1 À propos de la symbiose thérapeutique : le patient comme thérapeute symbiotique, la phase de symbiose ambivalente, et le rôle de la jalousie dans le moi fragmenté (1973)

J’ai écrit en 1958 que la relation symbiotique constituait une phase nécessaire de la psychanalyse ou de la psychothérapie du patient névrosé ou psychotique, et j’ai introduit le terme de « symbiose thérapeutique » pour désigner ce mode de relation entre le patient et l’analyste3. En 1959, je disais que ce que l’analyste offre au patient de nouveau et de thérapeutique, à cet égard, c’est le fait qu’au lieu d’éviter le développement d’une dépendance symbiotique et réciproque avec le patient il l’accepte4. Dans d’autres articles sur ce thème, j’ai parlé du rôle de la relation symbiotique chez l’adulte normal5.

Le présent article est le troisième d’une série où je rapporte ce que j’ai appris ces dernières années sur l’autisme, la symbiose et l’individuation. Dans ces écrits, je m’intéresse aussi bien aux patients qui souffrent de schizophrénie à des degrés divers qu’à l’autisme subtil qui surgit chez le névrosé en cours d’analyse. Je citerai ici quelques passages des deux premiers articles :

Les catégories… suivantes : symbiose pathologique, autisme, symbiose thérapeutique et individuation définissent ce que je tiens pour les phases successives de développement du moi dans la thérapie. Ce que le patient aura à parcourir de ces différentes étapes dépendra du niveau de développement du moi qu’il a déjà atteint au moment où commence le traitement. Il peut, par exemple, avoir déjà acquis une forte capacité de relation symbiotique thérapeutique, auquel cas les deux premières phases de développement du moi apparaîtront relativement peu dans le travail avec lui6.

Ce qui caractérise cette phase de transition entre l’autisme et la symbiose thérapeutique, c’est le fait que l’analyste commence à trouver possible de faire des interprétations de transfert. Il en allait tout autrement dans la phase précédente, la phase d’autisme : l’analyste devait s’adapter à de longues périodes où il se sentait inutile, négligent, inadéquat, où il avait l’impression de ne pas bien s’occuper du patient, d’être incompétent et, avant tout, de n’être pas humain, pour la raison précisément que le patient avait besoin de régresser, dans sa manière de ressentir l’analyste, au niveau du jeune enfant qui voit dans la mère beaucoup plus qu’un simple être humain, tel que le voient des yeux d’adultes. Le patient avait besoin de sentir dans l’analyste un équivalent de la première mère qui contient la totalité du monde dont le petit enfant fait inextricablement partie, jusqu’à ce qu’il ait acquis son propre soi et soit devenu capable de supporter de la sentir séparée de son propre corps, de supporter de se sentir, lui et elle, séparés du reste du monde réel. En ce qui concerne l’opportunité des interprétations de transfert, il y a également une opposition entre la phase de transition et la phase suivante, celle de la symbiose thérapeutique durant laquelle on peut faire ce genre d’interprétations de manière presque illimitée7.

Le terme de « symbiose thérapeutique » tel que je l’entends ici inclut aussi bien la symbiose ambivalente que la symbiose pré-ambivalente dans la relation patient-analyste, alors que j’avais antérieurement réservé ce terme à la symbiose pré-ambivalente – symbiose ressentie comme une union complète dans l’adoration et le contentement parfaits et qui, génétiquement, remonte à des expériences vécues dans la toute première relation mère-nourrisson, avant que des éléments importants de haine ne s’introduisent dans cette unité et n’en transforment la matrice affective en une source d’ambivalence envahissante. Il est clair que ces deux types de symbiose offrent de grandes possibilités d’effet thérapeutique, comme, du reste, chacune des autres phases de développement du moi mentionnées plus haut. En outre, je pense aujourd’hui qu’il n’est pas possible de trouver d’exemple nettement défini et prolongé dans le temps de symbiose pré-ambivalente, et je maintiens plus que jamais cette réserve que j’exprimais en 1961 :

… il n’existe pas de critère sûr qui nous permette de savoir… si nous sommes engagés dans une symbiose véritablement pré-ambivalente avec le patient, ou si nous ne sommes pas plutôt engagés dans la symbiose essentiellement paranoïde qui est une défense contre la haine… Il y a un fait à ne pas perdre de vue : il est toujours possible qu’une symbiose subjectivement pré-ambivalente, fondamentalement constructrice, soit parfois, inconsciemment, utilisée improprement par les deux participants pour que restent inconscients des éléments de haine particulièrement intense8.

Le patient comme thérapeute symbiotique

Pour comprendre la nature de la symbiose thérapeutique, il faut se rendre compte à quel point le patient lui-même s’attache à fonctionner comme un thérapeute pour son analyste officiellement désigné aussi bien que pour d’autres personnes de son entourage. Le souci de produire un effet essentiellement psychothérapeutique sur autrui n’est pas l’apanage des personnes relativement peu nombreuses qui choisissent de pratiquer professionnellement la psychanalyse ou la psychothérapie ; c’est un souci fondamental et présent en tout être humain. Mais c’est probablement pour les personnes qui ont consacré une bonne partie de leur enfance à jouer le rôle de thérapeute auprès des membres de leur famille et dont ce mode de fonctionnement s’est avéré complexe, absorbant et fondamental pour leur sentiment d’identité personnelle, aussi bien que vain sur le plan de la durée et de la netteté des résultats obtenus, c’est probablement pour ces personnes-là qu’une telle activité devient tout naturellement à l’âge adulte un travail qui les absorbe.

Il serait intéressant d’étudier la manière dont un vrai individu – c’est-à-dire une personne qui possède un soi entier, qui a un moi relativement entier – joue ainsi officieusement le rôle de thérapeute vis-à-vis d’autres personnes qui, elles aussi, ont accompli leur individuation psychologique et sont donc des individus entiers. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est le « thérapeute symbiotique », celui dont l’individuation personnelle n’est pas fermement réalisée et pour qui les relations humaines les plus significatives consistent à compléter les zones incomplètes du moi chez les autres. Ce mode de relation s’est constitué à partir d’une relation avec la mère où le fonctionnement du moi de l’enfant était fixé à un niveau de fragmentation et de non-différenciation relativement infantiles, en partie parce que la fragile intégrité de la famille exigeait qu’il ne devînt pas une personne entière et qu’il restât disponible pour compléter le moi des autres membres de la famille, individuellement et collectivement.

Vu sous ce jour, le patient n’est pas simplement une victime exploitée par la mère et la famille ; s’en tenir à cette conception de victime reviendrait à ne prendre en compte que les composantes virtuellement hostiles de la situation. Dans ces processus symbiotiques, la haine et l’amour ne sont pas nettement différenciés, de même que le soi et l’objet ne sont pas nettement délimités. C’est en grande partie la capacité d’amour à l’état naissant et la capacité de développer une responsabilité humaine « mature » qui poussent le patient à perpétuer ce mode de relation. De son point de vue « égoïste », qui n’est pas encore bien différencié, il s’efforce, pour sa survie psychologique et physique, de maintenir le seul mode de relation qu’il connaisse, espérant par là améliorer, renforcer la mère jusqu’à ce qu’elle puisse devenir plus mature et lui fournir un modèle d’identification qui favorisera sa propre maturation. Du point de vue « altruiste », qui n’est pas non plus bien différencié, il continue de sacrifier littéralement son soi virtuel pour pouvoir compléter la mère et assurer ainsi la survie de celle-ci.

Dans tout ceci, on peut voir aussi bien les sources de l’amour humain le plus sincèrement désintéressé que le germe de la haine paranoïde la plus intense. Plus le patient est malade, plus il lui est nécessaire de devenir, à ce niveau de pré-individuation de fonctionnement du moi, l’analyste de sa mère transférentielle. Cette évolution transférentielle nécessaire ne pourra pas s’accomplir si l’on continue de voir dans l’analyste l’individu sain, au moi intact, qui s’efforce d’aider l’individu malade, affligé d’un « moi défectueux » ou d’un « déficit du moi ». Certes, le patient est en effet « affligé » ainsi, mais jusqu’à un certain point l’analyste l’est aussi (comme tout un chacun). En fait, sans cette « affliction », il ne peut espérer jouer efficacement son rôle d’analyste dans la phase de symbiose thérapeutique du traitement.

Personne n’est pleinement un individu, ne devient pleinement « mature » au point d’avoir perdu la capacité de relation symbiotique qu’il a eue autrefois. Ce qu’on appelle le « défaut du moi » du schizophrène, défaut considéré dans sa fonction dynamique plutôt que dans son caractère statique d’infirmité, est en réalité le lieu de ce qu’il y a de plus vivant en lui, malgré la fixation à la symbiose. Il est de même nature que la base symbiotique du fonctionnement normal du moi chez un adulte – cette base qui permet à l’adulte sain de se sentir, d’une manière créatrice et restauratrice, en accord avec (faire partie de, dirions-nous) un autre individu, un groupe d’êtres humains, l’ensemble de l’humanité, le monde extérieur dans sa totalité, une idée créatrice, que sais-je.

Dans le traitement psychanalytique, ce qui est nécessaire, plus que toute autre chose, pour résoudre la fixation dans le développement du moi du patient – c’est-à-dire le problème de n’être parvenu qu’à un fragment ou à des fragments de moi –, c’est que le patient découvre qu’un semblable, l’analyste, peut arriver à connaître – à travailler avec lui en reconnaissant implicitement – le rôle important joué par le patient dans le fonctionnement du moi de l’analyste. Seul ce processus permet au patient de devenir un individu plus total. De plus, l’individuation qui s’accomplit de manière cette fois plus réussie dans le contexte de la relation transférentielle est réellement réciproque, dans le sens où l’analyste aussi, ayant pris part avec le patient à la symbiose thérapeutique, en sort avec une individualité renouvelée, enrichie et approfondie par cette expérience. Il faut se rendre compte que, chez l’être humain normal, la relation symbiotique ne se limite pas à la première enfance ou à l’enfance et qu’elle constitue, à des niveaux largement inconscients, le substrat dynamique de la vie de l’adulte ; mais il en va de même pour l’individuation, qui ne doit pas être considérée comme un processus irréversible, accompli une fois pour toutes. Il n’y a pas que le malade profond qui puisse parvenir, dans le traitement psychanalytique, à une individuation plus complète que celle, relativement fragmentaire et superficielle, qu’il a acquise au cours de son enfance. La vie quotidienne d’un adulte normal comporte aussi, parmi ses ingrédients les plus essentiels, des expériences – qu’elles soient mesurables en instants ou en périodes de vie – de relation symbiotique et de réindividuation.

C’est l’une de nos grandes tragédies actuelles que des centaines de milliers de personnes passent leur vie entière dans de gigantesques hôpitaux psychiatriques, vivant en grande partie dans un cocon chimique, et cela parce que, derrière notre fuite méprisante, nous sentons sans le formuler que n’importe laquelle de ces personnes, si nous la laissions faire, deviendrait partie de nous-même plus que nous n’osons le permettre.

L’expérience m’a montré depuis quelques années que l’un des sentiments dont se défend le plus le schizophrène est la culpabilité de n’avoir pas réussi à aider sa mère à devenir pour lui une mère totale et bonne. Ce sentiment de culpabilité repose en partie sur une omnipotence subjective et il est donc, dans une certaine mesure, absurde ; à cet égard, il ressemble à la culpabilité que nous attribuerions entièrement à la supposée « mère schizophrénogène » omnipotente, laquelle nous tiendrions pour seule responsable de la maladie du schizophrène. Mais nous devons bien comprendre ceci : la culpabilité qu’éprouve le patient pour avoir ainsi fait défaut à sa mère comporte aussi un aspect de réalité, car c’est cette composante de réalité qui lui permet de développer un sens plus « mature » de sa responsabilité dans ses relations interpersonnelles en général. Ce n’est que lorsqu’il arrive à donner à son analyste la possibilité de fonctionner en analyste – équivalent de la mère – par rapport à lui (malgré l’intensité de la haine et d’autres sentiments « négatifs ») que l’effet invalidant de cette culpabilité jusqu’alors inconsciente peut être annulé. On peut voir maintenant, rétrospectivement, que les introjects pathogènes qui formaient le noyau de sa schizophrénie étaient pour lui non seulement un moyen inconscient de faire face à une réalité extérieure qui, autrement, eût été intolérable, mais aussi une manière primitive et inconsciente de guérir cette « réalité extérieure » – c’est-à-dire les éléments les plus malades de la mère et des figures maternelles ultérieures – en prenant en lui ces éléments et en essayant ainsi de l’en libérer (elle et les figures maternelles qui lui ont succédé).

La phase de symbiose ambivalente

Tandis que la régression s’approfondit dans la relation analytique – régression non seulement chez le patient jusqu’alors autistique, mais aussi chez l’analyste qui, comme je l’ai montré dans un précédent article9, se trouve lui-même pris dans des processus autistiques –, apparaissent de plus en plus souvent et par brefs instants le clivage du moi, l’intense ambivalence, contre lesquels les processus autistiques avaient été instaurés comme défense par chacun des participants. À ce stade de symbiose ambivalente, dans lequel les frontières du moi sont par définition peu fiables pour chacun, il y a beaucoup de projection et beaucoup d’introjection ; chacun se sent menacé par l’autre parce que l’autre personnifie ses propres contenus internes non encore intégrables. Par exemple, chacun projette sur l’autre ses propres sentiments meurtriers et craint par conséquent pour sa propre vie. La perte, pour chacun, d’un monde qu’il croyait être entièrement le sien (un monde autistique) – la perturbation apportée dans le monde de l’analyste, par exemple, par le patient qui sent qu’il imprègne toute la vie de l’analyste d’une façon chaotique – s’accompagne d’une crainte et d’une rage intenses et des réactions de perte les plus primitives. On sent alors que l’on ne possède plus rien en propre : ni monde ni soi.

Il faut noter que l’ambivalence, lorsqu’elle est plus inconsciente que consciente et donc difficilement intégrable par le moi, exige une relation symbiotique avec l’autre, une relation dans laquelle l’autre incarne les composantes des sentiments ambivalents que l’on doit refouler pour le moment. Au contraire, lorsqu’on peut affronter et accepter ses propres sentiments ambivalents, on peut être un individu distinct et voir dans l’autre également un individu distinct. Je n’oublierai jamais le sentiment de profonde liberté intérieure qui me permit de dire un jour à une patiente hébéphrène, avec laquelle j'étais empêtré depuis des années dans une relation symbiotique angoissante, que je ne la laisserais jamais pénétrer dans ma maison – comme elle l’avait longtemps désiré – même si mon refus devait signifier pour elle l’internement définitif dans un hôpital psychiatrique. Dans ces cas-là, les limites que fixe l’analyste expriment son individualité : telle est la limite que je fixe. Théoriquement, il n’est pas indispensable, il peut être même déconseillé (sans qu’à mon sens ce soit jamais désastreux) de dire ces choses-là au patient ; l’important est que l’on soit capable de les sentir. En l’occurrence, il fallait que je fusse capable de sentir l’intense rejet chez moi, que j’avais projeté pendant des années sur cette femme qui, à dire vrai, était particulièrement rejetante. L’ambivalence dont je parle ici est si intense qu’on ne peut y faire face, comme j’espère le montrer plus loin, que si les deux participants la vivent et la reconnaissent de manière identique.

Il y a quelques années – à l’époque, je n’avais pas encore suffisamment l’expérience de la relation symbiotique pré-ambivalente avec mes patients pour pouvoir la conceptualiser et je pensais que toute relation symbiotique était fortement ambivalente –, j’écrivis ces notes à la suite d’une séance avec la patiente dont je parlais plus haut :

J’ai fait référence aux relations symbiotiques dans deux articles récents et j’ai voulu dernièrement essayer de décrire précisément les caractéristiques de ces relations. Je sors d’une séance avec Carol Fleming [pseudonyme], séance qui ressemble à des centaines d’autres séances que j’ai eues avec elle et qui, je pense, représente typiquement la relation symbiotique [ambivalente].

Lorsque je suis allé la voir, elle était allongée sur son lit, silencieuse, dans sa chambre aux murs nus – allongée sur son lit de fer – et il n’y avait comme autre mobilier que deux chaises. J’ai éprouvé un profond découragement en entrant là et du dégoût à me mettre au travail. À mesure que passait la séance, pendant laquelle elle ne prononça que quelques mots, et ceci de manière fragmentaire, tout en lançant presque tout le temps des regards hostiles de mon côté, j’ai remarqué que ce que j’éprouvais, c’était peut-être surtout un sentiment d’impuissance et de désarroi face à mes propres sentiments, un refus de ceux-ci, quels qu’ils soient : hostilité, sympathie ou tendresse. J’avais une forte envie d’abandonner le travail avec elle et de l’abandonner, elle, mais j’ai de nouveau ressenti un conflit et mon impuissance à faire cela.

Je me sentais comme à la merci de cette femme qui jouait avec mes sentiments : soit qu’elle créât en moi un antagonisme par son attitude de haine, soit qu’elle éveillât ma tendresse et ma sympathie quand soudain son visage reflétait quelque chose d’amical et qu’elle faisait une sorte de geste implorant. Autre chose à souligner : le désordre de mes sentiments, qui changeaient très rapidement. À un moment donné, il m’a semblé que nous étions deux serpents à sonnettes au crochet enfoncé dans le cou l’un de l’autre, chacun refusant de laisser aller l’autre parce qu’en restant dans la relation nous exprimions mieux la haine illimitée que nous éprouvions l’un pour l’autre. Pendant toute la séance, je me suis senti insatisfait de mes propres sentiments.

Quelques mois auparavant, j’avais écrit ceci :

Tout le temps qu’a duré la réunion du petit groupe10 aujourd’hui a été consacré à la présentation de mon travail avec Carol Fleming. J’ai évoqué ce problème parce que je me sentais assez tendu à la perspective de la visite des parents. Pendant que je disais aux autres ce qui se passait avec Carol, j’ai commencé à voir en moi les signes de plus en plus nombreux d’une rage massive contre elle à cause du sentiment d’échec que me donne ce travail. J’avais l’impression qu’il y avait en moi une énorme et lourde pierre… cela ressemblait manifestement à de la dépression, à laquelle se mêlait une bonne part de rage. Ce qui m’est apparu pendant que j’exposais le cas, c’est que même mes sentiments « positifs » de tendresse étaient un poids pour moi, autant que l’avaient été antérieurement mes sentiments de cruauté et de sadisme. Ces sentiments « positifs » me pesaient, me suis-je dit, parce que je ne me sentais pas libre de les lui exprimer – par exemple, en touchant sa tête quand j’avais envie de le faire. Pendant tout ce temps, j’ai eu l’impression qu’exprimer cette tendresse, ce serait en quelque sorte utiliser de manière inappropriée ma position de thérapeute, faire quelque chose qui l’effraierait et qui serait simplement une espèce de satisfaction de mes propres sentiments de dépendance vis-à-vis d’elle en tant que figure maternelle. Au cours de la même journée, j’ai eu la pensée qu’à cet instant la chose la plus importante de ma vie à Chestnut Lodge11 était ma colère contre Carol Fleming. Cette découverte a été vraiment quelque chose d’étonnant ; il m’est venu plus tard l’idée que peut-être cela montrait l’importance que la relation avait pour la patiente elle-même.

Une ou deux « vignettes » ne suffisent pas à rendre compte de la variété des phénomènes cliniques que je suis en train de conceptualiser. Cette patiente, par exemple, était encore plus installée dans son autisme ancien de plusieurs années, était encore moins installée dans une relation symbiotique ambivalente bien discernable que ne l’ont été la plupart des patients que j’ai en tête en écrivant ceci.

Avec ces derniers – dont la plupart étaient des schizophrènes borderline ou ambulatoires, donc beaucoup plus accessibles que la femme mentionnée plus haut – s’ajoute une autre circonstance : les deux participants réagissent presque constamment l’un à l’autre, que ce soit verbalement ou non verbalement, et avec des sentiments qui changent très rapidement, allant de la fureur au mépris en passant par la tendresse, dans un mélange extraordinaire d’émotions.

Une bonne partie de mon expérience de la relation symbiotique ambivalente, je l’ai acquise auprès des quelques centaines de schizophrènes borderline ou ambulatoires avec lesquels j’ai eu un seul entretien à des fins de consultation et/ou d’enseignement. J’ai également rencontré cette forme de relation symbiotique dans les derniers mois d’un travail qui a duré onze ans avec un hébéphrène. Il était parvenu à ce mode de fonctionnement à un moment où nous savions tous deux que j’allais bientôt quitter l’hôpital où il était interné. Je me suis posé des questions sur le rôle que joue l’angoisse de séparation dans cette réaction, dans ces conditions particulières que sont la fin d’un traitement ou l’entretien unique. Mais ce que j’ai appris avec d’autres cas de traitement au long cours a confirmé mon idée que l’angoisse de séparation a ici moins à voir avec l’imminence de la séparation physique qu’avec la menace, ressentie par les deux participants, que leur relation symbiotique vivante ne fasse place, à un moment imprévisible et de manière incontrôlable, à l’autisme ou à l’individuation (issues que le patient ne semble pas différencier l’une de l’autre et qu’ici je ne différencie pas bien non plus). Ainsi, l’imminence de l’une ou l’autre de ces issues présente la même menace subjective : celle d’être mis en pièces d’un instant à l’autre.

L’instabilité symbiotique des frontières du moi rend impossible de savoir si la colère ou la dépression, par exemple, que l’on sent brusquement sont les « siennes » propres, ou si l’on est en train d’éprouver violemment un sentiment du patient contre lequel il réussit à se défendre inconsciemment (comme par projection). De même avec les communications verbales du patient : il est souvent impossible de savoir, et on a souvent un besoin impérieux de s’assurer, d’où viennent et à qui s’adressent ces communications.

J’avais, par exemple, un patient qui, à un niveau non verbal, était bien établi dans une relation symbiotique ambivalente avec moi, alors qu’au niveau du langage verbal il n’avait pas encore atteint ce stade. Pendant des mois, ses communications verbales se limitèrent à certains commentaires stéréotypés. À chaque séance, il prononçait au moins une fois ces phrases : « Prenez votre temps » ; « il faut faire avec ce qu’on a » ; « bonne continuation » ; « il y a un temps pour tout » ; « inutile de dire ». C’était comme si j’avais entendu une conversation téléphonique d’un seul côté. Je lui ai dit que je ne pouvais pas savoir si ces commentaires étaient (je numérote les possibilités, ce que je n’ai pas fait en lui parlant) 1° sa réponse à des pensées qu’il avait ; 2° sa réponse à des voix qu’il entendait ; 3° ses conjectures quant à ce que j’étais en train de penser ; 4° le compte rendu exact de ce que les voix lui disaient ou 5° un mélange de tout cela. À un commentaire aussi complexe de ma part, il n’apporta aucune réponse éclairante – ce qui n’est pas surprenant. J’ai supposé qu’il était tout à fait incapable de différencier ces diverses possibilités, auxquelles j’ajouterai maintenant une sixième : ses phrases stéréotypées exprimaient-elles, au niveau du comportement, par des processus d’introjection, ce qu’inconsciemment il tendait à percevoir comme mon propre silence halluciné ? Je n’étais pas, en fait, sujet à des hallucinations, si difficiles que fussent souvent ces séances ; mais ce qui ressort d’une de ses réactions transférentielles les plus distinctes, c’est qu’il voyait en moi son père, mort depuis longtemps, qui avait été « commotionné » par des éclatements d’obus, et dont le moi était si fragmenté qu’il n’avait pu, durant toute l’enfance du patient, exercer une activité professionnelle, un homme, donc, qui souffrait peut-être d’hallucinations.

Longtemps auparavant, je m’étais aperçu, plus simplement, que ce qu’il disait pouvait exprimer mes sentiments ou attitudes (du moins, qu’il supposait être les miens) aussi bien que les siens. Lorsque, par exemple, au milieu d’un long silence, il déclarait sur un ton plein de reproche « Non, ça n’est pas possible », cela pouvait aussi bien se rapporter à la vision qu’il avait de moi, à la vision qu’il avait de lui-même ou à la vision qu’il supposait que j’avais de lui. Une autre fois, pénétrant dans le pavillon où il habitait, je le trouvai qui se tenait près du bureau des infirmières et il ne fit pas un mouvement pour me suivre dans sa chambre où devait se passer la séance. Je m’assis donc dans sa chambre, la porte grande ouverte, et je l’attendis ; au bout de quelques minutes, je sortis pour prendre un journal près de ce bureau et je le rapportai dans sa chambre ; en passant devant lui, je fis comme si je ne le voyais pas. Un petit moment s’écoula, puis le patient entra en disant : « Bon Dieu, qui a besoin de vous, espèce de salaud ! » – ce qui pouvait aussi bien s’appliquer à son propre comportement qu’à celui que j’avais eu en allant chercher le journal. Si, à ce stade-là, il est si important pour l’analyste de localiser les frontières du moi, c’est qu’il y a dans la relation tant d’hostilité non intégrée, et, de ce fait, non contrôlable. Par exemple, je n’avais pas oublié le jour où, brusquement, il avait manifestement entendu une voix hallucinatoire, venant de moi et lui disant des choses profondément insultantes, et où il avait réagi par une explosion de fureur difficilement contenue qui m’avait fait peur et donné l’impression que j’étais totalement incapable d’agir sur ce qui se passait en lui.

Le rôle de la jalousie dans le moi fragmenté12

En travaillant avec le patient évoqué plus haut, ainsi qu’avec un précédent patient et de nombreux autres vus par la suite, j’ai pu constater que la relation de symbiose ambivalente prenait souvent l’allure d’une relation de groupe – ce qui peut paraître d’abord assez bizarre –, dans laquelle la jalousie constitue un facteur de complication très important. On considère généralement que la jalousie survient lorsque trois personnes réelles sont en cause13. Mais chez ces patients – et, là encore, je ne parle pas seulement des hébéphrènes dont le moi est grossièrement fragmenté, mais de tout patient qui laisse apparaître en cours d’analyse des composantes schizoïdes, ce qui, à mon sens, inclut tous les patients en général –, les introjects pathogènes ont la valeur subjective d’identité personnelle, et l’impact interpersonnel, de personnes. C’est lorsque l’analyste se met à prendre pour le patient une importance à peu près équivalente à celle de l’introject en question – plus simplement, lorsque l’analyste devient aussi important pour le patient que le « soi » de celui-ci l’est pour lui-même –, c’est alors que l’analyste (et le reste de l’identité du patient, c’est-à-dire la partie ne comprenant pas l’introject) se sent pris dans une intense compétition dans laquelle la jalousie s’exerce dans trois directions ou plus.

Par exemple, l’hébéphrène mentionné plus haut avait l’habitude d’être en rapport tout au long des séances avec des voix hallucinatoires qui me faisaient sentir, par contraste, combien j’étais insignifiant pour lui. Quand j’essayais d’interrompre son dialogue avec une figure hallucinatoire, il me rembarrait hargneusement : « Fermez-la, j’ai du monde ! » Mais c’est lorsque j’ai commencé à compter un peu plus pour lui que je me suis mis à être jaloux : au moment où, cessant d’être en contact avec moi, il se tournait vers une voix hallucinatoire, j’avais la sensation très nette qu’il y avait là une relation de groupe. (J’ai souvent eu cette impression avec une autre patiente dont le moi était aussi fragmenté.) Beaucoup plus tard, je fus si certain de compter pour lui que je compris que ses hallucinations étaient secondaires par rapport à ce qui se passait entre nous, et je ne me sentis plus porté à une telle jalousie.

La jalousie du patient à l’égard de lui-même, celle qui surgit lorsqu’une partie de lui se sent mise à l’écart d’une autre partie de lui à laquelle répond l’analyste, constitue une énorme résistance dans le traitement. Disons ceci : lorsqu’un des îlots qui forment le « soi » collectif du patient est capable de travailler avec l’analyste en progressant dans le traitement, tel autre îlot qui se sent laissé de côté et éprouve une intense jalousie réagit par une sauvage envie de vengeance envers ce que les deux autres ont accompli ensemble et envers leur relation de collaboration. Le « soi » d’un tel patient est composé essentiellement d’une accumulation d’introjects mal intégrés. Je suppose que la jalousie remonte à des expériences précoces de jalousie non maîtrisable devant l’intimité de deux personnes réelles – les parents, par exemple, ou bien la mère et un autre enfant particulièrement aimé d’elle –, jalousie qui n’a pas été résolue et contre laquelle le patient s’est inconsciemment défendu en introjectant les deux autres personnes émotionnellement proches. Mais il me semble qu’il y a eu plus important, c’est que la jalousie avait son pendant dans la mère elle-même (ou toute autre figure maternelle), de sorte que l’enfant a dû y faire face et essayer par l’introjection – c’est-à-dire en prenant en lui cette jalousie – de rendre totale une mère dont le moi était fragmenté et chargé précisément de cette jalousie « intrapsychique ».

La meilleure façon d’aborder cette jalousie dans la cure est de la traiter comme une défense inconsciente contre la fusion thérapeutiquement nécessaire qu’implique la symbiose pré-ambivalente, fusion qui apparaît tout d’abord effrayante au patient comme à l’analyste. Les cas où la mise en acte d’une telle jalousie perturbe le plus le traitement surviennent, me semble-t-il, avant qu’une relation pré-ambivalente forte ne se soit développée dans le transfert. Tout phénomène de jalousie qui apparaît plus tard, c’est-à-dire après l’individuation, même s’il n’est pas insignifiant, peut être affronté par un patient et un analyste devenus maintenant personnes totales, qui rechercheront la signification, pour leur relation, d’un tiers extérieur au cabinet de l’analyste.

Pour finir, je prendrai l’exemple de mon travail avec un patient schizoïde – patient dont le degré de maladie se rencontre fréquemment dans notre pratique. Pendant plusieurs années, cet homme m’a exaspéré par sa suffisance. Jusqu’au jour où je découvris avec étonnement que ce que j’éprouvais maintenant, c’était de la jalousie ; il préférait si manifestement son soi à moi que j’étais profondément jaloux et amer d’être écarté de cette relation aimante et confortable entre les deux « personnes » qui le composaient. J’insiste sur le fait que ceci ne survint qu’après plusieurs années de travail avec lui. Rétrospectivement, je me suis aperçu qu’avant cela je n’avais pas acquis assez d’importance à ses yeux (pour parler le langage psychanalytique classique, que je n’avais pas été suffisamment investi par lui en tant qu’objet séparé) pour sentir en lui ces deux « personnes » à présent relativement bien différenciées et me sentir capable et désireux de prendre part à cette compétition « à trois » pleine d’une intense jalousie. Ces patients schizoïdes s’avèrent généralement si inaccessibles à la psychanalyse que l’analyste et le patient, découragés, renoncent à tenter une psychanalyse avant, me semble-t-il, d’avoir atteint cette strate vivante mais troublante (pour l’analyste autant que pour le patient), cette strate dans laquelle se révèle la fragmentation du moi du patient et où le transfert prend l’allure d’une compétition « à trois » empreinte d’une jalousie meurtrière.

La phase de transition entre l’autisme et la symbiose thérapeutique

En considérant les choses avec du recul, on s’aperçoit que la phase d’autisme, souvent longue et apparemment statique, n’a pas été une simple étape chronologique avant le déclenchement des processus thérapeutiques franchement actifs. En fait, elle a permis que s’instaure le contexte solide et sûr dans lequel ces changements pourront se produire. À mon sens, cette constatation justifie que Marion Milner14 souligne le caractère positif de ce que j’appelle l’autisme. Elle parle du « développement prématuré du moi et [de] la nécessité, pour une bonne croissance psychique, qu’il y ait régulièrement des moments où le retrait dans l’absence [c’est-à-dire dans l’autisme] est possible », et elle remarque que « derrière les états qualifiés par les analystes d’auto-érotiques et narcissiques [c’est-à-dire autistiques], il y a peut-être une tentative de trouver là une sorte de narcissisme bénéfique, un plaisir de soi primitif… qui, s’ils sont bien compris, ne constituent pas un rejet du monde extérieur mais un pas vers le renouvellement et la reviviscence de l’investissement dans ce monde extérieur ». Elle cite également l’article de Heimann15 sur le retrait narcissique dans le travail créateur et la nécessité d’étudier les changements subis par le narcissisme depuis ses manifestations primitives, changements qui le rendent compatible avec la créativité du moi et les relations d’objet.

À mon sens, la phase autistique implique la formation de ce que Hartmann16 a appelé l’« environnement moyen prévisible », de ce qui, pour Winnicott17, est le « good enough holding environment », et de ce que Khan18 nomme le rôle d’écran protecteur de la mère.

Au cours de la phase autistique, la « fiabilité » se développe à un très haut degré. Qu’elle s’exprime par la ponctualité, la régularité des places assignées ou tous autres signes extérieurs propres à la situation de traitement, cette fiabilité doit être liée au développement, chez les deux participants, d’une certitude quant à ce que la situation permettra et ne permettra pas. Il faut parfois à l’analyste une extraordinaire patience et ce qui pourrait paraître une indulgence inexcusable ; d’autres moments exigent au contraire une fermeté féroce et impatiente de sa part – l’une et l’autre attitude devant exprimer de la manière la plus véridique le soi individuel de l’analyste confronté aux nécessités de la situation immédiate.

En travaillant avec une patiente schizophrène chronique, j’ai mis au point une technique qu’avec quelque embarras j’ai présentée à mes collègues de Chestnut Lodge comme étant un supplice chinois, en raison de son sadisme apparent. En fait, elle est le fruit d’une nécessité absolue et elle s’est avérée extrêmement utile. Elle consistait simplement à appliquer strictement et rigoureusement une technique décrite par Rogers19 : il s’agissait de répéter ce que disait la patiente tout en montrant que j’étais prêt à écouter la suite, mais sans jamais aller au-delà de ce qu’elle avait dit. Cette femme avait un sens de son identité extrêmement précaire ; elle avait donc terriblement peur de se risquer à avancer toute seule ; l’individualité signifiait pour elle une folie sans espoir. Combien de fois auparavant, pour l’encourager, je m’étais risqué à aller un peu plus loin qu’elle ! Mais sa réaction immédiate avait été une horreur et une condamnation totalement aliénées ; elle rompait alors le lien avec moi en me disant, choquée, pleine d’effroi : « Vous êtes fou, Dr Searles ! » J’avais appris, et ce n’avait pas été sans mal, que je devais être avec elle chaque fois qu’elle risquait un pas et répéter chacun de ses commentaires hésitants – qui n’étaient souvent que le début d’une phrase qu’elle ne pouvait compléter sans être aidée –, mais que je ne devais absolument pas la devancer.

J’ai été amusé d’entendre un de mes collègues, dans une réunion où nous parlions de nos patients, protester vigoureusement contre la façon dont se déroulaient mes entretiens avec cette femme :

… dans cette séance, pratiquement chaque mot qu'elle a prononcé, vous l’avez pris, vous le lui avez répété, puis vous lui avez demandé d’en dire plus là-dessus, comme si vous deviez contrôler absolument tout ce qu’elle faisait. Vraiment, je me dis que c’est un truc drôlement rigide, et je me demande ce qu’elle peut bien penser de ça étant donné ses propres sentiments d’agressivité – pourquoi il faut que vous fassiez ça. Quand elle a dit que quelque chose la rendait folle, je suis sûr que j’aurais eu le même sentiment, que si quelqu’un me faisait ça, j’aurais vraiment le sentiment de devenir dingue et j’aurais envie de m’arracher les cheveux.

Cette réaction m’a amusé parce que mon collègue décrivait exactement ce que je faisais avec ma patiente et parce que sa réaction ressemblait beaucoup à celle qui était en train de se développer chez la patiente elle-même – ce qui, sur le plan thérapeutique, eut les meilleurs effets. Ma relation avec elle traversa ensuite une phase de symbiose ambivalente où les séances orageuses auxquelles nous prenions tous deux une part active ne manquèrent pas ; plus tard, ce fut une phase, prolongée et bien identifiable, de symbiose thérapeutique pré-ambivalente ; cette phase fut d’une énorme importance pour notre croissance à tous deux ; elle permit à la patiente d’atteindre un niveau d’individuation jamais atteint jusqu’à présent par aucun de mes autres patients schizophrènes chroniques. Je suis convaincu que ces changements ne se seraient jamais produits si, pendant cette phase autistique, je n’avais pas fonctionné pour elle comme une sorte d’exo-squelette.

Dans un article sur les réponses neutres du thérapeute20, j’ai montré, à propos d’un patient schizophrène chronique qui, pendant des mois, resta sans parler et sans bouger d’un bout à l’autre de ses séances – période pendant laquelle il fut manifestement à deux doigts de la mort –, que ce qui l’avait finalement aidé à devenir vivant, alors que des mesures plus « actives » avaient échoué, c’est que j’avais moi-même joué le rôle d’objet inanimé en devenant progressivement muet et immobile.

On peut comprendre tout cela si l’on voit que l’analyste doit arriver à incarner la propre rigidité autistique du patient pour que cette rigidité se transforme en une force du moi de mieux en mieux différenciée et consciemment utilisable. Ceci se fait grâce, en partie, à l’identification du patient à l’analyste qui « devient vivant » au moment opportun, grâce aussi à la disposition du patient à se risquer, de manières constructrices diverses, hors d’une position transférentielle rigide et « inanimée », certes, mais par moments si nécessaire pour tous les patients. Dans la pratique analytique courante, les patients – j’inclus ici les schizophrènes ambulatoires, borderline, mais également les névrosés – qui se plaignent le plus de l’attitude distante et immuable de l’analyste sont précisément ceux qui ont le plus besoin, pour résoudre et intégrer des composantes anciennement autistiques, qu’il fonctionne ainsi par rapport à eux.

D’après mon expérience, pour parvenir à résoudre l’autisme du patient, l’analyste ne doit pas seulement jouer le rôle de « barrière protectrice » plus fiable que ne l’a été la mère biologique pendant l’enfance du patient, comme l’a montré Masud Khan21. Il faut d’abord qu’il se mette à accepter de plus en plus librement le fait que le patient joue le rôle de barrière maternelle protectrice pour lui, l’analyste. Je conçois les choses ainsi : dans la mesure où l’analyste devient capable, sans gêne pour lui et en toute liberté, de s’immerger dans le patient autistique qui devient son univers (celui de l’analyste), le patient peut alors utiliser l’analyste comme modèle d’identification en ce qui concerne l’acceptation de ces besoins de dépendance primitifs, et il peut échanger petit à petit son ancien univers autistique contre l’univers consistant en, et personnifié par, l’analyste. En réalité, cette progression s’effectue non pas par petits bonds discrets et irréversibles mais plutôt par des processus mêlés et toujours fluctuants qui font qu’à un moment donné c’est l’analyste qui fournit l’exo-squelette, puis c’est le patient, jusqu’au moment où ce sont les deux qui le fournissent en même temps.

Pour toute cette succession d’événements, il est nécessaire, encore une fois, d’évaluer l’orientation du patient par rapport au thérapeute. En découvrant, au cours de l’évolution du transfert, que le fonctionnement autistique du patient lui sert d’écran maternel dans son propre fonctionnement du moi, l’analyste réagit comme la mère au moi fragmenté dont le moi, pour fonctionner, a exigé que le patient reste fixé au stade de l’autisme, fondement de l’existence précaire de la mère. Ce que l’analyste apporte ici de nouveau au patient, c’est qu’à la différence de la mère réelle il a un moi suffisamment bien intégré pour oser savoir combien est important pour lui ce patient, ce patient autistique qui, au début, ne peut avoir avec lui de relation significative qu’en tant qu’écran maternel pour les composantes les moins intégrées de l’analyste, lesquelles sont à la base du transfert du patient sur lui en tant que mère au moi fragmenté.

Autrement dit, l’analyste doit oser savoir qu’à ce niveau très primitif le patient joue le rôle et a joué pour lui le rôle de mère-thérapeute. Pour autant qu’il est conscient de ceci, il ne doit pas nécessairement en faire part explicitement au patient. Peu à peu, cela devient une chose entendue entre eux que le patient l’a aidé à affronter des zones de lui-même qui lui étaient restées pratiquement inconnues jusqu’à présent. À mesure que ces zones s’intégrent au fonctionnement du moi conscient de l’analyste, celui-ci devient la mère forte dont le patient avait besoin. Puisque le patient a pu le materner comme son nourrisson ou son fœtus, il n’y a plus maintenant d’humiliation pour lui à reconnaître son besoin infantile de l’analyste-mère.

Dans un article20 où je parlais de mon travail (poursuivi depuis de nombreuses années et toujours en cours) avec une femme délirante et profondément fragmentée, j’ai rapporté comment j’avais progressivement découvert à quel point son univers délirant provenait du fait quelle réagissait à différentes composantes réelles de ma personnalité dont j’avais jusqu’alors été inconscient – c’est-à-dire à des modes de fonctionnement que j’avais pendant les séances avec elle. Ce qui me frappe dans cette découverte progressive du fait que j’ai personnifié la première mère, le Dieu créateur pour la patiente, c’est à quel point j’avais évité de ressentir l’importance que j’avais pour elle. Personnellement, il m’a été plus facile d’adorer la patiente comme une déesse que d’être ainsi adoré par elle.

i’ai montré dans deux articles21 sur l’autisme comment l’analyste, face au patient autistique, se trouve ramené à ses propres processus autistiques. Ce mode de relation autistique peut être finalement résolu si l’analyste constate et accepte le fait que ces deux univers apparemment si distincts que sont le sien et celui du patient ne sont en réalité que les deux affleurements d’un même terrain inconscient. Ce principe se trouve couramment vérifié : ainsi, par exemple, l’analyste découvrira, pendant le silence d’un patient schizoïde ennuyeux et alors qu’il essaie d’arriver au bout de sa journée de travail à force de « liberté » intérieure, que l’examen de ses propres associations supposées totalement libres éclaire d’un jour nouveau et fort instructif ce qui se passe entre lui et le patient, et chez le patient. L’univers « privé » ou « autistique » de l’analyste est loin d’être aussi éloigné du patient que le supposait l’analyste.

Réalisme des perceptions dans un transfert délirant (1972)

Données d’ensemble et évolution du traitement jusqu’à ce jour

Quantité d’éléments fournis par Mme Joan Douglas elle-même (pseudonyme) me font penser qu’elle a commencé à souffrir de schizophrénie, sans que l’on s’en rendît compte à l’époque, tôt dans son enfance. Ce n’est que lorsqu’elle eut 33 ans et à la suite de la mort de sa mère – femme extrêmement instable qui, à ce qu’en dit un frère de la patiente, avait « adoré dominer » sa fille – qu’elle devint ouvertement psychotique. Elle était à ce moment-là elle-même mère de quatre jeunes enfants. Terriblement autoritaire, comme l’avait été sa mère, elle s’arrangea pour éviter l’hospitalisation pendant deux ans, période au cours de laquelle son comportement devint de plus en plus délirant et chaotique ; au bout de ces deux années, la famille, qui avait tout lieu de craindre qu’elle n’allât jusqu’à tuer quelqu’un, la plaça dans un hôpital psychiatrique. Bien que remarquable par ailleurs, cet hôpital se spécialise dans des modes de traitement « éclectiques » (psychothérapeutiques dans une certaine mesure mais surtout somatiques). Elle passa là une année au cours de laquelle ses délires paranoïdes ne diminuèrent pas, en dépit – ou à cause – d’une tentative de psychothérapie, de deux séries de comas insuliniques (en tout 70 comas) et de deux séries d’électrochocs totalisant au moins 42 interventions. Un médecin consultant, pensant que c’était le seul recours, conseilla une lobotomie. Mais la famille vit un second médecin, qui conseilla de la transférer à Chestnut Lodge pour une ultime tentative de psychanalyse.

Lors de son admission à Chestnut Lodge – elle avait 36 ans –, c’était une femme en apparence séduisante, soignée et saine ; en fait, elle était fortement paranoïde et, à la moindre provocation, elle se répandait en paroles intensément angoissées et menaçantes témoignant d’expériences délirantes extraordinairement déformées. Le premier analyste qu’elle eut à Chestnut Lodge abandonna la partie après un an de travail avec elle, découragé de voir que, loin de diminuer, son délire augmentait et que sa résistance au traitement était inflexible. Ce renoncement est fort inhabituel pour un médecin de Chestnut Lodge et il témoigne de ce qu’il y avait de redoutable dans la maladie de cette patiente.

Quelques mois plus tard, en janvier 1953, je devins son analyste. Ayant derrière moi, à l’époque, déjà plusieurs années d’expérience dans ce genre de travail, j’avais le ferme espoir de pouvoir l’aider à devenir non psychotique. Je travaille encore actuellement avec elle et, pendant toutes ces années, c’est-à-dire plus de dix-huit ans, je l’ai vue quatre fois par semaine (en dehors de quelques courtes vacances), ce qui fait à ce jour un total de quelque 3 500 séances.

Pendant plusieurs années, elle refusa obstinément de venir à mon cabinet ; en dix ans et demi, elle ne s’y rendit que trois ou quatre fois et c’est seulement après tout ce temps qu’elle commença d’y venir assez régulièrement. Il fallait encore l’y faire accompagner et l’en faire ramener par une infirmière ou une surveillante et, lorsque six mois plus tard je quittai Chestnut Lodge pour installer mon cabinet à Washington, à quinze kilomètres de là, elle était encore si délirante qu’il fallait toujours une personne pour l’accompagner en taxi. Ce n’est que cinq ans plus tard – il y a de cela deux ans – qu’elle devint suffisamment coopérante, bien qu’encore très délirante, pour venir seule de Chestnut Lodge en taxi. Au moins pendant seize ans, j’ai vécu avec l’amère certitude qu’au cas où je me sentirais suffisamment découragé ou vaincu pour renoncer elle serait loin d’en éprouver du dépit, de la déception ou du chagrin : elle ne verrait là qu’un triomphe de plus pour elle, et encore un triomphe tout à fait ordinaire.

Les années ont apporté et continuent d’apporter leur lot de difficultés. Le mari de la patiente, qui, dès le début, n’avait rendu visite à sa femme qu’une ou deux fois par an et m’avait paru convaincu de l’inutilité du traitement, finit, au bout de cinq ans, par se sentir la conscience tranquille et, se débarrassant de ses scrupules moraux jusqu’alors rigides, divorça. Dès le départ, elle avait refusé d’admettre l’existence de ses enfants et, pendant de longues périodes, avait même refusé d’ouvrir leurs lettres et leurs cadeaux. Une visite que lui avaient faite le mari et les enfants, au temps où je n’étais pas encore son analyste, s’avéra désastreuse ; il fallut attendre neuf et dix ans avant que ses deux aînés vinssent la voir. Tous deux l’ont d’ailleurs trouvée tellement folle qu’aucun n’est revenu depuis. Mes propres sentiments de condamnation à son égard parce qu’elle rejetait ses enfants et de dépit d’être moi-même rejeté si brutalement constituèrent l’un des aspects difficiles de notre travail. Mais le plus difficile de tout, ce furent la culpabilité et le désespoir que suscita en moi, au cours de très nombreuses séances, le sentiment que j’étais, en fait, une mauvaise mère pour elle.

Entre-temps, cette femme jeune et séduisante était devenue, par son apparence et dans la réalité, une grand-mère qui, parfois, venait à exprimer, indirectement, une crainte poignante de n’être plus rien d’autre pour nous qu’une malade relevant de la gériatrie. Il y a quelques années, elle a dû se faire mettre un dentier à la mâchoire supérieure ; pendant des mois, je me suis senti affreusement coupable quand, au beau milieu d’un torrent de reproches paranoï-des, elle enlevait tout d’un coup son inconfortable dentier ; avec sa figure édentée, en gesticulant ainsi avec son dentier à la main tandis qu’elle parlait, elle avait l’air soudain d’avoir dix ans de plus. Par la suite, je lui fus reconnaissant de ce que son caractère indomptable, qui persistait malgré ces ravages, m’eût aidé à me libérer en grande partie de cette culpabilité.

Pendant plus de six ans j’ai enregistré toutes nos séances sur magnétophone – sans le lui cacher, ce qui témoigne de son engagement de plus en plus grand dans notre travail. J’ai conservé ces centaines de bandes et, en réécoutant à l’occasion certaines d’entre elles, je me suis rendu compte de l’inestimable valeur qu’elles avaient pour la recherche aussi bien dans le domaine de la psychodynamique des schizophrènes que dans celui de la psychanalyse de ces patients.

Au cours des années qui ont suivi son admission, cette femme eut un énorme impact sur toute la communauté de Chestnut Lodge en raison de son comportement extraordinairement contraignant pour les autres, de son délire, de son intelligence rare et de sa chaleur pleine de causticité. Son comportement délirant atteignait parfois la petite ville de Rockville, et parfois même notre capitale, un peu plus éloignée. Excellente cavalière, lors d’une des fugues qu’elle avait faites avant que nous nous rencontrions (elle n’en a plus fait par la suite), elle était allée à Washington, avait loué un cheval et, montée sur son cheval, avait remonté l’avenue Pennsylvania jusqu’aux portes de la Maison-Blanche où elle avait demandé à être reçue par le Président. Là-dessus, la police l’avait placée dans un hôpital psychiatrique jusqu’à ce qu’on vérifiât qu’elle s’était sauvée de Chestnut Lodge où on la renvoya. Son nom figure sur la liste des personnes considérées par le F.B.I. comme dangereuses pour les présidents des États-Unis.

À plusieurs reprises, elle s’est attaquée, dans l’intention de les tuer, à diverses personnes de Chestnut Lodge et, moi-même, je me suis souvent senti menacé. Mais ses envies de meurtre s’exprimaient principalement dans son utilisation, largement inconsciente, de la communication verbale comme moyen d’attaquer le sens de la réalité chez l’autre, et notamment son sentiment d’identité personnelle. Il y eut des moments, en particulier dans les premières années au cours de séances spécialement orageuses, où je me sentais si menacé, où j’étais si furieux, que j’avais vraiment peur de ne plus pouvoir contrôler mes propres envies de meurtre.

Tout au long de ces dix-huit années et plus de travail avec elle, un nombre incroyable de personnes (faisant partie du personnel, mais aussi des malades, à leur manière) ont tenté de l’aider à guérir, devant probablement pour cela refouler (comme je l’ai fait moi-même) leur énorme besoin quelle demeure psychotique. Parmi ces personnes, il y eut une dizaine de psychiatres responsables de différentes unités (comprenant chacune de neuf à douze patients) dans le bâtiment où elle habitait. Ces psychiatres ont travaillé, selon l’usage dans ce service, de six mois à plusieurs années – en moyenne deux ans. Tous ont fait preuve à son égard d’un immense dévouement, plusieurs ont su trouver des approches créatrices permettant la poursuite du traitement. Un nombre équivalent de travailleurs sociaux ayant une formation psychiatrique, un nombre beaucoup plus important encore d’infirmières et de personnes responsables de la thérapie occupationnelle, enfin une foule d’assistants, ont contribué de manière considérable à son traitement pendant toutes ces années. Je voudrais ici les en remercier et souligner combien d’efforts le traitement psychanalytique d’un schizophrène chronique peut exiger de la part de nombreuses personnes professionnellement bien formées. Naturellement, ce long effort n’aurait pu être poursuivi sans le support financier et psychologique de la famille de la patiente.

Ajoutons que, d’une part, la patiente n’a reçu aucune fonme de traitement médicamenteux (tel que phénothiazines), à l’exception peut-être de barbituriques prescrits occasionnellement par l’un ou l’autre des psychiatres dans les premières années ; que, d’autre part, elle n’utilise pas le divan analytique.

Dès le tout début de notre travail, elle révéla une dédifférenciation et une fragmentation (ou un clivage, pour employer un terme kleinien) du moi épouvantables, comme défenses inconscientes contre des sentiments tels que la culpabilité, le chagrin, l’amour, et dans un effort inconscient pour réaliser ses tendances à l’omnipotence. Elle était profondément convaincue qu’il existait de nombreux « doubles » de chacun, y compris d’elle-même. Lorsqu’un aide-soignant à qui elle s’était attachée quitta Chestnut Lodge, il ne lui manqua pas car elle savait qu’il y avait treize Mr. Mitchell, que la plupart d’entre eux ou que tous étaient encore là, sous divers déguisements. Elle se sentait accusée injustement par tout le monde pour ses actes destructeurs que ses mauvais doubles, elle en était persuadée, avaient commis. Elle fit un jour cette déclaration : « Enfin, il y avait neuf cent quatre-vingt-dix-sept skillions tertiaires de femmes [des composantes projetées ou des « doubles” d’elle-même ; elle dit cela comme si c’était la chose la plus évidente] associées à Chestnut Lodge ; alors pourquoi est-ce que moi je devrais être blâmée pour tout ce que chacun a fait ? »

Sans cesse et de manière imprévisible elle identifiait incorrectement elle-même et les autres. Il y avait plusieurs Dr Searles et, lorsqu’elle partait, avec une aide-soignante, faire des courses, elle vivait cela comme si se succédaient auprès d’elle différentes aides-soignantes et non comme la succession d’émotions différentes éprouvées à l’égard d’une seule personne. Elle n’avait que des « éclairs de souvenir » de tout ce qui lui était arrivé avant son hospitalisation, affirmait qu’elle n’avait jamais eu de père ou de mère, de mari ou d’enfants, et, un jour où j’entreprenais de lui demander quelque chose sur sa mère, elle protesta : « Quand vous dites le mot “mère”, je vois un défilé de femmes dont chacune représente un point de vue différent. » Le plus souvent, elle était absolument convaincue quelle ne m’avait jamais vu auparavant et elle exprima maintes fois la conviction que j’étais telle ou telle personne qui lui avait fait de méchantes choses dans son enfance

— qui l’avait violée, assassinée, etc.

Dans son expérience, dans sa perception et sa pensée, elle était incapable de faire la différence entre a) les modes de pensée et de communication figurés (métaphoriques) et concrets ; b) entre les éléments de réalité animés et inanimés ; c) les formes de vie humaines et non humaines ; d) les hommes et les femmes ; e) les adultes et les enfants ; f) les fantasmes (ou les rêves nocturnes) et les événements réels ; ou même g) les idées et les personnes. Les arbres, les murs des maisons, etc., étaient imprégnés de gens. En fait, tout avait un jour existé sous forme d’une personne qui avait été transformée, par des forces malveillantes, omnipotentes, circéen-nes, telles que moi-même, en arbre, en plante, en mur ou en tapis, que sais-je encore, et elle cherchait anxieusement les moyens de libérer cette personne et de lui rendre sa forme humaine. Les images mentales des personnes de sa vie présente ou passée ne lui apparaissaient pas comme telles car elle était convaincue que l’image était la personne en chair et en os qui, de quelque manière, avait été réduite en dimension et emprisonnée dans sa tête.

Pendant un an ou deux, elle continua de croire qu’au cours des opérations chirurgicales qu’elle avait réellement subies auparavant « ils » avaient mis une chaîne sur son cœur, installé des appareils dans son ventre, percé un trou dans son crâne par lequel « ils » faisaient sortir sa cervelle. Dans les années suivantes, elle parla encore souvent avec terreur de « cette tête-ci » (la sienne) ou de « cette tête-là » (la mienne) ; les têtes étaient, de manière imprévisible, remplacées par les « ils » tout-puissants. Son expérience n’était pas, par exemple, qu’une série de pensées venait de lui traverser l’esprit, mais que, de toute évidence, elle avait maintenant une tête différente, au sens propre, de celle qu’elle avait eue un instant auparavant.

Le contenu de ses idées délirantes – mais non les thèmes de base sous-jacents – n’a cessé de changer au long des années. Pendant très longtemps, j’ai eu l’impression décourageante qu’elle vivait, presque chaque semaine, dans une nouvelle idée délirante, qui la préoccupait énormément et dont l’origine et les liens possibles avec la réalité me demeuraient désespérément inconnus. Dans ces moments-là, c’était pour elle une évidence que nous – et, bien sûr, tout ce qui constituait sa réalité perçue – étions enfermés dans « la grenouille géante », dans « le saphir » ou « le canard », etc.

Ce n’est qu’au bout de plusieurs années qu’elle commença à être consciente, pendant de brefs moments, de ses sentiments meurtriers, changement qui, naturellement, la rendit sensiblement moins dangereuse. À bien des égards, elle s’est considérablement améliorée. Elle ne croit plus qu’elle est remuée, géographiquement transportée, à travers le monde, au milieu de quarante-huit mille Chestnut Lodge. Elle sait maintenant qu’elle est émotionnel-lement remuée par d’autres êtres humains qu’elle rencontre chaque jour. Elle sait qu’il n’y a qu’un seul Chestnut Lodge, et elle éprouve des sentiments réalistes d’ennui, de découragement et souvent de désespoir devant l’étouffement de sa vie. Progressivement, le champ de sa mémoire s’est étendu, passant, disons, de un ou deux jours, à des semaines, des mois et parfois des années (auparavant, elle était constamment « bloquée »). Elle est bien plus capable de se souvenir, avec moi, de ce qui s’est passé dans les séances précédentes. Depuis ces dernières années, elle est devenue beaucoup plus humaine, ressentant son corps beaucoup plus comme le sien propre – quoiqu’elle soit loin encore de le faire pleinement et de manière continue – et, à présent, elle me regarde assez rarement comme un étranger total. En avançant pas à pas, nous parvenons progressivement à affronter l’énorme travail de chagrin qui doit être accompli pour qu’elle puisse devenir, durablement, non psychotique.

Connexions de plus en plus évidentes entre les idées délirantes de la malade et des aspects réels de moi-même

Les années passant, elle est devenue terriblement isolée, car le personnel et les autres patients, qui, pendant un temps, avaient trouvé charmante sa « conversation de folle » (crazy talk, comme ils disaient) et rafraîchissants son « franc-parler » et son mordant, ont pris leurs distances parce qu’ils n’arrivaient pas à établir le moindre contact significatif avec elle. Pendant toutes ces années, j’ai moi-même pu constater qu’à peu près la totalité de ce qu’elle dit n’a pas de sens utilisable pour moi. Quel que soit le mode d’expression de sa « conversation de folle » – le jeu et la taquinerie, l’angoisse physique ou morale, ou l’accusation paranoïde –, dans tous les cas je n’ai pratiquement jamais vu la patiente être capable d’y renoncer et de fonctionner selon un mode d’expérience et de communication interpersonnelle différent, plus raisonnable, et cela que je me montre gentiment encourageant ou sévèrement exigeant.

Ce qui est le plus difficile dans ce travail, c’est donc la persistance de ce sentiment terrible qu’il n’existe aucun lien entre nous. Il y a quelque temps, j’ai vu par hasard à la télévision un bout de film de science-fiction qui avait pour thème les efforts pour communiquer de la Terre avec un être se trouvant sur une planète à des millions de kilomètres ; ces efforts étaient à la fois étranges et fascinants ; l’être extraterrestre apparaissait progressivement sur l’écran du radar des Terriens comme une forme électrique aux contours vaguement humains. Cette image me frappa immédiatement : je me rendis compte que les efforts de Joan et les miens pour communiquer l’un avec l’autre n’étaient pas moins difficiles, pas moins étranges, en dépit du fait que nous parlons tous deux l’anglais, que nous avons tous deux une apparence humaine et que nous sommes proches l’un de l’autre dans l’espace.

Son immense impuissance à combler ce fossé m’a obligé à faire un effort gigantesque pour voir le monde – et nous voir tous les deux – avec ses yeux à elle, tout en gardant le contact avec ma propre vision de la réalité. Les moments où je me sentais relié à elle, où je voyais en quoi ses idées délirantes étaient liées à ma propre vision de la réalité, m’ont plongé alors dans la culpabilité : je me sentais entièrement responsable de son triste état. Cette culpabilité, fondée sur une omnipotence subjective, semble clairement témoigner de ce contre quoi elle s’est inconsciemment défendue, pendant toutes ces années, avec des mécanismes psychotiques tels que projection et introjection, dédifférenciation, clivage et déni.

Au long des années, il devint peu à peu évident quelle était engagée simultanément dans deux tâches fort absorbantes. L’une était sa lutte pour naître

— pour renoncer à son mode d’existence et ne plus vivre comme un « élément » (illimité, qui pouvait, selon le cas, être la lumière, l’électricité, l’air ou l’eau) et pour avoir un corps à elle dans lequel habiter. Son ambivalence inconsciente à ce propos était énorme, bien que consciemment elle ne fût pas vécue comme telle, c’est-à-dire comme un conflit conscient. Ne pas avoir de corps signifiait n’exister d’aucune manière substantielle, ne pas être une personne parmi d’autres personnes ; mais, d’autre part, naître signifiait l’abandon de son omniprésence infinie et de son immortalité. Durant ces années-là, elle consacra une bonne partie de son temps, entre les séances, à tenter de construire, au sens propre, un corps (au moyen de toute sorte de matériaux – bois, toile, fils de coton avec lesquels elle assemblait les parties du corps), à tenter aussi de transformer, comme si elle était Dieu, en formes vivantes et humaines des feuilles mortes et d’autres choses, qu’elle jetait dans les toilettes, persuadée que « les tuyaux » pouvaient servir à créer magiquement la vie. C’est de toute évidence avec des sentiments mêlés d’accomplissement et de perte qu’elle m’a dit il y a six ans environ, lorsque le travail de naissance fut bien avancé : « J’étais Dieu ; maintenant je suis une femme. »

Son autre lutte, liée à la première, consistait à différencier ce qui est « dehors » (ce qui existe dans la réalité extérieure) de ce qui est « dedans » (ce qui existe dans le fantasme ou l’imagination). Je me rends compte aujourd’hui que c’est seulement parce que cette dernière tâche a été peu à peu accomplie que nous pouvons maintenant nous tourner vers son monde intrapsychique (c’est du moins comme cela que je vois aujourd’hui les choses ; pour elle, c’est encore très largement le monde). Ce n’est que parce que nous avons pu faire cela qu’il m’a été possible de voir, en outre, le fait qui m’intéresse spécifiquement ici : savoir, à quel point le monde tel qu’elle le vit, ce monde si extraordinairement délirant, se fonde sur des composantes de moi qui sont réelles, à quel point il en est issu, quelles que soient les distorsions apportées à son expérience de ces composantes par différents processus – transfert, dédifférenciation, fragmentation du moi (clivage), projection, déni.

