[404] C. Exposé des moyens d’appel

Au fondement du recours que j’introduis, en appel, j’invoque les moyens que voici :

I. Sur les visasm'' du jugement attaqué

Les visas du jugement contre lequel je me pourvois ont reproduit pour l’essentiel le Mémoire que mon avocat a adressé au tribunal de l’instance le 16 mai 1900. J’ai pu, dans une lettre du 24 mai 1900, me déclarer en accord dans l’ensemble avec le contenu de ce Mémoire, encore qu’il m’ait été impossible d’estimer pertinents certains des arguments juridiques de mon avocat : ceux par exemple qui sont repris sous 1 dans les visas, et qui, du Mémoire d’avocat lui-même, constituaient le point 2. Les éléments que, dans ce Mémoire, j’entends reconnaître pour exacts, proviennent, et dans une proportion qui n’est pas mince, de ma propre plume ; ils sont nommément extraits d’observations que j’avais présentées par écrit le 24 mars 1900 à la direction de l’asile ; observations dont, que je sache, il existe une copie dans les dossiers de la procédure.

Je conteste catégoriquement sur deux points les arrêts du jugement. Je ne peux rien attendre d’une procédure en rectification des visas du jugement au sens du § 320 du Code de procédure civile, puisque je ne mets pas en doute que les déclarations n’aient été faites à l’audience par mon avocat en personne. Les déclarations de mon avocat n’en procèdent pas moins d’un malentendu au regard de ce qu’il peut en être de ma propre position : le cas relèverait donc d’une rétractation de concessions de ma part, au sens de l’art. 290 du Code de procédure civile.

Les deux points dont je veux parler sont les suivants :

1° Dès les premiers mots, il est dit dans les visas, et cela correspond bien à un passage du Mémoire d’avocat : « Le requérant n’entend pas contester qu’il soit un aliéné. » C’est faux ; je me défends expressément et décidément d’être un aliéné, à partir du moment où on lie ce mot, comme le fait le profane, à la notion de quelqu’un qui a l’esprit dérangé. Cela, je l’ai exprimé à suffisance dans les observations que j’ai présentées à l’administration royale de l’asile.

J’ai déclaré à ce moment-là que je ne contestais nullement qu’il existât chez moi une maladie mentale au sens de maladie de nerfs ; néanmoins, j’ai strictement fait le départ entre les diverses significations que peut revêtir le mot d’aliéné suivant qu’il est employé par le médecin ou dans son sens juridique.

Dans cet ordre d’idées, je tiens à m’expliquer encore plus clairement : je ne conteste pas que mon système nerveux se trouve depuis des années dans un état qui relève de la pathologie. Par contre, je nie avec la dernière énergie être un aliéné ou l’avoir jamais été. Mon esprit, c’est-à-dire le fonctionnement conjugué des facultés de mon entendement, reste aussi clair et aussi intègre que celui de tout le monde ; et depuis le début de ma maladie de nerfs – abstraction faite de quelques idées hypocondriaques sans importance –, il n’a jamais cessé de l’être. Le rapport de M. l’Expert contient donc, quand il conclut dans mon cas à une paranoïa (folien''), un affront qui heurte la vérité de plein fouet et il serait difficile d’y porter [406] coup plus rude. En écrivant ces mots, je suis loin de vouloir froisser M. l’Expert ; je ne doute pas le moins du monde qu’il n’ait établi son rapport en toute bonne foi ; mais c’est la reconnaissance de mon autonomie sur le plan juridique qui est ici en cause, et je ne puis me dérober ; il me faut le dire tout net et sans ménagements : il y a eu manquement objectif du côté de l’expertise. Comment a-t-on pu en arriver à ce que le rapport entretienne les thèses qu’il contient actuellement, c’est ce que je m’efforcerai d’expliquer plus loin.

2° Quant à la deuxième inexactitude, c’est celle qui se trouve sous 3 b, quand il est dit que, tout le premier, je serais absolument convaincu du caractère bénéfique en soi pour mon état mental d’un séjour au Sonnenstein. Certes, cette phrase figure bien dans le Mémoire de mon avocat, mais j’avais dès l’été dernier trouvé à y redire. Je reproduis littéralement ci-dessous un passage d’une lettre que j’avais écrite en ce sens à mon avocat à la date du 14 juin 1900 ;

« Puisque je vous écris, je ne veux pas manquer d’ajouter que l’accord que je vous avais exprimé dans ma lettre du 24 mai courant sur les conclusions que vous avez déposées avec votre Mémoire, appelle toutefois de ma part certaine réserve que je n’avais pas jugé utile de formuler jusqu’ici car elle est sans intérêt pour l’appréciation juridique du cas. Je serais convaincu, moi le premier, est-il dit dans le passage dont il s’agit, de tout le bénéfice qu’en soi peut apporter pour mon rétablissement sur le plan psychique mon séjour au Sonnenstein. Cela n’est pas tout à fait exact. La seule raison pour laquelle à l’heure actuelle je ne sollicite pas ma sortie immédiate de l’asile, c’est qu’après [407] y avoir passé six ans, il m’importe peu désormais d’y passer encore un an plutôt que six mois de plus ; et c’est parce qu’aussi mon retour au sein de ma famille demande une certaine préparation, notamment en ce qui concerne la recherche d’une habitation adéquate. En revanche, je n’escompte aucun bénéfice sur le plan thérapeutique d’une prolongation de mon séjour au présent asile. Vous ne sauriez en aucun cas alléguer d’un quelconque rétablissement de ma clarté d’esprit, puisqu’elle est constamment demeurée inaltérée ; quant à l’état d’hyperexcitation dans lequel se trouvent mes nerfs, il ne faut pas songer à y porter remède par des voies humaines ; cet état est sous la dépendance de facteurs surnaturels et y demeurera jusqu’à la fin de mes jours, à moins que certaine transformation qui doit s’accomplir dans mon corps ne se produise, qui contribuerait du même coup à dessiller les yeux du reste des humains.

« Il va néanmoins de soi que, pour le temps qui me reste à vivre, je n’ai pas le désir de demeurer dans un asile où mes facultés intellectuelles restent en friche, où je suis quasi totalement privé de la compagnie de gens de quelque culture, et privé aussi de tous les plaisirs de l’existence. Si la crainte que je ne me livre à des manifestations intempestives (comme les hurlements) devait faire objection à ce que je reparaisse dans des lieux publics, qu’on soit dès à présent assuré que je saurai m’imposer l’effacement nécessaire.

« Je laisse à votre discrétion le soin de joindre une copie de cette lettre au dossier, afin que le tribunal puisse s’y retrouver. »

[408] Le tribunal a – ma grande stupéfaction – motivé son jugement final du 13 avril courant par des considérants dont l’ordonnance d’instructiono'' du 15 juin 1900, tout à fait correcte à mon avis dans sa rédaction, ne contenait pas la moindre trace (le texte de l’ordonnance d’instruction est presque mot pour mot en accord avec les formulations que j’avais moi-même proposées dans ma lettre du 4 avril 1900 – annexe A du Mémoire d’avocat du 16 mai 1900) ; j’exprime à la vérité mon vif regret que le contenu de la lettre que je viens de reproduire n’ait pas, de même, été porté à la connaissance du tribunal. L’eût-il été, le passage que j’incrimine n’aurait peut-être pas été incorporé tel quel dans les visas du jugement.

II. Sur les motifs du jugement

Les moyens sur lesquels se fonde le jugement que j’attaque sont essentiellement tirés du rapport – le deuxième – de M. l’Expert en date du 28 novembre 1900 ; l’essentiel de l’argumentation est tiré, pratiquement mot pour mot, de ce rapport, en sorte que, pour réfuter cette argumentation au fond, il me suffira d’examiner le bien-fondé des propositions contenues dans cette expertise.

Seuls quelques points d’importance mineure sont du cru du tribunal lui-même ; je m’efforcerai de les expédier d’abord, avant d’entrer dans le vif du rapport d’expert.

Il faut poser purement et simplement que les arguments qui figurent dans les motifs du jugement – et relatifs aux craintes qu’on pourrait avoir qu’une fois sorti et ayant retrouvé à nouveau la libre disposition de ma propre personne, je n’en vienne à mettre en péril les bases même de mon existence – sont sans aucun fondement ; prudence et circonspection sont chez moi demeurées inaltérées ; quant aux accès de hurlements que l’on sait, ils n’entrent pas en ligne de compte puisqu’on ne saurait se prévaloir pour maintenir l’interdiction de considérations de simple police.

[409] Dans un autre des considérants, également expression du seul tribunal, vers la fin de l’exposé des motifs, il est dit que je suis la victime d’illusions de mes sens qui font que je crois voir des gens devant moi alors qu’en réalité il n’y a personne (« hommes bâclés à la six-quatre-deux »). La rédaction au présent de ce considérant : « le requérant croit voir devant soi des gens », etc. est frappée de caducité dès qu’on se donne la peine de lire dans mes Mémoires les développements correspondants avec un tant soit peu d’attention. Toute cette histoire des « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » appartient à une époque révolue pour moi depuis déjà des années, et qui ne s’est pas prolongée au-delà de la première année de mon séjour à l’asile ou tout au plus des deux premières années. Cela ressort suffisamment clairement de la lecture du chapitre XVI, [supra], des Mémoires, au début. Qu’à la base de ce que je développe sur ce thème, il y ait eu des événements réels, ou que la source en soit d’ordre hallucinatoire, je suis encore aujourd’hui indécis sur ce point. Il ne s’agit donc là, comme le dit si justement M. l’Expert – c’est vers la page huit de sa seconde expertise, je cite d’après la copie que j’ai sous les yeux, il ne sera pas difficile de retrouver le passage correspondant dans l’original versé au dossier de l’instance –, que de phases anciennes de la maladie, qui n’entrent pas en ligne de compte dans l’appréciation de la situation actuelle. Maintenant, je sais très bien, et déjà depuis longtemps, que les gens que je vois devant moi ne sont pas des « images d’hommes bâclées à la six-quatre-deux » : ce sont de véritables humains et il me faut en user avec eux comme le font tous les gens sensés qui ont des relations avec leurs semblables. La phrase qui est à la fin de l’exposé des motifs et selon laquelle, en rapport avec ces thèmes périmés, des extravagances sont à redouter, est donc nulle et non avenue ; ce qui du même coup élimine purement et simplement un important moyen du jugement rendu.

