B. Expertise du médecin de district, médecin de l’asile

Sonnenstein, le 28 novembre 1900.

[390] Le signataire, à nouveau commis pour une expertise sur l’état mental de M. le président Schreber, a tardé à produire son rapport car, depuis la livraison des conclusions de la première expertise, le comportement dudit ne semblait guère sensiblement changé, extérieurement ; l’expert n’avait donc rien de nouveau à produire, et tant que de nouveaux aspects ne venaient au grand jour éclairer dans un sens ou dans l’autre l’appréciation des faits en cause, il ne pouvait que répéter purement et simplement des considérations déjà connues.

Or, le signataire a précisément cru pouvoir découvrir ces aspects nouveaux dans les notes écrites que le patient a commencé de rédiger il y a déjà un certain nombre de mois, et qui traitent de la façon la plus circonstanciée de l’histoire de sa maladie, histoire qui dure maintenant depuis plusieurs années et qu’il retrace tant sous le rapport des événements extérieurs qui l’ont marquée que sous celui des causes internes qui ont déterminé son développement. Il convenait d’attacher de la valeur à ce travail écrit, d’autant que le patient est généralement peu enclin à s’ouvrir en des conversations privées, de ses idées morbides : les exposer de vive voix présenterait selon lui d’extraordinaires difficultés et on le lui accorde bien volontiers lorsqu’on connaît le degré d’élaboration, de subtilité et de complexité [391] de ses thèses. En fait, ces Mémoires d’un névropathe, c’est le titre que l’auteur donne à son ouvrage, sont de valeur, et pas seulement pour apprécier d’un point de vue scientifique et médical le caractère global de la maladie ; ils donnent maint point de repère utilisable pour interpréter dans la pratique la conduite du patient telle qu’elle nous est sensible. Ces Mémoires, dont les dimensions étaient imprévisibles, ont exigé pour leur achèvement un temps considérable, et ce n’est que tout récemment que le signataire a eu en main le manuscrit intégral.

Par ailleurs, le signataire considère qu’au stade actuel de la procédure, l’importanth'' n’est pas de donner une description clinique, il ne s’agit pas au fond de se prononcer sur l’existence d’un état pathologique qui, incontestablement, est présent – il s’agit pour le juge d’apporter une réponse à la question de savoir si, du fait de son état, le patient est capable ou non d’assurer la gestion de ses propres affaires (au sens le plus large du terme) ; en conséquence, l’expert s’est efforcé de restituer et de fixer une série d’éléments pratiques significatifs, sur la base desquels le juge pourra fonder dans le sens voulu une appréciation motivée des faits. Car le signataire entend insister ici à nouveau, comme il l’a déjà fait dans la première expertise, et répéter qu’il n’appartient pas à l’expert médical de trancher lorsqu’il s’agit de savoir si une personne atteinte de troubles psychiques est capable ou non de veiller de façon indépendante à la sauvegarde de ses intérêts ; ce n’est pas à lui de décider si oui ou non cette personne a capacité pour agir au sens du Code ; il se contente d’exposer à l’instance compétente de façon circonstanciée ce qu’il en est de l’état mental de l’intéressé, en sorte que le juge puisse tirer toutes les conséquences d’opportunité qui s’imposent.

