Avant-propos de l’auteur

L’introduction à mon recueil d’articles de 19651 était suffisamment détaillée et, d’autre part, elle se rapporte assez clairement au présent volume, pour que je puisse être relativement bref ici. Les thèmes principaux qui parcourent les différents articles composant ce livre sont assez évidents pour qu’il soit inutile de donner une espèce de résumé comme je l’avais fait dans la précédente introduction. Disons tout de même que le thème prédominant, qui a donné son titre au volume, est l’exploration du contre-transfert.

Au début de l’année 1964, j’ai quitté l’équipe de Chestnut Lodge. J’avais travaillé là « à plein temps » près de quinze ans, pratiquant la thérapie psychanalytique avec des schizophrènes chroniques et d’autres patients aussi gravement malades. Tous les articles regroupés ici ont été écrits après mon départ de Chestnut Lodge, alors que je me consacrais entièrement à la pratique privée de la psychanalyse et de la psychothérapie.

Durant toutes mes années de Chestnut Lodge, comme la plupart de mes collègues, je n’avais pas complètement abandonné la pratique psychanalytique. Néanmoins, ce changement dans ma carrière a été très important pour moi. En voici un aspect, à titre d’exemple. Depuis 1958, j’avais été analyste didacticien et superviseur à l’Institut psychanalytique de Washington. Le temps que je consacrais chaque semaine à cette activité s’accrut sensiblement lorsque je m’engageai dans la pratique privée. Jusqu’alors je m’étais senti assez libre de discuter avec mes collègues de Chestnut Lodge des diverses difficultés contre-transférentielles et techniques rencontrées dans mon travail avec les patients de l’hôpital ; il me fallait maintenant m’adapter au fait de passer une bonne partie de mon temps à analyser des personnes à propos desquelles je devais faire preuve de la plus grande discrétion – et sur lesquelles il était donc impossible d’écrire des articles.

Pendant ces presque quinze années maintenant de pratique privée, j’ai eu des patients de types apparemment disparates : occasionnellement des schizophrènes, beaucoup de candidats analystes de l’Institut, également beaucoup de psychiatres et de personnes de professions voisines ayant demandé une analyse pour des raisons personnelles (et non pas adressés par l’Institut psychanalytique). Il y a eu aussi pas mal de patients n’appartenant à aucune de ces trois catégories.

J’ai fait de nombreuses communications, beaucoup d’entretiens avec des patients dans un cadre d’enseignement, en tant qu’autorité en matière de thérapie psychanalytique des schizophrènes, bien que je me fusse souvent demandé si mes activités principales depuis 1964 m’autorisaient à jouer un tel rôle. Mais l’activité d’enseignement elle-même a été si riche et si clinique par nature qu’elle m’a apporté une expérience continue en ce domaine. J’ai rencontré en entretiens plus de quinze cents patients, la plupart schizophrènes, au cours des vingt années (1956-1960 et 1962-1978) durant lesquelles j’ai été consultant psychiatrique du National Institute of Mental Health de Bethesda, Maryland ; les sept ans (1963-1970) où j’ai été consultant en psychothérapie au Sheppard and Enoch Pratt Hospital à Towson, Maryland ; les neuf ans (1964-1973) où j’ai été maître-assistant en psychiatrie au New York State Psychiatrie Institute (Columbia University College of Physicians and Surgeons, New York City). Depuis 1964, je suis professeur de clinique psychiatrique à la Georgetown University School of Medicine de Washington, D.C., et, jusqu’à ces dernières années, j’y ai fait chaque mois des entretiens avec des patients dans un contexte d’enseignement.

Néanmoins, il est indiscutable que, ces quinze dernières années, j’ai travaillé la plupart du temps avec des patients beaucoup moins malades que ceux auxquels j’avais consacré mes efforts durant les quinze années précédentes à Chestnut Lodge. Pour moi, il a été extrêmement intéressant de découvrir qu’autant le travail avec des patients gravement malades vous aide à comprendre les conflits les plus profonds des individus moins malades, autant le travail avec les moins malades vous aide à comprendre les patients beaucoup plus malades, et donc, dans bien des cas, s’exprimant plus difficilement. Certains des textes présentés ici mettent en évidence cette réciprocité des termes. Rappelons ici la remarque de Harry Stack Sullivan2, souvent citée mais toujours vraie : « Nous sommes tous, plus que n’importe quoi d’autre, simplement des humains. » C’est ce que l’on voit se vérifier jour après jour dans le travail avec des patients qui varient énormément par le type et le degré de la maladie affective dont ils souffrent ; et c’est ce qui se vérifie, d’une manière tout à fait essentielle, dans l’exploration des sentiments contre-transférentiels que l’on découvre en soi en travaillant tour à tour avec toutes ces différentes personnes.

Ces textes n’ont bénéficié d’aucune bourse de recherche. Je les ai rédigés, pour la plupart, le dimanche matin, avec ce qu’il me restait d’énergie après une semaine de travail fort chargée. J’espère que le lecteur les appréciera et qu’il y trouvera son profit.


1 Collected Papers on Schizophrenia and Related Subjects. Trad. fr. L’effort pour rendre l’autre fou, Gallimard, 1977.

2 H. S. Sullivan (1940), Conceptions of Modem Psychiatry : The First William Alanson White Memorial Lectures, New York, Norton, 1953.