[410] J’en viens maintenant au commentaire du rapport d’expertise. Celui-ci part de l’hypothèse implicite selon laquelle toutes les révélations que j’ai faites à propos de ma relation avec Dieu et à propos des miracles dont ma personne est le siège, ne relèvent que d’une imagination maladive. Si je voulais donner son expression à mon véritable sentiment là-dessus, je ne pourrais trouver mieux que l’exclamation que Huss adressa au petit paysan qui portait le bois à son bûcher : « O sancta simplicitas. » Qu’on ne voie ici de ma part nulle condescendance vis-à-vis de M. l’Expert ; je serais sincèrement peiné si quelqu’une de mes paroles devait blesser le docteur Weber ; je lui porte le respect le plus absolu, et c’est aussi bien sa personnalité que je respecte que les compétences officielles et scientifiques dont il est investi. Je sais également très bien que M. l’Expert n’a pu faire en toute équité que d’apprécier mon cas en fonction des critères de l’expérience scientifique courante. Toutefois, j’espère qu’il ne me tiendra pas rigueur de donner un tour tranchant et acerbe à l’expression de mon point de vue, qui est tout à l’opposé. Cela dit, je dois le déclarer bien haut : la connaissance indubitable que j’ai de Dieu, ma certitude confiante d’avoir affaire directement à Dieu et aux miracles divins, transcende de très loin toute science d’ordre humain. Voilà qui peut paraître d’une énorme présomption, mais j’affirme en conscience que cette certitude ne relève ni de l’infatuation ni du délire des grandeurs ; sans vouloir sous-estimer mes incontestables talents, féconds à plus d’un titre, je ne me suis jamais dissimulé mes lacunes ; je ne me suis jamais imaginé être parmi les grands esprits de la Nation ; [411] si j’ai pu accéder, par suite d’un enchaînement de circonstances prodigieux, à une intelligence profonde de l’essence véritable des choses divines, exemple sans précédent dans l’histoire des hommes, je ne l’impute pas à mes mérites ; j’ai payé durement cette accession, depuis des années toutes les joies de l’existence m’ont été enlevées. Mais je suis si confiant dans les suites qui ne manqueront pas d’intervenir, que tout cela est désormais au centre de mon existence entière ; et il faut qu’il en soit ainsi, car Dieu ne cesse tous les jours et à toute heure de se manifester par de nouveaux miracles et par sa parole. Voilà l’explication de la constante égalité d’humeur que je démontre dans mes relations avec les gens, et même avec les personnes incultes et les enfants — tout autant qu’avec les fous –, qui ne s’est jamais démentie au travers de tous les maux auxquels je suis encore aujourd’hui exposé, et que tout le monde peut constater ; de là aussi la paisible indulgence que je témoigne même à ceux qui, au cours des années passées, m’ont fait du mal sans le savoir ; voilà comment s’explique que j’attache un prix si exceptionnel à la publication de mes Mémoires. Car si je pouvais réussir à éveiller en autrui fût-ce un doute, ne m’aurait-il pas tout de même alors été accordé de soulever un coin de ce voile obscur derrière lequel l’au-delà se dérobe aux yeux des hommes ? Et mon travail pourrait compter parmi les œuvres les plus intéressantes qui aient jamais été écrites de mémoire d’homme.

Je n’ai pu m’empêcher, avant d’entrer dans tous les développements, d’affirmer de façon quelque peu catégorique mes positions de principe puisque, tant dans le jugement que dans les expertises, on se croit autorisé à me traiter de haut – d’ailleurs nullement tout à fait à tort, je le concède : on y parle, ici comme là, au nom de l’autorité de l’État. Néanmoins, pour moi, il faut bien que je me dise que, pour l’instant, il y a peu d’espoir [412] de faire prévaloir mes positions de principe, surtout lorsqu’il s’agira de la décision finale du procès actuel. C’est précisément la raison pour laquelle il m’est apparu nécessaire et prudent d’écarter de la matière litigieuse d’un procès qui a pour objet la levée de mon interdiction, toute discussion à propos de mes hallucinations et de mes délires ; je n’ai pu – comme je l’accentuais dans les observations que j’ai adressées le 24 mars 1900 à la direction de l’asile royal — me défaire de la crainte que cette discussion ne détournât l’attention de la cour de la question à trancher, la seule dont elle ait à connaître et qui est de décider si je jouis de la capacité d’agir en toute connaissance de cause dans la vie pratique. Pourtant, ces derniers temps, je n’ai pu rester complètement fermé à l’idée qu’on ne saurait trouver une issue sans prendre en considération mes idées délirantes, comme on les appelle, ou mes idées religieuses ; et ceci non seulement sous leur aspect logique de cohérence et de systématisation ordonnée, mais aussi, à un certain degré, en se demandant si vraiment il n’est pas possible de penser qu’à la base de mon système délirant, comme on affecte de le qualifier désormais, il ne puisse se trouver peut-être quelque chose de vrai. Il me faut tenter avec d’autres, en particulier avec mes juges, non certes de les convertir à ma foi en les miracles – je n’y réussirais du reste pour l’instant que dans une mesure très faible – mais du moins de leur procurer l’impression générale que les expériences et les réflexions que j’ai consignées dans mes Mémoires ne sont pas choses à traiter comme pures et simples quantités négligeables, comme les fantasmagories sans importance d’une tête confuse, qui a priori ne valent la peine d’être prises ni pour objet d’une méditation approfondie, ni comme le point de départ d’éventuelles constatations à faire sur ma personne. Peut-être n’est-ce qu’à ce prix que je parviendrai à faire entendre au tribunal de quel faible poids sont pour moi ces considérations mesquines habituellement si décisives pour les autres (telles que prétendus égards dus à la susceptibilité d’autrui, crainte de dévoiler de soi-disant secrets de famille, voire risques de poursuites pénales) lorsqu’il s’agit d’atteindre le but sacré que je considère tout simplement comme la mission de mon existence.

Je vais donc apporter dans ce qui suit un certain nombre de points (dont, à l’occasion, j’indiquerai les moyens de preuve), grâce auxquels j’espère, non sans doute pouvoir démontrer la réalité des miracles que j’atteste, mais leur donner une crédibilité telle qu’on hésitera à rejeter a priori toute la démonstration sous prétexte de pur non-sens : on admettra la possibilité qu’il puisse y avoir là pour le monde scientifique le point de départ éventuel de recherches plus poussées. Certes, il ne s’agit que de quelques points, qui apparemment ne concernent que de petits détails extérieurs sans importance ; car, par la force des choses, la part, prépondérante infiniment, des impressions surnaturelles que je recueille en nombre écrasant ne parvient qu’à ma seule conscience, et elle ne laisse de trace perceptible pour personne d’autre. Toutefois, puisse le peu que j’ai à produire susciter un certain étonnement chez tous ceux qui jugeront sans parti-pris.

1) Mon piano : au cours de ces dernières années un nombre tout à fait remarquable de cordes ont cassé – et j’affirme que c’est là le fait des miracles. Il peut y en avoir eu trente ou quarante ; du reste, peu importe le nombre exact ; pour la seule année 1897, la facture s’est élevée à 86 marks rien qu’en cordes sautées. La partie adverse, en l’occurrence le ministère public du Royaume, ne contestera pas le fait en lui-même ; éventuellement, je serais en mesure de le prouver en faisant appel au témoignage de ma [414] femme, de l’infirmier Moebius et du marchand de musique C. A. Klemme de Dresde ; en outre, je pourrais en trouver la confirmation dans un ancien rapport de la direction de l’asile. En ce qui concerne ma position, qui est celle de soutenir qu’il est impossible que mes cordes aient pu sauter par suite d’extravagances de ma part (tambouriner à tout-va sur le clavier), je me permets de renvoyer à ce que j’en ai dit dans mes Mémoires au chapitre XII, [supra], vers le milieu ; et pour éviter de me répéter, je prie qu’on veuille bien s’y reporter.

Que personne ne puisse faire sauter des cordes de piano en se contentant de taper sur les touches, même avec une violence extrême, c’est ce que tous les spécialistes de la branche pourront confirmer, et j’en suis moi-même persuadé ; éventuellement je pourrais demander qu’on en dresse l’expertise correspondante. S’il en est bien ainsi, et quand bien même il arriverait quelquefois à la rigueur que les cordes d’un piano viennent à sauter, c’est d’une rareté extrême – cela ne m’est jamais arrivé de toute mon existence, et je n’ai jamais entendu dire que ce fût arrivé à d’autres ; dans les salles de concert, pareils incidents peuvent peut-être parfois arriver, par suite d’écarts inouïs de température, aux cordes trop tendues des instruments à cordes ; mais, même dans ce cas, cela n’arrive jamais aux cordes d’un piano de concert – si, donc, il en va bien ainsi, dès lors comment expliquer le nombre considérable de dégâts survenus à mon piano à moi ? Est-il seulement possible d’imaginer à cela une genèse naturelle ?

2) Un phénomène qui frappe infiniment mon entourage, ce sont ces accès de hurlements qui se répètent si fréquemment depuis des années (nullement donc caractéristiques des seules premières années de ma maladie). Leur principe, je l’ai déjà indiqué dans les observations du 24 mars 1900 que j’ai présentées à la direction de l’asile, consiste en ceci que les muscles qui me servent à respirer (donc le diaphragme et les pectoraux) sont actionnés directement par des miracles divins qui les mettent en mouvement, en sorte que je suis contraint de pousser des hurlements ou des cris, pour [415] autant que je ne m’interpose pas spécialement pour les réprimer : ce qui n’est pas toujours possible, en raison de la soudaineté de l’impulsion donnée, ou alors cela ne serait faisable qu’en y appliquant sans relâche constamment mon attention. En ce qui concerne le but qui, selon moi, est visé par ce miracle, je prie que l’on relise ce qui est dit à peu près dans le premier tiers du chapitre XV, [supra] de mes Mémoires, au point 3. Que ces hurlements ne soient ni simulés ni provoqués à volonté par moi — et que moi-même je les ressente comme une épreuve vraiment difficile à supporter –, c’est ce que M. l’Expert ne met apparemment pas en doute (p. 28 et 31 de l’expertise récente, dans la copie que j’ai en ma possession) ; il reconnaît que c’est au prix des plus grands efforts que j’arrive à m’abstenir de pousser ces hurlements, et que les accès bruyants dont je suis le siège ont lieu tout à fait indépendamment de ma volonté, qu’ils sont le fruit d’automatismes et de compulsions. Je pose la question : la science possède-t-elle pour cet ensemble de phénomènes une quelconque explication satisfaisante, quelle qu’elle soit ? Existe-t-il dans les annales de la psychiatrie le cas d’un seul homme atteint de cette forme d’aliénation mentale qu’on admet chez moi (paranoïa) et pour qui l’on reconnaisse en même temps, comme on le fait pour moi, qu’il se distingue par une haute intelligence, une présence d’esprit inaltérée, un comportement plein de tact et de décence en société, un sentiment éthique conservé, etc. ; un homme dont rien dans toute sa nature ne laisse soupçonner fût-ce un penchant à la grossièreté, quand bien même on pourrait observer chez lui des accès bruyants de cette espèce ou pareilles crises de hurlements, de caractère tout automatique d’ailleurs, et que, lorsqu’elles surviennent sous leur forme atténuée, M. l’Expert qualifie de grognements, raclements de gorge, brefs éclats de rire ? Naturellement je ne dispose pas du recueil d’observations nécessaire en ce qui concerne les autres [416] aliénés, mais je pars de l’hypothèse que, de toute façon, il faut répondre par la négative à la question que je pose. Si mon hypothèse est juste, je tiendrais à ce qu’un complément au rapport d’expertise en donne confirmation. Je n’espère pas naturellement de M. l’Expert qu’il fasse sienne l’explication du phénomène par les miracles ; mais déjà le mode négatif selon lequel il s’agirait bien d’un cas tout à fait singulier, d’une chose unique dans le domaine de l’expérience psychiatrique, ne pourrait demeurer, à mon avis, sans influencer l’appréciation de mon cas, dans la mesure où ensuite l’explication par l’action de forces surnaturelles serait davantage crédible. L’expression d’un tel point de vue serait d’autant plus précieuse si M. l’Expert pouvait confirmer ensuite que les accès de hurlements ne se produisent presque jamais lorsque je me trouve en compagnie de gens cultivés, ou lorsque je participe à une conversation à haute voix, ou encore lorsque je me trouve hors de l’asile, à bord du bateau à vapeur, en chemin de fer, que je suis dans un lieu public, dans la rue, etc. Ils ne se manifestent que lorsque je suis seul ou lors de mes stations dans le jardin, en présence de fous bruyants avec lesquels il n’y a pas de conversation possible. Si la science devait s’avouer ici impuissante à fournir une élucidation suffisante, force serait de prêter une certaine attention, on ne pourrait s’en empêcher, à ma version des faits à moi. À savoir qu’il s’agit là de miracles, justement ; tous ces phénomènes s’expliquent tout simplement par ce fait que les rayons (Dieu, en d’autres termes) ne se sentent, en règle générale, tentés d’opérer un retrait que si le vide de pensée prend place en moi et s’ils ne sont plus attirés en moi par les impressions d’ordre visuel que je reçois et qui sont des sollicitations particulièrement prégnantes pour les rayons. De pareilles sollicitations visuelles ne manquent jamais lorsque je sors dans la rue de la ville où je peux regarder les étalages, et où je rencontre habituellement un plus grand nombre de gens, particulièrement des personnes du sexe (pour plus de précisions, on se reportera au chapitre XV, [supra], des Mémoires, [417] premier tiers, et aussi aux Complément III, [supra], et au Complément V, [supra], vers la fin).