Au départ, il m’était impossible de distinguer clairement, dans ma perception d’elle, un monde intrapsychique, que je pourrais l’aider à explorer et à comprendre, du monde incluant son soi physique et le monde physique environnant. Elle se reprochait les tortures corporelles, incessantes et variées, qui, dans son expérience, m’étaient infligées, tout comme elle me reprochait de l’emprisonner dans un service fermé. Je l’ai dit, sa maladie, dans ses effets réels, envahissait le domaine de Chestnut Lodge, s’étendait souvent jusqu’à Rockville et, à l’occasion, jusqu’à Washington. Jetais très menacé parce qu’elle me tenait entièrement pour responsable, comme si j’avais été tout-puissant, du monde dans lequel je la voyais, en effet, vivre réellement. Je ne pouvais pas fonctionner efficacement en me disant que j’étais responsable d’un domaine beaucoup plus limité, d’une fonction beaucoup plus limitée, celle de l’aider à résoudre ses problèmes intrapsychiques, car il y avait, d’une part, l’attrait, inconsciemment gratifiant pour moi, de l’omnipotence qu’elle m’attribuait, et, d’autre part, le fait que son monde intrapsychique n’était pas différencié (ni dans sa propre expérience de ce monde ni dans mon appréciation de celui-ci) de son monde physique quotidien. Elle était si peu capable de partager avec moi la responsabilité du traitement que, je l’ai dit, elle n’est presque jamais venue à mon bureau pendant plus de dix ans.

À cette époque, il lui arrivait souvent, durant les séances, d’arpenter la pièce, ou alors, si elle était assise à côté de moi, elle tricotait ou cousait, gardant à portée de la main des aiguilles à tricoter ou des ciseaux pour le cas où je la violerais ou la tuerais – chose que j’avais faite, elle en était convaincue, des centaines de fois pendant qu’elle était « bloquée » (c’est-à-dire quand elle n’avait plus du tout sa tête). Il fallait souvent fermer à clé la porte de sa chambre pour qu’elle ne s’échappe pas pendant la séance.

Elle m’attribuait constamment, et de manière imprévisible, des identités qui n’étaient pas la mienne et ces erreurs d’identification étaient si contraignantes que, souvent, j’en perdais presque le sentiment de ma propre identité. Pour employer une image, je ne me trouvais pas du tout du côté de la fenêtre psychiatrique d’où regarde l’observateur et dont l’autre face serait un miroir, ou encore, pour varier l’analogie, je ne me trouvais pas derrière une ouverture dans quelque écran de cinéma dont l’autre surface aurait montré à la patiente un film L.S.D. Ses réactions psychotiques – à ce qu’elle voyait de moi, en quelque sorte, sur la surface-miroir de l’écran de cinéma – avaient sur moi et en moi un effet bien plus profond que ne l’indiquent ces métaphores.

Elle traitait tout ce que nous appellerions la réalité extérieure comme de la pâte qu’il fallait constamment modeler pour échapper aux sentiments inconscients de chagrin, de culpabilité, d’insignifiance, d’impuissance, de désarroi, etc.

Pourquoi elle parle si souvent de meurtre, pourquoi elle est si convaincue que je l’ai assassinée d’innombrables fois et pourquoi elle se sent si souvent accusée elle-même de meurtre, c’est ce que je me suis souvent demandé. Ce que je sais de plus sûr, et qui repose sur des données nombreuses, dont certaines tout à fait explicites, c’est que ce comportement délirant provient essentiellement de la variabilité qui affecte l’expérience qu’elle a de sa propre identité et sa perception de l’identité de l’autre. Chaque fois qu’il y a un changement dans l’une ou l’autre de ces identités, elle réagit par la conviction que la personne qu’elle était il y a un instant, ou celle que j’étais il y a un instant, a été assassinée. Elle m’a souvent accusé de l’avoir tuée pendant la séance présente ou pendant la précédente ; il est très net qu’elle craint d’être tenue pour une « tueuse psychopathe » à cause de la disparition, hors du champ de sa réalité perceptible, de la personne que j’ai été ou qu’elle a été un instant plus tôt. Les attaques infligées à mon sentiment d’identité sont probablement légères à côté des ravages meurtriers que subit le sien lorsque je la traite comme quelqu’un qui a telle ou telle composante de personnalité (la cruauté, par exemple) qu’elle doit refouler de son sentiment d’identité.

Ce que je savais avant de commencer notre travail ensemble sur le genre de personne que je suis m’a permis de parvenir avec elle à un consensus quant aux composantes de réalité qu’il y a dans ses réactions transférentielles psychotiques ; grâce à ce consensus, nous avons réussi peu à peu à analyser les distorsions transférentielles. Par la patiente, j’ai été obligé – en même temps quelle m’en rendait capable – de prendre conscience petit à petit de certains aspects de moi-même auparavant inconscients : c’est là, pour moi, sans nul doute, l’un des points les plus positifs de notre long travail.

Un exemple : au cours d’une séance de la quatrième année, je remarquai qu’elle me dit, alors que je venais justement d’employer le jargon psychiatrique conventionnel (manifestation largement inconsciente, sans doute, de ma fuite devant ce que nous venions juste de vivre ensemble) : « Quand vous parlez comme ça, c’est comme si nous avions été ensemble dans un avion et qu’on m’avait lâchée tout d’un coup au fond de la mer. – Quand je parle comme un psychiatre ? lui demandai-je. – Oui », me dit-elle. Si elle n’avait pas été capable de formuler la chose ainsi et si je n’avais pas eu conscience de ma tendance à me réfugier dans le rôle « sain » du psychiatre conventionnel, je n’aurais peut-être entendu là que le reproche paranoïde qu’elle me fait habituellement comme quoi nous nous trouvons tout d’un coup au fond de la mer.

Dans une séance du début de la dixième année, elle répondit à quelque chose que je lui avais dit : « Quand vous me parlez comme ça, j’ai l’impression qu’on me conduit au bord du monde et que les gens vont décider si j’aurai à sauter ou pas. » Cette scène, toute vivante pour elle, fut décrite dans un semi-délire mais, de toute évidence, la patiente réagissait là à la manière dont j’avais parlé. Grâce à elle, j’avais pris suffisamment conscience de l’aspect de moi-même en jeu ici pour que je lui demande : « Vous voulez dire que j’ai l’air funèbre à ce point ?

— Oui », dit-elle.

Dans une séance de la quinzième année, elle me fit comprendre que si elle nous sentait au fond de la mer, expérience qui lui arrivait encore régulièrement, ce n’était pas en réaction à mon regard mort et fuyant (contrairement à ce que j’ai suggéré plus haut, je répondais souvent ainsi à ses regards, me sentant coupable de penser par-devers moi combien elle était folle) ; ce qui la faisait réagir ainsi, c’était l’énorme pression qu’elle percevait derrière mon regard. Depuis longtemps, je savais plus ou moins quelle gigantesque pression j’exerçais sur elle pour satisfaire les attentes nombreuses et conflictuelles que j’avais de notre travail. Sa conviction que nous nous trouvions tous les deux au fond de la mer était une représentation à peine exagérée de la pression qui s’exerçait sur nous. Dieu sait qu’elle a rejeté – et rejette encore maintenant – catégoriquement ces tentatives de traduction, en langage figuré et métaphorique, d’expériences qui sont pour elle entièrement concrètes. Mais j’ai peu à peu et de mieux en mieux compris, avec son aide, ce que ces traductions contenaient de réalité tangible et cela m’a permis de l’aider à les accepter de plus en plus fréquemment.

Je me suis aperçu en certaines occasions, assez rares il est vrai mais toujours valables sur le plan thérapeutique, que des modèles de comportement extrêmement psychotique – qui tous se sont maintenus pendant des mois ou même des années – se fondaient en partie sur une identification, toute déformée et exagérée fût-elle, à un aspect de mon propre comportement. J’ai appelé ce processus (dans un précédent article1) l’identification délirante. J’en donnerai trois exemples.

1° Pendant quelques années (entre la troisième et la sixième année environ), la patiente se comporta absolument comme si elle était propriétaire du pavillon de l’hôpital où elle habitait (une sorte de maison familiale). Pour donner un exemple, elle utilisait la télévision de la salle de séjour selon son bon plaisir et, de mille autres manières, se conduisait sans tenir aucun compte du droit des autres à être là. Il m’est venu à l’idée que, de son point de vue, je me comportais aussi insolemment que si sa chambre m’avait appartenu. Je frappais toujours à sa porte avant de commencer la séance, mais je ne tenais pas compte du « N’entrez pas » qu’elle me hurlait régulièrement et j’entrais, tirant une chaise derrière moi, sans prendre même le temps de lui dire quelques mots. Sa fenêtre était presque toujours grande ouverte, même par les jours les plus froids, et, comme j’avais appris depuis longtemps qu’il était inutile d’être plus poli, j’allais droit à la fenêtre pour la fermer, je regagnais ensuite ma place et commençais la séance, coulé dans mon rôle de seul propriétaire. Je n’affirmerais pas que le fait d’avoir vu ce lien entre son comportement général dans la maison et mon propre comportement dans sa chambre a conduit à une interprétation de transfert, laquelle aurait elle-même apporté quelque changement magique dans sa conduite. Mais je peux dire que je n’ai plus considéré son comportement dans la maison comme un symptôme lourd à supporter pour moi, et, en général, l’équipe a constaté dans les années suivantes qu’elle se montrait de plus en plus coopérante.

2° Comme second exemple d’identification délirante, je parlerai d’un ensemble de phénomènes

— se comptant par dizaines ou même par centaines – qui ont pour la première fois attiré mon attention dans les premières années du traitement. Il s’agit des manifestations de ce que je pris l’habitude de considérer comme une gigantesque capacité d’ironie, digne de Swift ou de Rabelais, qui se traduisait par des satires moqueuses contre moi. Le plus atterrant – mais tant de choses m’ont atterré ! –, c’est qu’elle m’a dit quelque chose qui m’a soudain donné l’impression fort désagréable que tout son comportement, depuis des mois ou peut-être même des années, était une gigantesque satire de tel ou tel aspect de ma bêtise personnelle. J’ai rarement vu quelqu’un posséder à ce point cette capacité à faire que les autres se sentent des ânes ; dans ces occasions-là, j’éprouve l’impression que le sol a brusquement glissé sous mes pieds ; pire encore, je suis soudain envahi par le sentiment, toujours prêt à surgir, d’être tout-puissant et entièrement responsable de son existence – cette existence qu’elle n’a pratiquement jamais cessé, je le rappelle, de me présenter comme pleine de souffrances et de tragédies.

Il y avait ainsi des moments où elle éveillait brusquement en moi un soupçon – et simultanément je me sentais livré au ridicule – qui me faisait me demander si se plonger toute la journée, comme elle l’avait fait pendant des années, dans le problème de se construire un corps n’était pas une parodie de ma supposée naïveté enfantine concernant l’origine des bébés (en tant que résultat d’un rapport sexuel ; ceci dans un contexte où elle me mettait en boîte parce que je ne lui faisais pas d’avances sexuelles). J’ai été aussi consterné à l’idée que son effort, encore plus obstiné, pour rechercher sa mère (morte depuis cinq ans quand nous avons commencé notre travail ensemble) était une manière de caricaturer mon propre désir enfantin de trouver en elle une mère idéale. Le fait quelle soit si souvent plongée dans de vastes plans psychotiques est en partie lié à l’image qu’elle a de moi : un homme, semblable, pour elle, à tous les hommes qui ont la tête dans les nuages, avec leurs plans et leurs conceptions intellectuelles grandioses, et qui nient en même temps leur dépendance infantile à l’égard des femmes, ces femmes dont ils sont si oublieux.

3° Parfois, l’identification à moi est des plus explicites. Lors de la séance du 4 mars 1971, par exemple, elle s’est plusieurs fois identifiée nominativement comme le Dr Harold Searles, tout en déversant un torrent d’accusations paranoïdes contre moi, en accueillant très mal ma présence dans « son bureau » et en se plaignant violemment d’être « forcée d’avoir des séances ». Grâce à elle, l’idée m’est venue que ces trois points précis ne représentaient, somme toute, qu’une exagération d’aspects de mon comportement : souvent accusateur, peu accueillant, esclave des autres.

À la fin de l’année 1966 ou au début de 1967, elle était devenue capable de s’asseoir pendant les séances dans mon bureau, nos chaises placées conventionnellement à quelques mètres l’une de l’autre, et de joindre ses efforts aux miens pour comprendre ce qui se passait dans la relation. Souvent, sans se pencher vers moi, elle plongeait son regard dans mes yeux, et, un jour où elle regardait mon visage avec fascination pendant que je lui disais quelque chose, elle s’exclama : « Quand vous parlez de gens différents, vos yeux deviennent ceux de la personne dont vous parlez. C’est comme un kaléidoscope. Je n’ai encore jamais rien vu de pareil ; c’est fascinant. »

Je le répète, chaque fois que j’ai pris conscience que ses distorsions transférentielles s’appuyaient sur un aspect réel de ma personnalité, cela s’est révélé profitable. Il y eut, par exemple, cette séance du 22 décembre 1970 ; à l’époque, je savais déjà depuis longtemps que, lorsque je me sentais physiquement et affectivement torturé pendant les séances, je devenais souvent meurtrièrement sadique à son égard. La séance en question s’avéra bientôt être l’une des plus troublées et troublantes de toutes ces années. Ce jour-là, la patiente sentit que j’avais changé in toto (et pas simplement mes yeux) trois fois ; elle était donc absolument convaincue que quatre personnes différentes s’étaient succédé sur ma chaise – phénomène qui s’était d’ailleurs produit assez souvent des années auparavant. Au cours de cette séance, elle m’accusa je ne sais combien de fois de l’avoir assassinée et d’avoir commis d’autres énormités encore. Elle donnait l’impression d’être sous le coup d’une menace et de craindre qu’on ne lui fasse du mal.

À un moment donné, il me sembla, à voir la manière dont elle me regardait, que ce qu’elle disait exprimait indirectement la question : « Que pense-t-il ? » ; aussi suggérai-je : « Dieu sait ce que je suis en train de penser pendant que vous parlez ? – Oui. » Je lui dis : « Vous n’avez aucun moyen de savoir ce que je pense en ce moment, n’est-ce pas ? » Elle répliqua : « Mais je crois que Dieu l’a, parce que Dieu entre à certains moments et, heu, heu, il est tout perturbé, et pourquoi il doit ressembler à Tiny Tim et, heu, marcher en boitant, ça me dépasse. Et moi, je ne veux pas qu’on lui fasse du mal, de toute manière. Si on lui faisait du mal, ça n’aurait pas de sens d’aller dans un hôpital, parce qu’il est la dernière personne saine que nous ayons, absolument, et tous les hôpitaux sont attachés à lui, et ça n’a pas l’air de le bouleverser le moins du monde. Mais nous devons avoir grand soin de lui, et il ne peut pas être un cheval, parce que c’est comme ça qu’on peut tuer le seul et unique docteur. »

Je lui dis : « Je suppose que c’est ce que j’ai l’intention de faire ? – Oui. Alors, heu. » Je suggérai : « Enfin, j’ai l’air – quoi ? cruel, calculateur, comme si je voulais faire courir Tiny Tim comme un cheval de course ? – ce pauvre petit enfant boiteux, comme un cheval de course ? – j’ai l’air de ça ? » Elle acquiesça énergiquement : « Oui, c’est ça. »

Je poursuivis : « C’est ça, hein ? », et elle acquiesça à nouveau : « Oui. Enfin, vous avez l’air d’être une part de ce George Reynolds… » George Reynolds était un officier de l’armée qu’elle avait longtemps haï parce qu’il avait rendu enceinte et fait illégalement avorter une jeune femme qui travaillait chez elle comme nurse et vis-à-vis de laquelle elle s’était senti une responsabilité parentale. De toute évidence, George Reynolds était l’une de ses mauvaises figures paternelles.

Les exemples que j’ai cités font entrevoir un phénomène qui est devenu de plus en plus clair pour moi ces derniers mois, savoir à quel point la réalité de la personnalité de l’analyste détermine l’univers entier du patient, cet univers en apparence si délirant. En particulier, l’univers intrapsychique de l’autre – le mien, en l’occurrence –, ses pensées, ses sentiments et ses fantasmes jouent un rôle capital au cours de ces mois. Ici, elle voit en moi la personnification d’un aspect de son père, perçu par elle dans l’enfance comme un homme impénétrable, froid, malveillant, sadique, tout-puissant, un homme qui a un plan et qui contrôle tout. Mais, comme l’indiquent les exemples ci-dessus, ce transfert psychotique s’appuie sur au moins une partie de ce qui constitue pour moi ma réalité intrapsychique – je pense, par exemple, au sadisme qu’elle éveille en moi pendant les séances.

Il faut souligner ici que le fonctionnement de son moi, encore dédifférencié, la rend incapable de bien distinguer, sauf pour de rares et brefs moments, entre le fantasme et la réalité, entre elle-même et moi. Ainsi, au lieu de reconstruire ce que j’imagine

— mes fantasmes, elle a tendance à ressentir mon imagination comme un pouvoir de mon esprit à engendrer la seule réalité dont elle peut disposer, y compris la réalité de son soi. Par exemple, les pensées qu’elle me suppose ont littéralement pour elle le pouvoir de la transformer.

Elle réagit de la même manière aux autres. Le 5 septembre 1970, elle m’a dit : « Je suis ceux que tous les autres pensent qu’ils sont. »

Sa dédifférenciation du moi a favorisé, depuis longtemps, un état de symbiose entre nous ; cette symbiose repose en partie sur le transfert délirant, mais en partie aussi sur l’état effectif de notre relation (relation qui implique une symbiose à laquelle nous participons tous deux et dans laquelle nous fonctionnons en termes de pouvoir de nous créer l’un l’autre). J’ai appelé ce mode de relation la « symbiose thérapeutique » dans un certain nombre d’articles antérieurs2 où je montrais en quoi elle diffère de la « folie à deux3 » qui enferme à la fois le patient et l’analyste.

Pour la première fois, dans la séance du 3 octobre 1970, il est clairement apparu que le fait de prêter attention à ce que lui disent les voix hallucinatoires pendant les séances représente un effort pour discerner ce qui se passe dans mon esprit. Il s’est en outre avéré qu’elle fait cela pour tenter de me venir en aide. Elle suppose, en effet, que mon silence habituel vient de mon impuissance à savoir ce qui se passe dans ma tête. Cette perception qu’elle a de moi (qui implique une forte projection de son propre état interne), telle qu’elle l’exprime, est en partie responsable de cette situation désagréable, décrite plus haut, où je soupçonne que tout son comportement représente une satire ironique contre ma manière de fonctionner – c’est-à-dire, ici, mon silence qui, consciemment, n’est pas dû à un appauvrissement ou à une inaccessibilité de mes propres pensées (mais, au moment où j’écris ceci, je commence à voir que, là encore, cette manière de me percevoir comporte un fond de réalité). Ajoutons que, dans cette séance, se produisirent les phénomènes habituels – elle vit dans mes yeux4 quantité de personnes différentes – et qu’à un moment donné elle confirma de façon particulièrement explicite le fait quelle se ressent comme multiple.

Le 10 décembre 1970, elle me dit : « M. Schultz [le nom de son père, mort depuis longtemps ; manifestement, elle prenait quelqu’un de Chestnut Lodge pour lui] est revenu à Chestnut Lodge maintenant, et il fait penser tout le monde comme lui pense. »

Le 24 décembre 1970, elle confirma cette idée qui m’était venue depuis peu : selon les choses qu’elle dit, certaines personnes apparaissent dans mes yeux ou en disparaissent ; j’avais remarqué qu’il y avait une corrélation étroite entre son observation de mes yeux et ses commentaires. Cela montrait qu’elle avait la conviction de me créer, de me transformer, et que cette conviction était aussi forte que son sentiment de pouvoir être transformée par moi. Au cours de cette séance, son introject de mère5 lui dit que, jusque-là, elle avait parlé avec trois hommes et la patiente était persuadée qu’à un moment donné nous avions changé de bureau pour aller dans un plus petit.

Le 26 décembre 1970, un fait apparut clairement

— d’ailleurs confirmé par elle : au moins dans plusieurs cas, ses propos (fortement psychotiques, comme toujours) étaient une réaction à l’expression qu’elle voyait sur mon visage à ce moment-là ou, dans d’autres cas, un effort pour ramener de nouveau sur mon visage certaines des expressions qu’elle y avait vues. Autre indice important de son effort pour me créer.

(Les données qui vont suivre maintenant sont si complexes et multidéterminées que le lecteur risque d’éprouver un peu de cette confusion que j’éprouve moi-même si souvent pendant les séances. Qu’on se souvienne seulement que je souhaite ici mettre l’accent plus particulièrement sur les données qui mettent en lumière le thème suivant : la patiente ressent les pensées de l’autre comme dotées du pouvoir divin d’engendrer la totalité de sa réalité perceptible.)

Vers le milieu de la séance du 4 mars 1971, après qu’elle se fut désignée elle-même par différents prénoms qui n’étaient pas le sien, je lui dis en plaisantant : « Quelles sont les dix choses qui ne vont pas chez Joan ? » Aussitôt, elle répliqua, sérieusement : « Joan, c’est Dieu. » (On se souvient qu’elle avait dit, longtemps auparavant : « J’étais Dieu, maintenant je suis une femme. » Je me rappelle aussi que, dans son enfance, sa mère lui avait attribué un pouvoir divin maléfique, la tenant pour responsable de toute l’angoisse – réelle ou créée par la psychose – que lui donnait sa vie.) Elle me dit, un peu plus tard dans la même séance : «… je crois que je me rappelle où je vous ai rencontré pour la première fois, il y a des millions d’années, quand j’étais Pamela de Bretagne. J’allais – heu – à l’intérieur de moi. Vous viviez alors dans – dans une ferme dans ma poitrine, mon sein droit, et vous m’avez regardée et vous avez dit : “Oh ! vous êtes le soleil !” et vous m’avez levée. J’étais [elle veut dire « j’avais été avant »] une âme, voyez, et je n’étais même pas un œuf. » Moi : « Mais je pensais que vous étiez un soleil ? » Elle acquiesça : « Vous pensiez que j’étais un soleil [c’est-à-dire, vous m’avez faite soleil], comme ça [elle fait claquer ses doigts], et vous m’avez levée, et j’étais un gigantesque soleil, et vous m’avez installée – dans la poitrine, et, bon, j’ai eu la réputation de, j’étais connue partout comme la lumière du soleil, à partir de cette minute-là, et ça a été terrible – enfin, ça – ça a vraiment fait un mal énorme à mon âme et ça a nui à ma position de docteur, par rapport à mes patients, et il n’y a que comme ça que je peux attribuer – heu – sentir que j’avais toutes les raisons d’avoir une âme qui asticotait les gens [c’est-à-dire, qui transformait les gens en asticots] – heu – parce que vous ne devez jamais transformer une âme en lune ou en soleil s’il y a moyen de l’empêcher, voyez. Vous pourriez transformer une personne, une personne âgée de quatre jours et demi médicaux [elle comptait souvent le temps par temps « médical”, beaucoup plus long que le temps normal] en soleil, mais pas lame de la personne. Mais vous, les gens, vous ne voyez pas la différence entre 1 ame et l’esprit, la vue, le type de – heu – d’anatomie, les êtres humains, ou n’importe quelle autre espèce de chose. »

Je l’interrompis : « Une chose que je n’avais pas réalisée, c’est que mes pensées aient eu jamais le pouvoir de – vous faisaient devenir différentes formes – que ça m’était possible de vous transformer par la pensée en différentes formes. Je n’avais pas réalisé ça. » (À noter ici mon autodépréciation, ma fuite et ma dérobade devant le rôle transférentiel de créateur omnipotent qu’elle avait besoin de me voir occuper.)

Après une pause de quelques secondes, elle répliqua : « Enfin ma mère [et ce fut dit avec force, soulignant avec reproche le fait que j’avais encore une fois refusé d’être la bonne mère perçue comme omnipotente = le bon docteur = le Dieu dont elle avait besoin] – heu – avant qu’elle soit un bébé, je veux dire quand elle était une femme, elle pouvait se penser elle-même – comme elle-même, et tenir son visage [c’est-à-dire que la mère, par la pensée, pouvait se créer elle-même et maintenir ainsi l’existence de son visage], et avoir l’air très bien, et alors elle me le donnait et j’avais l’air très bien ; mais j’étais bébé, et elle ne m’a pas appris comment le faire réellement, alors, heu, il restait comme ça, parce que j’étais toujours dans une âme – je n’ai jamais eu – vraiment eu un corps, jusqu’à ce que

— non, c’est tout du matériau d’âme. Mais il a engraissé, heu, et c’est là que nous vivons, sur mon âme. Heu – et ils ont dit, les gens, quand je suis retournée faire une visite : « Bon, maintenant que tu n’es plus Dieu, nous sommes contents de vivre sur ton âme. Est-ce que ça n’est pas très dangereux pour nous d’être ici, et tu ne vas pas être renvoyée si nous ne sortons pas de ta propriété.” Et j’ai dit : “Probablement » et ils ont dit : « Quand, heu – chez qui allons-nous maintenant pour voir qui crée les âmes ?” Et, heu, “Qui est Dieu maintenant ?” Et j’ai dit : “Eh bien, il y a – n’importe quel bon docteur prend la place de Dieu”, parce qu’ils [les bons docteurs] savent comment fabriquer les âmes, et ils peuvent faire la différence entre l’âme, l’esprit, l’intellect, la vue et les sept sens ; mais la moyenne des gens ne le peuvent pas… »

Dans la séance du 11 mars 1971, elle dit : « Ma mère nous a pensés [c’est-à-dire, nous a créés] à partir de son bureau… Le vieux monsieur nous pense à partir de son bureau… » Le 27 mars, elle déclara : « Sans cesse, j’étais happée et j’entrais dans une autre des idées de ma mère, il me semble. »

Une autre patiente, schizoïde, en analyse depuis plusieurs années, commença un jour une séance en disant, presque aussitôt après s’être allongée sur le divan : « Je vois une salle d’autopsie, et j’ai cette pensée que l’analyse, c’est comme faire une autopsie. » Elle prononça ces mots lentement, d’un ton mesuré et comme si elle obéissait à mes souhaits comme si je l’avais hypnotisée et lui avais dit « Maintenant je veux que vous voyiez une salle d’autopsie… » Elle fit ensuite la remarque que son père n’avait pas « un brin » d’humour, que, dans son souvenir, il n’en avait jamais eu. Dans des séances antérieures, elle avait très souvent fait des commentaires sur mon caractère sombre. Il me semble que le processus à l’œuvre chez cette patiente est au fond le même que celui qui opère chez la femme, beaucoup plus malade, que je décris dans cet article. Mais, là où la patiente schizoïde tend à avoir l’impression que moi, le père, j’engendre avec mon esprit un fantasme dans son esprit, la femme schizophrène, elle, vit effectivement, et à un degré extrême, dans un monde délirant engendré – c’est ainsi quelle voit les choses – par mon esprit (de mère ou de père, selon les moments).

Données apportées par des séries de séances

De la masse des données plus générales, je voudrais maintenant extraire quelques échantillons organisés dans une succession chronologique, ceci d’une part pour illustrer les points théoriques que j’ai évoqués plus haut, et d’autre part pour tenter de donner au lecteur un aperçu de la fragmentation du moi et de la différenciation de la patiente, lui montrer la bizarrerie des perceptions transférentielles qu’elle a de moi, ma technique psychanalytique, les sentiments que j’éprouve. Mais, par-dessus tout, j’aimerais lui faire sentir, de manière tangible, le travail que nous poursuivons ensemble.

7 mai 1965 (cela faisait deux ans que je la voyais à mon bureau, à quelque quinze kilomètres de Chestnut Lodge, sans surveillance à proximité – j’ai d’ailleurs souvent craint à cette époque qu’elle ne devînt physiquement incontrôlable). Ce jour-là, elle se demanda ce que je ferais si quelqu’un se fragmentait en petites gouttes de mercure. Dans la séance suivante, elle assura qu’il y avait « des centaines d’hommes dans cette tête-ci ». Au cours des mois suivants, elle eut des hallucinations olfactives provoquées par ce qu’elle appelait la « pourriture de Dieu », qui me parurent s’expliquer par l’affaiblissement d’introjects omnipotents, et c’est à peu près à cette époque qu’elle dit, d’un ton où se mêlaient des sentiments de vide et de soulagement : « J’étais Dieu ; maintenant je suis une femme. »

Le 11 décembre 1965, je note pour la première fois quelle voit se succéder dans mes yeux différents personnages (quelques-uns sont des personnes réelles de son passé, beaucoup sont des personnages de l’histoire mondiale, un grand nombre sont des constructions de son esprit, tous ont en tout cas pour elle une égale valeur de réalité). Le 15 décembre 1965, avec une apparente sollicitude, mais de manière inconsciemment diabolique et très psychotique dans les détails, elle m’a préparé de façon que je la laisse mettre en moi une foule de gens – morts, si je me souviens bien – qu’elle sentait en elle. Dans la séance suivante, deux jours plus tard, j’eus momentanément l’impression de devenir fou

— confusion et sentiment d’être étranger à mon environnement (impression qu’il m’arrivait d’avoir deux ou trois fois par an mais que je n’ai pas éprouvée ces dernières années, sa psychose étant devenue moins envahissante). Je crois que si j’ai réagi ainsi ce jour-là, c’est parce qu’elle m’avait imprégné plus profondément que d’habitude de ses productions fragmentées sur la « pourriture de Dieu ».

Le 24 décembre 1965, elle vit simultanément deux hommes dans mes yeux et, lorsque je tentai de l’encourager à accepter son identité réelle de Joan Douglas, elle se hérissa de colère contre ce nom, disant : « Si j’étais un chat, tous les poils de mon dos se dresseraient. » L’aversion quelle éprouvait pour son identité réelle était, de toute évidence, aussi intense que celle qu’avait éprouvée sa mère pour elle quand elle était enfant, et que sa propre aversion pour moi pendant de longues années.

Venons-en à des séances plus récentes. Le 25 avril 1970, elle vit dans mes yeux deux personnes, en guerre l’une contre l’autre. Cette perception, qui n’est pas rare chez elle, peut probablement s’expliquer, d’une part, par la projection et, d’autre part, par l’état d’intense conflit émotionnel, révélé par mes yeux, dans lequel je me trouve souvent au cours de ces séances éprouvantes. Mais lorsqu’elle s’exclama, avec intérêt : « Maintenant il y a un arbitre, là », j’eus le sentiment que, sur le plan de la projection, nous avions là un signe réjouissant de meilleure intégration du moi.

Le 29 avril 1970, elle parla de nous comme de deux bébés satisfaits, assis dans un landau, et elle exprima son contentement du fait, pour elle évident, que nous étions en train d’avoir un « rapport sexuel » tandis que nous pariions ensemble.

Le 2 mai 1970, elle exprima en termes admirables son besoin que toutes ses innombrables « îles » (d’identité du moi, pensai-je) « se fondent ensemble ». Parlant d’un grand nombre de choses et de gens, elle dit aussi – et c’était poignant – qu’ils étaient « tous ma mère ». Il me sembla que non seulement son besoin de trouver une bonne mère, partout, était plus clairement exprimé, mais encore qu’elle devenait plus capable de trouver une mère dans ces gens et ces choses – plus capable de les laisser être des mères pour elle.

Mais, quelques jours plus tard, j’offris un exemple typique de réaction antithérapeutique. Elle avait commencé à développer longuement un fantasme délirant et je pris peur alors en constatant combien j’y prenais plaisir ; « consciencieusement », je réagis en essayant de l’aider à être plus en contact avec son identité réelle. Cela eut pour effet – prévisible quand j’y pense maintenant – de l’éloigner beaucoup. Je pourrais donner des centaines d’exemples de ce genre qui montrent la difficulté que j’ai eue à me plonger complètement dans une relation vraiment thérapeutique, tout en m’efforçant d’écarter les exigences de mon surmoi, tellement activées par les accusations et les reproches de la patiente pendant sa longue maladie.

Dans la séance suivante, le 9 mai 1970, elle eut une expérience plus bizarre que d’habitude : elle avait l’impression d’être la boîte de Kleenex posée par terre près du divan, et « M“Bradley » (c’est ainsi qu’elle appelait sa sœur ; elle avait depuis longtemps accepté d’être, vis-à-vis de sa sœur, dans la position d’une servante ou d’une parente faible d’esprit), et « M™ Bradley », donc, était le petit panier également posé par terre (dans lequel je mets les appuie-tête pour le divan). Rétrospectivement là encore, on pouvait prévoir que, s’étant trouvée rejetée au cours de la séance précédente lorsqu’elle s’était identifiée à moi, c’est-à-dire à un être humain, il lui fallait maintenant s’identifier à une chose non humaine. Elle se plaignit aussi de ne pas pouvoir voir avec ses propres yeux, qui lui avaient été volés par Erich von Stroheim (l’acteur de cinéma muet qui jouait les rôles de méchant Allemand) et par Eric Sevareid (le commentateur de nouvelles). Cette séance me découragea tellement que je songeai sérieusement à tout laisser tomber – chose que, malgré les déceptions et les vaines tentatives de toutes ces années, j’avais rarement pensé sérieusement faire.

Là-dessus, une semaine plus tard, elle déclara, dans une oscillation typique entre la psychose et la santé mentale : « Il semble bien qu’il y ait une âme ici [elle fait un geste dans sa propre direction] à qui

M™ F„nultz [sa mère] manque et qui est Joan. » Pour elle, cetait là un formidable pas en avant.

Le 20 mai 1970, la manière dont elle scruta mes yeux, longuement, sans rien dire, comme un enfant, eut sur moi un effet ravageur ; je sentis que son regard mobilisait toute ma culpabilité devant sa longue et terrible maladie. Culpabilité d’avoir pour elle des sentiments sadiques et libidineux, de l’exploiter subjectivement et d’exploiter sa maladie à des fins de recherches, de souhaiter ne jamais la perdre (pour des raisons aussi bien personnelles que scientifiques) par une éventuelle guérison. Pendant cette séance, elle se livra à diverses attaques verbales contre moi ; par exemple, elle m’accusa d’être un « violeur de bébé » et m’appela « Lucifer-Repos Étemel » (cette dernière expression traduisant, me sembla-t-il, à la fois une condamnation de mon côté diabolique et une moquerie ironique vis-à-vis de moi qui, pendant toutes ces années, ne lui avais jamais fait d’avances sexuelles). Mais, en dépit de tout leur énorme effet sur moi, ces communications verbales étaient loin d’être aussi difficiles à supporter que l’observation silencieuse décrite plus haut.

Le 26 mai 1970, elle était tout en larmes et elle déclara la situation « presque incontrôlable » ; ces dernières années, elle est devenue capable d’éprouver des sentiments normaux : tristesse, chagrin, désespoir, envie de suicide. Ce jour-là, elle m’a aussi fait clairement comprendre, pour la dix millième fois, qu’il y avait quelqu’un dans son esprit, que ce quelqu’un était la personne en chair et en os, qui avait été réduite dans ses dimensions, installée là, et qu’il fallait libérer ; cette personne dans sa tête n’était pas une image mentale, une image-souvenir ou une image-fantasme de quelqu’un qui existerait ou aurait existé dans la réalité extérieure.

Le jour suivant, le 27 mai 1970, elle me traita, avec une vraie sympathie, comme un enfant orphelin qui ne savait pas qui étaient ses parents, me disant gentiment mais fermement qu’il n’y avait pas de place pour moi dans sa famille. Tout ceci était une projection fidèle de ce qu’elle avait vécu pendant son enfance : à cette époque, elle ne s’était pas sentie vraiment acceptée par sa famille – famille nombreuse, de condition élevée, pleine de gens sûrs d’eux, talentueux et réussissant dans beaucoup de domaines. Comme je ne fis aucun commentaire sur ce qu’il y avait de projection dans cette façon de voir, je pus apprendre quelque chose de nouveau sur l’époque de son enfance où ses parents avaient engagé – cela, je le savais depuis longtemps – un couple de domestiques nommés Bauer pour s’occuper de la maison et des enfants. J’appris ainsi que, si le couple avait admis au sein de sa propre famille la « sœur de Joan » (chaque fois qu’elle se désignait par son identité réelle, elle parlait d’elle à la troisième personne), en revanche il n’avait pas accepté « Joan » ; celle-ci s’était donc sentie orpheline vis-à-vis à la fois de la famille Schultz et de la « famille » Bauer.

Cinq jours plus tard, le 2 juin 1970, je me sentis, pendant un moment, diabolique à son égard comme je ne l’avais encore jamais été ; ce sentiment, qui me parut donner la mesure de ma méchanceté profonde, me troubla beaucoup. Je ne me rappelle pas ce qui le provoqua, et ce serait un trop gros travail de retrouver cela parmi les centaines de bandes enregistrées dont je dispose. Mais j’ai tout de même noté qu’à un moment donné elle a parlé de mon visage, disant qu’il provenait de son « clitoris » après avoir été une fleur. Tout ce que je peux dire, c’est ceci : bien que cette façon de me traiter, fort courante chez ma patiente, ne m’eût pas consciemment menacé malgré son désir manifeste ici de m’avilir, inconsciemment, ces refus constants d’admettre mon identité réelle telle que je la vis créaient en moi plus de perturbation que je ne croyais.

Le 11 juillet 1970, elle fut visiblement choquée et anéantie de m’entendre lui dire brutalement qu’elle était une « psychotique chronique » ; je crois qu’elle commençait à se rendre compte que mes paroles pouvaient la blesser affectivement. Pendant des années, avec certaines choses que je lui avais dites, je l’avais littéralement assassinée, découpée avec des couteaux, je lui avais tiré dessus, etc. : toujours, elle avait vécu ce genre de propos comme de réelles violences physiques commises par moi contre elle, sans qu’elle réalisât qu’il s’agissait de traumatismes affectifs, causés par mes paroles et par leur tonalité affective.

Le 14 juillet 1970, à plusieurs reprises, je fus pour elle une « situation » et deux enfants (simultanément). Le 13 août 1970, elle trouva que « cette tête-ci » (la sienne) et « cette tête-là » (la mienne) étaient en aussi mauvais état l’une que l’autre et elle vit plusieurs fois Joan dans mes yeux. La première de ces conceptions inaugura toute une série d’autres qui devaient plus tard ouvrir la voie au thème important de la terreur d’être enviée. Ce jour-là, il me sembla qu’elle réagissait comme si elle était sa propre mère, psychotique par moments, moi étant l’enfant Joan : Joan avait tout lieu de croire que l’une des raisons qui lui interdisaient de retrouver sa santé mentale était que la mère folle réagirait par une envie meurtrière à son égard.

Pour la première fois, le 22 août 1970, j’entendis cette femme, qui pendant tant d’années et si souvent s’était répandue en reproches terribles et angoissés contre moi, dire : « Je suis contente de vivre. » Mais le 3 septembre, je trouvai la séance si difficile à supporter que je me dis – et lui dis sans doute aussi – qu’une mort, même horrible, serait pour moi une meilleure issue.

Le 10 septembre 1970, elle apporta des éléments qui rendaient plus explicite que d’habitude l’un des thèmes majeurs, sinon le thème majeur, de sa psychose : la conviction qu’elle a de maintenir sa mère en vie en restant elle-même obstinément psychotique.

Le 12 septembre, elle me perçut fugitivement et à plusieurs reprises comme étant « la famille Van der Voort ». C’était une évidence pour elle : j’étais la famille entière (dont je n’avais d’ailleurs jamais entendu parler ; je suppose qu’il s’agissait de connaissances de sa famille), collectivement et simultanément. Il me parut qu’elle ne les aimait pas et qu’elle ne s’était jamais senti d’affinités avec eux.

Le 19 septembre, elle se montra extrêmement cynique, désillusionnée, caustique, hostile pendant presque toute la séance – ce fut son comportement le plus habituel, peut-être, pendant toutes ces années. Le 22 septembre, lors d’une séance au cours de laquelle elle resta muette presque tout le temps et où je la trouvai encore plus exaspérante que d’habitude, je lui dis d’un ton sévère, connaissant son catholicisme à outrance et sachant que l’enfer était une réalité pour elle, que je plaignais Satan car, lorsqu’elle mourrait et irait en enfer, ce qui ne man-querait pas d’arriver, il devrait passer avec elle encore plus de temps qu’elle n’en avait passé avec moi ! Je ne me rappelle pas quelle fut sa réaction, si elle en eut une ; mais dans la séance suivante, elle se montra plus coopérante et fit plus de progrès. De telles fluctuations entre les transferts (et « contre-transferts ») positif et négatif ont été de règle pendant toutes ces années ; le fait que je puisse donner libre cours à mes sentiments les plus violents (pâles approximations de la dureté avec laquelle elle me traite) lui a presque toujours été profitable.

Le 26 septembre 1970, les propos qu’elle a tenus m’ont permis de comprendre ceci : les tâches innombrables et herculéennes dans lesquelles je l’ai vue se plonger pendant tant d’années – tâches décrites par elle en termes extrêmement psychotiques mais qu’elle tenait pour l’affaire urgente, évidente, de chacun – consistaient essentiellement à tenter de guérir sa mère, perçue comme gigantesque et fragmentée. Ceci avait évidemment un rapport avec ce qui se passait de mon côté : je m’étais fixé pour tâche consciente de la guérir, tout en étant cependant, au fond de moi, terrifié par ses énormes pouvoirs : le pouvoir d’ignorer les soucis humains ordinaires (le souci, par exemple, de ses enfants) qui donnent un sens à notre vie et en même temps nous enchaînent, nous les êtres humains plus ordinaires, le pouvoir de me vider et de me plonger dans le désarroi, et enfin, le plus important de tous peut-être, son pouvoir (mais ce n’était pas son pouvoir puisque c’était lui qui la possédait) de déverser des contenus psychotiques incroyablement fous qui, presque toujours, dépassaient largement ma capacité d’imagination.

Le 17 octobre 1970, elle déclara, avec une espèce de fermeté compatissante, quelle aimerait pouvoir être mon mari (elle parlait ici en tant qu’homme à une femme, qui était moi – sa mère –, comme elle l’avait déjà fait mille fois ; on ne peut pas imaginer l’impact que peut avoir ce genre de propos sur son propre sentiment d’identité) ; mais elle me rappela que j’étais déjà mariée (à un autre homme quelle, évidemment). Elle fit aussi cette révélation importante : « Je me parle à moi-même pour me rappeler que j’existe » (pendant des années, elle s’était parlé à elle-même, seule dans ma salle d’attente, par exemple, où l’on avait alors l’impression saisissante qu’il y avait deux personnes).

Le 27 octobre 1970, elle était remplie d’un chagrin à peine déguisé et le thème du suicide apparut à plusieurs reprises. Dans la séance suivante, le 29 octobre, elle m’expliqua ceci : « Je suis triste parce que je suis attachée à tant de gens qui sont morts ou partis. » La manière dont elle dit le mot « attachée » faisait nettement penser à un attachement physique, corporel, un peu comme un siamois vivant dirait qu’il est attaché à un frère siamois mort. Beaucoup plus récemment, elle a dit avec angoisse qu’elle était physiquement attachée, par un lien étrange de plusieurs kilomètres de long qu’elle a décrit d’une façon très compliquée, au chauffeur de taxi qui la conduit généralement à ses séances ; au moment où elle parlait, il était quelque part, assez loin, elle ne savait pas où. Elle était totalement inconsciente d’avoir pour lui un attachement affectif, ressenti comme tel par elle.

Le 31 octobre 1970, j’eus pendant un moment l’impression que le géant dont elle parlait, à qui il fallait dix-neuf maisons, mises l’une sur l’autre, pour pouvoir vivre dedans, était moi-même ; de plus en plus j’acceptais son besoin de me vivre, dans le transfert, comme sa mère gigantesque – rôle transférentiel auquel je m’étais dérobé pendant longtemps. Il y avait eu un temps où je rapportais souvent à mes collègues de Chestnut Lodge, pour notre mutuel amusement, les commentaires les plus décourageants et les plus castrateurs qu’elle faisait sur mon compte ; en fait, pendant cette longue période, j’avais craint bien davantage les rares moments où je lui en imposais et où elle m’adorait, peut-être, entre autres raisons, parce que j’avais trop peur de susciter l’envie de ces collègues.

Le 3 novembre 1970, à un moment donné, elle me crut « ses frères » (simultanément) ; malgré le caractère psychotique de son transfert, il me sembla que c’était pour elle une bonne chose, inhabituelle, de parler ainsi de ses frères ; jamais auparavant elle n’avait parlé d’eux collectivement, mais seulement de l’un ou de l’autre en particulier.

Le 7 novembre 1970, elle décrivit ainsi sa « mère géante » : étendue dans l’eau, mesurant des millions de kilomètres, faite de chair jusqu’au nombril et de quelque autre substance pour le haut du corps. On comprendra ici pourquoi je pouvais difficilement éviter de l’empêcher de faire sur moi ces projections transférentielles ; étant donné son comportement si souvent castrateur, j’avais tout lieu de penser que cette taille extraordinaire ne serait pas longtemps la mienne. Dans cette séance ou dans une autre la précédant de peu, je compris enfin cette chose simple : ressentir sa mère comme étant gigantesque était pour elle, de toute évidence, une manière d’éprouver la terrible importance affective et la signification psychologique qu’avait, et continuait d’avoir, sa mère dans la vie de la patiente. Elle ne pouvait pas encore accepter une telle distinction ; mais une différenciation du moi s’était maintenant suffisamment accomplie en elle pour me permettre enfin de voir la distinction.

Dans la séance suivante, le 10 novembre 1970, elle déclara, avec un sens de la réalité qui me surprit : « Je ne me rappelle vraiment rien du passé… Je me demande où je suis allée pêcher cette idée que j’étais la fille de la reine de Pologne ? » Le 21 novembre, plus surprenant encore, elle fut capable d’admettre quelle avait quatre enfants et que j’étais le I> Searles.

Le 3 décembre, après m’avoir auparavant identifié comme son petit frère Ralph, de deux ans plus jeune qu’elle, elle put se rappeler quelques fragments de réalité concernant son enfance. Le 8 décembre, elle réussit à me faire comprendre l’une des raisons pour lesquelles elle avait cru si souvent que nous nous trouvions sur un bateau (ou dans un autobus ou un avion) : sa mère lui avait appris lorsqu’elle était enfant qu’on avait le droit de parler avec un étranger – même si c’était quelqu’un du sexe opposé

— quand on était à bord d’un bateau, alors que, dans les autres situations, ce n’était pas permis.

Le 10 décembre, elle avait un air triste, en entrant, comme je ne lui en avais jamais vu et elle garda cet air pendant presque une demi-heure. Sa capacité croissante d’être triste est une des acquisitions les plus impressionnantes de ces dernières années. Je lui dis, presque au début de la séance : « Vous me regardez un peu comme si vous vous demandiez si je me sens aussi triste que vous. » Elle répliqua : « Pourquoi est-ce que je me sens si triste ? » Je lui dis simplement : « Vous vous demandez. » Elle poursuivit : « Je viens de mourir, elles viennent de dire [les voix hallucinatoires]. » Moi : « Elles disent que vous venez de mourir – Vous ne voyez aucune raison de vous sentir si triste ? » – « Non, parce que je venais de naître à Ed, le monsieur que tout le monde appelle Dieu. » Pendant deux années entières, elle avait toujours parlé de Ed, son frère aîné, comme ayant été littéralement sa mère ; il avait dû, en effet, jouer ce rôle bien plus que ne l’avait fait la mère biologique. Je fis cette remarque : « Alors on pourrait penser que vous vous sentiriez tout sauf triste. » Elle acquiesça.

Je continuai : « Ed est votre mère ? C’est ce qu’elles [les voix] veulent dire ? » – « On dirait, mais ça n’a pas l’air d’être ça – à moins que je ne sois la fille de M™ John Lloyd Palmer [une amie de sa mère]. » Après une courte pause, je repris : « Vous vous demandez si je vais contester ça ? ou vous dire : « Non, ça n’est pas ça ? » – Vous vous demandez si je vais dire : « Non, vous êtes Joan”, hein ? » Elle : « Non, j’ai toujours été Barbara Palmer. Qui pensez-vous être, vous ? » Je répliquai, fermement mais sans colère : « Harold Searles. Je fais plus que le penser, je sais que je le suis. » Elle : « Vous n’êtes plus James Slocum ? » (l’un de ces innombrables noms que je n’avais jamais entendus). Calmement, je lui répondis : « Je l’étais ? » Elle : « Ou M. Sloane ? » (encore un nom inconnu de moi). Moi : « J’étais M. Sloane, hein ? » Elle fit : « Mmm. » Je continuai : « Et j’ai l’air d’avoir totalement oublié que je l’étais, hein ? » Elle confirma là encore. Moi : « Je n’ai pas l’air triste de ne plus être ces gens ? » Elle acquiesça.

Plus tard, dans la même séance. Elle : «… et ils ont dit : “Eh bien, le moins que tu puisses faire, quand c’est un mouton froid et en train de mourir, c’est d’y aller et de le remonter !” Alors j’ai dit oui, que je le ferais. Et me voilà. Mais – heu. » Elle dit tout cela avec un air incertain, en regardant mes yeux. Moi : « Mais vous me regardez et vous n''êtes pas sûre de voir un mouton froid en train de mourir ? » Elle : « Non. Enfin, vous avez l’air d’un jeune qui aurait consommé trop de gin ou quelque chose

— parce que mon gin étoile tout le monde » (c’est-à-dire, au sens littéral, transforme tout le monde en étoile). Moi : « Et j’ai l’air comme étoilé, hein ? » Elle : « Vos yeux, oui. Mais vous portez des lunettes très épaisses [c’est le cas en effet car je suis très myope] et je suppose que vous pourriez ôter quelques-uns des verres et voir mieux. » Je lui dis, encore une fois très calmement : « Mes lunettes ont l’air d’être plus épaisses que d’habitude ? » Elle fit : « Mmm-mm. » Moi : « Elles le sont vraiment ? » Elle : « Pour vous. » Je lui dis, légèrement surpris : « Vraiment ? » Elle : « Mmm-mm. » Doucement, je lui dis : « Je les porte maintenant depuis des mois, à peu près six mois ; mais elles vous paraissent quand même plus épaisses ? » Là encore, je mis le moins de défi possible dans mon ton et entrai un peu plus dans sa façon de voir. Elle me répondit « oui » avec un air étonnamment coopérant et intéressé. Au bout de quelques secondes, je lui dis doucement, en montrant mon intérêt : « Vous n’avez pas mis vos lunettes, hm ? – pour une raison – quelle que soit la raison ? » Elle est modérément presbyte, et elle porte irrégulièrement ses lunettes ; souvent elle ne les range pas au bon endroit et elle réagit alors typiquement par la conviction paranoïde qu’elles lui ont été enlevées par quelque tout-puissant et malin génie tel que moi. Sa réponse à ma question fut naturelle et dépourvue de toute tonalité paranoïde : « Je pensais qu’elles étaient dans ma poche, et puis quand je suis arrivée ici je me suis aperçue que je ne les avais pas. Je ne sais pas où elles sont. »

Ces extraits de séances auront, je l’espère, donné au moins un bref aperçu de la manière dont je m’efforce de fonctionner avec elle : il me faut maintenir le contact avec ma propre réalité, telle que je la vis, tout en encourageant la patiente à explorer sa propre expérience de la situation et à travailler sur cette expérience. Étant donné que son sens de la réalité est précaire et qu’il peut être si facilement détruit lorsque je le conteste vigoureusement, le meilleur moyen d’établir entre nous une relation de coopération est de procéder ainsi : j’entérine modérément le fait qu’elle perçoit telle ou telle chose, sans pour autant prétendre que je suis d’accord avec elle sur cette perception, et en même temps je lui laisse voir, sans la forcer, des fragments de mon propre mode d’expérience. Dans les extraits de séances que j’ai rapportés, il y a plusieurs exemples de consensus établis entre nous. C’est là un très gros progrès par rapport à la situation antérieure où la patiente était beaucoup plus fragmentée et où n’existait aucune relation entre nous.

Pour conclure, je me bornerai à mentionner brièvement quelques articles, d’une part parce que mon texte se veut essentiellement clinique, et d’autre part parce que j’ai traité ailleurs les différents aspects théoriques de ce problème. Selon moi, pour évaluer la base de réalité que comportent les perceptions déformées (par des processus tels que le transfert et la projection), il faut partir d’un énoncé de Freud : les « paranoïaques », disait-il, « projettent au-dehors sur autrui ce qu’ils ne veulent pas percevoir en eux-mêmes… mais ils ne le projettent pas en l’air, pour ainsi dire, ni là où il n’y aurait rien de semblable à ce qu’ils y projettent6 » (mots soulignés par moi). Mes articles concernant les effets sur le schizophrène des processus inconscients de l’analyste7, d’une part, et concernant la base de réalité que comportent les phénomènes de transfert8, d’autre part, ainsi que l’article de Greenson et Wexler9 sur la relation non transférentielle dans la situation psychanalytique, étudient différents aspects théoriques du problème qui m’a intéressé ici.

En ce qui concerne plus particulièrement la focalisation de cette patiente sur les personnes qu’elle voyait dans mes yeux, il faut lire ce qu’écrit Spitz10 sur le rôle que joue le visage de la mère dans le développement des relations d’objet au cours des premiers mois de la vie. De mon côté, j’ai montré11 toute l’importance qu’ont, pour le schizophrène dont l’intégration et la différenciation du moi s’améliorent, les changements qui interviennent dans sa perception du visage de l’analyste

Ill

Le patient, thérapeute de son analyste (1973)

L’hypothèse sur laquelle repose ce chapitre est la suivante : parmi les forces innées les plus puissantes qui poussent l’homme vers ses semblables, il y a, dès les premières années de la vie, et même dès les premiers mois, la tendance essentiellement psychothérapeutique. Le tout petit pourcentage de personnes qui consacrent leur vie professionnelle à la pratique de la psychanalyse ou de la psychothérapie ne fait que traduire explicitement un dévouement thérapeutique que partagent tous les êtres humains. En ce qui concerne le pourcentage sensiblement plus important des personnes qui deviennent des patients en analyse ou en psychothérapie, mon idée n’est pas seulement que le patient veut soigner son médecin, autant que recevoir des soins de lui ; je pense en fait à quelque chose de beaucoup plus fondamental que cela. Selon moi, le patient est malade parce que, et dans la mesure où, ses tendances psychothérapeutiques ont subi des vicissitudes telles qu’elles sont devenues excessivement intenses, qu’elles sont restées insatisfaites ou même non reconnues, et que par conséquent s’y sont mêlées des composantes particulièrement fortes de haine, d’envie et de compétition. Elles ont ainsi été refoulées (ou maintenues refoulées dès l’éveil de la conscience). En termes de transfert, la maladie du patient est l’expression d’une tentative inconsciente pour soigner le médecin.

Dire que le patient est malade à cause des vicissitudes de développement de cette tendance particulière, parmi les diverses tendances émotionnelles qui constituent l’équipement affectif humain, c’est, bien sûr, présenter trop simplement les choses. On sait bien que tout symptôme névrotique ou psychotique est multidéterminé et il est sûr, par conséquent, que tout cas de névrose ou de psychose l’est de manière encore plus complexe. Ce que je souhaite ici, ce n’est pas seulement mettre en lumière un thème – une cause déterminante de névrose et de psychose – qui ne serait plus visible s’il était assorti de trop de conditions ; en fait, je vais jusqu’à affirmer que je ne connais pas de cause déterminante de maladie psychologique qui puisse se comparer, au plan de l’importance étiologique, à celle-ci.

À première vue, il y a, je l’admets, quelque chose de forcé, d’artificiel dans l’idée de considérer que même un nourrisson a des intentions psychothérapeutiques. Ce serait une idée assurément plus rece-vable que de penser à l’amour des êtres humains les uns pour les autres, ou à leurs capacités naissantes à développer de l’amour, et à leur désir d’aider l’autre à réaliser ses potentialités psychologiques humaines. Mais, naturellement, je voudrais être plus précis et plus explicite que cela, et tout d’abord je cherche à étudier ici ce qui se passe spécifiquement dans la situation de la thérapie psychanalytique. Il s’agit de montrer à la fois l’ironie et l’importance technique du fait que plus un patient est malade, plus il est nécessaire, pour que le traitement réussisse, que le patient devienne – et soit implicitement reconnu comme étant devenu – un thérapeute pour son thérapeute officiel, l’analyste.

Une remarque en passant. J’utiliserai au long de ce chapitre indifféremment les termes de « thérapeute » et d’« analyste » – ce qui peut prêter à équivoque mais qui, selon moi, est nécessaire pour faciliter l’exposé. Je n’oublie pas que l’analyste, à la différence du patient, s’est doté d’une formation psychanalytique, et j’évoquerai plus loin la différence que cela entraîne en ce qui concerne leurs capacités respectives à utiliser efficacement leurs tendances thérapeutiques. J’ajouterai ceci en ce qui concerne le cas spécifique du patient qui est psychanalyste ou en cours de formation analytique : j’ai fait et fais encore un grand nombre d’analyses didactiques ; or, j’ai eu l’occasion de me rendre compte que, si puissantes fussent-elles, les tendances thérapeutiques à l’œuvre chez ces patients-là n’étaient pas plus fortes que celles de mes analysants n’ayant pas reçu de formation analytique. De même qu’avec l’analyse des rêves on voit que chaque être humain est inconsciemment un auteur dramatique, de même on s’aperçoit qu’inconsciemment il est aussi un psychothérapeute.

Je commenterai brièvement plus loin la littérature relativement pauvre qui existe sur ce sujet. Pour l’instant, je dois dire honnêtement que, dans sa majeure partie, la littérature psychanalytique part du principe que l’analyste est bien portant et qu’il n’a donc pas besoin de l’aide psychologique du patient, lequel est malade et a donc, en revanche, besoin de l’aide de l’analyste. Ma propre analyse didactique a été tout à fait classique et j’en suis sorti notablement moins malade que je ne l’étais en commençant ; mais je continue de regretter que l’analyste, comme autrefois mes deux parents, ait si peu reconnu mon désir réel de l’aider.

À force de pratiquer la thérapie psychanalytique et de contrôler le travail de mes collègues, j’ai observé ceci : lorsqu’on analyse suffisamment les impasses qui surviennent dans le traitement, on s’aperçoit que l’analyste reçoit du patient à ce mo-ment-là une sorte de soutien thérapeutique dont ni l’un ni l’autre n’est conscient. Ainsi, dans les cas où ce statu quo n’est pas résolu, on peut dire – et c’est tragique – que précisément au moment où l’analyste s’efforce le plus désespérément et avec le moins de succès d’aider le patient à résoudre le symptôme tenace, ou le modus vivendi névrotique ou psychotique, l’analyste, à un niveau inconscient, s’accroche avec le plus d’obstination à ce mode de relation qui fait que lui, l’analyste, reçoit une aide thérapeutique du patient, sans que ni l’un ni l’autre le sachent consciemment.

Cet article se rattache à plusieurs de mes articles antérieurs1. Dans un article de 1951, ainsi que dans d’autres plus récents, j’ai essayé de mettre en lumière les gratifications inconscientes que l’analyste tire d’un mode de relation patient-analyste qui résiste au traitement et que, consciemment, il aide de toutes ses forces le patient à résoudre. Dans un article plus ancien encore2, j’avançais l’hypothèse que les perceptions transférentielles déformées qu’a le patient de l’analyste comportaient un élément de réalité, suivant en cela Freud3 qui écrivait à propos de la projection que nous ne projetons pas « à l’aventure, en l’air, pour ainsi dire, ni là où il n’y aurait rien de semblable », mais sur quelqu’un ou sur quelque chose qui offre une base de réalité à notre projection. Dans un article où je parlais de mon travail de près de vingt années avec une patiente psychotique4, je montrais les composantes de réalité (toutes demeurées longtemps inconscientes pour moi) qu’il y avait à la base de ses réactions transfé-rentielles.

On pourrait comprendre le problème que j’expose ici comme signifiant que le patient satisfait, quelle que soit la situation étudiée, un besoin névrotique ou psychotique de l’analyste. Mais cette façon d’envisager les choses est fausse, et cela pour deux raisons au moins. 1° Elle ne crédite pas le patient d’une initiative thérapeutique au moins potentielle, à un niveau inconscient sinon conscient – l’initiative de, ou l’effort actif pour, jouer le rôle, ou continuer de jouer le rôle, de thérapeute pour l’analyste. 2° Elle ne prend pas en compte la dimension temporelle, les mois et les années. Au long des mois et des années que dure leur traitement, les patients manifestent un intérêt, un souci véritable de savoir si l’analyste a bien profité de leur aide thérapeutique, si leurs soins lui ont réussi.

En 1961, j’écrivais à propos de la relation de réalité entre patient et analyste – par opposition à leur relation transférentielle : « La relation de réalité en évolution… poursuit son propre cours, parallèle et lié à l’évolution de la relation transférentielle… mais sans que cette relation transférentielle englobe totalement la relation de réalité5. » Dans un autre article de 1961, je notais : « J’ai l’impression… que l’évolution de la relation de réalité est toujours un peu en avance sur, et rend possible, l’évolution et la résolution du transfert, bien qu’évidemment le transfert, dans la mesure où il libère de l’énergie psychologique et la rend disponible pour la relation de réalité, aide énormément à consolider le terrain qui vient d’être gagné par la progression de la relation de réalité6. » Je vais maintenant beaucoup plus loin dans mon hypothèse : l’évolution du transfert – telle que, par exemple, le patient réagit transférentiellement à l’analyste d’abord comme à un père cruel et dominateur, puis comme à une figure maternelle beaucoup plus douce mais qui menace de le dévorer – implique un élément capital : le patient, dans la réalité, a réussi au moins partiellement dans son rôle de thérapeute lorsqu’il a tenté d’aider l’analyste à modifier les identifications réelles de ce dernier, ses identifications de père sévère, et il a reçu en retour de l’analyste une reconnaissance, même implicite et peut-être largement inconsciente pour les deux participants, du fait que ce changement est intervenu et que le patient a joué un rôle crucial en amenant ce changement.

