III. Les sentiments positifs dans la relation entre le schizophrène et sa mère

1958

Mon expérience de la psychothérapie des schizophrènes chroniques m’a convaincu que, dans la relation du patient avec sa mère, les sentiments de base – ceux qui, plus que tous les autres, déterminent aussi bien la structure de la relation que le développement de la maladie – sont positifs : affection, adoration, compassion, sollicitude, tendre dévouement et loyauté. Dans cette relation – que de nombreux chercheurs tiennent pour centrale dans l’étiologie de la plupart des cas de schizophrénie –, ce ne sont pas, comme on le dit souvent, la haine réciproque, le rejet l’un de l’autre, ni la dépendance égoïste qui sont fondamentaux, mais au contraire l’amour sincère l’un pour l’autre – un amour, certes, largement maintenu dans l’inconscient par de puissants mécanismes de déni, et dont l’expression est fortement pervertie, mais un amour tout de même. Je me suis aperçu qu’il était capital que le patient prenne conscience de l’existence de cet amour entre sa mère et lui pour qu’il puisse acquérir une saine estime de soi et parvenir à la complète résolution de sa maladie schizophrénique.

Une communication personnelle que m’a faite, il y a environ quatre ans, Ernest E. Hadley est en partie à l’origine de cette conception (à laquelle je fais d’ailleurs également allusion dans le chapitre suivant concernant un autre aspect de la schizophrénie). Il m’a aidé à comprendre que la possibilité d’une relation d’amour entre une mère et un enfant n’est, dans aucun cas, totalement exclue, et qu’il faut absolument, pour l’estime de soi de n’importe quel patient, qu’il établisse un contact avec cette aire de sentiment entre lui et sa mère.

Les idées avancées ici sont, en outre, l’aboutissement de huit ans de travail consacré essentiellement à la psychothérapie intensive de patients schizophrènes de Chestnut Lodge ; d’entretiens avec les parents de schizophrènes – entretiens conduits de façon espacée pendant ces huit ans, et relativement nombreux l’année où je fus au service des admissions de Chestnut Lodge ; d’observations faites sur le travail des nombreux collègues avec lesquels j’ai travaillé pendant tout ce temps ; et, last but not least, de l’expérience que m’a donnée ma propre vie familiale avec ma femme et nos trois enfants – ces derniers étant relativement normaux, je crois.

La littérature sur le sujet

Il existe sur le sujet une littérature abondante, les auteurs s’accordant généralement pour dire que la haine constitue la base de la relation en question – point de vue dont je m’écarterai nettement ici.

Un article de Suzanne Reichard et Cari Tillman80 recense la littérature sur ce sujet et d’autres thèmes voisins ; il comporte le résumé d’une trentaine d’écrits antérieurs. Tout l’accent est mis ici – dans ce que les auteurs rapportent de leur propre travail comme dans ce que rapportent les auteurs qu’ils résument – sur l’hostilité parentale et il n’est pas fait la moindre mention d’un amour véritable du parent envers l’enfant. S. Reichard et C. Tillman font, en particulier, valoir leur concept de « mère schizophrénogène » qui, secrètement, rejette l’enfant tout en se nourrissant de lui de façon parasitaire par le maintien d’une relation symbiotique avec lui, destinée uniquement à satisfaire ses besoins égoïstes.

Selon Ruth et Theodore Lidz81, l’enfant est fondamentalement motivé par un souci (égoïste) de sa propre sécurité face à une mère qui le parasite et qui tend avant tout à exprimer sa malveillance à son égard. Lewis B. Hill82 pense également que la relation mère-enfant est motivée, chez chacun des deux participants, par un souci foncièrement égoïste de sa propre sécurité. Pour Davide Limentani83, la relation symbiotique mère-enfant repose essentiellement sur l’hostilité et la crainte ; nulle part il n’est dit qu’il y a de l’amour dans une telle relation.

Gregory Bateson et ses collaborateurs84 introduisent l’idée que la relation de « double entrave » (double bind) – dans laquelle l’enfant se trouve pris au piège d’injonctions irrémédiablement contradictoires de la part de la mère – est d’une importance particulière dans l’étiologie de la schizophrénie. S’ils décrivent avec talent les affects négatifs à l’œuvre dans la relation mère-enfant, les auteurs ne font, selon, moi, absolument pas justice aux affects positifs. Pour ma part, je dirais que l’enfant est coincé dans ce genre de relation d’abord et avant tout par sa propre ambivalence – ambivalence comprenant de puissants éléments de sollicitude, de dévouement et de loyauté sincères pour la mère tragiquement piégée et qui est, en réalité, tout autant que son enfant, victime de la « double entrave ». En outre, si Bateson et ses collaborateurs montrent remarquablement bien la complexité des manœuvres auxquelles se livrent le patient et sa mère pour, chacun, s’assurer l’avantage, ils ne paraissent pas voir qu’il peut y avoir dans ces manœuvres une part de plaisir intense, pour l’un et l’autre, à jouer à ce « jeu » complexe, toujours fascinant – c’est en tout cas ce que j’ai souvent constaté chez mes patients quand la thérapie est déjà bien avancée. Pour les auteurs, il s’agirait simplement là d’une relation angoissée, conflictuelle, désespérée.

Deux articles, écrits par un groupe de recherche de la Mayo Clinic dirigé par Adelaide M. Johnson85, rendent compte, et tirent les conclusions théoriques, de l’étude intensive de vingt-sept schizophrènes aigus qui avaient été suivis en même temps que leurs parents en psychothérapie parallèle. Il ressort de cette recherche, rassemblant les travaux d’un nombre considérable de chercheurs et réunissant une collection complète de données pour une période de temps qui n’est pas spécifiée, qu’elle n’a rien découvert qui permette de croire que l’affection soit un élément significatif de la relation de l’enfant avec ses parents. Ce que, de toute évidence, les auteurs ont perçu chez le parent, c’est tout simplement une haine totale, bien plutôt qu’une ambivalence ; d’après eux, ce ne sont pas des affects puissants (clivant le moi) d’amour et de haine présents dans l’enfant et nés d’une relation ambivalente avec le parent qui ont rendu l’enfant désemparé et impuissant, mais quelque chose d’extérieur à lui : un parent qui le hait et le menace terriblement.

Bien que, le plus souvent, les auteurs mettent l’accent sur les aspects négatifs de la relation mère-enfant, on tombe parfois sur un article qui accorde plus d’attention aux facteurs positifs qu’implique cette relation. C’est ainsi que Margaret S. Mahler86, par exemple, écrit qu’une relation symbiotique mère-nourrisson est nécessaire à la bonne santé du petit enfant, et que le plus grave des deux types de psychose infantile, à savoir l’autisme, apparaît chez les enfants qui n’ont jamais partagé une telle symbiose avec leur mère. Cari A. Whitaker et Thomas P. Malone87 admettent implicitement que le désir et le besoin réels d’aider personnellement le parent figuré par le thérapeute font partie de la personnalité du schizophrène. Le livre de J. Abraham et E. Varon88 présente, accompagnée de données cliniques très détaillées, une description fort inhabituelle et intéressante des éléments positifs et négatifs de la relation entre le schizophrène et sa mère. Les auteurs décrivent leur travail, à l’hôpital Sainte-Élisabeth, avec un groupe de sept patientes, schizophrènes graves (parmi elles, quatre hébéphrènes), leurs mères et, comme thérapeute, l’un des auteurs.

L. Murray Bowen mène actuellement au National Institute of Mental Health de Bethesda (Maryland) un projet de recherche qui repose sur la psychothérapie concomitante de schizophrènes et de leurs mères, celles-ci étant logées à l’hôpital avec leurs enfants et continuant d’exercer, dans la mesure où cela est possible dans ce cadre, leurs fonctions habituelles de parents. Lui aussi constate que la relation mère-enfant comporte non seulement des éléments affectifs destructifs, mais aussi des éléments constructifs, comme l’indique le passage suivant, extrait de son rapport préliminaire. Il note89, après avoir décrit les progrès remarquablement rapides d’une patiente :

En résumé, nous avons le sentiment que cette patiente a eu une réaction assez nette, et que les raisons principales en ont été la présence de la mère et le fait que nous ayons assez bien réussi à préserver la relation entre la patiente et sa mère.

Néanmoins, personne, à ma connaissance, n’insiste autant que moi sur l’importance des sentiments positifs dans cette relation mère-enfant – ne voit, comme moi, dans ces sentiments les plus puissants de ses déterminants, et dans l’intense hostilité des deux participants, un déni inconscient de ces sentiments positifs profondément refoulés. Les données essentielles qui sont venues étayer mes concepts théoriques, je les ai trouvées dans les phénomènes transférentiels, souvent non verbaux, rencontrés au cours de la psychothérapie au long cours de schizophrènes. C’est l’évolution du transfert qui révèle – en général, seulement après un très long temps d’une psychothérapie intensive impraticable dans la plupart des institutions –, qui révèle, donc, que derrière ce que l’on a pris longtemps pour le comble de la haine et du rejet à l’égard du thérapeute en tant que figure parentale, il existe de véritables sentiments d’amour, profonds, puissants, à l’égard des parents – y compris à l’égard de la mère, ce qu’on découvre tardivement mais de façon tout à fait claire. On s’aperçoit alors que la maladie schizophrénique représente, au fond, le sacrifice que, par amour, l’enfant fait de son individualité même, pour le bien de la mère, de cette mère qui est aimée sincèrement, de façon altruiste et avec l’adoration fervente que seul un petit enfant, ordinairement, est capable d’offrir.

Mon point de vue sur ce sujet

L’exposé qui va suivre apparaîtra inévitablement comme une hypersimplification de la relation entre le schizophrène et sa mère, et cela pour deux raisons. Tout d’abord, j’essaie de généraliser, et les généralisations ne peuvent jamais rendre compte des différences individuelles infinies qui existent entre telle et telle relation patient-parent. En second lieu, mon étude est axée sur l’élément amour de cette relation qui en compte un certain nombre d’autres, importants. Mais je dois ici souligner que cet élément d’amour est, selon moi, le plus déterminant de tous. Ce qui, en effet, décrit le mieux toute la relation entre le patient et sa mère, ce ne sont pas les efforts de l’un et de l’autre pour écarter l’angoisse, ni le conflit chez l’un et l’autre entre les besoins de dépendance et les tentatives d’individualisation, mais bien plutôt l’effort des deux participants pour s’exprimer mutuellement leur amour. Tout mon système conceptuel repose sur la conviction que ce qui motive le plus puissamment les hommes – y compris les schizophrènes et leurs mères –, ce n’est pas quelque chose de négatif comme l’effort pour éviter l’angoisse, mais c’est l’effort pour s’exprimer de façon aimante et constructive.

Je décrirai d’abord comment je conçois la psychodynamique de la mère relativement à l’expression de l’amour ; j’espère ainsi montrer le type d’aptitude à la relation interpersonnelle que le nourrisson trouve chez sa mère. J’évoquerai ensuite les besoins de relation d’amour que le nouveau-né normal introduit dans la relation avec la mère. Puis je parlerai de la relation qui en résulte entre la mère et le petit enfant, et pour finir, j’examinerai les conséquences de cette expérience précoce du patient dans la relation patient-thérapeute.

La psychodynamique de la mère

La première chose à remarquer, c’est que la mère a évidemment peur de ses propres sentiments d’amour, elle les considère comme la composante d’elle-même la plus destructrice, qu’il faut vigoureusement refouler. Cette peur, semble-t-il, a d’abord eu pour origine la découverte que l’expression de son amour provoquait chez sa propre mère une angoisse et un retrait psychologique. Bien souvent, elle a fait ensuite la tragique expérience de la mort d’un être cher, ou de sa disparition définitive de la scène, expérience qui a confirmé l’enfant dans la crainte que son amour n’ait un effet destructeur sur les autres.