Lorsque maintenant le magistrat exige, comme il le commande dans l’ordonnance d’instruction, que soient rapportés à l’audience des faits matériels justificatifs propres à administrer la preuve que la personne qui a fait l’objet de l’expertise est incapable, par suite de sa maladie mentale, de gérer elle-même ses affaires, et qu’elle serait, si on la remettait en liberté, susceptible de mettre en péril par quelque action déraisonnable sa vie, sa santé, ses moyens d’existence ou tout autre de ses intérêts dans la [392] vie sociale, eh bien, il tombe sous le sens que, s’agissant de quelqu’un qui est interné depuis des années dans un asile en raison de son état mental et qui par conséquent n’a qu’une latitude infiniment réduite pour intervenir en personne sur le cours des événements qui le concernent, il est très difficile, sinon impossible, d’apporter de tels faits matériels. S’il s’agissait d’un aliéné jouissant de sa liberté de mouvements dans le monde extérieur et directement en contact avec la vie active, on n’aurait aucun mal à trouver dans sa vie professionnelle, la gestion de ses affaires, sa vie familiale, ses relations sociales, et dans ses rapports avec les autorités, les agissements qui pourraient constituer les éléments matériels d’une réponse à la question de savoir si le fonctionnement anormal de son esprit entraîne l’intéressé à des comportements inadéquats, déraisonnables et discordants. Il en va autrement d’un malade soigné dans un asile. Par la force des choses, son existence est assujettie et prévue dans ses moindres détails par le règlement intérieur de l’asile, les soucis et les contraintes si infiniment divers de l’existence ne l’atteignent pas, et tout ce que l’on peut faire, c’est essayer de supputer d’après son état général comment il serait susceptible d’y réagir. On ne peut en faire, dirais-je, l’épreuve exemplaire, qu’en exposant effectivement le patient à ces contraintes, c’est-à-dire en le plaçant de temps à autre hors de la sauvegarde de l’asile. En fait, de telles expériences sont couramment tentées et instituées – certes, la plupart du temps, elles ne le sont que si le malade ne risque pas de compromettre la personnalité sociale qu’il représente — ; en l’occurrence le signataire s’est cru autorisé à faire usage de cet expédient, compte tenu de la singularité du cas. Mais cela a pris du temps. M. le président Schreber n’avait jusque-là manifesté aucun désir de sortir de l’asile et on ne pouvait, à se fier au comportement qu’il avait eu jusqu’alors, tenter pareille expérience sans de considérables et très pertinentes hésitations. Ce n’est qu’après qu’il en fût venu à attaquer [393] l’interdiction dont il était l’objet que le patient se montra accessible à l’idée d’avoir des relations plus intenses, et aussi bien ce ne fut qu’à ce moment-là qu’on put envisager d’essayer d’éveiller en lui le désir d’ouvrir une brèche dans son existence claustrée et de reprendre contact avec le monde extérieur. Pour de multiples raisons, qui tiennent surtout aux inquiétudes légitimes exprimées par ses proches, les tentatives en ce sens n’ont pu être poussées aussi loin qu’on l’aurait voulu ; certes, les repas pris régulièrement à la table familiale du signataire, la participation à des réunions en société, les excursions dans les environs qui le menèrent jusqu’à Dresde, au domicile de son épouse, de menues emplettes faites en ville, ont été l’occasion souhaitée de pouvoir observer l’attitude du malade vis-à-vis du monde extérieur, mais nous n’avons guère, que ce soit dans un sens ou dans l’autre, obtenu par ce moyen de résultats bien concluants ; toutefois, le signataire n’a pas cru devoir différer davantage l’établissement du rapport pour lequel il a été commis et il s’en est donc tenu aux constatations faites à cette date.

On a déjà une vue d’ensemble de l’évolution prise par la maladie mentale chez M. le président Schreber, et il n’y a pas à revenir, au stade actuel de la procédure, sur les phases antérieures de cette maladie. Sans doute, ces phases éclairent-elles pertinemment la façon dont il convient de concevoir le tableau clinique, tant il est vrai de tout phénomène naturel qu’on ne peut l’évaluer avec justesse qu’en tenant compte de son évolution antérieure – et cette évolution il conviendra ici de l’apprécier aussi au travers de ce que peut en dire le patient lui-même — ; néanmoins, au regard de la question pratique qui se pose ici, les stades anciens entrent moins en ligne de compte que l’état de choses actuel, qui se présente à l’observateur comme la phase finale de la maladie à son terme plus ou moins achevé. Bien en rapport avec les dons originaux et riches du patient, la productivitéi'' de son esprit et sa vaste [394] culture, les émanationsj'' de son psychisme altéré par la maladie n’ont rien de la pauvreté et de la monotonie qui caractérisent si souvent les cas de ce genre ; elles s’articulent d’une manière qui n’est pas aisée à saisir dans toute sa complexité, et elles se présentent comme un ensemble de thèmes si fantastiquement élaboré, évolué, et tout à la fois écarté des démarches ordinaires de la pensée, qu’il est presque impossible de songer à les esquisser sans en rendre inintelligibles les articulations internes et sans aggraver les difficultés d’en reconnaître la signification spécifique. Pour ces motifs et pour un autre encore que je dirai tout à l’heure, j’estime opportun de remettre au tribunal les Mémoires du patient dans leur intégralité pour qu’il en prenne connaissance, en demandant humblement à la cour de vouloir ensuite les restituer ; cette lecture fera, je crois, ressortir en pleine clarté pour le juge ce qu’il en est de l’état mental de l’auteur, tout uniment et sans qu’il soit besoin d’autres commentaires.

