé de faveurs et de rubans multicolores à la façon des femmes, c’est dans tout cela que s’indique surtout, à la longue, l’orientation toute spéciale des thèmes délirants. En même temps, les processus hallucinatoires déjà décrits, dont l’intensité reste inchangée, jouent comme des impulsions motrices pathologiques et se traduisent par des automatismes très remarquables, échappant à la volonté. Le patient explique lui-même qu’il se voit littéralement contraint en permanence, de jour comme de nuit, à pousser les « hurlements forcés ». Il certifie qu’il lui serait impossible de les maîtriser car ils procèdent de miracles divins, de processus surnaturels sur lesquels l’homme n’a aucune prise ; et effectivement, ces vociférations, combien plus gênantes pour l’entourage que pour lui, naissent chez le patient d’une compulsion de nature organique si irrépressible qu’elle trouble son sommeil de la façon la plus pénible, au point qu’on est forcé de recourir aux somnifères.

Un changement est survenu ces derniers temps dans le comportement du malade, mais sur un point seulement. Alors que, par le passé, il acceptait en gros son sort avec une certaine résignation, effleuré sans doute par le sentiment plus marqué d’être malade, bien qu’il protestât de temps à autre contre telle ou telle mesure, mais sans manifester, du moins à ce qu’il semble, le moindre souhait d’un changement, ne paraissant accorder qu’un [389] intérêt médiocre à sa situation au regard de la loi et de la société – voilà que depuis peu il requiert avec énergie la levée de la tutelleg'', souhaite une plus grande liberté de mouvements et des échanges plus soutenus avec le monde extérieur ; il compte fermement rentrer définitivement chez lui au sein de sa famille très prochainement. Ce projet l’accapare tout entier aujourd’hui, et a même quelque peu pris le pas sur les thèmes morbides qui le dominaient jusqu’ici.

Quant à savoir si, par suite de son état mental tel qu’il vient d’être évoqué et qui est à pointer du nom de paranoïa, M. le docteur Schreber, président de chambre, doit être considéré comme ayant « perdu l’usage de ses facultés mentales » au sens du Code, il appartient à la cour d’en décider ; mais que, après tout ce qu’on vient de dire, cette expression, bien éloignée certes des façons de penser habituelles au médecin, doive signifier que les troubles mentaux dont il est atteint constituent un empêchement à ce que le malade appréhende les faits de façon objective et sensée, à ce qu’il forme son jugement en fonction des circonstances matérielles et à ce qu’il arrête ses décisions en toute liberté d’esprit après examen impartial et raisonné, dans le cas présent, où existent des illusions sensorielles liées à un délire systématisé et à des compulsions qui s’imposent au malade, il est bien évident qu’un tel empêchement est largement réalisé et qu’il est appelé à prévaloir à long terme.

Du point de vue médical, il n’existe aucune objection qui s’oppose à l’audition de M. le président Schreber.

De tout cela le signataire atteste sous la foi du serment requis pour son office.

(signé) Dr Weber.

Médecin de l’hôpital psychiatrique du Land.

Médecin près le tribunal.