Ses sentiments d’amour se sont, par conséquent, trouvés soumis à un refoulement de plus en plus fort, et cela à un âge précoce où ils se présentaient sous une forme encore relativement primitive, où ils se distinguaient encore mal – vu l’immaturité de son moi – d’autres affects, virtuellement tout différents, tels que sentiments meurtriers, sentiments de dépendance, etc., lesquels, en même temps que les sentiments d’amour, ont été largement refoulés, formant ainsi un complexe mal différencié de ce qu’on pourrait appeler les passions les plus profondes de l’enfant. Étant fortement coupé du moi conscient, ce complexe de sentiments refoulés n’a pas pu mûrir90 et continuer de se différencier en sentiments qualitativement bien distincts, à la différence des éléments qui composent la personnalité et qui sont plus pleinement conscients. Ainsi, lorsque, par hasard, l’amour de la mère réussit à se frayer un passage au travers du refoulement et à émerger à la conscience, il surgit sous une forme effrayante (souvent sous forme d’incorporation orale, telle qu’on la trouve « agie » dans le comportement maternel « étouffant » de ces mères), forme associée, de plus, à une rage de frustration et à diverses autres émotions primitives dont les sentiments d’amour ne se sont jamais nettement différenciés.

Dans un entretien qui dura deux heures et qui fut exceptionnellement éclairant pour moi, la mère d’un jeune homme schizophrène m’a révélé en des termes poignants l’angoisse que lui causaient ses sentiments d’amour maternel. Elle avait manifestement éprouvé cette angoisse avec ses deux autres enfants également (un peu plus âgés que le fils malade) qui se portaient bien et ne souffraient apparemment d’aucun symptôme de schizophrénie. Parlant de ses enfants quand ils étaient encore nourrissons, elle me dit qu’elle avait désiré intensément les tenir dans ses bras ; mais, comme elle savait qu’elle-même avait été nerveuse pendant son enfance et son adolescence, elle avait eu peur de les rendre nerveux à leur tour : « J’avais tellement de plaisir à les tenir que je me demandais s’il n’y avait pas quelque chose qui clochait chez moi. Vous savez – lorsqu’on a la tête du bébé sur son épaule et qu’on le serre doucement dans ses bras. » On sentait, en l’entendant, qu’elle brûlait d’envie d’exprimer son amour. Puis elle dit, d’un ton incertain et pathétique : « Pendant des années, je me suis demandé, à propos de ce sentiment, si c’était normal. » Ces dernières années, me dit-elle, elle avait été contente de s’apercevoir qu’elle éprouvait la même chose avec ses petits-enfants quand elle les tenait dans ses bras ; cela s’était passé quelques années après qu’eut cessé pour elle la possibilité d’avoir des enfants, et cela l’avait rassurée car, dit-elle, « je sentais que c’était moi, et que ce n’était pas à cause de mes glandes, comme une mère chaton91 ». On avait l’impression qu’à ses yeux ses sentiments maternels n’étaient pas humains et qu’ils risquaient, par conséquent, d’avoir un effet déshumanisant sur ses enfants.

Grâce à une autre mère, j’ai compris que les sentiments d’amour pouvaient être perçus comme dangereux pour l’enfant dans la mesure où ils sont capricieux ; puisque la mère elle-même n’est pas sûre de pouvoir éprouver ces sentiments, elle ne peut pas être sûre de pouvoir les lui communiquer ; l’amour qu’elle exprime à l’enfant est donc passager et l’enfant passe par cette mauvaise expérience où il se sent aimé un moment, pour être brusquement, sans qu’il s’y attende, haï ou rejeté par la mère qui, un instant plus tôt, était chaleureuse et aimante. La femme dont il est question maintenant était mère de deux enfants ; elle avait, à leur égard, l’attitude classique de la « mère schizophrénogène », une possessivité étouffant l’individualité. Elle-même était une schizophrène paranoïde, en psychothérapie avec moi depuis un an et demi, période pendant laquelle ses sentiments transférentiels de haine profonde avaient été en grande partie résolus ; depuis quelque temps, elle pénétrait dans l’aire des sentiments de tendresse à mon égard, me considérant le plus souvent, dans le transfert, comme un fils aimé et aimant. En même temps, elle commença à me mettre en garde, m’assurant sans cesse que des tragédies m’attendaient si je me permettais de l’aimer et de devenir dépendant d’elle, car, me dit-elle, « je ne sais jamais à l’avance où je serai ».

Elle continuait, dans son système délirant, d’avoir la conviction qu’on l’assommait et que, pendant qu’elle était inconsciente, on la déplaçait sur le sol ; un double d’elle-même prenait sa place à l’endroit où elle s’était trouvée juste avant ; ce double – pendant des années, elle crut qu’il y en avait plusieurs – faisait et disait des choses que d’autres personnes lui attribuaient mais qu’elle était convaincue de n’avoir pas faites. C’était une des défenses schizophréniques qu’elle utilisait pour ne pas prendre conscience de sa tendresse, de sa haine et d’autres sentiments inacceptables à ses yeux. Elle avait cette idée délirante depuis son mariage.

Au cours d’une séance qui eut lieu pendant cette même phase de la thérapie, l’angoisse que lui causaient des sentiments de tendresse apparut non seulement dans son transfert sur moi, mais aussi, ce jour-là, dans les souvenirs qu’elle évoqua de ses expériences passées avec ses enfants. À propos de son sentiment maternel, elle me dit qu’il avait été « contrarié » pendant toutes les années où elle s’était occupée de ses enfants, car elle avait eu l’impression qu’il lui avait fallu à tout prix s’en tenir simplement à « faire les gestes maternels » sans permettre à son amour maternel profond et sincère de s’exprimer. Je lui demandai si, pour une raison ou une autre, elle avait pensé qu’elle devait absolument protéger ses enfants de son sentiment maternel. Elle l’admit, disant, de manière touchante, pour se défendre : « Que vouliez-vous que je fasse – que je leur dise quand je les mettais au lit le soir : “Voilà, je ne serai peut-être pas là quand vous vous réveillerez demain matin ; quelqu’un d’autre sera peut-être là à ma place” ? » Elle avait donc fait des efforts, vains bien entendu ; tout indiquait que son amour maternel s’était perdu d’innombrables fois dans ces défenses – destinées à éviter à ses enfants d’avoir une relation d’amour avec elle, relation qui serait mise en pièces, sans que ni la mère ni l’enfant puisse s’y attendre, par l’apparition chez la mère de la haine et du rejet, préalablement dissociés. Dans la séance en question, elle exprima un chagrin déchirant, une angoisse intense, longtemps niés, d’être séparée depuis plusieurs années de ses deux enfants.

J’ai jusqu’ici évoqué la peur qu’a la mère de ses propres sentiments d’amour. Le second facteur qu’il faut mentionner est le peu d’estime qu’elle a pour elle-même. Ce sentiment provient, évidemment, de sources qui varient selon les mères ; mais on retrouve, me semble-t-il, au moins deux causes chez toutes ces mères : a) très tôt, elles se sont senties inacceptées, non aimées par leur propre mère ; et b) elles ont, par conséquent, refoulé leurs propres sentiments d’amour. Ces deux circonstances font que, dans leur vie adulte, elles se considèrent comme indignes d’être aimées et pensent qu’elles n’ont pas d’amour vrai à offrir aux autres, y compris à leurs enfants.

Le peu d’estime que cette mère a pour elle-même finit par avoir, comme je le montrerai plus loin, des effets traumatiques sur sa relation avec son enfant, et cela sur au moins deux plans. Cela l’empêchera d’être réceptive à la tendre sollicitude et à l’aide de l’enfant, ce qui ôte à celui-ci la possibilité de développer le sentiment de sa valeur personnelle face à l’être le plus important de sa vie ; il sentira sans doute qu’il n’a aucune valeur aux yeux de sa mère et qu’elle n’a pas besoin de lui. Ce peu d’estime qu’elle a pour elle-même empêche aussi l’enfant de l’idolâtrer – et, par conséquent, d’instaurer et de maintenir le type de relation qu’il faut au jeune enfant pour pouvoir se créer des identifications constructives avec elle. Le jeune enfant – disons de deux à huit ans – a besoin d’adorer ses parents, d’en faire ses idoles pour la bonne édification de son propre moi. Mais la mère profondément convaincue qu’elle ne vaut rien ne peut supporter l’adoration de son enfant.

Le troisième facteur, à la différence des deux premiers, s’adresse à l’un des enfants préschizophrènes en particulier. C’est un facteur qui met ces mères un peu à part des autres êtres humains, chez lesquels on peut, me semble-t-il, presque toujours déceler au moins certains signes d’angoisse face à leurs propres sentiments d’amour et constater une certaine altération de l’estime de soi. Et ce facteur, par l’effet qu’il a sur la personnalité de l’enfant qui a été « choisi » pour la relation schizophrénogène, arrive à mettre celui-ci à part de ses frères et sœurs.

Il me semble qu’on perçoit ce facteur lorsqu’on constate que, dans toutes ces relations mère-enfant, la vision de l’enfant comme étant un individu réellement nouveau est obscurcie, de façon presque ininterrompue, par une singulière combinaison de perceptions inconscientes que la mère a de cet enfant particulier. D’une part, elle voit en lui l’incarnation de toute une série d’idées refoulées qu’elle a sur elle-même : à ses yeux, il représente son soi solitaire, isolé, ou son soi terriblement stupide, ou son soi terriblement hostile – qu’il faut rejeter –, ou encore son soi sensuel effroyablement bestial, et ainsi de suite. D’autre part, chose étonnante, elle prend ce même enfant pour une figure maternelle omnipotente de qui elle (la mère réelle) cherche sans cesse, en s’humiliant elle-même, à se faire accepter, tout en désespérant de jamais y parvenir92.

Plus je pense à cette bizarre combinaison d’attitudes dont témoignent clairement de telles mères à l’égard de leur enfant préschizophrène ou schizophrène, plus il m’apparaît que la mère a reconstitué, avec son jeune enfant, une relation symbiotique comme celle qu’elle a eue elle-même, étant enfant, avec sa propre mère. Je suppose, en effet, que la relation symbiotique bien connue qui existe maintenant entre la mère et l’enfant est favorisée par le fait que la mère transfère sur cet enfant des sentiments et des attitudes qui étaient présents, au départ, dans la relation symbiotique existant entre elle-même, quand elle était enfant, et sa propre mère. À quelle phase de la vie du patient la mère fait peser sur lui ces sentiments transférentiels, je l’ignore ; il me semble que cela dépend considérablement des cas ; chez certains enfants, cela se passe dans les tout premiers mois, chez d’autres, un peu plus tard dans la petite enfance, chez d’autres encore, à la naissance, et selon moi, chez pas mal d’entre eux, avant la naissance.