Qu’au cours des phases anciennes de l’évolution de sa maladie, le patient ait été totalement incapable d’agir et hors d’état de veiller à la sauvegarde de ses propres affaires, hors d’état même de s’y intéresser, c’est ce que démontrent à l’évidence les constatations qui avaient été faites à l’époque et c’est ce qui ressort incontestablement de ce que le malade lui-même dépeint. Le patient fut si longtemps sous l’emprise des processus psychiques morbides, la notion des choses était chez lui si exclusivement conditionnée par les illusions sensorielles de nature hallucinatoires, il avait si totalement perdu l’orientation dans le temps, dans l’espace et vis-à-vis des personnes qu’il rencontrait, la réalité avait fait place de façon si extensive à un univers d’apparences si complètement fantastique et falsifié, sa vie affective était à tel point dissociée du déroulement naturel des événements, l’action délibérée était chez lui si inhibée et entravée ou si braquée à le défendre contre les tourments dont l’oppressait sa maladie, ses actes enfin étaient si [395] absurdes et si inquiétants (que l’on pense à la personnalité qu’il avait été ou à ses rapports avec le monde extérieur), qu’il était hors de question qu’on lui laisse la libre disposition de sa propre personne ou qu’on fasse appel à sa raison ; le malade était entièrement dominé par des influences pathologiques excessivement puissantes.

Nous avons exposé, dans un précédent rapport d’expertise, comment la folie aiguë de M. le président Schreber avait peu à peu évolué vers la chronicité et comment les déferlements tumultueux du délire hallucinatoire avaient pour ainsi dire déposé et fixé un sédiment qui imprima au tableau morbide la marque de la paranoïa. Dans la mesure où les puissants affects qui les escortaient s’affaiblissaient progressivement, l’impact des processus hallucinatoires perdit son influence directement dominante et génératrice de confusion, le patient parvint à se détacher quelque peu de ces processus et à retrouver la voie d’une vie psychique ordonnée. Non qu’il eût connu et reconnu comme telle la véritable nature des productions de sa sensibilité maladive et la combinatoire systématisée qu’elle engendrait, non qu’il eût pu s’élever au-dessus de ses convictions intimes pour parvenir à un jugement objectif sur les événements – il ne pouvait le faire, puisque justement les illusions sensorielles persistaient et que les thèmes délirants y trouvaient sans cesse un terrain renouvelé pour s’enraciner ; mais une certaine distinction s’opéra dans la masse de ces thèmes à mesure que leur forte charge affective disparaissait et que revenaient présence d’esprit et faculté d’orientation ; cette part de sa vie psychique qui restait définitivement altérée par la maladie se démarqua plus nettement du reste du fonctionnement mental, et s’il est impensable, étant donné la fondamentale unité organique du psychisme, que ces deux champs puissent demeurer comme ils le sont présentement, isolés l’un de l’autre (et si, bien plutôt, on est en droit de penser que ces troubles, même s’ils sont partiels en apparence, viendront forcément empiéter sur l’ensemble des fonctions psychiques), néanmoins, il se pourrait que tout de même, dans le cas présent, comme cela arrive si souvent dans la paranoïa, certains registres de la sensibilité se révèlent relativement peu affectés par les remaniements pathologiques, séquelles [396] de la phase aiguë, et que notamment les capacités intellectuelles continuent à ne pas trahir de déficit notable ; il se peut que l’association des idées continue d’un point de vue formel à se faire correctement et que le jugement sur les choses et les circonstances étrangères au système clos et désormais fixé des idées délirantes, reste inaltéré et pertinent.

On ne peut affirmer sans restrictions que le changement intervenu dans le caractère de la maladie ait apporté une réelle amélioration de la condition du patient, si l’on veut bien la situer dans un contexte plus large. Paradoxalement, il faudrait presque admettre le contraire ; tant que durait la phase aiguë, on pouvait toujours espérer une issue favorable du cours de la maladie ; maintenant qu’on a affaire aux résultats fixés d’une évolution parvenue à son terme, tout espoir devient caduc. Au reste, il n’y a pas trace chez le patient de ce qui pourrait constituer le critère majeur d’un acheminement vers la guérison, à savoir la notion plus ou moins claire chez lui de la nature pathologique des phases anciennes de la maladie. Assurément, M. le président Schreber laisse ouverte la question de savoir, pour telle ou telle des choses qu’il perçoit, si cette perception procède ou non d’une illusion de sa part ; mais pour l’essentiel il en tient fermement pour la réalité de ses constructions délirantes et il donne hautement pour des faits matériels les choses les plus extravagantes qu’il nous décrit.