3) D’après la toute nouvelle expertise (p. 28 s. de la copie que j’ai sous les yeux) – à laquelle, sous certaines réserves, je souscris pleinement –, il serait établi que parfois, même à l’heure des repas, je semble « préoccupé », que je regarde fixement devant moi (plus exactement, que je reste assis les yeux fermés), que je fais les grimaces les plus singulières, que je m’affaire à me relever les paupières, par quoi l’on reconnaît précisément qu’il fallait bien qu’elles fussent fermées l’instant d’avant ; d’ailleurs, M. l’Expert ne veut pas dire que je redresse mes paupières à la main mais que cela se passe grâce à la force musculaire contenue dans les paupières.

M. l’Expert traite ces « processus hallucinatoires », et les « réactions spectaculaires » qui en découlent, du seul point de vue de savoir jusqu’à quel point les « faits de pathologie » dont il est question peuvent être ressentis comme une gêne dans les relations sociales. Pour moi, ils ont la signification incomparablement plus importante d’être le signe perceptible pour d’autres personnes que ma musculature tout entière est sous l’empire de certaines influences qui ne peuvent être attribuées qu’à de certaines forces extérieures qui sont à l’œuvre, à des miracles divins en d’autres termes. Je pourrais encore ajouter bien des choses à celles que cite M. l’Expert ; par exemple, qu’il m’arrive d’être dur d’oreille pendant quelques minutes, qu’à de certains moments, même quand je suis tout à fait tranquille, une accélération extrême de la respiration s’installe, de sorte que je cherche à happer de l’air et que ma bouche s’ouvre d’une manière tout à fait peu [418] naturelle, etc. Toutes ces choses, quiconque m’observera attentivement pourra s’en apercevoir ; je paie parfois d’efforts énormes l’humeur affable et plaisante avec laquelle je participe aux conversations en société ; personne ne peut avoir idée, en effet, de ce qui se passe à ce moment dans ma tête et dans mon corps.

Maintenant, je n’ignore pas que les hallucinations, c’est-à-dire des esthésies auditives qui donnent à percevoir des voix, et que les mouvements convulsifs brusques, c’est-à-dire les spasmes de la musculature, en particulier de la musculature faciale justement, sont des phénomènes concomitants des états nerveux morbides point du tout rares. Mais je crois pouvoir affirmer, et je compte bien le faire confirmer par une expertise, que, dans mon cas, ces manifestations présentent des écarts si frappants avec ce qui peut être observé dans d’autres cas qu’on ne peut s’empêcher de considérer que leur source est tout autre et très spécifique. J’ai amplement traité des hallucinations qui se présentent chez moi au chapitre IV des Compléments, [supra], aux Mémoires auxquels je demande qu’on se reporte pour plus ample informé. Du rapport de M. l’Expert, je retiens avec quelque satisfaction qu’il attribue lui-même une certaine réalité à mes prétendues hallucinations, au point qu’il ne doute apparemment pas que les « voix » dont il est question dans les Mémoires ne se fassent réellement entendre de moi. Notre divergence d’opinion ne porte que sur la question de savoir si l’impression subjective que j’ai d’entendre des voix est occasionnée uniquement par le fonctionnement pathologique de mes propres nerfs ou bien si une cause externe les agit, en d’autres termes si le son des voix est fantasmé par mes nerfs, ou si un être extérieur à mon corps cherche à me pénétrerp'' au moyen de ces voix. C’est la même chose pour mes mimiques, [419] mes grimaces, la fermeture de mes paupières, etc. ; la question se pose là aussi de savoir s’il s’agit uniquement d’un état nerveux pathologique provoquant des spasmes musculaires ou bien d’un stimulus externe qui agit mon corps. Ici, en soi et pour soi, c’est une affirmation qui s’oppose à une autre affirmation. Le rationalisme récusera a priori, cela va de soi, l’éventualité d’une impulsion extérieure relevant de miracles divins. Cependant, heureusement, le rationalisme – pour parler avec Goethe : « Ce qui ne compte pas n’est pas vrai » – n’est presque nulle part, dans la science, la direction régnante. Pour moi, néanmoins, qui ne veux pas prouver les miracles mais seulement faire en sorte que d’autres gens soient amenés à envisager, en ce qui concerne ma personne, une influence surnaturelle, il me suffirait que M. l’Expert témoigne de ce que les symptômes en cause dans mon cas portent la marque de quelque chose de tout à fait à part, qui s’écarte absolument de tout ce qu’on peut connaître par ailleurs dans l’expérience scientifique. Je pose que des hallucinations du genre de celles que j’ai décrites, en particulier les voix qui parlent de façon ininterrompue, sans qu’aucune diversion d’ordre intellectuel puisse parvenir à les faire taire, sont absolument inouïes ; de même pour les contractions musculaires qui obligent le patient contre son gré (comme le reconnaît également M. l’Expert) à fermer les yeux, à pousser des hurlements, etc. et qui, à certains moments déterminés, nonobstant un comportement général absolument paisible, provoquent de spectaculaires accélérations de la respiration : eh bien, rien de tout cela n’a jamais pu être constaté en dehors de mon cas à moi. Je souhaiterais que l’impossibilité éventuelle de déclarer que ce que j’avance là est inexact, puisse être explicitement confirmée dans l’expertise. J’attacherais un prix tout particulier à ce que M. l’Expert atteste de ce qu’également, la fermeture de mes yeux – qui s’effectue [420] contre ma volonté – survient régulièrement infailliblement immédiatement chaque fois qu’après avoir participé à une conversation à voix haute je me livre au silence, en d’autres termes dès que s’installe en moi l’absence de toute pensée.

4) Sur mon corps, j’en suis convaincu, on peut constater certains phénomènes qui échappent totalement aux explications de l’expérience scientifique commune ; j’envisagerais, s’il le fallait, de demander que les médecins de l’asile, voire d’autres médecins, soient commis à un examen de mon corps qui validerait ces constatations, éventuellement au moyen de rayons Röntgen. Il s’agirait ici principalement, mais non exclusivement, des nerfs de la volupté, sur lesquels je me suis étendu en détail au chapitre XXI, [supra], des Mémoires. Assurément, dans le dernier rapport de M. l’Expert (p. 22 de la copie que j’ai sous les yeux), il y a un passage où il est dit que je « crois sentir en moi des nerfs de la volupté sur un mode qui correspondrait à un corps de femme, bien que la science ne reconnaisse nullement pareille diffusion de nerfs de la volupté ». Mais je n’arrive pas à discerner clairement si M. l’Expert se réfère seulement en l’occurrence à mes propos à moi, ou s’il a voulu marquer comme étant de son opinion à lui que la science ne reconnaît pas l’existence de nerfs spécifiques de la volupté répartis différemment dans le corps de la femme et dans celui de l’homme. De toute façon, pour ce qui est de la chose en elle-même, il semble qu’il ne s’agisse ici que d’une querelle de mots sans grand intérêt. Car de ceci M. l’Expert ne voudra point douter, si je me fie à ce que j’ai pu en tenir de sa bouche, et d’ailleurs il s’agit d’un fait reconnu par la science : chez la femme, le système nerveux présente certaines particularités en rapport avec la sensation voluptueuse, en ce que cette dernière est généralisée à tout le corps et notamment aux seins, d’une façon différente en tout point de ce qui se [421] passe chez l’homme*. Le nom qu’on doit donner à ces particularités importe peu ; profane en la science des nerfs, si j’avais dû me tromper dans le choix des termes, cela ne changerait pas grand-chose. J’affirme donc qu’il existe sur mon corps, notamment aux seins, toutes les particularités du système nerveux qui sont spécifiques du corps de la femme, et je suis convaincu qu’un contrôle sur mon corps pourrait le confirmer. Les conclusions qui s’imposent, je les ai exposées au chapitre XXI, [supra], de mes Mémoires, auquel on se reportera pour plus ample informé.

Par ailleurs, pour éviter toute équivoque, je veux tout de suite le faire remarquer ici (et j’y reviendrai de plus près par la suite), ce n’est qu’en vue des fins de l’actuel procès, c’est-à-dire en vue d’obtenir la mainlevée de l’interdiction, que je solliciterai l’examen médical dont je parle. Après la levée de l’interdiction, je ne permettrai ces sortes d’examen que sur requête expresse des spécialistes, je n’en prendrai jamais l’initiative, et quant à y consacrer un sou sur mes propres ressources, il n’en est pas question.