Il n’est pas impossible, cependant, que la mère transfère sur l’enfant des sentiments provenant d’autres relations de sa prime enfance que celle qu’elle a eue avec sa mère. J’ai eu une malade qui présentait une psychonévrose mixte et que je suivis pendant une période de quatre mois dans une psychothérapie en « intérim ». Elle était mère d’un petit schizophrène de six ans. Quand elle parlait de lui, on voyait très facilement que ses perceptions de lui coïncidaient soit avec des aspects de sa propre personnalité dont elle n’était pas consciente et qu’elle projetait manifestement sur lui ; soit avec ses propres perceptions de figures diverses de son enfance, notamment sa mère, son père et deux frère et sœur. Poursuivant le travail avec elle, séance après séance, j’ai essayé de discerner ce qu’il y avait de si mauvais pour l’enfant dans la relation avec sa mère qui, à certains égards (je ne donnerai pas de détails ici), me parut très ouverte à ses propres sentiments. Peu à peu, j’acquis la certitude que c’était ce facteur dont je viens de parler : bien que la mère manifestât une extrême richesse de réponse affective dans la situation, il me parut que le garçon avait peu de raisons, voire aucune, de sentir qu’elle réagissait à lui comme à un individu à part entière ; elle semblait toujours réagir soit à une part projetée d’elle-même, soit à quelque figure de sa propre enfance.

Proposant une autre hypothèse, j’ajouterai qu’il me semble intéressant de considérer le transfert de la mère, ici, comme une défense inconsciente pour éviter d’avoir une relation d’amour avec son fils en tant qu’individu à part entière. À mon avis, la mère – et l’enfant aussi, finalement – sent qu’une telle relation reviendrait à une annihilation mutuelle. Par exemple, j’ai eu une patiente dont la relation avec sa mère se caractérisait, extérieurement, par un excès d’effusions qui donnait l’impression d’un pseudo-amour tout à fait mièvre. Tandis que le transfert sur moi en tant que figure maternelle passait de la phase mièvre à une phase de relation plus directe, d’affection plus sincère, je me rendis compte que ce côté mièvre avait été l’une de ses défenses inconscientes – l’une de celles de sa mère aussi – contre l’amour sincère qu’elles éprouvaient l’une pour l’autre. La patiente exprima ainsi, dans le transfert, l’angoisse que lui causait cet amour profond : « Si nous étions vraiment ensemble, nous risquerions de nous tuer l’un l’autre. » Il y avait manifestement des sentiments meurtriers chez elle, chez sa mère et chez moi ; mais diverses circonstances thérapeutiques dissipèrent mes doutes et me convainquirent que l’élément de la relation patiente-mère qui avait été le plus sévèrement refoulé, qui avait engendré le plus d’angoisse chez les deux participantes, ce n’était pas leur rage meurtrière mais leur profonde tendresse l’une pour l’autre. Je donnerai un compte rendu détaillé de mon travail avec cette patiente dans une autre section de ce chapitre.

Les besoins du nourrisson et de l’enfant normaux

Dans presque toute la littérature consacrée à l’étiologie de la maladie schizophrénique – et, de fait, consacrée à la psychogenèse de n’importe quel type de maladie psychiatrique –, l’accent est mis presque exclusivement sur le besoin du nourrisson (et de l’enfant) de recevoir de l’amour, et sur l’incapacité de l’entourage à lui donner l’amour dont il a besoin. On néglige généralement le fait que le nourrisson et l’enfant ont, dès le premier jour, un besoin tout aussi grand d’exprimer leur amour à d’autres. Cette littérature décrit très souvent le nouveau-né, par exemple, comme un être uniquement réceptif, comme si son entourage – sa mère comprise – ne recevait de lui rien qui soit valable.

Je crois, pour ma part, que le nourrisson et l’enfant, normalement, donnent, et ont besoin de donner, au moins autant qu’ils reçoivent. Par exemple, la mère qui allaite et dont les seins gonflés de lait sont douloureux éprouve un besoin d’être soignée (to be nursed) qui n’est pas moins pressant que le besoin de soigner (to nurse) du nourrisson qui a faim. On voit qu’ici, dans cette situation fondamentale, une réceptivité vraie (comme la personnifie l’enfant au sein) apporte en retour quelque chose au donneur : une joie, un soulagement, une expérience enrichissante. Et le petit enfant a bien d’autres façons de récompenser généreusement le parent. Il lui fournit un objet qu’il peut aimer de tout son cœur, avec une simplicité, une relative absence d’ambivalence qu’on retrouve bien difficilement (si on la retrouve jamais) dans les relations plus complexes qui existent entre deux adultes à multiples facettes. Le parent peut – expérience enrichissante pour lui – adorer l’enfant avec la même ferveur, la même joie que celle d’un vrai chrétien devant l’Enfant Jésus ; on peut d’ailleurs considérer l’Enfant Jésus comme le symbole des joies rayonnantes que procure un nouveau-né à ceux qui l’aiment et se réjouissent de son arrivée.

Comme W. R. D. Fairbairn93 et Mélanie Klein94, je suis convaincu que le nourrisson a des relations d’objet dès le tout début de sa vie ; mais je ne suis pas d’accord avec le concept d’instinct de mort inné de Mélanie Klein, tel que le commente Paula Heimann.

… depuis le début de la vie, le nourrisson se trouve sous l’influence des deux instincts fondamentaux de vie et de mort. Leurs dérivés que sont les pulsions autoconservatrices et libidinales d’une part, et les tendances destructrices et cruelles d’autre part, sont actifs dès le début de la vie (Heimann, 1955, p. 35).

L’observation courante de nourrissons et de jeunes enfants, mon travail psychanalytique et psychothérapeutique avec des adultes névrosés et psychotiques m’ont convaincu que l’attitude d’amour constitue la base de la personnalité humaine, que c’est en s’ouvrant totalement à la relation d’amour que le nouveau-né réagit au monde extérieur ; ce n’est que plus tard qu’inévitablement il y réagit par un mélange de cruauté et de destructivité – strate qui s’est déposée au-dessus de la strate profonde que forme l’attitude d’amour – par suite d’une expérience interpersonnelle douloureuse et génératrice d’angoisse.

Freud lui-même notait en 1907 :

… l’enfant est capable, bien avant la puberté, de presque toutes les manifestations psychiques de l’amour – la tendresse, par exemple, la dévotion… Excepté la capacité de reproduction, la capacité d’aimer de l’enfant est entièrement développée longtemps avant la puberté… (1907, p. 134).

Mais cette remarque de Freud est surtout destinée à montrer que l’enfant n’était pas aussi étranger aux questions sexuelles que le pensaient les psychiatres de l’époque. Il ne nous décrit pas le nourrisson et l’enfant comme ayant un besoin de donner de l’amour ; presque toujours, il le décrit ainsi : enveloppé dans un narcissisme primaire totalement préoccupé de lui-même, puis, dans les mois et les années qui suivent, occupé surtout à arracher à son entourage de quoi satisfaire ses besoins égoïstes, et – seulement lorsque la génitalité adulte se développe – capable de participer à tout ce qui peut ressembler à une relation altruiste d’amour. C’est un peu la même idée que Sullivan exprime dans ses écrits95 : pour lui, la capacité de don vrai, d’amour altruiste vrai n’apparaît pas avant la pré-adolescence ; avant cet âge, pense-t-il, l’enfant n’est pas capable d’autre chose que de coopération, de collaboration avec une autre personne :

Vers l’âge de huit ans et demi, neuf ans et demi jusqu’à douze ans, il se produit, dans notre culture, ce que j’ai appelé le miracle tranquille de la pré-adolescence… Je dis « miracle » de la préadolescence parce qu’à ce moment-là, pour la première fois depuis la naissance, on pourrait même dire depuis la conception, il s’effectue un passage de ce qu’il est coutume d’appeler l’égocentrisme à un état pleinement social (1947, p. 19).

… Dans sa forme initiale, la capacité d’aimer apparaît comme un signe qu’on a cessé d’être un enfant et qu’on est devenu préadolescent. Cela signifie en gros ceci : à ce moment-là, les satisfactions et la sécurité d’une autre personne déterminée commencent à avoir pour soi autant de signification que sa propre satisfaction et sa propre sécurité (p. 20).

Il me semble que l’attitude d’amour se présente dans son état le plus pur, le plus diffus, dans la personnalité du nouveau-né, et que l’adulte aime dans la mesure exacte où il peut établir un contact avec le nourrisson et l’enfant aimants qu’il porte en lui-même. Que le nourrisson et le jeune enfant expriment leur amour dans un comportement non seulement chaleureusement réceptif, mais aussi activement ouvert à l’autre, c’est là quelque chose dont, je crois, n’importe quel parent attentif et observateur peut témoigner, dès qu’il commence à voir tout ce qu’il reçoit de ses enfants.

La relation entre la mère et le nourrisson (ou l’enfant)

Examinons l’autre aspect du problème, c’est-à-dire l’amour que l’enfant reçoit de la mère. Ce qui est traumatisant, ce n’est pas un manque total d’amour de la part de la mère (qui serait plus facile à supporter). Au contraire, elle lui exprime de l’amour, un amour qui se fait jour au travers de son constant refoulement sous une forme qui, selon moi, est par moments celle de l’amour entier que le jeune enfant cherche à exprimer aux autres. Mais cet amour, particulièrement intense, est capricieusement exprimé, comme je l’ai dit – cédant brusquement la place, et sans que l’enfant s’y attende, au rejet. Je suppose que ce que l’enfant ressent dans ces cas-là est très comparable à ce que j’ai moi-même maintes fois ressenti avec les schizophrènes qui sont à demi guéris. Capables désormais d’émerger de temps en temps de l’ancien isolement affectif où ils se sont trouvés presque constamment, ils vous manifestent par moments une chaleur rayonnante, remplacée de façon imprévisible par un retrait complet qui vous laisse la pénible impression qu’il y a en eux un être chaleureux mais que vous êtes complètement impuissant à établir un contact avec cet être. D’après mon expérience, cette phase de la thérapie est, pour le thérapeute, plus dure à supporter que la phase précédente, où le patient profondément régressé a au moins l’avantage d’avoir un comportement beaucoup plus logique et prévisible. Si on vous laisse toujours seul, vous pouvez vous débrouiller ; tandis qu’être pris, inopinément, dans une relation intense et chaleureuse, puis, tout aussi inopinément, se retrouver complètement seul sur le plan psychologique, représente une violence profonde faite à votre intégration personnelle.

Et dans certains cas, l’on se prend à réagir à ce genre de patients simultanément à deux niveaux n’ayant aucun rapport entre eux – ce qui constitue, incontestablement, une expérience de clivage du moi. Je parlerai de ce type de relation dans le chapitre IV. Il y a seulement huit jours, par exemple, une schizophrène simultanément a) m’attaquait méchamment en me lançant, comme le procureur le plus acharné, des accusations cinglantes et furieuses ; et b) manifestait la confusion et l’attitude craintive d’un tout petit enfant. De nombreux éléments, apportés par les développements transférentiels dans la thérapie proprement dite ainsi que par le matériel historique fourni par les trois frères et sœur de la patiente, indiquaient que la mère, profondément schizoïde – comme le montraient les entretiens que le personnel avait eus avec elle –, avait eu avec l’enfant un double comportement identique à celui que la patiente avait avec moi.

Une autre schizophrène a attiré mon attention sur un second aspect traumatisant de l’amour lorsqu’il est capricieusement exprimé par la mère ; quand l’attitude aimante de la mère est remplacée par le retrait affectif, l’enfant se trouve alors rempli d’amour, sans avoir l’objet sur quoi l’épancher. On pourrait le comparer à une mère qui allaite et qui n’a pas, pour la soulager, le nourrisson en qui épancher le lait de ses seins gonflés. Lorsque nous eûmes résolu une bonne part de ses symptômes paranoïdes, la patiente en question devint rapidement chaleureuse et amicale, et elle eut beaucoup de mal à écarter ce changement de sa conscience ; après avoir énuméré un certain nombre de personnes de son entourage à l’hôpital – personnes à qui elle exprimait une tendresse qu’elle ne pouvait pas encore se reconnaître –, elle s’écria que « ce ne serait pas la peine » d’avoir de l’affection puisqu’il « n’y aurait personne sur qui la porter ». L’angoisse avec laquelle elle dit cela me fit comprendre qu’il existe chez les êtres humains un type d’angoisse que je n’avais pas encore soupçonné : l’angoisse de se sentir rempli d’amour sans avoir personne à qui l’exprimer. Je me suis rendu compte, après coup, que cela décrivait exactement le sentiment insupportable que j’éprouvais par moments avec cette femme et avec d’autres schizophrènes parvenus au même stade de leur psychothérapie : le sentiment qu’ils s’étaient brusquement éloignés psychologiquement de moi, alors qu’un instant plus tôt ils avaient été chaleureux et affectueux dans leur relation avec moi.