Le système délirant complexe du malade a pour point de départ une conception personnelle tout-à-fait singulière de l’essence de Dieu.

(Suit l’exposé de ce « système délirant » sous forme d’un résumé succinct des Mémoires ; ce résumé peut ici être omis, puisque le lecteur a les Mémoires sous les yeuxk''.)

[397] Cette rapide esquisse le montre déjà, et surtout les descriptions du malade lui-même le confirmeront, sa sensibilité et sa pensée restent aujourd’hui encore sous l’influence des illusions sensorielles et des thèmes délirants, ses faits et gestes sont déterminés par eux ; le malade, d’un côté, est porté à se défendre contre eux tandis que, d’un autre côté, il se livre sans frein aux processus morbides ; on a également pu noter à quel point son appréhension aberrante du monde extérieur peut amplement conditionner le jugement qu’il porte sur les gens et les choses. Il reste, si cela est du domaine possible, à établir dans quelle mesure l’état morbide est susceptible de prévaloir chez lui, et par quels mécanismes il peut dominer les rapports du patient avec le monde extérieur, au contact des exigences de la vie quotidienne.

Il faut tout d’abord répéter ici que (comme c’est si souvent le cas chez les paranoïaques) l’intelligence et les fonctions logiques qui articulent la pensée d’un point de vue formel, ne paraissent pas avoir subi d’atteintes sensibles ; le malade dispose d’un champ étendu de représentations dont il est capable de s’ouvrir, avec un ordre conservé dans leur exposition, et sa présence d’esprit reste intacte. Depuis neuf mois, le président Schreber est l’hôte quotidien de sa table familiale : aussi le signataire a-t-il eu amplement l’occasion de s’entretenir avec lui des sujets les plus divers. Quel que fût le sujet de conversation – en dehors naturellement de ses idées délirantes –, qu’il s’agît d’administration, de justice, de politique, d’art ou de littérature ou de vie mondaine, en tous domaines, M. le docteur Schreber a témoigné de sa vive curiosité, de connaissances approfondies, d’une mémoire excellente et d’un jugement pertinent ; et sous le rapport éthique, de conceptions auxquelles on ne peut que souscrire. Il s’est montré courtois et aimable avec les dames de l’assistance dans les menus propos qu’il pouvait échanger avec elles, et a exercé son humour sur mille sujets avec décence et tact ; il n’a jamais abordé de discussion scabreuse ou qui eût pu paraître mieux à sa place, d’être soulevée à la consultation du médecin. [398] Sans doute ne pouvait-on manquer de s’apercevoir que, même pendant les repas, le malade semblait souvent préoccupé, son attention ailleurs, et qu’il n’était pas entièrement présent à ce qui se passait autour de lui ; ainsi lui arriva-t-il plus d’une fois d’introduire un sujet de conversation qui justement venait de faire l’objet de la discussion. Cet air de préoccupation intérieure se marque clairement dans tout l’être du patient – tantôt il fixe son regard droit devant lui et tantôt il s’agite, inquiet, sur sa chaise, fait des grimaces singulières, se racle la gorge plus ou moins bruyamment, se prend le visage et s’affaire à se relever les paupières que, selon lui les « miracles » s’acharnent à refermer : autrement dit, elles se fermeraient malgré lui. Très souvent, manifestement, c’est au prix des plus grands efforts qu’il se retient d’émettre les « accents hurleurs » et, dès qu’il quitte la table, on l’entend pousser ces cris inarticulés sur le chemin de sa chambre.

Cette dissociation de l’attention, déterminée par les processus hallucinatoires et les réactions spectaculaires qui en sont la conséquence, on peut constater encore en bien d’autres occasions combien elles peuvent être gênantes. Sans doute au cours de ses randonnées dans les environs, au cours de festivités, de sorties au théâtre, le malade peut-il réprimer ces explosions bruyantes ; néanmoins, par moments, il a beaucoup de mal à y parvenir, comme en témoignent les violentes contorsions de son visage, ses grommellements, raclements de gorge, éclats de rires étouffés et enfin toute son attitude ; lors d’une visite qu’il fit à sa femme à Dresde, il ne put empêcher complètement l’extériorisation de ces manifestations, de sorte qu’on dut faire signe à la servante de ne pas y prendre garde, et, bien que la visite n’eût duré que quelques heures, il était visiblement pressé, après cela, de rentrer à l’asile.