5) M. l’Expert reconnaît (p. 9 de la copie à ma disposition de la nouvelle expertise) que « les émanations de ma vie psychique altérée par la maladie » n’ont rien de la pauvreté et de la monotonie qui caractérisent si souvent les cas de ce genre, et qu’elles se présentent « comme un ensemble de thèmes fantastiquement complexe et élaboré et tout à la fois infiniment [422] écarté des démarches ordinaires de la pensée ». Partant de cette remarque, j’envisage de soumettre mes Mémoires à des experts venus d’autres horizons de l’expérience, en particulier à des théologiens et des philosophes. Cela viserait un double but : d’une part, apporter aux juges la conviction que mes Mémoires, en dépit du grand nombre d’étrangetés qu’elles présentent, pourraient être pour d’autres milieux scientifiques un stimulant considérable à la recherche dans des domaines restés jusqu’à ce jour extrêmement obscurs ; et d’autre part, faire comprendre pourquoi le vœu que je forme de les faire publier est si vif. Ensuite, j’attacherais du prix à avoir l’avis des personnalités venues des horizons que j’ai cités sur la question, également, de savoir s’il est vraisemblable, et même pensable du point de vue physiologique, qu’un homme comme celui que j’ai été pour tous ceux qui m’ont connu autrefois, doué à ce point de facultés de raisonnement et d’objectivité, et qui en outre, comme je l’ai indiqué au début du chapitre VI, [supra], de mes Mémoires, n’avait jamais avant de tomber malade eu de foi affirmée en Dieu et en l’immortalité de l’âme, s’il est vraisemblable – donc – qu’un tel homme eût pu inventer pour ainsi dire de toutes pièces cet ensemble de thèmes complexe et élaboré, avec le nombre énorme qu’il comporte de détails véridiques (par exemple chapitres I, [supra], et XII, [supra], des Mémoires, sur la langue des âmes, sur la conception des âmes, etc.) ; et si bien plutôt l’idée ne s’impose pas d’elle-même qu’un homme qui arrive à écrire de telles choses, et atteint ainsi à des vues si singulières sur l’essence de Dieu et sur la vie des âmes après la mort, a effectivement vécu des expériences et recueilli des impressions inaccessibles au reste des humains.

Mais je ne veux pas encore solliciter expressément l’expertise sur le [423] mode que j’ai dit. Car, je ne puis me dissimuler qu’il y faudrait une grande dépense de temps et d’argent. Si donc la cour d’appel pouvait se passer de cela pour décréter la levée de l’interdiction, ce serait bien préférable, cela va de soi. Mais dans le cas où les choses tourneraient autrement – et je m’en ferai dans une certaine mesure une idée dès que je pourrai, dans quelque temps, assister comme je l’espère aux audiences –, je me réserve alors d’en présenter la demande.

***

Tous les développements qui précèdent ne sont que fioritures au regard de la question qui est au cœur du procès en cours, c’est-à-dire de la question de savoir si, par suite de l’aliénation mentale qu’on suppose chez moi, je suis privé de la capacité de passer les actes nécessaires à la conduite de mes propres affaires.

Avant de passer à cette question, je dois encore émettre quelques remarques sur la façon dont l’expertise caractérise ma personnalité. Je sais gré à M. l’Expert, qui s’est efforcé de rendre justice avec une certaine bienveillance à l’ensemble des traits de mon individualité ; je lui suis reconnaissant de n’avoir pas laissé fléchir l’attention qu’il a bien voulu porter à l’étude de mes Mémoires, ce qui lui permet dans l’ensemble d’en donner un résumé exact à l’intérieur du rapport d’expertise, du moins en ce qui concerne quelques-uns des développements les plus importants de ma pensée. Qu’il s’y soit glissé quelques petites inexactitudes et quelques ambiguïtés, c’était inévitable, en raison de l’aridité de la matière ; je n’entrerai pas dans le détail de ces inexactitudes, qui ne sont en aucune manière susceptibles d’influencer le jugement de la cour.

[424] En gros, je crois pouvoir dire que c’est à peu près depuis un an que M. l’Expert a commencé à réellement me connaître, c’est-à-dire depuis que je prends régulièrement mes repas à sa table de famille ; lorsque ces contacts se seront à nouveau prolongés pour six mois, son jugement sur moi ne pourra manquer d’être encore plus favorable qu’au moment où il rédigeait la dernière expertise. Auparavant (avant Pâques 1900, veux-je dire), M. l’Expert n’avait pu connaître, si je puis m’exprimer ainsi, que la carapace pathologique sous laquelle se dissimulait ma véritable vie intérieure. Que l’on veuille bien, dans ces paroles, ne rien entendre qui puisse être interprété comme un reproche pour les traitements qui furent mon lot autrefois à l’asile. J’accorde que pendant les premières années de mon séjour à l’asile (encore qu’il se fût agi d’une apparence trompeuse), j’ai pu donner l’impression d’un être hébété, dont on n’aurait rien pu tirer au regard de la vie en société. Je comprends fort bien, dans ce contexte, que les médecins aient pu maintenir le jugement qu’ils s’étaient formé à mon sujet, bien des années après que mon comportement ait démontré que, sous bien des rapports, un changement était intervenu dans mon état mental. Il n’est guère possible, en effet, dans un grand asile, d’accorder une attention soutenue et particularisée à chaque patient pris individuellement ; et, les premières années, je me montrais si fermé qu’il était, en fait, difficile de se faire une idée juste de ma vie intérieure. En revanche, il n’est pas tout à fait exact de dire, comme le fait l’expertise (p. 7 de ma copie), que je n’avais témoigné d’aucun penchant « jusqu’ici », c’est-à-dire jusqu’à la date de la nouvelle demande d’expertise (juin 1900), pour les déplacements hors de l’asile ; et il n’est pas tout à fait exact non plus qu’il ait fallu tout d’abord m’inspirer peu à peu le désir de me rapprocher du monde extérieur. Ici, nous nous trouvons bien devant une petite erreur de mémoire. Car je suis en mesure de démontrer, preuves à l’appui, que dès le 8 octobre 1899, à l’occasion d’une visite à mon curateur, M. le Président du tribunal [425] d’instance Schmidt, je lui ai personnellement transmis un exposé par lequel je me plaignais de ce qu’on ne m’ait pas autorisé une seule fois, en cinq ans, à sortir de l’enceinte de l’asile, même pour une petite promenade, comme cela était pourtant accordé à nombre de patients. Cet exposé, j’en avais fait tenir copie, pour être tout à fait loyal vis-à-vis de lui, à M. le conseiller médical privé Weber par une lettre du 27 novembre 1899. Néanmoins, il a bien fallu attendre encore au moins quatre à six mois avant que je fusse autorisé à venir manger à sa table pour la première fois, et avant que je me voie proposer une excursion hors de l’asile (ainsi que l’usage d’une voiture). Je le répète, je n’ai nullement l’intention de revenir sur ce qui désormais appartient au passé ; mais je ne puis tout de même laisser dire sans protester qu’il n’appartenait qu’à moi de me faire reconnaître plus vite comme un être en pleine possession de ses facultés mentales, qui sait se conduire comme il faut en compagnie de gens bien élevés. À mon avis, tout cela aurait été parfaitement possible depuis le début de 1897 au moins.

De toute façon, M. l’Expert, d’après ce qu’il dit dans son expertise (p. 27 de la copie qui est sous mes yeux), est aujourd’hui parvenu lui-même à la conviction qu’il n’existe aucune objection essentielle à me laisser nouer à mon gré des relations sociales, à ce que je prenne part à des manifestations où de nombreuses personnes se trouvent rassemblées, à ce que j’aille au théâtre, à l’église, etc. Les épisodes pathologiques (grimaces, raclements de gorge et tout ce qu’on voudra) s’ils se produisent également dans ces occasions, ne sont nullement de nature, l’expérience l’a démontré, à pouvoir incommoder beaucoup autrui.

Ce tableau de mon comportement en société, M. l’Expert le fait suivre [426] d’un passage qui le met dans une certaine mesure en contradiction avec le tribunal d’instance de Dresde ; celui-ci, dans sa résolution du 13 mars 1900, m’avait jugé capable de mener la procédure la plus épineuse, de rédiger un jugement en la forme la plus irréprochable, etc. Je suis tout à fait d’accord avec M. l’Expert pour dire que les déclarations en ce sens du tribunal d’instance de Dresde méritent certaines réserves, mais je voudrais encore faire ressortir, avec plus de précision qu’il n’en résulte du rapport d’expertise, en quoi consistent ces réserves. Selon moi, tout le monde peut reconnaître que je suis capable de répondre à toutes les exigences que l’exercice de mon ancienne profession de juge d’un tribunal de grande instance réclameraient de moi pour ce qui est d’exprimer ma pensée par écrit ; je crois pouvoir me fier à mes capacités pour rédiger un travail écrit ou pour rédiger tout jugement, etc., de façon satisfaisante, même à propos d’un litige relativement épineux. Car, devant toute expression écrite de la pensée, les miracles sont impuissants ; certes, la paralysie miraculeuse des doigts peut parfois rendre l’écriture difficile, mais elle ne la rend jamais impossible, et je peux facilement venir à bout des tentatives qui sont faites pour disperser ma pensée lorsque j’ai le loisir de m’exprimer par écrit et de rassembler suffisamment mes esprits. Tout ce que j’ai pu écrire depuis le moment où j’ai eu à ma disposition le matériel nécessaire et où je me suis senti l’envie de m’en servir, témoigne d’un homme dont l’esprit est toujours resté absolument clair à tous moments, depuis toujours, et même aux premiers temps de ma maladie. Il en va tout autrement, en revanche, lorsqu’il s’agit d’exprimer verbalement ma pensée. Là, les miracles qui s’exercent sur les organes de la respiration et sur ceux de la parole, et la dispersion de la [427] pensée, ont un effet excessivement importun. Et comme en même temps subsiste le fait que je suis absorbé par les hallucinations – les voix qui se font entendre –, je me rends à l’opinion de M. l’Expert, une concentration d’esprit comme celle qu’exige la présidence d’une audience, la participation aux débats, etc., me serait rendue très difficile. Il ne s’agit pas, pour autant, à proprement parler d’un déficit d’ordre intellectuel, mais de certains mécanismes qui m’agissent et qui rendent difficile une prompte expression verbale de ma pensée ; selon ma thèse, c’est là le fait de miracles, et selon la thèse de M. l’Expert, au contraire, cela relève de purs processus pathologiques.

Voilà pour achever le tableau d’ensemble que M. l’Expert donne, dans son rapport, de ma personnalité intellectuelle. Maintenant, il me faut répondre à la question de savoir si l’aliénation mentale qu’on m’impute me prive de la capacité de veiller en personne à la bonne administration de mes affaires, c’est-à-dire me prive de la capacité d’agir rationnellement dans la vie pratique.