Comme dans mes articles antérieurs, je n’espère rien « prouver » ici ; le travail psychanalytique est trop intuitif, il dépend trop de données intraduisibles en mots, parlés ou écrits, pour que ce soit possible. Mais, comme avant, j’espère que ce travail, fruit de mon expérience psychanalytique, évoquera à des collègues leur propre expérience psychanalytique au point qu’ils trouveront dans cet article des « preuves » subjectives convaincantes. Si mon hypothèse est valable, et je suis évidemment persuadé qu’elle l’est, alors il faut bien comprendre qu’il devrait en résulter rien moins qu’une transformation de notre façon de concevoir la nature du processus de guérison en psychanalyse.

Je ne peux rapporter ici qu’un petit nombre d’expériences cliniques, issues de mon travail avec des patients névrosés et psychotiques, expériences cliniques qui représentent bien celles qui m’ont conduit à formuler cette hypothèse. Celle-ci est particulièrement importante pour les psychotiques, car la psychose implique que le patient n’est pas parvenu, dans sa première enfance et dans son enfance, à établir fermement un soi humain individuel. À mon sens, cette tragédie s’explique essentiellement par les graves vicissitudes qu’ont subies les tendances thérapeutiques du patient à une époque très précoce, avant l’époque (à la fin de la première enfance et au début de l’enfance) où il serait normalement devenu capable d’acquérir un soi individuel et où son environnement familial l’aurait aidé à y parvenir. Au lieu que les choses se soient passées de cette façon, sa vie a consisté en quelque sorte à retarder sa propre individuation, et cela pour pouvoir jouer symbiotiquement le rôle de thérapeute pour tel ou tel membre de la famille ou, collectivement, pour toute la famille dans une symbiose familiale. Pour lui, devenu maintenant un adulte en traitement psychanalytique, la question cruciale est de savoir si l’analyste et lui peuvent fonctionner de telle sorte que 1° une symbiose de transfert pourra se développer – cette symbiose sera tout d’abord extrêmement déformée ou pathologique, à la différence de la symbiose entre mère et enfant normaux ; que 2° le noyau de réalité de cette symbiose pathologique apparaîtra au patient et à l’analyste de manière suffisamment évidente pour qu’elle puisse progressivement se transformer en ce que j’appelle la symbiose thérapeutique7 qui est essentiellement de même nature que la symbiose normale de la première enfance, stimulatrice de croissance pour la mère et l’enfant ; de telle sorte enfin que 3° les deux participants pourront assumer les gratifications autant que les aspects opposés à la croissance, propres à ce mode de relation, et qu’ils pourront ainsi accéder cette fois à une individuation plus saine.

Au cours des phases 1 et 2 de cette séquence, on découvre des données transférentielles – que je n’ai vues moi-même que ces dernières années – qui font apparaître ceci : jusque-là, le patient s’est inconsciemment senti coupable toute sa vie du fait qu’il n’a pas réussi, dans son effort thérapeutique très tôt entrepris ; il n’a pas pu aider sa mère, dont le moi était fragmenté, à devenir pour lui une mère totale qui s’est réalisée dans ce rôle de mère. Ce n’est, semble-t-il, que dans la mesure où ce même effort, mis en œuvre cette fois dans le traitement et orienté vers le thérapeute en tant que mère, est couronné de succès que le patient peut se libérer d’une telle culpabilité, se sentir sûr de sa valeur symbiotique au point de pouvoir maintenant devenir un individu pleinement humain. Dans la situation du traitement, l’individuation perd la connotation quelle avait antérieurement de démembrement meurtrier ou d’abandon fatal de la mère dont non seulement le patient s’est senti responsable, mais qu’il a vraiment aimée et qu’il a voulu, d’une façon ou d’une autre, rendre totale.

EXEMPLES CLINIQUES

I. L’effort thérapeutique du patient pour permettre à l’analyste de se libérer d’un symptôme ou d’un trait de caractère névrotiques

Cas n° 1.

M™ A., âgée de 28 ans, avait manifestement eu une relation parentale avec le cadet des enfants de la famille, un frère de cinq ans plus jeune quelle, et je me suis rendu compte rapidement qu’il y avait en elle un grand chagrin refoulé concernant la perte de cette relation qui avait constitué, pour le frère aussi, une part importante de son enfance. Au cours des trois premières années de son analyse, la patiente mentionna à peine ce frère, si ce n’est incidemment et de manière extrêmement peu flatteuse. Elle pensait qu’elle l’avait simplement traité avec dédain et brutalité.

Mais au cours de la quatrième année d’analyse, alors que le souvenir de cette relation commençait à émerger, elle se rappela que, les dernières fois où elle s’était battue avec Eddie – elle avait alors 16 ou 17 ans –, il avait gagné. « Je suppose que c’est pour ça que j’ai cessé de provoquer les bagarres. En fait, je m’en souviens, j’ai été très contente qu’il puisse me battre. J’imagine que ça me faisait le respecter. Je pensais toujours que c’était une lavette ; alors après qu’il m’eut battue, j’ai arrêté… » Le ton indiquait clairement qu’il y avait là de l’amour à l’égard du frère : elle avait voulu l’aider à devenir un homme. Je lui fis part de mon impression et suggérai que telle avait été sa motivation ; mais elle écarta cette idée, montrant par là quelle ne pouvait pas encore accepter cette image d’elle-même.

Dans la même séance, un peu plus tard, elle dit très sérieusement à propos d’autre chose : « Ma sœur [aînée] dit que j’étais horrible avec Eddie ; alors je suppose que je l’étais. » À ce qu’il me sembla, bien que ce ne fût pas encore interprétable, elle craignait, inconsciemment, de tuer sa sœur si jamais elle [la patiente] découvrait combien cruelle était l’image d’elle-même que sa sœur lui avait inculquée relativement à leur frère. Elle parla de la « cruauté » de l’attitude de sa sœur qui s’apitoyait sur la faiblesse d’Eddie et qui l’avait encouragée, elle, la patiente, à voir leur frère de la même façon. Beaucoup d’indices, qu’elle accepta en partie, donnaient à penser que dans la relation transférentielle actuelle j’étais un équivalent d’Eddie.

À propos de son frère, elle dit encore au cours de cette séance : « Après que nous avons cessé de nous battre, nous n’avons plus rien eu à voir l’un avec l’autre. Nous ne faisons jamais attention l’un à l’autre. Nous ne parlons jamais ; nous ne nous téléphonons jamais ; nous ne nous écrivons jamais. » Apparemment – mais là encore, le moment n’était pas venu de le lui interpréter –, après avoir aidé Eddie à devenir un mâle qui la dominait, ils avaient dû tous les deux s’éviter à cause, en partie, de la tentation sexuelle dont était maintenant imprégnée leur relation.

Ce bref exemple est caractéristique en ce sens qu’il révèle le profond refoulement dont les tendances thérapeutiques du patient vis-à-vis d’un autre membre de la famille ont été l’objet. D’autre part, il éclaire la relation transférentielle.

Cas n° 2.

Mlle B., âgée de 40 ans, hospitalisée depuis longtemps, m’a le plus souvent traité pendant des années comme si j’étais son père ambivalent, indécis, sans fermeté. Il était clair qu’elle avait besoin pour elle-même de me voir devenir un père plus fort, lui fixant plus fermement des limites ; mais il était clair aussi qu’elle essayait constamment de m’aider à résoudre un défaut personnel qui formait le noyau de réalité sur lequel s’appuyait son transfert sur moi. Par ses protestations bruyantes et outrées, auxquelles se mêlaient aussi bien les provocations sexuelles les plus éhontées que des attaques physiques diverses, elle réussit finalement à faire naître chez moi un certain esprit de décision et de fermeté, au point que je pouvais parfois imposer autoritairement des limites, chose que je n’avais jamais pu faire avec personne, patient ou non patient. J’ai travaillé treize ans avec cette femme, la plus malade de tous les patients que j’aie jamais soignés, et dans l’ensemble je l’ai aidée beaucoup moins que j’aurais souhaité pouvoir le faire. Mais elle, en revanche, m’a considérablement aidé ; j’ai beaucoup appris par elle ; et ce » – que j’ai appris de plus sûr, c’est qu’une des causes déterminantes de sa maladie fut l’effort qu’elle fit, en se sacrifiant elle-même, pour aider son père à devenir un homme.

Cas n° 3.

M"1 C., âgée de 32 ans, avocate, avait été parfois sévèrement battue par son père lorsqu’elle était enfant et que son père était encore relativement jeune et vigoureux. Mais dans les années suivantes, avec la venue de son adolescence et le vieillissement et la dépression du père, celui-ci cessa de la battre. Lorsqu’elle commença son analyse avec moi, son père était depuis longtemps vieux et paralysé par l’arthrite. À mesure que passaient les années d’analyse – pendant lesquelles demeurèrent refoulés ses sentiments à mon égard en tant que figure paternelle : sentiments amoureux et érotiques, et sentiments de rage féroce –, elle se décourageait. À un niveau conscient, son découragement était lié à la ténacité des symptômes pour lesquels elle était venue en analyse – certains rituels obsessionnels compulsifs et un alcoolisme modéré mais persistant qui entravaient sensiblement son activité professionnelle. Ces deux symptômes étaient en partie l’expression d’un défi inconscient vis-à-vis de moi qu’elle ressentait comme étant son père exigeant et dominateur. Cependant, à un niveau inconscient, son découragement était lié aussi au fait qu’elle n’arrivait pas à me galvaniser, malgré ses acting out de provocation dédaigneuse et diverses formes d’incitations verbales, qu’elle n’arrivait pas à m’obliger à être le jeune père vigoureux et viril qui l’avait battue. Son attitude provocante n’exprimait pas seulement le désir inconscient d’une satisfaction érotique que les coups de son père lui avaient procurée ; elle faisait également partie de son effort pour me rajeunir, moi qui dans le transfert était perçu par elle comme un père vieillissant, impotent et désarmé. Au cours de cette phase du travail analytique, le chagrin que lui causaient le vieillissement et la maladie chronique de son père ne fut directement perceptible que par brefs éclairs.

Cas n° 4.

H s’agit d’un homme de 34 ans qui, après plusieurs années d’analyse, dit à propos de sa résistance à

l’analyse : « C’est comme si je ne voulais pas participer – comme si j’étais assis là et que je refusais de prendre part… » Je fis cette remarque : « Vous dites que c’est comme si vous étiez assis là et que vous refusiez de prendre part – c’est moi qui suis assis ici. » Il acquiesça aussitôt : « Ouais – quelquefois je me suis dit que vous étiez déprimé – et que je devais faire quelque chose pour vous faire sortir de vous-même – faire en sorte que vous explosiez – que vous sortiez de vos gonds, ou… » Quelques minutes plus tard, sans autre intervention de ma part, il ajouta : « Quand je pense à ma mère assise, elle est toujours derrière quelque chose [allusion claire à ma position : assis derrière le divan]

— derrière sa machine à coudre, ou ses livres de cuisine, à chercher des recettes. »

Plus tard, dans une autre séance, il me confia qu’il avait longtemps souhaité être capable d’avoir et de me transmettre un fantasme tellement frappant, tellement vivant « que vous pourriez me dire : “Dites donc ! Quel magnifique fantasme !" ». De nouveau, il exprimait là une vieille exaspération contre lui-même de ne pas se sentir vraiment capable de connaître, et de me communiquer, autre chose qu’un matériel associatif fortement rattaché à la réalité. Mais, à un niveau apparemment moins conscient, il faisait aussi allusion ici à ma propre incapacité caractérielle d’exprimer un enthousiasme franc, non ambivalent, à l’égard de ce que l’autre apporte ou a apporté. Ainsi, j’avais ici un aperçu de son effort thérapeutique au profit de sa mère déprimée telle que je la personnifiais dans le transfert.

Dès que j’entendis la phrase que je viens de rapporter, je fus frappé par cette incapacité qui était mienne, depuis que j’avais atteint l’âge adulte, d’exprimer un tel enthousiasme – incapacité que je n’avais jamais ouvertement admise dans mon travail avec lui, et que, la plupart du temps, je m’arrange pour ignorer. Je sais bien que ce n’était pas entièrement – et je sais maintenant que ce n’était même pas principalement – à cause d’un défaut de sa part, touchant sa capacité d’avoir et de communiquer des fantasmes, que j’étais incapable de dire : « Quel magnifique fantasme ! » M’eût-il fourni mille occasions de le lui dire, je ne l’aurais quand même pas fait. À cette phase de l’analyse, après l’évolution considérable qui s’était accomplie chez le patient – sur ce plan et sur d’autres –, cette incapacité apparaissait maintenant comme étant principalement la mienne. Bien que l’aide thérapeutique du patient ne se fût pas révélée suffisante pour me permettre de résoudre le problème, le patient m’a aidé à m’y confronter beaucoup plus clairement que je ne le fais habituellement – ce qui, à coup sûr, est un pas vers la solution.

Si je me suis quelque peu étendu sur cet exemple clinique, c’est qu’il montre bien comment la psychopathologie de l’analyste peut rester dissimulée

— par des processus d’introjection chez le patient et des processus de projection chez l’analyste – dans la psychopathologie du patient. Il montre en même temps combien est subtil l’effort thérapeutique du patient (dont celui-ci est largement inconscient jusqu’à ce que l’analyse permette une évolution à cet égard) pour porter remède à cet aspect de l’analyste que le patient a en quelque sorte fait entrer en lui afin de soulager l’analyste.

On pourrait croire que c’est l’analyste qui avait déclenché cette tendance thérapeutique chez le patient, mais mon expérience m’a appris qu’il n’en allait pas ainsi : en fait, cette tendance avait des connections transférentielles importantes avec l’expérience des premières années de vie du patient et elle était à l’œuvre en lui, de manière inconsciente, dès le début de l’analyse. Lorsque cette tendance apparaît de façon absolument nette dans le cours de l’analyse, les connections transférentielles entre l’analyste et des figures de la vie passée du patient, au profit desquelles celui-ci a exercé sa tendance thérapeutique, deviennent tout à fait évidentes.

Cas n° 5.

Au cours d’une de ses séances, E., 45 ans, ne cessait d’éternuer, de se moucher et de se racler la gorge. Pendant des années, elle avait souffert d’allergies multiples et avait souvent eu de la sinusite avec suppurations nasales, comme c’était le cas maintenant. J’avais le sentiment – et il en avait été de même pendant les premières années de son analyse pour différents symptômes allergiques – qu’elle utilisait inconsciemment ses malaises physiques d’une manière névrotiquement hostile. Au cours de la séance en question, elle déclara, tout en se raclant la gorge pour la énième fois, qu’elle devait souvent faire un effort héroïque pour s’empêcher de vomir dans mon bureau. J’étais habitué à ce genre de commentaires de sa part (comme de la part d’autres patients, parfois), et elle paraissait, comme d’habitude, tout à fait inconsciente d’éprouver une quelconque satisfaction sadique à me faire craindre chaque fois qu’elle ne vomît abondamment sur mon divan, mon tapis et Dieu sait quoi encore.

Et puis la séance fit surgir des éléments qui indiquaient indirectement qu’il y avait un thème à l’œuvre, inconsciemment : celui de savoir si elle était capable de ressentir [to feeT]. Par exemple, à un moment donné, elle dit, à propos de la douleur dans les sinus exacerbée par ses violents éternuements, que manifestement elle était tout à fait capable de sentir les choses. À ces mots, j’eus envie de lui dire avec aigreur qu’elle fonctionnait pourtant d’une manière telle que moi, je me sentais très insensible à elle ; j’eus la conviction qu’elle projetait sur moi sa propre dureté, sa propre indifférence subjective à la souffrance humaine. J’eus plus d’une fois envie de lui dire qu’elle pouvait bien éternuer à en perdre la tête, je m’en fichais. C’était là une réaction à sa demande énorme, encore largement inconsciente – demande de sympathie, d’admiration, etc., la liste serait infinie – ainsi qu’à son hostilité et à son attitude menaçante, également inconscientes pour une large part. La menace implicite de vomir n’était qu’une de ses multiples menaces. Elle me donnait aussi de bonnes raisons de craindre qu’elle ne rompît brusquement la relation analytique dans une de ses crises imprévisibles de furieuse impatience ; et je redoutais également le pouvoir qu’elle avait – et que je connaissais bien – de me démolir auprès de ses relations et amis, dont certains me connaissaient personnellement. Ainsi, pour plusieurs raisons, je ne me sentais pas libre d’employer, comme élément d’investigation partagée, le fait de ma réaction « insensible », le fait que je me fichais pas mal de ses éternuements.

En rentrant chez moi le même soir, je me rendis compte, à mon grand soulagement, que 1’« insensibilité » était Yune des réponses affectives dont je disposais dans mon travail avec les patients, et que cette réaction pouvait être aussi utile au travail analytique d’exploration mutuelle que n’importe quelle autre réaction affective (jalousie, colère, tendresse, désir sexuel, etc.) que je suis depuis longtemps habitué à employer ainsi dans mon travail – comme éléments de l’analyse du patient. Le soulagement qui accompagna cette découverte fut énorme car, jusqu’alors, j’avais eu des raisons de craindre, à des moments cruciaux de ma vie personnelle et professionnelle, d’« être réellement » incapable de sentir ou d’être concerné. J’avais craint pendant des années que cet être « insensible », subjectivement inhumain, fût le seul moi réel – la seule façon, au plus profond de moi-même, d’être réellement.

Dans les premières années de l’analyse, j’avais pris conscience que le travail avec cette patiente se révélait, en des domaines importants, d’une valeur thérapeutique inhabituelle pour moi (aussi bien que pour elle, certainement), et j’avais découvert de nombreux indices attestant la présence chez elle de tendances thérapeutiques puissantes à mon égard, qui n’étaient pas entièrement inconscientes. Dans les jours qui suivirent la découverte dont je parlais tout à l’heure, j’acquis l’assurance que cette découverte, comme un certain nombre d’autres insights que j’avais eus auparavant, résultait principalement de ses efforts thérapeutiques en ma faveur – dans ce cas-ci, largement inconscients apparemment. Durant ces quelques jours, j’éprouvai pour elle une profonde gratitude. Personne, pensai-je, n’aurait pu m’aider en touchant en moi quelque chose de plus important à mes yeux ; c’est là que j’avais le plus besoin d’aide.

Bien que je ne veuille pas en discuter ici, je n’ignore pas les aspects transférentiels que comportait le matériel de la séance évoquée plus haut. À aucun moment je n’ai perdu de vue le fait que, si réelles que fussent mes craintes d’être d’une insensibilité impardonnable dans mes réponses ou mon absence de réponse, je personnifiais pour la patiente certaines figures de son passé – en particulier sa mère, qu’elle avait tendance à ressentir comme indifférente à sa souffrance. Comme je l’ai dit plus haut, ce ne sont pas les phénomènes transférentiels en soi qui m’intéressent ici, mais plutôt les éléments réels du fonctionnement de la personnalité de l’analyste qui servent au patient de noyaux de réalité extérieure d’où découlent ses réactions trans-férentielles.

II. L’effort thérapeutique du patient pour permettre à la mère de devenir vraiment une mère

La symbiose saine mère-nourrisson, qui, dans des conditions normales, constitue la base de l’indi-viduation ultérieure, dans des circonstances tragiques fait que l’enfant ne devient pas un individu vraiment humain : il devient plutôt ce qu’on pourrait appeler un thérapeute symbiotique. L’intégrité de son moi est sacrifiée, de manière continue et avec un dévouement véritablement altruiste, à la nécessité de compléter le moi incomplet de la personne maternante, et de celles qui, par la suite, auront dans son inconscient la même signification affective de mères incomplètes dont le fonctionnement du moi exige que l’enfant fasse constamment partie d’elles. Des affects « négatifs » tels que haine et culpabilité, souvent cités dans la littérature sur les débuts du développement du moi et la dynamique familiale de la schizophrénie, jouent certes un rôle important dans ce tableau étiologique ; mais, selon moi, ce sont surtout la capacité naissante d’amour et la capacité naissante de développer une responsabilité humaine mature qui poussent l’enfant à perpétuer ce mode de relation.

Les exemples cliniques précédents, pris pour la plupart chez des patients névrosés, étaient destinés à mettre en relief l’effort thérapeutique du patient pour aider l’analyste à résoudre un symptôme ou un trait de caractère névrotiques. Dans les exemples qui vont suivre, pris chez des patients souffrant plus ou moins de schizoïdie ou de schizophrénie, l’effort thérapeutique du patient se rattache à une période de développement de pré-individuation plutôt que de post-individuation. Son effort thérapeutique consiste essentiellement à jouer le rôle de mère pour sa mère biologique (le développement du moi de celle-ci s’étant fixé, ou ayant régressé – dans l’effort maternant – à un niveau infantile) afin que la mère devienne assez intégrée et assez mature pour pouvoir fonctionner vraiment comme une mère pour lui. Cet effort de sa part est à la fois « égoïste » et « altruiste » ; à ce niveau de fonctionnement primitif enfant-mère, les deux buts ne sont pas bien différenciés.

Comme je le suggérais dans un article sur l’autisme8, pour que l’analyste rende le patient autis-tique capable de participer à une symbiose thérapeutique (semblable en nature à la symbiose normale nourrisson-mère), il faut d’abord que l’analyste lui-même soit devenu capable de s’immerger suffisamment dans le monde autistique du patient et que ce monde devienne alors le « monde extérieur » fonctionnel de l’analyste. Ce processus permet au patient de s’identifier à l’analyste qui peut s’immerger de la sorte dans le monde de l’autre : grâce, en partie, à cette identification, le patient devient peu à peu capable de s’immerger dans le monde « propre » plus ordinaire de l’analyste, et il en découle la fluctuation et l’interchangeabilité rapides qui caractérisent la relation de symbiose thérapeutique. Alors que, pour Masud Khan9, il est nécessaire que l’analyste vienne à jouer, pour un tel patient, le rôle de barrière maternelle protectrice (je parlerais de « monde »), pour moi l’analyste doit d’abord avoir accepté que le patient constitue sa barrière maternelle protectrice (c’est-à-dire, sur le plan fonctionnel, son « monde extérieur », comme la matrice est le monde extérieur pour le fœtus).

Cas n° 1.

F., schizoïde, âgée de 30 ans, rapporta au début de sa troisième année d’analyse que ses parents étaient là actuellement pour lui rendre visite ainsi qu’à la famille de son mari. Elle avait appris que sa mère, dans la ville lointaine où elle habitait, passait son temps à regarder la télévision ou à aller au cinéma l’après-midi. Sa mère, dit-elle, trouvait sa vie ennuyeuse ; et pourtant, ajouta M™ F. au cours de cette séance, elle regardait la télévision et allait au cinéma au lieu, par exemple, de chercher un travail à mi-temps de vendeuse ou de secrétaire ou de s’inscrire à une association féminine. « Ça me semble un tel gâchis ; c’est pourtant ce qu’elle faisait la plupart du temps quand j’étais petite », dit M™ F. d’un air de regret et de nostalgie. « Les films et, de temps en temps, des romans sentimentaux ; j’imagine que c’étaient ses seuls vrais intérêts… »

On entrevoit ici ce qui se confirma plus tard, à savoir son sentiment de n’avoir pas réussi à aider sa mère à se réaliser comme mère pour sa fille. (Malheureusement, je n’ai jamais eu la possibilité d’interpréter dans ce sens ces sentiments à M™ F.) La composante de rivalité œdipienne est également évidente dans ce matériel.

Dans la séance précédente, F. avait dit avoir appris par sa mère que celle-ci avait donné à la bibliothèque de sa paroisse tous les livres que sa fille avait acquis et gardés précieusement au cours de son enfance et de son adolescence, et aussi qu’elle avait jeté toute sa garde-robe. « J’ai eu l’impression qu’on disposait de moi comme si j’étais morte », dit-elle. Selon son habitude, la mère se comportait en enfant égoïste, ne marquant d’intérêt que pour la manière inhospitalière et inamicale dont elle se sentait traitée par le mari de sa fille et la famille de celui-ci ; et la patiente d’ajouter, plus sur le ton du regret et de la tristesse que du reproche, que lorsqu’elle allait avec son mari et ses enfants chez ses parents, « elle [la mère] avait pourtant à préparer un bon dîner pour nous ».

Quelque temps auparavant, comme cela s’était déjà produit souvent, il y avait eu une séance où elle n’avait pratiquement rien dit. Mais cette séance-ci avait été de qualité différente. Avant, les silences étaient extrêmement tendus, je me sentais souvent exaspéré, hors de moi, éprouvant sans doute le même genre de sentiments que ceux de la mère affectivement sans racines et insatisfaite. Cette fois-ci, elle indiqua qu’elle se sentait exceptionnellement calme et détendue et elle me demanda si je réagissais différemment quand elle était ainsi. Certes, oui, je réagissais différemment mais je ne le lui dis pas ; j’étais calme et détendu, et je sentais en elle une source de force et de solidité. Pendant cette séance, elle fit cette remarque : « Je peux imaginer mon père me tenant sur ses genoux et me câlinant ; mais je ne peux pas imaginer ma mère. » Après cette séance, je me demandai si j’avais bien fait de ne pas lui dire – lui confirmer – ce que j’éprouvais ; je n’avais jamais ressenti cela avec elle auparavant. Ses silences avaient toujours été, d’une manière ou d’une autre, désagréables pour moi.

Aujourd’hui, il me semble que je lui avais refusé, par haine et de façon bien peu judicieuse, une chose dont elle avait un besoin vital, à savoir la confirmation qu’elle avait réussi, au moins partiellement, à être une mère pour moi. Quelques mois plus tard, avec raison sans doute, elle interrompit notre travail analytique.

Cette phrase «… mais je ne peux pas imaginer ma mère » montre combien est importante, dans l’effort thérapeutique, la capacité – ou dans ce cas, l’incapacité – d’imaginer l’autre personne fonctionnant de la façon dont on s’efforce de la faire fonctionner, c’est-à-dire d’une façon qui satisferait à la fois l’autre et soi. Mon expérience des schizophrènes et celle dont m’ont fait part des collègues m’ont appris cette chose : le fait d’avoir des rêves nocturnes ou des fantasmes diurnes dans lesquels le patient est perçu comme quelqu’un qui fonctionne d’une manière normale et saine – alors que, dans la réalité, il est encore très malade – constitue un critère important de succès du traitement.

Cas n° 2.

Avec M"* G., 34 ans, dont la psychodynamique, à certains égards, ressemble beaucoup à celle de Mme F. et dont l’analyse se poursuit, année après année, sans grand changement, je deviens progressivement plus réceptif à son effort maternel pour m’aider à jouer le rôle d’une mère pour elle. Cet effort, comme dans tous les cas de ce genre, est extrêmement ambivalent en ce sens qu’il y entre une détermination empreinte de rivalité (fondée sur un œdipe négatif mais aussi sur une omnipotence infantile), une détermination à démontrer que la mère est incapable de jouer le rôle de mère. Mais le problème ici s’avère plus accessible à l’analyse qu’il ne l’était dans le cas de M"» F. Certaines phases du travail particulièrement bloquées se trouvent résolues lorsque, par exemple, je me rends compte combien il est gratifiant pour moi d’être l’un des fruits portés par l’arbre fruitier – une des premières images maternelles qu’elle ait eues d’elle-même. Mes efforts souvent exaspérés pour l’encourager à fonctionner de manière plus productrice et spontanée, comme le font en général les analysants névrosés, achoppent sur le fait que, sans m’en rendre compte, j’ai eu jusqu’ici intérêt à ce qu’elle continue de maintenir son orientation maternelle dans le transfert, comme dans sa vie quotidienne.

Cas n° 3.

M. H., 42 ans, souffrait d’une schizophrénie qui ne nécessitait pas l’hospitalisation lorsqu’il a commencé une analyse il y a quinze mois ; depuis, il va mieux, au point que depuis quelques mois il est à un stade borderline. D’abord plein d’une haine qui pouvait être dangereuse pour lui et pour les autres, il est maintenant capable d’avoir pendant assez longtemps une relation essentiellement d’amour, avec sa femme et ses enfants ainsi que dans la situation analytique ; de plus en plus, il se sent proche des autres. Ce qui ne l’empêche pas de nier encore très fortement ces progrès en se montrant hostile et rejetant.

Comme son frère aîné, avec lequel il vit dans une symbiose largement inconsciente, il a été élevé principalement par des domestiques, et, depuis le début de l’analyse, s’est révélée à toutes sortes de signes l’étonnante défaillance de la mère dans son rôle maternel. M. H. était persuadé que non seulement les bonnes qui s’occupaient d’eux mais aussi leur mère les « méprisaient », lui et son frère ; et il manifesta très tôt la conviction que moi aussi, équivalent de cette mère ou de ces bonnes, je le méprisais.

Ce que je veux souligner, c’est ceci : lorsqu’il a dit, dans une séance récente, « Maman ne voulait rien avoir affaire avec nous », bien qu’il l’eût dit sur un ton dégagé, en s’efforçant de passer rapidement là-dessus, j’ai senti poindre une honte profonde, envahissante et subjectivement ineffaçable. De plus

— et c’était très significatif – cette honte n’était pas tant de n’avoir pas été dignes, lui et son frère, de recevoir les soins de la mère, que de n’avoir pas réussi, malgré leurs efforts soutenus, à aider leur mère à devenir vraiment une mère et à se réaliser en tant que telle. Je ne mentionnerai pas ici les données – nombreuses et surtout significatives du point de vue des nuances de sentiments que le langage écrit ne peut rendre parfaitement – qui montrent que ce même effort accompli dans la situation transférentielle s’avère, cette fois, beaucoup plus fructueux.

Cas n° 4.

Il s’agit de MUe J., une célibataire de 42 ans. Elle est devenue schizophrène en vivant pendant des dizaines d’années comme une recluse au service de sa mère, une veuve excentrique. Au cours de la première année de son séjour à Chestnut Lodge, elle a maigri, n’a plus parlé ni bougé, au point que, comme tous ceux qui s’occupaient d’elle, j’ai craint pour sa vie. Ce qui, sur le plan psychanalytique, a contribué à changer favorablement cet état de choses, c’est, je crois, que je suis arrivé à fonctionner pendant une période de quelques mois tout à fait comme un objet inanimé installé confortablement dans son silence et son immobilité. Il semble que cela lui ait procuré le contexte dans lequel elle pouvait reprendre vie. Avec le recul, je me rends compte que, pour parvenir à fonctionner ainsi, il a fallu que je me plonge, d’une manière relativement tranquille et satisfaite, dans ce monde apparemment inanimé qui était le sien.

Dans les mois qui suivirent et, en fait, pendant de nombreuses années, nous avons eu beaucoup de séances orageuses, au cours desquelles elle me traitait souvent comme un fou, confus et désorganisé, tout en mettant en acte cette même psychopathologie. Durant une période de deux ans environ – les cinquième et sixième années de traitement –, toutes les séances eurent lieu dans sa chambre. Ces séances présentaient les caractéristiques d’une symbiose thérapeutique à un point que je n’ai jamais connu avec aucun autre de mes patients ; et ce n’est d’ailleurs pas un hasard, à mon avis, si cette patiente s’en est mieux sortie que tous les autres schizophrènes chroniques que j’ai traités jusqu’à présent. Au cours de ces deux années, j’ai eu le sentiment qu’elle remportait une douce victoire sur moi : la fureur, le mépris et d’autres sentiments négatifs que j’éprouvais jusqu’alors parce qu’elle était incapable (ou qu’elle refusait, apparemment) de venir à mon cabinet pour ses séances firent place progressivement à une atmosphère d’extrême contentement partagé par nous deux ; j’étais réceptif à son bon maternage et je l’appréciais ; elle, de son côté, jouissait et profitait pleinement de cette atmosphère symbiotique. La mise en œuvre de processus symbiotiques se révéla de multiples façons à cette époque. Pendant la même période, l’assistante sociale qui avait travaillé avec elle depuis son arrivée me dit un jour son étonnement d’avoir fait un rêve dans lequel elle voyait Mne J. en mère heureuse allaitant son bébé. Plusieurs autres personnes me dirent également être frappées des changements positifs constatés chez Mlle J.

L’une des formes tenaces de résistance au traitement a été chez cette patiente l’idéalisation de la manière dont elle a été élevée. Après tant d’années de traitement, bien qu’elle soit, depuis longtemps déjà, mieux que sa famille l’ait jamais vue être, qu’elle soit relativement bien installée dans la vie de patiente externe et que, pendant les séances, elle se comporte davantage comme une névrosée normale que comme une schizophrène borderline, elle reste encore presque entièrement incapable de se rappeler et de rapporter autre chose que des souvenirs et des sentiments conventionnellement « agréables » concernant sa famille. En même temps, les phénomènes de transfert négatif n’ont naturellement pas manqué, la patiente me considérant alors comme sa mère folle dont elle seule connaît la folie.

Le tout premier souvenir réaliste de sa mère que je lui ai entendu rapporter et qui tranchait sur ses images habituelles, idéalisées et douceâtres, survint après trois ou quatre ans d’analyse. Le contenu de ce souvenir était assez banal ; mais il me parut significatif qu’il fût rapporté lors d’une séance dans sa chambre (chose habituelle à cette époque) un jour où la malade de la chambre voisine, qui depuis des semaines avait souvent éclaté dans des colères et des rages terribles, tempêtait encore plus bruyamment que d’ordinaire. Mlk J. parviendra-t-elle jamais à intégrer à une image plus réaliste de sa mère (morte maintenant) l’expérience qu’elle a eue dans le passé d’un comportement comparable chez sa mère, je n’en sais rien. Malgré de nombreuses années d’analyse, elle ne s’est jamais rappelé ni n’a jamais reconnu la « dépression nerveuse » (pour employer les termes de ses frères et sœurs) qui avait anéanti la mère pendant de nombreux mois après la mort du père, obligeant la patiente à interrompre ses études secondaires pour s’occuper d’elle.

Son installation à l’extérieur de l’hôpital fut lente à venir et il apparut peu à peu que l’une des sources de sa résistance à ce changement était qu’inconsciemment elle assimilait ce déménagement à l’abandon d’un petit enfant par sa mère. Les notes que j’ai prises après une séance de la cinquième année indiquent ceci :

Elle a fortement désapprouvé les mères qui, en fait, abandonnent leurs enfants, comme elle le voit faire quand elle sort de l’hôpital. Là, dit-elle, elle voit les mères laisser les enfants à l’abandon, les laisser jouer à côté de la chaussée, etc., pendant qu’elles font leurs courses. Cela, je l’ai déjà entendu cent fois. Mais j’ai été très intéressé lorsqu’elle a dit, cette fois, qu’elle n’avait pas d’enfant, mais que si elle en avait un, elle n’aimerait pas « passer son temps à revenir10 » à l’enfant. Elle s’occuperait de lui de telle sorte qu’elle n’aurait pas à « revenir » sans cesse à lui. Il se trouve que ce sont exactement ces termes qu’elle a employés pendant des années pour exprimer son objection à son installation hors de l’hôpital : ce déménagement serait inutile puisqu’elle devrait constamment « revenir » à l’hôpital. Je me rends compte maintenant que, pour elle, sortir de l’hôpital, c’est comme, pour une mère, abandonner son enfant (l’enfant étant moi et, sans nul doute, diverses autres personnes de l’hôpital). [J’ajouterais aujourd’hui que l’enfant était, beaucoup plus largement, 1’« hôpital » dans son ensemble.] Je me souviens l’avoir entendue dire récemment qu’en vieillissant une personne devient comme un enfant, et acquiescer à ma remarque qu’on pouvait se sentir la mère de sa propre mère.

Au fil des années se succédèrent toute une série de compagnes qui partagèrent sa chambre. Beaucoup étaient très psychotiques et visiblement perturbées ; un certain nombre d’entre elles manifestaient des tendances homicides assez nettes pour que je fusse impressionné par la façon dont la patiente était capable de se comporter avec elles d’une manière de plus en plus assurée et directe. Je sais bien que sa mauvaise intégration et ses côtés exaspérants étaient pour une bonne part responsables des bouleversements de ses compagnes de chambre ; cependant, le souci thérapeutique conscient qu’elle avait à leur endroit m’a semblé tout à fait indiscutable. Et s’il lui fallut quatre bonnes années avant de pouvoir mettre un pied dans la salle de séjour du pavillon où elle vivait (par crainte qu’on la tînt aussitôt pour responsable de tout ce qui pouvait se passer là), elle finit tout de même par le faire librement et par participer d’une manière très appréciée et constructive aux rencontres hebdomadaires ou bihebdomadaires entre équipe soignante et patients.

La dernière compagne de chambre qu’elle eut pendant environ un an avant de s’installer dans son propre appartement à Washington fut une femme dont le comportement physique et le langage étaient souvent extrêmement désorganisés. MUe J. disait d’Edna qu’une fois de plus elle était « dans un tourbillon ». Cette année-là, elle me demanda si je serais d’accord pour qu’elle allât rendre visite à une cousine de New York le dimanche suivant et pour qu’elle manquât sa séance du lundi. Je lui dis que j’étais d’accord ; pour des raisons que je n’expliquerai pas ici, je ne lui répondis pas sur le mode de l’investigation analytique, comme je l’aurais fait avec un patient névrosé. Elle dit alors qu’elle n’était pas sûre de pouvoir le faire – faire seule le voyage à New York : « Je me sens tellement petite à New York… J’imagine que je vois toujours New York comme une grande ville dans un tourbillon. »

En entendant ces mots, je fus frappé de ce qu’elle projetait sur New York sa propre confusion encore très refoulée, et du fait qu’elle avait tendance à se sentir responsable – une responsabilité que je perçus comme terriblement impressionnante – de toute cette gigantesque ville pleine de confusion. Sa psychose s’était pour la première fois déclarée, de nombreuses années auparavant, peu de temps après qu’elle eut rendu visite à cette cousine de New York, et j’eus le sentiment qu’elle me donnait ici un aperçu de l’expérience psychotique qu’elle avait connue alors. En lisant plus tard les notes que j’avais prises sur cette séance, je compris que, pour elle, New York équivalait inconsciemment à sa mère envahie par une confusion dont la patiente se sentait entièrement responsable.

Environ deux ans plus tard, dans une séance relativement récente, elle me parla des visites qu’elle faisait chaque semaine à son assistante sociale de Chestnut Lodge. Mlle J. a, envers cette femme, un transfert maternel fait de sentiments nettement ambivalents, d’une grande admiration, de tendresse fraternelle et de souci et d’attention maternels. Elle m’a dit : « Elle a été tellement occupée, ces temps-ci, son bureau est un tourbillon ! » – en accompagnant sa phrase d’un geste mimant le tourbillon.

Cas n° 5.

M™ Joan Douglas (un pseudonyme, bien sûr), dont j’ai déjà rapporté en détail l’histoire et l’évolution psychothérapeutique11 et que je n’évoquerai donc que brièvement ici, souffrait d’une psychose chronique grave lorsque j’ai commencé à travailler avec elle, il y a de cela presque vingt ans. Depuis ce moment, je l’ai vue quatre fois par semaine. Pour des raisons diverses, mûrement réfléchies et périodiquement reconsidérées, il n’a pas été fait recours aux tranquillisants dans son traitement. Depuis sept ans et demi, j’ai enregistré toutes les séances (sans le lui cacher), j’ai répertorié toutes ces bandes magnétiques et j’ai passé des heures à réécouter un certain nombre d’entre elles pour essayer de mieux comprendre les processus destructifs, autant que constructifs, à l’œuvre chez nous deux et entre nous.

Dès le début, la fragmentation du moi chez elle était énorme, ses idées délirantes innombrables et perpétuellement changeantes. Par exemple, elle eut longtemps la conviction qu’il y avait 48 000 Chest-nut Lodge et qu’on la faisait sans cesse passer de l’un à l’autre ; qu’il y avait, au sens littéral, une chaîne sur son cœur et une machine dans son ventre ; que sa tête, la mienne et celle d’autres personnes étaient constamment remplacées par d’autres têtes. Souvent, il lui semblait qu’elle et moi, au cours d’une même séance, nous étions physiquement remplacés entièrement par une série d’autres personnes.

Elle était si violemment et obstinément opposée à la psychiatrie que pendant plusieurs années elle refusa carrément de venir à mon cabinet de Chestnut Lodge ; au bout de dix ans et demi, elle était venue seulement trois ou quatre fois avant d’en arriver finalement à venir avec une certaine régularité. Pendant ces neuf dernières années, depuis que j’ai quitté Chestnut Lodge, elle est venue en taxi à mon bureau, à une quinzaine de kilomètres de Chestnut Lodge, et ce n’est que depuis ces toutes dernières années qu’elle a été suffisamment orientée vers la réalité et coopérante, en dépit d’une psychose toujours sévère, qu’elle n’a plus besoin d’une infirmière ou d’une aide pour l’accompagner.

Pour ce qui est de son histoire : il semble qu’elle ait souffert, à un certain degré, de schizophrénie pendant l’enfance. Selon le frère aîné de la patiente, la mère avait « adoré dominer » sa fille ; elle l’avait quelquefois brutalement battue au cours de l’adolescence, et surtout avait eu avec elle une relation extrêmement ambivalente et donc tout à fait imprévisible. Pour donner un exemple des humeurs imprévisibles de la mère, qui comportaient des épisodes à la fois maniaques et dépressifs, le frère a raconté comment elle revenait de la messe dans un état de béatitude pour, l’instant d’après, jeter furieusement une casserole à la tête de l’un ou l’autre des enfants.

Bien que la patiente ait été capable de terminer brillamment ses études secondaires, de pratiquer parfaitement diverses activités sportives, de se marier et d’avoir quatre enfants, sa psychose devint manifeste à l’âge de 33 ans, au cours de l’année qui suivit la mort de sa mère. Elle était malade depuis environ quatre ans lorsque je devins son thérapeute.

J’allais m’apercevoir que la relation qu’elle avait eue avec un père affectivement distant avait aussi contribué de manière importante à la constitution d’une psychose particulièrement sévère ; mais cette relation est moins nettement en rapport avec le thème qui m’occupe ici.

Pendant de nombreuses années, elle eut en horreur son identité réelle, au point que, lorsqu’on s’adressait à elle en l’appelant par son nom, on restait dans une absence complète de relation avec elle, ce qui, pour moi, était souvent insupportable. Elle avait des identités successives, dont beaucoup n’étaient pas humaines et qui changeaient entièrement dans le cours de la séance ; de même, elle me percevait en général comme multiple, changeant de manière imprévisible, et souvent comme non humain. Bien que leur gravité ait sensiblement diminué, ces expériences délirantes sont encore très présentes chez cette patiente.

Au bout de six ans de travail avec elle, elle me dit un jour : « Vous voyez, ma mère était mon esprit. » Le ton sur lequel elle dit cela sous-entendait que, lorsqu’elle avait perdu sa mère, elle avait perdu l’esprit. À quel point elle avait en effet perdu l’esprit, cette séance ne me le fit que trop voir : sa confusion, impossible à décrire ici, atteignit un degré incroyable. Depuis des années, elle s’était livrée à diverses actions folles et il était apparu de plus en plus nettement que, lorsqu’elle agissait ainsi, elle obéissait aux directives que lui donnait la voix de « cette femme dans ma tête », évidemment un introject (assurément déformé par l’angoisse et l’hostilité de la patiente) de la mère folle de son enfance.

Dans une séance plus amusante de cette époque

— la plupart étaient bien loin de l’être –, elle déclara tout à coup : « Cette femme dans ma tête vient de me dire : “Ne fais rien avec ce type mal fagoté, là !” » Elle me confirma que le « mal fagoté », c’était moi. À un autre moment de cette séance, lorsque je lui dis, suivant mon habitude : « Voyons ce qui vous vient maintenant à l’esprit », elle protesta vigoureusement : « Vous n’arrêtez pas de me demander ce que j’ai à Y esprit ! C’est elle que j’ai ; mais elle n’a rien à voir avec moi ! » La suite de ses propos montra qu’elle se sentait complètement ignorée par moi, sans lien avec moi, chaque fois que j’essayais par ces mots de l’encourager à exprimer ce qu’elle éprouvait. On croit généralement que l’esprit d’une personne est le centre, le noyau de son soi ; mais la patiente me montrait clairement qu’il n’en était rien avec elle. Avec le recul, il m’apparaissait que, lorsque j’avais cherché tout au long de ces années à l’aider à explorer et à exprimer ce qu’elle avait à l’esprit, elle avait réagi comme si j’avais tout fait, en fin de compte, pour écraser son autonomie, pour laquelle elle luttait – pour châtrer son individualité, en quelque sorte (elle m’avait cent fois accusé de lui faire toutes sortes de violences physiques) – en rendant permanente et totale l’emprise que l’image maternelle introjectée exerçait déjà sur le fonctionnement de son moi.

Au bout de dix années de travail avec elle et avec d’autres schizophrènes, j’étais frappé par la force et la profondeur des sentiments positifs qui ont existé entre l’enfant-futur schizophrène et sa mère. Voici ce que j’écrivais à la suite d’une séance de cette époque :

Comme d’habitude, elle a été incroyablement confuse tout au long de cette séance. À vrai dire, elle n’a pas été

plus confuse que d’ordinaire ; mais ce que je trouve encore incroyable, c’est le degré de cette confusion depuis tant d’années maintenant. En gros, cette énorme confusion touche à l’identité.

Vers le milieu de la séance, je lui ai carrément déclaré que les neuf dixièmes de ce qu’elle me disait étaient du charabia, ou quelque chose d’approchant. Il est certain qu’il y a un rapport entre le fait que j’aie dit cela et les choses importantes qu’elle a fini par dire à la fin de la séance, et je sens que ma brutalité croissante est une part utile du travail. À ce propos, je me rappelle qu’il y a environ six semaines, je lui ai dit sans ménagement : « Vous êtes une imbécile ! Vous êtes en train de passer votre vie ici chez les fous, à débiter des inepties et, pendant ce temps, votre vie s’en va. »

Malgré sa grande confusion, elle a réussi à me faire entendre, indirectement et par déplacement, le fait que sa mère avait mené sa vie en solitaire et de façon totalement autocratique jusqu’à ce que Joan « aille à l’hôpital St. Thomas », à l’âge de 8 ans, je suppose, où elle avait subi une mastoïdectomie [la première d’une série d’opérations chirurgicales]. Elle m’a fait comprendre ensuite que, à partir de ce moment, les médecins avaient pris la direction de sa vie et qu’ils y avaient fort mal réussi. Elle avait parlé de sa mère avec l’admiration, la fidélité, qu’elle manifeste depuis maintenant plusieurs semaines de manière assez régulière à l’égard de sa mère et également de sa sœur unique Ellen, plus âgée qu’elle. Je lui ai dit alors : « Peut-être que quand vous êtes allée à St. Thomas et que les médecins ont pris la direction de votre vie, vous n’avez pas pu vous empêcher de vous sentir coupable, de sentir que vous étiez infidèle à votre mère, simplement parce que ces médecins dirigeaient maintenant votre vie et que ce n’était plus votre mère qui le faisait. » Elle en a convenu avec une netteté très convaincante.

À la fin de la séance, comme je descendais l’escalier, elle m’a appelé d’une voix forte et sur un ton de défi, disant : « Les médecins d’ici ont fait que dalle pour moi : je suis toujours une espèce d’idiote ! » J’ai vu dans ce propos l’expression de sa fidélité à sa mère et de sa détermination à ne pas nous laisser, moi et le reste de l’équipe,

l’aider parce que cela reviendrait pour elle à trahir sa mère.

Également dans cette séance, j’ai été frappé une fois de plus par la terrible confusion qui avait dû être celle de sa mère ; j’ai eu l’impression que la confusion de Joan était due en grande partie à l’introjection de cette mère confuse. À un certain moment, comme elle me rapportait des choses que sa mère avait l’habitude de dire, je lui ai dit : « Je suppose que ce serait dur pour vous de penser que peut-être elle était capable de confusion », et Joan a catégoriquement repoussé cette éventualité. On voit ici comment Joan lutte pour préserver une image de sa mère, personne extrêmement forte [une lutte pour éviter la désillusion, la culpabilité et le chagrin inconscients relativement à la mère].

Mais je suppose que la crainte extrême que l’on voit de plus en plus nettement chez Joan est également liée à cet introject de mère tellement puissante. Elle m’a dit pendant plusieurs mois qu’elle-même était morte, et ce n’est que ces derniers jours que j’ai senti que ce dont elle « meurt », très précisément, c’est de terreur.

Environ trois semaines plus tard, j’arrivai dans sa chambre pour la séance, fatigué et à moitié malade d’un rhume des foins et d’une infection de l’oreille. J’étais donc relativement peu porté à la rivalité compulsive et à la coercition qui ont constitué l’une des difficultés contre-transférentielles tenaces durant mon travail avec cette patiente ; en effet, étant donné la manière dont elle a été élevée, celle-ci accepte trop bien, et même appelle, les efforts de domination sur elle de n’importe qui. La patiente avait l’air – et je suis sûr que cela tenait à mon changement d’état d’esprit – confortablement installée dans son fauteuil ; elle dit sans aucune angoisse qu’elle se sentait « prête ». Bâillant d’un air détendu, elle déclara : « Bien sûr, je suis une femme et je ne serai jamais des hommes (sic). » Pendant toutes ces années, sa confusion touchant son identité sexuelle ainsi que la mienne avait été énorme ; pour elle, un homme était multiple, de même que j’étais généralement à ses yeux une figure transfé-rentielle multiple – c’est pourquoi elle disait « des hommes ».

Plus tard, au cours de la même séance, elle parla de sa mère qui « avait… une dépression nerveuse ». Ce fut pour moi une étape très importante. Elle décrivit d’une manière vivante sa mère parlant avec véhémence de l’époque où « elle [la patiente] se trouvait en Espagne », alors qu’elle n’y avait jamais été, et disant quelque chose sur le fait de « sauver l’Angleterre », ainsi que beaucoup d’autres choses qui ressemblaient aux idées délirantes de la patiente. Joan poursuivit : « Je lui ai dit : « C’est trop lourd pour toi, toutes ces pensées que tu as dans la tête !” » (sur un ton d’ardente et insistante sollicitude). J’émis l’idée que peut-être elle voulait la décharger un peu du poids de ces pensées. Elle acquiesça aussitôt, disant en hochant la tête : « J’essayais de le faire. » Il était évident qu’elle avait été tout aussi déroutée, désarmée et inquiète que je l’étais si souvent moi-même avec elle.

À cette époque, j’avais déjà pu voir à plusieurs reprises que la souffrance somatique qu’elle ressentait provenait du fait que des personnes de son entourage – le personnel hospitalier, d’autres patients ou des gens de la ville aperçus lors de ses promenades – étaient perçues par elle comme souffrant de diverses formes d’angoisse physique, et qu’inconsciemment elle intégrait ces perceptions dans sa propre image du corps, dans un effort pour les apaiser en elle. Bien que ceci représentât manifestement une défense contre son sadisme et son hostilité meurtrière, largement inconscients, vis-à-vis de ces personnes, ses préoccupations thérapeutiques n’en avaient pas moins quelque chose d’incontestablement sincère et authentique.

J’ouvrirai une parenthèse : environ trois ans plus tard, j’eus en contrôle dans un autre hôpital le psychothérapeute d’un jeune schizophrène borderline ; je me souvins de Joan lorsqu’il me rapporta que son patient, selon ses propres termes, « voulait rompre les liens de maladie qui [m’jattachaient à maman. La manière dont je penche la tête maintenant, c’est sa manière à elle. On dirait que j’ai encore à l’intérieur de moi un enfant qui se débat ». Je vis dans l’image de l’enfant se débattant en lui non seulement des éléments de son propre soi infantile, mais aussi des éléments de l’enfant dans la mère, luttant contre la maladie, éléments qui avaient été intégrés, en partie dans une intention thérapeutique, à l’image de soi du garçon. Ce qui frappe chaque fois ici, c’est combien sont immatures les zones du moi du parent qui sont en jeu dans ces sortes de transfert symbiotique sur l’enfant, et combien précocement l’enfant est donc appelé à essayer de faire fonction de parent et de thérapeute pour le parent. L’incapacité de Joan à différencier les adultes réels des enfants réels était extrême. Suivant une idée délirante tenace, les enfants étaient des « adultes arrêtés ». Pendant plusieurs années, elle qualifia souvent ses séances avec moi, par dérision, de séances de « baby-sitting » [elle étant la baby-sitter] ; d’autre part, il est apparu clairement qu’une source importante de disputes entre elle et sa mère – et cela dès la petite enfance

— avait été l’insistance de Joan pour être, elle, la mère et pour que sa mère soit l’enfant ou le bébé. Encore maintenant, Joan manifeste très nettement ce côté enfant cynique qui constitue, je l’ai remarqué, une défense caractéristique contre les besoins de dépendance de la part de l’individu qui a dû prématurément faire fonction de parent pour son père ou sa mère et qui, de ce fait, a eu si peu d’enfance à soi. Joan m’a dit un jour : « J’ai grandi à l’âge de 8 ans. »

Au cours de la dix-septième année de notre travail, il y eut une séance, bien caractéristique de cette période, où se révélèrent ses efforts – fondés consciemment sur l’amour et la sollicitude, et inconsciemment sur la rivalité meurtrière – pour soulager diverses figures maternelles. (L’ensemble de cette séance est trop déformé par les idées délirantes, trop déroutant pour être reproduit ici.) Je commençais à m’apercevoir qu’elle avait tendance à se sentir submergée par mon dévouement thérapeutique – dévouement qui comporte vraisemblablement plus de rivalité meurtrière que je n’en peux intégrer jusqu’à présent (bien que j’aie depuis longtemps conscience d’avoir à son égard de fortes impulsions meurtrières) –, au point que, s’identifiant à l’agresseur, elle passe la plupart des séances à se préoccuper de savoir comment sauver sa mère que le délire déforme, cette mère à la fois gigantesque et victime. Elle sent constamment qu’elle n’est pas appréciée, quelle ne réussit pas et, pire, quelle n’est pas reconnue dans ses efforts incessants pour être utile et aider sa mère.

Au cours de la séance en question, elle fut presque tout le temps en larmes. Ces dernières années s’était très lentement développée chez elle la capacité d’avoir du chagrin – un des aspects importants de ses progrès thérapeutiques. Cela contrastait nettement avec la « grandiosité » paranoïde qui auparavant l’avait fortement protégée contre les sentiments de perte ; mais ces accès de chagrin normal s’accompagnaient d’affects dépressifs si intenses que je craignais chaque fois qu’elle ne se suicidât. Dans tout ce qu’elle dit au cours de cette séance-là, elle eut un air de sérieux et de sincérité.

Au début de la séance, elle refusa, selon son habitude, d’accepter le nom de Joan, s’appelant elle-même Barbara (l’un des innombrables noms qu’elle se donnait). Vers le milieu de la séance, elle dit, à propos de fragments d’image de sa mère, extrêmement déformés par le délire et figurés par un certain nombre de personnes imaginaires : « Je vous les ai donnés [c’est-à-dire qu’au sens littéral elle les a mis en moi] (une idée délirante familière pour moi) et vous ne les avez pas aidés. Moi je ne pouvais pas ; ils me haïssaient. » Elle poursuivit, faisant cette fois clairement référence à sa compagne de chambre, une jeune femme extrêmement psychotique que, selon les infirmières, il avait souvent fallu envelopper dans des draps froids et humides : « Je ne voulais pas la rendre plus tendue… Deux ou trois fois, j’ai dû leur mettre la camisole de force… La façon dont M™ Schultz12 parle de sa vie, ça a toujours été atroce ; elle a toujours été en balade aux quatre coins du monde, et les gens qui se baladent ont toujours été difficiles à soigner [on a ici un aperçu de son esprit caustique et moqueur]… J’ai parlé d’eux au Dr Mitchell13 ; il ne les a pas améliorés. »

À un moment où j’avais la certitude qu’elle faisait allusion à sa compagne de chambre du moment, elle a tenu les propos suivants (les commentaires que je lui ai faits sont mis entre parenthèses) :

[…] Et cette gosse était dans la chambre hier, et elle voulait se conduire bien, je suppose, et je me suis mise à

lui14 parler [son hostilité se traduisait souvent par le fait quelle considérait les autres, moi compris au cours des séances, comme des êtres non humains et même inanimés], et quelque chose l’a saisie, parce qu’elle m’a regardée comme ça [elle mime l’expression de quelqu’un qui a un choc] – comme un vrai bébé. [Pour expliquer ceci, elle prend un ton amusé ; incidemment, le « quelque chose l’a saisie » est à mettre en rapport avec l’énorme déni de l’effet de choc qu’ont souvent sur les autres ses propres paroles]. (Gosse – « Gosse » – vous voulez dire la gosse [réalisant seulement maintenant qu’elle était en train de parler de sa jeune compagne de chambre ; il était souvent impossible de savoir si, par exemple, elle décrivait des interactions avec des figures hallucinatoires présentes dans la pièce et ressenties par elle comme des personnes absolument réelles]). Ouais ; celle qui m’a tuée à coups de couteau. (Vous a regardé les yeux grands ouverts.) Je n’ai jamais – euh – ressenti autant d’antagonisme, et de haine, et de répugnance – et je l’ai saisie par les épaules, vous savez, et j’ai dit : « Allons, ta mère veut que je l’aide à réparer ta tête ! Et elle, elle n’a pas de permis. Moi j’ai un permis. » J’ai essayé de la raisonner et à la fin il [N.B.] m’a fichu une de ces beignes ; il m’a pratiquement fait sauter la tête hors des épaules ! Alors qu’est-ce que vous en dites ? – et pas de conversation, jamais. (Venant de – la gosse ?) Hum [c’est une confirmation]. Un vrai bébé… et [à propos maintenant d’autres figures maternelles que le délire déforme] je vous ai passé à eux comme docteur ; mais vous, vous ne leur avez pas fait de bien. Vous les avez mis dans un état épouvantable – (Dans un sens, c’était un soulagement, hein ?) Non. (Vous aviez tellement essayé de les aider – ç’aurait été pénible si moi j’avais pu le faire, et que vous n’aviez pas pu.) Oh ! non, parce qu’il fallait que je compte sur d’autres gens pour les aider. Ils me détestent vraiment ; ils ne m’aimaient pas. (Malgré tous vos efforts, n’est-ce pas ?) Ouais ; j’essayais seulement qu’ils se sentent mieux, moins agressifs, et je ne comprenais pas pourquoi chaque personne qui entrait là [c’est-à-dire, qui entrait sous une forme miniaturisée dans le corps, au sens propre, de la personne qu’il ou elle s’efforçait de guérir] devait les rendre pires…

Elle dit plus tard dans cette séance : « La mère est à Chestnut Lodge, bien sûr… La mère ne veut pas être seule… Les femmes à Chestnut Lodge ont besoin d’un docteur. » Cette séance fut l’une de celles, très nombreuses, où je fus très prudent dans mes interprétations par crainte qu’elle ne se suicidât ; elle avait encore tendance à diriger contre elle-même sa formidable hostilité meurtrière, à cette époque où ses impulsions meurtrières essentiellement paranoïdes avaient peu à peu tourné en dépression. Auparavant, j’avais plutôt craint quelle ne me tuât ou même, lors de séances particulièrement orageuses ou exaspérantes, j’avais craint de la tuer, moi.

Dans une séance qui eut lieu dix-sept mois plus tard (nous étions alors dans la dix-neuvième année de traitement), elle dit un certain nombre de choses qui exprimaient d’une façon inhabituellement précise ses efforts thérapeutiques.

Ce jour-là, je lui fis signe de passer dans mon bureau, comme chaque fois sans l’appeler par son nom. Pendant les dix premières minutes, elle resta silencieuse, ce qui arrivait assez souvent à cette époque. Elle me regardait rarement. Elle paraissait désarmée, troublée, désorientée, vulnérable et semblait se demander si elle pouvait me faire confiance. Elle avait plus l’air d’écouter des voix hallucinatoires que de penser à quelque chose – très souvent il lui était arrivé de déclarer carrément qu’elle n’avait rien dans la tête et qu’elle était une radio à travers laquelle s’exprimaient des gens qui se trouvaient dans les murs, par exemple. Deux ou trois fois, elle inclina la tête en signe d’obéissance, pour répondre sans doute aux voix hallucinatoires.

Après cela, elle parla jusqu’a la fin de la séance, me donnant un mal terrible avec ses propos dépré-ciatifs et sarcastiques dits sur un mode délirant ; mais depuis longtemps je m’étais rendu compte que tout ce qu’elle disait, aussi délirant que cela fût, comportait des allusions, conscientes ou inconscientes, à la situation présente et à nous deux. Ce jour-là, selon son habitude, elle avait l’air de penser qu’elle avait trouvé chaussure à son pied. À plusieurs reprises, je me rendis compte avec un sentiment de culpabilité, le sentiment aussi de ne pas être à la hauteur et en me le reprochant, que la chaussure ne s’ajustait que trop bien à son pied, et, parce que ses accusations étaient si indirectes, je fus incapable de riposter avec suffisamment de dureté pour me libérer.

Néanmoins, cette séance s’avéra dans l’ensemble plus instructrice que beaucoup d’autres. La patiente semblait largement inconsciente de tout ce qu’elle faisait pour me décourager et me déprimer ; mais je fis une découverte importante : elle s’arrangeait pour me faire comprendre son sentiment que je n’avais aucun besoin d’elle, fût-ce même pour être diverti. Malgré tout ce qu’elle me fit endurer (accusations, reproches, rivalité, moqueries et supplications), elle fut particulièrement amusante durant cette séance – tel fut du moins mon sentiment – à cause de son esprit caustique et de son imagination débordante qui la possédait encore plus quelle ne la possédait.

La collaboration de la patiente dans cette séance se révéla sur divers plans. Joan fit des références nombreuses et réalistes à Chestnut Lodge – ce qui, pour elle, représentait un contact exceptionnel avec la réalité. Soit dit en passant, elle a pris conscience ces dernières années qu’il n’existait qu’un seul Chestnut Lodge, où – elle s’en rend compte maintenant – elle a vécu très longtemps.

Pendant quarante-cinq minutes de cette séance qui dura deux heures, elle me reprocha d’un ton accusateur «… la façon dont vous vous accrochez à moi et me repoussez, tout ça en même temps… », décrivant là en raccourci et de manière fort perspicace la réalité (qui m’avait d’ailleurs été confirmée par l’écoute des enregistrements de certaines séances précédentes). Mais il s’agissait aussi d’une réaction transférentielle à moi en tant que personnifiant sa mère qui, simultanément, l’avait étroitement tenue et repoussée. Quelques minutes plus tard, elle protesta, disant : « Vous n’arrêtez pas de me parler comme ma mère ! »

Un quart d’heure plus tard, elle déclara d’un ton abattu : « Ma mère… on dirait qu’elle n’a jamais besoin de moi pour rien… » Et cinq minutes après, elle parla de quelqu’un d’autre en disant : « Je l’amuse, elle », me reprochant implicitement à moi, équivalent de sa mère, le fait qu’elle était capable d’amuser cette autre personne alors qu’elle échoue dans ses tentatives thérapeutiques de m’amuser, moi, la mère.

