Lettre ouverte à M. le professeur Flechsig

conseiller médical privé

[VII] Monsieur le Conseiller,

Permettez-moi de vous adresser ci-joint un exemplaire des Mémoires d’un névropathe que j’ai rédigés et que je vous prie de bien vouloir soumettre à un bienveillant examen.

Vous verrez, notamment dans les premiers chapitres, que mon travail mentionne fréquemment votre nom, parfois dans des contextes qui pourraient blesser votre sentiment. Je le déplore moi tout le premier, très vivement, mais je ne puis hélas rien y changer si je ne veux pas exclure d’emblée la possibilité pour mon travail d’être compris. En tout état de cause, je n’ai nullement l’intention de porter atteinte à votre honneur, de même que, de façon générale, je ne nourris de ressentiment personnel d’aucune sorte contre quiconque ; je ne poursuis par mon travail que le but unique de faire avancer la connaissance de la vérité dans un domaine éminent, le domaine religieux.

[VIII] Que je dispose à ce sujet d’expériences qui, leur exactitude une fois reconnue universellement, ne manqueront pas de porter le plus haut fruit parmi le reste de l’humanité, c’est là pour moi un fait incontestablement établi. Il est de même indubitable pour moi que votre nom joue le rôle essentiel dans la genèse des événements en cause, dans la mesure où certains nerfs pris à votre système nerveux sont devenus des « âmes examinées » au sens particulier du chapitre I des Mémoires, et dans la mesure où, en cette qualité, ils ont acquis un pouvoir surnaturel qui leur a permis d’exercer sur moi depuis des années l’influence dégradante qu’ils exercent toujours. Vous pencherez, quant à vous et comme tant d’autres, à ne voir dans cette affirmation qu’un rejeton de ma fantasmagorie à taxer de pathologique ; je dispose, quant à moi, d’un ensemble véritablement écrasant d’arguments en faveur de sa véracité, à propos desquels le contenu entier de mes Mémoires vous apportera toutes précisions voulues. Actuellement, je sens encore tous les jours et à toute heure que sont à l’œuvre en moi les miracles destructeurs qui relèvent de cette « âme examinée ». Cent fois par jour, les voix qui me parlent invoquent votre nom, le répétant en toute occasion comme celui de l’instigateur de ces ravages, et cela bien que se soient depuis longtemps estompées à l’arrière-plan les relations personnelles qui ont pu exister entre nous à une époque ; ce n’est donc guère dans ces relations que je pourrais trouver le moindre motif de penser à vous sans arrêt, et à plus forte raison d’y penser avec un quelconque ressentiment.

Depuis des années, j’ai longuement réfléchi à la façon dont je [IX] pourrais concilier ces faits avec le respect de votre personne, n’ayant pas le moindre motif de mettre en doute l’honorabilité et la valeur morale de celle-ci. En outre, une idée nouvelle m’est venue tout récemment, peu de temps seulement avant la publication de mon travail, qui peut-être pourrait mener à la solution de l’énigme. Comme j’en fais la remarque à la fin du chapitre IV et au début du chapitre V des Mémoires, nul doute pour moi que le primum movens de ce qui a toujours été considéré par mes médecins comme de banales « hallucinations », et qui en revanche a pour moi la signification d’une relation avec des forces surnaturelles, consistât en une commande exercéed par votre système nerveux sur mon système nerveux. Comment expliquer la chose ? Je suis tenté d’envisager la possibilité suivante : n’auriez-vous pu, vous, en personne, entretenir avec mes nerfs – et au début, je veux bien le croire, dans un but thérapeutique – une relation d’ordre hypnotique, suggestive ou autre, et cela, aussi bien, en dépit de la distance qui nous séparait ? En sorte qu’au travers de cette relation, vous eussiez pu soudain vous rendre compte que de l’au-delà, on cherchait à m’endoctriner par le truchement de voix dénotant une origine surnaturelle.