Quant aux forces qui maintiennent l’enfant dans la relation symbiotique avec la mère, j’y ai déjà fait allusion en présentant la littérature sur la question. En gros, l’enfant ne peut dépasser cette relation – qui n’est normale que dans la toute première et la première enfance – avant d’avoir aimé consciemment une autre personne et de l’avoir vue capable de reconnaître, d’accepter consciemment son amour. Autrement dit, ce n’est pas simplement une question de ne pas recevoir suffisamment d’amour de l’autre personne (sa mère).

Ce qui se passe dans une relation mère-enfant comme celle-ci, c’est que l’amour normal de l’enfant pour la mère se trouve accentué et, en même temps, bloqué et détourné de sa direction pour emprunter des canaux complexes. En effet, l’enfant d’une mère normale éprouve souvent, je crois, le désir d’apporter une aide et d’exprimer de la sollicitude à sa mère, surtout lorsque celle-ci est anxieuse, fatiguée, triste ou simplement lorsqu’elle montre que la participation secourable de son enfant à son travail et à sa vie lui fait plaisir. En revanche, l’enfant préschizophrène décèle chez sa mère – quelle que puisse être son incapacité à le formuler ainsi – un être tragiquement inintégré et incomplet. À sa mère, tragiquement prise au piège de ses propres difficultés de personnalité, il réagit avec une compassion, une fidélité, une sollicitude et un dévouement qui dépassent ce qu’éprouverait un enfant à l’égard d’une mère relativement normale.

Ce sont ces sentiments, bloqués la plupart du temps dans leur expression directe, et le fait que la mère nie largement leur importance qui font principalement que l’enfant reste enfermé dans la relation symbiotique avec la mère, entraînant des conséquences désastreuses pour lui. Ce n’est pas qu’au départ la mère l’enferme là avec des injonctions haineuses du type « double entrave » ; c’est plutôt qu’il ne peut supporter de dépasser la relation et d’y laisser sa mère, tragiquement démunie – tout comme le thérapeute trouve affreusement difficile d’abandonner en cours de route l’effort thérapeutique entrepris avec un grand malade schizophrène. C’est là un phénomène très courant chez les schizophrènes – aussi bien vis-à-vis de leur thérapeute que de leurs compagnons malades : ils réagissent à ceux-ci comme à des mères terriblement malades. Il faut du temps au patient pour accepter d’aller mieux quand les autres patients du service restent malades ; il a l’impression qu’il doit les guérir avant de pouvoir accepter la santé et, quand approche la fin de son traitement, il trouve insupportable de partir guéri en laissant son thérapeute (lequel est pour lui, à ce moment-là, une figure transférentielle de mère) pris au piège – c’est du moins ainsi que le perçoit le patient – d’une schizophrénie incurable. L. B. Hill96 a décrit ce phénomène, mais sans évoquer, comme je le fais, son étiologie transférentielle.

D’après Mélanie Klein, ces sentiments d’amour filiaux (la sollicitude à l’égard de la mère et les efforts pour la soulager de ses difficultés de personnalité) seraient secondaires par rapport aux sentiments destructeurs vis-à-vis de la mère. Pour ma part, je les considère comme la preuve que l’amour est la base de la relation, Mélanie Klein considérant, elle, que la « réparation » est la base de cette relation :

… la principale situation d’angoisse pour la femme : la mère est ressentie comme le persécuteur primitif qui, en tant qu’objet externe et internalisé, attaque le corps de l’enfant et en retire ses enfants imaginaires. Ces angoisses ont pour origine les attaques fantasmées de la fille contre le corps de la mère, attaques visant à lui dérober ses contenus – les fèces, le pénis du père, les enfants – et engendrant une crainte de représailles par les mêmes attaques. J’ai constaté que ces angoisses persécutrices étaient combinées ou alternaient avec de profonds sentiments de dépression et de culpabilité, et cette observation m’a conduite à la découverte du rôle vital que joue dans la vie psychique la tendance à la réparation… celle-ci inclut les divers processus par lesquels le moi sent qu’il supprime le mal fait fantasmatiquement, elle restaure, préserve et redonne vie aux objets. L’importance de cette tendance, liée comme elle l’est à la culpabilité, tient également à la contribution majeure qu’elle apporte à toutes les sublimations et, par là, à la santé psychique (Klein, 1955, p. 15).

Il me semble que la tragédie de l’enfant avec sa mère se cristallise – laissant la personnalité de celui-ci mûre pour la schizophrénie – dans cette phase de l’enfance où, normalement, un enfant a une « passion » pour ses deux parents. Les limites d’âge de cette phase de développement chez l’enfant normal, je ne les connais pas. Je crois que cela commence vers un an et demis à deux ans – lorsque chacun des deux parents a émergé, dans la conscience de l’enfant, comme une personnalité distincte – et que cela se termine entre six et huit ans – quand l’enfant a réussi à instaurer de vraies relations avec des adultes extérieurs au foyer. Au cours de cette phase, les deux parents sont d’une importance capitale pour la construction de son moi, l’enfant s’identifiant à eux, aux traits de leurs personnalités qu’il admire pour que s’accomplisse ce processus d’identification – tout à fait différent de l’identification inconsciente, névrotique, aux traits déplaisants de l’autre, qui vise, elle, à éloigner l’angoisse de la relation – il faut que l’enfant idolâtre consciemment le parent et que ce dernier fasse bon accueil à l’admiration de l’enfant et à son désir d’être comme lui (ou elle).

Examinons maintenant plus précisément la relation de la mère avec l’enfant, puisque c’est ce qui nous intéresse ici : il est évident que c’est pendant cette phase de « passion » que la relation de l’enfant avec la mère échoue le plus. Depuis quelques années, je suis de plus en plus frappé de constater que l’adulte schizophrène chronique est un individu fixé à un état de profond désillusionnement : c’est quelqu’un qui ne voyait auparavant que ce qui était bien dans le monde ; qui, un jour, a complètement perdu ses illusions et qui, maintenant, ne peut plus voir ce qu’il y a de bien ; c’est quelqu’un qui n’a pas encore réussi à intégrer l’expérience de désillusionnement lui permettant de réaliser que, dans le monde, il y a à la fois du bon et du mauvais. Des données cliniques, qu’il serait trop long de présenter ici, indiquent que le désillusionnement originel s’est produit dans la relation avec la mère, au cours de cette phase de l’enfance dont je parlais plus haut ; et que ce n’est pas par hasard si, ultérieurement, la schizophrénie patente est déclenchée par une « passion » dont l’issue a porté atteinte à l’estime de soi de l’individu97. Une telle expérience réactive l’angoisse, la rage, le sentiment de sa propre nullité, le désespoir et le chagrin vécus dans l’expérience originelle avec la mère.

Dans le désillusionnement infantile, la mère fait défaut à l’enfant – en raison du peu d’estime qu’elle a pour elle-même et de sa peur d’une relation d’amour – juste au moment où il a particulièrement besoin de la considérer comme quelqu’un d’admirable et digne d’être imité. Elle réagit à cette adoration par une accentuation de son angoisse et, probablement, par un relâchement accru de son intégration du moi (déjà précaire). L’objet des efforts identificatoires de l’enfant est donc quelqu’un qui, d’une part, a peu d’estime pour soi-même et, d’autre part, un moi quelque peu fragmenté ; l’enfant s’identifie à cette mère, ce qui donne des résultats désastreux pour le développement de son propre moi. Il est assez naturel que l’enfant sorte de cette phase non pas renforcé, mais profondément affaibli par son introjection d’une figure maternelle dont l’intégration du moi est précaire et pénétrée du sentiment de sa propre nullité.

Il l’introjecte non pas essentiellement par haine et par angoisse, mais par amour et sollicitude véritables pour elle : il s’est aperçu, lors de l’inspection attentive que comporte cette phase de « passion », qu’elle n’était pas un être merveilleusement plus fort que lui mais un être pathétique dans son désarroi, un être qui a désespérément besoin qu’on le soulage du poids de ses propres difficultés. Il l’introjecte avant tout pour essayer de la sauver en se chargeant lui-même de ses difficultés, de son problème. Plusieurs années de travail avec une schizophrène m’ont convaincu qu’elle avait vécu ce processus pendant son enfance ; elle le formula ainsi : « J’ai été écrasée98 à l’âge de huit ans. » Cette phase « passion » de l’enfance est véritablement une expérience écrasante pour la personnalité en développement.

L’une des raisons majeures pour lesquelles, à mon avis, l’on a du mal à voir l’amour vrai qui existe dans la relation du patient schizophrène (ou de l’enfant préschizophrène) avec la mère, c’est que tous deux, craignant de prendre conscience de cet amour réciproque, l’expriment malgré eux et de la manière la moins conventionnelle qui soit – par un comportement dans lequel eux-mêmes et leur entourage ne pourront voir que de l’antagonisme, de l’indifférence, que sais-je encore, à l’égard l’un de l’autre.

Plus je travaille avec les schizophrènes, plus je suis fasciné par leur manière toute personnelle d’exprimer l’amour. Un homme qui me menace sans cesse, et de la façon la moins ambiguë, de me casser la figure, qui me traite des noms les plus injurieux et les plus orduriers, exprime parfois de cette manière son antagonisme à mon égard ; mais – je m’en suis rendu compte progressivement – il exprime parfois ainsi son amour pour moi. Je fus très frappé la première fois que j’entrevis cette vérité (bien que je visse aussitôt que cela se rattachait au fait que le père de l’homme en question avait souvent exprimé ses sentiments passionnés pour sa femme et ses enfants en les battant, au fait aussi que le patient avait maintes fois été déçu quand ses partenaires homosexuels le quittaient après qu’il s’était battu à coups de poing avec eux – c’est-à-dire juste au moment où il commençait à exprimer, à sa manière à lui et sur le modèle familial de son enfance, son amour pour eux).

Dans d’autres cas, j’ai constaté que des patients exprimaient un amour sincère (pour moi, pour d’autres patients, des infirmières ou des parents) en ayant l’air de s’acharner contre l’autre, en l’accablant de paroles méprisantes, en le rudoyant, ou en se servant d’autres modes d’expression tout aussi éloignés des modes conventionnels d’expression de l’amour. Voici un autre exemple : j’ai mis beaucoup de temps à comprendre qu’une patiente, avec laquelle j’avais travaillé depuis des années et qui s’était mise, quand je la croisais dans les couloirs ou pendant presque toutes nos séances, à se comporter comme si je n’existais pas, exprimait ainsi son amour passionné pour moi. Toutes ces formes de comportement ne sont pas, après tout, si éloignées de ce qui se passe dans la vie « normale » ; mais, chez les schizophrènes adultes, ces modes d’interaction, établis à partir des modèles qui se sont constitués au début de la vie familiale, ont un degré d’intensité tel qu’il devient extraordinairement difficile de comprendre qu’ils représentent souvent l’expression déguisée de l’amour.