Pendant cette séance, elle fit aussi plusieurs commentaires nouveaux et réalistes au sujet de son ex-mari dont, depuis de nombreux mois, elle n’avait jamais parlé. Elle dit à un autre moment : « J’aimerais engager un psychiatre… », ce qui était peut-être le plus grand signe d’acceptation de la psychiatrie qu’elle eût jamais donné (outre la connotation matrimoniale qu’impliquait le mot « engager15 »).

Parmi les éléments de cette séance que j’ai relevés, je voudrais plus particulièrement mettre en lumière ceux qui se rattachent à ses efforts pour me divertir, en tant que personnifiant sa mère déprimée. Comme je l’ai indiqué, cette séance eut lieu au cours de notre dix-neuvième année de travail. Durant toutes ces années, la confusion avait été le symptôme prédominant de la patiente, une confusion contre laquelle elle se défendait par des idées délirantes innombrables et perpétuellement changeantes. Ce n’est qu’après douze ans d’efforts pour la sauver, principalement, d’une vie remplie d’angoisses multiples, tant réalistes que psychotiques, et imprégnée de cette confusion, que je commençai non sans mal, et très progressivement, à apprécier d’un point de vue esthétique sa confusion – appréciation qui, du reste, s’accompagna au début d’un fort sentiment de culpabilité. De plus en plus, je m’apercevais que, vue sous un autre angle, sa confusion était une créativité vraiment stupéfiante ; bien plus fascinante, merveilleuse et, naturellement, vivante qu’un tapis persan beau et compliqué, par exemple. Ce changement d’optique de ma part demanda pour s’établir quelques années de plus. Je devins en même temps plus réceptif et sensible à son formidable esprit et à son indomptable sens de l’humour. De son esprit et de son humour, j’avais été bien conscient depuis le début ; mais, jusqu’alors, je m’étais tellement acharné à l’aider que je n’avais pas vraiment compris à quel point sa préoccupation fondamentale avait été d’essayer de m’aider et de me soulager – ne fût-ce qu’en me divertissant avec sa confusion schizophrénique qui, en un sens, était tout ce qu’elle pouvait m’offrir pour soulager ma dépression. Dans une certaine mesure, ma dépression était réelle, mais elle se trouvait formidablement intensifiée, dans la perception qu’elle avait de moi, par son transfert sur moi de la mère déprimée. Dans ses composantes réelles, ma dépression était accentuée par une foule de choses quelle disait ou faisait – de manière largement inconsciente, je crois – et qui suffiraient à déprimer fortement n’importe quel psychothérapeute.

Dans la séance suivante, deux jours plus tard, elle dit : « L’humanité est une vraie pagaïe », mais elle put se souvenir de faits réels de son enfance. Elle se rappela que sa mère avait fait des séjours répétés en Italie, manifestement pour satisfaire des ambitions de chanteuse d’opéra, en laissant Joan ainsi que ses frères et sœurs aux soins de toute une série – ou, plus exactement, selon les termes de la patiente, d’une foule chaotique – de figures parentales dont elle avait de mauvais souvenirs. L’ambiance affective qui imprégna cette séance – c’est important à noter ici – fut celle d’un plaisir mutuel. J’avais depuis longtemps remarqué que les séances dans lesquelles nous étions tous deux capables de prendre un réel plaisir lui profitaient bien.

Deux séances plus tard et cinq jours après, dans ce travail qui était si changeant, je confiai brièvement à mon magnétophone, avant d’inviter la patiente à entrer dans mon bureau, mon angoisse et ma crainte qu’elle n’envahît ma vie jusqu’à me rendre fou ; la séance précédente avait été pour moi plus perturbante que d’habitude. Mais cette séance-ci, qui dura deux heures (comme ce fut le cas une fois par semaine pendant des années), s’avéra plus ou moins un travail de collaboration fructueux sur le plan thérapeutique. J’arrivais progressivement à apprécier ce qu’il y avait de sain dans sa pensée délirante. Par exemple, elle exprima l’idée qu’elle avait été architecte à New York et qu’elle avait conçu les plans d’un grand nombre d’immeubles de cette ville. Au lieu de réagir, comme je l’avais fait en général, à sa « grandiosité » arrogante, je lui demandai quels immeubles elle avait dessinés. Je fus impressionné lorsqu’elle me cita les noms d’une demi-douzaine de buildings bien connus – rare exemple, chez elle, d’un rapport à la réalité.

J’eus l’occasion un peu plus tard de lui suggérer que peut-être, pendant qu’elle se trouvait ici dans mon cabinet, sa compagne de chambre lui manquait. Elle répondit alors, sérieusement, pensivement : « Peut-être, oui. » Admettre cela, c’était, pour elle, un événement. Pendant des années, j’avais constaté, à certains signes évidents mais qu’elle rejetait toujours avec dédain, que la forme et le contenu des séances étaient considérablement influencés par des sentiments de séparation inconscients – séparation d’avec le chauffeur de taxi ou l’infirmière qui l’avaient accompagnée, séparation par rapport aux scènes familières de son pavillon à Chesnut Lodge dont elle était maintenant coupée, même brièvement, ou par rapport à moi lorsque je quittais mon bureau pour quelques instants.

Également dans cette séance apparut plus nettement le rôle que jouait dans sa psychose la terreur de son envie projetée. Elle dit, par exemple : «… cette tête [désignant sa tête de la main] – évidemment, ce n’est pas une tête ; c’est simplement un bout de papier… ». J’avais été jusqu’alors si préoccupé par mes propres sentiments d’envie vis-à-vis d’elle, pour de multiples bonnes raisons, et tellement écrasé de culpabilité à ce sujet que, tout en sachant bien l’ampleur de son envie à elle, je n’avais pas compris qu’une des raisons pour lesquelles elle ne semblait jamais ressentir sa tête comme la sienne, c’était qu’elle craignait l’envie de sa mère qui, de diverses façons, avait perdu la tête – par exemple, en se mettant dans de furieuses et légendaires colères ou en se plongeant dans des fantasmes de béatitude, etc. À cette peur de l’envie maternelle se joignait l’effort thérapeutique de Joan pour protéger la mère et l’empêcher de prendre conscience de son propre état de privation. Dans le transfert, j’étais perçu à ce moment-là comme n’ayant pas de tête à moi, mais je n’avais pas à me sentir privé de quoi que ce fût puisqu’elle, de son côté, m’assurait que sa tête n’était « qu’un bout de papier ».

Trois semaines plus tard, lors d’une séance où elle pleura et se montra triste, un thème répétitif apparut : le sentiment qu’elle était écrasée sous un fardeau et qu’on lui imposait quelque chose. Comme certains signes le donnaient à penser, ce qui dominait à ce moment-là chez la patiente, c’était l’identification à la mère telle qu’elle avait été à une certaine époque de l’enfance de Joan durant laquelle la mère avait été plus désorganisée que d’habitude – à la suite de la naissance de jumeaux. Seul l’un des jumeaux, un garçon, avait vécu ; l’autre, une fille, était mort peu après l’accouchement. Au Cours de la séance, elle parla du « bébé », terme qui englobait à la fois la petite fille morte et le petit garçon vivant, et il m’apparut clairement que, d’une part, étant enfant, elle avait été envahie par cet introject psychotique de la mère rendue folle de chagrin, et que, d’autre part, elle s’était efforcée de sauver la mère en prenant en elle le poids de cette tragédie à laquelle la mère avait réagi sur le mode psychotique.

Trois semaines plus tard, elle se déclara convaincue – ce n’était pas la première fois – qu’elle était morte ; elle me dit ce jour-là qu’elle était morte la nuit précédente pour que sa mère ne fût pas tuée. Elle dit que papa l’avait maintes fois tuée ; dans les années précédentes, elle m’avait très souvent accusé, moi qu’elle percevait dans le transfert comme un père distant et meurtrièrement omnipotent, de la tuer. Pour elle, son unique sœur vivante et elle étaient en fait deux sœurs siamoises artificiellement réunies en une seule personne : elle me montra une main, en disant « c’est moi », et l’autre était « Mme Bradley » (le nom de femme mariée de sa sœur). Jamais encore elle ne m’avait fait comprendre de manière aussi tangible combien elle était importante pour elle, à quel point elle faisait partie d’elle-même, cette sœur, la seule parmi sa nombreuse famille à avoir trouvé supportable de poursuivre ses visites durant les dix dernières années (elle reste pour quelques jours une ou deux fois par an).

Séance suivante, deux jours après. Tandis qu’elle passait dans mon bureau, je me fis la réflexion qu’elle avait une allure absolument épouvantable. Elle n’avait pas de rouge à lèvres ; elle était pâle et ressemblait à une vieille femme ; ses cheveux étaient dépeignés ; il manquait un bouton à sa robe bleu marine peu seyante qui avait l’air d’un sac ; elle portait des baskets au lieu de ses habituelles chaussures de cuir un peu plus attrayantes, et elle n’avait pas mis de bas. Je pensai, avec le morne désespoir qui m’était familier, au cadre dans lequel elle avait vécu chaque jour depuis tant d’années : parmi d’autres schizophrènes chroniques, avec pour compagne de chambre une grande psychotique – un cadre de vie où, malgré les efforts des médecins, des infirmières et de tout le personnel soignant, il semblait impossible de remédier à une telle négligence du corps. Durant toute cette séance, elle pleura, se montra vulnérable et blessée ; dans ses propos, elle fut aussi effrayante que d’habitude et, pendant presque toute la séance, j’eus le plus grand mal à la suivre.

Néanmoins, ce qu’elle dit ce jour-là me donna de nouveaux aperçus de ce qu’avait été le mariage de ses parents ; je découvris en outre que son laisser-aller délibéré représentait en partie une sorte d’effort pour invoquer sa mère, laquelle, d’après ce que je savais, l’avait sans cesse harcelée pour qu’elle prît soin de sa tenue. Elle essayait de retrouver cette mère en moi, non seulement parce qu’elle avait besoin de cette mère-là, mais aussi comme moyen de ressusciter cette femme morte depuis vingt-trois ans.

Elle parla aussi de « Maman », disant que c’était une « femme violente », ce qui était vrai. « II braille », poursuivit-elle ; la mère avait eu effectivement un côté fortement phallique et elle avait souvent fait beaucoup de tapage dans la maison. « J’avais une fille », dit-elle plus tard. Et c’était vrai. Elle a une fille qu’elle exècre autant que sa propre identité car, entre elle et sa fille, les conflits de Joan avec sa propre mère avaient fait rage durant l’enfance de sa fille, au point que depuis très longtemps elles en étaient arrivées à nier leur existence mutuelle. Plus tard, elle dit : « Honnêtement, je ne sais pas où est ma mère » – propos qui, pour elle, était d’un étonnant réalisme. Plus tard encore, elle évoqua « cette M™ Schultz [sa mère] qui était une bonne amie à moi » (expression, qui vaut d’être notée, d’un sentiment positif à l’égard de sa mère). Elle dit ensuite : « J’ai vécu pendant des siècles comme un élément » (quelques années auparavant, elle s’était souvent prise pour un élément illimité – lumière, électricité, etc. – ou pour une matière radioactive). Puis elle déclara, avec l’air de quelqu’un qui a accompli en partie quelque chose, qu’elle était maintenant devenue un animal mais qu’elle n’était pas encore un être humain.

Un fait important dans cette séance : je réussis à ne pas me laisser enfermer par elle dans la position de rechercher avidement les morceaux de réalité que pouvaient contenir ses discours. Plus tard, je finis par comprendre que cet effort de sa part n’était pas seulement un moyen pour elle de me torturer sadiquement, qu’il constituait aussi une tentative pour me mobiliser en tant que mère, d’une manière qu’elle voulait thérapeutique pour cette mère envahie par la dépression et l’apathie, une tentative pour essayer de recoller cette mère – de recoller les morceaux de son moi sain, éparpillés dans la masse du matériel psychotique.

Cinq jours plus tard, elle se montra pensive, elle avait les larmes aux yeux. Il me sembla que c’était là une réaction au fait que la fête de Thanksgiving, avec tout ce qu’elle représentait de connotations nostalgiques, avait eu lieu seulement deux jours avant ; ce n’est qu’après la séance que je me dis que sa tristesse était liée plus probablement au fait que cette fête signifiait, aussi, que notre séance de deux heures du jeudi avait sauté. Pendant cette séance, il ne fit aucun doute qu’elle avait du chagrin et en particulier qu’elle regrettait la relation avec sa fille

— c’était là un fait nouveau ; en outre, elle parla plusieurs fois et de manière réaliste de sa sœur. Parmi d’autres expériences délirantes qu’elle eut ce jour-là, il y eut celle-ci : elle croyait que nous nous trouvions dans une gigantesque statue. Quelqu’un pouvait voir dehors à travers les yeux de la statue et annonçait qu’en fin de compte aucun bateau garde-côte n’était en train d’approcher ; l’aspect sombre et désolé de la scène, vue au travers des yeux de la statue, me fut transmis par elle avec beaucoup d’intensité.

À propos de sa mère, elle demanda : « Est-ce qu’elle est morte ? », d’un ton grave, comme si on venait de lui apprendre la nouvelle – pourtant, pendant des années, j’avais souvent été obligé de lui dire, parfois avec douceur, parfois avec une rudesse impatiente et méprisante, que sa mère était morte depuis longtemps. D’une manière émouvante, elle dit alors qu’« il y avait beaucoup d’eau derrière les yeux » de la statue.

À un moment donné, elle dit : « Les gens qui ont tué peuvent faire semblant d’être fous », ce qui faisait clairement allusion à nous deux. Dans les années passées, elle m’avait très souvent accusé d’avoir tué sa mère, et elle craignait encore, inconsciemment, que si sa mère était vraiment morte, c’était qu’elle l’avait tuée – soit dans un accès de rage, soit, plus vraisemblablement, par négligence à l’égard de cette mère dont Joan s’était sentie entièrement et pour toujours responsable.

Neuf jours plus tard, alors que je revenais des toilettes pendant l’interruption de la séance de deux heures, il me vint l’idée suivante : au fil des années, j’avais vécu ma psychose par procuration, d’une manière contrôlée, à travers elle, tout en en étant préservé, et les centaines de bandes enregistrées de nos séances que j’avais amassées représentaient ma psychose. Une demi-heure plus tard, elle déclara, tout en se frottant la figure avec la paume de ses mains et en pressant ses joues d’une façon pathétique : « Je ne sais pas comment diriger mon expression. » On pouvait parfois déceler dans les expressions de son visage une colère fugitive et puissante ; mais le pathétique était que la patiente n’était pas en contact avec cette colère. Quelques minutes plus tard, elle parla d’une « machine qui était censée représenter l’esprit de Dieu » (depuis le début du traitement, elle s’était parfois vue elle-même, ou m’avait vu, tout à fait concrètement comme une machine).

Deux semaines plus tard. Au cours de la séance, pendant quelques secondes, j’eus le sentiment – qui s’accompagna d’une certaine panique – d’être englouti au moment même où je réalisai qu’une foule de choses qu’elle disait ou ressentait reposaient sur une raillerie ou une satire, certaines conscientes mais la plupart inconscientes, d’aspects de moi qu’elle percevait. Ce sentiment d’être englouti surgit en moi à la suite d’une série de propos de ce genre émis au milieu du flot délirant habituel – un flot que, plus tard, je lui dis ressentir comme une avalanche. Elle paraissait encore largement ignorer l’énorme impact que sa pensée délirante exprimée verbalement avait sur moi, ainsi que sur d’autres personnes de son entourage qui avaient fini par la fuir, trouvant qu’elle était trop perturbante pour tenter d’avoir avec elle une relation un peu durable. Souvent elle se prenait pour une lépreuse.

Une fois de plus, cette séance montra que je n’étais pas encore affectivement prêt à jouer le rôle transférentiel qu’elle avait si désespérément besoin de me voir jouer : celui d’une mère gigantesque mais psychotiquement fragmentée.

Quelques jours plus tard, dans une séance qui eut lieu deux jours avant Noël, elle se montra triste, malheureuse et fut en larmes presque tout le temps. Elle me fit comprendre, et ce n’était pas la première fois, que les gens ne pouvaient pas avoir de relation affective les uns avec les autres à moins qu’ils ne fussent membres d’une même famille et liés par le sang ; sa loyauté compulsive vis-à-vis de sa famille avait toujours été chez elle une puissante source de résistance. Mais, dans cette séance, pour la première fois, elle indiqua qu’elle avait abandonné ses quatre enfants – avec lesquels elle avait rompu tout lien depuis des années – à sa mère, afin que celle-ci puisse enfin trouver une satisfaction dans son rôle de mère ; bien sûr, il était clair depuis bien longtemps que la mère n’avait pas eu de satisfaction à prendre soin de Joan.

Au cours de cette séance, les perceptions qu’elle eut de moi changèrent à une grande rapidité – par exemple, en quelques secondes elle vit une foule de gens se succéder dans mes yeux – et elles furent encore plus délirantes que d’ordinaire. Je sentis naître en moi, à un point inhabituel, une agitation sourde et inquiétante. Sur le moment, je pensai que cela était dû à l’absence de lien de réalité entre nous deux. Mais, après la séance, l’idée me vint que sa résistance, son hostilité, son rejet, son manque de relation affective avec moi avaient été plus importants que d’habitude parce qu’elle avait eu, à cause des vacances de Noël, un immense besoin de proximité – une proximité qui, d’après les critères de son surmoi, n’était permise qu’avec les membres de sa famille. Il y avait de nombreuses années de cela, j’avais vu par hasard sa sœur et elle se jeter chaleureusement dans les bras l’une de l’autre d’une manière qui traduisait un profond et réel amour familial. En y songeant des années après, je comprenais que durant cette séance Joan avait dû se défendre avec force de m’exprimer un tel sentiment, précisément en cette période de fête.

Une semaine plus tard, je la trouvai plus présente, psychologiquement, plus tangiblement en rapport avec moi quelle ne l’avait été depuis longtemps – peut-être, même, qu’elle ne l’avait jamais été. En outre – c’est important à noter ici –, elle me fit comprendre ceci : elle s’était aperçue que son père et sa mère (chacun se rattachant à moi dans la situation transférentielle du moment) l’avaient tous deux considérée comme une bonne à rien, comme ne leur apportant rien d’intéressant.

Trois semaines plus tard, j’appris par une infirmière que Joan avait pleuré en revenant de sa séance ce jour-là et qu’elle avait parlé en même temps de la mort de sa mère pour la première fois depuis que cette infirmière s’occupait de Joan. Deux séances plus tard, elle évoqua d’une manière très réaliste la haine que sa mère avait pour elle : « Mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle me hait tellement… ma mère ne m’aime pas. »

Cinq jours plus tard, elle dit, en désignant sa tête : « Je crois que j’entrais et sortais de moi-même », ce que je compris comme voulant dire « du fantasme » ; pendant des années, je m’étais efforcé de l’aider à distinguer les fantasmes de la réalité ; c’était donc là un indice réjouissant de progrès dans cette direction. À un autre moment, elle déclara qu’elle était un « tremblement de terre » (c’est dire à quel point elle déformait encore son identité).

Concernant le fait d’entrer et sortir du fantasme, tout tendait à prouver – aussi bien les événements de la psychothérapie que les données historiques fournies par ses frères et sœurs – que c’était là une façon d’agir de sa mère. Environ quatre mois plus tard, la patiente en vint à dire : « Ma mère croit qu’elle ne peut pas survivre sans jouer un rôle. » Il était évident que la participation de Joan aux fantasmes de sa mère – participation résultant non seulement d’une domination de la fille par la mère, mais aussi de l’effort de la fille pour aider par ce moyen sa mère à survivre – avait été à l’origine, entre autres choses, du mode d’existence profondément schizophrénique et fantasmatique de Joan.

Quatre jours après la séance en question, je venais juste de rentrer d’un voyage professionnel que je ne trouvais guère triomphal pour ma carrière d’autorité en matière de psychothérapie des schizophrènes ! Et ce jour-là, pendant ma séance avec Joan, je me sentis, comme toujours, un incapable ; il me semblait que je méritais tout à fait le mépris qu’elle m’exprimait à sa manière délirante mais qui réussissait tout de même à me démolir. Je le comprenais de mieux en mieux, j’avais eu besoin qu’elle me confirme dans le peu d’estime que j’avais pour moi – qu’elle me rassure, en quelque sorte, sur le fait que j’étais bien aussi minable que je le crois si souvent. Naturellement, je voyais bien les liens transférentiels entre moi et son évaporée de mère qu’il fallait sans cesse ramener sur terre, de même que le lien transférentiel entre moi et son père distant et cérébral qui s’obstinait à ignorer le travail interpersonnel qu’il aurait été si nécessaire d’accomplir ; cependant, il y a eu cet important noyau de réalité dans les perceptions transférentiel-les qu’avait de moi la patiente. Comme, depuis quelque temps et pour des raisons diverses, j’ai moins besoin de me déprécier, je parviens mieux à résister à ses insultes et à la maintenir dans les limites de notre tâche réaliste de collaboration.

Une semaine plus tard, en début de séance, d’une manière inattendue qui m’émut beaucoup, elle fondit brusquement en larmes, en disant : « Vous me regardez sans arrêt, alors qu’il y a dans votre œil droit quelqu’un qui demande votre attention ! » Comme elle me l’avait souvent montré, elle se sentait indigne de mon intérêt. Une demi-heure plus tard, elle parla d’un docteur trop zélé, ce qui faisait clairement allusion à la manière dont je fonctionne moi-même. L’une des raisons, semble-t-il, pour lesquelles il lui a fallu pendant tant d’années se défendre si vigoureusement contre mon dévouement thérapeutique est que, dès lors qu’elle sentait son inefficacité thérapeutique par rapport à la figure transférentielle que j’étais, sa culpabilité et son sentiment d’inutilité augmentaient chaque fois qu’elle entrevoyait que je voulais vraiment l’aider.

À un autre moment de la séance, elle affirma que sa mère n’était pas morte et qu’elle-même était morte, qu’elle avait été tuée. Pour moi, ce propos résultait d’une culpabilité inconsciente touchant la mort de sa mère, mais aussi d’un dévouement et d’un amour authentiques pour cette mère à laquelle elle était prête à sacrifier sa propre vie pour lui permettre de vivre. À plusieurs reprises, elle aperçut « cet homme de Tunis » dans mon œil gauche – comme pour la plupart de ses perceptions, je n’avais aucun moyen de connaître l’origine de celle-ci (Tunis = two-ness ? 16). Elle vit Al Capone dans mon œil droit et m’accusa plusieurs fois et violemment d’avoir commis de nombreux meurtres et autres actes criminels. À un certain moment, j’eus une furieuse envie de la battre pour faire sortir d’elle la folie, et je me dis que cette envie devait ressembler à celles qui avaient maintes fois poussé la mère à battre brutalement sa fille. L’un des éléments en jeu dans cette interaction certainement complexe était, j’en demeure convaincu, la lutte que Joan menait pour ressusciter thérapeutiquement sa mère morte (= déprimée), personnifiée par moi.

Trois semaines plus tard, elle me dit au milieu de la séance : « Vous êtes l’homme du Pakistan. » Des centaines de fois j’avais entendu ce genre de propos et celui-ci, comme tous les autres, fut énoncé d’un ton décidé et direct. Le fait nouveau ici est que je lui demandai aussitôt si c’était ce que les voix venaient de lui dire, ce qu’elle confirma d’une manière convaincante. Je mesurai mieux alors l’ampleur des ravages qu’avaient faits sur le sens de son identité ces voix hallucinatoires qui l’assaillaient inopinément, avec force et insistance, et je me rendis compte, plus clairement qu’auparavant, que le barrage verbal qu’elle ne cessait de dresser contre mon propre sens de l’identité consistait pour une part de plus en plus grande à me rapporter fidèlement et dans le but de coopérer avec moi ce qui lui arrivait pendant la séance.

D’autre part, de nombreux éléments surgis dans cette même séance mirent en lumière la satisfaction que lui procurait le fait de ne pas avoir de pensées propres – notamment, la possibilité de ne pas se sentir responsable de ce qui, autrement, eût été ses propres pensées. Je savais par des séances précédentes qu’elle se prenait pour une radio à travers laquelle parlaient des gens se trouvant dans les murs, par exemple. Parfois, lorsqu’elle avait dit ce genre de choses – qui, bien sûr, tendaient à annihiler complètement mes efforts avec elle –, je lui avais ironiquement rappelé que, naturellement, elle se rendait bien compte que je n’étais, moi aussi, qu’une radio.

Huit jours plus tard, lors d’une séance exceptionnellement fructueuse, elle me dit en me montrant sa chaise : « On dirait que vous ne vous rendez pas compte que vous vous êtes entretenu avec neuf cent quatre millions de trillions de gens sur cette chaise », ce qui était à peine exagéré si l’on considérait le nombre incalculable d’identités qui s’étaient succédé en elle au fil des années. À un autre moment, elle fut aussi capable de dire : «… mais j’ai tout mélangé, je crois, dans ma tête… », aveu tout à fait exceptionnel de sa propre confusion.

Onze jours plus tard, un thème parcourut la séance : elle reprochait, à moi et à d’autres, d’être insensibles et brutaux envers des structures extrêmement vulnérables et délicates. Par exemple, elle souligna le fait que les gens de Chestnut Lodge vivaient à l’intérieur d’un bébé ; comme toujours quand elle délirait, elle dit cela comme s’il s’agissait de quelque chose de parfaitement évident. Elle-même, déclara-t-elle, ne quittait pas sa chambre la plupart du temps et restait très calme afin de ne pas faire de mal au bébé. (On s’était d’ailleurs longtemps inquiété de ce qu’elle s’isolât ainsi.) Elle ajouta que ce bâtiment aussi était l’intérieur d’un bébé. Elle m’en voulait beaucoup, comme toujours, de mon insensibilité ; il y eut de nombreuses réactions directes ou des allusions au fait que j’étais dur, brutal, un incapable. Un second thème, lié au premier, apparut très clairement au cours de cette séance : elle avait désespérément besoin de secours maternel de ma part (et de la part d’autres personnes), mais elle entrait férocement en rivalité avec quiconque s’efforçait de lui apporter ce secours. Au début de la séance, elle décrivit d’une manière exceptionnellement claire la rivalité qui avait existé entre elle et sa mère lors de son enfance ; il y avait eu une étemelle lutte de pouvoir, jamais résolue, dans laquelle il s’agissait de décider qui était la mère et qui était la fille. Là encore, l’enjeu était l’omnipotence ainsi que, plus conventionnellement, les ambitions œdipiennes ; pour la fille s’ajoutait une motivation : celle de sauver la mère de la dépression en la faisant enrager par un comportement outrageusement insolent et arrogant.

Un mois plus tard, lors d’une séance où elle parut largement inconsciente de sa rivalité castratrice à mon égard et de l’effet que cela avait sur moi, elle put me dire : « Ma mère a toujours été dégoûtée par moi », ce qui exprimait d’une manière très juste un aspect de son enfance. Je savais par elle que, pendant une longue période, elle avait souffert de vomissements et que la fureur de la mère devant ces vomissements répétés avait été à l’origine de certaines des corrections que la fille avait reçues. Les vomissements de Joan avaient servi, je pense, à ramener sur terre cette mère perdue dans ses rêves. Bien avant cette séance, Joan m’avait fait une description désopilante du choc qu’éprouvait visiblement un certain patient chaque fois qu’il rentrait d’une promenade pendant laquelle il s’était pris pour Napoléon ; au moment où il pénétrait dans le pavillon et où l’assaillait le tumulte habituel, il était manifestement abasourdi.

Un quart d’heure plus tard, elle dit, en conclusion d’une de ses histoires incroyablement délirantes et semblables à un rêve : « Alors, voilà où nous en sommes maintenant », ce qui m’aida à réaliser qu’elle était à ce moment-là en plein fantasme. Le fait important et nouveau ici est, je crois, que sa vie intrapsychique était en train de devenir assez cohérente – en comparaison du chaos apparemment informe quelle était auparavant – pour que je puisse maintenant sentir que ses journées étaient dominées par des fantasmes ininterrompus. Une demi-heure plus tard, elle parla des qualités « sublimes… éthérées » de sa mère, ce qui me rappela la description, par le frère, de la mère revenant de la messe, plongée dans un état de béatitude ; je compris mieux aussi ce qu’il y avait d’identification à la mère dans ce mode de vie dominée par les fantasmes. Vingt minutes après, elle dit pensivement : « M™ Schultz a élevé ses enfants. » Ce commentaire révélait implicitement un chagrin et une culpabilité énormes ; à la différence de sa mère, dans sa psychose, elle avait en effet abandonné ses quatre jeunes enfants, laissant à d’autres le soin de les élever. Mais ici encore, il y eut des indices (comme ceux que j’ai rapportés à propos d’une séance antérieure) qui indiquaient que si elle avait fait cela, c’était en partie, peut-être même principalement, pour permettre à d’autres figures maternelles de se réaliser.

À la suite d’une séance qui eut lieu trois semaines plus tard, l’idée me vint qu’elle ne pouvait pas prendre possession de son identité réelle tant que je n’étais pas, sur le plan affectif, sa mère perçue par elle comme gigantesque. À ce propos, je notai ceci un mois plus tard : « Le principal intérêt de la séance tient dans le fait que je me rends compte de mieux en mieux qu’un grand nombre de ses réactions – voire toutes, comme je le suppose maintenant – reposent essentiellement sur une identification à moi tel qu’elle me perçoit. Je vois à quel point elle a besoin que je sois son monde, dans la relation transférentielle, pour pouvoir aller mieux, et il semble que ce soit exclusivement l’interprétation de ceci qui s’avère utile. »

Pourquoi cela m’a-t-il été aussi difficile de ressentir pleinement cette chose ? Peut-être parce qu’il m’a fallu, étant donné la nature symbiotique de la relation entre la patiente et sa mère, prendre conscience de l’importance tout à fait comparable qu’avait pour moi Joan dans le contexte de la relation transférentielle-contre-transférentielle – Joan équivalant, dans mon contre-transfert, à ma propre mère symbiotique. Mon travail avec elle et d’autres schizophrènes et ce que j’ai appris en supervisant nombre de thérapies m’ont convaincu de ceci : plus les propres sentiments de dépendance symbiotique du thérapeute lui sont accessibles, mieux il peut aider le patient à prendre conscience de l’existence de tels sentiments chez lui, et le patient n’a plus besoin alors de mettre en acte ses aspirations symbiotiques en retardant schizophréniquement son individuation.

Un mois plus tard, dans les cinq premières minutes de la séance, Joan me fit comprendre que sa tête était celle d’Anne Greenstein, une patiente de son pavillon que je savais être une schizophrène chronique. Elle expliqua avec force détails que la tête contenait un homme dans une position bizarre qui le faisait énormément souffrir. Cette distorsion de son image du corps, semblable à celles que je lui avais vue faire auparavant mais plus clairement exprimée, tenait, semblait-il, au fait qu’elle avait essayé de m’apporter la souffrance de sa compagne dans l’espoir que je la guérirais. Bien entendu, je me sentis ridiculisé dans mon inaptitude de thérapeute, mais je fus frappé de constater à quel point son existence était vouée à ces tentatives de guérison de ses compagnes, pour ne pas dire de l’humanité entière, elle étant un thérapeute responsable et subjectivement omnipotent.

Un mois plus tard, sa sœur vint lui rendre visite pour deux ou trois jours – elle n’était pas venue depuis environ huit mois. Au cours de l’entretien qu’elle eut avec moi avant de repartir, elle fit état des progrès frappants de Joan, sans toutefois méconnaître la persistance des manifestations psychotiques. Lorsque, peu de temps après, je vis la patiente, je fus à la fois amusé et frappé de constater que Joan, de son côté, avait tendance à évaluer les progrès que sa patiente, c’est-à-dire sa sœur, avait accomplis depuis sa dernière visite. Elle décrivit précisément et en les caricaturant, avec une finesse et un sens de l’imitation consommés, certains aspects compulsifs de sa sœur, très semblables à certains des miens, et elle se montra sincèrement désolée de ce que sa sœur fût encore incapable de partager sa façon de voir qui consistait à prendre les choses comme elles venaient. Il apparut deux jours plus tard que si elle avait intégré « les Mme Bradley *17 dans sa propre image du corps, dans un but de protection et de restauration, comme cela s’était manifestement passé, c’était moins par amour pour la sœur que pour se défendre contre ses envies meurtrières et son mépris – largement psychotiques et projetés mais tout à fait évidents – à l’égard de cette dernière. Vers la fin de ce mois, elle dit en parlant d’elle-même : « Nous sommes pratiquement toute l’espèce humaine », sur un ton tout à la fois grandiose, accablé et humain. Je vis là l’expression d’une vérité simple et profonde venant de quelqu’un qui, après une longue et tragique lutte, avait rejoint les autres hommes, mais qui devait encore affronter sur un mode non psychotique le conflit entre ses désirs meurtriers omnipotents à l’encontre des autres êtres humains, et son non moins intense amour et souci thérapeutique à leur égard.

DISCUSSION

Les buts et les techniques à l’œuvre

dans les tendances thérapeutiques du patient

J’ai donné des exemples cliniques pour montrer différents aspects des buts et des techniques en jeu dans les tendances thérapeutiques du patient. Ce que cherche le patient, c’est à aider l’autre (c’est-à-dire, dans la situation de traitement, l’analyste) à réaliser ses potentialités psychologiques. Il s’efforce d’aider l’analyste à participer aux modes de relation interpersonnelle qui sont relativement dépourvus d’angoisse pour lui, et chargés d’angoisse pour l’analyste ; par exemple, il taquinera l’analyste – il le « charriera », mais dans l’intention de l’aider, pas de manière obsessionnelle – sur le fait que celui-ci se tracasse, lui, obsessionnellement, à propos de l’aération, de l’éclairage ou d’autre chose. On peut dire aussi que le patient s’efforce d’aider l’analyste à partager les zones de fonctionnement du moi qui sont relativement non névrotiques chez lui. Il s’efforce de contribuer au développement affectif, à l’intégration, à la maturation de l’analyste. Il s’efforce d’aider l’analyste à accomplir ses potentialités affectives et à réaliser un idéal du moi normal.

Dans le cas de patients plus atteints – schizoïdes ou schizophrènes –, ces objectifs ne sont pratiquement pas différenciés d’un autre objectif, celui de se procurer à soi-même, pour le bien de sa propre maturation, un modèle d’identification de plus en plus constructif, dans la personne de l’analyste.

Les techniques psychothérapeutiques fréquemment employées par le patient comprennent la catharsis et diverses formes de réassurance verbale ou, beaucoup plus souvent, non verbale. Très importants sont les processus primitifs, longtemps inconscients, d’introjection des composantes mauvaises de l’analyste, et de projection sur l’analyste des zones du moi du patient relativement fortes18 ; par ces processus, le patient s’efforce de faire entrer en lui la maladie de l’analyste et de traiter « l’analyste malade », à l’intérieur de lui, de manière telle qu’un analyste plus sain puisse finalement naître de lui. Il y a cet aspect-là dans ce qui se passe effectivement au cours et à la suite de la phase du traitement dite de symbiose thérapeutique.

Le patient est évidemment mal équipé, sur les plans conscient et inconscient, pour atteindre le but essentiel et suprême du thérapeute psychanalytique, à savoir l’analyse du transfert. Je reviendrai sur ce point dans la troisième partie de la discussion.

La technique pour interpréter les tendances thérapeutiques du patient ou pour en reconnaître d’une façon ou d’une autre l’existence

Ce problème est si complexe, il dépend tellement de l’intuition du thérapeute et du moment, qu’il serait imprudent de tenter une quelconque généralisation sur la question de savoir quand, comment, dans quelle mesure et si l’on fera connaître au patient qu’il s’est efforcé ou s’efforce avec succès de vous apporter une aide thérapeutique. Je ne dis pratiquement jamais explicitement, et en tout cas pas de manière formelle, à un patient qu’il m’aide ou qu’il m’a aidé depuis longtemps. Mieux j’accepte cette dimension et considère qu’elle fait partie du processus de traitement, plus mon attitude globale dans le travail avec le patient finit par comporter une reconnaissance implicite du fait que le processus thérapeutique à l’œuvre entre nous s’accomplit dans les deux sens. Bien sûr, je donne assez fréquemment des interprétations de transfert de ces tendances chez le patient, et ces interprétations montrent implicitement ma reconnaissance du fait que l’effort du patient pour apporter une aide thérapeutique (dans mes interprétations, je n’emploie pas un mot aussi recherché que « thérapeutique ») à la mère, par exemple, est en même temps un effort semblable dans ma direction en tant que je représente cette mère.

Tous les signes qui peuvent indiquer au patient que ce qui se passe aide personnellement l’analyste tombent, techniquement, sur un terrain relativement solide si l’analyste donne ces signes sans angoisse, sans culpabilité et sous une autre forme que celle d’un aveu : ce sont simplement des données que l’on partage avec un collaborateur, qui servent avant tout à l’exploration de la névrose de transfert ou de la psychose de transfert.

Face au risque de ne pas voir du tout ou de ne pas interpréter les tendances thérapeutiques du patient, il y a celui de les interpréter prématurément.

Il me semble que, de manière générale, tant que le patient reste très impliqué dans des sentiments de responsabilité et de culpabilité, il réagit par une culpabilité plus intense à tout ce qui peut lui montrer que l’analyste se trouve personnellement aidé par les séances. C’est comme si le patient, aggravant le poids de sa culpabilité, devenait aussi responsable de la vie de l’analyste ou de l’aspect particulier de sa vie que celui-ci vient de lui révéler.

Je ne peux pas simplement dire que les interprétations des tendances thérapeutiques devraient être réservées à une phase relativement tardive de l’analyse, car une telle généralisation ne serait pas conforme à la vérité. Mais je peux dire ceci : dans la plupart des cas, ce n’est qu’au bout d’un certain nombre d’années d’analyse que l’on observe un changement de tonalité affective dans la manière qu’a le patient de parler de la psychopathologie de sa famille. Alors que, dans les premières années de l’analyse, les événements ou les situations étiolo-giques familiaux étaient vécus comme comportant une charge de psychopathologie qui lui était imposée, contre son gré, par les autres membres de la famille, les sentiments plus refoulés de chagrin et d’amour viennent maintenant peu à peu au premier plan, la tonalité affective change de qualité et traduit clairement que cette charge, le patient l’a pourtant supportée d’une manière active et dans un esprit de dévouement et d’amour – ce que j’appelle ici « thérapeutique ». Certes, les interprétations transférentielles des tendances thérapeutiques du patient à l’encontre de l’analyste à ce moment-là n’augmenteront probablement pas l’angoisse, la confusion ou la culpabilité. Mais je me demande si l’on aurait pu parvenir à cette phase de l’analyse si l’analyste ne s’était pas engagé dans une activité interprétative à une époque antérieure, c’est-à-dire lorsque cela impliquait de parler avec courage face à un risque appréciable.

Le présent article était déjà bien avancé lorsqu’une simple vignette clinique m’a rappelé combien était important le choix du moment où l’analyste interprétera les tendances thérapeutiques du patient. Une schizophrène borderline, de qui je reçois depuis longtemps une aide thérapeutique sous différentes formes, m’a fait comprendre que le moment n’était pas encore venu pour moi d’interpréter cet aspect de son fonctionnement du moi dans la situation trans-férentielle. Elle se remémorait, ainsi qu’elle l’avait souvent fait déjà, son expérience avec un précédent thérapeute qui, sur son initiative à elle, semblait-il, lui tenait la main d’un geste apaisant. Cette fois-ci, elle dit : « À d’autres moments, il voulait beaucoup tenir ma main, et je me rendais très bien compte que ce n’était pas tout ce dont /'avais besoin ; ça se mélangeait avec ce dont lui avait besoin… » Il y avait dans ces propos une nuance très nette de regret.

Elle poursuivit un moment après : « Il avait l’air de croire à l’interaction ; il n’était pas du tout comme vous. Avec vous, rien de ce que je fais n’a l’air d’avoir de l’importance ; vous êtes toujours le même. Je n’aurais pas pu supporter quelqu’un comme vous [se prenant la tête avec une furieuse exaspération] – vous m’auriez rendue folle ! » Là, j’acquis la certitude (à cause, notamment, de l’allusion pleine de regret au besoin de son précédent thérapeute) que le moment n’était pas encore venu d’interpréter ses tendances thérapeutiques, largement inconscientes, à mon endroit (moi que, dans le transfert, elle voyait comme étant, selon les mo ments, sa mère ou sa bonne d’enfants qui avaient toutes deux été très impersonnelles à son égard).

En général, le patient qui fonctionne dans les séances sur un mode autistique, sur un mode d’omnipotence infantile, supporte mal (en dépit de ses récriminations contre l’indifférence de l’analyste) que ce dernier fonctionne d’une manière vivante et participatrice – qu’il apporte quelque chose au travail analytique, encore moins qu’il en tire quelque chose, ce qui serait encore plus blessant pour l’omnipotence infantile du patient.

À une phase un peu plus tardive du développement du moi du patient, on observe parfois que celui-ci fait un transfert sur la situation analytique, laquelle est une mère qui allaite, et sur l’analyste lui-même, qui est le frère rival que le patient a décidé d’écarter de la situation heureuse où il a une mère à lui tout seul. Mais, une fois qu’on a atteint ce niveau de relation d’objet, il est plus facile d’interpréter le transfert.

Quoi qu’il en soit, j’ai conscience du fait qu’il ne suffit pas simplement d’interpréter, ou de reconnaître de quelque autre façon, les tendances thérapeutiques du patient. Après tout, mon propos est ici de montrer ce qu’il en coûte aux deux participants d’une analyse si l’analyste, comme le patient, reste inconscient de cette dimension de la relation et si, de ce fait, il est incapable de la traiter consciemment.

La régression de la part de l’analyste touchant ses propres tendances thérapeutiques

Dans un article19 où il était fait mention des tendances thérapeutiques des patients, j’écrivais à propos de certains d’entre eux :

Leurs techniques thérapeutiques ont une apparence si brutale que l’intention thérapeutique n’est perçue que dans ses résultats. L’un de mes patients, hébéphrène apathique dans un état de grand délabrement, a considérablement bénéficié de la présence d’un autre patient, nouveau venu dans le service mais, comme mon patient, ayant déjà derrière lui plusieurs années d’hôpital psychiatrique. Ce patient passait son temps à donner inopinément à mon patient de vigoureux coups de pied au derrière. C’était la première fois depuis des années qu’un autre patient lui manifestait un réel intérêt ; grâce à cela, mon patient émergea d’une manière appréciable de son état d’apathie et de désespoir.

À certains moments, ou même pendant de longues périodes d’angoisse particulièrement intense dans son travail, l’analyste régresse : son orientation analytique devient primitive (désublimée) et se trouve ramenée au niveau de poussées agressives et sexuelles assez brutales qui sont la marque des propres tendances thérapeutiques de ses patients. Prenons, par exemple, le patient hébéphrène cité dans le passage ci-dessus. Ce n’est qu’après quelques années d’analyse au rythme de quatre séances d’une heure par semaine – séances toutes d’apathie, seulement ponctuées par éclairs d’accès de rage meurtrière, de violents désirs sexuels et de peurs aiguës, que j’ai finalement compris qu’il m’était possible d’avoir avec lui une relation sur un mode différent de ceux qui m’étaient jusqu’ici accessibles, pensais-je, à savoir : le baiser ou le tuer. À mon très grand soulagement, je découvris que je pouvais maintenant avoir une relation avec lui autrement qu’en le tuant ou en le baisant.

J’en ai depuis longtemps l’impression, l’une des raisons majeures pour lesquelles des thérapeutes en viennent à se trouver impliqués dans une relation sexuelle réelle avec des patients est que la tendance thérapeutique du thérapeute, désublimée et reportée au niveau auquel elle opérait lorsqu’il était enfant, l’a poussé à cette forme de relation avec le patient. Il a succombé à l’illusion qu’une copulation magiquement curative mettrait fin à la maladie du patient, cette maladie qui a obstinément résisté à toutes les techniques psychothérapeutiques sophistiquées que sa formation et sa pratique lui ont apprises.

D’après mon expérience clinique, la tentation d’une telle activité est plus intense lorsqu’on a affaire à des patients qui, dans leur enfance, ont connu une relation où l’enfant a pu sentir que l’accomplissement de l’inceste apaiserait particulièrement la souffrance névrotique ou psychotique du parent. Il y avait sans aucun doute une importante composante d’hystérie et de frustration sexuelle dans la psychodynamique du parent malade. Dans une situation familiale de cette sorte, la tendance thérapeutique de l’enfant se différencie très difficilement de ses tendances sexuelles, elle en devient très difficilement la sublimation. Tout cela est revécu dans la relation transférentielle : l’analyste personnifie le soi infantile du patient, et il se trouve ainsi poussé à tenter de résoudre l’identification (introjection) parentale, névrotique ou psychotique, du patient par le biais d’une activité sexuelle réelle.

Dans les cas où il y a eu cette sexualisation œdipienne de la tendance thérapeutique du patient au cours de son enfance ou de son adolescence, l’idée d’heureuse issue de la thérapie comporte une connotation d’accomplissement incestueux (jusqu’à ce que l’analyse de cet aspect du transfert résolve cela) ; de plus, le thérapeute, précisément parce qu’il est officiellement établi et reconnu comme thérapeute, est haï par le patient qui voit en lui le rival œdipien heureux (inconsciemment, le « thérapeute sexuel » du parent qu’il désire). Dès lors, le transfert est un mélange fortement ambivalent : le patient qui réussit à séduire le thérapeute gagne avec lui un objet sexuel œdipien, et en même temps il détruit en lui le rival œdipien.

Il est tout à fait clair que des désirs incestueux inacceptables deviennent acceptables pour le surmoi du thérapeute lorsqu’ils revêtent l’aspect d’une intention curative. Mais ce que je veux particulièrement souligner ici, c’est que ces tendances thérapeutiques primitives ne sont pas moins puissantes, en elles-mêmes, que les tendances sexuelles. Je crois que, dans bien des cas, les tendances thérapeutiques sont les plus susceptibles d’entraîner cette déformation tragique de l’effort thérapeutique. De même que l’avidité sexuelle du thérapeute peut avoir l’air de faire partie du rôle de guérisseur libéré, de même un problème fondamental d’omnipotence thérapeutique chez le thérapeute peut l’amener à prendre n’importe quelle mesure intentionnellement thérapeutique, y compris une relation sexuelle réelle avec le patient.

J’ai évoqué la question de la régression, chez les personnes qui prennent part au traitement du patient, dans un précédent article20 concernant l’intégration et la différenciation dans la schizophrénie. Je notais alors, à propos de la symbiose de groupe qui se développe dans la vie du patient hospitalisé :

Face aux sentiments conflictuels de plus en plus intenses qui imprègnent cette symbiose de groupe, la régression s’accroît non seulement dans le comportement du patient, mais aussi dans celui des personnes qui le soignent. Les demandes du patient se font plus infantiles et les soins du personnel, bons et mauvais, tendent à prendre des formes de plus en plus primitives. Tandis que le patient a tendance à devenir un nourrisson au sein qui réclame, le personnel, de son côté, a tendance à lui offrir, presque au sens littéral, un sein, « bon » ou « mauvais » selon le cas, au lieu de lui procurer des formes plus adultes de maternage.

Ensuite, je faisais référence à un article de Knight21 sur la psychose borderline dans lequel il montre comment a été traitée, avant d’être hospitalisée, une lycéenne psychotique borderline par une doyenne du collège, soi-disant psychothérapeute. Comme celle-ci se sentait de plus en plus acculée par les demandes de la jeune fille, elle permit que les séances durent plus longtemps ; elle accorda des séances chez elle le soir et pendant les week-ends ; elle laissa la jeune fille utiliser sa propre voiture, passer la nuit chez elle et, plus tard, dormir dans le même lit qu’elle. Knight écrit :

À certains moments, elle manifestait une haine irrationnelle envers la doyenne et elle la bourrait de coups de poing. D’autres fois, elle voulait que l’autre la prenne sur ses genoux et la câline, désir que la psychothérapeute satisfaisait également. Aucune limite réelle à son comportement régressif ne fut fixée jusqu’au jour où la patiente exprima le vif désir de téter le sein de la psychothérapeute, qui mit enfin un terme à tout cela…

Entre parenthèses, je vois maintenant dans ce matériel un élément qui ne m’était pas apparu lorsque j’écrivais cet article et que Knight n’a pas non plus mentionné : il s’agit de l’effort thérapeutique accompli par la patiente pour amener la thérapeute à être forte et décidée et à fixer des limites au moment où elle se trouve prise au piège des demandes de la patiente (et, plus important encore, de sa propre ambivalence inconsciente). Mais voici un autre exemple clinique de régression se manifestant dans les tendances thérapeutiques du médecin ; j’écrivais dans un article concernant l’autisme et la symbiose thérapeutique22 :

Une chose m’amuse quand j’y songe aujourd’hui – mais seulement aujourd’hui : c’est ce que je faisais de temps en temps lorsque je me sentais découragé par mon travail avec tel ou tel patient paranoïde chronique persuadé que je possédais le remède magique à ses souffrances ; il suffisait, d’après le patient, que je « pense des choses gentilles à son sujet » ou que je « veuille qu’il (ou elle) aille bien ». Depuis longtemps, j’avais une grande affection pour la patiente, mais toute mon artillerie analytique classique n’avait pu l’aider à résoudre ses symptômes psychotiques. Et voilà que je souriais à la patiente, d’un air désarmé et implorant… avec le sentiment de vouloir désespérément la guérir, d’une manière ou d’une autre, par mon amour. Bien sûr, comme tout le reste, cela ne marcha pas, et l’amour que j’avais voulu magique fut remplacé par une haine tout aussi omnipotente qui me faisait lancer à la patiente des regards furieux et avoir, par exemple, le fantasme de lui brûler la cervelle.

Pour résumer mon idée ici, je dirai que les cas d’acting out sexuel du thérapeute à l’égard du patient sont souvent motivés principalement par le fait que les tendances omnipotentes du thérapeute à soulager le patient sont contrariées. Ce problème est certainement lié à une forte proportion de réactions thérapeutiques négatives : le patient qui résiste tient bon en attendant le moment où le thérapeute, à force de frustration et de désespoir devant les résultats nuls de ses efforts thérapeutiques conventionnels, finira par jeter sa sexualité dans la balance.

Dans cette situation de guérisseur omnipotent régressé, il en va des pulsions agressives du thérapeute comme des pulsions sexuelles. Mes envies meurtrières à l’égard d’un certain patient ont parfois pris la forme d’intentions d’euthanasie – un besoin pressant de le sortir de sa misère. Les exemples de thérapeutes tuant à main nue des patients étant évidemment rares en comparaison de ceux, moins rares en apparence, où il y a relation sexuelle entre eux, on peut supposer que l’engagement sexuel libère aussi, inconsciemment, les envies meurtrières des deux participants. Je n’ai eu en analyse qu’une seule patiente ayant eu une relation sexuelle avec un précédent thérapeute, et je n’ai pas été surpris d’apprendre que chez tous les deux avaient joué de fortes envies meurtrières dans leurs tendances omnipotentes à se guérir mutuellement, tendances qui les avaient poussés à cette relation.

Laissons maintenant le sensationnel pour revenir aux cas plus ordinaires, ceux que l’on rencontre fréquemment dans son propre travail ou dans celui d’autres collègues : ce qui constitue la marque typique de la régression chez le thérapeute, c’est que celui-ci, sous la pression de ses efforts pour faire face à l’ambivalence intense du patient et à sa propre ambivalence réactionnelle, a perdu le contact avec le contexte transférentiel de ce qui se passe. Sa vision se trouve tellement rétrécie par l’angoisse et la culpabilité (venant de ce qu’il sait qu’il y a effectivement en lui, intégrés à son soi réel, des éléments qui donnent une réalité immédiate au transfert du patient sur lui) qu’il ne parvient pas à prendre une distance affective suffisante par rapport à l’interaction immédiate et à voir que ce qui se passe fait partie de l’histoire de la vie du patient, qu’il y a un lien entre lui-même et des figures importantes du passé du patient, un lien entre lui-même et le soi du patient enfant ; il n’arrive pas à voir que la façon dont le patient réagit à lui à ce moment-là représente l’activation d’une importante identification du patient à quelque image parentale de son enfance.

Là encore, le thérapeute qui cherche à poursuivre son effort thérapeutique sans être soutenu dans cette période difficile par son savoir professionnel et la connaissance de la dimension transférentielle rejoint le patient qui, étant petit, s’efforçait d’apporter une aide thérapeutique à un membre de sa famille en ignorant tout, évidemment, du transfert – cet aspect que Freud, parmi ses autres contributions fondamentales, nous a appris à reconnaître.

Quelques autres aspects de letiologie familiale dans l’enfance du patient

Pour montrer précisément comment les parents ont déformé les tendances thérapeutiques de l’enfant, il faudrait un livre entier. Je ne veux ici qu’ajouter quelques commentaires aux brèves indications que j’ai données à ce sujet.

Il est typique que plus le patient adulte est malade lorsque commence le traitement, plus fort a été le transfert (largement inconscient, bien sûr) du ou des parent(s) sur lui pris comme parent de ce ou ces demier(s). Par exemple, toute préoccupation thérapeutique manifestée de manière relativement ouverte par le patient à l’égard du parent était aussitôt comprise par ce dernier comme quelque chose de parental en nature qui menaçait de saper son statut de parent et d’entraîner un renversement des rôles entaché de rivalité. Pour diverses raisons – a) le besoin du parent de maintenir sévèrement refoulés ses besoins de dépendance vis-à-vis de ses propres parents et b) la crainte croissant dans la famille qu’aient lieu effectivement un déplacement du parent et des actes incestueux –, la tendance thérapeutique de l’enfant (qui, dans ce contexte, poussait inévitablement celui-ci à jouer un rôle parental dans la famille) devait être ou rester sévèrement refoulée et mise en acte, au sein de la famille, d’une manière en grande partie inconsciente pour tout le monde, y compris pour l’enfant lui-même.

J’ai eu de nombreux entretiens avec des patients adolescents ou de jeunes adultes qui étaient devenus psychotiques au moment où ils tentaient de se libérer de leur famille en partant à l’Université ou en tentant de quelque autre manière de se constituer en individus distincts. Dans leur majeure partie, ces entretiens montrent ceci : le patient a été envahi par des défenses psychotiques contre la rage, la culpabilité, l’angoisse et le chagrin inconscients de n’avoir pas été capable d’être à la fois a) un étudiant brillant (par exemple) et b) une mère transfé-rentielle qui, en s’en allant à l’Université, avait du même coup abandonné à la maison ses enfants (c’est-à-dire les parents et les autres membres de la famille). Les besoins d’individuation du jeune étaient entrés dans un conflit insupportable avec ses tendances thérapeutiques à l’endroit de sa famille.

Il m’a semblé en outre – mais aujourd’hui, je suis plus incertain là-dessus – que ces mêmes événements avaient mis les parents (et d’autres membres de la famille) restés à la maison dans la situation de réagir au jeune parti à l’Université comme à une figure parentale inconsciemment haïe (autant qu’aimée), un rival œdipien parental (père ou mère) craint et détesté. De là viendrait que les parents choisissent justement le moment où leur enfant fait de faibles efforts, évidemment ambivalents, pour se constituer comme individu, pour le rejeter en tant que figure autoritaire détestée. Ainsi, les parents, dans leur rage inconsciente, inconsciemment blessés d’avoir été abandonnés par ce père ou cette mère, lui ont ôté le soutien vraiment parental dont il a besoin et que la plupart des jeunes gens reçoivent manifestement en quantité suffisante. Lorsqu’on se rend compte que la tragédie affecte, dans ce genre de situation, toute la famille, on est moins enclin à juger tel ou tel membre de la famille.

Á propos de la gratitude

J’ai eu l’occasion de voir de plus en plus souvent au cours de ces dernières années combien l’analyste avait lieu d’éprouver de la gratitude pour le patient. Chaque fois qu’il est question de gratitude dans la littérature psychanalytique, il est entendu que celle-ci s’exerce essentiellement, sinon exclusivement, dans un sens : le patient a, dans un traitement qui marche bien, de plus en plus de raisons d’éprouver de la gratitude pour l’analyste, et s’il n’en manifeste pas, c’est qu’il reste névrosé ou psychotique. Hill23, par exemple, note dans le dernier chapitre de son livre sur la thérapie psychanalytique des schizophrènes : «… on entend très peu parler de gratitude par ces patients. » En vérité, on n’entend pas non plus beaucoup parler de gratitude de l’analyste envers son patient. Il m’a fallu quant à moi plusieurs dizaines d’années de travail dans ce domaine pour que je m’habitue un tant soit peu à ce sentiment. Lorsque je décrivais le sens de l’identité comme un organe perceptuel24, j’avais encore, inconsciemment, des défenses assez rigides contre le fait d’éprouver de la gratitude envers les patients :

[…] À la suite d’un entretien consultatif [plusieurs années auparavant] avec un schizophrène – qui s’était comporté comme un idiot total avec certains symptômes d’hébéphrénie –, j’eus le sentiment, tandis que je quittais l’hôpital, d’être un médecin incroyablement doué et perspicace. Je me ressaisis et me demandai ce que cela révélait sur la dynamique du patient. Aussitôt l’idée me vint qu’il tendait vraisemblablement à projeter dans les autres, notamment moi, ses meilleures capacités du moi. Cet homme qui, pendant un moment, avait fait de telles merveilles pour ma propre estime en se rabaissant lui-même se suicida environ deux mois plus tard. On ne sait jamais pourquoi ces choses-là arrivent ; mais, entre autres raisons possibles, il a pu finir par trouver insupportable le poids que les autres faisaient peser sur lui en l’exploitant inconsciemment pour qu’il revalorise leur identité subjective.

Je suis sûr que, durant cet entretien, je n’ai éprouvé aucune gratitude pour cet homme ; il n’y a aucune raison d’en éprouver pour quelqu’un en qui l’on voit, consciemment ou inconsciemment, une victime exploitée. Ce n’est que lorsque j’ai senti et perçu dans son comportement l’effort thérapeutique, le dévouement, l’amour et l’autosacrifice que j’ai vu des raisons d’éprouver de la gratitude pour lui. Aujourd’hui, pendant ou après les séances – que ce soit avec mes propres analysants ou avec des patients vus en consultation unique – qui se sont avérées particulièrement satisfaisantes pour moi personnellement et professionnellement, je constate que j’éprouve une profonde gratitude.

Par exemple, lors d’une présentation de malade avec une jeune femme schizophrène borderline dans un centre hospitalier universitaire, j’ai très rapidement senti que, pour elle, la séance était particulièrement fructueuse sur le plan thérapeutique, mais qu’elle était aussi pour moi profondément gratifiante, qu’elle renforçait mon identité de psychanalyste qui se veut utile. J’étais certain d’être utile à la patiente et de l’être aussi aux internes présents. Je sentais qu’elle et moi favorisions notre développement mutuel. Je ne doute pas que mon attitude ait révélé que j’apprécîais vivement la malade, et les personnes présentes partagèrent entièrement, comme le montra la discussion qui suivit, mon idée qu’elle avait fait beaucoup pour nous tous. Je fus frappé par ce qu’il y avait d’illusoire dans l’idée qu’un thérapeute ressent cette satisfaction professionnelle comme une chose attendue, quotidienne et banale ; ce que je veux dire, c’est que la gratitude du thérapeute est aussi rare, mémorable et intense que celle du patient dont le thérapeute a obtenu la guérison complète.

Le lendemain même, j’ai eu, dans un autre hôpital des environs, en présence encore une fois d’internes, un entretien avec un jeune drogué souffrant de schizophrénie. Cet entretien était plus dans la ligne de ceux auxquels je suis habitué, bien qu’il fût un exemple plus extrême dans son genre. Après cet entretien, j’eus le fantasme et l’envie de renoncer pour toujours à cette profession, à ce travail inutile. Le patient avait l’air de se sentir constamment obligé de justifier son existence et le fait d’être né, et était incapable de justifier cela. Il nous donnait le sentiment qu’on ne devrait pas essayer de le sauver, qu’il n’en valait pas la peine ; et personne (à l’exception de moi peut-être, mais certainement pas de son thérapeute qui, en nous présentant le cas avant l’arrivée du patient, ne manifesta que du mépris) ne semblait le moins du monde soucieux de le sauver. Cet entretien renforça ma gratitude pour la jeune patiente que j’avais vue la veille.

LA LITTÉRATURE SUR LE SUJET

Je ne prétends pas avoir passé en revue toute la littérature psychanalytique et psychiatrique sur la question ; ce tour d’horizon ne sera donc pas complet. Mais je puis assurer aujourd’hui que la littérature traitant de ce sujet est des plus pauvres.

En un sens, tout article psychanalytique relativement classique sur l’analyse des patients non psychotiques serait intéressant à citer dans la mesure même où ce sujet spécifique y est remarquablement absent. Mais il serait trop long de donner des extraits qui montreraient que les auteurs méconnaissent totalement l’existence de tendances thérapeutiques, conscientes ou inconscientes, chez le patient.

Même dans la littérature sur la schizophrénie, maladie dans laquelle les tendances thérapeutiques du patient sont d’une importance considérable et relativement faciles à distinguer, la plupart des auteurs continuent, semble-t-il, à voir dans les schizophrènes avant tout des parasites. Le livre de Bum-ham, Gladstone et Gibson25 est typique de toute une littérature qui considère que le patient souffre d’un défaut du moi, qu’il a principalement besoin d’apports de l’extérieur, et qu’il a tendance à recevoir de son entourage plutôt qu’à donner. Voici quelques passages de ce livre :

… l’un des éléments clés de notre système théorique est l’idée que, parce qu’il n’a pas une structure interne stable, le schizophrène est excessivement dépendant de, et sensible à, l’influence d’une structure externe.