Sous ce rapport, je voudrais avancer une nouvelle remarque : c’est à mon avis à la partie adverse, en l’occurrence au ministère public, qu’incombe la charge de la preuve. En effet, la loi ne reconnaît pas la maladie mentale en tant que telle comme moyen de fonder la mesure d’interdiction, mais elle exige une maladie mentale d’une nature telle qu’elle ait pour conséquence d’empêcher l’intéressé de veiller avec toute sa raison à l’administration de ses affaires ; et c’est à celui qui requiert l’interdiction qu’incombe de fournir au juge les moyens de fait nécessaires pour fonder la mesure. Par conséquent, de vagues appréhensions, des formules générales qui consistent à dire qu’il est tout à fait « impossible de prévoir » si une fois rendu à la libre disposition de ma propre personne et de mes biens j’en viendrais à me livrer à des extravagances, eh bien, ces arguments ne peuvent suffire à assimiler à un enfant de moins de sept ans un homme comme moi, à qui on est forcé de reconnaître un haut niveau intellectuel et moral. Il aurait plutôt fallu démontrer, en recourant aux expériences [428] effectivement tentées ces dernières années, que mes idées délirantes et que mes hallucinations avaient pu me conduire à des agissements insensés, et démontrer sous quel rapport elles l’avaient fait. Toutefois, il est exact que, s’agissant d’un pensionnaire d’asile, les occasions de recueillir de tels faits ne se présentent pas de manière aussi profuse que pour quelqu’un qui jouit de toute sa liberté. Or, d’une part, ce n’est pas ma faute si, bien des années après que le motif premier ait disparu de me protéger contre moi-même et de protéger les autres contre l’éventuel danger que j’aurais représenté, on a continué à me maintenir enfermé à l’asile avec interdiction d’en sortir ; d’autre part, la liberté un peu plus grande qui m’a été accordée depuis le début de l’année a, à mon avis, été largement l’occasion de fournir les arguments qui permettent d’affirmer que, si on me rendait la liberté de disposer de ma personne, il n’y aurait aucunement lieu de craindre que des agissements inconsidérés m’empêchassent de conduire mes propres affaires. J’ai pris, depuis, mes repas à la table du directeur de l’asile des centaines de fois, j’ai fait de petites et grandes excursions, tantôt à pied, tantôt en bateau ou en train, je me suis rendu à de nombreuses reprises dans des lieux publics, dans des magasins, à l’église, au théâtre ou au concert, sans être escorté d’un infirmier de l’asile, et généralement muni d’une certaine somme d’argent liquide, si modeste fût-elle. Jamais, en aucune de ces occasions, personne n’a pu déceler chez moi le plus petit indice de comportement inadéquat. Je n’ai jamais importuné qui que ce soit en confiant mes idées [429] délirantes et mes hallucinations ; je crois, par exemple, pouvoir affirmer que les dames présentes à la table familiale du directeur de l’asile, si elles n’en avaient été averties par hasard par d’autres voies, n’auraient jamais pu avoir le moindre soupçon ni de ces idées délirantes ni de ces hallucinations. Que j’en aie parfois touché un mot à ma femme et à mes proches, par écrit ou verbalement, c’est juste. Mais cela est amplement justifié par l’intimité qui est de règle entre les époux et aussi avec les proches, et qui interdirait aux partenaires de se cacher mutuellement quoi que ce soit de ce qui emplit la vie de l’esprit et des sentiments. Même pour ce cas, du reste, les confidences ne se sont jamais faites importunes, elles ont le plus souvent été sollicitées par une question bien précise. La seule chose qui puisse passer aux yeux d’autrui pour une extravagance est cette circonstance que M. l’Expert rappelle lui aussi, et qui est qu’il m’est parfois arrivé d’avoir été surpris devant la glace ou ailleurs, le haut du corps à demi-nu, revêtu de colifichets féminins (bracelets, colliers de pacotille, etc.). Cela, d’ailleurs, n’arrive que lorsque je me trouve seul et, dans la mesure où je puis l’éviter, jamais en présence d’autrui. Les petits achats nécessaires (ainsi que la trousse à couture, etc.) ont été effectués pour moi par des employés de l’asile et m’ont à peine coûté quelques marks : d’un point de vue purement financier, donc, ils ne méritent vraiment pas qu’on en parle davantage. Quant à ce comportement dont je viens de parler, aussi niais voire aussi méprisable qu’il puisse paraître, j’ai, pour m’y livrer, de très bonnes autant qu’importantes raisons. Car, dans les moments où mon esprit a besoin de paix – et on ne peut tout de même pas, toute la journée, jouer du piano, jouer aux échecs, lire, écrire ou se livrer à des occupations intellectuelles –, cela permet de tempérer de façon appréciable les accès de hurlements si infiniment pénibles pour moi-même et pour les gens qui m’entourent. La connexion, ici, n’apparaîtra peut-être pas immédiatement limpide ; ceux que la chose intéressera pourront se reporter au chapitre XXI, [supra], de mes [430] Mémoires. Pour moi, la chose a été confirmée par une expérience de tant d’années que je ne saurais reconnaître à d’autres personnes le droit de se mêler de dire que ces mesures sont adéquates ou inadéquates. Mais, même si l’on part de la conviction que les avantages de cette conduite n’existent que dans mon imagination (et je dois naturellement m’attendre à cette attitude de la part des autres), on ne peut voir, en la pire des hypothèses, que lubie incompréhensible dans le comportement dont je parle, lubie à quoi il serait difficile de refuser le caractère inoffensif le plus absolu – excepté vis-à-vis de ma femme, mais j’y reviendrai – car elle n’entraîne pas le moindre préjudice, que ce soit pour moi ou pour les autres. On ne saurait invoquer, comme le fait M. l’Expert, le risque d’un refroidissement, étant donné les conditions de température qui règnent ordinairement dans une chambre ; l’exemple des dames en décolleté le prouve suffisamment.

Le port de parures féminines, etc., dont on vient de rendre compte, a visiblement influencé de façon considérable les interprétations de l’expert, aussi bien que le jugement sur ma personne ; je dois donc, moi aussi, de mon côté, m’attarder un peu longuement sur le sujet. Car c’est justement le seul point à propos duquel on puisse dire avec quelque apparence de raison, et probablement on ne manquera pas de continuer à le dire, que mon comportement vis-à-vis du monde extérieur et vis-à-vis des autres est sous l’empire de mes idées délirantes et de mes hallucinations. Et j’en arrive ainsi à cette phrase du rapport de l’expert qui, à mon avis, constitue la clef de voûte de tout ce que j’entends contester, et par conséquent l’objet majeur de ce recours. M. l’Expert dit, quatre pages avant la fin de la copie que j’ai sous les yeux :

« L’élément le plus important dans l’appréciation de la capacité [431] civile du patient demeure toujours le fait que tout ce qui, pour l’observateur objectif, se présente comme hallucinations et délire, est pour lui a) certitude inébranlable et b) motif pleinement justifié d’agir. »

S’agissant de cette thèse, autant je souscris par un oui péremptoire à la première proposition qu’elle soutient (sous a), autant, de la façon la plus catégorique, j’oppose un non définitif à la deuxième (sous b), selon laquelle mes idées délirantes sont pour moi motif pleinement justifié d’agir. « Mon royaume n’est point de ce monde », pourrais-je dire avec Jésus-Christ ; tant il est vrai que mes prétendues idées délirantes ne se rapportent qu’à Dieu et à l’au-delà. Elles ne sauraient donc aucunement par leur influence peser sur mon comportement dans les affaires terrestres, si j’ose ainsi m’exprimer, à l’exception de ce « dada » dont j’ai parlé et qui vise à produire une certaine impression sur Dieu. Je ne sais pas comment M. l’Expert a pu en venir à soutenir l’opinion opposée, et à dire que mon délire est pour moi motif pleinement justifié d’agir. Je ne crois pas avoir, par mon comportement, ou par ce que j’ai pu exposer dans mes Mémoires, provoqué cette façon de voir. Dans mes Mémoires, j’ai, à plusieurs reprises, souligné que les singularités de ma conduite ne « se manifestaient que dans la mesure où me le permettaient les égards dus à mon entourage » (chap. XIII, [supra], des Mémoires, vers le début) ou alors dans la « solitude avec Dieu » (chap. XXI, [supra], des Mémoires, vers le deuxième tiers du chapitre). Rien de ce que la loi entend par « les affaires », c’est-à-dire rien de ce qui a trait à la sauvegarde des intérêts vitaux, notamment des moyens d’existence, ne peut être atteint de quelque manière que ce soit par mes idées délirantes et mes hallucinations [432post]. Loin de moi, contrairement à ce que M. l’Expert tient pour possible, et avant lui déjà M. le conseiller de justice Thürmer, la pensée de prendre quelque mesure que ce soit qui entraînerait un sacrifice d’argent pour la propagation de ma foi en les miracles, ou pour faire constater sur moi l’existence de nerfs de la volupté, ou encore pour majorer le « plaisir physique » qui en dérive. Celui qui m’en croit capable, n’a justement pas pénétré au cœur de ma vie intérieure, ce qui naturellement ne constitue nullement un reproche puisque c’est là, par définition, chose impossible pour autrui. La certitude de ma connaissance de Dieu et des choses divines est si grande et si inébranlable qu’il m’est, au fond, tout à fait indifférent de savoir ce que les autres pensent de la vérité ou de la vraisemblance de mes idées. Je ne ferai jamais rien, par conséquent – excepté pour ce qui concerne les buts du présent procès –, pour propager parmi le public mon expérience et mes opinions : sauf à leur donner dans mes Mémoires une forme propre à la publication ; je ne remuerai pas le petit doigt pour en apporter la démonstration ou les rendre vraisemblables. Mon point de vue est du reste celui de Luther : « Si c’est œuvre humaine elle périra, si c’est œuvre de Dieu elle se perpétuera. » J’attendrai paisiblement que d’autres événements indubitables apportent au reste des humains aussi la conviction de la justesse de mes idées délirantes. Quant au « plaisir physique » dont parle M. l’Expert, quant à la « recrudescence de la sensation de bien-être charnel » qui dérive de la volupté d’âme comme je l’appelle, il en va de même. Celle-ci me gagne d’elle-même, par une force interne à sa propre nécessité, sans que j’aie besoin de faire quoi que ce soit pour que cela se produise, et sans que d’ailleurs il existe de manœuvres appropriées pour la provoquer. Jamais il ne me viendra à l’idée de souhaiter remplacer ces quelques colifichets ou ces faux bijoux qui sont toute ma soi-disant parure féminine par quoi que ce soit qui pourrait ressembler à de véritables atours [433] ou à des bijoux authentiques, fût-ce aux yeux d’une pauvre bonniche. Car ce n’est pas pour mon plaisir que je me suis confectionné ou que j’ai acquis ces objets, mais pour produire sur Dieu une impression déterminée : et, dans ce but, des objets quelconques, même sans valeur, suffisent.

Quant aux assurances que j’ai données récemment concernant mon comportement à l’avenir, je crois qu’on peut me faire confiance, je n’ai jamais donné l’occasion de mettre en doute l’amour indéfectible que je porte à la vérité. J’espère avoir dissipé toutes les craintes que l’expert et le juge ont pu un moment faire planer, lorsqu’ils ont dit qu’il était « totalement impossible de prévoir » si mon délire n’allait pas me pousser à des agissements inconsidérés, dans tel ou tel sens ; agissements dont la nature, d’ailleurs, n’a pas été davantage précisée par eux.

D’autres arguments subsistent en faveur du maintien de la mesure d’interdiction ; ce sont deux éléments qui sont traités spécialement dans l’exposé des motifs du jugement ; il s’agit d’une part de cette crainte qu’on a : la libre disposition de ma personne et de mes biens, si elle m’était rendue, « achèverait de détériorer mes relations avec mon épouse » ; et d’autre part la publication de mes Mémoires pourrait me compromettre aux yeux du monde ou m’exposer aux risques de poursuites pénales. Je vais examiner en détail ces deux arguments.