J’ai une patiente qui m’exprime son affection – une affection qu’elle a encore très peur de reconnaître – en me hurlant des injures pleines de mépris et en me menaçant de brutalités physiques ; j’ai compris depuis longtemps que, de plus en plus souvent, c’est une manière pour elle de m’exprimer ses sentiments de tendresse ; je jouis de ces moments, et cela m’amuse que mes collègues, les infirmières ou les patients voisins s’émerveillent de ma capacité à supporter un si mauvais traitement. Il n’y a pas si longtemps, je me demandais souvent comment le collègue qui se trouvait dans le bureau voisin pouvait tolérer d’être traité aussi « rudement » par un patient, et il m’est arrivé plus d’une fois de lui exprimer ma sympathie. Mais aujourd’hui, je comprends mieux. Cela m’amuse de lire le passage suivant qui, j’en suis convaincu, décrit ce phénomène mais sans que les auteurs le voient clairement. Ceux-ci notent, après avoir montré l’intensité de l’implication affective du thérapeute dans la situation de groupe :

Cette implication était présente chez tous les professionnels qui fréquentaient le groupe, à des degrés divers. Elle était si forte chez certains qu’ils devaient quitter la pièce quand ils sentaient venir la fureur ou une symptomatologie psychosomatique. Après la séance, la plupart demandaient : « Comment pouviez-vous le supporter ? » ou « Pourquoi n’avez-vous rien fait pour empêcher cette mère de faire ça à sa fille ? » (Abrahams et Varon, 1953, p. 177).

En commentant les rapports de Bateson et de ses collaborateurs99, j’ai déjà indiqué qu’il y a, selon moi, dans la relation terriblement ambivalente et complexe entre mère et enfant, un élément de jeu purement satisfaisant que les deux participants nient. Cet élément, j’en ai maintes fois constaté la présence dans la relation transférentielle avec les patients schizophrènes : il s’accompagne d’une certaine qualité de plaisir pur qui dépasse ce qu’on ressent simplement quand on essaie de se tirer d’affaire le mieux possible dans une situation tragique. Cet élément de « jeu auquel on prend plaisir » n’apparaît généralement au grand jour qu’après de nombreux mois de travail thérapeutique ; il se peut même qu’on ne le détecte pas si le thérapeute se sent trop écrasé sous la responsabilité d’aider le patient à résoudre ses difficultés proprement tragiques. Quand le thérapeute vient à comprendre que la tragédie tient précisément en partie au fait que le patient et sa mère ont rarement été libres de jouer ensemble ouvertement et consciemment, il lui devient plus facile d’accepter de voir, derrière le masque complètement tragique, ce plaisir à jouer qui est nié.

J’ai assez souvent remarqué que, dans l’histoire des schizophrènes hommes ou femmes, le père est décrit comme de loin le plus chaleureux, le plus accessible des deux parents, et le patient comme ayant toujours été beaucoup plus attaché au père, tandis que la mère est toujours décrite comme une figure relativement froide, rejetante et lointaine. Cependant, j’ai constaté à maintes reprises que, derrière l’idole ou le compagnon inséparable de l’enfant, se cache un père qui fait un transfert sur l’enfant comme sur une figure maternelle vis-à-vis de laquelle il a des exigences insatiables. Il semble que le père soit, dans ces cas, un individu infantile qui réagit à sa femme et à son enfant comme à des figures maternelles et qui, en s’efforçant d’être à la fois père et mère pour l’enfant, cherche inconsciemment à s’interposer entre la mère et l’enfant de manière à avoir l’un et l’autre pour lui. C’est un phénomène que j’ai pu vérifier dans un très grand nombre de cas, aussi bien dans les développements transférentiels des patients que dans les entretiens avec les parents.

Mon idée ici est que, si la mère et l’enfant permettent au père de s’interposer, c’est à cause de l’angoisse que leur causent leur amour réciproque et leur désir d’être proche l’un de l’autre. La psychothérapie de cet enfant devenu adulte montre que le transfert se passe, en gros, selon la séquence suivante : au début et, généralement, pendant plusieurs mois, le patient réagit au thérapeute principalement comme à une figure paternelle relativement chaleureuse, tandis que le transfert maternel est difficile ou impossible à localiser ; ensuite, il y réagit comme à une figure maternelle hostile, lointaine, effrayante ; puis comme à une figure maternelle désirable pour qui le patient a de la tendresse, mais qui l’irrite en permettant toujours à son espèce de père infantile, « bébé roi », de s’interposer, d’exiger du patient un impossible maternage ; enfin vient la phase où le patient répond au thérapeute comme à une mère avec laquelle il peut partager sans honte une relation tendre, allégée du poids que faisait peser le père en s’interposant de manière dédaigneuse et exigeante. Ce que patient et thérapeute découvrent, en particulier, dans cette évolution transférentielle, c’est que, derrière le plaisir à se promener, nager, jouer au golf, parler pendant des heures, etc., avec le père-copain-idole, se cachait l’impatience du patient qui voulait, en réalité, échapper à ce petit enfant ennuyeux, exigeant, et retourner au jeu beaucoup plus fascinant, beaucoup plus complexe, de la relation avec la mère, un jeu qui n’était pas à la portée de ce père « à côté de la plaque ».

Il peut paraître absurde d’accorder à un type d’évolution transférentielle une valeur générale pour tous les schizophrènes. Je crois néanmoins que, dans ses grandes lignes, la séquence que je viens de décrire est valable dans de nombreux cas.

La relation patient-thérapeute

Il en a été plusieurs fois question dans les pages précédentes, mais j’y reviendrai maintenant plus longuement.

Je viens de décrire comment – d’après mon expérience et les observations que j’ai faites sur le travail de mes collègues – le transfert évolue chez la majorité des patients schizophrènes. Le temps que demande cette évolution, chez les adultes schizophrènes chroniques, peut être long. Il n’est pas rare qu’il m’ait fallu deux ans d’efforts, deux ans pendant lesquels le patient me considérait comme une « mauvaise mère » (odieuse, cruelle, rejetante), avant que l’atmosphère change progressivement et que je me trouve dans la position transférentielle de la « bonne mère » (aimante et aimée).

L’une des raisons majeures, me semble-t-il, de cette longue durée – l’une des raisons pour lesquelles il faut une si longue période de psychothérapie intensive pour aider un schizophrène à se libérer de sa maladie –, c’est que la relation transférentielle « bonne mère » a, fondamentalement, une qualité symbiotique qui est anxiogène pour le patient comme pour le thérapeute, et qui suscite, par conséquent, une forte résistance des deux côtés, une résistance qu’il faut des mois pour résoudre. Cette relation symbiotique suppose, en effet, une intensité d’amour mutuel et de besoin l’un de l’autre que l’on ne retrouve, normalement, que dans la relation entre la mère et son bébé ; l’intensité de cet amour et de ce besoin réciproques a trop angoissé le patient et sa mère pour leur permettre d’en reconnaître l’existence dans la relation ; et elle apporte dans la remise en scène transférentielle cette même charge d’angoisse, assez forte pour être schizophrénogène.

J’écris dans le chapitre IV que la relation symbiotique mère-nourrisson tend inévitablement, et de manière valable, à être revécue dans la relation transférentielle ; que le rôle du thérapeute n’est pas d’éviter l’instauration de cette relation, mais d’avoir le courage de reconnaître qu’elle existe quand elle s’est instaurée, comme c’est le cas dans une psychothérapie réussie. Ce que le thérapeute peut apporter ici de neuf et de thérapeutique dans la vie du patient, c’est quelque chose que la mère, vu son peu d’estime de soi et son angoisse devant une interaction d’amour, n’a pas pu lui apporter : à savoir qu’il se rende compte à quel point il aime et a besoin de l’autre, à quel point aussi l’autre l’aime et a besoin de lui.

Dans cette forme symbiotique de relation, les sentiments du patient et du thérapeute oscillent, et c’est tantôt le patient qui se trouve dans la position de la mère omnipotente, tantôt le thérapeute ; celui-ci doit donc être aussi ouvert que possible à ses propres besoins de dépendance infantiles comme à son sentiment d’être subjectivement omnipotent dans la relation avec ce patient-nourrisson qui a besoin de lui.

Je sais par expérience que cela peut être très angoissant, au début, de s’apercevoir que le patient éprouve, en même temps qu’un besoin infantile de vous, une adoration passionnée pour vous. J’en suis venu à croire qu’il nous faut à tous – à moi-même comme à bien d’autres thérapeutes – plus d’estime de soi pour s’exposer à une admiration aussi intense de la part du patient que pour affronter son mépris. On risque de se sentir indigne de cette admiration, et donc mal à l’aise devant elle.

Même chose avec la sollicitude du patient à l’égard du thérapeute : il n’est pas toujours commode d’accepter, par exemple, que le patient manifeste un désir sincère d’apaiser l’angoisse ou la tristesse qu’il sent chez le thérapeute. Celui-ci se dira peut-être, avec un sentiment d’embarras et de culpabilité : « De quel droit, moi qui suis censé être le thérapeute aidant le patient, j’accepterais une aide de lui ? » Nous avons trop tendance à croire que ce serait là exploiter le patient, ne nous rendant pas compte que l’un des besoins importants du patient – et c’est, je crois, particulièrement vrai des malades les plus atteints – est de découvrir qu’on peut avoir vraiment besoin de lui, que d’autres peuvent le trouver vraiment et personnellement utile.

Une schizophrène très gravement malade, profondément régressée, dont j’avais refusé plusieurs fois les cadeaux – où j’avais surtout vu, à tort, l’expression de son mépris pour moi –, me demanda d’un air tourmenté : « Vous voulez dire que je ne suis pas capable de donner ? » Il faut absolument nous libérer de cette conception fausse qui veut que le patient ait un besoin total de recevoir ; c’est aussi faux que de dire que le nourrisson normal est uniquement un récepteur.

J’ai décrit dans le chapitre I quelques-unes des manifestations courantes d’angoisse qu’éprouvent les thérapeutes face à leurs propres besoins de dépendance infantile – besoins que la psychothérapie de ces patients a fortement tendance à faire apparaître. Comme C. Whitaker et Th. Malone, je crois que l’une des motivations du thérapeute à poursuivre ce travail est qu’il recherche une aide thérapeutique pour lui-même ; inconsciemment il cherche une aide pour cette part de lui-même qui est comme un petit enfant ou un bébé abandonné, effrayé, confus et affamé. Ce n’est pas étonnant qu’il soit attiré par le travail avec des schizophrènes, car ceux-ci ont très fortement tendance à établir un contact avec, et à apporter un soulagement à, l’enfant qui, dans le parent, est ainsi isolé, effrayé, etc. Le travail avec les schizophrènes est donc plus susceptible, à mon avis, que le travail avec les névrosés d’éveiller chez le thérapeute le besoin d’une aide thérapeutique – les « patients-vecteurs » du thérapeute, selon l’expression de Whitaker et Malone –, parce que l’expérience infantile du schizophrène l’a imprégné de plus fortes tendances à « guérir » ses parents. Ce que je veux dire ici, c’est que moins le thérapeute se sentira embarrassé, angoissé et coupable en découvrant ces besoins chez lui-même, dans la relation transférentielle avec le schizophrène, plus il pourra demeurer disponible, réceptif et utile au patient.