Venons-en maintenant aux relations d’objet déséquilibrées du schizophrène, en particulier à son grave dilemme besoin-crainte. Parce qu’il est insuffisamment différencié et mal intégré, il lui manque une structure interne fiable et des systèmes de contrôle autonomes. En conséquence, il a un besoin démesuré d’une structure et d’un contrôle externes. Il demande aux autres de lui procurer l’organisation et la régulation qu’il est incapable de se procurer lui-même…

L’excès même de son besoin d’objets rend ceux-ci particulièrement dangereux et redoutables puisqu’ils peuvent le détruire en l’abandonnant. C’est pourquoi il les craint et se méfie d’eux. Il peut atténuer la menace d’abandon en implorant ou en exigeant des preuves de la constance de l’objet. De telles demandes sont insatiables car l’inconstance de sa perception des objets provient en grande partie de son instabilité interne. Une autre tactique défensive, dont la valeur est également limitée, consiste à essayer de nier son besoin et sa crainte de la séparation.

D’après les auteurs, le patient tente de résoudre son dilemme besoin-crainte de trois façons : en se cramponnant à l’objet, en évitant l’objet, et en redéfinissant l’objet. Ils écrivent à propos du patient qui se cramponne à l’objet :

En choisissant d’essayer cette solution…, k patient se livre en fait à l’aspect « besoin » de son conflit. Il renonce à ses efforts vers la différenciation et l’indépendance et tente d’entrer en fusion avec les autres. Une incroyable variété de termes ont été inventés pour décrire ce type de relation : symbiotique, narcissique, fixée au stade oral, adonnée à l’objet, anaclitique, centrée sur soi, unilatérale, possessive, surdépendante, réceptive, demandeuse, dévorante, satisfaisant la faim, et d’autres encore. Ces termes ont en commun la référence au besoin excessif d’apports de la part de l’objet, ainsi qu’une faible prise en compte des besoins de l’objet lui-même ; en d’autres termes, un désir de recevoir mais de ne pas donner […]. Le schizophrène désire que l’objet lui procure l’équilibre intérieur et l’intégration qu’il n’a pas été capable de trouver par lui-même.

De même, Gibson, dans son article « The ego de-fect in schizophrenia26 », tout en faisant état d’une remarquable amélioration clinique chez une schizophrène chronique encore en traitement avec lui, ne cesse de montrer que la patiente progresse en empruntant sa force au thérapeute, qu’on nous présente comme beaucoup plus fort qu’elle :

Cette patiente se trouvait confrontée à un dilemme fondamental : le besoin d’un objet auquel emprunter la force du moi, et la crainte de ce même objet en raison de la menace qu’il représente pour l’organisation du moi […]. Le dilemme besoin-crainte provient d’un défaut dans le fonctionnement du moi. Je ne pense pas que ce défaut soit limité à une aire spécifique du fonctionnement du moi ; il serait peut-être donc plus exact de parler de faiblesse du moi plutôt que de défaut.

Gibson note à propos du schizophrène en général :

Sa sensibilité à la désorganisation des fonctions du moi fait qu’il a désespérément besoin d’objets qui lui procurent le support et la structure qu’il n’a pas. Son manque d’autonomie du moi le rend incapable de résister à l’influence des objets et fait que ceux-ci sont pour lui effrayants. L’épreuve de réalité défectueuse du schizophrène rend toutes les relations d’objet extrêmement fragiles.

Il dit de la patiente dont il est principalement question dans son article :

Je crois, en résumé, que cette patiente schizophrène avait un besoin démesuré d’objets pour compenser un défaut du moi.

[…] À certains moments, son sentiment prédominant était un sentiment de gratitude à mon égard, et elle prenait plaisir à notre relation. Mais il lui arrivait très régulièrement de se sentir menacée à l’idée qu’elle pourrait la perdre. D’autres fois, elle était très contrariée du pouvoir sur elle que cela me donnait. Elle craignait également d’avoir à satisfaire mes besoins de dépendance de la même manière qu’elle avait satisfait ceux de ses parents […].

[…] Cette série d’événements illustre les vicissitudes du cramponnement à l’objet. Le schizophrène se cramponne à l’objet lorsque, dans le dilemme besoin-crainte, le besoin domine. Le malade s’efforce de compenser le défaut du moi par la fusion avec un objet. L’objet devient un moi auxiliaire qui partage avec lui la responsabilité d’organiser le comportement, de diriger et de contrôler les pulsions, de faire l’épreuve de la réalité. Ce mécanisme peut fonctionner remarquablement bien. Superficiellement en tout cas, certains patients peuvent paraître parfaitement intacts aussi longtemps que ce type de relation à l’objet est maintenu.

[…] Le patient verra dans le thérapeute un objet auquel il peut se cramponner pour renforcer son moi affaibli, mais cela peut susciter toutes les craintes que je viens de décrire. En outre, le patient peut voir dans le thérapeute un agent de contrôle qui menacera son autonomie.

Selon Gibson, la mère a été extrêmement dépendante de la patiente lorsque celle-ci était enfant :

La patiente et sa sœur (de trois ans plus jeune) ont été élevées par la mère, qui était extrêmement dépendante de ses deux enfants, en particulier d’Eileen [la patiente], et qui fit tout son possible pour les empêcher de devenir indépendantes.

Bien qu’il note qu’« elle craignait d’avoir à satisfaire mes besoins de dépendance comme elle avait satisfait ceux de ses parents », Gibson ne dit nulle part avoir eu des sentiments de dépendance vis-à-vis de sa patiente, ni avoir éprouvé une angoisse de la perdre ; il ne fait pas non plus état de tendances thérapeutiques chez elle à son endroit. Ces facteurs expliquent probablement le fait que la patiente ait maintenu un transfert essentiellement positif à son égard, chose dont il parle dans son article :

Il fallait à Eileen une assez forte dose d’inattention sélective pour conserver de moi l’image idéalisée d’un homme entièrement bienveillant… En déplaçant toujours ses sentiments transférentiels négatifs sur des personnes autres que le thérapeute, elle pouvait éviter tout sentiment d’hostilité vis-à-vis de celui-ci, hostilité qui aurait pu conduire à l’idée d’une terminaison du traitement. Cette pensée était intolérable pour Eileen dès l’instant où elle devait entièrement compter sur moi comme moi auxiliaire.

Gibson ne fait allusion à une supposée dépendance de l’analyste vis-à-vis du patient qu’en termes très généraux. Il note au début de son article : « Dans une certaine mesure, ce dilemme besoin-crainte fait partie de l’expérience de tout être humain capable d’avoir une relation avec un objet. » Il écrit dans sa phrase de conclusion à propos de ce que le thérapeute peut apporter à cet égard : « Avant toute chose peut-être, le psychanalyste partage le dilemme besoin-crainte et établit ainsi un nouveau type de relation pour le patient – une relation qui nourrit la croissance du moi. »

Les descriptions de Bumham, Gladstone et Gib-son que je viens de citer me semblent correspondre assez bien à ce qui se passe lorsqu’on travaille avec un patient schizophrène. Mais la psychodynamique de base de ces phénomènes schizophréniques justifie, d’après mon expérience clinique, que l’on insiste sur l’aspect opposé et plus vrai des choses, faute de quoi l’on ne saurait réussir la psychothérapie du schizophrène. La détérioration de tout le fonctionnement du moi, l’incapacité de fonctionner comme un individu total sont fondamentalement dues chez le schizophrène à un dévouement, authentiquement altruiste, à la mère ou à toute autre figure parentale dont le fonctionnement du moi, pour se maintenir, a exigé que l’enfant ne fût pas individué par rapport à elle. Ce serait une erreur complète que de voir dans l’adulte schizophrène que nous avons en psychothérapie un être qui souffre fondamentalement d’un grave défaut du moi, conséquence d’un traumatisme de privation précoce, un être qui a besoin de recevoir différents apports de notre moi intact. Ironie des choses, le problème crucial est plutôt de savoir si nous pouvons devenir et rester conscients de la dépendance symbiotique (pré-individuation) que nous développons inévitablement et nécessairement (pour la bonne marche du traitement) à son égard.

Ici, nous personnifions dans le transfert le parent dont la relation avec lui est restée fixée au niveau symbiotique ; mais, je l’ai maintes fois souligné, il ne s’agit pas seulement de transfert. Le thérapeute finit par avoir l’impression que, dans une large mesure, il fait corps réellement avec le patient, et que cela devient un problème réel de savoir si lui, le thérapeute, pourra supporter la perte, pour son propre fonctionnement du moi, de l’individuation vers laquelle tend l’effort thérapeutique. Ainsi, le « défaut du moi » du schizophrène, qu’il est si facile de considérer avec une espèce de pitié condescendante, se métamorphose et prend pour le « soi du thérapeute une importance personnelle effarante » (le patient devenant l’équivalent du cœur ou de l’âme du thérapeute, par exemple). Plus le thérapeute devient et reste conscient de ces processus, moins il risque de se produire une mise en acte d’une folie à deux21. Si nous n’en prenons jamais conscience, nous garderons notre vision confortable du schizophrène et celui-ci continuera d’être perçu par nous comme un pauvre et pathétique infirme. J’affirme que, pour une large part, notre littérature psychanalytique et psychiatrique tend à nous rendre angoissante, embarrassante, humiliante et difficile la prise de conscience de l’effort thérapeutique du patient vis-à-vis de nous.

En appliquant, là encore, ces remarques à tous les patients en psychothérapie et non pas seulement aux schizophrènes, on peut considérer comme précurseur sur ce thème spécifique la littérature qui reconnaît l’apport du patient à notre compréhension de la psychodynamique et des techniques de psychothérapie, sans aller jusqu’à voir dans le patient un thérapeute intentionnel. Il n’est pas rare qu’un auteur dédie son livre à ses patients ; mais il est peu de livres qui leur soient dédiés de manière aussi explicite que celui de Marion Milner28 ; ainsi écrit-elle : « À tous ceux qui m’ont enseigné la psychanalyse, particulièrement mes patients. »

Dans sa biographie de Freud, Jones29 rapporte ce qu’il considère comme un moment décisif de la période Breuer : « Freud était encore enclin à exhorter, insister et questionner, tâche qu’il trouvait difficile mais nécessaire. Cependant, un jour, qui restera historique, la patiente, Fraulein Elisabeth, lui reprocha d’interrompre le cours de ses pensées avec ses questions. Il comprit ce que cela voulait dire, et c’est ainsi qu’il fit un nouveau pas vers l’association libre. »

Ce raffinement technique si fondamental a été élaboré par Freud et sa patiente en 1892 ou peu après, et cependant il est encore courant aujourd’hui de voir traitées des questions techniques de psychanalyse sans que soient reconnues les tendances thérapeutiques des patients, lesquelles me semblent devoir faire partie intégrante de tout bon traité portant sur la technique analytique dans un véritable contexte interpersonnel. Olinick et ses collègues30 notent, par exemple, dans leur article « The psy-choanalytic work ego : Process and interprétation » :

[…] Le choix du moment où l’on fera une interprétation est un art qui s’acquiert et qui implique une combinaison de processus empathiques et cognitifs [à mon sens, ce choix constitue en partie la réponse de l’analyste aux efforts thérapeutiques du patient pour que l’analyste soit capable de jouer le rôle, par exemple, d’une mère qui nourrit bien son enfant ou d’un père sexuellement puissant]. Les interventions partielles et spontanées comme celles que nous avons décrites sont plus amplement élaborées au cours d’une perlaboration ultérieure [laquelle consiste, selon moi, en une consolidation du bénéfice thérapeutique de l’analyste aux mains du patient].

Si j’ai introduit dans cette citation mes propres réflexions – d’une manière quelque peu grossière, je l’admets –, c’est pour montrer combien il est important, quel que soit le thème psychanalytique dont on parle, de reconnaître les tendances thérapeutiques du patient vis-à-vis de l’analyste. De même en ce qui concerne la littérature sur 1’« alliance thérapeutique » (Zetzel31 et Greenson32, par exemple) où il est entendu qu’il s’agit d’une alliance pour la thérapie du patient, je soutiens qu’en fait ce qui est à l’œuvre dans la situation de traitement, c’est une alliance pour la thérapie des deux participants.

À ma connaissance, le premier texte qui montre d’une manière un peu explicite que le patient fait fonction de thérapeute pour le médecin est le livre de Groddeck33, Le livre du Ça. On remarquera que, même dans cet écrit courageux et novateur, le processus thérapeutique est présenté comme étant, à long terme, une thérapie pour le patient exclusivement ; néanmoins, Groddeck est un pionnier lorsqu’il rapporte ceci :

[…] Son attitude enfantine à mon égard – en vérité, comme je le compris plus tard, c’était celle d’un enfant de trois ans – me poussa à assumer le rôle de la mère. Certaines vertus maternelles qui dormaient en moi furent réveillées par la patiente, et elles dictèrent ma façon de procéder […]. Et je me trouvais maintenant confronté au fait étrange que ce n’était pas moi qui traitais la patiente, mais la patiente qui me traitait ; ou, pour traduire cela dans mon propre langage, que le ça de cet autre être essayait de transformer mon ça, le transformait en fait si bien qu’il arrivait à atteindre son but […]. Même cette prise de conscience me fut difficile, car vous comprendrez qu’elle renversait complètement ma position concernant le patient. L’important n’était plus de lui donner des directives, de lui prescrire ce que j’estimais bon, mais de changer de telle manière qu’il puisse m’utiliser.

Whitaker et Malone34 notent à propos des motivations du thérapeute : « L’enthousiasme et l’exaltation ressentis lorsqu’on envisage la possibilité d’amener à la psychothérapie un patient schizophrène proviennent peut-être de ce que l’on perçoit que certains besoins résiduels ne peuvent être satisfaits que dans l’expérience thérapeutique avec un schizophrène. » Cette déclaration, qui n’attribue pas explicitement au patient une motivation thérapeutique et qui laisse entendre que certains thérapeutes, probablement plus malades que la plupart, peuvent trouver un moyen de soigner leurs besoins aberrants dans ce travail avec les schizophrènes, n’est pas précisément en accord avec le point de vue que je développe ici. Mais les auteurs vont encore beaucoup plus loin, dans un chapitre extrêmement intéressant intitulé « Les vecteurs-patient chez le thérapeute35 » où ils écrivent, en se référant à l’ensemble des patients (et non pas seulement aux schizophrènes) ainsi qu’aux thérapeutes normaux :

[…] le caractère bilatéral de la thérapie constitue sa base la plus efficace […]. Dans la meilleure relation thérapeutique, le thérapeute apporte sans cesse ses propres vecteurs-patient au patient […]. À vrai dire, souvent, seule la volonté du thérapeute d’apporter tout à fait franchement ses propres vecteurs-patient au patient peut résoudre une impasse thérapeutique. Ce principe implique que si le thérapeute était dépourvu de tout vecteur-patient, il ne serait pas thérapeute du tout.

Ils ne précisent pas la manière dont le thérapeute peut « apporter tout à fait franchement ses propres vecteurs-patient au patient ». S’ils recommandent par là au thérapeute de faire part, à l’occasion, de sa vie personnelle au patient, je les laisse loin derrière moi, car, dans mon travail, je le fais probablement plus qu’aucun psychanalyste classique.

En 1968, Marie Coleman Nelson et ses collaborateurs ont publié leur livre, Rôles and Paradigms in Psychotherapy, où ils décrivent une méthode de psychothérapie psychanalytique qu’ils ont élaborée et qu’ils appellent psychothérapie paradigmatique. Un paradigme est défini comme un exemple parlé ou montré, et la psychothérapie paradigmatique est la proposition systématique d’exemples, par l’analyste, qui permettent au patient de comprendre les processus intrapsychiques importants ou la situation interpersonnelle de sa vie, passee et présente. D’après les auteurs, cette technique est tout à fait appropriée aux patients borderline qui ne sont pas capables d’utiliser les interprétations verbales caractéristiques de l’approche psychanalytique ordinaire ; mais cette technique pourrait avoir des prolongements dans le traitement de n’importe quel patient.

L’une des techniques standard de ces auteurs consiste à « se ranger du côté de la résistance » ; ils la définissent ainsi :

[…] en rejoignant les aspects irrationnels des réponses du patient et en amenant ainsi celui-ci à s’opposer à sa propre pathologie, maintenant reprise par le thérapeute. Lorsque cette technique est fidèlement suivie, on s’aperçoit rapidement que le patient est beaucoup plus raisonnable et sain que le thérapeute, qui apparaît alors comme le modèle de la pathologie présentée par le patient.

Pour conclure un des exemples cliniques d’utilisation de cette technique, l’auteur (Strean) note ceci :

S’associer à la résistance du patient, comme dans le cas précédent, était narcissiquement enrichissant [pour le patient] et non appauvrissant. Le patient et le thérapeute étaient des collègues, le premier aidant le second.

Comme le thérapeute jouait le rôle de l’enfant passif, naïf et ignorant, Mr. B. ne se sentait nullement menacé d’être attaqué [alors qu’il avait réagi ainsi aux réponses psychanalytiques conventionnelles]. Bien au contraire, il pouvait apprendre au thérapeute des faits psychologiques. Le rôle joué par le thérapeute (la part naïve et ignorante de Mr. B.) incitait le patient à éduquer le thérapeute. Pour Mr. B., éduquer le thérapeute, c’était, en fait, éduquer la part de lui-même qui avait besoin d’être instruite mais qui résistait.

Tout cela a un côté superficiel, un côté « jeu » qui, selon moi, rend insuffisamment compte de l’importance réelle du rôle que joue le patient en tant que thérapeute de son thérapeute. Cependant, ce livre est d’un grand intérêt pour ceux qui souhaitent approfondir ce sujet. En parlant de leur travail, les auteurs montrent parfois de manière émouvante comment leurs patients font fonction de thérapeutes dans la situation de la cure. Strean, par exemple, fait état de son travail avec un garçon de quatorze ans, profondément en retrait, qui ne savait pas lire et qui avait été suivi sans succès par plusieurs thérapeutes. Il a abordé le patient en considérant que celui-ci était le médecin consultant, ce qui faisait que le patient se trouvait dans la position de « s’administrer lui-même son médicament », c’est-à-dire de se faire sa propre prescription dans la situation de la cure. Le patient arriva ainsi à jouer le rôle de professeur par rapport au thérapeute :

[…] dans le premier entretien […] le thérapeute demanda au patient : « Qu’est-ce que je dois faire ? » […] Il pouvait peut-être enseigner au thérapeute des techniques de résistance passive ?… Joe dit qu’il pourrait peut-être essayer pendant un moment d’apprendre au thérapeute comment être silencieux […]. Cependant, le patient insista, disant : « D faut que vous promettiez de ne rien dire. Ce sera moi le patron ici… »

Il ne se passa rien pendant plusieurs entretiens. Au lieu de parler et d’enseigner, Joe restait silencieux. Thérapeute et patient se regardaient simplement, sans autre échange verbal que « bonjour » et « au revoir ».

[…] Lorsque le thérapeute se demanda si Joe pouvait lui enseigner quelque chose sur l’électricité [il savait que Joe s’y intéressait], Joe se leva et sortit en disant sèchement : « Vous avez beaucoup à apprendre. Je reviendrai peut-être pour vous montrer. »

Joe revint en effet. Il y eut encore deux séances silencieuses mais, sans y être encouragé, il prit grand plaisir à montrer au thérapeute plusieurs plans d’électricité. L’électricité devint pendant plusieurs mois l’unique mode de communication, Joe étant le professeur et le thérapeute l’élève…

Finalement, Joe entra dans une école professionnelle où il se spécialisa en électricité […].

Après avoir appris à lire et obtenu d’autres succès scolaires, Joe proposa d’« arrêter là ». Il écrivit de sa propre main un « Rapport final sur Mr. Strean » où à la fois il critiquait et louait le thérapeute, en faisant une description colorée du processus de traitement…

Pour le thérapeute, la relation eut une énorme importance.

En 1969 était publié le livre de Marion Milner rapportant le traitement psychanalytique d’une schizophrène, traitement qui dura presque vingt ans36. Ce livre est d’une grande richesse créatrice, c’est également un travail d’érudition puisqu’il fait la critique de nombreux écrits analytiques auxquels l’auteur s’est référé au cours de ce long traitement ; enfin, c’est une source d’inspiration pour ce qui touche au dévouement de la thérapeute et aux progrès cliniques de la patiente. L’un des nombreux aspects fascinants du livre consiste, selon moi, dans le fait que Marion Milner reconnaît, certes tardivement, mais au moins en partie, les tendances thérapeutiques de la patiente à son endroit.

J’ai noté que rien n’indiquait que Marion Milner eût été jusqu’alors (p. 107 de son livre) consciente des tendances thérapeutiques de la patiente à son égard, alors que celles-ci étaient implicitement présentes dans de nombreux éléments fournis par l’auteur sur la patiente. Plus loin (p. 120), elle suppose que la patiente s’était efforcée, étant enfant, de rendre courage à sa mère déprimée, et cependant Milner ne paraît pas voir là un facteur jouant un rôle dans la relation transférentielle. J’ai remarqué (p. 130) que, tout au long des nombreuses données qu’elle fournit concernant la relation transférentielle mère-nourrisson qui s’est établie jusque-là, elle ne cesse de supposer qu’elle-même joue, dans le transfert, le rôle de la mère et la patiente, celui de l’enfant, alors que les séances font souvent penser que c’est l’inverse qui se passe.

Milner écrit à propos d’une période qui se situe vers la fin de la septième année de traitement :

Durant les huit semaines d’interruption de l’été, Susan m’écrivit souvent des lettres depuis l’hôpital, quelquefois quatre par jour, postées de différents endroits, en m’appelant par mon prénom et en terminant par « affectueusement » […]. Dans ses lettres, elle disait quelle se sentait terriblement mal et qu’elle était en colère contre le psychiatre qui, disait-elle, avait été dur avec elle et n’avait rien fait pour l’aider.

Milner semble continuer, ici, de voir dans la patiente un nourrisson ou un enfant qui a besoin d’elle en tant que mère ; elle ne voit pas l’autre aspect contenu implicitement dans la situation, à savoir l’inquiétude maternelle de la patiente pour l’enfant abandonné qu’est la thérapeute – l’angoisse que la thérapeute ne puisse supporter cette séparation, les efforts de la patiente pour adoucir la solitude de la thérapeute et la rassurer sur le fait qu’elle ne peut se passer d’elle.

Plus loin, à propos d’une séance de la quatorzième année de traitement, Milner énonce, pour la première fois, quelque chose qui révèle une relative prise de conscience des potentialités thérapeutiques de la patiente, et qui correspond tout à fait à mes idées sur la symbiose thérapeutique : « Ce que je semble avoir dit dans la séance, c’est qu’elle avait du mal à croire qu’il pouvait y avoir une manière de s’unir à moi qui fût psychique et non physique et érotique, et qui pût conduire à la création de quelque chose de neuf, son nouveau soi et le mien » (mots soulignés par moi).

L’auteur parle d’un thème qui apparaît à ce moment : « Elle tente d’éviter la dépendance par rapport à moi en ayant le sentiment qu’elle-même a tout ce dont elle a besoin – et aussi tout ce dont j’ai besoin. » Mais on ne sait pas ici si, pour l’auteur, ce « tout ce dont j’ai besoin » est purement et simplement une perception transférentielle déformée de la part de la patiente (dans le cas où une telle chose eût été possible), ou bien s’il y a un noyau de réalité dans la façon dont la patiente, ici, perçoit l’analyste.

En rapport avec une séance plus tardive de la même année, au cours de laquelle la patiente a dessiné un caneton à l’intérieur d’un canard plus grand, Milner note :«[…] il ne s’agissait pas seulement de la part d’elle-même, le caneton, qui était prête à sortir de moi, il y avait aussi la tâche qui se rattachait à cela et qui consistait à devenir capable de me laisser sortir, de me laisser naître d’elle. »

Toujours durant cette quatorzième année, tandis que la patiente était encore engagée dans un processus de préparation à sa propre naissance, processus qui dura plus de dix mois, Milner notait ceci : « Le 27 juillet, elle dit quelle se souvient qu’elle était assise sur les genoux de sa mère et qu’elle se sentait tellement déprimée, et comment sa mère disait toujours qu’elle [la mère] allait mourir. Maintenant elle se demande si elle essayait toujours d’empêcher sa mère de mourir. »

Devant le matériel suivant, qui émerge quelques mois plus tard, je conclurais pour ma part que la patiente a le souci thérapeutique de donner vie à l’analyste qui, dans le transfert, est une mère déprimée, mais qui, dans une certaine mesure, me semble être déprimée aussi réellement. Cependant, Milner ne conclut pas cela :

Le jeudi 25 novembre, elle apporte un rêve :

« C’était que je lui racontais comment mon man m’avait laissé son cœur momifié, dans son testament, et je pleurais et elle aussi. Mais nous étions toutes les deux complètement séparées l’une de l’autre. »

Elle associa sur le rêve […] disant que tout ce qu’elle pouvait me donner, c’était un cœur mort, ce qui signifiait qu’elle ne guérirait jamais. Je lui dis que, dans le rêve, elle semblait bien avoir un cœur puisqu’elle pleure et se sent désolée. Je lui dis que je pensais que, dans le rêve, il s’agissait plus de garder artificiellement mort un cœur vivant que de préserver artificiellement un cœur mort ; autrement dit, elle a essayé d’effacer le mouvement intérieur affectif qui a à voir avec l’amour et la tristesse.

Dans mon long travail avec M1™ Douglas (dont j’ai décrit certains aspects dans ce chapitre même), j’ai constaté que les sentiments de dépression réels existant chez moi (en plus de, ou à l’origine, des perceptions transférentielles de la patiente me voyant comme la personnification de sa mère déprimée ou de son soi déprimé) expliquaient en grande partie la persistance, dans les séances, des propos fous de la patiente.

Plus précisément, au cours de ces dernières années, comme elle parvenait davantage à affronter son énorme chagrin depuis longtemps refoulé, nous avons dû en même temps faire face à un très gros risque de suicide de sa part ; autrement dit, les sentiments normaux de chagrin ne sont pas encore bien différenciés de ceux qui sont de nature psycho-tiquement dépressive. En rapport avec cette phase du travail avec elle (aussi bien que pour d’autres raisons extérieures), j’ai éprouvé au même moment dans nos séances un très fort sentiment de dépression ; au cours d’une de nos séances d’il y a deux ans, j’ai même eu très peur que l’un ou l’autre de nous deux ne se suicidât aussitôt après la séance.

Il est donc assez compréhensible que la séquence suivante se soit produite si souvent ces dernières années, au cours d’une phase qui semble bien dépassée maintenant que la patiente devient capable d’avoir du chagrin. Elle entrait pour sa séance et, au lieu de se lancer dans la conversation folle, incroyablement fragmentée et pourtant irrésistiblement fascinante et distrayante, d’une certaine façon, dont j’avais l’habitude, elle restait silencieuse, plongée dans un chagrin et un désespoir muets. Consciemment, j’accueillais chaque fois ce changement avec plaisir ; mais, lorsque, quelques minutes plus tard, elle reprenait sa conversation folle et que son attitude ne traduisait plus ni chagrin ni désespoir, je me sentais, contre mon gré (telle était mon impression), soulagé de la voir retrouver sa folie chronique si familière pour moi. Au cours de séances de ce genre, il apparaissait clairement quelle tendait à croire que, par cette folie, elle maintenait sa mère (= moi) vivante, ou ramenait celle-ci à la vie. Si j’avais pensé que ses perceptions de moi n’étaient « que du transfert », l’extraordinaire persistance de sa folie m’aurait paru beaucoup moins compréhensible.

Tout au long des années qui suivirent son admission à Chestnut Lodge, son rôle social fut celui de quelqu’un dont la folie paraissait destinée à soulager la dépression d’autres personnes de son entourage. Je donnerai un exemple qui la dépeint bien. Cela se passait quelques jours avant Noël, dans les premiers temps de son séjour à la Lodge. Dans la salle de thérapie récréationnelle, les patients étaient en train d’opposer aux efforts des animateurs pour leur faire chanter des cantiques de Noël le masque de la plus profonde dépression. C’est alors que la voix méprisante et caustique de Joan s’éleva, forte, claire, pleine d’assurance, au-dessus des voix tragiquement nostalgiques du groupe qui s’efforçait de chanter : « Qu’est-ce que vous avez, espèces d’idiots, à chanter des cantiques de Noël ? Vous ne voyez pas qu’on est le 10 mars ? » Tout le monde, personnel compris, égayé par sa folie, éclata de rire.

En lisant attentivement Les Mains du dieu vivant, j’ai constaté que nulle part, si ma mémoire est bonne, l’auteur ne disait avoir ressenti de désespoir, comme j’en ai si souvent ressenti dans mon travail avec Joan. Marion Milner dit qu’elle s’est aperçue après coup qu’elle avait été gagnée par une compulsion à aider sa patiente37, situation où il n’est guère possible de discerner les tendances thérapeutiques du patient à votre égard. Elle note ceci : «[…] ma tendance au début à faire trop pour elle et à trop interpréter en termes de « bon objet » en ne tenant pas suffisamment compte du « bon sujet” […] mon trop grand souci d’être une “bonne” analyste dans ces premières années de pratique, qui m’a conduite à donner trop d’interprétations… »

Le passage suivant, qui a trait à un rêve rapporté au début de la seizième année d’analyse, montre que l’auteur voit maintenant beaucoup plus clairement l’importance de l’amour éprouvé par la patiente – et ceci, bien entendu, relève directement de mon propos :

[…] Aussi vois-je maintenant dans le rêve l’expression de ce conflit fondamental avec lequel elle s’est battue durant toutes ces années : la question de savoir si elle peut accepter une limitation de son amour, à la fois dans la manière dont elle donne et dans la manière dont elle prend ; si elle peut renoncer à croire qu’elle peut ne faire qu’un avec ce qu’elle aime en le mangeant, accepter le fait que la nourriture qu’elle mange ne soit pas réellement la même chose que le sein qu’elle aimait, avec lequel elle voulait ne faire qu’un en le mangeant ; et également, si elle peut accepter des limites dans ce qu’elle donne, accepter de donner un peu moins que le renoncement réel à sa propre vie ; et trouver, au lieu de cela, en faisant une distinction entre l’intérieur et l’extérieur, un moyen de donner qui ne fût pas la mort physique.

Quelque temps plus tard, toujours durant la seizième année, Milner rapporte ceci :

Quelques mois après que Susan eut obtenu une chambre pour elle seule, sa mère mourut ; ce fut la fin d’une longue maladie au cours de laquelle Susan avait été très bonne pour sa mère, bien que celle-ci n’eut jamais pu reconnaître le dévouement de sa fille ni l’en remercier ; par exemple, durant la dernière année de la vie de la mère, Susan lui rendait souvent visite, lui apportant des chocolats que la mère mangeait sans jamais en offrir à Susan. Et lorsque l’infirmière qui prenait soin de sa mère avait dit, devant elle : « Vous avez une très gentille fille », sa mère n’avait rien dit.

On trouve ce commentaire en note :

Cette incapacité de la mère à reconnaître les activités réparatrices de sa fille éclairait certains aspects importants du récit de l’enfance de Susan… [et] tendait certainement à confirmer la thèse psychanalytique selon laquelle l’impossibilité des activités réparatrices ou la non-reconnaissance de celles-ci peuvent favoriser des états psychotiques.

Alors que Milner, conformément à sa conceptualisation kleinienne habituelle, parle d’activités réparatrices, pour ma part, je parlerais de tendances thérapeutiques, en considérant que celles-ci font primitivement partie des capacités du nourrisson à donner de l’amour, et non pas qu’elles sont secondaires par rapport aux tendances hostiles de l’individu (et donc qu’elles expriment, en termes kleiniens, une tentative de réparation du mal imaginaire fait autrefois à la mère par sa propre hostilité).

Il me semble que lorsqu’un analyste adhère d’une manière rigide à un point de vue classiquement psychanalytique, lorsqu’il oublie ou méconnaît le noyau de réalité que comportent les réactions trans-férentielles du patient à lui, le risque est grand qu’il méconnaisse les tendances thérapeutiques du patient à son égard autant que les méconnaissait, apparemment, la mère de Susan. En lisant ce passage extrait des dernières pages du livre de Milner, où l’auteur laisse entendre que le patient psychotique a besoin de créer l’analyste – en a réellement besoin, et à un degré crucial, dirais-je – pour pouvoir se libérer de sa psychose, on se demande si, et dans quelle mesure, Milner estime que les réactions transféren-tielles de la patiente à son égard ont un fondement dans la réalité :

[…] bien que je me sois convaincue, grâce à mes investigations en peinture, que 1’« autre » doit être créé avant de pouvoir être perçu, j’avais mis si longtemps à mesurer les conséquences de cela dans le travail clinique, à comprendre à quel point il fallait permettre à Susan d’apporter sa propre contribution avant qu’elle pût sentir que j’étais vraiment réelle pour elle.

Je voudrais maintenant citer de longs passages d’un article de Singer38, intitulé « The patient aids the analyst : some clinical and theoretical observations », qui va bien dans le sens des idées que j’ai développées ici :

Depuis leurs origines, la plupart des publications sur la technique psychanalytique ont fait ressortir, au moins implicitement, un thème dominant : l’analyste tire peu de satisfaction personnelle de son travail, si ce n’est la satisfaction que le médecin tire inévitablement du sentiment d’un travail bien fait, et, bien sûr, des rémunérations financières qui s’attachent à ses efforts. Toutes les autres satisfactions que peut lui procurer sa journée de travail ont été suspectées d’être des tendances contre-transfé-rentielles ayant leur source dans des conflits non résolus de l’analyste.

Structurer en ces termes la relation psychanalytique a transformé le processus en une relation à sens unique : la relation d’aide était une relation où l’analyste aidait le patient et dans laquelle il ne pouvait et ne devait pas attendre une aide comparable de son client […].

Le but de cet article est d’étudier… le pouvoir potentiel que représente le fait de révéler sa propre situation de vie au patient, donnant ainsi à celui-ci la possibilité d’aider réellement ; et enfin, d’en tirer les conséquences pour une théorie du développement de la personnalité, conséquences qui contredisent celles traditionnellement avancées par la littérature psychanalytique.

[…] tout en permettant de dénouer des tendances cachées destructrices, primitives ou autres, un anonymat inflexible ne favorise pas, ne stimule pas les qualités constructrices et orientées vers la réalité.

Singer a écrit son article à la suite d’une grave maladie de sa femme, qui l’a brusquement obligé à annuler jusqu’à nouvel ordre tous ses rendez-vous de telle sorte que ses patients pouvaient, il le savait, percevoir une angoisse inhabituelle.

… Mes patients […] sentirent à ma voix que cette annulation ne reflétait pas une impulsion frivole et me dirent spontanément « Qu’est-ce qui se passe ? ». Trop préoccupé pour m’engager dans de longues explications et ne sachant pas très bien ce que je voulais leur dire, je répondis simplement que je leur expliquerais quand je les reverrais […].

Avec une certaine inquiétude, je décidai dans l’intervalle de leur dire la vérité […]. J’informai tous mes patients de la raison de mon absence.

Leurs réactions me semblèrent étonnantes, et mon étonnement ne parlait pas en ma faveur. Inquiétude, sympathie véritable, désir d’aider à résoudre des problèmes qui devaient surgir, et par-dessus tout efforts pour soutenir et réconforter – ces réactions m’ouvrirent les yeux. En écoutant, avec une émotion et une gratitude profondes, les témoignages de sympathie des patients, je m’aperçus que chacun exprimait son désir d’aider dans son style particulier, d’une manière qui, dans des circonstances différentes, avait souvent été considérée comme reflétant un caractère pathologique. J’en donnerai quelques exemples […].

Ces « vignettes » auront, je l’espère, montré ce que j’ai appris : à savoir que la capacité de donner aide et compassion entre dans la constitution de tout être humain. Fait important : en aucun cas mes révélations n’ont eu de mauvais effet ; au contraire, elles furent suivies d’insights, de souvenirs, de prises de conscience remarquables, et je

suis profondément convaincu que ma franchise a accéléré le processus thérapeutique dans plusieurs cas.

Un strict anonymat psychanalytique aurait restreint, pour mes patients, les occasions de voir leur propre force ; quant à moi, je n’aurais certainement pas pu connaître aussi bien leurs capacités d’affection et de compassion [-].

Les efforts de mes patients pour s’explorer eux-mêmes, beaucoup plus poussés qu’ils ne l’avaient jamais été auparavant, firent surgir certains thèmes qui jusqu’alors n’avaient jamais émergé ou n’avaient été mentionnés que brièvement.

M™ N., par exemple, essayait vraiment maintenant de comprendre la vérité de certaines expériences critiques et de l’affect qui s’associait à certaines réactions actuelles à ces expériences […]. Avec beaucoup de souffrance, M, nc N. commençait maintenant à revivre des moments où elle s’était sentie totalement incapable d’apporter quoi que ce fût d’important à ces gens [sa mère et son père] qui savaient tout, réussissaient tout et semblaient n’avoir aucun besoin […]. Je suis presque sûr que l’aveu de ma peine a permis que l’idée de pouvoir être vraiment utile devînt pour elle une possibilité réaliste.

[…] une grande partie de la détresse névrotique éprouvée par mes patients semblait liée au sentiment profond d’être personnellement inutiles et d’avoir échoué en tant qu’êtres humains parce qu’ils savaient que leur seule contribution s’était trouvée concrétisée dans des réactions et un comportement non constructifs répondant à des demandes également non constructives […].

[…] ceux qui s’intéressent aux origines de la psychopathologie et aux efforts pour rétablir la croissance affective doivent sérieusement prendre en compte l’idée que la plus dévastatrice des expériences humaines est peut-être celle du sentiment d’inutilité.

Cette absence d’authenticité dans les relations parents-enfant, les occasions insuffisantes qu’a l’enfant d’exprimer une relation constructive trouvent un équivalent dans la relation analytique traditionnelle…

[…] Chez certains patients, les événements rapportés plus haut accélérèrent un processus de croissance qui était déjà bien en train. Mais d’autres furent, pour la

première fois, touchés affectivement dans la thérapie par

mes révélations et par mon désir d’accepter leur aide.

Comme je le disais, je ne suis pas d’accord avec l’une des principales conclusions de Singer, selon laquelle « une nette réduction de l’anonymat de l’analyste est essentielle au progrès thérapeutique ». Si, dans mon propre travail, je révèle assez librement les sentiments et les fantasmes qui me viennent au cours de la séance analytique elle-même, en revanche je dis très peu de chose à mes patients sur ma vie extérieure au travail. Mais, j’en suis sûr, le lecteur même le plus critique pourra difficilement taxer l’article de Singer d’« analyse sauvage » car l’auteur y montre de manière circonstanciée et avec une modestie louable les risques que l’on court à s’écarter, comme il nous y invite, de l’analyse classique.

Pour moi, toute cette question est pleine de complexités ; mais il me semble impératif que nous pénétrions dans cette jungle et que nous nous y taillions un domaine théorique et technique solide dans lequel nous pourrons fonctionner en analystes, car j’estime que la position analytique classique, qui contient un élément d’illusion dans le sens où l’analyste n’est absolument pas une personne réelle pour le patient, est tout simplement insuffisante. Sur ce point, je rejoins l’argument développé par Bertram Lewin dans sa monographie pleine de charme, Dreams and the Uses of Régression39. L’auteur commence ainsi : « Environ 500 ans avant Jésus-Christ, les sciences naturelles se sont constituées par rejet du rêve. » Vers la fin de son essai, Lewin remarque que, par une délicieuse ironie, la vision du monde telle que l’a conceptualisée Descartes, le type même du philosophe des sciences de la nature, est tout compte fait de même nature que le rêve :

Je hasarderai cette hypothèse : lorsque Descartes a élaboré sa représentation scientifique du monde, il l’a fait se conformer à la situation qui s’offre dans un rêve ordinaire réussi. La représentation du monde du rêve qui réussit le mieux à préserver le sommeil […] est devenue la représentation du monde vigile qui réussissait le mieux à l’expliquer scientifiquement.

Il en va ainsi, me semble-t-il, pour la psychanalyse classique : dans la mesure où elle est rigoureusement classique, elle est essentiellement une illusion.

Je ne récapitulerai pas ici mes articles antérieurs portant sur le thème traité ici ; j’en ai cité plusieurs dans ce chapitre. L’un des plus anciens (1955), concernant les processus de dépendance dans la psychothérapie des schizophrènes, comporte une description du rôle que joue la dépendance réelle du thérapeute par rapport au patient.

RÉSUMÉ

Selon mon hypothèse, il existe, parmi les potentialités affectives innées de l’être humain, et dès les premiers mois de la vie post-natale, une tendance essentiellement psychothérapeutique. La déformation, par l’environnement familial, de cette tendance est une source étiologique majeure de toute psychopathologie. Le fait que l’analyste ne découvre pas chez le patient cette tendance depuis longtemps refoulée explique, plus que tout autre élément interpersonnel agissant dans la situation de traitement, la résistance inconsciente du patient au processus analytique. Malgré les problèmes complexes que cela implique et que je n’ignore pas, il est important que nous nous écartions à cet égard de la théorie et ie la technique psychanalytiques classiques.

J’ai mis particulièrement l’accent dans ce chapitre sur l’effort thérapeutique du patient psychotique pour permettre à la mère (et dans le contexte analytique, à l’analyste) de devenir pour lui, le patient, une mère (ou un analyste) total(e) et efficace.

Les phénomènes transitionnels et la symbiose thérapeutique (1976)

INTRODUCTION

Dans ma monographie sur l’environnement non humain1, je soulignais le fait que, dans le cas d’un développement normal du moi, le nourrisson était subjectivement indifférencié de son environnement non humain aussi bien qu’humain, et je suggérais qu’ensuite, tout au long de notre vie, nous luttions contre un désir profond de renoncer à notre identité d’être humain distinct et de régresser à l’état où nous étions à l’unisson avec notre environnement non humain, ceci afin d’échapper à différents conflits inhérents à notre vie d’être humain. J’écrivais en 1966-1967 : « Il se peut que l’essentiel du fonctionnement de la personnalité soit, même chez les adultes normaux, subjectivement indifférencié, au moins à un niveau inconscient, de l’immense domaine de l’environnement inanimé », et j’ajoutais : « Le fait même d’insister sur l’unicité de sa propre identité sert probablement de défense contre la peur inconsciente de reconnaître que l’existence humaine est vécue pour une large part à un niveau de relation symbiotique. »

Dans ma monographie et dans d’autres écrits, j’ai montré avec des exemples comment l’analyste, dans le transfert du patient, était quelque chose d’autre qu’un humain – le chien que le patient avait eu étant enfant, ou un arbre, un objet inanimé, ou toute autre chose. À propos des schizophrènes, j’écrivais en 19612 :

… chacun de ces patients – et, selon moi, c’est vrai aussi du névrosé, mais à un degré moindre – a besoin au cours de la thérapie de projeter sur le thérapeute les aspects de lui-même qui sont subjectivement dépourvus de sentiment, non humains et même inanimés, et ainsi de voir dans son thérapeute la représentation des parents qui, aux yeux de l’enfant, étaient incapables de sentiments humains, comme l’a été le patient selon sa propre vision [refoulée] de lui-même… Ce n’est qu’en ré-extério-risant ainsi ses introjects pathogènes que le patient peut établir un contact avec ses capacités de sentiment et savoir en toute certitude qu’il est un être humain. Cet aspect du transfert qui consiste à refaire fonctionner normalement la différenciation du moi ne peut s’accomplir que si le thérapeute est capable d’accepter de passer un grand nombre de séances sans éprouver le moindre sentiment à l’égard du patient. Il doit être suffisamment sûr de sa propre humanité pour supporter pendant de longues périodes de jouer le rôle, dans l’expérience de transfert du patient, d’un objet inanimé ou de tout autre percept qui n’a pas encore été différencié comme être humain sentant.

En 1973, reprenant des propos antérieurs, j’écrivais au sujet du patient – psychotique ou non – que « l’individuation qui s’effectue en lui cette fois d’une meilleure manière au sein de la relation transférentielle est réellement réciproque dans le sens où l’analyste également, ayant pris part avec le patient à la symbiose thérapeutique, en sort avec une individualité renouvelée, enrichie et approfondie par cette expérience3 ». Dans des articles précédents, j’ai montré que la phase de symbiose thérapeutique occasionnait, pour le patient mais aussi pour l’analyste, une meilleure intégration des composantes d’identité subjectivement inhumaines et auparavant refoulées, ce qui renforce, chez l’un et l’autre, le sentiment de sa propre humanité.

À propos du rôle que joue l’environnement non humain dans le développement des relations d’objet, j’ai consacré quelques pages dans ma monographie de 1960 à des extraits et à des commentaires des travaux de Winnicott4 et de Stevenson5 sur le rôle des objets transitionnels dans la vie du nourrisson et du jeune enfant. J’écrivais notamment ceci :

… ce travail de Winnicott et de Stevenson fournit un cadre de référence valable pour une plus large investigation des différentes manifestations de schizophrénie. De mon côté, j’ai, par exemple, constaté que certains patients schizophrènes se comportaient comme des personnes « sans objet » [je fais référence ici au fait que Stevenson a vu dans une pouponnière des enfants qu’elle appelle « sans objet », c’est-à-dire n’ayant d’attachement pour aucun objet transitionnel] ; certains se montrent extraordinairement destructeurs vis-à-vis de tous les objets inanimés qui leur tombent sous la main ; et d’autres chérissent certains objets inanimés durant de longues périodes. Les deux patients [adultes, schizophrènes chroniques que j’ai eus en traitement] qui au début étaient particulièrement peu enclins à chérir un objet inanimé sont arrivés à aimer intensément de tels objets au cours de la thérapie…

H est clair que les « objets transitionnels » décrits ci-dessus sont transitionnels à deux points de vue. Premièrement, bien que l’ours en peluche (par exemple) ne fasse pas objectivement partie du corps du bébé, il n’est pas non plus vécu par le bébé comme venant du dehors

— comme le sont les jouets plus tard. De la même manière, il reste encore dans une étroite relation affective à la mère. Ainsi, cet objet sécurisant aide le bébé à traverser la période de transition qui le conduit à la reconnaissance de l’existence d’un dehors. Deuxièmement, et en même temps, Tours en peluche représente une étape de transition dans la prise de conscience par l’enfant du fait qu’il est vivant, car ici nous voyons qu’un objet inanimé est vécu comme faisant partie du corps du bébé, presque autant que son propre pouce ; la prochaine phase sera celle où des objets inanimés (jouets, couvertures, etc.) seront ressentis comme venant du, ou « appartenant » au, monde extérieur et non pas comme faisant partie de son propre soi vivant.

Depuis qu’est paru le travail de Winnicott sur les objets transitionnels, la richesse des observations dans ce domaine a témoigné et témoigne encore de la fécondité de ses découvertes à cet égard. Cependant, je pense que le psychanalyste ou le psychothérapeute comprendront mieux les objets et phénomènes transitionnels s’ils les considèrent comme tributaires d’un domaine plus large, celui de la symbiose thérapeutique dont ils constituent différentes facettes. En découvrant progressivement que la relation symbiotique – non seulement avec les autres êtres humains mais aussi avec la totalité du monde « extérieur », y compris l’énorme domaine du non-humain – est constamment présente, à des niveaux de fonctionnement du moi largement inconscients, on s’aperçoit avec de moins en moins d’étonnement, comme s’en sont aperçus de nombreux auteurs depuis Winnicott, que tel ou tel autre élément particulier de l’environnement non humain est également vécu par le patient comme « objet transitionnel » – c’est-à-dire existant dans le domaine transitionnel entre la réalité plus tout à fait interne et la réalité pas encore tout à fait externe.

Je trouve ainsi que la littérature sur les objets transitionnels est souvent trop particulariste, trop phénoménologique, et je ne peux m’empêcher de penser que bon nombre des auteurs sont encore en train d’éviter inconsciemment (tout en approchant prudemment la chose) de reconnaître la présence constante des phénomènes symbiotiques, comportant des domaines d’existence non humains aussi bien qu’humains, phénomènes que mon long travail avec des schizophrènes chroniques adultes m’a poussé, en dépit d’une résistance tenace de ma part, à constater.

Dans ce chapitre, je m’appuierai particulièrement sur des données concernant des objets ou des phénomènes qui sont transitionnels – puisqu’il faut employer ce mot ; celui de « symbiotique » conviendrait mieux au contexte patient-thérapeute – à la fois pour le patient et pour le thérapeute. Je verrai dans la phase de symbiose thérapeutique une phase où les symptômes du patient sont en quelque sorte devenus des objets transitionnels pour le patient et le thérapeute simultanément, ce qui peut-être nous permettra de mieux comprendre la nature du processus thérapeutique en psychanalyse.

En écrivant cet article, je suis conscient de ma dette, plus d’une fois reconnue, envers Harry Stack Sullivan (1940) dont les conférences et les écrits m’ont fait sentir la nécessité de ne pas perdre de vue, lorsqu’on essaie de comprendre des phénomènes en apparence exclusivement intrapersonnels, le système de référence interpersonnel. À lui tout seul, ce système ne fournit pas un cadre conceptuel adéquat ; mais si l’analyste le garde toujours présent à l’esprit, il ne s’assimilera probablement pas, même s’il travaille avec les malades les plus atteints, à un visiteur se promenant dans un zoo. Comme je l’ai si souvent souligné, les perceptions transférentielles les plus délirantes et déformées qu’ont de moi les patients comportent des éléments de réalité. Un article de 1972 (présenté plus de huit ans auparavant sous forme d’une conférence prononcée dans différentes structures d’enseignement) relatait presque sept années de psychothérapie intensive avec une femme schizophrène chronique. Il montre bien ma conviction que les processus inconscients de l’analyste sont liés à des questions telles que les phénomènes d’objet transitionnel ou les expériences subjectivement non humaines, dans le contexte de la psychothérapie :

Deux semaines plus tard, j’eus l’occasion de voir, plus clairement encore, que, derrière les rages de la patiente, il y avait de la terreur. Au cours de cette séance, elle me dit : « Il y a une vapeur au-dessus des gens quelquefois. » Elle ajouta qu’il y en avait parfois une au-dessus de moi comme sur les autres gens. Le ton qu’elle employa pour parler de cette « vapeur » est difficile à décrire, mais il traduisait très nettement la terreur et l’étrangeté…

Le temps passant, elle fut de plus en plus capable de me dire à quel point, pour elle, j’avais une vapeur au-dessus de la tête, et il y eut des moments où elle me fit comprendre qu’au lieu de voir mon visage elle voyait une tête de mort. Un jour, j’eus l’impression, d’après la manière dont elle me regardait, que ma tête était faite de deux cobras. On peut imaginer combien c’était désagréable pour moi ; mais ce que je voudrais particulièrement souligner, c’est l’idée que ma capacité de supporter ces rôles transférentiels non humains – de supporter ces projections sur moi de ses propres composantes subjectivement non humaines – l’a énormément aidée à être sûre qu’elle était un être humain. On peut voir les choses d’une autre façon et dire qu’il me fallait acquérir la certitude – de mon côté – que ma propre humanité prendrait le dessus sur ces composantes non humaines de

moi-même. De ce point de vue, on voit comment, dans une thérapie réussie, le patient finit par confirmer, à un niveau profond, la propre humanité du thérapeute6.

LE RAPPORT DE L’ANALYSTE AUX SYMPTÔMES DU PATIENT

Les cas où l’analyste a l’impression

que les symptômes du patient lui sont infligés

(à lui, l’analyste)

Étant étudiant en troisième année de médecine, j’avais choisi un stage d’un mois en psychiatrie. Il se trouva que les deux patients qui m’avaient été assignés pour une psychothérapie durant cette période souffraient de dépression. À la fin du mois, mon compagnon de chambre me fit remarquer qu’il ne m’avait pas vu sourire de tout le mois. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point le travail avec ces deux patients déprimés m’avait déprimé.

Plus tard, je m’aperçus que la sur-identification inconsciente du médecin à son patient était une difficulté que l’on rencontrait fréquemment dans la formation des internes en psychiatrie et des candidats analystes. Mais j’ai vu aussi que trop souvent le candidat analyste, par exemple, était amené, par les analystes didacticiens et par ses lectures, à supposer que toute identification consciente et intensément ressentie au patient était une intrusion contre-transférentielle (au sens classique du mot) dans l’attitude de neutralité maintenue envers le patient. Sur ce point, je me suis depuis longtemps éloigné de la psychanalyse classique, comme le prouve ce que j’écrivais en 1966-1967 à propos du sens de l’identité comme organe perceptuel :

Ces deux dernières années, j’ai eu l’occasion d’avoir des entretiens individuels à des fins d’enseignement et de consultation avec un nombre relativement important de patients hospitalisés. C’est en faisant ce travail que je me suis heurté à la difficulté bien connue de savoir se débrouiller avec une masse de données qu’il faut assimiler rapidement – quels critères, quelle direction choisir pour trouver une cohérence et un sens à ce qui se passe. J’ai observé que, dans ces contacts nécessairement brefs, j’obtenais les éléments les plus fiables lorsque je notais

— et, progressivement, partageais cette information avec le patient – les vicissitudes rencontrées par mon sentiment d’identité au cours de la séance. C’est en procédant de la sorte que j’arrive le mieux à distinguer quelles sont les plus importantes déformations transférentielles dans les réactions du patient à mon égard, et quels sont les aspects de son identité qu’il refoule et projette sur moi.

Je ne prétends pas être parvenu à un sentiment constant d’harmonie intérieure à cet égard (si tant est qu’il est possible de maintenir une telle équa-nimité ; de plus, je suis persuadé qu’un tel état est plus une illusion cruelle et analytiquement vaine, de nature essentiellement autistique, qu’un objectif souhaitable). Par exemple, j’écrivais cinq ans plus tard (1971) :

Il m’est souvent arrivé ceci, à l’hôpital Sheppard et Enoch Pratt de Baltimore, par exemple : dans la journée, j’avais eu, en présence d’internes, des entretiens avec deux ou trois schizophrènes ; chacun d’eux avait tendance à nier, inconsciemment, la présence en lui d’introjects fous et sadiques qu’il m’attribuait à sa place – c’est-à-dire que, dans son expérience, ils étaient littéralement en moi ; lorsque le patient s’en allait à la fin de l’entretien, il était solidement établi, non seulement dans son esprit mais dans celui des assistants et dans le mien, que c’était lui l’être humain qui méritait la compassion et qu’il fallait sauver du monstre de schizophrénie, inhumain et insensible, que je personnifiais. Ce qui fait qu’à la fin de la journée, alors que je roulais sur une route encombrée de monde pour regagner, à une heure et demie de là, mon bureau de Washington où je devais voir dans la soirée des candidats analystes, je sentais en moi la présence perturbatrice d’un ou plusieurs de ces patients.

Il serait simple de dire que je me sur-identifiais aux patients dans ces cas particuliers ; en général, je ne ressentais pas un aussi grand trouble intérieur en revenant de cet hôpital. Mais une part de la difficulté propre à la psychothérapie des schizophrènes réside dans la sous-identification du thérapeute au patient. Il y a relativement peu d’internes en psychiatrie, par exemple, qui parviennent à s’identifier suffisamment aux schizophrènes pour s’intéresser beaucoup à cet aspect de la pratique psychiatrique. Le problème ici est, pour une part, qu’on a trop tendance dans le milieu psychiatrique à prendre pour un fou le thérapeute qui éprouve ce genre de phénomènes d’identification. La plupart des internes en psychiatrie craindraient plutôt de faire part de telles expériences à leur contrôleur, par exemple.

Il y a plusieurs années, pour la première fois de ma vie, j’ai eu soudain la sensation totalement inattendue d’une explosion quelque part dans la poitrine. Je ne pouvais pas la localiser plus précisément ; je n’avais pas l’impression, par exemple, qu’elle se localisait spécifiquement dans la région cardiaque. C’était plus qu’un simple fantasme ; le sentiment que le corps participait à l’imagerie mentale était suffisant pour que l’expérience me parût franchement perturbante, et même effrayante, sans pour autant provoquer ma panique. Ce phénomène se reproduisit une demi-douzaine de fois au cours des mois suivants, à des moments et en des circonstances apparemment fortuits. Ces expériences me semblent être encore aujourd’hui parmi les plus pénibles expériences d’origine psychologique que j’aie jamais connues.

Dès la première expérience, comme par la suite, j’eus presque immédiatement la certitude que ce que je ressentais là avait pour source principale – mais il pouvait y en avoir bien d’autres – ma relation avec l’un ou l’autre de mes patients. Bien que j’aie toujours eu un tempérament explosif, cette expérience particulière m’était si étrangère que je sus aussitôt qu’elle représentait, entre autres choses, une réaction à quelque composante, non décelable autrement, de ma relation avec l’un de mes patients. Si cela s’était passé quelques années auparavant, j’aurais supposé tout aussi promptement que j’avais là une preuve de plus de ma folie et que j’avais bien besoin de recommencer une analyse.

Quant à savoir lequel de mes patients était impliqué dans cette expérience, ce n’était pas facile de le vérifier, car j’en voyais à l’époque plus d’un qui présentait le symptôme d’une rage meurtrière, explosive, mal contrôlée (parce que largement refoulée), plus d’un dont la jeunesse avait été marquée par l’obsession de fabriquer et de poser des explosifs. Une schizophrène chronique que j’ai eue longtemps en traitement m’avait plus d’une fois exprimé l’idée délirante selon laquelle nous vivions dans une bombe et, d’autres fois, elle s’était prise elle-même pour une bombe, pleine de matière radioactive. Entre parenthèses, elle a parlé plus récemment, à maintes reprises, de gens « explosés » et a dit quelle avait été « explosée ».

Ce travail de détective demanda beaucoup de patience, et il se poursuivit parallèlement à d’autres travaux de dépistage analytique qui retenaient presque tout le temps mon attention. En fait, ce n’est que quelques années plus tard qu’une patiente en vint à exprimer, pendant de nombreux mois, des attitudes et des sentiments transférentiels à mon égard (jusqu’alors refoulés) qui concordaient si précisément avec ces expériences maintenant anciennes que je me convainquis qu’elle était celle de mes patients qui était la plus concernée dans cette histoire. La place me manque ici pour citer ses commentaires nombreux et détaillés sur ce point, mais je suis certain que le lecteur partagerait, dans une large mesure, ma conviction. En passant, je voudrais dire que je n’ai à aucun moment fait part à la patiente de mes expériences d’explosion ; si elles s’étaient produites dans le courant d’une séance avec elle, je lui en aurais très probablement parlé en lui faisant valoir le rapport évident qu’elles avaient avec son analyse.

Voici un autre exemple d’expérience de ce genre où j’ai eu certaines pensées, éprouvé certains sentiments attribuables aux contenus inconscients (ou, comme dans le cas présent, peut-être préconscients) d’un patient. Il s’agit d’un patient que j’ai eu en analyse il y a plusieurs années. Au début du traitement, cet homme était par moments tellement exaspéré par ses propres pensées que, pendant qu’il était allongé sur le divan et qu’il essayait d’expliquer ce qui se passait dans sa tête, il se sentait poussé à bout et, comme un fou, commençait à se frapper violemment la tête avec ses poings. Bien sûr, il n’était pas rare que moi aussi je devinsse comme fou en essayant de remplir ma fonction d’analyste ; l’interaction entre cet homme et moi m’a souvent fait penser à mon article « L’effort pour rendre l’autre fou7 ».

Quelque temps après qu’il eut presque complètement cessé de se frapper la tête, il commença de se produire chez moi un phénomène que je ne me souvenais pas avoir jamais connu avec quiconque. Mes premières notes à ce sujet ont trait à une séance au cours de laquelle le patient rapportait ses pensées concernant quatre situations différentes où, dans les dernières semaines, il avait éprouvé une angoisse inexplicable. Il s’était rendu compte, disait-il, qu’un certain aspect paraissait central dans ces quatre situations. Il formula ainsi la chose : « Cétait un… [temps d’arrêt] commun, enfin, il y avait quelque chose de commun aux quatre situations. » J’écris dans mes notes à propos de ce temps d’arrêt : « Voilà un des exemples, nombreux depuis plusieurs séances, où je pense au mot manifestement manquant, et il est arrivé parfois que le mot se mette à être présent dans ma tête avec une force troublante – comme s’il vibrait ou résonnait avec une force presque explosive. Dans le cas présent, le mot est « élément”. »

Presque deux mois plus tard, il parlait de l’enfance de sa femme : « Il semble que sa mère ait vraiment aimé Alice à la folie quand Alice était bébé, et après ça elle l’a tout simplement – [temps d’arrêt] n’a plus eu aucune relation avec elle jusqu’à la fin de sa vie… » À propos du temps d’arrêt, je note ceci : « Ici, le mot « laissé tomber » me vient à l’esprit, et j’ai le fantasme qu’il va résonner dans ma tête jusqu’à la fin de mes jours, sans que je puisse l’empêcher. »

Deux semaines plus tard, mes notes indiquent : « Le mot “étalage” retentit encore sporadiquement dans ma tête depuis qu’il a eu une de ses omissions manipulatoires il y a vingt minutes. »

Quelques jours plus tard, alors qu’il raconte que son fils qui va au lycée s’est battu avec son professeur de français, et après avoir rapporté les plaintes du professeur, il proteste : « Mais c’est [le professeur] un – [pause]. Pourquoi se soumet-il à ça ? » J’écris dans mes notes : « Là, l’expression “râleur” commence à me trotter dans la tête. » Plus tard, à propos encore une fois du passé de sa femme, il dit : « Voilà, c’est ce qu’elle a eu de sa mère. C’est son – [pause]. C’est ce qu’elle a apporté avec elle quand elle a quitté pour de bon la maison de sa mère. » Je note à propos de la pause : « Ici le mot “héritage » me vient plusieurs fois, de façon précise, à l’esprit. »

La semaine suivante, tandis qu’il rapporte certaines expériences vécues par un collègue à lui au cours d’un séjour en Alaska, il fait cette remarque : « L’Alaska a vraiment l’air —… » Je dis à ce propos dans mes notes : « Il change alors de sujet, et le mot « primitif’ se met à résonner lentement dans ma tête pendant quelques instants (ne me causant qu’un léger malaise). »

Les cas où l’analyste craint d’infliger au patient les symptômes de celui-ci

Il y a des cas où 1 on reproche à l’analyste, explicitement ou implicitement, les symptômes du patient ; on l’en tient pour responsable et l’analyste en éprouve de l’angoisse, de la culpabilité ou du remords. Comme j’ai souvent décrit, en donnant des exemples cliniques, ce genre de situation transfé-rentielle, je me bornerai ici à présenter quelques commentaires récapitulant mes écrits précédents sur ce sujet.