A) En ce qui concerne la remarque contenue dans le jugement et qui a trait à cette crainte qu’on a que des agissements déraisonnables de ma part ne viennent à « achever de détériorer mes relations avec mon épouse », voilà une considération qui, sans nul doute, a une très grande importance pour la vie sentimentale des personnes ici en cause ; mais cet élément, il est difficile de le prendre en compte sur le plan juridique, quand il s’agit de reconnaître à quelqu’un la capacité de contracter. La vie conjugale avec ma femme est, depuis des années, absolument inexistante, du fait de ma maladie, de sorte que le maintien de l’interdiction pour un temps indéterminé [434post], jusqu’à la fin de la vie de l’un de nous probablement, ne ferait que contribuer à ce qu’elle le demeure. Si cette remarque au sujet du risque de détérioration des relations entre ma femme et moi devait avoir un sens, tout ce qu’elle pourrait vouloir dire, c’est que les sentiments d’estime et d’amour que ma femme me porte encore aujourd’hui pourraient bien finir par vaciller et par s’étouffer totalement. C’est là manifestement un chapitre d’une délicatesse infinie, au regard duquel des tiers qui n’ont jamais pu connaître dans son intimité la relation conjugale en question devraient faire preuve d’une grande circonspection et d’une grande retenue dans leurs jugements. Avant toutes choses, il me faut souligner catégoriquement ce fait que l’interdiction ne saurait intervenir que dans l’intérêt même de celui qui est placé sous tutelle, pour le protéger contre les risques auxquels pourrait l’exposer sa tendance aux agissements inconsidérés ; mais jamais pour protéger de tierces personnes quelles qu’elles soient, appartiendraient-elles à l’entourage le plus proche, de quelconques désagréments ; et jamais pour les maintenir dans une égalité d’humeur qui, certes, peut bien avoir une grande importance pour leur équilibre psychique mais ne fait pas partie des considérations sociales régies par le Droit. Le souci des proches n’entre en considération, à côté des intérêts vitaux de la personne frappée d’interdiction, qu’on veut sauvegarder, que pour autant que ce souci incombe légalement à celui que l’on entend faire interdire (se reporter à l’ordonnance du ministère de la Justice citée au début de l’exposé des motifs du jugement) ; et par conséquent, dans le cas présent, ce souci n’intervient que pour autant qu’il m’incombe d’assurer à ma femme le nécessaire pour une existence convenable. Je ne me déroberai jamais à cette obligation d’entretien, et en particulier j’assurerai à ma femme les ressources qui lui seront nécessaires en cas de séparation, si certaines circonstances devaient rendre impossible pour elle d’envisager décemment la vie commune. [435] Eussé-je été réellement insensible au point d’ignorer les devoirs moraux qui m’incombent à l’égard de ma femme, au point de bannir le souci de sa santé, de sa tranquillité d’âme et de ses sentiments de femme, on serait tout à fait fondé à tenir en piètre estime le niveau moral de ma personne, mais on ne pourrait en aucun cas en tirer le moyen de me dénier la capacité de contracter. Fussé-je d’ailleurs indifférent au point de ne pas ressentir la perte de l’amour que me porte ma femme comme mon propre malheur à moi, la perte de cet amour n’entraînerait de toute façon guère plus de dommages qu’il n’y en a déjà : la séparation de fait enlève de toute manière à ma femme toute possibilité de manifester pour mon être physique et moral son amour, par sa sollicitude, ses soins et sa prévenance, aussi bien que par l’échange des idées sur nos intérêts mutuels. Confrontés à tout cela, les visites occasionnelles que me fait ma femme et les cadeaux qu’elle m’apporte de temps à autre sont de bien peu de poids ; pour ce qui est de ces objets, je pourrais très facilement me les procurer tout seul si on me laissait maître de mes ressources.

Avec tout ce que je viens de développer ici, je pense avoir montré que toutes les remarques qu’on a pu faire, tant dans l’expertise que dans le jugement, sur « les risques de détérioration de mes relations avec ma femme », « sur le préjudice porté à l’union des époux », etc., sont inconsistantes au regard de la décision à prendre dans le procès actuel.

Ne serait-ce que pour me montrer à MM. les Juges sous un meilleur éclairage moral qu’il n’apparaît à lire certains propos de l’expertise et de l’exposé des motifs du jugement, je voudrais ajouter quelques remarques encore, en rapport avec mes relations vis-à-vis de ma femme, au sujet des inconvénients que pourraient entraîner pour elle et pour mon futur entourage [436post] les accès de hurlements. Tous les passages de l’expertise qui ont trait à mes relations avec ma femme, et qui résultent apparemment d’entretiens que M. l’Expert a pu avoir avec elle, comportent de graves malentendus – je n’essaierai pas de savoir, à ce propos, si c’est ma femme qui m’a mal compris (ce qui est fort possible, étant donné la rareté de nos rencontres) ou si c’est M. l’Expert qui a mal compris ce que lui a dit ma femme —. Je n’ai jamais joué avec l’idée d’un divorce, ou donné à croire que je considérais avec indifférence la continuité du lien conjugal, comme on pourrait le penser à la lecture de l’expertise, selon laquelle « j’étais prompt à lui signifier qu’il ne tenait qu’à elle de demander le divorce ». La volumineuse correspondance que j’ai échangée avec ma femme pendant toutes ces années prouverait la tendresse qui me porte vers elle et toute la douleur que je ressens à voir combien elle est devenue profondément malheureuse de par ma maladie, de par la dissolution de fait de notre union, et combien grande est la part que je prends en permanence à toutes ces peines qui sont son lot. Par conséquent, j’ai bien pu évoquer un divorce éventuel, mais en ce sens seulement que j’ai parfois dit à ma femme que s’il lui était impossible de me conserver l’ancien amour et la prévenance qu’elle a pour moi, en raison de certaines représentations qui me dominent et qui lui seraient naturellement peu sympathiques et qui seraient à l’origine de certaines singularités de ma conduite, la loi lui réserve sans aucun doute le droit de demander le divorce en invoquant une maladie mentale qui dure depuis plus de trois ans. Mais j’ai constamment ajouté que je le déplorerais et en éprouverais la plus vive douleur ; et il est non moins vrai que je lui ai fait remarquer par ailleurs qu’elle ne pourrait avoir aucune prétention ni sur les intérêts que me rapportent mes biens ni sur la pension qui m’échoit après vingt-huit ans de services consacrés à l’État. (Ma femme est loin d’être sans fortune, mais la plus grande part des capitaux dont elle tire des [437] intérêts vient de moi.) J’ai toujours en tout temps, eu la plus grande intelligence des égards que je lui dois et je m’en suis ouvert à elle-même comme à d’autres. J’indique ici, à titre d’exemple, la note 76 du chapitre XIII, [supra], de mes Mémoires :

« Je dois m’imposer une particulière discrétion par égard pour ma femme, à qui je conserve entièrement l’ancien amour. Il se peut que j’y aie manqué au cours d’entretiens de vive voix et dans des communications écrites, par ma sincérité exagérée. Ma femme ne peut évidemment pas me suivre entièrement dans tous les développements de ma pensée ; il doit lui être difficile de me conserver l’amour et la prévenance du passé, quand elle entend que je suis tout préoccupé de l’idée de ma transformation possible et prochaine en femme. Je peux le déplorer, mais je n’y puis rien changer ; là aussi je dois me garder de toute sentimentalité fausse. »

Je ne sais pas comment on peut penser que, vis-à-vis de ma femme, je pourrais abandonner tout mon tact et toute ma délicatesse, dont on fait par ailleurs tant d’éloges. Il va évidemment de soi – et c’est en ce sens que j’ai agi jusqu’à présent – que j’épargnerai à ma femme la vue de tout spectacle pénible qui pourrait se dérouler en sa présence ; et c’est toujours à contrecœur que je lui ai montré mes parures de femme, lorsque avec une curiosité féminine bien pardonnable, elle insistait pour les voir. Il va évidemment de soi, également, que jamais je n’imposerai à ma femme de vivre avec moi si, par suite de ce qu’il est convenu d’appeler les vociférations et les hurlements, l’expérience devait lui démontrer que la vie commune est devenue impossible, et je n’abuserai pas de mes droits de mari dans le but d’exercer sur elle une contrainte en ce sens. M. l’Expert fait encore une légère injustice à mon égard lorsqu’il parle de « mon égoïsme accru [438] par la maladie », qui serait la cause de ce que « ne m’effleure pas une minute l’idée de la souffrance que toute cette agitation imposerait à mon épouse, et que je tiendrais pour nul le désagrément que j’impose à mon entourage, ne me plaignant jamais que de mes propres malaises ». M. l’Expert reconnaît lui-même que les vociférations se produisent sous l’emprise d’un automatisme compulsionnel qui échappe à ma volonté* et du reste, ma femme qui vit loin de moi n’en souffre pas du tout ; mais dans la mesure où l’usage occasionnel de parures féminines pourrait participer de mon « agitation », j’ai déjà dit que jamais je n’en prendrais ma femme à témoin ; restant que, dans la solitude, j’éprouve à m’y livrer les motifs les plus fondés. L’affirmation selon laquelle je tiendrais pour nulle la gêne que j’impose à mon entourage et selon laquelle je ne me plaindrais jamais que de mes propres malaises à moi, c’est ce que contredit expressément la teneur d’un placet que j’avais présenté le 15 octobre 1899 à l’administration royale de l’asile – j’en reproduis ici un extrait pour éviter les longueurs – et où je disais :

« Je suis encore affligé en permanence de ces crises de hurlements que j’ai décrites à plusieurs reprises à l’administration de l’asile. Celles-ci surviennent à différents moments et en des occasions diverses avec une force et une durée tout à fait variable, prenant d’ailleurs parfois une telle ampleur que je ne peux me montrer dans le corridor sans gêner considérablement les autres patients. Ces rugissements se produisent [439] parfois également de manière ininterrompue pendant toute la promenade, lorsque je suis au jardin ; et, de façon générale, ils se produisent essentiellement partout où (et j’ajouterai : mais uniquement là où) je suis privé des occasions de rencontrer des gens de quelque culture, etc. »

Par ailleurs, au regard des hurlements et des dites vociférations, et des inconvénients qu’ils entraînent, on ne peut invoquer que des considérations relevant des pouvoirs de simple police, ce qu’assurément le jugement reconnaît ; mais ce qu’on doit souligner, c’est qu’elles demeurent inconsistantes au regard de la question de la légalité de l’interdiction. Si à ma sortie de l’asile, il devait résulter de hurlements « qui ne pourraient être tolérés dans une maison locative » des perturbations de la tranquillité publique – ce que je ne tiens nullement pour acquis, et qui devrait d’abord être établi par M. l’Expert et être prouvé par des tentatives préalables –, je serais suffisamment sensé pour m’apercevoir de moi-même de l’incongruité de mon séjour hors d’un asile fermé et c’est de mon plein gré que j’y reviendrais, sans qu’on ait à faire usage de la coercition, comme d’ailleurs on y serait habilité en vertu de pouvoirs de simple police.