Pourtant, ce n’est pas seulement en société que les processus pathologiques font sentir leur influence perturbatrice. Le tribunal d’instance de Dresde avait pu soutenir, dans l’exposé des motifs de l’interdiction, entre [399] autres considérations, que le président Schreber eût été parfaitement à même de mener une affaire judiciaire difficile, etc. Il est permis d’en douter – le malade souligne lui-même qu’il en serait incapable ; de certaines « perturbations » (qui sont suscitées tout exprès, dit-il) empêchent qu’il ne se livre de façon prolongée à un travail intellectuel absorbant et un tant soit peu sérieux ; et, ainsi qu’il l’a exprimé lors de son auditionl'' à l’expertise, il tient pour exclu de pouvoir reprendre à l’avenir l’exercice de sa profession, car les miracles qui sont à l’œuvre en lui se ligueraient pour l’en distraire – l’observateur, quant à lui, constate chez le patient un comportement si dérangé, et de façon si permanente, qu’il doute que l’intéressé puisse jamais reprendre des activités de cet ordre, qui supposent une totale liberté d’esprit et une puissance de concentration intellectuelle inaltérée.

C’est vis-à-vis du dehors que les « accès de hurlements », comme le malade lui-même les désigne, occasionnent le plus de dérangement – qu’ils consistent en l’émission de cris inarticulés, ou en menaces et invectives contre les imaginaires fauteurs de troubles qui en veulent à son bien-être (Flechsig). Ces explosions bruyantes se produisent tout à fait en dehors de l’intervention de la volonté du malade, elles sont le fruit d’automatismes compulsionnels. Il peut certes – quelquefois, pas toujours – les contenir en parlant avec vivacité ou en jouant fortissimo de la musique ou par d’autres stratagèmes ; mais ce n’est pas seulement pendant la journée que, pour le plus grand désagrément de tout le monde, ces hurlements éclatent, ils troublent la nuit de façon intolérable, souvent pendant des heures, le repos de toute une division, souvent même le malade crie par la fenêtre dans la rue, sans se gêner. Justement ces temps-ci, ces vociférations ont pris un tour particulièrement violent, et la lettre ci-jointe confirmera combien le malade en souffre, combien il se sent impuissant et désarmé contre ces « miracles » dont il est la cible, et à quelles pratiques absurdes il doit recourir [400] pour les conjurer. Le malade (pour provoquer justement cette volupté d’âme dont il parle si souvent) doit, entre autres, se promener à demi-nu dans sa chambre, il se poste devant le miroir vêtu d’un tricot de corps largement décolleté, orné de faveurs multicolores, et reste en contemplation devant sa poitrine aux formes soi-disant féminines. Il s’expose à des refroidissements (il lui arrivait autrefois de passer les jambes par la fenêtre) dont il considère les conséquences comme le produit de nouveaux miracles. Il ne manifeste d’ailleurs aucune intention de se faire du tort, et ne songe déjà plus au suicide, car, pense-t-il, les blessures corporelles les plus graves et les plus inimaginables ne sauraient avoir prise sur lui.

Actuellement, il est vrai, le malade exprime volontiers l’avis qu’à la faveur de sa sortie de l’asile, les accès de hurlements pourront peut-être se résoudre ; du moins se déclare-t-il capable d’éviter qu’ils ne jettent la perturbation au-dehors et qu’ils n’occasionnent dans une maison locative un dérangement inadmissible ; il s’engage à rechercher une résidence isolée avec jardin ; mais compte tenu du caractère illusoire du premier espoir qu’il exprime, on reste frappé de voir que, dans son égoïsme aggravé par la maladie, le patient n’est pas effleuré une minute par la pensée des souffrances que toute cette agitation imposerait à son épouse : pour elle la vie conjugale deviendrait absolument impossible ; que je sache, à l’heure qu’il est, il tient pour nul le désagrément qu’il impose aux autres et ne se plaint exclusivement que de ce qui peut le gêner, lui.

L’épouse laisse entendre, par ses révélations, que le ménage est détérioré du fait de la maladie actuelle. Le malade, alléguant de sa possible éviration, a déjà déclaré à sa femme qu’il la laissait libre d’envisager le divorce si elle le voulait ; elle rapporte que, lorsqu’elle oppose quelque objection à sa conduite et qu’elle le contredit, il lui signifie qu’il ne tient qu’à elle de se séparer de lui. Donc, sous ce rapport encore, il importe de ne pas méconnaître [401post] la pression exercée par les processus morbides.