J’écrivais en 1961 à propos de la phase de symbiose ambivalente8 :

Dans sa plus grande intensité, cette phase est vécue par lui [le thérapeute] comme une menace pour toute son existence psychologique. Il est profondément troublé à l’idée que cette relation peut finalement révéler une disposition foncièrement mauvaise à l’égard de ses semblables. Il s’assimile à la maladie qui affecte le patient ; il est incapable de faire la distinction entre cette maladie et lui-même. Ce n’est pas, de sa part, pure imagination, car le patient ne cesse pendant ce temps d’exprimer, de manières multiples, la conviction que le thérapeute constitue effectivement la calamité qui menace de le détruire et avec laquelle lui, le patient, est enfermé dans une lutte à mort. Du point de vue théorique, c’est à ce moment-là que le thérapeute ressent avec le plus d’intensité qu’il est, dans le transfert du patient, la Mauvaise Mère.

Dans un article recueilli dans ce volume (« Sentiments de culpabilité chez le psychanalyste »), j’écris ceci :

… nos réactions de culpabilité les plus gênantes viennent de ce que, dans notre relation avec le patient, nous avons régressé – sous l’effet de (et dans une défense contre) les sentiments ambivalents que notre travail avec lui tend à nous inspirer inévitablement – vers une relation symbiotique de défense dans laquelle nous avons une image omnipotente de nous-même et du monde. Dans cet état d’omnipotence subjective, nous sommes totalement responsable de tout ce qui se passe dans l’analyse, car, autour de nous, il n’y a pas de monde extérieur ; il n’y a pas d’autre personne réelle, pas d’autre être de chair et de sang. C’est ainsi que toutes nos réponses érotiques et nos réactions de colère à l’égard du patient, nous les trouvons folles ; nous n’en voyons pas l’origine interpersonnelle, nous y voyons exclusivement le surgissement effrayant de la folie en nous, une folie qui menace de blesser irréparablement ou de détruire le patient si fragile. Comme nous n’éprouvons pas clairement les limites entre nous et le patient, les actes de celui-ci sont, dans leur capacité d’engendrer la culpabilité, nos propres actes ; nous nous sentons aussi coupable de ses acting out sexuels ou agressifs que si nous les commettions ou les avions commis nous-même9.

Je note dans le chapitre II de ce volume (« Réalisme des perceptions dans un transfert délirant ») :

[…] Ce qui est le plus difficile dans ce travail, c’est… la persistance de ce sentiment terrible qu’il n’existe aucun lien entre nous…

[…] Les moments où je me sentais relié à elle, où je voyais en quoi ses idées délirantes étaient liées à ma propre vision de la réalité, m’ont plongé… dans la culpabilité : je me sentais entièrement responsable de son triste état. Cette culpabilité, fondée sur une omnipotence subjective, semble clairement témoigner de ce contre quoi elle s’est inconsciemment défendue, pendant toutes ces années, avec des mécanismes psychotiques tels que projection et introjection, dédifférenciation, clivage et déni.

Si les analystes kleiniens ne décrivent pratiquement pas les expériences affectives de l’analyste dont je parle ici, en revanche ils donnent des exemples frappants des types de comportement du patient qui tendent à susciter chez l’analyste ce genre de sentiments. Par exemple, je trouve particulièrement intéressant ici ce que Rosenfeld10 écrit, à propos des angoisses de persécution chez le patient, dans son article « The superego and the ego-ideal » :

[…] Je me réfère au travail de Klein sur le premier surmoi (1933). Selon elle, le tout premier développement du surmoi comporte principalement des aspects idéalisés et persécutifs du sein, puis du pénis, et enfin, avec l’apparition du conflit œdipien dans le milieu de la première année, des figures parentales œdipiennes…

Environ six à huit semaines après le rêve du lapin [l’un des rêves d’une patiente dont l’analyse a suscité l’article de Rosenfeld], j’ai dû changer certaines séances de la patiente. Sa colère fut analysée : elle était déçue par l’analyste en tant que figure paternelle. Cependant, elle persista à voir dans ce changement une cruelle persécution et la preuve qu’on ne pouvait pas faire confiance à l’analyste, et il apparut clairement que cela avait réactivé des expériences infantiles très anciennes. La patiente avait été sevrée vers l’âge de dix mois, après quoi elle avait eu une forte coqueluche. À cette époque, elle avait rejeté sa mère ; son père l’avait nourrie et lui avait, semblait-il, sauvé la vie. Elle revécut dramatiquement dans le transfert cette situation de la première enfance en accusant l’analyste, figure maternelle, de la laisser mourir de faim. Il semble que le changement d’heure ait signifié que l’analyste-mère lui ôtait sa nourriture, mais les séances elles-mêmes parurent aussi changer complètement de nature ; elles étaient devenues mauvaises, empoisonnées et persécutrices…

Le rôle joué par la mère sadique au début du développement du surmoi de la patiente resta caché pendant quelque temps…

L’analyse de la situation de sevrage et le surmoi construit autour de cette expérience dont j’ai parlé ont ramené dans l’analyse le premier surmoi persécutif avec une force dynamique éclatante. L’analyste était constamment vécu comme une figure de surmoi sadique, qui prenait plaisir à critiquer d’une manière destructrice tout ce que faisait ou disait la patiente, ou qui lui enlevait tout, s’enrichissant lui-même et laissant la patiente vide et détruite. Au plus fort de la persécution, la patiente menaça souvent de se tuer…

Ici, je voudrais souligner un point important : bien que les citations précédentes aient trait aux angoisses de persécution, le lecteur ne doit pas en conclure que je m’intéresse exclusivement, dans cette partie de mon article, aux patients schizophrènes, car ce n’est pas le cas. Tout ce que j’ai dit touchant la psychodynamique est, d’après mon expérience, valable pour tous les patients, à un degré variable mais significatif, en telle ou telle phase de leur analyse ou de leur psychothérapie.

Les cas où l’analyste se dit que les symptômes du patient « n’arriveraient pas à quelqu’un de plus sympathique »

Quelle que soit la catégorie diagnostique à laquelle appartient le patient, il y a une phase du travail où je n’ai plus l’impression que les symptômes du patient me sont infligés malgré moi, où je ne suis plus angoissé par mon incapacité à l’en débarrasser, ni profondément affecté ou coupable à l’idée que je puisse être, d’une manière ou d’une autre, la cause première de ses symptômes, ou même personnellement l’équivalent de ses symptômes, de sa maladie. Lorsque dans cette phase, pour la énième fois, il me fait part de ses symptômes dans l’angoisse, le reproche ou la fureur, je me sens dégagé vis-à-vis de ces formes depuis longtemps familières de souffrance personnelle et je me dis tandis que j’écoute le patient : « Ça n’arriverait pas à quelqu’un de plus sympathique » (quel que soit le symptôme tenace dont il se plaint à ce moment-là : mal de tête, envies de suicide, anxiété conjugale ou familiale, etc.). Il y a manifestement dans cette réflexion de l’ironie et une satisfaction sadique et vengeuse due à mon identification partielle au symptôme dont se plaint le patient.

Dans mon article intitulé « Phases of patient-therapist interaction in the psychotherapy of chro-nic schizophrenia11 », à propos de la phase de résolution de la symbiose thérapeutique, je décrivais en des termes assez analogues la manière dont le thérapeute ressentait son individuation nouvellement acquise par rapport au patient. Mais, dans l’article en question, je m’intéressais plus particulièrement aux situations dans lesquelles le thérapeute a pu faire face à son angoisse passée que le patient ne se suicide ou reste pour toujours un psychotique chronique. À l’époque, je ne voyais pas aussi clairement qu’aujourd’hui que le fait d’éprouver à l’égard du patient cette espèce d’insensibilité, durement gagnée mais seulement apparente, dont je parle ici, que ce fait-là est inhérent au processus analytique, à quelque catégorie diagnostique qu’appartienne le patient.

D’un point de vue théorique, on pourrait dire que, lorsque l’analyste se met à réagir aux symptômes du patient par le « ça n’arriverait pas à quelqu’un de plus sympathique », les symptômes du patient sont devenus, pour l’analyste autant que pour le patient lui-même, des objets transitionnels (pour employer le terme de Winnicott). Recourant à un vocabulaire qui me convient mieux, je dirai que la phase de symbiose thérapeutique est maintenant relativement proche, et que les deux participants vont bientôt renoncer à la pseudo-individualité malsaine qui s’est cristallisée dans les symptômes du patient.

Il y a quelques années, à une époque où je commençais à découvrir que le développement d’un tel sentiment chez le psychanalyste était apparemment un phénomène général, je notais à propos d’une séance avec Mme Jones :

[…] En somme, je venais juste de sentir qu’il y avait un changement en moi. Presque depuis le commencement de mon travail avec elle, ce qui avait dominé chez moi, ç’avait été le sentiment de culpabilité, le désir anxieux et effrayé de lui procurer le nécessaire pour soulager son insatisfaction, son angoisse, sa fureur – toujours avec le sentiment que je lui devais beaucoup plus que ce que je lui donnais. Or, à ces sentiments se sont de plus en plus mêlés du ressentiment et de la rage devant la manière dont elle me rudoyait, mais sans que cette rage s’exprimât directement et de manière visible dans mon travail avec elle, parce que je craignais que notre relation dans le traitement n’en souffrit, ou de perdre la face à mes propres yeux – de perdre de mon importance – en piquant une crise de colère.

Tout ceci a évolué de telle sorte que, même si elle continue de me rapporter ou d’exprimer des symptômes tels que frigidité sexuelle, angoisse, insatisfaction profonde ou fureur, il m’arrive de plus en plus souvent d’éprouver une satisfaction vengeresse, une délectation morose, surtout une sorte de neutralité calme en entendant parler de tout cela – une espèce d’équilibre tranquille entre mon envie d’essayer une fois de plus de la soulager et ma satisfaction sadique à voir que ses symptômes se déchaînent sur elle avec une sauvagerie que je ne suis pas libre d’assouvir plus directement. Mais surtout, je suis intimement convaincu que tout ce changement en moi est très nécessaire et utile dans son analyse, car il me permet d’accéder à une indispensable neutralité analytique globale vis-à-vis d’elle, qui fait, par exemple, que je n’interviens plus maintenant quand elle se tait pendant quelques minutes – alors que j’avais l’habitude auparavant de faire intrusion dans ces silences, avec angoisse et culpabilité, pour essayer de la soulager par des interprétations ou autres commentaires.

Je constate avec une certaine surprise que tout ceci semble relativement bien marcher. Par exemple, elle recommence à parler chaque fois après l’un de ces silences et raconte le fantasme dans lequel elle s’est plongée pendant ce temps. J’ai l’impression très nette que l’aspect plus schizoïde d’elle-même, qui est considérable, trouve plus confortable l’espèce de neutralité analytique que j’ai acquise, alors qu’auparavant ses côtés plus hystériques m’incitaient fortement à avoir avec elle une interaction importante.

Un certain nombre de phénomènes cliniques bien connus et des concepts théoriques relativement bien établis viennent corroborer l’idée selon laquelle les symptômes du patient finissent par prendre la signification d’objets transitionnels pour l’analyste (comme ils ont fini par la prendre pour le patient). Je donnerai quelques exemples pour tenter de « prouver » mon hypothèse.

Il y a tout d’abord l’expérience subjective de l’analyste qui sent que les symptômes du patient lui permettent indirectement, en quelque sorte, d’avoir un effet significatif sur le patient, alors qu’avant il s’était senti impuissant à exercer un effet direct quelconque sur lui, et surtout à le soulager de ses symptômes. Autrement dit, il sent maintenant qu’il s’identifie partiellement aux symptômes du patient, et c’est pour nous tous une expérience clinique assez familière, je crois, que de constater que les symptômes du patient non seulement créent ces significations transférentielles sadomasochistes évoquées plus haut, mais aussi représentent le lien de dépendance mère-nourrisson entre le patient et l’analyste. De nos jours, bon nombre d’analystes sont, je crois, réceptifs à l’idée de voir dans la maladie du patient une sorte de couverture qui le sécurise (personnifiant à la fois la mère du tout petit enfant et le moi rudimentaire de l’individu) ; mais ils peuvent aussi concevoir que la maladie du patient prenne pour l’analyste, dans le transfert en évolution, le sens d’une couverture qui le sécurise, lui aussi. C’est pourquoi, lorsque les symptômes du patient finissent par se résoudre, l’analyste et le patient éprouvent tous deux un sentiment de perte autant que de plaisir, exactement comme l’indi-viduation issue d’une bonne symbiose mère-nourris-son, dans le développement normal, procure à la mère autant qu’à l’enfant un sentiment à la fois de perte et d’accomplissement personnel.

L’idée des symptômes du patient comme objets transitionnels à la fois pour l’analyste et pour le patient est également étayée par la constatation clinique suivante : à mesure que progresse l’analyse, on voit que chacun des symptômes du patient peut renvoyer à un ou à des introject(s) pathogène(s), à des représentations d’objet interne (non digérées et déformées) d’aspects partiels de la mère ou d’autres personnes ayant joué un rôle important dans les premières années de l’enfant. Ces introjects doivent être reprojetés sur l’analyste, au cours de l’évolution du transfert, pour pouvoir se résoudre en un moi progressivement plus sain.

De tous les symptômes, ce sont plus particulièrement les symptômes psychosomatiques qui aident l’analyste à comprendre cette vérité générale, savoir : à mesure que s’établit la névrose ou la psychose de transfert, le symptôme depuis longtemps manifesté prend peu à peu la signification d’une représentation introjective de l’analyste (qui, inconsciemment, est, pour le patient, la personnification d’un aspect partiel de la mère, ou du père, ou de telle autre personne). Par exemple, lorsque le patient se plaint qu’il a mal « au trou du cul » – ou qu’il souffre d’un affreux mal de tête ou mal au ventre, etc. –, l’analyste s’aperçoit vite qu’il y a là une référence transférentielle inconsciente à lui, mais que le patient n’est pas encore capable de faire l’expérience du mépris et de la rage à son égard, ainsi que de la symbiose de dépendance avec lui au niveau de l’image du corps, mépris et rage qui se cristallisent dans le symptôme en question.

En 1960, j’écrivais dans The Nonhuman Environment :

[…] Pour atteindre les niveaux les plus profonds de l’interaction thérapeutique, le patient et le thérapeute doivent tous les deux vivre une rupture temporaire des limites du moi qui séparent chaque participant de l’autre. Dans cette situation, il se produit… une introjec-tion temporaire, par l’analyste, des conflits pathogènes du patient ; le thérapeute traite ainsi ces conflits aussi bien à un niveau intrapsychique inconscient qu’à un niveau conscient, en y apportant les capacités de son propre moi, relativement fort. Le patient tire alors profit, également par introjection, de ce travail thérapeutique intrapsychique qui s’est accompli chez le thérapeute12.

Dans un article de 1959, j’écrivais ceci :

Coleman (1956) et Coleman et Nelson (1957) ont décrit une technique psychothérapeutique qu’ils ont utilisée avec des patients borderline et qu’ils appellent : « extériorisation de l’introject toxique ». Suivant cette technique, le thérapeute prend délibérément l’identité – assume consciemment le rôle – du parent traumatisant ou de toute autre personne traumatisante de l’enfance du patient, dont l’introjection durable a constitué un « intro-ject toxique », le noyau de la maladie schizophrénique borderline. Les formulations psychodynamiques des auteurs sont très intéressantes…

Toutefois, mon expérience et celle de Coleman diffèrent sur un point : le thérapeute n’exprime pas, dans ce genre de situation, des affects qui sont simplement « joués » (comme on joue délibérément un rôle) et utilisés comme une manœuvre technique appropriée à la circonstance. Les affects sont au contraire, si j’en juge par mon expérience [avec des patients franchement schizophrènes], sincères, spontanés et parfois insupportablement intenses13.

Dans leur livre, Rôles and Paradigms in Psycho-therapy14, Marie Coleman Nelson et ses collaborateurs rendent compte du développement de leur technique d’extériorisation de l’introject toxique, et de techniques connexes pour le traitement des patients en général, avec une insistance particulière sur le traitement des borderline. Dans un compte rendu que j’ai fait de ce livre, dans l’ensemble très favorable, j’ai indiqué mon désaccord avec Marie Coleman Nelson lorsqu’elle dit que la « sincérité en tant que qualité thérapeutique n’a pas de mérite intrinsèque, que le patient ne la comprend pas et qu’il peut même la trouver artificielle ». Je dis à ce propos :

[…] Je ne peux pas croire que le thérapeute ou l’analyste puisse mettre de côté ses sentiments réels et fonctionner encore efficacement avec le patient. Mais les auteurs sont parfaitement conscients de l’importance de cette question, et l’on finit le livre avec un sentiment d’admiration devant la franchise et le sérieux avec lesquels ils abordent ce problème dans différents contextes15.

Quoi qu’il en soit, si l’on excepte ce point de discussion particulier, la technique d’« extériorisation de l’introject toxique » exposée par Marie Coleman

Nelson et ses collègues est intéressante pour le sujet qui m’occupe dans cette section, à savoir le cas où l’analyste réagit aux symptômes du patient en se disant qu’« ils n’arriveraient pas à quelqu’un de plus sympathique ».

Je donnerai un autre court exemple tiré de mon propre travail clinique. Il s’agit d’un homme que j’ai analysé pendant quelques années. D’une part, il semblait me reprocher sans cesse de ne pas le libérer des symptômes pour lesquels il était venu en analyse, exigeant souvent que je l’en délivre. D’autre part, il tirait une immense satisfaction à découvrir tous les signes qui prouvaient que j’étais incapable d’avoir le moindre effet sur lui. Après avoir eu pendant longtemps l’impression que je me dévouais analytiquement à lui, que je faisais des efforts pour l’aider par des interprétations soigneusement formulées qu’il tournait en dérision et trouvait futiles, après avoir en grande partie refoulé mes sentiments de blessure et de rage devant sa résistance obstinée dans l’analyse, il vint un moment où mon attitude affective se stabilisa dans le sens où, lorsque, une fois de plus, avec angoisse, il exigeait que je le soulage de ses symptômes, je pensais qu’ils n’arriveraient pas à quelqu’un de plus sympathique.

Comme je me sentais depuis longtemps bien incapable de produire sur lui aucun effet, pas même par mon agressivité (malgré une participation psychanalytique efficace dans un sens plus conventionnel), j’éprouvai indirectement une sorte de plaisir sadique à constater que si moi j’étais incapable, comme il l’avait mille fois démontré, de lui faire perdre son sang-froid, ses symptômes du moins en étaient capables. Dans la relation transférentielle sadomasochiste qui s’était établie – si caractéristique des situations de traitement que j’évoque ici –, « ses » symptômes, ceux dont il se plaignait, pouvaient être considérés soit comme des objets transi-tionnels pour lui en fonction de son masochisme à mon égard, soit comme des objets transitionnels pour moi en fonction de mon sadisme à son égard.

Pour de multiples raisons qu’il serait trop long de détailler ici, le moment n’était pas encore venu de faire part au patient de la nouvelle orientation qu’avaient prise mes sentiments. Mais tout tendait à prouver que cette orientation s’ajustait bien à

1 etiologie de sa maladie. Son mariage avait névroti-quement échoué en partie parce qu’il n’avait pu accéder à cette sorte de sentiment (parmi d’autres, bien sûr) à l’égard de sa femme. Elle souffrait d’un alcoolisme chronique que le patient, c’était tout à fait clair, aidait à perpétuer en mettant en acte dans son mariage des souhaits inconscients de mort vis-à-vis de sa femme en tant que figure maternelle.

Par exemple, il parla dans une séance de ce qu’il avait ressenti la veille pendant que sa femme buvait une fois de plus : « J’ai ce sentiment terrible que Clara est lentement détruite – non pas tant par moi que par elle-même ; mais je me sens impuissant à faire quoi que ce soit. » Je remarquai que rien ne montrait ce jour-là qu’il eût conscience d’éprouver une quelconque satisfaction de vengeance à la pensée que sa femme se tuait à force de boire – je le remarquai parce qu’il avait passé la séance précédente, comme cela lui était fréquemment arrivé déjà, à exprimer son ressentiment, son amertume et son mépris devant le comportement de sa femme qu’il trouvait égoïste, exigeante, sans égards pour lui, etc. Ce flot de haine et de mépris avait été ponctué de moments de « pitié », comme il disait, du genre « larmes de crocodile », à l’égard de sa femme qu’il qualifiait, d’une manière fort peu convaincante, de « pathétique ». À présent, il disait en parlant d’elle : « Nous sommes tout simplement sur deux planètes différentes » – remarque qui exprimait non seulement son désespoir conscient concernant son mariage, mais aussi son besoin inconscient de nier toute responsabilité dans la maladie névrotique de sa femme.

L’analyse fit apparaître de nombreux éléments qui indiquaient ceci : si le « ça n’arriverait pas à quelqu’un de plus sympathique » de ce patient était si profondément refoulé, c’était principalement parce que les circonstances de son enfance lui avaient laissé la conviction inconsciente qu’il était responsable de la longue maladie physique, et finalement de la mort, de sa mère et d’une sœur plus âgée. Jusqu’à ce qu’il commençât une analyse, il n’avait jamais réellement éprouvé de chagrin de leur mort, de même qu’il n’avait pu prendre conscience de son mépris, de sa haine et de ses souhaits de mort à l’égard de sa mère et de sa sœur. Dans le transfert, j’étais souvent vécu comme une figure parentale à qui il demandait consciemment et avec angoisse de le sauver de ses symptômes, mais j’étais en même temps une mère ou une sœur plus âgée qu’inconsciemment, plein de haine et de mépris, il avait rayée de son existence et considérée comme morte. Comme je pouvais éprouver, étant donné mon orientation affective à son égard, des sentiments sadiques, du mépris et des souhaits de mort tels que ceux qu’il avait refoulés, je fus en mesure de l’aider à découvrir en lui non seulement ces sen-timents-là, mais aussi les sentiments d’amour et de chagrin non perlaboré qui avaient été refoulés en même temps que les sentiments négatifs.

Le genre de relation patient-analyste décrit dans l’exemple clinique ci-dessus – où les symptômes du patient apparaissent comme des objets transition-nels aussi bien pour l’analyste que pour le patient

— peut être placé sur un continuum en ce qui concerne la symbiose et l’individuation. L’interaction prédominante est l’interaction symbiotique, comme je l’ai indiqué plus haut, pour ce qui concerne la phase de symbiose ambivalente dans le traitement des schizophrènes chroniques. Ici, l’analyste devient incapable de maintenir une distinction nette entre la maladie du patient et son propre soi, au point qu’il se sent parfois entièrement et directement – non pas en partie et indirectement – responsable de la maladie du patient, à cause de son expérience subjective selon laquelle il est personnellement cette maladie. J’ai décrit cela, cette relation transférentielle plus fortement symbiotique, dans un article16 sur la schizophrénie, en disant que «… l’analyste… finit par se sentir – cela m’est arrivé plus d’une fois – indistinct du mal terrible dont souffre le patient ».

Je dois maintenant m’éloigner un peu de mon sujet et parler plus généralement de la neutralité affective de l’analyste, celle-ci étant liée au besoin de l’analyste, d’une part d’être affectivement impliqué jusqu’à un certain point dans la relation analytique avec le patient, et d’autre part de ne pas être trop impliqué, de ne pas se suridentifier au patient.

Il y a un an j’écrivais cette note :

Tout en conduisant ma voiture, une chose m’est venue à l’esprit aujourd’hui [que je pense à propos de tous mes

patients actuels], c’est combien il est important pour l’analyste de ne pas essayer de battre chaque patient à son propre jeu. L’un de mes grands problèmes dans mon travail psychanalytique est que je m’implique beaucoup précisément dans cela – j’essaie de dépasser Jenkins dans sa passivité-agressivité, de dépasser Bradley dans sa dureté et son humour, de dépasser Weiss dans son impassibilité, de dépasser Clara dans ses insultes, etc. C’est une folie de se battre avec les armes choisies par le patient, car, pour apprendre à les manier, celui-ci a consacré toute une vie.

D’autre part, les commentaires qui suivent, extraits d’un article17 concernant la thérapie psychanalytique avec des schizophrènes, sont également valables dans une large mesure pour le travail psychanalytique avec des névrosés. En parlant des nombreux analystes qui tentent de conserver, dans leur travail avec un tel patient, une attitude de neutralité bienveillante, je disais ceci :

[…] Cette… position analytique classique ne se distingue pas de la position transférentielle parentale et omnipotente dans laquelle le patient schizophrène s’efforce si puissamment de l’attirer et qu’il demande à l’analyste d’occuper tout en lui rendant la vie infernale au point que l’analyste s’efforce de satisfaire à cette exigence transférentielle torturante.

[…] les émotions que les patients schizophrènes éveillent chez l’analyste sont si intenses et conflictuelles ou désorganisées qu’il lui est tout à fait impossible d’essayer au début de se tailler une telle place ; il ne peut le faire que beaucoup plus tard, après bien des interactions orageuses, et au fur et à mesure que le fonctionnement du moi du patient devient plus normal, c’est-à-dire essentiellement névrotique. En outre, ce genre de tentative, lorsqu’elle est faite trop tôt, implique… une condescendance blessante de la part de l’analyste qui est assez présomptueux pour laisser entendre que rien chez le patient, dans le présent ou l’avenir, ne peut sérieusement l’incommoder… Le patient ne peut être que de plus en plus déterminé à se faire prendre au sérieux par l’analyste et à intensifier ses efforts dans ce sens (efforts qui, en fin de compte, seront certainement couronnés de succès) Quant à l’analyste, en tentant de maintenir une position d’impassibilité, il se défend sans doute contre l’activation en lui de noyaux de réalité auxquels répondent les transferts divers et désorganisés du patient sur lui – ces transferts, ainsi que leurs noyaux de réalité chez l’analyste (et chez le patient), demandent à être perçus par les deux participants pour que la psychose de transfert devienne évidente et traitable et se transforme en une névrose de transfert analytiquement accessible.

Du même article, j’extrais les remarques suivantes qui peuvent s’appliquer au travail analytique avec des patients névrosés :

Les satisfactions passives-agressives et sadiques que procurent au patient schizophrène chronique les efforts angoissés de l’analyste et d’autres personnes pour le soulager sont infinies. L’analyste se trouve devant un dilemme qui est de savoir comment trouver des moyens de fonctionner pendant la séance tels que sa propre souffrance personnelle sera moindre que celle du patient ; à mon avis, le traitement ne peut se poursuivre de manière satisfaisante pour le patient ou l’analyste tant que la maladie du patient inflige nettement plus de souffrance consciente à l’analyste qu’au patient.

Ce genre de patient tire une énorme satisfaction à observer avec détachement l’analyste plein de bonnes intentions qui s’efforce vaillamment, mais avec de plus en plus de désespoir, d’angoisse et de rage meurtrière refoulée (à base d’omnipotence infantile), de sauver le patient des griffes de la schizophrénie, cette schizophrénie qui, apparemment – mais réellement aussi, à certains égards –, cause au patient une souffrance si intolérable.

À mon sens, il est inévitable, et profondément nécessaire au processus du traitement psychanalytique, que les réactions et les attitudes transférentiel-les du patient se focalisent sur – et, jusqu’à un certain point, mobilisent – les composantes correspondantes de la personnalité réelle de l’analyste. Du fait que l’analyste finit par éprouver des sentiments semblables à ceux que le patient dans son enfance a trouvés chez le parent en cause dans le phénomène transférentiel présent, du fait également qu’il s’identifie parfois, inévitablement, de manière consciente ou inconsciente, au patient comme agresseur, il se sent plus ou moins pris dans une lutte avec le patient où il s’agit de savoir lequel des deux réussira à imposer à l’autre les symptômes en question.

Comme je l’ai signalé, les écrits de Rosenfeld18 offrent d’excellents exemples de cette situation, telle qu’elle se présente pour le patient19. Mais, pour mieux comprendre ces phénomènes patient-analyste, il faut voir que les sentiments de l’analyste ne sont pas du tout aussi détachés de ce qui se passe que le suggèrent les descriptions cliniques de Rosenfeld.

J’ai bien souvent remarqué que, lorsque je travaillais avec des patients dont la situation conjugale et familiale était gravement et chroniquement perturbée, ma propre situation conjugale et familiale s’était trouvée elle aussi sensiblement perturbée. Ce que j’ai ressenti dans ces cas-là, habituellement lorsque régnait une atmosphère de « suspense » longtemps maintenu et presque intolérable, c’est qu’il ne s’agissait pas simplement de savoir à qui – du patient ou de l’analyste – la psychopathologie individuelle serait définitivement imposée, mais quelle famille – celle du patient ou celle de l’analyste – serait détruite par une sorte de psychopathologie familiale dévorante.

Comme on le comprend certainement, je ne dis pas que l’analyste devrait essayer de détruire le patient et/ou toute la famille de celui-ci pour se préserver plus ou moins lui-même ou sa famille. Ce que j’essaie de montrer, c’est un aspect du travail que l’on fait avec des patients particulièrement difficiles, ou avec n’importe quel patient dans des moments de crise particulièrement intenses, par quoi le patient et, dans une large mesure, l’analyste également sont engagés dans une lutte quant à savoir qui aura la psychopathologie en question. Il me semble que, dans une certaine mesure, cette lutte réelle entre eux est liée au fait que l’analyste est devenu capable d’instaurer et de maintenir à l’égard du patient et de ses symptômes une orientation affective essentiellement neutre ; mais, en outre, cette lutte est nécessaire pour que les deux participants acceptent que, fonctionnellement, les symptômes « appartiennent » à tous deux – soient pour tous deux équivalents à des objets transitionnels — ; après quoi se développera une phase de symbiose plus directement thérapeutique.

Je prendrai ici l’exemple d’une femme avec laquelle j’ai travaillé plusieurs années. La mère de cette patiente, ayant périodiquement des accès psychotiques, avait plusieurs fois menacé de brûler la maison et toute la famille avec celle-ci, et je me souviens d’une époque où l’identification maternelle de la patiente sur ce point précis avait furieusement été évoquée dans l’analyse pendant de nombreux mois (je dis « furieusement », mais, si la patiente était en effet souvent en fureur, pour ma part, je ne disais rien ou presque pendant des séances ; la lutte entre nous était souterraine). Nous arrivâmes à un tournant de l’analyse lorsque, mes sentiments étant devenus suffisamment intégrés, je pus dire à la patiente d’un ton résolu : « S’il y en a un qui doit aller brûler sa maison, ce ne sera pas moi. » Le fait d’exprimer ainsi ma détermination, si durement acquise, sur ce point ne fit apparemment pas de mal ; mais je veux bien croire qu’il est superflu de dire une telle chose au patient. Le principal est de trouver la base affective de détermination que de tels propos commandent. D’après mon expérience clinique et contrairement à ce que rapporte Rosenfeld, ce sentiment de détermination ne doit pas simplement être supposé faire partie du psychanalyste expérimenté et bien analysé ; c’est aussi quelque chose qui se développe sans cesse en lui, par rapport à chacun de ses patients.

Selon moi, pour que le patient arrive à vivre de plus en plus intensément et pleinement la névrose (ou la psychose) de transfert, il ne faut pas seulement qu’il devienne progressivement capable de supporter l’intensité de tels sentiments ; il faut aussi que la force de la relation patient-thérapeute s’accroisse, et pour cela que l’analyste devienne (lorsqu’il comprend que le patient et lui ont réussi à surmonter des phénomènes de transfert de plus en plus intenses) de mieux en mieux capable de supporter d’être l’objet de réactions transférentielles aussi intenses de la part du patient. « Supporter » de telles expériences, cela veut souvent dire ceci pour l’analyste (pour moi en tout cas) : loin de baigner dans une neutralité distante, il est obligé d’apprendre à être à l’aise avec ses propres réactions affectives intimes face au patient, réactions auxquelles ni ses premières lectures psychanalytiques, ni sa formation psychanalytique classique ne l’ont préparé.

Quand je travaillais, il y a de nombreuses années, avec tel ou tel patient schizophrène chronique, dans les séances particulièrement difficiles j’avais parfois le sentiment (et il m’est arrivé d’en faire part au patient) que la seule réaction appropriée à son comportement à ce moment-là serait de le battre comme un forcené. Pour parler du domaine érotique, je citerai ce que j’ai écrit ailleurs à propos d’un hébéphrène : « Il me fallut quelques années pour me rendre compte, pendant un de ces silences si nombreux encore dans nos séances, qu’il était maintenant concevable pour moi d’avoir avec lui une relation tangible qui ne consistât pas à le baiser ou à le tuer20. »

J’eus beaucoup de séances tumultueuses avec cet homme, dont l’histoire avait été marquée par la violence meurtrière et d’innombrables conquêtes homosexuelles sadomasochistes. Ce n’est que ces dernières années, au cours desquelles j’ai relativement peu travaillé avec des patients aussi malades, que j’ai pu m’offrir le luxe de douter que le patient, quel qu’il soit, ait jamais besoin d’émotions aussi brutes de la part du thérapeute ou de l’analyste. Sur le plan théorique au moins (mais je ne crois toujours pas que cela se passe ainsi dans la pratique clinique avec les hébéphrènes, par exemple), le fait de fonctionner toujours en analyste « neutre » et maître de lui-même devrait offrir à l’analyste un bon exutoire, sous forme sublimée, pour tout le sadisme, les désirs de vengeance, la convoitise sexuelle, la tendresse, etc., qu’il voit s’éveiller en lui face aux réactions et attitudes transférentielles du patient à son égard.

Dans le même ordre d’idées, la pensée suivante m’est venue lorsque je travaillais avec une schizophrène chronique : alors qu’auparavant je me sentais parfois complètement paralysé quand il me semblait que la seule réponse appropriée à sa fureur serait de la battre comme un forcené (ce qu’avait souvent fait la mère autrefois mais qui m’était naturellement interdit), je pouvais maintenant m’intéresser davantage au problème technique de savoir comment la battre sous une forme sublimée et psy-chanalytiquement efficace. La « position neutre » de l’analyste est constituée, je suppose, de telles sublimations – elle ne s’est pas constituée, comme je le disais, tôt et définitivement pendant les années de formation psychanalytique, mais elle se constitue à nouveau et d’une manière bien plus dynamique, patient après patient, en fonction de l’évolution transférentielle de chaque cas.

Il y a deux ans, j’écrivais les notes suivantes :

Cette idée m’est venue plusieurs fois depuis un an ou deux peut-être au cours des séances avec tel ou tel patient : le pire que je puisse faire au patient (à Connolly, par exemple), c’est de l’analyser avec succès. C’est une voie ou un contexte magnifique pour la sublimation de ma haine envers lui, parce que le progrès analytique a pour conséquence que le patient éprouve des sentiments de perte, de chagrin, une diminution de sa « grandio-sité », etc. Cette idée est amplement corroborée par des éléments (constatés dans mon travail avec Connolly, par exemple) qui indiquent que l’analyse, pour autant qu’elle a été réussie, lui a fait prendre conscience de diverses formes de souffrance – angoisse, déception, jalousie, ainsi de suite.

De manière significative, j’écris dans une note quatre jours plus tard, à propos de la séance de ce jour avec Connolly :

[…] Dimanche, j’attendais avec plaisir la séance du lendemain avec lui – un agréable sentiment d’intérêt pour mon travail avec lui – et cela pour la première fois. Bien souvent dans le passé, j’ai attendu la prochaine séance avec lui avec une détermination vengeresse, mais jamais je ne les ai attendues dans cet esprit-ci.

Il s’était rapidement avéré que Connolly, avec qui j’ai travaillé au total plus de six ans, était un individu fortement sadomasochiste, suscitant d’une manière extraordinaire la haine meurtrière, avec une psychodynamique paranoïde de type schizophréni-que borderline. À en juger par les notes que je viens de citer, ce n’était que maintenant que la relative brutalité de mes sentiments non intégrés de rage meurtrière et de haine envers lui se sublimaient en une orientation analytique relativement neutre. Dans les mois qui suivirent, il m’exprima une gratitude sincère pour l’aide que je lui avais apportée ; il exprima en même temps le sentiment que cette aide était aussi en quelque sorte une peine, car je l’avais aidé à connaître beaucoup de sentiments contre lesquels son ancienne « grandiosité » l’avait efficacement protégé – solitude, angoisse, chagrin et gratitude. Bref, en m’exprimant de la gratitude, il me confirmait aussi avec force ce que j’avais noté auparavant : le pire que je pouvais lui faire était de l’analyser avec succès.

Les cas où l’analyste traite les symptômes du patient comme ses alliés (ceux de l’analyste)

À l’époque où je travaillais dans une clinique pour pensionnés de guerre en consultation externe, il y a de cela de nombreuses années (avant de commencer ma formation psychanalytique), j’ai fait une interprétation à un jeune homme belliqueux qui, jusqu’alors, avait manifestement eu le plus grand mal à se retenir de me frapper. Je redoutais la prochaine séance avec lui car il était parti dans un tel état de colère que je craignais qu’il ne m’attaquât réellement la fois suivante. À mon grand soulagement – et au sien, de toute évidence –, lorsqu’il arriva ce jour-là, il portait un gros bandage à la main droite. Il s’était coupé très profondément la main avec une hache. Ce qui était sans aucun doute un acting oui de sa part s’avéra, au moins temporairement, un allié dans le processus de traitement – un allié pour lui et pour moi. Je suis persuadé que si cet accident qui interdisait les coups de poing n’était pas arrivé, notre travail ensemble aurait été démoli par sa rage à peine réprimée contre moi.

Je parlerai maintenant d’un cas de supervision que j’ai eu au cours de ma formation analytique, quelques années plus tard. Il s’agissait d’une jeune femme borderline. Son impulsivité, qui se traduisait par des impulsions érotiques autant qu’agressives, me mettait à si rude épreuve que j’avais peine à me maintenir dans la position analytique assez classique que je m’efforçais d’occuper. Je ne pouvais pas m’empêcher d’éprouver un soulagement, autant que de l’inquiétude, lorsque l’intensité de la relation transférentielle diminuait durant quelques séances parce que la patiente, une fois de plus, avait mis en acte en dehors des séances ses impulsions sexuelles et agressives mal intégrées. J’étais capable de dire à mon superviseur : « Nous avons fait pas mal de chemin bien qu’elle ait continué ses acting out » ; mais je n’étais certainement pas aussi libre alors (dans le contexte de ma formation analytique) que je le suis devenu par la suite de reconnaître que les progrès analytiques ne se font pas tant malgré qu’à cause des acting out continuels du patient. Je ne veux pas dire que les acting out soient en soi une bonne chose ; mais, avec les années, je suis de moins en moins étonné par le fait que l’analyste prend temporairement ce symptôme du patient, celui-là parmi d’autres, comme un allié pour les deux participants à certains moments de l’analyse du transfert qui, sans cela, seraient d’une intensité intolérable.

Il y a six mois, j’écrivais à propos de mon travail avec Mrs. Lombardi :

[…] réprouve l’impression de trouver une sorte d’allié, de collaborateur dans les symptômes d’acting out (boire, trop manger, faire des courses sans arrêt) qui permettent d’éviter la psychose – cela ressemble beaucoup à ce qui se passait avec Bryant [le cas de supervision que j’évoquais plus haut]. À souligner : ce sentiment de trouver un compagnon d’armes dans les symptômes est secret et empreint de culpabilité ; je me dis que si mon travail analytique avait la qualité qu’il devrait avoir, il n’aurait pas besoin de tels alliés.

Les cas où les symptômes du patient sont vécus comme des objets transitionnels par le patient et par l’analyste

Au cours de ces onze dernières années, j’ai eu l’occasion de dire, dans des conférences sur la psychothérapie analytique intensive des patients schizophrènes, comment le thérapeute contribuait à la résolution des introjects pathogènes du patient. J’ai dit combien il était important que les deux participants, patient et thérapeute, découvrissent que ces introjects du patient ont deux sources : l’une est ce qu’on pourrait appeler la réalité interne du patient

— c’est-à-dire qu’ils ont un lien avec les composantes refoulées de sa propre identité ; l’autre est une source externe, elle se rattache à des perceptions, inconsciemment niées, qu’a le patient du thérapeute (perceptions fortement déformées et exagérées, bien sûr, par des facteurs transférentiels, mais qui comportent un noyau de réalité en ce qui concerne le fonctionnement réel de la personnalité du thérapeute) :

[…] Dans le long temps que dure la thérapie, le patient doit pouvoir avoir un échantillon de tout ce qu’il y a [toutes les sortes et les combinaisons de sentiments et d’attitudes] chez le thérapeute, et en lui également. Durant la phase de symbiose thérapeutique, le patient voit dans le thérapeute toutes les figures de son passé, et dans ces percepts il y a maintenant si peu d’angoisse que le patient peut [par identification, pour une part, au thérapeute qui accepte en lui les noyaux de réalité à la base de ces perceptions] les découvrir également en lui, avec une liberté qui lui permet dès lors de les vivre comme des composantes acceptables de son soi. Ainsi, ces percepts n’ont plus à être défensivement projetés ou intro-jectés.

Une certaine patiente schizophrène m’a appris ceci : chaque fois que, par exemple, un sentiment meurtrier naissait au cours d’une séance, il était important que chacun de nous fût capable de reconnaître en lui et chez l’autre des sentiments meurtriers ; de même avec l’envie, l’adoration, le contentement, etc., bref, toute la gamme des sentiments [apparus dans le traitement]. Ainsi, très souvent elle voyait en moi des envies de meurtre et elle n’était capable de découvrir le côté projectionnel de sa perception que lorsque j’étais devenu capable de voir, et d’admettre d’une manière ou d’une autre, qu’il y avait en moi un sentiment meurtrier. Autre exemple : bien des fois, elle ressentait comme étant un attribut affectif lui appartenant exclusivement [il s’agissait donc alors d’introjection plutôt que de projection] quelque chose qui avait son pendant chez moi aussi, et je m’apercevais que les limites de son moi ne pouvaient s’établir normalement que dans ce contexte de libre intercommunication des sentiments. Une identité qui se développe à partir d’une telle variété de symbioses mère-enfant, ou, dans le traitement, de symbioses thérapeutiques, n’est pas une identité défensive mais une identité issue de la réalité des sentiments des deux participants21.

J’ai dit combien il était difficile pour le thérapeute de supporter un certain nombre de rôles transféren-tiels « non humains » – c’est-à-dire des rôles dans lesquels le thérapeute est tenu pour non humain par le patient –, en particulier lorsque le sentiment de sa propre identité est tel qu’il l’oblige à garder refoulées – comme étant en effet horriblement inhumaines – les composantes de son identité (inconsciente) qui constituent le noyau de réalité à la base des réactions transférentielles du patient.

Pendant de nombreuses années, j’ai constaté au cours de séances de contrôle, ou en écoutant les présentations de cas de mes collègues, que les plus efficaces des thérapeutes s’occupant de schizophrènes chroniques étaient des gens ayant particulièrement accès à leurs propres composantes sadiques : ce sont des gens qui ne sont pas souvent ni facilement inhibés par la culpabilité et la crainte que les perceptions qu’ont d’eux les patients (pour qui, dans les moments où le transfert négatif atteint son intensité maximale, ils sont un être diabolique et inhumain) ne soient justes et par conséquent insurmontables et inanalysables. Selon moi, le psychotique chronique ne peut être ramené au monde de la réalité que par un thérapeute qui est capable, sans trop d’inconfort, de participer avec lui à une relation transférentielle dans laquelle le patient connaît une sorte de semi-réalité, une sorte d’état de demi-obscurité ou de purgatoire. En fait, c’est le plus haut degré de réalité vécue que peut encore supporter le patient, car son ambivalence inconsciente est énorme quant au problème de savoir s’il va s’orienter plus complètement vers la réalité ou s’il va retourner à son état totalement psychotique, cet état où il voit dans le thérapeute une créature diaboliquement sadique, inhumaine, qui s’amuse à torturer, à tourmenter le sens de la réalité, encore peu assuré, du patient.

À propos de cette atmosphère transférentielle particulière, je voudrais ici ouvrir une parenthèse. Non seulement le patient considère le thérapeute comme un objet transitionnel pour lui (le patient), mais encore le thérapeute n’est pas effrayé par les signes qui indiquent, d’une manière subtile mais décelable, que le contraire est également vrai : le patient et le thérapeute fonctionnent tous deux comme des objets transitionnels l’un pour l’autre. En d’autres termes, alors, pour que le thérapeute soit capable de favoriser cette atmosphère, si nécessaire, d’objet transitionnel, il doit pouvoir accéder librement à son propre sadisme – ainsi qu’à son sentiment de dépendance symbiotique vis-à-vis de la figure maternelle de pré-individuation qu’est le patient pour lui.

En travaillant plus de vingt-deux ans avec une malade dont j’ai déjà parlé22, il m’est apparu que, de tous les facteurs étiologiques de son enfance, aucun n’avait plus contribué à la schizophrénie ultérieure que le fait d’avoir découvert ceci : les personnes dont elle dépendait pour développer une relation de réalité avaient joué (ce qu’elles avaient investi dans ce jeu était sans doute largement inconscient) avec son sens de la réalité encore mal assuré et donc extrêmement fragile. Pour analyser ses réactions transférentielles, il a fallu que je m’habitue à être perçu par elle comme pareillement sadique et inhumain ; il a fallu en même temps que je trouve en moi-même le noyau de réalité qui était à la base de telles perceptions. La patiente a progressé de telle sorte que je peux participer à ces séances comme à une sorte de jeu et prendre un réel plaisir à bousculer les notions de réalité conventionnelles.

Marie Coleman Nelson, montrant comment le thérapeute fonctionne volontairement sur un mode ambigu, selon une technique fréquemment employée dans ce que l’auteur appelle la psychothérapie paradigmatique (utilisée par elle et ses collaborateurs avec un grand nombre de patients borderline), écrit :

[…] L’atmosphère la plus propice au traitement du patient borderline… est une atmosphère où le patient reste légèrement perplexe quant aux motivations sous-jacentes aux interventions surdéterminées de l’analyste, où il est un peu intrigué par le processus analytique…

L’une des caractéristiques remarquables de l’intervention paradigmatique, c’est qu’on y évite de manière sélective l’interprétation directe du problème central actuel. Par exemple, l’analyste poursuivra un thème autre que celui qui a été consciemment choisi par le patient, grâce à des diversions telles que jeux de mots, calembours, plaisanteries ou poésies enfantines, en portant délibérément l’attention sur des notions et des expressions secondaires, et en faisant des commentaires détournés, multi-déterminés, sur les productions du patient… La situation thérapeutique conventionnelle, où le contenu du problème qui se présente constitue la forme et le matériel associatif le fondement, est inversée ; on encourage le matériel périphérique à occuper le premier plan, tandis que le problème exposé est relégué – dans l’échange conscient – à une position périphérique25.

Au cours d’entretiens avec des patients borderline (tels que ceux dont parle Marie Coleman Nelson), il m’est arrivé de connaître ces moments délicieux où le patient et moi-même sommes devenus deux sadiques subjectivement diaboliques prenant un plaisir total à jouer comme des enfants, ce qui nous fait manifestement le plus grand bien. Ce genre d’expérience est fort éloigné (et il représente une sorte de résolution) de ce que l’analyste connaît avec des patients plus atteints quand il est pris de peur et d’horreur à l’idée qu’il équivaut à la schizophrénie dont souffre le patient.

Modell24 écrit à propos des patients borderline :

Les relations établies par ces personnes sont d’ordre primitif, assez semblables à la relation d’un enfant avec une couverture ou un ours en peluche. Ces objets inanimés sont reconnus comme quelque chose d’extérieur au soi, et pourtant ils doivent leur vie, si l’on peut dire, à des processus survenant dans l’individu. Leurs objets ne sont pas perçus selon leurs qualités « vraies » ou « réalistes ». J’ai emprunté à Winnicott le concept d’objet transitionnel, qu’il a appliqué à la relation de l’enfant avec ces objets inanimés (Winnicott, 1953), et j’ai appliqué cette désignation à la relation du patient borderline avec ses objets humains…

La relation du patient borderline avec son médecin est analogue à celle d’un enfant avec une couverture ou un ours en peluche.

Modell écrit encore ceci :

Chez les individus borderline et psychotiques, un défaut du sens de l’identité constitue, je crois, un élément majeur dans la création de la relation transférentielle qualitativement différente que l’on observe chez ces patients (voir également Zetzel, 1956, 1965). Il n’est pas vrai, comme Freud l’a cru, que le psychotique soit inaccessible à la méthode psychanalytique parce qu’il est incapable de former un transfert. Car nous savons maintenant que les psychotiques forment en fait une relation transférentielle extrêmement intense, un transfert correspondant au mode de relation d’objet transitionnel – la personne de l’analyste devient un environnement créé.

Mon concept de symbiose thérapeutique s’accorde pleinement avec l’idée de Modell que le patient bor-derline ou psychotique forme avec l’analyste une relation transférentielle de type objet transitionnel. Mais, comme je l’ai indiqué dans plusieurs articles sur la symbiose thérapeutique, on constate également que l’analyste a, dans cette phase du travail, une relation d’objet transitionnel avec le patient – et, en fait, un degré beaucoup plus profond de relation symbiotique que cela. En outre, comme je l’ai montré ailleurs25, la phase de symbiose thérapeutique existe également – quoique moins nettement

— dans l’analyse du névrosé, en ce qui concerne particulièrement les zones d’autisme que l’on trouve chez tout individu de ce type. Si, pour Modell, la personne de l’analyste devient un environnement créé, j’ai indiqué pour ma part, dans un article sur la symbiose thérapeutique, que l’inverse était également vrai. Je disais à propos de la résolution de l’autisme chez les patients – schizophrènes, bor-derline ou névrosés :

Selon moi, pour arriver à résoudre l’autisme du patient, l’analyste ne doit pas seulement fonctionner comme un écran maternel protecteur plus fiable pour le patient que ne l’a été celui de la mère biologique durant la première enfance, ainsi que l’a montré Khan (1963, 1964). Il faut d’abord que l’analyste soit de plus en plus libre d’accepter que le patient fonctionne comme son écran maternel protecteur – celui de l’analyste. Je conçois les choses ainsi : l’analyste devenant capable de se plonger librement et confortablement dans le patient autistique, ce dernier peut utiliser l’analyste comme modèle d’identification relativement à l’acceptation de ces besoins de dépendance primitifs, et il peut progressivement échanger son monde autistique contre celui que constitue et personnifie l’analyste26.

Pour qu’une bonne analyse du transfert soit possible, quel que soit le patient – névrosé, borderline ou psychotique –, il me semble qu’il faut que l’analyste ait accepté une relation qui fût au moins du niveau de l’objet transitionnel avec l’image, ou la perception, transférentielle particulière qui est présente à ce moment-là dans l’analyse. De manière caractéristique, je sens une correspondance beaucoup plus nette et tangible avec des composantes de ma propre identité que je ne la sens ordinairement.

Il me semble particulièrement impossible de faire, dans ma relation avec le patient psychotique, comme si ses réactions transférentielles étaient « purement » transférentielles, et ses perceptions de moi, déformées par la projection, comme s’il ne s’agissait que de « pures » projections ; il a besoin que je reconnaisse, même de façon implicite, que ses perceptions de moi ne sont pas de la pure folie. Mais même un patient névrosé doit recevoir de son analyste une indication implicite du fait que ses réponses transférentielles ne sont pas toujours « purement » du transfert – c’est-à-dire du fantasme –, comme tend à le montrer la littérature psychanalytique classique. (Par exemple, Modell dit dans le passage cité plus haut à propos des patients borderline : « Leurs objets ne sont pas perçus selon leurs qualités « vraies” ou “réalistes”. »)

Je m’aperçois parfois que, sous l’action de réponses transférentielles particulièrement intenses de la part du patient, il se produit ceci en moi : je nie que la perception transférentielle particulière qu’a de moi la patiente ait un noyau de réalité, autrement dit je fuis momentanément la relation symbiotique que j’avais jusqu’alors avec elle – je pense ici à une patiente dont je vais maintenant parler –, relation dans laquelle le symptôme – une haine paranoïde meurtrière – jouait le rôle d’une sorte d’objet transitionnel aussi bien pour moi que pour elle. À présent, je me protège d’une telle relation en considérant que la patiente est porteuse de toute la psychopathologie ambiante – bref, qu’elle est folle. Les notes suivantes ont été prises lors d’une séance après plusieurs années d’analyse avec cette femme :

Il y a deux jours… j’étais relativement dépourvu d’ani-mosité à son égard ; j’ai donc eu un choc lorsque je me suis aperçu à son arrivée quelle était remplie d’une rage meurtrière contre moi à cause d’un bout de papier qu’elle avait vu traîner par terre devant la porte de mon bureau…

Dans cette séance d’il y a deux jours, comme bien souvent dans toutes ces années, j’étais conscient surtout de la haine extraordinairement intense qui forme l’atmosphère dans laquelle se déroule, ou progresse, son analyse

— une haine meurtrière, une haine meurtrière réciproque. J’ai eu bien souvent le fantasme qu’elle allait arriver ici et que, dans un accès de haine paranoïde froide, elle allait me tirer dessus. Ces derniers temps, je n’ai pas eu peur d’elle, mais j’ai senti, il y a deux jours, quelle tension c’était de vivre constamment cette haine extrêmement intense.

Il y a aussi des aspects plus positifs et, en fait, dimanche, pour la première fois, je me suis aperçu que j’attendais avec un plaisir réconfortant la séance du lendemain avec elle.

Hier, elle a fait sa schizo, en réaction à la mort, le même jour, d’une vieille tante.

Aujourd’hui, elle avait quelques minutes de retard ; pendant que je l’attendais, je me suis rendu compte que j’étais très en colère contre elle – une haine violente, meurtrière – et, lorsque la porte du corridor s’ouvrit dans le fracas et la fureur habituels, ma rage meurtrière a encore augmenté.

Ensuite, comme si c’était une décision consciente résultant du fait que je ne pouvais ou ne voulais supporter cette haine violente, meurtrière, continue, contre elle, je décidai de la considérer comme une schizophrène (ce qu’elle s’était encore révélée dans la séance de la veille), et je lui dis « Bonjour, Bemice » sur un ton de gentillesse très conventionnelle lorsqu’elle entra. Elle était pâle, extrêmement tendue, schizo (comme cela lui arrive souvent).

Je fus frappé de voir ici combien le fait de considérer la patiente comme une schizophrène servait de défense inconsciente contre des sentiments personnels trop intenses à son égard.

Il y a à cet égard un équilibre bien déterminé auquel un analyste compétent doit pouvoir parvenir. En travaillant ces jours derniers avec Mr. Marshall, plongé dans ses fantasmes, il m’est venu l’idée que je prenais trop à mon compte les symptômes de mes patients. Le fait de mettre constamment l’accent sur l’analyse du transfert vous incite en un sens à prendre comme une affaire personnelle les symptômes du patient.

Cette question est très complexe et des plus importantes.

Je crois que tout symptôme du patient qui, au bout d’un long temps d’analyse, s’avère résister à une analyse plus poussée est un symptôme qui, souvent, a pris la fonction, non reconnue, d’objet transitionnel pour l’analyste autant que pour le patient. Le problème n’est pas que le symptôme a pris cette fonction, mais plutôt que les deux participants ont dû maintenir refoulé ce mode de relation avec le symptôme. Cette relation sur le mode de l’objet transitionnel avec le symptôme en question n’était pas un préliminaire à la symbiose thérapeutique, nécessaire jusqu’à un certain point, entre eux ; bien plutôt, elle est devenue une défense inconsciente, pour tous deux, contre une symbiose thérapeutique plus libre, plus constructive. Dans un cas pareil – et, selon moi, ces cas sont très fréquents dans le travail psychanalytique –, on peut voir que le symptôme tenace en question, avec lequel chaque participant entretient le même rapport qu’avec un objet transitionnel, est une espèce de défense autis-tique, essentiellement paranoïde, contre le développement de la symbiose thérapeutique.

Le cas du patient qui se préoccupe obsession-nellement, inlassablement, des particularités insatisfaisantes de son conjoint est un exemple courant de ces symptômes qui résistent au traitement. Les réflexions suivantes, notées il y a environ sept mois, évoquent cette situation :

Hier, Mr. Robinson a passé la séance d’une façon qui le caractérise tout à fait : il a vitupéré sa femme, Edna – insensible, peu obligeante, égoïste, ne bougeant pas le petit doigt, n’aidant pas assez dans les soins à apporter à leurs jeunes enfants, ne manifestant presque jamais d’intérêt sexuel pour lui, etc.

Comme des dizaines de fois, pour ne pas dire des centaines de fois auparavant, je me suis senti exaspéré et découragé par cette résistance massive à la reconnaissance du fait qu’il déplace très évidemment sur Edna ses sentiments transférentiels inconscients à mon égard ; de même qu’il ne veut pas voir le parallèle qui existe depuis maintenant très longtemps entre son propre mode de fonctionnement durant les séances, et celui d’Edna, égoïste et désobligeante, à la maison.

Au fil des années, il était apparu clairement qu’il me traitait, inconsciemment ou préconsciemment, d’une manière très semblable à celle qu’il trouvait si offensante chez Edna ; de même, je m’étais peu à peu rendu compte qu’Edna n’était souvent qu’une image transférentielle de moi à peine déplacée. Mais les multiples interprétations que j’avais faites concernant différents aspects de ce problème, ou le problème global, s’étaient avérées complètement inutiles.

Une chose m’a paru très évidente dans la séance d’hier

— ce n’était pas entièrement nouveau, mais c’était plus net qu’auparavant –, c’est à quel point il a besoin que 1’« Edna » dont il parle dans la séance (il consacre à cela la plupart de ses séances depuis des années) soit vue par lui comme ayant des points communs à la fois avec lui et avec moi [ce qui a été accompli avec succès dans le cas de la femme schizophrène évoquée au début de cette section de chapitre]. L’idée nouvelle qui m’est venue hier, c’est que 1’« Edna » dont il parle pendant la séance est une défense inconsciente contre la relation symbiotique entre nous. Cette Edna-là est la zone de symbiose entre nous.

Lorsque je parlais de la « zone de symbiose entre nous », je faisais référence à cette zone de notre relation où le patient était inconsciemment en symbiose avec moi et où, je le découvrais seulement maintenant, j’étais en symbiose avec lui. Je m’en souviens, l’idée me frappa ce jour-là que, dans la pratique, en ce qui concernait son fonctionnement au cours des séances d’analyse, cette « Edna » dont il parlait n’était qu’en apparence une troisième personne réelle. Pour les besoins de l’analyse, il fallait que cette « Edna » fût considérée essentiellement comme une construction inconsciente, constituée principalement par les déplacements et les projections du patient – et de moi-même. L’un des signes qu’« Edna » avait fini par jouer un rôle important dans mon fonctionnement inconscient est que bien souvent je m’étais surpris à faire telle ou telle remarque qui servait à ramener le patient au thème d’« Edna », précisément au moment où il fonctionnait d’une manière relativement libre et où il était capable de se passer d’elle.

Ici, il me paraît intéressant d’émettre une hypothèse qui concerne aussi bien les symptômes résistant au traitement en général que les images transférentielles persistantes que le patient maintient dans sa réaction à l’analyste : pour que ces symptômes et ces images transférentielles se résolvent, ils doivent passer par une phase où ils auront la fonction d’objets transitionnels à la fois pour le patient et l’analyste, et où ils seront reconnus plus ou moins implicitement par les deux participants comme ayant produit cette situation dans la relation entre eux deux.

Le matériel suivant est tiré de mon travail avec une femme, célibataire entre deux âges, Mlle Bryant (c’est un pseudonyme), qu’à ce jour j’analyse depuis plus de vingt-deux ans, à raison de quatre séances par semaine. Ces dernières années, elle a pu vivre seule en dehors de l’hôpital psychiatrique.

L’expérience des hallucinations auditives – que la patiente a commencé d’avoir quelque temps avant son hospitalisation – s’est avérée depuis quelques années un thème analytique d’une énorme importance pour la différenciation et l’intégration du moi.

Au début de notre travail, chaque fois qu’elle « entendait des voix », elle les éprouvait manifestement comme émanant de quelque source mystérieusement inhumaine ; avec l’air, typiquement psychotique, de quelqu’un qui se sent menacé, elle disait que c’était une « voix électrique ». Dans les premières années, en moi aussi elle vit très souvent quelque chose qui n était pas humain : ou bien j étais inhumainement dépourvu de sentiments, ou bien j’étais un enragé sexuel effroyablement fou.

Les années passant, elle parvint peu à peu à travailler en collaboration avec moi sur ce plan ainsi que sur d’autres, m’annonçant pendant les séances le moment où elle entendait les voix. Progressivement, celles-ci prirent manifestement un caractère plus humain, à mesure qu’elle devenait capable de s’identifier à ces composantes d’elles-mêmes jusqu’alors inconscientes et projetées. Parallèlement, je l’aidai à voir dans ces voix des perceptions transférentielles inconscientes de composantes de moi-même, perceptions qui ne coïncidaient pas avec les images conscientes qu’elle avait de moi et qui, par conséquent, étaient déplacées, devenant alors ces expériences hallucinatoires.

Dans les extraits qui vont suivre et que j’ai groupés par ordre chronologique, on verra aisément les cas où les voix lui disent des choses – aide, explications, sympathie ou confirmation – qu’à un niveau inconscient ou préconscient elle souhaiterait m’entendre lui dire. On voit de plus en plus que les voix se rattachent soit à sa propre identité consciente, soit à l’image de moi consciemment perçue par elle. Les voix prennent peu à peu une qualité plus humaine, et parfois il lui est difficile ou impossible de les distinguer de « ses propres » pensées et sentiments.