B) Un deuxième « exemple » de ce que j’agis sous l’empire de représentations pathologiques doit être trouvé, selon le jugement contre lequel je fais appel, dans le fait de mes Mémoires et le souhait que je forme de les voir publiés. Or, en vérité, il n’y a rien d’insensé à ce que quelqu’un veuille faire connaître à un plus vaste public les témoignages de son activité intellectuelle. N’importe quel poète en herbe qui a tourné quelques vers veut que son œuvre soit imprimée et tout le monde le comprendra, même si l’insignifiance de ses poèmes était établie par des critiques clairvoyants. À maint lecteur, mes Mémoires pourront paraître si embrouillés et d’un caractère si fantastique qu’ils seront jugés ne pas valoir l’encre qu’il aura [440] fallu pour les imprimer. Quoi qu’il en soit, il reste qu’il est fâcheux de décider d’avance qu’une production de l’esprit est ou n’est pas appropriée à la publication ; personne n’est habilité à prononcer pareil jugement, ni les gens qui font autorité dans les domaines du savoir humain qui sont en cause, ni, à plus forte raison, les juges : ce ne serait pas la première fois dans l’histoire qu’aurait été persiflée par les contemporains, raillée et considérée comme fruit de la folie, une nouvelle découverte scientifique, une nouvelle philosophie, une nouvelle invention, dont ensuite l’avenir devrait reconnaître que son importance a fait date. Mais mes Mémoires – à ce que m’apprend le tribunal du Land — sont considérés comme impropres à la publication parce que je m’y exhibe et que j’y expose ma famille de manière inouïe ; je courrais même le risque d’une poursuite au pénal. Car je me sers d’expressions tout à fait choquantes ; je livre les secrets de famille les plus intimes ; je compromets également des personnalités encore vivantes et très en vue, les chargeant de traits injurieux ; je dépeins sans pudeur les situations les plus scabreuses : en tout cela, précisément, je démontre que mes facultés de discerner ce qui est permis de ce qui ne l’est pas se sont complètement volatilisées.

Mais, tout d’abord, j’aimerais faire remarquer à l’encontre de cette argumentation que la publication que je me propose de mes Mémoires n’est pas à entendre comme si j’allais les livrer purement et simplement à l’impression comme ils sont, sans y apporter la moindre modification. Justement, ces Mémoires, lorsque j’ai commencé à les rédiger, je n’avais pas l’intention de les publier. C’est ce que j’ai souligné expressément dans mon avant-propos (à lire en manière de conclusion aux Mémoires). Comme cet avant-propos contient néanmoins déjà en germe ma réplique (anticipée) aux mises en cause de l’expertise et du jugement – dont à l’époque il n’était pas encore question –, j’en donne ici un extrait textuel :

[441] « À l’origine de ce travail, je n’avais pas en tête de le publier. La pensée m’en vint seulement à mesure qu’il avançait. Je ne me suis certes pas caché les exigences qui paraissaient faire obstacle à sa publication, notamment le souci de ménager certaines personnes encore en vie. Je pense fermement, cependant, qu’il serait utile à la science et à la reconnaissance des vérités religieuses, que de mon vivant encore, des autorités compétentes puissent venir faire des vérifications sur mon corps et constater les vicissitudes que j’ai traversées.

Cette considération doit prévaloir sur tout scrupule d’ordre personnel. »

Par conséquent, il n’est nullement exclu que je soumette mes Mémoires, au cas où elles seraient envoyées à l’impression, à un contrôle pour savoir si tel ou tel passage peut être supprimé sans dommage pour l’ensemble, si telle ou telle expression peut être adoucie, etc. Les perspectives que j’ai de faire connaître mon travail au public par le moyen de l’impression, ne sont d’ailleurs pas aussi restreintes que M. l’Expert veut bien le supposer. Quand il est dit (à la dernière page de la copie qui est devant moi) que c’est « naturellement en vain jusqu’à présent » que j’aurais essayé de traiter avec un éditeur en vue de la publication, M. l’Expert ignore que je dispose de deux lettres de l’éditeur (Friedrich Fleischer à Leipzig) datées du 5 novembre et du 2 décembre 1900, qui contiennent la promesse non dissimulée que, dès la levée de l’interdiction, il ne me ménagera pas son concours pour la publication des Mémoires.

Seulement, pensant au cas où l’impression des Mémoires interviendrait en la forme qu’ils ont à présent, sans rien y changer, je devais me prémunir de la manière la plus décidée contre le risque qu’un membre de ma famille, [442] quel qu’il fût, ne se trouve compromis. Le souvenir de mon père et de mon frère, comme l’honneur de ma femme, sont aussi sacrés pour moi qu’ils pourraient l’être pour quiconque se trouverait dans une situation analogue à la mienne, et qui n’aurait à cœur que la sauvegarde de la bonne réputation de ses proches. Donc, je n’ai pas dit la moindre chose qui pouvait porter atteinte à la mémoire de mon père ou de mon frère, ou à la réputation de ma femme. Bien au contraire, je n’ai décrit que des situations pathologiques vraiment singulières à certains points de vue, qu’on ne pourra jamais invoquer pour en faire le reproche aux personnes en question. Par contre, quant aux risques que je courrais en publiant mes Mémoires, au risque de me compromettre en « m’y montrant à nu », je les prends à ma charge en toute connaissance de cause et parfaitement tranquille. Le pire qui puisse m’arriver, serait de passer pour mentalement dérangé, mais de toute façon c’est ce qui se passe déjà. Je n’aurais donc rien à perdre. En vérité je ne crois pas devoir craindre que quelqu’un qui se sera donné la peine de lire mes Mémoires avec attention puisse changer l’opinion qu’il avait à mon égard en commençant. Et si une large place est faite dans mon travail à la discussion de données d’ordre sexuel, cela n’est nullement dû à mes tendances personnelles ou à mes goûts, mais simplement au fait que ces choses ont joué un rôle énorme dans mes relations avec les voix qui me parlent par la tête, et cela est également dû au fait – non encore reconnu par le reste des humains – que la volupté est en rapport étroit avec la béatitude des âmes défuntes (se reporter au chap. XXI, [supra], des Mémoires). Et qu’on ne dise pas que j’ai tenté de plaire au vulgaire ; personne ne me refusera le sérieux moral qui perce partout à travers mon travail, lequel n’a pour but que [443] la recherche de la vérité. Personne ne pourra échapper à l’impression que, chaque fois que j’ai été pour ainsi dire contraint d’exercer une critique peu favorable envers Dieu et envers les choses divines, j’ai toujours été dans la préoccupation anxieuse d’exclure tous les malentendus qui pourraient menacer les fondements d’une religiosité authentique (se reporter à la fin du chap. V, [supra], des Mémoires, à la n. 98 du chap. XVI, [supra], à la Ve section des Compléments, [supra], etc.). Il est exact que j’ai employé, par-ci par-là, des expressions fortes ; toutefois, elles n’ont pas surgi d’un fonds propre à mon esprit ; bien au contraire, dans la mesure où je peux appréhender les choses, elles existent partout où je me réfère au contenu du dialogue que les voix entretiennent avec moi. Ce n’est pas ma faute si les voix utilisent fréquemment des expressions qui ne courent pas les salons ; il fallait bien que, par souci de fidélité dans l’exposition, je rapporte chaque fois les tournures prononcées telles que je les avais perçues. Comme preuve de ce que les « expressions fortes » ne sont pas le produit arbitraire de mes propres nerfs, je ne veux donner qu’une chose : ce mot particulièrement choquant qui commence par enc… ne m’était par le passé certainement pas sorti dix fois de la bouche, alors que je l’ai entendu des dizaines de milliers de fois dit par les voix. Comment mes nerfs, qui n’ont vraiment pas l’emploi de ce mot, auraient-ils pu être à même, sans l’intervention d’une cause extérieure, de me le répéter ou de me le murmurer sans arrêt ? Du reste, mes Mémoires n’ont pas été écrits pour des oies blanches ou pour des filles de famille ; personne d’un peu éclairé n’ira me faire reproche de n’avoir pas trouvé un ton à la mesure de ce que la sensibilité d’une directrice de pensionnat exige de celles que l’on confie à ses soins. Celui qui veut ouvrir la voie à une nouvelle conception religieuse doit pouvoir se servir de paroles enflammées [444post], comme le faisait Jésus-Christ devant les pharisiens ou Luther en face du pape et des grands de la terre. La garantie la plus ferme que la publication de mes Mémoires ne me « compromettra » nullement « aux yeux du monde », à savoir que je ne baisserai dans l’estime de personne, ce sont les médecins d’ici et M. l’Expert lui-même qui me l’apportent. Ce n’est un mystère pour personne – et ces Messieurs me l’accordent tacitement – que les traitements qui me sont réservés ici sont devenus beaucoup plus prévenants depuis qu’on a pris connaissance du contenu de mes Mémoires et qu’on en est venu ainsi à se pénétrer d’une vue de ma personnalité spirituelle et morale toute différente de celle qu’il avait été possible d’avoir par le passé. De même, je le crois, je ne pourrais que m’élever, non baisser, dans l’estime morale des autres personnes.

Mais j’aurais également « chargé de traits injurieux des personnalités très en vue et encore en vie ». Cela ne peut viser que le professeur Flechsig, de Leipzig. Affirmer que j’aurais fait usage à son égard de traits injurieux est faux ; je prie qu’on m’indique un seul passage de mes Mémoires où je me serais servi d’une seule parole d’injure envers M. le professeur Flechsig, conseiller privé. Ce qui est vrai, c’est que j’ai fait état de certaines circonstances que les voix qui me parlent m’obligeaient à tenir pour vraies : et qui, si elles étaient vraies, et surtout si elles devaient se rapporter à l’homme en la personne du docteur Flechsig, conseiller privé, seraient propres à l’abaisser dans la considération que le public lui porte, et qui, si elles étaient fausses, équivaudraient à une diffamation envers sa personne. Le risque d’une poursuite pénale n’est donc, en effet, pas exclu. Mais ce risque, en toute connaissance de cause, je le prends sur moi. Pour mettre [445] mon point de vue bien au clair, le mieux que j’aie à faire est de me servir de deux de mes élaborations écrites, qui toutes deux datent d’avant l’époque où le jugement a été rendu et dans un temps où je n’avais pu avoir connaissance du contenu de l’expertise. Ce n’est que ces dernières semaines (fin mai à début juillet 1901) que j’ai pu avoir accès à cette expertise dans son contenu intégral. J’adressai le 4 février la requête suivante à la direction de l’asile :

« La direction de l’asile est informée que je me propose de livrer mes Mémoires à la publication et que j’espère y parvenir après avoir obtenu la levée de l’interdiction.

« Des doutes quant à l’opportunité d’une telle publication m’ont beaucoup et longuement préoccupé. Je ne me suis pas caché qu’en raison de certains chapitres de mes Mémoires, le professeur Flechsig pourrait se sentir fondé à me poursuivre en diffamation et à réclamer la saisie des tirages comme constituant le corps du délit (art. 40 du Code pénal). Mais en fin de compte, je me suis décidé à m’en tenir au projet de publication.