Ainsi, dans la relation symbiotique qui se reconstitue naturellement entre le patient et le thérapeute, ce dernier risque de trouver angoissantes l’adoration et la sollicitude du patient à son égard. De même, il risque de réagir avec angoisse à ses propres sentiments – tout aussi naturels dans cette relation transférentielle – pour le patient considéré par lui comme une mère omnipotente adorée. Il est presque inévitable qu’il se sente profondément embarrassé, consterné et angoissé en constatant qu’il est en train de s’enticher – croit-il – du patient, lequel est maintenant pour lui quelqu’un de précieux et d’important ; il n’est pas rare du tout, me semble-t-il, que, dans cette phase du travail, le thérapeute considère parfois le patient comme l’être qui lui est le plus cher au monde. Chose qui peut être particulièrement gênante si le patient est du même sexe que lui, car l’expérience d’une analyse personnelle – même longue – ne lui évite pas complètement la peur, d’origine culturelle, que des sentiments d’affection aussi forts, dans ce contexte, signifient qu’il est homosexuel. Et même si le patient est du sexe opposé, le thérapeute a tendance à établir des comparaisons gênantes entre l’affection qu’il porte au patient et celle qu’il porte à son conjoint ou à ses enfants.

Bref, comme dans la relation symbiotique entre patient et thérapeute, ce dernier se trouve tantôt dans la position d’une mère omnipotente, tantôt dans celle d’un nourrisson adorant sa mère, le thérapeute est susceptible d’éprouver une angoisse devant les sentiments intenses, inhabituels qu’implique la position où il se trouve. Il lui faut beaucoup de courage pour laisser ces sentiments venir à sa conscience. Mais il en est largement récompensé, car désormais il n’y aura plus de phase critique dans la résolution transférentielle de la maladie schizophrénique.

Qu’il soit bien clair que ce que je décris et défends là, ce n’est pas une espèce de « thérapie par l’amour » (où le thérapeute arrive à se convaincre qu’il a, d’emblée, pour le patient une sorte de suprême amour, une sorte d’amour salutaire que seuls les anges et lui sont capables d’avoir) ; je dois, bien au contraire, souligner qu’il faut beaucoup de temps et une « perlaboration » approfondie de l’hostilité réciproque dans la relation thérapeutique avant que ne s’établisse dans le transfert, et que ne soit reconnue par le thérapeute, la relation symbiotique.

Un exemple. Pendant les deux premières années de mon travail avec un malade chronique profond, schizophrène paranoïde, je me suis, en apparence, donné à fond dans mes séances avec lui, m’évertuant consciemment à lui être utile, mais – je le compris vers la fin de cette période – sans que réellement il signifie assez pour moi, personnellement, pour que j’affronte pleinement les sentiments extrêmement intenses qui étaient à la racine de sa maladie.

Cependant, quelques mois plus tard, je m’aperçus que je m’étais profondément attaché à lui au point que ses menaces furieuses, réitérées, de me casser la figure ne m’inquiétaient presque plus ; je continuais de m’approcher psychologiquement de lui ou, disons, de rester psychologiquement disponible pour lui, en dépit de ces menaces. Quand j’y songe maintenant, je me dis qu’il avait fini par compter plus pour moi que ma propre figure. Ce n’est d’ailleurs pas étonnant que j’aie découvert l’importance qu’il avait pour moi en même temps que je découvrais l’importance que j’avais pour lui. Je me rappelle tellement bien ce que j’éprouvai après une séance avec lui pendant laquelle il avait donné des signes particulièrement clairs de son affection pour moi. À propos de cet homme pour qui j’avais souvent ressenti, pendant près de deux ans, du mépris, de la peur et de la haine, je me sentis ce jour-là inondé de joie en faisant cette découverte : « Il m’aime ! » Quelques mois plus tard, je compris que le dévouement profond et sincère qui permet au thérapeute de poursuivre cette longue et difficile tâche thérapeutique était du même ordre que la dévotion du petit enfant pour sa mère.

Le passage suivant (tiré d’un article de Frieda Fromm-Reichmann100) évoque le temps qu’il faut pour que s’instaure dans la relation patient-thérapeute une affection profonde et sincère, et fait allusion à l’inefficacité de ce que j’appelle la « thérapie par l’amour » :

Il existe une dernière raison qui me fait déconseiller d’entreprendre la psychothérapie d’un schizophrène sur une base autre que celle d’une relation réaliste et professionnelle : la sensibilité exacerbée du schizophrène à, et son rejet de, toute expérience affective feinte. Comme le disait sans ambages une patiente à laquelle un jeune psychanalyste, dans un premier entretien offrait son amitié : « Comment pouvez-vous dire que nous sommes amis ? Nous nous connaissons à peine. »

Exemple clinique

Il s’agit d’une femme de trente-huit ans, célibataire, admise à Chestnut Lodge pour une maladie schizophrénique qui avait commencé insidieusement trois ans seulement auparavant, et qui, en progressant, avait provoqué une fragmentation du moi et une régression à un niveau très profond. Le lendemain de son arrivée, pendant la première séance de psychothérapie, je découvris avec horreur que la patiente n’avait pas figure humaine ; une infirmière avait d’ailleurs noté que « cette femme avait parfois l’air d’un démon » ; et le psychiatre chef de service, qui avait pourtant derrière lui des années d’expérience dans les hôpitaux d’État, rappela, au cours d’une réunion de travail de l’équipe soignante, la première impression qu’elle lui avait faite : « Katherine avait l’aspect le plus repoussant que j’aie jamais vu lorsqu’elle est arrivée ici. Elle avait plutôt l’air d’une sorte de bête sauvage apprivoisée, ou quelque chose comme ça. »

Pendant plusieurs années après son admission, il fallut, à cause de sa maladie, l’héberger dans un service fermé. Ce n’est que très lentement, très progressivement que s’améliora son état profondément délirant et hallucinatoire (cet état comportait des troubles profonds de l’image du corps et une fragmentation chaotique dans les expériences intra et interpersonnelles de la patiente).

D’après ce que nous indiquèrent ses parents lorsqu’elle arriva, elle avait toujours idolâtré son père de façon manifeste ; elle avait, avec lui, fait du cheval, des promenades à pied, de la natation, joué au tennis et au golf. Devant l’assistante sociale qui avait recueilli en partie l’histoire du cas, le père s’était franchement enorgueilli de ce que sa fille l’avait comparé, à son avantage, aux différents amoureux qu’elle avait eus – série d’idylles qui s’étaient terminées par des ruptures ; à moi, il exprima sa satisfaction que sa fille n’ait épousé aucun de ces garçons (indiquant clairement qu’il aimait mieux la voir dans ce tragique état psychotique que mariée à quelqu’un qu’il considérait plutôt comme un play-boy, ou qu’il jugeait mal élevé, que sais-je encore).

En m’entretenant avec le père, je fus frappé par le ton d’amitié désinvolte avec lequel il parlait de sa fille – comme on parlerait d’un bon copain. Malgré toutes ses difficultés, je le trouvai extérieurement plus chaleureux, plus approchable que sa femme, intensément compulsive, qui parlait de sa fille d’une voix forte, monocorde et stridente. Avant d’être admise ici, la patiente avait été hospitalisée ailleurs pendant six mois, et les commentaires de son ancien thérapeute, qui l’accompagna pendant son transfert, confirmèrent mon impression première, à savoir que le père, en dépit de sa nature possessive, avait avec la fille une relation plus chaleureuse, plus amicale que la mère. Par ce thérapeute, je sus que la patiente s’était montrée relativement détendue et communicative lors des visites fréquentes de son père mais que, lorsque sa mère venait – moins fréquemment –, les deux femmes se plongeaient chaque fois dans des effusions sans sincérité.

Lors de mon premier entretien avec la mère, celle-ci me dit, sur un ton dont la violence me saisit, à propos d’une grave éruption de boutons (due aux couches) que sa fille avait eue à l’âge de cinq mois : « C’était un véritable ravage ! » La façon dont ce dernier mot fut dit révélait une hostilité sauvage contre sa fille. Je fus aussi assez effaré par le nombre d’incohérences émaillant les remarques qu’elle me faisait de cette voix monocorde, stridente et saccadée qui la caractérisait ; ils témoignaient clairement d’une intégration précaire du moi.

La patiente était toujours hospitalisée mais il restait difficile de percevoir le moindre signe de tendresse sincère chez la mère. J’avais un entretien avec les parents chaque fois qu’ils venaient voir leur fille, c’est-à-dire tous les mois ou tous les deux mois. Au cours d’une visite faite par la mère et une belle-sœur de la malade seize mois après que celle-ci eut été admise à l’hôpital (le père était en voyage d’affaires), je fus choqué par l’air impassible de la mère, qui me fit frémir, par le ton cavalier et désinvolte dont elle déclara : « Oh, à propos, nous avons vendu son canot automobile. Nous ne lui en avons pas parlé. Nous avons pensé que si jamais elle sortait, nous pourrions de toute façon lui en donner un autre. » Ce canot était quasiment l’une des dernières choses qui reliaient la patiente à la vie extérieure. Un peu plus tard, durant ce même entretien, je fus ahuri d’entendre la mère déclarer, avec un petit rire sec, à propos de la visite qu’elle et la belle-sœur avaient faite à la patiente : « Elle n’a pas arrêté de nous faire tordre de rire avec ses mimiques » ; j’avais souvent vu la patiente faire des mimiques grotesques, dissociées, profondément angoissées. La belle-sœur, qui percevait beaucoup mieux les choses et qui fut plus présente pendant cet entretien, me raconta que la patiente était tombée par terre pendant leur visite, « pleurant à chaudes larmes » et suppliant sa mère : « Ne me gronde pas, Maman – ne te moque pas de moi ! »

Et, dans un entretien ultérieur, c’est sur un ton franchement joyeux que la mère me parla du « bon coup » que la patiente avait reçu sur la tête quelques années auparavant, dans un accident d’automobile – elle avait perdu conscience pendant plusieurs minutes.

Quant aux sentiments de la patiente vis-à-vis de sa mère dans les années passées, il faut remarquer que non seulement elle avait visiblement préféré son père idole-et-copain, mais encore, quand sa psychose s’était développée, qu’elle était devenue dure, méprisante à l’égard de sa mère et lui avait verbalement exprimé un violent ressentiment. Bref, on avait du mal à imaginer qu’il puisse y avoir une quelconque tendresse dans cette relation mère-fille.

Pendant les deux premières années et demie de mon travail avec la patiente, l’évolution de son transfert sur moi me convainquit que la relation qu’elle avait eue avec sa mère avait été extraordinairement malveillante.

Pendant les premiers mois, elle fut excessivement expansive, comme elle et sa mère l’étaient quand celle-ci venait la voir. Ces effusions à mon égard donnaient l’impression d’un mépris et d’une hostilité qui, les mois passant et l’expansivité s’effaçant lentement, finirent par se faire jour. Pendant cette période, il lui arrivait souvent d’empoigner l’un de mes vêtements en me demandant de le lui donner ; son dossier psychiatrique indiquait qu’elle et sa mère avaient souvent échangé leurs vêtements et leurs bijoux, et que la mère avait été surprise lorsque la patiente, au moment où apparut sa psychose, avait refusé de continuer à le faire.

Vers la fin des premiers mois, nous nous trouvâmes, la patiente et moi, enfermés dans ce qui me paraissait de plus en plus une relation extraordinairement malveillante. Sur des modes qui devenaient toujours plus stéréotypés, elle exprimait à mon égard quelque chose que je ressentais comme un rejet terriblement obstiné, un mépris et un antagonisme réprimé mais violent ; parfois, je voyais en elle une personne qui souffrait pathétiquement d’un manque, mais je m’apercevais que mes efforts pour me rendre utile ne rencontraient que du mécontentement (apparemment intense), du mépris, ou un manque d’intérêt de sa part. Les expressions de son visage et ses commentaires fragmentaires me donnaient l’impression qu’elle était souvent absorbée dans le fantasme de me soumettre à une violence physique, et, bien des fois, j’ai senti que si je ne répondais pas avec fermeté à son hostilité, elle m’attaquerait physiquement. Le plus souvent, c’était ma tête qui était la cible de son hostilité.