Après cette constatation extraordinaire, vous auriez pu poursuivre pour un temps cette relation, par curiosité scientifique, jusqu’à ce que tout cela ait fini par vous paraître un tant soit peu angoissant à vous aussi, et vous vous seriez à ce moment-là vu dans l’obligation de briser là toute relation psychique. Il a pu se produire, par ailleurs, qu’une partie de vos propres nerfs soit soustraite à votre corps – à votre insu probablement – par des voies qu’on ne peut qualifier que de surnaturelles ; puis, que cette fraction montée au ciel à titre d’« âme examinée » soit parvenue à une certaine puissance surnaturelle. Cette « âme examinée » aurait pu dès lors, chargée de fautes humaines comme toutes les âmes impures, se laisser entraîner – et c’est bien en accord avec le caractère des âmes, d’après ce que j’en connais avec certitude – par l’ambition sans vergogne de s’affirmer soi-même et de manifester son pouvoir, n’étant bridée par rien qui corresponde à la force morale de l’homme : exactement de la même façon qu’en usa longtemps, ainsi que mes Mémoires le montrent, une autre âme examinée, celle de von W. Ainsi, il se pourrait peut-être que tout ce dont j’ai cru devoir vous noircir ces dernières années – je veux dire les actions dégradantes qui incontestablement se sont exercées sur mon corps – soit à mettre au compte de cette autre « âme examinée ». Aucune ombre ne viendrait dès lors ternir votre personne, et il resterait tout au plus, peut-être, à vous faire ce léger reproche que, pas davantage que tant d’autres médecins, vous n’auriez su résister tout à fait à la tentation qu’offrait une occasion du plus haut intérêt scientifique, entièrement fruit du hasard, de vous livrer à côté des buts proprement thérapeutiques, à des expériences sur la personne d’un patient confié à vos soins. Oui, la question se poserait de savoir peut-être même si tous ces ragots de voix d’après lesquels certaine personne aurait commis le meurtre d’âme, n’en reviennent pas tout simplement à ceci : le fait d’exercer une emprise sur le système nerveux de quelqu’un que l’on tient dans une certaine mesure prisonnier de sa volonté – comme cela se produit dans l’hypnose – a pu apparaître aux âmes comme quelque chose de si inadmissible qu’On se serait servi, pour stigmatiser aussi fortement que possible cette intolérable pratique – et suivant une propension tout à fait [XI] caractéristique des âmes à s’exprimer par hyperbole –, de l’expression « meurtre d’âme », faute de disposer d’un terme courant plus approprié.

J’ai à peine besoin de souligner l’importance incalculable de ces hypothèses si elles pouvaient être confirmées, et si notamment elles trouvaient à se soutenir dans des souvenirs que vous conserveriez vous-même en votre mémoire. La suite entière de mon exposé y gagnerait du tout au tout en véracité, et entrerait sans autre forme de procès dans la perspective d’un problème scientifique sérieux dont il conviendrait de poursuivre plus avant l’approfondissement par tous les moyens.

C’est pourquoi, M. le conseiller, c’est à vous que j’adresse cette prière – j’irais jusqu’à dire : je vous adjure de déclarer sans faire aucune réserve :

1) si pendant mon séjour dans votre clinique une relation hypnotique ou assimilée a été entretenue avec moi, de telle sorte que vous ayez pu posséder les commandes – et surtout à distance – de mon système nerveux ;

2) si, à cette occasion, vous avez été témoin en quelque façon d’une communication de voix venant d’où que ce soit et dénotant une origine surnaturelle ;

[XII] 3) enfin, si vous-même aussi pendant le temps de mon séjour dans votre clinique – notamment en rêve – n’avez pas reçu de visions ou d’impressions analogues à des visions ayant trait, entre autres choses, à la toute-puissance divine et au libre arbitre humain, à l’éviration, à la perte de béatitude, à mes parents et amis ainsi qu’aux vôtres, en particulier à ce Daniel Fürchtegott Flechsig cité au chapitre VI et à toutes autres choses mentionnées encore dans mes Mémoires.

Ce à quoi je m’empresse d’ajouter que : je possède, à partir des nombreuses communications des voix, les présomptions les plus lourdes indiquant que vous avez dû effectivement avoir vous aussi des visions de cette sorte.

J’en appelle à l’intérêt que vous portez à la science – qu’il me soit donc permis d’être confiant — : vous aurez le courage de la vérité, même s’il y avait en cette occurrence à faire l’aveu d’une bagatelle qui pourtant ne porterait pas un préjudice sérieux à votre réputation ni à votre dignité aux yeux des gens intelligents.

Si vous deviez me faire parvenir une communication écrite, soyez assuré que je ne la publierais qu’avec votre consentement et dans les formes que vous-même trouveriez opportunes.

Étant donné l’intérêt universel dont s’autorise le contenu de cette lettre, j’ai jugé bon de la faire paraître comme « lettre ouverte » en tête de mes Mémoires.

Dresde, mars 1903.

Avec ma profonde considération.

Docteur Schreber,

président de chambre honoraire à la cour d’appel.