« Je me sens d’ailleurs libre de toute animosité personnelle envers le professeur Flechsig, conseiller privé. Je n’ai donc repris dans les Mémoires que les seules données le concernant dont l’omission pourrait nuire à la compréhension de l’ensemble de l’exposé. Au cas où je publierais ces Mémoires, je veillerai en particulier à ce qu’en soit retranchée cette remarque peut-être quelque peu équivoque et qui [446] n’est pas d’une importance capitale pour la compréhension de l’ensemble (…). J’espère alors que, dans l’esprit du professeur Flechsig, l’intérêt scientifique pour le contenu des Mémoires prévaudra sur d’éventuelles susceptibilités personnelles. Dans le cas contraire, le prix que j’attache à la diffusion de mon travail, eu égard aux apports que j’en escompte pour la science et aux élucidations que j’en attends pour les idées religieuses, est si grand que j’assume entièrement le risque d’une poursuite en diffamation et la menace des revers de fortune qu’entraînerait éventuellement la saisie.

« Si j’avertis ainsi la direction de l’asile de mes intentions de publication, ce n’est nullement pour obtenir d’elle qu’elle me donne son avis sur les risques de poursuites pénales auxquelles je m’expose par ce projet ; c’est simplement pour donner ici une nouvelle preuve de la façon dont mûrement je pèse d’avance toutes les conséquences de mes actes, et pour lui représenter combien est inconcevable le décret qui prive un homme comme moi de la faculté d’administrer ses propres affaires ».

D’ailleurs, la remarque qui suit se trouvait dans les Compléments aux Mémoires, n° VI, [supra] :

« Le présent travail dût-il venir à l’impression, j’ai parfaitement présent à l’esprit que certaine personnalité pourrait se sentir offensée par cette publication. Il s’agit évidemment du professeur Flechsig, conseiller médical privé. Je me suis étendu en détail là-dessus dans les représentations en date du 4 février de cette année que j’ai adressées à la direction de l’asile…

(Suit alors le texte même que je viens de citer.)

Je voudrais ajouter à cela quelques remarques :

[447] « Que le professeur Flechsig, conseiller privé, garde le souvenir, tout au moins dans leurs grandes lignes, des événements extérieurs qui ont marqué mon séjour à la clinique des maladies nerveuses qu’il dirige dans le cadre de l’Université de Leipzig, cela, je le suppose, va de soi. Par contre, je n’affirmerai pas qu’il ait jamais eu conscience des choses surnaturelles auxquelles son nom s’est trouvé mêlé, et à propos desquelles les voix citaient et citent encore tous les jours son nom, ceci en dépit du fait que depuis longtemps les relations personnelles que j’ai pu avoir avec le professeur Flechsig soient passées à l’arrière-plan – il serait donc bien improbable que je continue à y penser si une volonté venue d’ailleurs ne veillait à m’y obliger. Je laisse donc ouverte cette porte de sortie : il est possible qu’il ait été, et qu’il soit encore, bien éloigné, en tant qu’être humain, d’avoir conscience de toutes ces choses ; un point obscur demeure, évidemment, qui est de savoir, s’agissant d’un homme encore en vie, comment on peut parler de l’âme comme existant hors d’un corps. Néanmoins, il est pour moi hors de doute, d’après ce que j’ai pu vérifier mille fois, que pour son âme à lui, du moins pour une fraction de son âme, tel a été le cas, et qu’il en est encore ainsi aujourd’hui. Je l’accorde, il est possible que tout ce qui a été rapporté dans les premiers chapitres des Mémoires à propos des événements auxquels le nom de Flechsig a été mêlé, que tout cela ne concerne que l’âme Flechsig, à bien distinguer de la personne vivante du professeur, âme dont l’existence est assurément avérée mais ne peut en aucune façon être élucidée par des voies naturelles. Je suis par conséquent à mille lieues de vouloir, de quelque façon que ce soit, porter atteinte par la publication que je me propose, à l’honneur du professeur et conseiller médical privé Flechsig, actuellement en vie. »

Je n’ai que peu de chose à ajouter aux preuves que donnent les documents [448post] écrits que je viens de reproduire. Il en ressort vraiment à l’évidence qu’au regard de mon projet de publication des Mémoires, j’ai, dès le début, été absolument au fait des conséquences possibles d’une telle démarche, et c’est bien là ce qui devrait être le plus décisif, s’agissant de répondre par l’affirmative ou par la négative à la question de savoir si l’on peut me rendre la capacité de pourvoir à la bonne administration de mes affaires. Si s’ajoutant aux indicibles souffrances que j’ai déjà subies, je souhaite de surcroît assumer les risques du martyre d’une condamnation, personne n’a à mon avis, le droit de m’en empêcher. Je ne peux tout de même pas souhaiter que la connaissance de Dieu qui s’est ouverte à moi sombre dans le néant avec ma mort et qu’en même temps se perde pour l’humanité l’occasion, qui sans doute ne reviendra jamais, d’accéder à une représentation plus juste de l’au-delà. Du reste, il n’est pas certain que je doive réellement m’attendre de la part du professeur Flechsig à une plainte en diffamation, et que cette plainte entraînerait ma condamnation. En tout cas, je dois décliner, bien qu’avec reconnaissance, cette prétendue protection qu’on entend m’assurer contre les risques d’une peine de prison, en prétendant m’enfermer, de préférence pour le reste de mes jours, dans un asile et en m’enlevant la libre disposition de ma propre personne comme de mes biens de fortune.

***

Je pourrais clore ici l’exposé des moyens d’appel ; car je crois avoir réfuté tous les points de vue importants qui dans l’expertise et le jugement plaident en faveur du maintien de la tutelle.

Un seul fait nouveau, intervenu quant à mon état de santé tandis que [449] j’étais occupé à la rédaction du présent écrit, me donne l’occasion d’une adjonction ; car il pourrait résulter de ce fait nouveau quelque modification de mes projets d’avenir. J’ai jusqu’à présent vécu dans l’idée que les somnifères qu’on me donnait n’avaient aucun effet sur mon sommeil et que bien plutôt mon sommeil dépendait uniquement de l’influence des rayons (voir la n. 25 au chap. VII, [supra], des Mémoires). J’ai toujours pris les somnifères qu’on m’ordonnait de prendre, parce qu’ici comme en toutes autres occasions, je me conforme aux indications des médecins. Mais voici qu’on a fait l’essai ce mois-ci de ne plus m’administrer de somnifères pour quelques nuits. L’essai a eu pour résultat que, pendant ces nuits, je n’ai pas du tout dormi, ou très peu. Un hasard n’est nullement exclu, puisqu’il m’est parfois arrivé de mal dormir une nuit ou l’autre. Quoi qu’il en soit, je dois à présent compter avec ceci qu’il est possible, ou même vraisemblable, que je ne puisse pour le moment me passer de somnifères. Mais cela ne touche en rien ma conception fondamentale, selon laquelle ma personne est l’objet de miracles divins et selon laquelle mon sommeil dépend d’abord de la nécessité du rassemblement en moi de tous les rayons. Il serait bien possible qu’une durée de sommeil suffisante aux besoins de la nature humaine ne puisse être obtenue sans l’adjuvant médicamenteux. Mais c’est là justement en quoi mes plans concernant l’avenir trouveraient, d’eux-mêmes, certaines restrictions. Je n’appartiens pas à cette catégorie de malades mentaux qui ne cessent de réclamer avec véhémence leur élargissement de l’asile sans se préoccuper le moins du monde de savoir comment la vie va s’organiser pour eux hors de l’asile et pour leur entourage. Et le séjour dans le présent asile, dans les conditions qui me sont faites, ne m’est pas à ce point intolérable que je doive préférer à l’état actuel de choses une vie solitaire hors de l’asile — [450] dans le cas où il s’avérerait que je ne pourrais vivre avec ma femme ; il est difficile, par exemple, de dire si même, tant que les accès de hurlements représentent un phénomène fréquent, un domestique pris à gages pourrait supporter de rester à mon service. J’accorde donc sans autre réserve qu’aussi longtemps que je ne pourrai me passer de somnifère, le séjour à l’asile, où pourtant je séjourne depuis sept ans, est le seul moyen raisonnable et justifié de me placer sous surveillance médicale. Comme j’estime en cela aussi avoir fourni une preuve nouvelle de mes vues entièrement raisonnables et sensées sur les choses, je crois d’autre part important que mon séjour à l’asile prenne le caractère d’une mesure prise en vertu de considérations concernant ma santé – sans compter qu’interviennent en l’occurrence également des considérations d’ordre public –, mesure prise avec mon libre assentiment, libre assentiment de quelqu’un qui se conduit sous ce rapport comme s’il avait la capacité de s’occuper de ses propres affaires. Il s’agit, en plus, de quelque chose d’autre : le sentiment de l’honneur ; qui donc, en effet, doué d’une valeur intellectuelle aussi haute que la mienne, je crois pouvoir à bon droit l’évoquer, n’éprouverait comme une indignité de se laisser traiter juridiquement comme un enfant de moins de sept ans, de se voir privé d’administrer ses propres biens, fût-ce par écrit, privé de quelque information que ce soit sur l’état de sa fortune, etc. Mais la question a une très grande signification pratique, également ; la nécessité des somnifères peut trouver à se résoudre à plus ou moins longue échéance ; les crises de hurlements, qui donnent lieu à des objections tenant à des considérations de police, pourront prendre une tournure plus modérée, si bien qu’elles ne [451] présenteront plus d’inconvénients sérieux pour les autres. Si, le cas échéant, je sollicitais en temps opportun un changement quelconque de ma situation, fût-ce de me faire transférer à titre d’essai dans une maison privée, je devrais craindre, tant que persiste l’interdiction, que ces souhaits ne me fassent renvoyer de Ponce à Pilate. Car la direction de l’asile d’une part, mes proches, mon curateur et le tribunal des tutelles d’autre part, ces derniers ne s’étant naturellement jamais avisés entièrement de manière précise de mon état, pourraient fort bien alors se décharger les uns sur les autres de la responsabilité de mon élargissement ou de celle de changements quelconques de ma situation. J’ai donc l’intérêt le plus précis à n’avoir affaire sous ces rapports qu’a la direction de l’asile, en le discernement et le sens du devoir de qui j’ai la plus entière confiance ; mais je ne puis lui reconnaître le droit de prolonger mon séjour à l’asile contre ma volonté par simple décision unilatérale de sa part, ni considérer que c’est en pleine connaissance de cause qu’elle prend les décisions qui sont les siennes lorsqu’elle maintient ce point de vue.

Je termine en exprimant le vœu que le tour acerbe vis-à-vis de M. l’Expert qu’ont pu, bien à l’encontre de mes intentions, prendre mes développements, ne soit en aucun cas ressenti par lui comme une atteinte à la haute considération que je lui dois.

Sonnenstein, le 23 juillet 1901.

Dr Schreber,

Président de chambre, hors fonctions.