Pendant ces premières années, j’en vins progressivement à me sentir de plus en plus mécontent de moi-même et de ma patiente ; j’éprouvais surtout le sentiment de m’être empêtré, sans rien pouvoir y faire, dans cette relation avec elle. Je m’aperçus que mes sentiments changeaient au gré de ses réactions à mon égard. Lorsqu’elle avait une attitude de rejet, je me sentais blessé, découragé, et souvent j’éprouvais une haine violente pour elle ; maintes fois, j’eus un choc en constatant la vigueur de mes fantasmes de lui enfoncer le crâne. Lorsqu’elle me manifestait du mépris ou du dégoût, j’éprouvais souvent les mêmes sentiments pour elle, avec une intensité qui m’effarait. Lorsqu’elle me laissait entrevoir l’abîme de son désespoir et de son angoisse, je me sentais profondément ému, coupable et encore plus impuissant. Les communications non verbales, toujours plus subtiles, se chargeaient de sens pour nous deux ; je guettais avec avidité le moindre signe de réceptivité de sa part et me sentais profondément reconnaissant des communications verbales les plus fragmentaires et les plus obscures ; j’éprouvais une rage meurtrière quand je voyais à quelques signes infimes qu’elle avait opéré un retrait imprévu. Plus tard, quand cette longue période eut pris fin, je me rendis compte que, dans ma relation avec elle, les frontières de mon moi étaient devenues très imprécises, au point que je m’étais senti presque aussi désespérément pris dans ses sentiments ambivalents qu’elle-même ; je m’étais, en un sens, plongé dans la maladie de la patiente. Mais à l’époque, n’ayant pas encore réalisé qu’il y avait, d’un côté, le thérapeute – moi –, que, de l’autre, il y avait une patiente gravement malade à laquelle le thérapeute avait affaire, je ne pouvais, en somme, vivre cela que comme une crainte de plus en plus forte que ma haine soit, en fin de compte, plus puissante que mon amour – une crainte d’être, finalement, foncièrement mauvais et destructeur dans toutes mes relations avec les autres.

J’ai maintes fois constaté, dans toute une série de cas, aussi bien dans mon propre travail que dans celui de mes collègues, que cette sorte de lutte profonde tient à la nature même du travail avec les schizophrènes ; je doute qu’un patient gravement atteint puisse parvenir à la guérison sans que son ou sa thérapeute ait à connaître, à un moment ou à un autre de la cure, ce genre de doute ou de lutte intérieurs. Et cependant, on a beau savoir à quoi s’en tenir sur la nature de ce travail, quand on est pris dans la lutte, celle-ci est réelle, immédiate et d’une terrible importance pour soi.

Aujourd’hui, je dirais aussi qu’entre la patiente et moi s’était instaurée une relation symbiotique dans laquelle nous étions presque exclusivement conscients de l’aspect négatif de nos sentiments l’un pour l’autre et soumettions nos sentiments positifs à un sérieux déni inconscient.

Pendant ces deux années et demie apparut un second thème, beaucoup moins présent, celui-là : petit à petit, la patiente exprima plus directement, quoique assez rarement, son affection et même son adoration pour moi en tant que père aimé. Avec des façons touchantes, quelquefois verbalement mais le plus souvent non verbalement, elle me faisait comprendre qu’elle m’aimait comme la réincarnation de son père adoré. Ces manifestations étaient soudaines et passagères. Une fois, elle me laissa entendre que la vie avec sa mère avait été un « enfer », pire que la vie qu’elle menait maintenant dans le service des agités où elle se trouvait.

Enfin, dans la dernière partie de la troisième année de notre travail, notre principal mode de relation commença, petit à petit, à se transformer. Elle manifesta une culpabilité d’avoir laissé tomber sa mère, avec les sentiments qui en résultaient de sa propre nullité et de haine contre elle-même. Elle déplaça tout d’abord ces sentiments sur la propriétaire de l’école de danse où elle avait travaillé à l’époque où sa maladie était devenue manifeste. C’est là qu’elle me fit connaître l’une des raisons pour lesquelles elle avait tellement rejeté ce que j’avais essayé de lui donner : « On m’avait dit que je n’étais pas censée avoir quelque chose ici. » Au bout de quelques semaines, elle me confia aussi sa peur d’une vraie proximité avec moi : « Si nous étions ensemble, nous nous tuerions peut-être l’un l’autre. » Je compris mieux alors pourquoi nous avions été en constant déphasage l’un par rapport à l’autre (moi donnant à un moment où elle ne pouvait pas recevoir, elle demandant quelque chose au moment où je m’étais retiré dans un noir ressentiment ou dans ma rage ; ainsi de suite) – pourquoi, pendant deux ans et demi, nous n’avions été que très rarement (et pour de très courts moments) contents l’un de l’autre.

La troisième année tirait à sa fin et je sentais que ma position affective à l’égard de la patiente avait qualitativement changé : de la position de « mauvaise mère » essentiellement, j’étais passé à la position de « bonne mère » essentiellement. C’est ce que je conclus en la voyant capable de me montrer d’une manière relativement libre ses sentiments de besoin, d’angoisse, de découragement, et en remarquant que je la percevais comme une personne distincte, là devant moi, une personne profondément perturbée, qui avait besoin d’aide et dont la maladie existait en dehors de moi. Je le comprenais maintenant : le fait qu’elle ait été gravement malade n’indiquait pas, en soi, qu’il y avait quelque chose de mauvais chez moi ; bref, je compris que je n’étais pas sa maladie.

Quelques semaines plus tard, juste avant que nous n’entamions la quatrième année, surgirent brusquement dans une séance d’intenses sentiments à mon égard indiquant qu’elle me considérait comme une figure paternelle qui l’exaspérait et l’ennuyait follement, comme un père qui, pendant un temps infini, avait fait peser sur elle le poids de ses demandes de petit garçon, un petit garçon qui exigerait insatiablement de sa mère. Je distinguais maintenant de manière très nette le revers de la situation « je-veux-constamment-être-et-aller-partout-avec-mon-père-idolâtré ». Et je vis cela sans éprouver le moindre sentiment de culpabilité ou de doute sur moi-même ; bien qu’elle ait exprimé ces sentiments avec la plus frénétique intensité, je pus en voir clairement l’origine transférentielle parce que j’étais récemment parvenu à résoudre le problème contre-transférentiel que j’évoquais plus haut.

C’est deux mois après cette séance, au cours du second mois de la quatrième année, qu’elle commença à me manifester ouvertement sa tendresse comme à une figure maternelle. Jusqu’alors, pendant toutes nos séances, elle n’avait cessé de bouger, faisant des gestes, se balançant sans arrêt d’un pied sur l’autre, regardant ailleurs, ou prenant des poses grotesques, et ainsi de suite. Mais ce jour-là, alors que nous en étions à peu près aux deux tiers de la séance et qu’elle avait eu jusque-là son comportement habituel d’évitement, elle vint vers moi, se mit derrière et légèrement sur le côté de mon fauteuil et resta là sans bouger pendant une minute ou deux. C’était déjà en soi quelque chose de tout à fait nouveau. Puis elle me contourna, s’assit au bout de son lit, juste devant moi, son visage à cinquante centimètres du mien, et dit simplement, en me regardant droit dans les yeux et d’un air franchement amical : « Je suis fatiguée de fuir. »

Un autre mois s’écoula. Il lui arrivait maintenant, dans certaines séances, d’être attirante, agréable, relativement soignée – ce qui représentait un net changement par rapport à l’aspect presque inhumain qu’elle avait toujours présenté depuis son arrivée, plus de trois ans auparavant. Le même mois, elle me dit que sa « fille » [hallucinée] et elle étaient en rapport l’une avec l’autre et que je devais cesser de m’immiscer. Elle communiquait encore sur un mode largement fragmentaire, obscur, mais lorsque je lui fis cette remarque : « Il me semble que vous dites que vous et votre fille, vous avez une relation l’une avec l’autre dans laquelle vous ne voulez pas que je m’immisce, et je n’arrête pas de m’immiscer », elle répondit d’un ton énergique mais qui n’était pas inamical : « C’est ça. » Nous étions parvenus ici à un consensus inhabituel qui fut le bienvenu ; pour moi, cela signifiait qu’elle avait le sentiment que son père s’était grossièrement et obstinément immiscé entre elle et sa mère (bien qu’elle n’ait pas encore été capable d’exprimer cela sur un mode plus direct et conventionnel).

Pourtant, six semaines plus tard (cinquième mois de la quatrième année), elle put clairement expliciter ce qu’elle ressentait : elle avait le sentiment que son père s’était, avant toutes choses, intéressé aux voyages ou à son club (où il passait son temps), qu’il avait passé peu de temps à la maison, qu’il ne s’était pas intéressé à la maison et qu’il avait ignoré les efforts qu’elle et sa mère avaient faits pour la lui rendre attrayante. Tout cela apparut dans le transfert (moi étant dans la position du père) au cours de l’une des séances. Ce jour-là, elle me demanda je ne sais combien de fois, d’un air sarcastique, si je ne voulais pas faire un voyage ici ou là ; elle prit son dessus-de-lit, le mit par terre en guise de tapis, et posa un autre dessus-de-lit sur la commode comme tapis de table ; elle essaya encore par d’autres moyens de rendre sa chambre aussi attrayante que possible, montrant en même temps qu’elle trouvait que je méconnaissais complètement ses efforts.

Un peu plus tard au cours du même mois, au moment de la visite de ses parents, la mère me laissa entrevoir, pour la première fois depuis que je la connaissais, son sentiment qu’elle ne valait rien, son désespoir, sentiments que je n’avais jamais encore perçus chez elle et qui me la firent considérer sous un jour plus amical. Je comprenais maintenant que cette femme soignée, intelligente, qui réussissait sur bien des plans, avait au fond d’elle-même le sentiment de ne rien valoir ; la profondeur de ce sentiment était aussi terrifiante que chez sa fille qui, pendant des années, avait mené une existence quasi animale dans un service psychiatrique d’agités. Ce que j’en vis chez la mère suffit à me montrer que la chose avait sa source dans sa propre enfance. Chez la mère aussi, je découvrais maintenant un amour sincère pour sa fille, un amour qui, je le comprenais à présent, était resté caché derrière les effusions artificielles.

Un mois plus tard (quatrième année, sixième mois), la patiente fut capable d’exprimer plus directement qu’elle ne l’avait encore jamais fait son adoration pour moi. Se tournant d’abord vers la fenêtre, elle me dit : « Attendez de le voir ! », avec dans la voix une admiration fiévreuse, comme si un « type de rêve » – comme je le pensai alors – arrivait ; depuis longtemps, elle hallucinait pendant nos séances des personnages qu’elle admirait passionnément, tout en me faisant subir son mépris, son antagonisme et son indifférence habituels. J’eus envie de lui dire quelque chose de sarcastique, comme, par exemple : « Ça, c’est un rêve, hein ? », mais je retins ma langue. Puis, à ce moment, elle se tourna vers moi et lâcha : « Est-ce que je vous ai jamais dit que vous étiez brillant ? » Ce fut dit sur un ton de sincérité et d’idolâtrie absolues, comme si elle avouait un amour pour moi qu’elle s’était longtemps retenue de révéler.