Le malade, une fois rendu à l’indépendance qu’il souhaite, sera-t-il capable d’accorder suffisamment d’attention à la gestion de ses biens, sera-t-il constamment ménager de ses moyens d’existence, compte tenu du fait que, justement, il y a bien longtemps qu’il n’a plus eu l’occasion d’agir en personne dans une affaire d’argent importante ? C’est ce sur quoi il est difficile de se prononcer avec certitude. Pour autant qu’on ait pu en juger, le malade n’a témoigné ni de parcimonie excessive, ni d’un particulier penchant à la dépense et il n’a jamais réclamé plus d’argent que n’en exigeait la satisfaction de ses besoins ; autant qu’on puisse s’en rendre compte, il a toujours agi sagement à l’égard de l’éditeur de son père, en ce qui concerne la gestion des droits de la famille. Mais il est vrai, au regard de la grande mission qui lui échoit, les soucis d’argent passent très au second plan de ses préoccupations, et il est permis de se demander sérieusement si les aspirations, nées de la maladie, qu’il exprime en conclusion de ses Mémoires, si le vœu qu’il forme de voir comblés ses souhaits et ses espoirs pour l’avenir, et si les conditions particulières qu’il donne comme indispensables à l’obtention du bien-être requis, ne l’entraîneront pas à consentir des sacrifices matériels inconsidérés.

L’élément le plus important pour juger de sa capacité d’agir, est et demeure qu’il n’a pas la moindre notion de la nature morbide des inspirations et des thèmes qui l’animent ; il les tient pour vérité inébranlable et trouve un motif pleinement justifié d’agir dans ce qui n’est pour l’observateur objectif qu’illusion de ses sens et délire de l’imagination. De ce fait, les décisions du malade à un moment donné sont tout à fait imprévisibles, et il est impossible de savoir si elles résultent de contenus représentatifs [402] demeurés relativement intouchés, ou si elles ont été prises sous la poussée de processus psychiques morbides dont elles constituent la traduction en actes. En ce sens, c’est sur un exemple prégnant que j’attire l’attention de la cour, lorsque, justement, je lui remets les Mémoires du patient. Il est compréhensible que ce dernier ait éprouvé le besoin de retracer l’histoire de son existence au cours des dernières années, d’écrire ce qu’il a ressenti et ses souffrances, et d’en présenter le recueil à ceux qui, sous l’un ou l’autre rapport, prennent un intérêt légitime à connaître ce qu’il adviendra de lui. Mais voici que le malade forme le vœu pressant de faire imprimer ses Mémoires (en l’état où ils sont ici), de leur donner la plus grande diffusion, et cherche à traiter, naturellement en pure perte jusqu’à présent, avec un éditeur. À jeter un coup d’œil d’ensemble sur cet ouvrage, et à constater le nombre d’indiscrétions qu’il contient tant sur l’auteur lui-même que sur d’autres personnes, aux situations impossibles esthétiquement, et aux circonstances scabreuses qu’on peut y trouver décrites sans vergogne, aux expressions choquantes qui sont utilisées, on ne pourrait concevoir qu’un homme comme celui-là, qui ailleurs a su se distinguer par le tact et la délicatesse, ait pu former un projet qui risque si gravement de le compromettre aux yeux du public, si justement on ne savait que sa conception du monde est faussée par la maladie ; qu’il a perdu la faculté d’appréhender les données de fait d’une situation ; et qu’en l’absence chez lui d’une intelligence réelle de son état morbide, il est porté à une surestimation de la signification supérieure de sa propre personnalité qui l’empêche de discerner les bornes qui s’imposent à l’homme en société.

Je crois pouvoir me contenter des développements que je viens d’exposer et des annexes que je joins. Le matériel de faits substantiels que j’ai réuni, quoique lacunaire pour les raisons que j’ai indiquées plus haut, est néanmoins suffisant pour l’essentiel et la situation de fait se dessine assez clairement en ses contours pour donner au juge le moyen requis d’une décision [403] qui dira si, et dans quelle mesure, les illusions sensorielles et le délire systématisé actuellement présents portent préjudice à la libre disposition de soi de M. le président Schreber, s’ils assujettissent sa pensée, sa volition et son action, s’ils influencent son humeur et son comportement, et si par conséquent l’ampleur et l’intensité de la maladie mentale dont il est atteint sont considérables au point d’interdire au malade l’administration de ses affaires au sens le plus large du terme.

Dr Weber, conseiller médical privé, médecin de l’asile, médecin du district, médecin près le tribunal.