Introduction

[1] J’ai pris la décision de solliciter pour un proche avenir mon élargissement de l’asile afin de pouvoir à nouveau vivre parmi des gens d’une certaine culture et en communauté de ménage avec ma femme ; c’est pourquoi il me faut donner à ceux qui formeront alors mon entourage une notion approximative de mes idées religieuses, afin qu’ils aient au moins un aperçu de la nécessité qui impose à ma conduite ces multiples et apparentes bizarreries, faute pour eux de pouvoir les saisir complètement*.

C’est le but que se propose de servir le texte qui va suivre, par lequel je vais m’efforcer d’exposer de façon quelque peu accessible les choses surnaturelles dont la connaissance s’est révélée à moi depuis près de six ans. Je ne puis compter d’avance sur une compréhension [2post] complète, puisqu’il s’agit en partie de choses qui ne se laissent exprimer absolument dans aucune langue humaine, en tant qu’elles dépassent l’entendement humain. Je ne peux pas même affirmer que pour moi tout soit là d’une inébranlable certitude ; bien des choses demeurent encore conjecture et présomption. Homme moi-même après tout, je suis lié aux bornes de la connaissance humaine ; pourtant ceci demeure pour moi, que j’ai approché la vérité d’infiniment plus près que ceux – quels qu’ils soient – qui n’ont pas reçu en partage les révélations divines.

Pour me rendre quelque peu intelligible, j’aurai beaucoup à m’exprimer par images et par comparaisons, qui peut-être ne toucheront au vrai que de façon approchée ; car la comparaison avec des faits connus de l’expérience humaine est la seule voie par laquelle l’homme puisse accéder en quelque mesure aux choses surnaturelles, choses qui, dans leur essence la plus intime, demeurent toujours inaccessibles. Car là où la compréhension intellectuelle est dépassée, commence justement le domaine de la foi ; l’homme doit s’habituer à ce qu’il y ait des choses qui soient, en vérité, bien qu’il ne puisse pas les comprendre.

Ainsi en va-t-il de l’éternité, concept hors de portée pour l’être humain. L’homme ne peut pas se représenter en vérité qu’il faut qu’il y ait quelque chose qui n’ait ni fin ni commencement, qu’il y ait une cause qui ne puisse à son tour être ramenée à une cause antécédente. Pourtant l’éternité appartient – comme je crois devoir l’admettre, et avec moi tous les gens animés par la religion – aux attributs de Dieu. L’homme est sans cesse porté à demander ; « Si Dieu a créé le monde, d’où Dieu lui-même tire-t-il son origine ? » La question demeurera éternellement sans réponse. Il en va de même du concept de création divine. Jamais l’homme n’arrivera à se figurer la matière [3] nouvelle autrement que produite par l’action de forces transformatrices à partir de matériaux déjà existants, et pourtant je pense – comme j’espère pouvoir l’illustrer dans la suite par des exemples singuliers – que la Création divine est création d’existence à partir de rien.

De même, les dogmes de notre religion positive contiennent nombre de points qui échappent à une complète intelligence. Quand l’Église chrétienne enseigne que Jésus-Christ était le fils de Dieu, cela ne pourra jamais être compris que dans un sens très mystérieux, qui ne se laisse recouvrir que de façon approximative par la signification des mots humains, car personne ne pourra affirmer que Dieu ait eu avec la femme du sein de laquelle Jésus-Christ est né une relation en tant qu’être pourvu d’un appareil génital humain. Il en va de même de la doctrine de la Trinité, de la résurrection de la chair et des autres dogmes chrétiens. Ce disant, je n’entends nullement reconnaître pour vrais dans l’acception de notre théologie orthodoxe tous les dogmes chrétiens. Au contraire, j’ai de bonnes raisons d’admettre que certains d’entre eux sont certainement faux, ou vrais seulement dans des limites assez étroites. Cela vaut, par exemple, pour la résurrection de la chair, qui ne me paraît pouvoir prétendre à quelque vérité relative et limitée dans le temps (elle ne doit pas représenter le but final du processus) que sous la forme qu’elle prend de la transmigration des âmes ; et cela vaut encore de la damnation éternelle, qui est le châtiment infligé à certains humains.

La façon dont on se figure la damnation éternelle – qui demeurera toujours, pour le sentiment des hommes, quelque chose d’effrayant, nonobstant l’exposé apologétique, fondé sur des sophismes, de M. Luthardt, qui cherche à la rendre acceptable – ne correspond pas à la vérité ; et de même assurément, le concept (humain) de châtiment – considéré comme moyen de puissance destiné à atteindre certains buts à l’intérieur même de la société humaine – doit être rejeté, du moins pour l’essentiel, de nos représentations concernant l’au-delà.

[4] C’est seulement plus loin que je développerai tout cela avec quelque précision1.

Avant d’exposer comment la suite de ma maladie m’a fait entrer dans des relations particulières avec Dieu, contraires absolument, je m’empresse de l’ajouter, à l’ordre de l’univers, je dois tout d’abord avancer quelques remarques – momentanément proposées comme des axiomes, c’est-à-dire des assertions ne nécessitant pas de preuve – sur la nature de Dieu et de l’âme humaine : dont la justification, si tant est qu’elle soit possible, sera tentée seulement ultérieurement.