Vendredi 6 juin 1969. Elle a dit avoir entendu dans un magasin, tandis qu’elle faisait des courses mercredi, « tellement de voix… Je me suis dit [ton d’impuissance] : « Faut que j’en parle à mon docteur et que je leur dise —” ». J’interviens ici : « Leur dise ? » Elle a reconnu avoir dit ça. Puis elle a « corrigé » ce lapsus linguae : « — que j’en parle à mon docteur et que je lui dise de leur dire de s’en aller – bon, peut-être que quand je parle à mon docteur, je pense qu’il est eux – en contact avec tellement de docteurs – n’est-ce pas, I> Searles ? – que vous êtes en contact avec tellement de docteurs ? » En disant cette dernière phrase, sur un ton d’intimité et de taquinerie, elle s’est penchée vers moi. Ces quelques instants ont été les plus intimes que nous ayons eus en tant d’années, eu égard tant à la proximité physique qu’à l’atmosphère de familiarité. (Pour revenir au sujet qui m’intéresse ici, le lapsus qui lui a fait dire « leur dise » au lieu de « lui dise » m’a paru l’indice qu’inconsciemment elle m’assimilait aux voix.)

À mesure que la séance se poursuivait, apparurent de nombreux éléments qui indiquaient que les voix, inconsciemment, étaient aussi assimilées aux parties d’elle-même subjectivement non désirées par les autres. Par exemple, lorsqu’elle a raconté qu’elle avait assisté la veille à la réunion hebdomadaire de sa section hospitalière (où il y a assez peu de patients externes), il était très clair qu’elle s’était sentie beaucoup plus isolée, non désirée et solitaire qu’elle n’en avait eu conscience.

Quelques minutes plus tard, elle a dit d’un ton décidé : « Je ne veux vraiment pas de ces voix. » Je suggérai : « Vous êtes plus sûre de ça que de ce que vous voulez », à quoi elle répondit immédiatement : « J’aimerais que la vie soit un peu plus facile qu’elle n’est… Je trouve que les gens en voient de trop dures… J’ai entendu les voix dire : « C’est vrai ; les choses ne doivent pas être si difficiles" » (dit sur un ton de forte confirmation)27. Puis, au bout de quelques secondes de silence, elle poursuit : « J’ai entendu les voix dire “les gens ne doivent pas être aussi mauvais » [dit sur le ton de la sympathie, de la consolation], je ne sais pas à quoi elles font allusion… C’est quelque chose que je ne comprends pas – des voix en l’air que je… qui viennent sur mon chemin – les voix disent “tu sais pourquoi ça s’est produit ?” – Quelque chose t’est arrivé » (dit sur le ton de quelqu’un qui veut aider par des explications).

Dans cette séance, elle a ensuite produit un matériel nouveau et important concernant les débuts de sa psychose il y a de nombreuses années. Elle s’est également montrée plus disposée que d’habitude à accepter l’idée qu’elle est plus solitaire qu’elle ne s’en était rendu compte.

Vendredi 12 décembre 1969. Au milieu de notre séance hebdomadaire de deux heures28, au cours de laquelle nous nous étions beaucoup disputés (chose qui nous était fréquemment arrivée au cours des années), je me suis absenté brièvement pour aller aux toilettes de l’autre côté du couloir. Tandis que je revenais et me rasseyais, elle m’a dit : « Je viens d’entendre les voix qui disaient “le Dr Searles s’est rendu compte que tu en avais assez qu’il fasse la mouche du coche avec toi”. » Elle a ajouté, en riant chaleureusement : « Vous ouvrez la porte et vous laissez entrer les voix. » Je lui ai demandé : « Comme si elles entraient en même temps que moi ? » Elle a acquiescé en m’expliquant : « Quand vous avez ouvert la porte donnant sur le couloir » – à mon retour dans mon bureau, m’a-t-elle dit après.

Vendredi 16 janvier 1970. Lorsque j’ai ouvert la porte de la salle d’attente où elle m’attendait pour sa séance, elle s’est retournée brusquement et m’a regardé avec l’air apeuré d’une psychotique. La séance commença. Pendant cinq minutes, elle a parlé d’autres choses. Puis elle a expliqué : « Lorsque vous avez ouvert la porte, on dirait que vous avez laissé entrer des voix et elles ont dit « ne te fais pas tant de souci ; tu es une femme très gentille”. »

Puis, après une heure et demie de cette séance de deux heures, quelques secondes après que je fus revenu des toilettes, elle m’a rapporté qu’elle avait entendu les voix dire : « Pourquoi refuses-tu d’apprendre ? Crois-tu que ton père ne sait pas que tu es nerveuse avec lui et Eddie [son frère] ? » Ici, le ton était si chaleureux, si familier et vivant que j’éclatai de rire. C’était tout à fait le ton de quelqu’un qui fait partie de la famille. Je lui dis que je pensais à sa mère (morte depuis longtemps). Elle répondit, d’un ton de confirmation : « Eh bien, elle trouvait que j’avais une très gentille nature », ajoutant « ouais ; mais cette voix ne ressemblait pas à la sienne – je viens juste d’entendre les voix dire « devine ce qui va arriver avec toi et Bill [son beau-frère] !” » De nouveau, le ton avait cette qualité de chaleur et d’intimité familière. Je lui dis : « Pauline, vous savez ce que je pense ?— que si jamais vous arrivez à trouver quelqu’un qui partage votre vie aussi chaleureusement et intimement que les voix, vous n’aurez pas besoin des voix. » Elle rit cordialement. (Elle avait très rarement été aussi réceptive à une interprétation dans laquelle je présentais les voix sous un jour aussi bienveillant. L’un des aspects intéressants, à mon avis, de cet extrait est qu’il donne une idée de l’ambivalence intense qui caractérise la patiente – à un moment donné, elle est apeurée comme une psychotique, puis elle est extraordinairement chaleureuse.)

Vendredi 3 avril 1970. Elle a dit, vers la fin de la première moitié de la séance : « Je me fais du souci à propos de ces voix » (le ton indiquait clairement qu’inconsciemment elle se souciait de leur bien-être). Deux minutes plus tard, tout au plus, elle a rapporté qu’elle avait vu un documentaire à la télévision présentant des interviews de femmes de prisonniers de guerre avant leur retour de Corée. Rétrospectivement je pensai qu’elle avait dit cette phrase « je me fais du souci à propos des voix » d’une manière qui ressemblait beaucoup à celle d’une femme de prisonnier de guerre qui se fait du souci pour son mari. La première fois, la phrase m’avait paru être plutôt celle d’une mère soucieuse parlant de ses enfants.

Ensuite, elle a parlé de différentes personnes de sa famille qui sont mortes au cours du printemps. « J’ai l’impression qu’ils ont traversé un hiver qui n’a pas été bon pour eux », a-t-elle dit.

Un peu plus tard, je lui ai fait cette remarque : « Quand vous disiez que vous vous faisiez du souci à propos de ces voix, vous sembliez vous inquiéter de ce qu’elles puissent mourir. » Là-dessus, elle a fait un geste de refus dégoûté, ennuyé, et elle a plongé dans l’oreiller du divan (suivant son habitude, elle était restée assise sur le divan). Tout cela avec tant de cordialité et de familiarité que j’ai ri joyeusement.

Dans les minutes qui ont suivi, elle a tenu des propos qui indiquaient que les voix, à cet égard, équivalaient non seulement aux maris prisonniers de guerre, morts, depuis longtemps perdus et redoutés, aux membres de la famille morts depuis longtemps, mais aussi aux camarades malades qu’elle connaissait depuis longtemps et qui étaient encore internés à l’hôpital où elle retournait chaque semaine pour les voir. Elle a parlé avec émotion de l’atmosphère triste de la réunion à laquelle elle a assisté la veille. Elle a appris hier que le docteur N. quitte Chestnut Lodge. Elle a parlé dans la séance d’aujourd’hui de la première fois où il est venu, il y a des années de cela, à son pavillon ; il était le nouveau psychiatre administratif (auquel devaient succéder toute une série d’autres psychiatres). Sa description était vivante et chaleureuse, avec en arrière-plan une profonde nostalgie de l’époque où elle vivait ici. Mais, de toute évidence, elle devait encore refouler en grande partie cette nostalgie et ce sentiment de perte. Les voix qu’elle a entendues hier en regagnant son appartement en ville après sa visite à Chestnut Lodge ont manifestement servi de défense inconsciente contre ses regrets de la relation de groupe si vivante qu’elle a connue ici.

À un certain moment, elle a dit à propos des voix, tout en regardant furtivement les lattes du plancher : « Je crois que ça a quelque chose à voir avec une radio ou quelque chose comme ça – ou que c’est causé par une batterie, quelque chose d’électrique. Je ne sais pas ; c’est juste une idée – j’ai entendu les voix dire “ça a quelque chose à voir avec l’argent”. »

Vendredi 29 mai 1970. Rapportant de bons souvenirs qu’elle a de sa mère, elle a dit : « C’était une gentille femme – elle travaillait toujours beaucoup

— je trouvais toujours qu’elle travaillait trop et je voulais l’aider… Je disais toujours que ma mère était très proche de moi, qu’elle était ma meilleure amie. Je l’ai toujours tellement aimée ; nous voulions être proches l’une de l’autre – [quelques secondes de silence] – j’ai entendu les voix dire « elle t’aimait aussi”. » (Dit sur un ton de douce fermeté.)

Mardi 9 juin 1970. Après avoir signalé quelle venait à l’instant d’entendre les voix (contenu approximativement le même que d’habitude), elle a dit : « Oh ! les voix, Dr Searles, je les hais ! » – en se laissant tomber sur l’oreiller. Il y avait dans sa voix une haine modérément intense. Ce qui m’a frappé, c’est le « les », si proche de « le », si proche donc, pour le sens, de « EK Searles, je le hais » ! (J’ai eu l’impression que le déplacement sur les voix de sa haine inconsciente contre moi était ici inhabi-tuellement transparent.)

Quelques instants plus tard, elle a confirmé mon impression qu’elle avait eu peur en voyant mon stylo, avec lequel j’avais écrit la date. « Quelquefois je n’ai pas l’impression que mon esprit est à moi. » Quelques secondes de silence, puis j’ai répété sa phrase pour l’encourager à aller plus loin. Elle a acquiescé, ajoutant seulement : « Quelquefois je me demande. » (Je suppose qu’elle se demandait si son esprit était contrôlé par mon stylo – mode d’expérience paranoïde qui serait tout à fait dans la ligne de ce qui avait prévalu dans les premières années de notre travail.)

Mardi 21 juillet 1970. Pendant les premières minutes de la séance, elle a dit à plusieurs reprises avoir entendu les voix et a rapporté ce qu’elles lui ont dit. Je pense que, presque chaque fois, les voix lui avaient dit des choses que, vraisemblablement, elle aurait souhaité m’entendre lui dire, mais qui ne me ressemblent pas – des choses du genre de celles que dirait un ami ou quelqu’un faisant de la psychothérapie de soutien. Pendant tout ce temps, j’étais resté silencieux. Quelques minutes ont passé, puis elle a dit : « Vous n’avez aucun commentaire à faire à propos de ce que j’ai dit, n’est-ce pas ? », à quoi je n’ai rien répondu. (Cette vignette me paraît intéressante parce qu’elle montre qu’au niveau de l’investissement « interpersonnel » la patiente me vivait comme étant sur le même plan que les voix hallucinatoires. C’était comme si elle avait dit : « Les voix ont plusieurs fois fait des commentaires sur ce que j’ai dit. Vous, vous n’avez aucun commentaire à faire sur ce que j’ai dit, n’est-ce pas » ?)

Mardi 4 août 1970. Au début de la séance, elle a dit qu’elle avait été tout à fait satisfaite hier de ne pas entendre les voix. Mais aujourd’hui, après s’être assise pendant un moment dans le hall d’entrée du bâtiment, au moment où elle s’est levée pour aller vers l’ascenseur et monter à mon bureau, « j’ai entendu les voix dire « ce n’est pas parce que tu es mauvaise, je te le garantis" ». En rapportant cela, la patiente a eu une expression complexe, mais elle était surtout torturée, impuissante, je dirais. Je lui ai fait cette remarque : « Vraiment, ces voix vous tourmentent cruellement, n’est-ce pas ? » Croyant tout à fait qu’elle serait d’accord, j’avais l’intention ensuite de lui suggérer l’idée que peut-être il y avait un aspect d’elle-même qui était tout aussi torturant et cruel que ces voix. (J’ai personnellement subi l’impact de cet aspect d’elle-même très souvent au long de ces années.)

Mais, immédiatement, elle a rétorqué, avec conviction : « Et vous alors ? » À quoi j’ai répondu : « Est-ce que vous parlez de ce que j’ai dit samedi ? » (Je pensais ici à l’incident suivant. Elle m’avait demandé en quoi étaient faites les petites pièces de mon nouveau mobile, et je lui avais répondu que c’était du bois pétrifié, ajoutant pour la taquiner : « Avez-vous remarqué que j’ai évité de vous regarder en face quand j’ai dit “du bois pétrifié” ? » Sur quoi, assez naturellement, elle avait paru blessée, cruellement tourmentée par moi, et j’ai senti que j’avais été très méchant, très cruel envers elle. Je dois dire ici qu’en général mon propre sadisme est beaucoup moins évident que le sien ; mais le sien est encore largement inconscient.)

Elle m’a interrompu vigoureusement en disant d’un ton décidé : « Je parle de maintenant. » Il y avait dans ces mots une grande hostilité, bien que je n’eusse pas l’impression cette fois-ci que la réplique fût tout à fait méritée.

Plus tard, après avoir fait quelques remarques, elle a dit d’une manière exceptionnellement spontanée et comme une gentille taquinerie : « Vous qui êtes mon analyste, qu’est-ce que vous en dites ?… Je trouve que c’est une bonne blague, pas vous ? » Elle a eu un rire amusé que j’ai partagé. (Pour elle, c’était une blague parce qu’à ses yeux un analyste est, par définition, quelqu’un qui ne répond jamais quand on le lui demande.) « Pas pu m’empêcher de dire ce qui venait à l’esprit », a-t-elle ajouté, mi-sarcastique, mi-sérieuse et en s’excusant. Apparemment, se permettre même cette petite taquinerie consciente à mon endroit la faisait se sentir un peu coupable.

Après un bref silence, elle a déclaré : « Les voix viennent de dire “Si tu avais un peu de bon sens, tu quitterais Washington ». » Je dis : « Elles parlent comme si c’était ce quelles feraient si elles étaient à votre place ? » Elle a répliqué, paraissant moins rejeter que d’habitude ce genre de commentaire : « Peut-être qu’elles veulent voyager ; je ne sais pas… Si je vais quelque part, vous croyez qu’elles vont venir avec moi ? – Dr Searles ? » Je n’ai rien répondu.

Peu après, elle a dit : « Je viens juste d’entendre les voix… et je me débrouillais tellement bien hier. » Là, je l’ai interrompue : « C’est comme si vous n’étiez pratiquement pas la même personne qu’hier ? » Elle a immédiatement acquiescé énergiquement : « Oui, oui. » Cela m’a impressionné quelle ait pu accepter si bien cette remarque.

Plus tard, dans la même séance, elle a dit avec une rapidité et une fluidité de sentiment spontanées dont la santé m’a impressionné : « J’étais en train de penser aux pierres [ornementales] que j’ai vues chez Camalier et Buckley [un magasin du coin qu’elle fréquente], et je me disais : “mon docteur n’en a pas”, et j’ai entendu les voix dire « il n’en veut pas” – je trouve ça drôle », et, de fait, elle avait l’air vraiment amusée.

Vendredi 11 septembre 1970. Elle a raconté qu’au cours de la promenade en autocar qu’elle avait faite la veille un passager avait dit à propos d’un jeune homme qui bavardait quelques sièges plus loin « il a besoin de parler ». Je suggérai que peut-être ces voix avaient, elles aussi, besoin de parler. (Je pensais qu’elles étaient, à cet égard, la projection d’un aspect d’elle-même inconscient.) Elle a promptement et spontanément répliqué, avec un rire amusé : « Peut-être bien – quand même, j’aimerais bien qu’elles s’en aillent de moi. »

Vendredi 27 novembre 1970. Environ un quart d’heure avant la fin de cette séance de deux heures, elle a dit qu’elle venait juste d’entendre les voix pour la première fois depuis le début de la séance. « J’ai entendu les voix dire : « tu vieillis, tu sais ; mais est-ce que nous ne vieillissons pas tous ?” [le ton était doux et amical] – Bon, c’est comme ça que je parle très souvent, n’est-ce pas ? » J’ai répondu • « Oui – mais ça ne ressemblait pas à votre voix ? » Elle a dit alors : « Non ; [mais] c’est comme ça que je parle très souvent. »

Jeudi 7 janvier 1971. Elle était en train de parler de la bande dessinée des « Peanuts » (que je n’ai pas lue depuis des années) et elle a dit : « J’essayais de me rappeler le nom du chien et j’ai entendu les voix dire « Snoopy”… » J’ai demandé si c’était bien le nom du chien, à quoi elle a répondu : « Snoopy, ouais. » Tout cela, elle l’a dit avec une relative aisance qui montrait que les voix étaient pour elle d’une société agréable.

Vendredi 15 janvier 1971. Nous avons parlé de la bibliothèque du Congrès où nous avions tous deux été en diverses occasions. Puis, après un bref silence, elle a dit : « J’ai entendu les voix ; mais elles étaient très loin. Je ne sais pas si je les ai réellement entendues ou si c’était dans ma tête. Elles disaient : « Sais-tu pourquoi en réalité il est allé là ?"… Je ne crois pas que j’ai réellement entendu les voix ; je crois que c’était dans ma tête… »

Vendredi 22 janvier 1971. Elle a raconté comment, chaque fois, sa vie devenait complexe juste au moment où elle se sentait le plus en sécurité. Elle a dit cela avec exaspération mais aussi avec un rire amusé. Puis elle a demandé, mi-moqueuse, mi-sérieuse : « Comment je vais, I> Searles ? – C’est vous qui êtes ma psyché. » J’ai répondu d’une manière qui n’était ni interrogatrice ni pleinement affirmative : « je suis votre psyché », à quoi elle a acquiescé. Je n’ai pas vraiment répondu à sa question. Quelques minutes plus tard, après un échange de propos entre nous, elle a déclaré : « J’ai entendu les voix dire « tu es une dame gentille" » (dit sur un ton rassurant).

Mardi 2 février 1971. Environ un quart d’heure après le début de la séance, elle a déclaré que juste à ce moment-là « j’ai entendu les voix dire « c’est vrai – les gens devraient être plus prévenants”. Maintenant, je ne sais pas si c’est vraiment une voix ou si c’est dans ma tête – c’est à peu près mon sentiment là-dessus… ».

Mardi 16 février 1971. Elle a raconté qu’aujourd’hui, s’apprêtant à monter dans un autobus, elle a entendu une femme et un homme (réels) parler entre eux, « — et je ne sais pas comment, à travers ça, j’ai entendu des voix ». À cause de cela, elle a décidé de ne pas prendre cet autobus ; elle a attendu le suivant, l’a pris et n’a pas entendu de voix. « Je ne sais pas comment, j’avais l’impression que si j’avais pris cet autre bus, j’aurais entendu des voix… Juste maintenant, j’ai entendu : « c’est vrai ; il y a quelque chose chez toi qui a l’air très inquiet”. » Elle a dit plus tard que lorsqu’elle avait entendu ces voix à l’arrêt d’autobus « la première pensée qui m’est venue, c’est « pourquoi est-ce que je monterais dans cet autobus pour entendre des voix ? – et il est bondé !” – alors je ne suis pas montée… » (Je rapporte ceci en partie pour montrer que les hallucinations influencent encore son comportement dans la vie quotidienne, quoique de manière beaucoup moins contraignante qu’autrefois ; sa vie alors était gravement entravée, elle avait peur de s’aventurer dans certains magasins, par exemple, où elle avait entendu des voix l’assaillir de partout et parler terriblement fort.)

Vendredi 19 février 1971. Ce jour-là, le temps était froid et couvert, et la météo prévoyait de la neige fondue. Environ cinquante minutes après le début de notre séance de deux heures, elle a déclaré : « Il m’a semblé qu’une voix essayait d’airiver jusqu’ici et ça me rend très nerveuse. Je ne l’ai pas vraiment entendue ; elle est très éloignée. » J’ai fait cette remarque : « Je conclus de ce que vous dites que vous n’avez pas conscience de vous sentir parfois éloignée de moi ou de ce que j’ai l’air parfois éloigné de vous. » Après quelques instants de réflexion, elle a répondu avec un rire amusé et chaleureux : « Je ne sais pas sur Yéloignement – vous savez bien que je n’aime pas comparer. » (En disant cela, elle a souri d’un air de compréhension ; elle fait ici allusion à notre principal sujet de discorde dans les premières années : je parlais souvent en termes de comparaison – en réalité, pas tellement plus qu’il n’est normal – et au fait qu’assez récemment elle s’est débarrassée pour une grande part de sa vieille conviction que c’était chez moi une folie effrayante.) Elle a poursuivi : « Mais j’ai l’impression que vous êtes comme le temps – vous êtes à peu près de la même température pour moi que le temps – froid. » (J’ai été impressionné ici par le niveau de différenciation du moi qu’impliquait cette capacité de comparer mon attitude affective à son égard avec le temps. Pendant des années, je m’étais efforcé en vain de lui faire prendre conscience que les phénomènes ressentis par elle comme purement climatiques – à cette époque, elle parlait indéfiniment du temps – étaient des phénomènes qui étaient fondamentalement liés au climat affectif complexe et changeant de notre relation. Bref, pendant des années, elle avait projeté sur le temps beaucoup de sentiments inconscients et elle avait déplacé sur lui beaucoup de perceptions transféren-tielles quelle avait inconsciemment de moi.)

Il y a eu ensuite quelques instants de silence, et

elle a dit : « J étais en train de penser que c était bien de savoir que les voix se sont arrêtées, et j’ai entendu « tu as gagné” » (dit avec simplicité), et elle a ri avec un amusement que j’ai partagé.

Mardi 2 mars 1971. C’était notre première séance de la semaine, car je m’étais absenté. (Ceci, je le suppose, est important pour ce qui s’était passé en mon absence.) Elle a raconté que, le vendredi, elle avait dû passer deux heures et demie dans un salon de coiffure, où elle avait dû attendre entre les différentes opérations, et qu’elle avait entendu les voix pendant ce temps. « J’ai eu vraiment très peur (ton de sincérité indubitable)… Je ne les ai jamais entendues aussi fort – n’arrêtaient pas de me dire « Va-t’en ! – va-t’en ! – tu n’aimes pas, ici. – Va-t’en

— pourquoi tu ne quittes pas Washington ?…’’. » Évidemment, elle était restée, mais elle a dit. « J’hésite beaucoup à retourner là. J’aime bien la façon dont ils me coiffent ; mais je n’ai pas aimé ces voix… On dirait que j’ai été retenue là spécialement pour entendre les voix ; je ne peux pas m’empêcher d’avoir cette impression… Et c’est vraiment dommage ; ils travaillaient vraiment bien – en fait, ça n’a jamais été aussi bien », mais, elle le répète, à cause des voix, « ça m’a rendue très nerveuse… J’ai cette impression effrayante que ça peut revenir… ». (Je rapporte ce matériel pour montrer que parfois encore – comme, par exemple, lors d’une séparation entre nous plus longue que d’habitude –, ses expériences d’hallucinations auditives étaient terriblement intenses. Elle n’était pas encore prête à entendre l’interprétation selon laquelle les voix avaient été en partie l’expression projetée de ses intenses désirs inconscients, ces désirs étant que moi, en tant que figure transférentielle haïe et non voulue – naturellement je n’emploierais en aucun cas ce langage technique –, je quitte la ville pour ne plus jamais y revenir. Pas plus qu’elle n’était prête à entendre que ces voix avaient été en partie des perceptions de moi, inconscientes et déplacées, essayant de l’exiler.)

Beaucoup plus tard, dans la même séance, elle est revenue sur l’incident du salon de coiffure : « D’autres gens sont provoqués aussi ; on attend bien trop longtemps… J’ai entendu les voix dire : « C’est vrai ; les choses ne devraient pas être aussi dures pour toi.” » Calmement, je lui ai fait cette remarque : « Apparemment, elles ont dit cela d’une manière très sympathique. » À quoi elle a répondu, fermement mais sans colère : « Neutre, je dirais. Pas antipathique mais pas tellement sympathique. »

Vendredi 5 mars 1971. Elle a déclaré ne pas avoir entendu de voix hier – ni aujourd’hui – jusqu’au moment où elle a dit les avoir entendues pendant un court laps de temps une ou deux fois, vers le début de cette séance de deux heures. Ensuite, beaucoup plus tard, après que nous eûmes parlé de ce qu’elle avait ressenti au tout début de sa longue hospitalisation, il y a eu une pause de quelques secondes, puis elle a dit : « Je viens d’entendre « c’est vrai ; tu as eu plein de problèmes » [le ton était doux, assez dégagé, pas activement compatissant] – mais pas très lourds, presque comme si c’était ma tête… » En disant « presque comme si c’était ma tête », elle avait l’air d’accepter plutôt bien le fait que c’était probablement sa tête ; il n’y avait ni surprise ni angoisse dans sa voix.

Mardi 6 juillet 1971. En entrant dans mon bureau et avant de s’asseoir sur le divan, elle a déclaré : « Je viens d’entendre les voix dire « tu es une très gentille femme”. J’allais vous dire que je me sentais tellement bien parce que je n’ai pas entendu les voix de tout le week-end, ni hier – et voilà ce qui m’arrive… » (ton de légère exaspération).

J’ai trouvé cela intéressant parce que, dans le même temps, les voix la torturaient et elle me torturait. En effet, ironie des choses, je sentais, tandis qu’elle me disait tout cela, que je n’avais pas été loin de l’entendre faire un récit satisfait et satisfaisant, et non plus plaintif, de ses journées depuis la dernière séance. L’ironie était que je voyais clairement ce qu’elle investissait, inconsciemment, dans le fait de me torturer.

l’accessoire qui, dans la situation

ANALYTIQUE, FONCTIONNE COMME UN OBJET TRANSITIONNEL À LA FOIS POUR L’ANALYSTE ET POUR LE PATIENT

Je ne choisirai que quelques exemples parmi un large éventail de possibilités – dans lesquelles on pourrait d’ailleurs certainement inclure le divan analytique.

Le magnétophone

J’ai parlé dans le chapitre II de ce volume de Mme Joan Douglas, beaucoup plus gravement malade que Mlle Bryant, la patiente que je viens d’évoquer. À ce jour, cela fait presque vingt-deux ans que nous travaillons ensemble, à raison de quatre séances par semaine. Pendant les onze premières années, je l’ai vue à Chestnut Lodge ; maintenant, elle vient en taxi à mon cabinet de Washington. Bien que, sous certains aspects importants, son état se soit amélioré durant ce très grand laps de temps, la fragmentation du moi et la non-relation restent considérables chez elle – par exemple, elle se vit elle-même et elle me perçoit comme étant constitué(e) de personnes (ou fragments de personnes) multiples et sans lien entre elles.

Il y a des années de cela, j’ai commencé à enregistrer nos séances, au vu et au su de la patiente ; depuis neuf ans et demi, j’ai enregistré chaque séance ; toutes ces bandes sont classées et fichées. L’écoute occasionnelle de ces enregistrements m’a convaincu de leur intérêt pour la recherche sur la psychodynamique et la thérapie psychanalytique des schizophrènes.

À quelques exceptions près, j’ai toujours utilisé le même magnétophone pour enregistrer les séances, et cet appareil a depuis longtemps acquis pour moi une énorme valeur affective. Il représente, entre autres choses, mon lien avec la patiente, mon lien avec Chestnut Lodge, mon lien avec ma précieuse collection d’enregistrements ; il symbolise aussi la vie scientifique et intellectuelle pour quelqu’un qui, comme moi, se sent surchargé de responsabilités cliniques quotidiennes.

Lorsque j’ai commencé à enregistrer les séances, je me suis mis en même temps à noter brièvement pendant les séances des faits concernant certains processus non verbaux que le magnétophone ne pouvait enregistrer – par exemple, les hochements de tête en signe d’acquiescement ou de désaccord avec l’un de mes commentaires.

Il y a un an ou deux, j’ai entrepris, très timidement d’abord, de me passer de cette prise de notes et de faire, à la place, des commentaires au micro relié au magnétophone. J’ai fait cela d’une part pour essayer de rendre la situation moins artificielle et de ne pas l’entraver par la prise de notes, d’autre part parce que c’était plus facile pour moi.

Durant les années précédentes, je m’étais sans cesse heurté à une difficulté, celle qui consistait à ménager la patiente, car je craignais sa fragilité et sa vulnérabilité apparentes, alors que celle-ci me foulait aux pieds, brutalisant tant quelle pouvait mon propre sens de la réalité. J’eus la même difficulté au moment où je commençai, très prudemment, à faire quelques brefs apartés au micro du magnétophone : je craignais qu’elle ne fût choquée, offensée, alors que, pendant tant d’années, je n’avais pu la plupart du temps que la regarder, impuissant, se plonger dans un vivant dialogue avec telle ou telle image intérieure projetée – bien souvent, celle d’une figure maternelle gigantesque –, dialogue au cours duquel elle prenait tour à tour la voix des deux personnages.

En outre, tout ce qui ressemble à la thérapie par le jeu n’a jamais été mon fort. Néanmoins, j’ai pu petit à petit me dispenser de prendre des notes et j’ai réussi à me servir du magnétophone avec une relative souplesse dans le cadre de ma relation avec M™1 Douglas. Par exemple, lorsque j’étais particulièrement furieux contre elle et décidé à la blesser pour me venger de ce qu’elle m’avait fait, je parlais délibérément au magnétophone, à la manière d’un conférencier froidement clinique, de son diagnostic de schizophrénie chronique. Lorsque au contraire j’éprouvais pour elle une affection particulièrement chaleureuse et que je sentais que cette réaction de ma part l’effrayait, je me tournais, en changeant à peine le ton et le volume de ma voix, pour parler d’une manière intime et familière avec mon magnétophone, auquel elle pouvait, dans la mesure de ses moyens, s’identifier.

Dans le chapitre I de ce volume, j’ai écrit ceci : « En travaillant avec… [l’homme hébéphrène], un patient que j’ai eu avant lui et d’autres patients vus par la suite, j’ai constaté que la relation de symbiose ambivalente prenait souvent, ce qui paraît d’abord assez curieux, le caractère d’une relation de groupe, la jalousie constituant un facteur de complication très important. » Cela s’était vérifié pendant quelques années dans mon travail avec M™ Douglas – avant que je ne commence à parler au magnétophone. L’interaction de groupe devenait maintenant une caractéristique banale de nos séances puisque la patiente parlait avec une image maternelle projetée quelque part vers le plafond, pendant que je parlais moi-même avec mon appareil à enregistrer.

Quant à la façon dont la patiente réagit au magnétophone directement, elle semble à ce jour convaincue qu’il y a des gens à l’intérieur, qu’on les a réduits et mis là. Parfois, à sa demande, je lui ai repassé la bande pendant quelques minutes ; chaque fois, elle a assuré que ma voix était bien ma voix ; mais elle est convaincue que l’autre voix qui sort de l’appareil n’est pas la sienne. Elle est consciente de mon attachement pour le magnétophone ; j’ai été déconcerté le jour où elle y a fait allusion en l’appelant « votre fille », tout à fait sérieusement, jusqu’à ce que je me rappelle que dans sa famille, comme dans celle de son mari, le père tenait à sa fille comme à la prunelle de ses yeux.

Je suis persuadé que ma façon d’utiliser la présence du magnétophone a favorisé, dans cette atmosphère de relation de groupe, une meilleure intégration du moi chez la patiente. Dans une séance du mois d’avril 1974, par exemple, au cours de laquelle j’introduisais dans notre interaction de nombreux commentaires au magnétophone, elle a dit avec un rire amusé, à propos d’une personne qui venait de lui venir à l’esprit : « Elle peut venir se joindre à notre thérapie de groupe. » Quelques minutes plus tard, elle qui avait rarement mentionné le nom d’autres patients de Chestnut Lodge et qui n’avait pratiquement jamais parlé du groupe des patients de son pavillon, a dit à propos de la question de savoir s’il fallait manger pour rester en vie : « Le groupe qu’on a à la Lodge discute de ça en ce moment. Ils disent : “Non ; vous ne mangez jamais dans toute votre vie…” Millie et Betty [noms réels de deux autres patientes du pavillon] croient qu’il faut manger. »

Dans la séance du 17 juillet 1974, elle a dit, en parlant d’elle-même, « ce groupe » ; elle a nettement confirmé, lorsque je l’ai interrogée, qu’elle se vivait comme un groupe. C’était là un signe parmi d’autres qu’un changement était en train de se produire : la patiente passait d’une identité vécue habituellement comme discontinue, sans lien chronologique, changeant d’une manière imprévisible du jour au lendemain ou même d’un moment à l’autre, à une identité qui, tout en étant encore multiple, comportait le sentiment d’un groupe de « soi », [self], existant simultanément dans une relation de groupe les uns avec les autres. De même, un examen attentif de cette séance révèle que la patiente est capable de collaborer davantage avec moi, d’avoir avec moi une relation plus réelle lorsque j’introduis de brefs commentaires au magnétophone dans les moments de non-relation entre nous. Il me paraît clair que cette relation de « groupe » où nous sommes engagés la menace moins, lui fait moins craindre de dévorer ou d’être dévorée, que ne le faisait auparavant le fait de concentrer mon attention exclusivement sur elle.

Je travaillais à cet article lorsque je suis tombé sur l’article de Ekstein, « Puppet play of a psychotic adolescent girl in the psychotherapeutic process29 », dans lequel l’auteur montre que la marionnette joue le rôle d’objet transitionnel pour la fille. De nombreux détails me rappellent mon travail avec M™ Douglas ; le magnétophone me sert d’objet transitionnel ; pour elle aussi de plus en plus, à mesure qu’elle devient capable d’accepter d’être l’objet des réactions que j’ai provisoirement détournées sur le magnétophone, jusqu’au moment où elle peut, par identification à cette quasi-personne, supporter et aimer que j’aie ce même rapport avec elle directement dans la situation transférentielle.

Les notes de l’analyste

Une patiente, paranoide borderline, que j’ai eue en analyse pendant un certain nombre d’années, a fait cette remarque, après que je lui eus relu une partie des notes que j’avais prises durant la séance : «… comme vous lisez vos notes… » Pendant que la séance se poursuivait, j’ai noté pour moi-même ces réflexions :

Elle n’a pas particulièrement insisté sur le mot « vos » ; mais je me suis dit qu’il pouvait très bien y avoir une

confusion profonde dans son esprit quant à la question de savoir si les notes sont les miennes ou les siennes, puisque ce que je cite – et que j’ai manifestement noté

— ce sont des propos quelle a tenus. Ainsi, il me semble qu’inconsciemment chacun de nous pourrait voir dans les notes un domaine incertain qui n’est clairement ni « moi », ni « pas moi ».

Environ six mois après cet incident, au cours d’une séance dans laquelle elle exprimait des désirs meurtriers qu’elle venait de dé-refouler (je les avais perçus depuis des années mais je n’avais pu les interpréter avec succès que récemment), j’ai noté ceci :

Une chose m’intéresse dans ceci [je fais allusion aux notes faisant état de ce matériel nouvellement dérefoulé], c’est que cela confirme mes nombreux fantasmes [que j’ai eus pendant des années] – encore présents parfois – qu’elle me tire dessus ou qu’elle me détruise en m’intentant un procès. Depuis la dernière séance – samedi – il me revient à l’esprit un fantasme que j’ai eu et qui est le suivant : elle refuse de se mettre sur le divan, je laisse brusquement tout tomber, elle jure ma perte – par des moyens légaux –, je loue en hâte un coffre-fort assez grand pour contenir les notes des deux premières années au moins de son analyse, et je les y dépose, ou bien, autre fantasme, je les cache dans une des boîtes sur lesquelles est écrit « Bandes JD ». Mon fantasme était qu’elle entrait par effraction dans la réserve, décidée à prendre ses notes – je suis frappé de voir ici que j’écris « ses » notes et non pas « mes », ce qui pour moi révèle la symbiose entre nous, et mon angoisse inconsciente à l’idée de perdre cette symbiose, angoisse contre laquelle nous nous défendons tous deux, moi comme elle, par des fantasmes et des sentiments paranoïdes – et qu’elle ne voyait pas cette partie de ses notes parce qu’elles étaient enfermées dans la boîte des bandes magnétiques… Ce qui fait, entre autres choses, l’intérêt de ce matériel, c’est que les notes sont probablement (dans le travail psychanalytique en général, comme on peut raisonnablement penser quelles le sont ici) un objet transitionnel à la fois pour l’analyste et pour le patient… Je ne lui fais pas suffisamment confiance – j’en suis même loin – pour lui dire quel est mon fantasme depuis la séance de samedi.

Le divan

Depuis plusieurs séances, une femme qui, de manière caractéristique, réagissait intensément à mes absences, même brèves, me disait que, lorsqu’elle venait ici et me voyait, elle se souvenait que je serais parti le samedi de la semaine suivante. Au début de la semaine, elle a corrigé cette constatation :

[…] C’est lorsque j’entre et que je m’assois sur le divan qu’il me vient à l’esprit que vous ne serez pas là le samedi ; ce n’est pas quand je vous regarde, mais quand je m’assois sur le divan… Ce divan a plus – quelque chose

—  plus de consistance. Il est plus réel pour moi que vous ; il l’est vraiment… Ce divan est même plus que vous – il a quelque chose de plus – c’est parce que je m’allonge dessus, que je le touche, que je lui fais des choses, et je ne peux pas vous toucher, je ne peux pas vous faire des choses… Ce divan reste ici, il est bien, il est sûr… Ce n’est pas étonnant que les gens s’attachent à leurs meubles, à leurs affaires… C’est pourquoi le divan est plus important que vous.

Plus tard, dans la même séance, j’ai noté les réflexions suivantes :

Je sens que bientôt – ce n’est pas encore tout de suite

—  la question sera de savoir si le divan est à elle ou à moi (c’est-à-dire lorsque le divan aura la fonction d’un objet transitionnel pour chacun de nous). Dans cette séance, en m’adressant à elle, j’ai dit à propos du divan « mon divan », sans avoir l’impression qu’elle veuille en faire un point de discussion ; mais il faut remarquer quelle ne dit pas « votre divan », mais « le » ou « ce » divan.

Environ trois semaines plus tard, la veille du jour où je devais de nouveau être absent une journée, elle s’est levée à la fin de la séance et, tout en remettant en ordre les deux petits tapis que je mets au bout du divan, elle a dit, d’un ton chaleureusement possessif qui exprimait, j’en suis sûr, des sentiments déplacés de moi sur le divan : « Si c’était mon divan, j’en aurais un grand au lieu de deux petits [tapis], » J’ai répondu : « Je vous verrai vendredi », à quoi elle a répliqué avec chaleur et gentillesse : « N’oubliez pas. » J’ai dit sur le même ton : « Je n’oublierai pas. »

Quant à la signification qu’a pour moi le divan dans mes relations avec mes différents patients, j’ai tendance à croire qu’il finit souvent par jouer le rôle d’objet transitionnel ; pour je ne sais quelle raison, j’éprouve pour lui, pendant que je l’arrange, l’affection, la tendresse, le mépris, la fureur ou tout autre sentiment que j’éprouve pour le patient qui vient de partir (et que le divan représente, passagèrement, pour moi). Ici, une parenthèse concernant mes sentiments vis-à-vis des patients qui se succèdent dans une journée de travail : dans les cas relativement rares où j’ai tendance à confondre un patient avec son prédécesseur, l’image que j’ai du patient qui vient de partir me sert momentanément d’objet transitionnel, c’est-à-dire de transition vers l’établissement, ou le rétablissement, de ma relation avec le patient qui vient d’arriver, en même temps que cette image me protège des sentiments trop forts de perte et de soulagement face au départ du patient.

Les médicaments psychotropes

Jusqu’à présent, en dépit de conflits répétés, je n’ai jamais prescrit de médicaments psychotropes à mes patients, et je ne ferai ici qu’effleurer ce vaste et complexe problème.

À la suite d’une communication que j’avais présentée il y a un an à propos d’un autre sujet, la question a été posée dans la discussion de savoir si l’on pouvait accélérer le traitement des schizophrènes chroniques par tel ou tel moyen mécanique – par exemple, je suppose, en employant le biberon, comme le rapporte Duhl30. J’ai répondu que, s’il s’agissait bien de ce genre de moyens mécaniques, j’étais contre pour la raison que, selon moi, ils traduisaient un mépris inconscient de la part du thérapeute à l’égard du patient, et qu’ils créaient une distance affective gênante entre le thérapeute et le patient. J’ai parlé, sans savoir si cela avait vraiment un rapport avec le sujet débattu, de mon expérience du magnétophone dans mon travail avec Mme Douglas. J’ai suggéré l’idée que peut-être le magnétophone jouait pour moi le rôle d’objet transitionnel ; de même que la patiente, ai-je ajouté, avait pendant longtemps parlé au cours des séances avec son image maternelle, hallucinée et déformée par le délire, de même j’en étais arrivé, plus récemment, à parler de plus en plus avec mon magnétophone, si bien que pendant les séances se déroulait une conversation à quatre personnes au moins.

À ce moment-là, Jerry Morrow, psychiatre, a fait ce commentaire intéressant : « Vous avez peut-être mis en évidence la différence essentielle : si le moyen mécanique, quel qu’il soit, est utilisé par le thérapeute comme un objet transitionnel pour celui-ci, et comme le seul moyen qu’il connaisse d’atteindre le patient, alors il est utile ; il n’est pas l’expression aliénante du mépris du thérapeute. »

Par la suite, il m’est venu à l’esprit que la remarque de Morrow pouvait s’appliquer aussi à l’utilisation par le thérapeute ou l’analyste de psychotropes dans le traitement de tel ou tel patient : si le médicament a pour le thérapeute une signification affective suffisante pour jouer le rôle pour lui (et vraisemblablement pour le patient aussi dans une certaine phase du travail) d’objet transitionnel, cette thérapie médicamenteuse ne représentera pas nécessairement l’espèce d’intrusion subjectivement non humaine dans la relation psychothérapeutique ou psychanalytique que j’avais tendance à imaginer.

Intéressant est à cet égard l’article de Berman31, « The rôle of amphetamine in a case of hysteria », où l’auteur montre la signification symbolique de ce médicament pour la patiente, et le rôle qu’il jouait dans le complexe de symptômes apparu au cours de l’analyse. Il dit dans sa conclusion : « En tant qu’appoint narcissique dans une période critique destiné à soulager l’angoisse de séparation, l’amphétamine a servi d’objet transitionnel. »

RÉSUMÉ

L’analyste ou le thérapeute comprendront mieux les phénomènes d’objet transitionnel s’ils considèrent que ceux-ci relèvent du domaine plus général de la symbiose thérapeutique, ou qu’ils en constituent les différentes facettes. Cependant, le concept d’objet (ou de phénomènes) transitionnel(s) s’avère un instrument théorique utile, une sorte de bistouri ou un objectif de microscope, en permettant d’obtenir un échantillon relativement différencié du concept théorique plus global de symbiose thérapeutique.

Parmi les différents types de rapport entre l’analyste et les symptômes du patient (variant selon la phase du traitement), j’ai relevé des situations où l’analyste a l’impression que les symptômes du patient lui sont infligés (à lui, l’analyste). Dans d’autres cas, l’analyste peut craindre d’imposer au patient les symptômes de ce dernier. Parfois, l’analyste se dit que les symptômes du patient « n’arriveraient pas à quelqu’un de plus sympathique ». Dans d’autres cas encore, l’analyste se trouve un allié dans le symptôme du patient. Enfin, les symptômes du patient peuvent être vécus comme des objets transitionnels à la fois par le patient et par l’analyste. En outre, j’ai indiqué qu’un accessoire de la situation analytique – magnétophone, notes prises par l’analyste, divan, ou médicament psychotrope – pouvait avoir la fonction d’un objet transitionnel pour l’analyste et pour le patient.

L’idée suggérée ici est que les symptômes du patient deviennent, avec l’apparition de la phase précoce de symbiose thérapeutique, des objets transitionnels simultanément pour le patient et l’analyste. Il en va pour les images transférentielles qu’a le patient de l’analyste comme pour les symptômes du patient : pour qu’une analyse du transfert soit possible quel que soit le type de patient – névrosé, borderline ou psychotique – il faut que l’analyste ait accepté une relation avec l’image ou la perception transférentielles ayant cours à ce moment dans l’analyse, qui fût au moins du niveau de l’objet tran-sitionnel – voire d’un niveau symbiotique plus profond.

Sentiments de culpabilité chez le psychanalyste (1966)

Avant d’examiner les sources de ce qu’on pourrait appeler la culpabilité professionnelle inhérente à la pratique de l’analyse, il nous faut envisager la possibilité que le choix même de la profession d’analyste ait été déterminé par la culpabilité. Ce n’est pas tant que la pratique analytique a tendance à éveiller notre culpabilité, c’est bien plutôt que nous aurions choisi cette profession dans un effort inconscient pour apaiser notre culpabilité, sans que la pratique analytique parvienne à soulager cette culpabilité sous-jacente. Il se peut, par exemple, que nous soyons devenus psychanalystes par culpabilité inconsciente de n’avoir pas pu guérir nos parents. Ou que nous nous accrochions obstinément à des aspirations œdipiennes interdites, chargées de culpabilité, qui trouvent indéfiniment un refuge idéal dans la situation analytique, dans la mesure où les aspirations érotiques interdites tendent naturellement, je dirais presque nécessairement, à se développer entre patient et médecin.

Il est clair qu’en accomplissant notre travail quotidien d’analystes nous subissons le poids ou la contrainte de diverses traditions qui contribuent à la culpabilité. Nos traditions culturelles valorisent

peu ce qui est intangible ou d’ordre mental et émotionnel ; nous vivons au contraire dans une civilisation qui valorise le travail bien fait, tangible. Or, nous faisons un travail qui n’est ni tangible ni, au sens habituel du terme, achevable.

En outre, la tradition médicale dans laquelle nous avons été formés veut que les médecins n’aient aucune réaction affective à l’égard de leurs patients, rien d’autre qu’une compassion active et dévouée ; comme médecins, nous ne devrions jamais éprouver vis-à-vis de nos patients des sentiments tels que la haine, l’envie, le rejet, etc. En travaillant avec des internes en psychiatrie dans différents hôpitaux, j’en suis venu à penser que rien n’entravait plus les efforts des jeunes psychiatres confrontés à des schizophrènes que ce sentiment d’être ainsi enfermés dans leur identité de médecins, confinés dans un rôle qui risque de les laisser sans recours face à l’utilisation sadique que font les patients de leur dévouement1.

Après les études de médecine, la formation psychanalytique traditionnelle tend à restreindre plus encore les sentiments que nous pourrions éprouver, sans culpabilité, à l’égard de nos patients. Une bonne part de la littérature et de l’enseignement nous incite en effet à croire que toute réaction au patient qui va au-delà d’une attention neutre est rigoureusement tabou. En outre, alors que nous encourageons ou exhortons le patient à dire tout ce qui lui vient à l’esprit, alors qu’il « confesse tout », nous gardons secrets nos propres sentiments et pensées

— voilà un autre aspect de l’analyse, de l’analyse classique en particulier, qui engendre la culpabilité.

Envisageons maintenant la culpabilité de l’analyste sous l’angle de ses fonctions de défense et de déni. Voyons quels sentiments inconscients elle permet de maintenir refoulés chez l’analyste, et quels sont les aspects du patient auxquels elle rend l’analyste aveugle.

Les différentes contraintes, que je viens d’évoquer, qui s’exercent sur notre propre rôle affectif risquent de nous faire projeter sur le patient nos propres sentiments de critique, de condamnation, de reproche et de blâme ; il en résulte pour nous un sentiment chronique de culpabilité face aux reproches supposés du patient – qui s’ajoutent à ses reproches réels. Il est nécessaire que nous prenions clairement conscience qu’inviter le patient à dire tout ce qui lui vient à l’esprit n’implique pas que nous lui garantissions une réponse neutre de notre part. Pendant trop longtemps, nous ne nous sommes pas aperçus que, dans l’intérêt de sa propre hygiène mentale mais aussi pour faire efficacement son travail, l’analyste devait être libre de penser et de sentir d’une manière critique, de juger et même, assez souvent, de condamner.

Il y a quelque dix-sept ans – j’avais alors avec l’un de mes patients une relation dans laquelle le blâme était constamment présent –, je me suis rendu compte que j’avais beaucoup de mal à cesser de prendre compulsivement des notes. J’avais remarqué que certains de mes patients à cette époque exprimaient avec gêne leur étonnement de me voir noter tous leurs propos, aussi insignifiants fussent-ils. Avec le patient en question, j’abandonnai délibérément le carnet de notes, décidé à mettre fin à mon activité compulsive. Dans la minute même qui suivit, et tandis qu’il poursuivait ses ruminations habituelles, cette pensée me vint à l’esprit : « Quelle merde ! » Plus récemment, il m’est arrivé de temps à autre de me dire ironiquement qu’au lieu de guérir des âmes [healing souls\, je console à moitié des « pieds » [half-consoling heels\ ! Autre exemple : alors que je me sentais toujours très sensible aux reproches éventuels des parents de mes patients, cette hantise, je le découvris, s’évanouit lorsque je me mis à éprouver à mon tour des sentiments de reproche à l’égard des parents – allant jusqu’à leur imputer la pathologie du patient. Je ne veux pas dire que ce soit là un point de vue raisonnable sur la maladie du patient. Mais le fait de reconnaître la présence en moi de sentiments de reproche, jusqu’alors inconscients et projetés, à l’égard des parents m’a beaucoup soulagé de la crainte, éprouvée à l’approche de leurs visites, d’être blâmé et condamné par eux.

Dans notre culpabilité entrent probablement non seulement des sentiments de condamnation, mais aussi du sadisme à l’égard du patient. Avec notre manière coupable et trop consciencieuse de travailler, nous avons tendance à le mettre mal à l’aise, à lui faire sentir qu’il nous pèse, que nous n’avons aucun plaisir à le voir et à travailler avec lui.

Notre culpabilité implique en outre un mépris inconscient de notre part, car cela veut dire que, pour nous, le patient est si faible, si fragile, que nous craignons de l’avoir irrémédiablement blessé par un mot ou un geste ou de lui nuire si nous lui disions ce que nous sommes tentés de lui dire.

L’analyste qui se sent coupable essaie, consciemment, de « garder » le patient en traitement, ce patient aux exigences monstrueuses, alors qu’inconsciemment il essaie de l’en chasser en l’effrayant par son attitude indulgente, trompeuse, dévorante, harcelante (formation réactionnelle contre la colère et le rejet), toutes choses qui éveillent les craintes paranoïdes du patient. Le remède ici consiste à se sentir plus libre d’éprouver un rejet à l’égard du patient.

La culpabilité suppose également que l’on s’accroche inconsciemment au passé – représenté par l’incident ou la situation qui nous ont plongés dans la culpabilité — ; la culpabilité est ainsi une défense contre des sentiments de perte de notre part.

Je me sentais toujours coupable en m’apercevant que je ne pouvais pas aider les patients à ressentir et à exprimer leur chagrin ; et puis, peu à peu, je me suis rendu compte que, dans les situations où le patient commençait à affronter son chagrin, je n’avais rien d’autre à faire que de ne pas interférer. Cela montre que, dans notre culpabilité, nous devenons trop actifs, intrusifs, et que nous entravons le processus de croissance analytique. Notre culpabilité peut donc cacher un désir inconscient de nous cramponner au patient. Ce désir n’est pas « mauvais » ; c’est seulement le fait que nous le refoulons

— à cause, en partie, de notre tradition médicale – qui l’est.

Quant aux aspects du patient auxquels notre culpabilité risque de nous rendre aveugles, il faut particulièrement mentionner ici le sadisme du patient. Comme je l’indiquais à propos des internes psychiatres, nous oublions souvent à quel point le patient contrecarre sadiquement nos efforts pour l’aider et prend un plaisir sadique à nous voir cogner nos têtes et nos cœurs tout dévoués contre le mur de sa résistance.

Maintes fois, dans des contrôles, j’ai entendu sur des enregistrements la note sadique que contenaient les propos confus du patient schizophrène, et j’ai remarqué la frustration du thérapeute qui, totalement inconscient du sadisme, continuait de se démener pour essayer de débrouiller et de déchiffrer ce que le patient était en train de dire. De même, j’ai eu en traitement il y a des années une schizophrène qui ne cessait d’exprimer la souffrance physique la plus intense ; de mon côté, éprouvant l’angoisse de ne pas être capable de soulager ses symptômes, je continuais d’essayer désespérément de les explorer et de trouver quelque chose à dire. Enfin, ayant pris peu à peu conscience du sadisme contenu dans l’expression réprobatrice de sa souffrance physique, je renonçai à tenter de la secourir. Après quoi, elle arrivait pour sa séance en clopinant, torturée de douleur, donnait libre cours à sa fureur contre moi pendant une heure, puis s’en allait, physiquement rajeunie, comme une robuste personne.

Je ferai enfin la suggestion suivante. Nos réactions coupables les plus troublantes sont liées au fait que, dans notre relation avec le patient, sous l’influence des – et dans une défense contre les – sentiments ambivalents que le travail avec lui tend à nous inspirer, nous avons régressé vers une relation défensivement symbiotique avec lui, dans laquelle nous avons une image omnipotente de nous-même et du monde. Lorsque nous sommes dans cet état d’omnipotence subjective, nous sommes totalement responsables de ce qui se passe dans l’analyse car il n’y a pas de monde extérieur à nous ; il n’y a pas d’autre personne réelle, de chair et de sang. Toutes nos réponses érotiques et nos réactions de colère au patient, nous les ressentons comme folles car nous n’en voyons pas l’origine interpersonnelle ; nous y voyons à la place quelque chose d’effrayant qui surgit de nous, une folie qui menace de blesseï irréparablement ou de détruire le patient, apparemment si fragile. Comme les limites du moi entre nous et le patient ne sont pas clairement définies, les actes de celui-ci sont, dans leur capacité d’engendrer la culpabilité, nos propres actes ; nous nous sentons aussi coupables de ses acting out, sexuels, agressifs ou autres, que si nous commettions ou avions commis nous-mêmes ces actes.

Nous avons peur de nous mettre en colère contre lui par crainte que cette colère ne le détruise. Alors nous la réprimons, elle grandit, nous haïssons le patient pour ce manque de liberté, et nous nous sentons coupables de notre haine. N’étant pas libres, profondément, dans notre rapport au patient, nous nous tournons de plus en plus vers notre surmoi, ce surmoi qui s’appuie sur les figures interdictrices, punitives et contraignantes de notre propre passé. Si nous avons peur de nous mettre en colère, c’est aussi parce que nous craignons que l’image que le patient a de nous – pire encore, celle que nous avons de nous-même –, en tant qu’être qui aime de manière omnipotente et sans ambivalence, ne soit perdue à tout jamais.

La culpabilité qui repose sur l’omnipotence est alors, en réalité, un rapport à soi-même – c’est-à-dire aux aspects de soi-même qu’on a écartés – plutôt qu’une véritable relation interpersonnelle. Elle exclut le patient ; elle représente le crampon-nement à notre propre passé ; elle sous-estime l’influence du patient sur nous. Et se sentir blâmé par un patient qui vous blâme pour ce qu’il sent être des injustices commises par vous dans une phase antérieure du traitement, est une forme de nostalgie déguisée de notre part par rapport à cette phase antérieure.

Quand nous nous sentons coupables de ne pas avoir fait la « bonne » réponse, nous ne voyons pas l’ambivalence profonde du patient – l’impossibilité de donner une « bonne » réponse qui satisferait simultanément les deux côtés de ses besoins conflictuels. Parce que les désirs du patient sont profondément ambivalents, nous sentons inévitablement que nous lui faisons toujours défaut, que nous sommes insatisfaisants, que nous ne lui donnons pas ce qu’il veut et ce dont il a besoin. C’est pourquoi, au lieu de rester noyés dans notre culpabilité, nous devrions lui montrer la présence de son conflit. Ici, notre culpabilité révèle que nous nous accrochons au fantasme omnipotent que la vie peut être totalement gratifiante et dénuée de tout conflit.

Dans cette culpabilité reposant sur l’omnipotence, nous essayons de ne pas voir que, si, consciemment, nous luttons pour aider le patient à se développer et à aller mieux, en réalité, inconsciemment, nous luttons pour le faire régresser de plus en plus, pour nous donner ainsi un statut quasiment divin, et pour satisfaire indirectement, par Yacting out du patient, les différents aspects de nous-mêmes que nous avons écartés. J’insiste ici pour dire qu’à mon sens nous faisons tous cela, à des degrés divers, dans notre travail avec les patients.

Pour nous dégager progressivement de la culpabilité névrotique, il faut que peu à peu nous acceptions de pardonner à nos parents et à d’autres de n’avoir pas su satisfaire nos demandes. Ces personnes incluent notamment nos patients ; l’une des sources les plus importantes de la culpabilité professionnelle est probablement le fait que nous focalisons inconsciemment sur nos patients les demandes que nos parents n’ont pas satisfaites et dont nous n’acceptons pas qu’elles restent insatisfaites.

Que faut-il faire encore pour « sortir » de la culpabilité ? Tout d’abord, ne nous sentons pas coupables de nous sentir coupables – ce n’est qu’une autre facette de l’omnipotence. En accord avec ce qu’écrit Mabel Blake Cohen2 sur le fait que nous répondons inévitablement en fonction du transfert du patient, nous nous sentirons souvent coupables, car les parents du patient avec leurs problèmes d’omnipotence inconsciente étaient des gens profondément tourmentés par la culpabilité. Voici un petit exemple qui montrera à quel point je me sentais coupable de me sentir coupable. J’avais en traitement un jeune homme toujours en rivalité, critique, compulsif, qui entra un matin dans mon bureau et me vit essayant, malgré un torticolis fort gênant, de l’accueillir avec la même prudente bienveillance que d’habitude. Me perçant à jour du premier coup, il m’a dit : « Ah ! Vous vous sentez coupable de quelque chose, hein ? », en réponse de quoi je ne pus que grimacer un sourire forcé.

À l’inverse, depuis que je fais plus de travail de consultation, j’ai appris que l’un des critères les plus sûrs de schizophrénie était une sorte particulière d’effet producteur de culpabilité. En général, au cours des entretiens de consultation et d’enseignement qui se passent devant un miroir sans tain, j’ai tendance à me sentir dur, brutal et à avoir l’impression que j’ai cruellement, inexcusablement, laissé tomber le patient dans le besoin. C’est dans la mesure où je puis faire face à ces sentiments de culpabilité et les considérer à la lumière de ce qu’ils peuvent m’apprendre sur le patient que je suis capable de faire ce travail. Lorsque je reste avec de tels sentiments particulièrement intenses, avec le sentiment que je ne mérite pas le nom d’homme, je trouve là un signe diagnostique sûr de schizophrénie chez le patient.

En rédigeant ce texte, je me suis trouvé plusieurs fois sur le point d’écrire ces mots : « omnipotence non résolue ». Puis je me suis dit que l’omnipotence n’était jamais « résolue ». Nous devrions plutôt prendre plus librement conscience de nos fortes tendances omnipotentes, qui jusqu’à la fin de notre vie ne sont jamais « résolues » et qui demeurent, en fait, notre plus précieuse source d’énergie.

Peut-être que toute relation, toute séance analytique nécessite l’élaboration d’un nouveau système de références morales. En tout cas, l’essentiel est le rapport à la réalité immédiate, toujours changeante. Pour renoncer à la culpabilité névrotique, qui est une sorte de contrainte, il faut pouvoir trouver une meilleure contrainte : la réalité. Comme je l’ai indiqué, la culpabilité névrotique témoigne d’une mauvaise relation avec la réalité immédiate.

Encore un point : je suis maintenant décidé à donner autant que je reçois de mes patients. De cette manière, le ressentiment ne s’accumule pas en moi, non plus que la culpabilité d’éprouver du ressentiment.

La question de savoir quels sont les objectifs réalisables de la psychanalyse est étroitement liée à cette autre question : comment « sortir » de la culpabilité. Il ne faut plus, par exemple, avoir pour but de ne pas éprouver d’envie, de culpabilité, etc., de la part aussi bien de l’analyste que du patient. On ne se libère pas des sentiments au cours de la maturation ou au cours du processus d’amélioration dans une psychanalyse ; on devient au contraire de plus en plus libre d’éprouver des sentiments de toutes sortes.

Combien d’entre nous peuvent réellement accepter, sans culpabilité, un patient avec lequel nous ne travaillons plus (et que nous avons l’occasion de rencontrer par la suite) ? Pour ma part, je ne le peux pas, et j’ai l’impression que, dans ma culpabilité, entre du ressentiment, pas volontiers conscient, contre lui parce qu’il n’a pas réalisé toutes mes attentes. Mais, là encore, je suppose qu’une acceptation sans réserve du patient constitue un autre objectif omnipotent et irréalisable. Nous pourrions aimer le patient sans ambivalence, l’approuver et l’accepter seulement s’il était capable, d’une manière ou d’une autre, de personnifier notre propre idéal du moi – et, dans cette impossible éventualité, nous serions naturellement férocement envieux à son endroit.

Le développement de l’espoir dans la relation patient-thérapeute (1974)

On considère en général que l’espoir est un « bon » sentiment, comme la haine est tenue pour un « mauvais » sentiment. En tant qu’adultes, nous nous cramponnons à une illusion qui nous est chère : que notre espoir est, par nature, aussi bon

— aussi pur et honnête que l’est celui du nourrisson ou de l’enfant qui espère que sa bonne mère, momentanément absente, va bientôt revenir – c’est ainsi, du moins, que nous imaginons les choses pour lui. Le royaume de l’espoir nous semble le dernier refuge de la bonté naturelle de l’homme. L’une des plus difficiles tâches que l’individu doit accomplir pour devenir vraiment adulte est de se rendre compte et d’accepter que son espoir soit « impur » à deux points de vue : tout d’abord, l’espoir, par nature, n’est pas unitaire mais multiple et imprégné d’ambivalence, de conflit (aucun espoir ne peut être entièrement satisfait car il est combattu par de puissants espoirs opposés) ; ensuite, beaucoup d’espoirs sont voués non à l’amour mais à des fins destructrices.

L’espoir est ainsi un domaine dans lequel nous répugnons à laisser entrer, si l’on peut dire, notre ambivalence consciente. Il offre donc à nos fantas-

mes d’omnipotence refoulés l’un des refuges auxquels nous sommes le plus attachés. L’un des aspects majeurs de l’état d’adulte consiste à vivre en sachant bien que ses propres espoirs secrets sont souvent inconciliables entre eux et qu’ils comportent beaucoup moins d’amour que ne le voudrait le soi idéal.