Puis, presque aussitôt, elle reprit son ancien discours de pseudo-admiration mièvre pour moi, ce discours que j’avais déjà si souvent entendu. Mais ce moment avait suffi à me convaincre de l’existence de cette adoration profonde, authentique, à me convaincre aussi que cette adoration me déconcertait plus, en réalité, que la fausse admiration à laquelle j’étais depuis longtemps habitué. Exactement comme sa mère, qui s’estimait trop peu elle-même pour pouvoir supporter que sa fille lui exprime ouvertement son adoration, je m’aperçus tout d’abord que l’expression de cette adoration me causait une angoisse. À l’époque, j’interprétai cela comme une brèche, ouverte sous mes propres yeux, dans l’adoration défensive pour le père – c’est-à-dire comme une percée dans l’adoration plus profonde pour la mère.

Trois mois plus tard (quatrième année, neuvième mois), lors d’un entretien avec la mère, je me sentis profondément ému par les doutes qu’elle avait sur sa propre valeur (pareils à ceux que j’avais si souvent eus dans mon travail avec sa fille) comme par l’amour sincère qu’elle portait à sa fille quand, brusquement, elle me révéla, pêle-mêle, en pleurant à chaudes larmes, des sentiments que, manifestement, elle avait depuis longtemps contenus : « Croyez-vous que ce serait bien si je disais à Kathy : “Kathy, j’aimerais aller dîner dehors avec toi. Aimerais-tu venir avec moi ?” Croyez-vous qu’elle voudrait sortir avec moi ou pensez-vous qu’elle dirait : “Je ne veux pas aller avec cette vieille !” ? »

Dans la séance du lendemain, Katherine recommença quelque peu ses effusions. Je lui demandai donc, sans embarras, plutôt avec un certain amusement : « Katherine, crois-tu que tu te débarrasseras un jour de cette espèce de fausse admiration méprisante que tu me manifestes ? » Elle eut un rire chaleureux. Après que nous eûmes échangé quelques propos, elle me regarda, assise à mon côté, et me dit tout bas, d’un air timide et parfaitement sincère : « Je suis folle de vous. » Je lui répondis simplement et sans angoisse : « C’est très gentil à toi de me dire ça, et j’y suis sensible. » Et j’ajoutai : « C’est peut-être le genre de chose que tu n’as jamais pu dire à – je ne sais pas, ta mère – ton père – avec la même force. »

Aussitôt, avec gravité, avec fermeté, elle répliqua : « Maman. » Ensuite, elle se leva, alla jusqu’à la fenêtre et revint non loin de moi – en décrivant des cercles à reculons, avec l’air indiciblement touchant et adorable d’un petit enfant timide éperdument amoureux. Affectueusement, je lui dis : « Je t’ai fait tourner en rond, n’est-ce pas ? », sentant que ce geste était pour elle un moyen non verbal bien clair de montrer combien elle était folle de moi. Cela, je le sentais, donnait la mesure de son affection non seulement pour moi mais aussi pour sa mère – une affection qu’elle n’osait pas exprimer ouvertement à la mère parce que l’angoisse de celle-ci, due à son peu d’estime pour elle-même et que j’avais découvert seulement la veille, l’interdisait. Pour moi, les effusions mièvres de la mère et de la fille n’étaient plus à présent une manifestation avant tout de haine rentrée l’une pour l’autre, mais plutôt le signe pathétique, tragique, de leur incapacité à s’exprimer ouvertement leur amour.

Avec cette patiente, le terrain qui avait été gagné au départ – la haine mère-fille remplacée, à mesure que se développait le transfert, par l’amour mère-fille – parut, à des stades successifs de notre travail, avoir été irrémédiablement reperdu, pour n’en être que plus largement et profondément reconquis après une très rude lutte. Dans les mois qui suivirent, le déni de l’affection mutuelle s’effaçant, je découvris chez la patiente de nouveaux abîmes de tendresse à mon égard ; mais aussi je réalisai mieux à quel point j’étais attaché à, et dépendant de, la patiente ; parfois, j’éprouvais pour elle la tendresse d’un parent pour un enfant très cher ; d’autres fois, je la voyais comme une mère suprêmement chaleureuse et aimante. J’eus maintes fois l’occasion – parfois en en parlant avec des collègues dans nos réunions de travail – de voir que je m’étais tenacement accroché à une relation que je chérissais (chose que je niais) avec la patiente ; consciemment, j’avais été profondément mécontent, découragé, irrité par ce qui paraissait devoir être un statu quo définitif, mais (j’arrivais maintenant à m’en rendre compte) j’avais inconsciemment lutté de toutes mes forces contre tout ce qui menaçait de bouger dans ce mode de relation symbiotique avec elle, profondément gratifiant. J’eus au moins trois occasions importantes de sentir que ce problème était maintenant définitivement derrière nous et que je pourrais dorénavant aider la patiente à progresser dans la voie de la guérison.

Cette lutte se poursuivit en moi, et dans ma relation avec la patiente, pendant environ une année après les événements que j’ai rapportés plus haut. Ce que je sais du travail de mes collègues thérapeutes avec leurs patients me convainc que cette lutte prolongée, toujours à recommencer, pour se libérer de ce mode de relation symbiotique ne dépend pas essentiellement d’une prédisposition – qui serait particulièrement marquée chez moi – au contre-transfert, mais que c’est le cours que suit inévitablement l’évolution transférentielle chez ce type de schizophrène profond.

Au cours du dixième mois de la quatrième année, à la fin d’une séance où nous avions pu communiquer de manière beaucoup plus satisfaisante que d’habitude (elle avait pu notamment m’exprimer son sentiment d’être fragmentée en six ou huit morceaux), elle me dit timidement, mais avec chaleur et satisfaction, au moment où je m’apprêtais à partir : « Elle a dit qu’elle avait passé un bon moment. » Dans le même esprit, je répliquai : « Moi aussi, j’ai passé un bon moment, Katherine » ; elle me répondit : « Merci. » Ce simple échange est pour moi d’une mémorable importance, car il prouve que nous avions acquis – durement, certes – une capacité à nous avouer – à soi-même et à l’autre – la profondeur de notre affection mutuelle.

Un mois plus tard, elle fut capable à nouveau de traduire en mots une certaine conscience de la fragmentation du moi qui avait été mise en acte, dans son comportement, pendant toutes ces années d’hospitalisation ; elle dit qu’elle était « cassée » en a huit morceaux » et, un peu plus tard, « cassée en quatre morceaux ». À ces mots, elle ajouta, sur un ton de prière insistante : « Faites que ça n’arrive pas à Maman ! » L’air dont elle dit cela trahissait incontestablement une sollicitude et un désir de protection réels à l’égard de sa mère ; c’est à ce moment que je compris, mieux que jamais encore, que sa maladie consistait, entre autres choses, à endurer sa profonde fragmentation du moi afin d’éviter à sa mère tant aimée de vivre la même expérience.

La patiente avait l’air d’un petit enfant quand elle avait supplié : « Faites que ça n’arrive pas à Maman. » Je comprenais mieux maintenant pourquoi la mère avait pu, après une visite à sa fille si malade, me dire – ce qui m’avait étonné à l’époque : « Elle n’a pas arrêté de nous faire tordre de rire. » En effet, je réalisai à présent à quel point la patiente avait protégé sa mère, en l’empêchant de voir dans toute son étendue la fragmentation du moi avec laquelle la patiente avait dû lutter ici, à l’hôpital. Je crois que ce qu’elle avait surtout ainsi évité à la mère, c’était de mesurer l’ampleur de sa propre fragmentation du moi ; elle avait aidé sa mère à maintenir la cohésion de son moi. Quelques mois plus tard, la patiente ayant fait encore pas mal de progrès, la mère parut pour la première fois mesurer à quel point l’expérience de sa fille était depuis longtemps perturbée ; elle me demanda, visiblement angoissée et inquiète, à quoi ressemblait ce que Katherine avait vécu (et vivait encore, dans une certaine mesure). Je retrouvais maintenant chez la mère un peu de la désolation profonde, aride, un peu de l’angoisse intense qui avaient été si présentes jusqu’ici chez sa fille mais qui, à présent, avaient cédé la place à une intégration sensiblement meilleure.

C’est vers la fin de la quatrième et au début de la cinquième année de mon travail avec Katherine que je me rendis compte qu’il y avait dans notre relation un élément de « jeu agréable » ; cet élément, je m’en aperçus alors, était là depuis longtemps mais il avait été noyé sous le caractère réel, urgent, tragique de sa maladie et était passé inaperçu à cause de l’importance désespérée de la psychothérapie. Maintenant, quand j’entrais dans le service pour ma séance avec elle, je comprenais que les signes minuscules révélateurs d’un accueil froid de sa part – signes que nous étions seuls à connaître – ne devaient pas me décourager, comme cela avait été si souvent le cas autrefois ; ils faisaient maintenant entièrement partie du jeu complexe, fascinant pour l’un et l’autre, que nous jouions ensemble. Un collègue qui avait une séance avec un patient alors que Katherine se trouvait tout près me dit plus tard combien il avait été impressionné de voir Katherine profondément absorbée dans l’exécution d’une danse solitaire extraordinairement complexe au son de la musique de radio qui venait du haut-parleur ; cette information m’aida à mieux mesurer encore son amour de la complexité. Je remarquai qu’elle parlait maintenant souvent de notre relation comme d’un jeu de « mots croisés », qu’elle avait un air profondément intéressé quand elle y faisait allusion ; un jour qu’elle avait senti du découragement chez moi, elle me dit sur un ton grave très touchant, au moment où j’allais partir : « N’arrêtez pas de jouer le jeu. »

Lorsque commença la cinquième année, cette jeune femme, qui avait présenté une apparence si peu humaine à son arrivée à Chestnut Lodge et – de façon si décourageante – longtemps encore après, laissait paraître de plus en plus souvent l’être humain toujours plus sain et attrayant qu’il y avait en elle. C’est à ce moment que j’eus le grand plaisir d’entendre un collègue thérapeute, qui, pendant des mois, avait vu Katherine en passant pendant qu’il était avec l’un de ses patients du même service, me dire spontanément son étonnement de voir le changement d’apparence de Katherine. Il l’avait toujours vue « grotesque » ; ce jour-là, au contraire, il l’avait trouvée bien habillée et l' « air d’une très jolie fille sortie d’une bonne école de la côte Est ! ». Elle était allée vers lui et lui avait dit quelque chose de sensé et d’approprié qui la lui avait rendue encore plus sympathique.

Katherine et moi avions encore un long chemin à parcourir ; mais la partie la plus difficile du travail – la partie la plus profonde de sa maladie – était maintenant derrière nous et je suis convaincu que c’est principalement le dé-refoulement de son amour pour sa mère – j’étais la mère transférentielle quand elle l’avait vécu pour la première fois – qui permit l’amélioration de son intégration et son acceptation d’elle-même comme être humain et comme femme.

Une première version de ce chapitre, trop longue pour être publiée, comprenait non seulement un examen plus détaillé de la littérature mais aussi trois exemples cliniques au lieu d’un seul. En reprenant ce texte original, il m’a paru plus sage de supprimer entièrement deux de ces cas et d’en garder un seul dans son intégralité. Si j’avais voulu conserver les deux autres, j’aurais été contraint de les donner sous une forme si abrégée que rien ne se serait transmis de ce que je cherchais à faire passer.

Le travail présenté dans ce chapitre repose sur environ quatorze autres cas de schizophrènes hospitalisés, dont un certain nombre d’hommes. Chacun d’eux a été suivi trois ans en moyenne.