L’espoir réaliste ne peut naître, se maintenir et se développer que si l’on est devenu capable d’intégrer des espoirs qui sont multiples et bien souvent conflictuels à un noyau d’espoirs plus cohérent et dominant. Cet aspect de l’intégration du moi nécessite, en ce qui concerne les espoirs auxquels nous avons dû renoncer, une perlaboration de notre déception, et surtout de notre rage de frustration et de notre chagrin liés à l’omnipotence infantile. En d’autres termes, cet aspect de l’intégration du moi qui concerne l’espoir exige que nous perlaborions notre rage, notre chagrin, notre déception, etc., jusqu’à reconnaître et accepter le fait que les relations humaines impliquent inévitablement de l’ambivalence.

Ce processus de maturation n’est jamais définitivement achevé ; c’est plutôt un chemin que suit chaque thérapeute en fonction de l’évolution de ses sentiments personnels face à chacun des patients avec lesquels il a engagé une relation profonde et de longue durée.

Pour que les efforts thérapeutiques mutuels de l’analyste et du patient soient couronnés de succès, il faut que le patient arrive à découvrir en lui-même des espoirs jusqu’alors inconscients qui contredisent son espoir conscient d’être soulagé de ses symptômes ou de se réaliser personnellement dans la vie ; et le thérapeute, de son côté, doit sans cesse découvrir en lui des espoirs refoulés qui vont à l’encontre de son espoir conscient d’apporter une aide thérapeutique durable et efficace à son patient.

Je garde le souvenir vivant d’une expérience que j’ai eue lorsque j’étais moi-même patient en analyse, il y a de cela plus de vingt ans : à cette époque, je pris conscience d’un espoir refoulé jusqu’alors qui était entièrement contraire à ce qui m’avait paru être mon seul et unique but – à savoir, celui de me séparer de mon analyste.

Presque dès le début de l’analyse, mes sentiments concernant le fait de ma présence avaient oscillé entre deux extrêmes : d’une part, j’étais convaincu que j’allais incessamment être envahi par la folie et, comme je le déclarais souvent à l’analyste, qu’il ferait bien de me préparer un lit à Chestnut Lodge. (Qu’on mesure jusqu’où allait ma folie : je me disais que, pour quelqu’un d’aussi particulier qu’un candidat en formation analytique, l’Institut prévoirait un traitement gratuit dans ce coûteux hôpital, où je ne travaillais pas encore.) D’autre part, j’étais persuadé que j’allais manifestement tout à fait bien et que, par conséquent, l’analyse était maintenant devenue quelque chose de superflu, d’absurde.

À l’époque où l’incident en question eut lieu, ces oscillations avaient pratiquement cessé, et je passais mon temps à ronchonner contre l’analyste qui ne me laissait pas terminer cette analyse stupidement inutile. Il marqua la fin de la séance en question, au cours de laquelle, pour la énième fois, je n’avais cessé de grogner. Je me levai du divan, comme d’habitude.

Et tout à coup, je me suis retrouvé en train d’aller vers lui ; il était debout à côté de son fauteuil, s’attendant sans doute à me voir sortir du cabinet à la manière habituelle. Or, tandis que je m’avançais vers lui, je fus envahi par un sentiment d’amour dont j’avais été totalement inconscient mais qui semblait avoir toujours existé. Je l’embrassai et lui dis affectueusement, d’un ton implorant, amical mais surtout avec romantisme : « Ernest, quand en finirons-nous avec cette analyse ? » Il était clair ici que je voyais l’analyse comme une espèce de rituel courtois dénué de sens en soi, qui nous était imposé à tous deux de l’extérieur, et que nous devions laisser derrière nous pour pouvoir, enfin, donner libre cours à notre profond amour mutuel.

Malgré toutes mes rouspétances et mon espoir impatient d’en finir avec l’analyse, je n’avais pas eu le moins du monde l’intention – c’était maintenant tout à fait clair pour moi – d’y renoncer ; mon espoir inconscient avait été, au contraire, que nous nous possédions pleinement l’un l’autre.

Soit dit en passant, je lui sais gré d’avoir réagi à tout cela comme il l’a fait. En ne me rendant pas mon embrassade et en ne disant rien, il m’a permis de faire cette découverte sans qu’il ait manifesté, au niveau de la maturité ou de la réalité, aucun mépris, ni montré qu’il se sentait menacé par mon comportement. Je suppose qu’il se rendait compte depuis longtemps de mon attachement romantique et inconscient à son égard, car il ne donna pas le moindre signe de surprise.

Avant de poursuivre, je voudrais proposer au lecteur une autre série d’éléments significatifs issus de ma propre analyse.

Lorsque j’allai voir le EK Ernest Hadley pour un premier entretien, j’y allai avec l’espoir conscient d’être soulagé d’une angoisse et d’un désespoir profonds et aussi – mais c’était beaucoup moins important pour moi – de m’acquitter avec succès de l’analyse de formation exigée par l’institut analytique. Il se tenait debout devant la porte de son cabinet quand je sortis de la salle d’attente. J’eus alors la sensation nette – ce n’était pas une hallucination, mais néanmoins un fantasme très vif – qu’il était, se tenant debout ainsi, Cerbère, le chien tricéphale gardant l’entrée des Enfers.

Je me suis souvent souvenu de cette impression au cours des vingt-cinq années qui ont suivi, et je n’en ai jamais pensé grand-chose si ce n’est pour tirer quelque vanité de ma familiarité avec la mythologie. C’est seulement ces dernières années que j’ai compris ceci : ce dont j’avais peur, ce n’était pas tant qu’il m’empêchât de m’échapper de son cabinet (= l’Enfer), mais qu’il m’empêchât d’y entrer. Il faut dire ici que mon premier analyste didacticien s’était soudain levé, au début de notre troisième séance, et m’avait congédié définitivement. Le désespoir que j’apportais à la première séance avec le Dr Hadley était le désespoir de ne pouvoir communiquer mes sentiments les plus intimes à aucun être humain. À la fin de la première séance, pendant laquelle je m’étais assis, selon son indication, sur une chaise en face de lui, je lui ai demandé : « Voyez-vous un obstacle quelconque à ce que nous travaillions ensemble ? » Sa réponse fut brève mais ferme : « Diable [Hell] ! Non ! »

Donc, c’est seulement il y a quelques années que j’ai compris que l’image du Cerbère-Enfer montrait qu’à l’époque j’espérais inconsciemment que l’analyse s’avérerait un enfer, un enfer recherché par moi et dont je craignais que le gardien ne m’empêchât d’y entrer.

Cela m’entraînerait trop loin de rechercher ici ce qui exactement déterminait mon espoir que l’analyse fût un enfer. Ma mère, avec ses colères terrifiantes, me rendait souvent la vie infernale dans sa cuisine, où je me recroquevillais comme un animal apeuré dans un coin sous le fourneau, refuge qui me permettait d’être près d’elle sans qu’elle pût m’attraper facilement. Bien qu’elle fût aimante la plupart du temps, c’était souvent, et particulièrement à l’époque où j’étais encore très petit, un enfer de vivre avec elle. Il était ainsi impossible de différencier le désir de retrouver mes premières expériences maternelles et l’espoir de vivre à nouveau dans un enfer. En outre, dans les années qui suivirent, lorsque je fus davantage dans l’orbite de mon père, je découvris qu’il vivait en grande partie dans son enfer personnel – une succession infinie de symptômes psychosomatiques affreusement douloureux, la dépression, la peur de devenir fou, et d’autres tourments. En ce qui concerne mon analyse, je suis sûr, quand j’y songe aujourd’hui, que j’espérais rejoindre mon père en enfer, non seulement parce que je le détestais et que j’avais à expier une forte culpabilité inconsciente, relative à sa souffrance, mais aussi parce que je l’aimais et que je voulais le sauver de son enfer.

Je voudrais maintenant souligner ce point, d’ordre plus général : il faut distinguer nettement l’espoir sain du refoulement, maniaque par nature, des sentiments de perte et de désespoir. Dans l’une des familles les plus tragiques que j’aie jamais rencontrées – tous les enfants, l’un après l’autre, ont rencontré des fins tragiques : suicide, psychose, etc. –, la mère avait écrit un livre qu’elle avait intitulé Sous l’étendard de la joie ; elle avait inconsciemment insufflé, semblait-il, son propre désespoir à ses enfants, qui finirent progressivement par lui fournir le fond de tragédie sur lequel elle pouvait continuer, par contraste, de faire flotter toujours plus haut son étendard de joie. Le thérapeute résolument optimiste contraint, de la même manière, ses patients à la dépression qu’il risque trop de sentir en lui-même.

Une saine capacité d’espoir s’appuie, contrairement au déni maniaque de la dépression, sur des expériences passées de bonne intégration des déceptions – c’est-à-dire sur des expériences bien vécues de chagrin. Pour que l’espoir émerge, il faut avoir fait face aux sentiments de déception, de découragement et de désespoir. Il se passe ici la même chose que dans l’espèce de mise au jour archéologique des couches successives d’affects, telle que je la décris dans mon article « Mépris, désillusion-nement et adoration dans la psychothérapie de la schizophrénie1 », où je montre que le schizophrène ne parvient à « dé-refouler » ses sentiments d’adoration qu’en traversant d’abord et successivement les strates de son mépris et de son désillusionnement.

Autrement dit, tout espoir réaliste – par opposition à l’espoir non réaliste, fondé sur un déni inconscient – doit s’appuyer sur une capacité d’éprouver la perte. Celui qui, dans le passé, a survécu au chagrin de la perte et de la déception sait ce que c’est que l’espoir qui triomphe du désespoir

— qui y survit. Il sait aussi que les changements espérés apportés par l’avenir, si « favorables » ou « sains » s’avèrent-ils (« sains » au sens psychothérapeutique), s’accompagneront inévitablement de sentiments de perte à certains égards – car, il le sait par ses expériences passées, la réalisation d’un espoir s’accompagne de sentiments de perte dus à l’abandon nécessaire des espoirs contraires.

De même, l’espoir naît lorsqu’on découvre que des sentiments comme la déception et le désespoir peuvent être partagés avec un semblable – c’est-à-dire lorsqu’on découvre que le fait de partager ces sentiments favorise le sentiment d’avoir une relation avec un autre être humain, au lieu de désigner l’individu comme un être qui serait moins qu’humain, étranger et non qualifié pour faire partie des êtres humains.

À Chestnut Lodge, une bonne partie des schizophrènes avec lesquels mes collègues et moi travaillions auraient été considérés, eu égard à la gravité et à la chronicité de leur maladie, comme des cas désespérés. De mon expérience avec de tels patients, j’ai tiré cette leçon : toute gratification ressentie2 par le thérapeute dans son travail avec le patient – que cette gratification soit concupiscente, sadique, meurtrière ou de tout autre ordre, qu’elle soit plus ou moins issue du contre-transfert du thérapeute (pour autant que celui-ci s’avère capable d’accéder aux zones correspondantes de ses propres souvenirs refoulés) – toute gratification, donc, du thérapeute engendre chez les deux participants l’espoir que la thérapie se révélera significative et se terminera relativement bien. H est donc essentiel que le thérapeute soit, intérieurement, aussi disposé que possible à accueillir toute espèce de gratification que peut lui procurer ce travail (qui, par nature, tend à être si frustrant et à susciter tellement de sentiments d’inutilité et de découragement), et cela même si une telle gratification est tabou par rapport à cette vieille conception de l’analyste selon laquelle il ne doit répondre au patient que par une neutralité affective et une attention toujours égale.

Il est intéressant ici de préciser en quoi l’espoir et le sadisme peuvent être liés. Tout d’abord, l’un des moyens les plus formidables de sadiser l’autre est de sans cesse engendrer chez lui tour à tour l’espoir et la déception. Ensuite, manifester qu’on a de l’espoir, en certaines circonstances, peut constituer en soi une forme de sadisme vis-à-vis de l’autre : cela peut exprimer, implicitement et subtilement, la demande cruelle faite à l’autre de réaliser les espoirs que celui-ci voit écrits sur votre visage. On trouve ces deux formes de sadisme à l’œuvre chez de nombreux patients, schizophrènes ou névrosés, et aussi chez de nombreux thérapeutes.

J’y insiste depuis des années dans mes écrits : le schizophrène chronique tire une énorme satisfaction, sadique par nature, à observer le thérapeute qui, recommençant toujours d’espérer, tente avidement, vigoureusement, mais de façon de plus en plus angoissée, de sauver de la schizophrénie le patient manifestement si tourmenté. Je sais maintenant une chose : chaque fois que je m’aperçois que le traitement d’un patient (psychotique ou non) me donne régulièrement un sentiment pénible de déception, mon attention se trouve éveillée sur la présence dans la relation de plus de sadisme que je ne l’avais soupçonné.

De même ai-je, avec un certain regret, pris conscience du fait suivant : si une personne entre dans mon cabinet portant sur son visage une expression naïve d’espoir, et en particulier si je sais que ce patient est un schizophrène borderline qui a déjà fait l’objet de tentatives thérapeutiques nombreuses, il est fort probable que ce patient-là n’est pas simplement quelqu’un qui est rempli d’un espoir sain et juvénile, mais qu’il est un formidable et parfait sadique. J’en suis venu à cette triste conclusion après des centaines d’entretiens dans différents hôpitaux, entretiens auxquels assistaient derrière un miroir sans tain les internes et d’autres personnes. Avec des patients dans un état délabré, manifestement psychotiques et désespérés, beaucoup de ces entretiens étaient déjà très difficiles. Mais, à certains égards, ils l’étaient encore bien plus quand il s’agissait de patients relativement jeunes, d’apparence saine, qui avaient été correctement diagnostiqués comme schizophrènes, mais qui arrivaient pour cet entretien manifestement remplis de l’espoir qu’en une seule séance j’allais écarter de leur vie le spectre de la maladie mentale. Chaque fois que je vois arriver l’un de ceux-là, je sais qu’à la fin de l’entretien j’éprouverai immanquablement le sentiment que je suis un monstre inhumain d’avoir si cruellement déçu le patient.

Je me suis rendu compte il y a six mois seulement que j’avais souvent fait cela, inconsciemment, à une patiente schizophrène chronique que j’ai en psychothérapie intensive quatre fois par semaine3 depuis plus de vingt et un ans. J’ai observé que, lorsqu’elle regardait mon visage au moment où elle passait de la salle d’attente à mon cabinet, elle haussait souvent les épaules dans une mimique d’impuissance. J’ai fini par comprendre qu’elle réagissait là à l’expression de mon visage qu’elle voyait rayonner d’espoir.

Autre exemple, celui d’une femme beaucoup moins malade mais extrêmement sadique avec laquelle je travaille depuis plusieurs années. J’ai réalisé récemment que l’espoir intense que j’ai traduit un jour au moment où j’invitai la patiente à passer dans mon cabinet – espoir tellement disproportionné à la lenteur d’escargot avec laquelle progresse cette analyse –, que cet espoir donc était en fait celui de réussir cette fois à lui faire subir les mêmes tortures, les mêmes déceptions notamment, que celles qu’elle m’avait fait si souvent subir au fil des années.

Je citerai encore le cas d’une femme de 37 ans, divorcée. Lorsqu’elle fut transférée à Chestnut Lodge après un séjour d’un an dans un autre hôpital, elle paraissait beaucoup moins malade que la plupart des patients que nous soignons ici, bien qu’il fût évident qu’elle souffrait de schizophrénie para-noïde. Ce n’est que peu à peu que se révélèrent dans toute son ampleur la maladie et le rôle constituant que jouaient dans sa psychodynamique la « tantali-sation » (l’éveil de l’espoir) et la déception.

Pendant au moins deux ans, elle n’exprima verbalement presque rien d’autre que son sentiment d’être menacée, typiquement paranoïde, et plus particulièrement elle désapprouva et condamna d’une manière intense, amère, souvent cinglante et sans jamais se mettre en cause, pratiquement toute personne et toute chose autour d’elle. Il m’a fallu environ deux ans pour commencer à voir que la haine et la crainte paranoïdes qu’elle exprimait étaient en train de se différencier subtilement en une gamme plus étendue de sentiments sous-jacents, contre lesquels ses modes de relation paranoïdes constituaient un système de défense inconscient. Plus précisément, je commençai à discerner chez elle des sentiments tels que la déception, la blessure et le chagrin. Ce n’était plus maintenant la haine paranoïde continue, menacée (et parfois menaçante), et je m’aperçus que la patiente avait tendance à se sentir déçue ou blessée par quelque chose que je venais juste de dire ou d’omettre de dire. Mais, au lieu d’éprouver ces sentiments humains dans toute leur plénitude, elle me percevait plus vivement encore dans ces occasions comme quelqu’un de haineux et de menaçant.

Une remarque ici. J’ai constaté la chose suivante concernant de nombreux patients beaucoup moins malades (fonctionnement du moi borderline ou structure du moi schizoïde ou narcissique) : ce n’est qu’au bout de plusieurs années d’analyse, au cours desquelles ont prévalu dans la relation avec l’analyste le blâme et les reproches paranoïdes ainsi que la rivalité passive et hostile, que ces patients commencent enfin à ressentir pleinement la déception qu’ils ont longtemps refoulée – déception que leur causent l’analyste, eux-mêmes et que leur ont causée les personnes importantes de leur enfance.

Dans les premiers stades du dé-refoulement des sentiments de déception, on voit par moments clairement que ces sentiments sont en conflit avec le mode de réaction paranoïde habituellement utilisé. J’ai l’exemple de cette femme qui, pendant des années de travail analytique, n’avait pratiquement exprimé que de la rage – une rage uniforme teintée de paranoïa –, du ressentiment et du mécontentement, et qui dit un jour à propos de son jeune fils : « Billy – un sacré tour de cochon que ç’ait été un garçon… » Il y avait une certaine note de déception dans ce propos ; mais il y avait surtout une note paranoïde – il était sous-entendu que Billy avait joué, d’une manière omnipotente, un sale tour à sa mère en s’arrangeant pour naître garçon et non pas fille.

J’ai aussi l’exemple de cet homme dont le fonctionnement du moi était fondamentalement le même que celui de la patiente évoquée précédemment. Il avait raconté beaucoup de choses au cours de la séance quand soudain, saisi d’une profonde exaspération, caractéristique chez lui, il déclara : « Oh ! je suis complètement déboussolé ! » Auparavant, quand cela lui arrivait, son exaspération était telle qu’il se frappait la tête de ses poings ; mais à présent ses tendances autodestructrices s’étaient quelque peu atténuées. Je suggérai, d’un ton ironique : « J’ai tout gâché en ne répondant pas aux bons moments ? » Il répliqua : « Non… Vous gâchez tout en étant ici !… Les gens abîment tout ; vraiment tout ! Ils n’ont rien pour eux —… » Quand il dit : « Les gens abîment tout, vraiment tout ! », il y avait une intense déception dans sa voix – signe d’un progrès analytique important –, mais en même temps je pouvais discerner l’élément para-noïde, qui exprimait plus ou moins la conviction que l’humanité entière complotait contre lui – dans l’intention de gâcher tout ce à quoi il tenait.

La femme divorcée dont je parlais plus haut fit des progrès assez rapidement – comparativement aux autres patients de Chestnut Lodge – pour sembler très près de passer au statut de patient vivant à l’extérieur de l’hôpital, et j’avais tout à fait conscience d’avoir besoin, pour de nombreuses raisons personnelles aussi bien que statistiques, que l’un de mes anciens patients de Chestnut Lodge devînt un patient externe. Finalement, au bout de trois ans, on installa la patiente dans un appartement proche de Rockville, mais presque aussitôt elle retomba dans une franche psychose et, moins de vingt-quatre heures après, elle avait regagné le sanatorium. Elle retrouva rapidement le niveau de fonctionnement quelle avait atteint auparavant et elle recommença à faire des progrès d’escargot Par exemple, elle refusa pendant trois années entières de pénétrer dans la salle de séjour d’un pavillon où logeaient des patients relativement bien, certaine qu’elle était (pour des raisons qui remontaient évidemment à la vie de famille qu’elle avait connue dans son enfance) d’être tenue aussitôt pour responsable de tout ce qui se passait et se passerait dans cette pièce, si jamais elle entrait là.

Ce n’est que douze ans après son admission à Chestnut Lodge qu’elle sortit, cette fois avec succès.

Pendant ces douze années se succédèrent huit à dix psychiatres, administrateurs de l’hôpital, qui, comme moi, virent de bonnes raisons d’espérer que les plans soigneusement mis au point pour sa sortie se réaliseraient bientôt. Tous, l’un après l’autre, furent déçus. Quant à moi, me familiarisant lentement avec les mécanismes subtils de son sadisme, je vécus presque tout au long de ces années sur l’aphorisme qui me traversa l’esprit bien souvent : « La plupart des hommes vivent une vie de tranquille désespoir. » Comme je préparais le présent article, j’ai cherché d’où venait cette citation, et j’ai découvert que Thoreau en était l’auteur ; il a écrit cela dans Walden (1854). J’ai découvert également que, sans le savoir, pendant des années, je me l’étais rappelé incorrectement. Thoreau dit précisément : « La masse des hommes mènent une vie de tranquille désespoir. » Mais alors – je ne peux toujours pas l’accepter – rien n’est parfait.

Significatif est, à mon sens, le fait que, quelque temps avant l’installation de ma patiente à l’extérieur de l’hôpital, j’étais devenu capable d’intégrer ma déception (à base d’omnipotence infantile) en ce qui concernait la non-atteinte de mes divers objectifs avec elle, de sorte que je ne craignais plus qu’elle ne fût jamais capable de vivre en dehors de Chestnut Lodge. À l’heure qu’il est, j’ai connu ce genre de virage (mieux, de phase) avec de nombreux patients. Il semble dans chaque cas que l’individua-tion du patient ne puisse s’effectuer que lorsqu’il est bien clair que sa vie est, en un sens, entre ses propres mains : l’acte majeur envisagé (quel qu’il soit : fin de la formation analytique, mariage, fin de l’analyse, etc.) n’est pas vécu par le patient comme une plume au chapeau du narcissisme de l’analyste, obtenue de force du patient au nom d’un idéal du moi de l’analyste, mais principalement comme un pas vers l’accomplissement du soi individuel du patient.

Un homme de 40 ans, que j’appellerai Bill, avait été constamment hospitalisé depuis onze ans (dont cinq à Chestnut Lodge) quand je devins son psychothérapeute. Depuis longtemps déjà, il jouait socialement le rôle de l’hébéphrène chronique qui semblait ne rien se rappeler de son passé pré-psy-chotique. Je savais que ce passé avait été marqué par l’homosexualité, le transvestisme, la violence physique, l’alcoolisme et une conduite automobile dangereuse. Depuis qu’il était à Chestnut Lodge, il avait mené une vie pratiquement végétative, allongé sur un canapé au bout du couloir, ne se levant que pour aller à petits pas rapides et efféminés vers le bureau des infirmières tout en lançant des injures contre des figures hallucinatoires choisies sans raison apparente, puis prenant une cigarette et retournant à son canapé. On le tenait généralement pour l’un des moins prometteurs de tous les schizophrènes chroniques graves de Chestnut Lodge.

Pendant à peu près deux ans – durant lesquels il passa ses séances allongé ou assis sur son lit, dans un silence interrompu seulement par les pets bruyants qu’il émettait fréquemment et par les tirades furieuses, brèves et inattendues, qu’il lançait parfois contre moi –, aucun de nous deux ne parut trouver beaucoup de raisons d’espérer. Mais, sur les neuf ans et demi que dura cette psychothérapie jusqu’à mon départ de Chestnut Lodge, il fit d’énormes progrès. Ces progrès furent accomplis à mesure que je devenais capable de reconnaître en moi la présence de toute une série de sentiments intenses le concernant, sentiments qui, au début, étaient formidablement contraires aux normes de mon surmoi et à mon sentiment d’identité personnelle. Parmi ces sentiments, il y avait une envie intense des millions de dollars dont il avait hérité et des satisfactions que lui procurait sous des formes diverses son mode de vie hébéphrénique, tel que je percevais ce mode de vie ; il y avait aussi une rage meurtrière contre lui, venant du fait qu’il manifestait si souvent à mon égard une grande violence psychotique (pendant longtemps, il régna dans la pièce une atmosphère de meurtre) ; il y avait également, en moi, des signes indiscutables (révélés par mes rêves et divers éléments de ma vie quotidienne) de violent désir sexuel à son égard ; enfin, il y eut dans les dernières années de notre travail, de plus en plus conscients, des sentiments romantiques pour lui, ainsi que des sentiments de dépendance vis-à-vis de lui en tant que bonne mère, et des sentiments amicaux et fraternels.

Au tout début de notre travail, il me lançait des phrases hargneuses, du genre « Ferme-la, triste con ! » ou « Ferme-la, petit salaud, ou je te casse la gueule ! » Son mépris et sa fureur étaient à peine contrôlables. Au bout de quelques années, une fois que j’eus relativement pris conscience de mon propre mépris et de ma propre rage à son égard, je me mis à recourir à un procédé qui donnait d’excellents résultats : je l’aiguillonnais avec mépris sur sa fausse stupidité, si provocante. Quand, par exemple, il proférait quelque stéréotype d’un ton exprès imbécile – c’est-à-dire quand il jouait l’idiot –, je lui demandais avec une politesse toute ironique : « Ça ne résonne pas dans votre tête quand vous parlez ? » Ou bien je lui disais d’un ton moqueur : « L’ennui quand on joue trop à l’imbécile, c’est qu’on risque de devenir vraiment un imbécile. » Un jour, alors qu’après un long silence, il laissait échapper un pet bruyant, je lui dis avec un mépris furieux : « Pourquoi est-ce que vous ne chiez pas tout simplement par terre ? Pourquoi est-ce que vous ne vous mettez pas à l’aise ? Je ne comprends pas pourquoi vous allez aux cabinets puisque vous voulez être un animal. » Après qu’il m’eut furieusement menacé pendant des années de me casser la gueule, je finis par lui répliquer avec la même rage : « Vous n’avez pas intérêt à me taper dessus, sinon je vous fais passer à travers ce mur ! »

Pendant que sa rage psychotique trouvait ainsi à s’exprimer dans une relation interpersonnelle, les manifestations hébéphréniques de ses désirs homosexuels évoluaient pour se transformer en quelque chose de plus subtil. Au début de notre travail, allongé sur son lit, il me demanda d’un ton engageant : « Tu veux voir ma banane ? » Poliment, je déclinai l’offre de la manière obsessionnelle-compulsive la plus conventionnelle. Quelque temps après, il s’assit sur son lit largement ouvert, en me regardant d’un air concupiscent avec, sur la langue, un crachat. Une autre fois, il était assis sur son lit, ressemblant à une grosse et vieille prostituée ; je l’entendis murmurer pour lui-même, d’un air voluptueux : « Mmm – c’est une beauté ; je me la fais ! » Par ailleurs, il semblait souvent craindre jusqu’à la panique que je ne l’assaille homosexuellement et ou que je ne le tue. Plus d’une fois, il m’appela « Pretty Boy » Floyd, du nom d’un célèbre tueur qui faisait partie du « milieu » dans les années 30, et un jour je l’entendis qui se disait à lui-même pour vite se rassurer au moment où j’entrais dans sa chambre : « Ça va, chérie ; c’est pas un de ceux de la Fuller Brush. »

Il me fallut quelques années pour m’apercevoir, au cours d’un de ces silences encore si nombreux dans nos séances, que je pouvais maintenant concevoir d’avoir avec lui une relation tangible autrement qu’en le baisant ou en le tuant. C’est peu de temps après avoir constaté cela que nous avons traversé une phase où nous éprouvions l’un pour l’autre des sentiments romantiques et où nous avons eu le fantasme d’être heureux ensemble, mariés l’un à l’autre. Je crois qu’il était presque toujours la mariée dans ces fantasmes pleins d’espoir. Chose qui ne m’arrivait jamais, j’oubliai durant cette période mon quatorzième anniversaire de mariage avec ma femme ; ce n’est que le lendemain que je m’en suis souvenu et, lorsque je me suis demandé la raison de cet oubli, j’eus le sentiment que ma femme me séparait de Bill ; ce sentiment était assez puissant pour que j’en eusse éprouvé un véritable choc, bien que j’eusse conscience depuis quelque temps de mes sentiments romantiques à l’égard de Bill.

Il y avait cinq ans que j’étais le thérapeute attitré de Bill lorsque le psychiatre de son pavillon rapporta les faits suivants :

J’ai vraiment l’impression qu’il est en train de changer… Il a une relation avec moi qui est tout à fait différente. La première année où j’ai été responsable de son pavillon, il ne me parlait jamais, il faisait comme si je n’existais pas. C’est le seul patient qui n’ait jamais participé aux réunions de groupe. Maintenant, c’est un des plus fidèles ; il ne manque pas une réunion. H y prend un grand plaisir et il participe, il parle et il écoute. Il montre beaucoup d’humour, ce qui est tout à fait nouveau…

Deux ans après, sa sœur cadette vint lui faire une visite avec son mari pour la première fois depuis plusieurs années ; il n’avait reçu aucune visite de sa famille dans cet intervalle. Sa sœur et son beau-frère furent plus qu’étonnés de le trouver tellement mieux cette fois, et ils commencèrent à envisager sérieusement de l’inviter chez eux dans la ville lointaine où ils habitaient. Durant ces dernières années, Bill, qui, autrefois, était incapable de supporter longtemps ma proche présence physique, passait presque toute la durée des séances assis à un mètre de moi, la porte du couloir étant fermée. Son attitude montrait clairement qu’il attachait une grande importance à nos séances et qu’il était très attentif à ce qui se passait entre nous. Il était capable de m’apporter un matériel suffisamment significatif pour me permettre de faire des interprétations de transfert.

Dans les premières années de notre travail, je l’ai souvent entendu dire – ainsi que d’autres personnes — : « Je suis venu ici pour mourir » et ces paroles désespérées ne semblaient alors que trop fondées. Mais, au bout de quelques années, il dit au cours d’une séance : « Je suis venu ici pour me souvenir », et, encore quelques années plus tard, son espoir avait grandi au point qu’il pouvait dire maintenant : « Je suis venu ici pour me joindre » [aux autres] – manifestement, dans le sens de se joindre à une interrelation humaine mature.

Susan Johnson n’avait que 21 ans – elle était donc relativement jeune en comparaison des autres patients de Chestnut Lodge à cette époque – quand elle fut transférée ici, venant d’un hôpital de sa région où elle avait été admise six mois auparavant. Mais sa maladie qui s’était développée de façon insidieuse avant les premières manifestations deux ans auparavant se révéla plus grave que pour n’importe quel autre patient de Chestnut Lodge avec lequel je travaillais. Quand elle arriva ici, elle avait l’air d’une hébéphrène chronique désespérément arriérée ; le psychiatre qui s’occupait d’elle – il avait derrière lui des dizaines d’années d’expérience en hôpital psychiatrique – déclara qu’elle était la plus grande malade qu’il eût jamais vue ; et, d’après l’infirmière affectée aux cas « spéciaux », elle avait parfois l’air d’un « démon ». Et il est vrai qu’au début je trouvai son allure et son comportement grotesques. Il fallut attendre pas mal d’années pour qu’un sentiment d’identité humaine l’emportât d’une manière tant soit peu durable sur toute une constellation de composantes « non humaines » (elle était soit une espèce de démon, soit un phénomène de foire, soit un cheval ou un chien, et ainsi de suite). Quand, après onze années de travail avec elle, je quittai Chestnut Lodge, elle était encore profondément schizophrène – malgré quelques périodes d’amélioration dramatiques et passagères.

Au moment de son arrivée à Chestnut Lodge, on apprit que ses deux parents lui avaient confié dans le passé leur espoir quelle ne se marierait jamais, la raison qu’ils donnaient à cela étant que tous les trois – les parents et leur fille – avaient de si bons moments ensemble. Socialement, c’était une fille qui avait eu du succès ; mais ses deux parents avaient critiqué tous ses amis garçons. Je trouvai choquante et incongrue la remarque du père de cette jeune femme gravement malade et enfermée dans une pièce d’isolement à quelques étages au-dessus de mon cabinet ; pensivement, il me dit : « Ma fille a eu deux histoires d’amour qui ne se sont pas concrétisées, heureusement pour elle, à mon avis » ; après quoi, il se mit à critiquer les deux garçons en question.

L’histoire de son cas fournissait de nombreuses données indiquant qu’elle et ses parents étaient pris dans une relation symbiotique profondément pathologique. Mais à cet égard, ceux qui travaillaient avec elle et moi-même n’avions pas lieu de nous vanter d’être mieux que le père et la mère car, à mesure que le temps passait, elle eut avec nous tous des modes de relation symbiotique tout aussi pathologiques. Remarque importante : au contact de cette patiente, je n’ai cessé d’apprendre qu’à la source du sentiment de désespoir qu’elle m’inspirait si souvent, il y avait chez moi une dépendance infantile symbiotique vis-à-vis d’elle, dépendance dont la profondeur et la force m’épouvantaient.

Bien sûr, il m’était relativement facile de voir la dépendance symbiotique dans laquelle se trouvaient les autres personnes de l’équipe par rapport à elle

— je veux dire, de constater que ces personnes avaient intérêt à la voir rester malade. Par exemple, l’une des assistantes les plus anciennes, qui s’occupa beaucoup d’elle dans les premières années, me dit avec chaleur et enthousiasme, au moment où j’arrivai dans le pavillon fermé pour voir Susan : « Nous aimons tous tellement Susan… » et elle me parla en détail des choses attachantes que Susan faisait avec eux. Elle ajouta, d’un ton qui voulait exprimer la tristesse devant la tragédie de la longue maladie de Susan : « Vous ne pensez pas qu’elle guérira, n’est-ce pas ? » Mais, dans la manière dont la question était posée, il y avait une demande d’être rassurée – sur le fait que Susan ne guérirait jamais et que, par conséquent, cette dame (et les autres personnes de l’équipe) ne la perdraient jamais.

J’ai encore le souvenir d’une certaine séance qui eut lieu plusieurs années après le début de notre travail. À l’époque, il était question de déménager la plupart des patients – tous les patients, espérions-nous – pour les installer non loin de là dans un petit pavillon aménagé à leur intention, où, pensions-nous, ils pourraient vivre de façon plus autonome, moins régressée. On se demandait encore si Susan était en assez bon état pour passer dans ce nouveau pavillon. Assis là dans sa chambre, je m’aperçus que j’étais incapable de vouloir qu’elle soit capable de faire ce déménagement. Cette découverte s’accompagna d’intenses sentiments d’humiliation et d’impuissance personnelle, car cela allait totalement à l’encontre d’un meilleur jugement – qui était que ce déménagement conduirait à sa guérison. Aujourd’hui, je crois encore que cette réaction résultait moins de ma haine à son égard – j’étais tout à fait habitué à la détester avec une intensité choquante, parfois – que du profond sentiment de perte (à un niveau refoulé) que la perspective de son déménagement suscitait en moi. Finalement, elle a déménagé en même temps que les autres patients.

De nombreux éléments apparurent qui indiquaient que Susan avait officieusement fonctionné dans sa famille comme une sorte de thérapeute familial, exactement comme elle le faisait à l’hôpital dans son pavillon. Je me souviens de ma stupéfaction devant l’attitude de la mère au retour d’une visite qu’elle avait faite, avec le frère de Susan, à sa fille, image tragique et grotesque de la maladie. La mère riait gaiement et d’un air ravi elle s’exclama : « Elle n’a pas arrêté de nous faire rire ! » Environ trois ans plus tard, alors que Susan avait fait de grands progrès, la mère, dans mon cabinet, ressemblait à une petite fille qui avait perdu sa mère. Cest à cette époque qu’un autre thérapeute de l’équipe me fit part de son étonnement quand il avait remarqué que Susan n’avait plus l’allure d’une malade grotesque mais d’« une fille sortant d’une école chic de “Est ».

L’intérêt symbiotique qu’avait le père dans la ma-adie de sa fille se révéla dans l’évolution du transfert, comme dans le reste. Par exemple, pendant une de nos séances, Susan me perçut comme mort, et plus tard elle dit à propos de son père : « Il vit quand il me donne. » Il est vrai que j’étais devenu profondément dépendant d’elle dans le sens où j’attendais qu’elle me permît de lui donner quelque chose – sinon une interprétation, du moins quelque jus de fruit ; j’exagère à peine en disant que j’avais l’impression que ma vie dépendait de sa volonté d’accepter quelque chose, n’importe quoi, de moi.

C’était une chose banale à Chestnut Lodge de constater qu’un progrès réel chez tel ou tel patient suscitait des réactions de perte refoulées de la part de ceux qui étaient les plus concernés par le malade ; mais, dans le cas de Susan, cela atteignit des proportions extraordinaires. Par exemple, à la fin de la cinquième année, l’infirmière en chef du pavillon et une surveillante de nuit vinrent me dire le même jour que ses progrès étaient renversants.

Dans les séances où elle apparaissait nettement plus saine, j’étais, par réaction, rempli de respect, de timidité et d’envie devant son air de Junon, de jeune géante en bonne santé, qui irradiait une supériorité sociale naturelle sur moi. En de telles occasions, je me sentais minable devant elle et je n’avais pas le moindre sentiment d’avoir contribué, si peu que ce fût, à ses progrès.

Un jour – vers le milieu de la cinquième année –, je me rendis compte que mon désespoir relatif au pronostic de sa maladie provenait, en partie du moins, du désespoir, jusqu’alors refoulé, de ne jamais pouvoir satisfaire mes désirs sexuels vis-à-vis d’elle – et je me rendis compte en même temps qu’à cet égard elle personnifiait ma mère à l’époque de mon enfance. Il est probable que, jusqu’à ce jour, j’avais désespéré de pouvoir jamais me reconnaître un tel désir.

Quelquefois, elle manifestait clairement des sentiments de perte, elle-même réagissant ainsi, dans notre relation symbiotique, à ses propres progrès cliniques que, consciemment, j’accueillais bien. Lorsque, par exemple, au début de la cinquième année, elle eut fait des progrès suffisants pour pouvoir passer, pour la première fois, toute la séance dans mon cabinet, je jubilai, mais elle, en revanche, était visiblement affligée. Une autre fois, elle me laissa entendre que la perte de sa chambre familière, au moment où elle la quittait pour venir me retrouver dans mon bureau, équivalait à la perte de son soi. Je présume que c’était précisément cette sorte de réaction primitive de perte, de ma part, qui me rendait incapable de la vouloir capable de déménager dans l’autre bâtiment : sa chambre familière dans le pavillon fermé, où nos séances avaient lieu depuis longtemps, était vraisemblablement devenue pour moi, à un niveau inconscient, équivalente à mon soi.

Ce que je veux indiquer avec ces exemples cliniques, c’est l’idée suivante : plus le thérapeute prend conscience de ce qu’il investit affectivement (chose qu’il a refoulée jusqu’ici) dans la perpétuation de la maladie du patient, mieux se développera l’espoir réaliste d’une guérison du patient. J’essaie de montrer que cet investissement inconscient peut exister sous bien des formes – dépendance symbiotique, convoitise sexuelle, désirs de vengeance, envie, etc. C’est évidemment une bonne chose que les autres membres de l’équipe prennent également conscience, autant que possible, de ce qu’ils investissent inconsciemment dans la perpétuation de la maladie du patient. Le fait que le patient lui-même a, inconsciemment, un intérêt majeur à rester malade, ce fait-là ne pourra devenir conscient et finalement être résolu si le thérapeute n’est pas capable de reconnaître en lui l’espoir de voir la maladie se prolonger.

Mon propre sentiment de culpabilité, à base d’omnipotence infantile, touchant la maladie de Susan m’a poussé involontairement à exiger d’elle, d’une manière contraignante pour elle, un meilleur fonctionnement, et à rester largement inconscient des progrès qu’à sa façon personnelle elle faisait en réalité. Cette découverte, je l’exposai en ces termes à mes collègues lors d’une réunion vers la fin de la troisième année :

J’ai sous-estimé tout ce qu’elle a mis dans sa thérapie

— tous les progrès qu’elle a faits. J’étais tellement impressionné par la gravité de cette maladie. Par exemple, il y a deux ou trois mois, je suis monté la voir à cinq heures ; elle était allongée par terre [enfermée dans une pièce de réclusion], en combinaison, elle avait ses règles et elle était couverte de sang – elle sentait très mauvais –, des choses comme ça font que je n’ai pas réalisé à quel point elle a besoin qu’on reconnaisse ce qu’elle a fait [ses progrès].

Une semaine après avoir expliqué cela à mes collègues, lors d’une séance où les échanges verbaux n’avaient pas été très significatifs, elle me demanda laconiquement, d’un air timide et plein d’espoir : « Des progrès ? » J’entendis cela comme une première demande clairement exprimée que je reconnaisse qu’elle était en train de faire des progrès et de vaincre sa maladie. Entendre ces mots me permit de voir qu’elle faisait effectivement des progrès, d’une manière subtile et peu visible ; j’avais été trop accablé – et je m’en sentais terriblement coupable

— par l’immensité de la tâche qui restait à accomplir pour prêter attention à ses « petits » pas en avant.

Au cours d’une des rares promenades que nous fîmes ensemble – en fait, nous n’étions pas vraiment « ensemble » – dans le parc de l’hôpital durant les premières années du traitement4, elle me tira tout à coup par la main tout en s’élançant dans un massif épais de branches basses qui vinrent battre contre moi. Cela me fit peur et me troubla ; mais elle avait réussi par ce comportement à me communiquer l’idée que c’était là ce que je lui faisais ressentir pendant nos séances, quand j’essayais – sans m’en rendre compte – de la tirer vers la guérison d’une manière désordonnée.

Une fois, pendant cette même période, elle put me transmettre verbalement quelque chose de cet ordre-là. J’eus un choc en l’entendant dire : « Bob [le surnom de son père], il m’a traînée derrière une voiture. » Comme beaucoup d’autres, cette phrase paraissait avoir de multiples significations, pour la plupart insondables ; mais ce qu’il y avait de terriblement clair dans cela, c’était qu’il l’avait traînée (au sens figuré) avec une corde, d’une voiture qu’il conduisait. Je le savais depuis longtemps, tout ce qu’elle avait accompli avant sa maladie – sur le plan sportif, social, etc. – avait été loin d’atteindre les objectifs perfectionnistes que son père avait eus pour elle. Le choc fut pour moi, plus précisément, que je me rendis compte alors que mes exigences concernant sa psychothérapie étaient ressenties par elle comme extrêmement dures, impossibles et dangereusement incontrôlables.

À cette époque, mes exigences surmoïques énormes par rapport à elle entravèrent, interdirent peut-être même, le développement chez la patiente d’un espoir réaliste. Mais il faut dire à ma décharge que je ne pouvais espérer satisfaire aux exigences tellement ambivalentes qu’elle m’imposait, car si, d’un côté, elle me faisait sentir que mes exigences à son égard étaient cruelles et impossibles à satisfaire, de l’autre elle montrait de mille manières qu’elle m’implorait d’intervenir activement dans la tragique situation où elle se trouvait.

Je devais être passablement moins harcelé par mon surmoi pour que se soit produit en elle le changement suivant. Nous en étions alors à la septième année de traitement. Susan avait emménagé depuis environ un an dans le petit pavillon dont j’ai parlé plus haut et notre séance avait lieu, comme d’habitude, dans sa chambre. Elle était allongée sur son lit. Les notes que j’ai dictées aussitôt après la séance disent ceci :

Cette séance est un bel exemple de développement de l’autonomie [j’ajoute aujourd’hui : du fait, en partie, de la formation d’une identification saine].

Nos rapports ont été pendant cette séance relativement étroits et amicaux, comme cela a été le cas depuis quelques semaines…

Elle s’est mise à parler d’Emily, la femme de ménage [noire], et a mentionné le nom de famille de celle-ci, que je ne connaissais pas – « Miller ». Elle a dit : « Son travail n’est pas dur », indiquant qu’elle, Susan, était restée là, étendue, à regarder Emily faire son travail. Il n’y avait pas de critique dans la remarque de Susan. Elle aime bien Emily – je le sais depuis des mois – et, moi aussi, j’admire Emily. Il me semble qu’aux yeux de Susan Emily forme un contraste reposant avec mon self prétentieux. Emily est une personne mûre, sans prétention, amicale, qu’il est facile de respecter comme un être humain.

Un peu plus tard (nous avons pas mal parlé pendant cette séance), elle a dit quelque chose à propos de la « poussière sur la table », en montrant la table – ou une commode, ou quelque chose de ce genre –, à quoi j’ai répondu : « Oui, c’est le travail d’Emily : épousseter », là encore sans impliquer aucune critique d’Emily, simplement pour dire que c’était là le domaine d’Emily.

Quelques minutes plus tard, après quelques propos sur des sujets apparemment différents, elle a dit : « C’est mon travail, c’est à moi de grandir avec les années » ; avec tranquillité, avec fierté, elle affirmait son autonomie ; elle exprimait le plaisir de la possession de soi. Il n’y avait nul défi dans cela, elle ne s’insurgeait pas non plus contre moi en me disant « occupez-vous de vos affaires ». Elle se rendait compte que ça n’allait pas se faire en un jour ni en un mois, mais que c’était à sa portée et que cela arriverait. J’ai été frappé par ce bel exemple d’identification à la femme de ménage, qui fait un travail correspondant à ses capacités.

Inutile de le dire, j’ai été formidablement content d’entendre cela et, à la fin de la séance, quelques minutes plus tard, j’avais envie de la serrer très fort dans mes bras et de l’embrasser.

Quel bond en avant par rapport à cette séance où elle m’avait demandé, gisant sans espoir sur ce même lit et dans cette même chambre, tandis que j’entrais et m’asseyais sur la chaise habituelle : « Êtes-vous venu pour regarder votre trou ? » Cette question avait beaucoup moins une signification sexuelle adulte qu’une signification se rattachant aux composantes pathologiquement symbiotiques de notre relation, suivant lesquelles la patiente représentait, pour moi, entre autres choses, la personnification de mon propre désespoir de moi-même, mon sentiment d’être dénué de toute valeur personnelle. Il me semble qu’à l’époque de la séance rapportée plus haut je devais avoir acquis, au moins jusqu’à un certain point, l’assurance qu’être son psychothérapeute était dans mes capacités, sans quoi elle n’aurait sans doute pas senti, ni dit, ce qu’elle avait dit.

D’un point de vue plus général, il me paraît que le domaine de l’espoir réaliste, au cours de la psychanalyse ou de la psychothérapie intensive, devient plus tangible dans la mesure où le thérapeute est capable de découvrir le sens, ou les sens jusqu’alors ignorés de lui, de ce qui se passe dans la séance. Dans le cas d’une personne aussi profondément malade que Susan, le thérapeute risque de se sentir, avec culpabilité et angoisse, trop impliqué dans la maladie du patient pour pouvoir acquérir une objectivité, une distance, qui lui permettraient de voir le sens des processus qui paralysent patient et analyste. Au cours d’une autre séance, Susan se tenait debout près de son lit tandis que j’étais assis à côté. Se penchant vers son lit, elle toucha le dessus de lit orné de motifs et me dit tranquillement : « Motifs ? » Elle me demandait manifestement si je voyais les motifs de son couvre-lit ; mais je me rendis compte qu’elle me demandait aussi si j’apercevais, dans nos modes de relation mutuelle, les motifs qu’elle y voyait. Elle n’était pas encore suffisamment bien pour s’expliquer plus précisément sur ce point ; mais le fait qu’elle pût communiquer à un tel niveau de différenciation me surprit et m’impressionna.

La maladie de cette jeune femme se révéla tenace et profonde en dépit de brèves améliorations qui lui permirent, par exemple, d’aller voir sa famille et de jouer efficacement son rôle d’hôtesse lors d’une réception réunissant une cinquantaine d’anciens amis et connaissances – visite dont elle revint avec l’air de quelqu’un qui est le seul survivant d’une catastrophe. En fin de compte, je demandai un contrôle pour plusieurs années – ce que je n’avais pas fait depuis longtemps, ni à Chestnut Lodge, ni ailleurs. Je commençai à voir régulièrement quelqu’un de plus haut placé que moi dans la hiérarchie. L’un des symptômes les plus ennuyeux de Susan à l’époque était qu’elle arrachait ses cheveux un à un et les mangeait. Cela durait depuis des années et contribuait à lui donner son aspect de phénomène de foire, comme cela contribuait à mes sentiments d’impuissance, d’embarras, de culpabilité et de haine à son égard.

J’étais en contrôle depuis quelques mois lorsque mon travail avec Susan connut un nouveau développement. Susan, assise sur son lit, s était tranquillement penchée en avant, de sorte que je pouvais regarder directement la partie chauve de sa tête ; j’étais sûr qu’elle était soigneusement en train de me la montrer. Je remarquai que cela formait un carré [square] étonnamment parfait. À ce propos, je suis presque certain qu’ici elle me communiquait non verbalement sa conviction, entre autres choses, que j’étais vieux jeu [square]5 ; une autre schizophrène, celle-là de New York, me parlait toujours en passant de Herald Square6, et je crois que ce n’était pas simplement en passant.

Quoi qu’il en soit, l’aspect nouveau de mon travail avec Susan, c’était que je m’étais suffisamment dépêtré de ma culpabilité pour pouvoir envisager ce symptôme du point de vue de l’intérêt esthétique (chose que, du reste, je n’expliquai pas clairement à mon contrôleur).

Lorsque je lui fis part de mon étonnement à la vue du carré parfait qu’elle avait ainsi, jour après jour, dessiné sur sa tête, il s’écarta du grand bureau devant lequel il était assis, me regarda d’un air réprobateur et me demanda sévèrement : « D’après vous, quelle est au juste votre responsabilité vis-à-vis de cette femme ? » C’est là que je décidai de mettre un terme à mon contrôle, car j’avais suffisamment souffert pendant des années de m’être montré trop consciencieux dans mon travail et cette réaction de mon contrôleur était exactement ce dont je n’avais pas besoin. Je dois dire à son crédit qu’il ne prit aucune mesure pour me retirer la charge de la malade ; mais, depuis lors, je n’ai plus vu de raison de demander de contrôle à quiconque.

RÉSUMÉ ET CONCLUSION

Mûrir, c’est réaliser et accepter le fait que nos espoirs sont multiples, qu’ils sont indifféremment orientés vers des fins destructrices ou constructrices, imprégnés d’ambivalence, à maints égards inconciliables entre eux et, en conséquence, d’une nature qui ne leur permet pas d’être totalement comblés. L’accomplissement de cette maturation exige de l’individu qu’il reconnaisse et abandonne, pour une bonne part, ses fantasmes d’omnipotence jusqu’alors inconscients.

L’intégration consciente de sentiments d’espoir, auparavant non intégrés et largement inconscients, procède parallèlement à la perlaboration de sentiments progressivement plus intenses : déception, découragement, désespoir, chagrin, rage de frustration à base d’omnipotence infantile. Ce processus de maturation n’est jamais achevé ; il se poursuit chez chaque thérapeute en fonction de l’évolution de ses sentiments personnels par rapport à chacun des patients avec lesquels il se trouve profondément et durablement engagé.

Avec ces patients qui, au départ, ont si peu d’espoir et qui donnent au thérapeute tant de raisons de les reléguer dans les « cas désespérés », il faut être aussi accessible que possible à tout ce qui peut être gratifiant dans ce travail qui, naturellement, tend à être frustrant, décourageant et à paraître vain. Il le faut, même si ces gratifications sont contraires à l’idée que nous nous faisons traditionnellement de l’analyste, censé maintenir une attitude constante de neutralité affective et une attention toujours égale vis-à-vis du patient. Quand le thérapeute prend conscience de ces gratifications, l’espoir naît chez les deux participants que la thérapie aura un sens et donnera de bons résultats.

L’influence du transfert sur l’observation participante de l’analyste1 (1977)

Je n’ai jamais rencontré personnellement Sullivan et je ne me considère pas moi-même comme un sullivanien. Mais mes premières années de formation se sont déroulées dans un Washington alors fortement influencé, voire dominé, par lui et par ses idées ; j’ai suivi deux de ses cours et la moitié d’un troisième (dans le courant duquel il est mort) ; et j’ai dit dans mes articles antérieurs tout ce que je lui devais. Selon moi, l’expression créée par lui d'« observation participante » correspond parfaitement à l’esprit dans lequel l’analyste fonctionne par rapport au patient.

En ce qui concerne le rôle du psychothérapeute, l’idée que j’avais développée avant mon arrivée à Washington, et qui résultait en grande partie de ma formation médicale jointe à ma propre psychodynamique fortement obsessionnelle, m’obligeait à me maintenir et à maintenir mes sentiments dans une position qui, au fond, n’avait rien à voir avec l’individualité du patient. Mon idéal du moi touchant mon fonctionnement de thérapeute exigeait que je m’efforçasse toujours de secourir le patient de lui porter un intérêt constant et de n’éprouver à son égard aucun affect négatif – à moins de le lui exprimer ouvertement. Je considérais que mon identité personnelle était immuable et, de même, que mon rôle de thérapeute était fixé et absolu.

J’ai écrit ailleurs que, grâce à mon analyse personnelle et à l’acquisition d’une expérience clinique,

… mon sentiment d’identité est devenu [par la suite]… ma source la plus sûre d’informations concernant ce qui se passe entre le patient et moi, et ce qui se passe chez le patient. L’« utilisation » de ces fluctuations du sentiment d’identité constitue une source fondamentale de découverte, au cours du travail avec le patient, des processus non seulement contre-transférentiels, mais aussi transférentiels2…

Les quelques remarques qu’on va lire se situent dans cette même perspective : comme pour le sentiment d’identité personnelle de l’analyste, le style d’observation participante qu’il a développé avec les années, l’observation par l’analyste de la manière dont il s’écarte, dans son travail avec tel ou tel patient, de ce style habituel, lui fournissent des indications particulièrement précieuses quant à la nature et à l’intensité des réponses et des attitudes transférentielles du patient à son égard. Outre que l’analyste observe en son for intérieur ces fluctuations dans son mode habituel d’observation participante, il peut trouver constructif, et cela de plus en plus souvent à mesure que l’analyse progresse, de faire part de ces données au patient.

Si l’on a, professionnellement enracinées en soi, des exigences surmoïques (c’était mon cas au début, à un degré presque paralysant) telles que l’on veuille, par exemple, toujours aider le patient et lui porter une attention constante, un intérêt indéfectible, on ne pourra pas apercevoir ces variations – dans l’intérêt, la participation, etc. – qui sont dues à l’impact qu’a sur soi le transfert du patient.

Lorsqu’on essaie de gagner et de maintenir une position d’observateur participant personnellement idéalisée et imposée par le surmoi, on court le risque de ne jamais remarquer que le patient, étant donné ses distorsions transférentielles, perçoit ou ressent peut-être la position et le fonctionnement de l’analyste d’une manière toute différente de la manière dont l’analyste les ressent. Par exemple, le patient verra dans une attitude subjectivement vécue par l’analyste comme une attitude d’aide et de participation une menace d’être dévoré ou envahi d’une manière destructrice, ou bien dans le fonctionnement d’observateur quelque chose émanant de son propre surmoi projeté, qui condamne et contrôle tout de manière omnipotente (sa propre « machine à surveiller », comme le disait un patient schizophrène). À ce propos, j’ai souvent constaté – aussi bien en analysant des patients qu’en supervisant des candidats analystes – que, lorsque l’analyste se montrait particulièrement chaleureux et participant avec le patient, c’était l’indice que l’analyste évitait inconsciemment le rôle transférentiel négatif dans lequel le patient a tendance à le percevoir (celui, mettons, de parent distant et dépourvu de sentiments). De même, quand l’analyste s’aperçoit qu’il est excessivement observateur et qu’il participe le moins possible d’une manière concrète, il peut penser qu’il est vraisemblablement en train d’éviter inconsciemment de reconnaître des envies cannibales, disons, chez le patient, chez lui ou chez tous deux.

Ilya quelques semaines, travaillant avec un avocat extrêmement intelligent et ambitieux qui avait commencé une analyse quelques mois auparavant, je me suis trouvé profondément troublé dans mon identité d’analyste. Dès le début de notre travail, l’idée m’avait harcelé que j’étais incapable de suivre le flot rapide et abondant du matériel analytique qu’il apportait. Ses rêves non seulement étaient nombreux mais encore ils avaient une grande importance pour l’analyse, et le patient pouvait en percevoir la signification plus rapidement que moi. Pour moi, cet homme, qui se révélait capable de se mouvoir avec autant d’agilité dans l’analyse, ne faisait que mettre en lumière mon incompétence chronique et envahissante en tant qu’analyste : je sous-interprétais, pensais-je. Le travail avec lui ranimait une crainte ancienne d’être grillé comme analyste.

Aussi, ce fut un immense soulagement pour moi de découvrir qu’une cause importante de mon trouble résidait dans le fait qu’il transférait sur moi son soi de petit enfant, de cadet parmi plusieurs frères et sœurs, d’enfant qui s’était toujours senti incapable d’aller aussi vite que ses frères et sœurs plus âgés et rivaux, mais surtout que sa mère qui lui paraissait être toujours en mouvement, toujours en train d’aller quelque part. Je me rappelais à présent que, quelques années auparavant, j’avais connu la même situation analytique avec un autre patient dont la dynamique familiale avait été semblable à celle de mon analysant actuel.

Un patient narcissique avec lequel je travaille actuellement me donnait toujours, dans les premiers temps de son analyse, le sentiment que je n’étais pas assez intelligent pour pouvoir exercer mon métier d’analyste. Il est, lui, quelqu’un de fort intelligent et j’éprouvais souvent de l’admiration pour sa capacité presque effrayante de faire des distinctions subtiles entre ses pensées, ses fantasmes, ses souvenirs. La finesse de son esprit et son aptitude à créer des métaphores d’une justesse admirable pour exprimer ses idées, tout cela me semblait totalement inaccessible. Je trouvais rarement l’occasion d’apporter une contribution verbale à l’analyse et le patient demeurait une grande partie du temps silencieux, plongé – c’est du moins ce que me font supposer les verbalisations complexes qui résultaient de ces silences – dans des pensées d’une subtilité et d’une richesse que j’étais à peine capable d’apprécier et auxquelles, moins encore, je ne pouvais espérer prendre part verbalement.

Là encore, par certaines données transférentielles apparues par la suite, j’ai été conduit à me rendre compte, pour mon plus grand soulagement, des motivations puissantes qui l’avaient poussé à projeter sur moi le sentiment de médiocrité qu’il avait éprouvé face à son frère aîné ; ce frère avait évolué, au cours de l’enfance du patient, dans un monde ardemment désiré par le jeune garçon et qui lui semblait désespérément hors d’atteinte le voyais mieux maintenant ce qu’il y avait de défensif dans cette façon de fonctionner du patient, et je pouvais à présent distinguer les aspects narcissiques, proches de l’autisme, que comportait ce déploiement d’activité mentale si complexe (activité qui, du reste, à certains égards n’était pas nécessairement très supérieure à la mienne mais qui, plutôt, était destinée à m’exclure de son monde). Je crois toujours que, sur certains plans, il m’est supérieur, mais il ne me donne plus le sentiment d’être incompétent comme analyste.

Avec un autre patient, j’ai commencé assez tôt à me sentir à moitié moribond pendant presque toute la durée de chaque séance, et au moins pendant quelques mois j’ai attribué cela principalement à une fatigue chronique due à des semaines de travail particulièrement chargées. Mais ce sentiment s’est atténué peu à peu à mesure que le matériel trans-férentiel faisait clairement apparaître le fait que le patient voyait en moi ou bien sa mère atteinte de dépression chronique, ou bien sa grand-mère sénile qui avait longtemps végété sous ses yeux lorsqu’il était enfant.

Il y a quelques mois, j’ai confié à une analysante d’un certain âge qu’elle était, et avait longtemps été, ma patiente préférée ; je le lui ai dit parce que je savais que ce fait, tout agréable fût-il pour moi sous certains angles, devait mettre en évidence un de ses problèmes majeurs. Le fait de partager avec elle cette information (laquelle représente bien évidemment un écart par rapport à mon comportement habituel d’observateur-participant) a donné des résultats fort constructifs en ce sens qu’il a permis à tout un matériel transférentiel nouvellement remémoré d’émerger. La patiente s’est rappelé, en éprouvant une rage meurtrière et un intense chagrin, que toute sa vie elle avait senti qu’elle devait absolument être agréable aux autres en général et à sa mère en particulier. Ses sentiments négatifs de transfert maternel à mon égard, largement refoulés depuis des années dans notre travail, faisaient maintenant surface avec une intensité qui m’impressionnait et que je trouvais parfois effrayante. En même temps, elle commença à manifester une cohérence et une détermination dans son fonctionnement du moi qui lui avaient fait défaut jusqu’alors.

Pour finir, une remarque en marge : je l’ai appris depuis longtemps, le travail de l’analysant ne consiste pas simplement et uniquement à devenir une machine à associer librement et à rapporter des rêves ; l’analyste doit à la fois demander au patient d’intérioriser et l’aider à intérioriser (principalement par son exemple personnel) l’activité d’observateur-participant en tant que fonction du moi qu’il peut tirer de l’analyse et qui devient maintenant une part de lui-même.

Contre-transfert et modèle théorique1 (1972)

Le modèle théorique qui me guide dans le traitement des patients schizophrènes tient compte des éléments suivants.

Io Les modes d’expérience et les modes de relation interpersonnelle les plus primitifs de l’analyste n’ont pas été résolus une fois pour toutes par son analyse personnelle ni par d’autres expériences de maturation ; ils sont susceptibles d’être ravivés au cours de sa vie d’adulte, et spécialement lorsque l’analyste travaille avec des schizophrènes. L’analyse personnelle est efficace dans la mesure où elle a permis à l’analyste d’avoir accès à (plutôt qu’elle n’a affecté) sa capacité de sentiments primitifs – jalousie, peur, rage, dépendance symbiotique et autres états affectifs contre lesquels la schizophrénie de son patient est une défense.

Si Margaret Mahler2 insiste tant sur ce que le groupe de Los Angeles appelle les « tendances génétiquement préparées », c’est qu’elle semble oublier la nécessité thérapeutique où se trouve l’analyste de reconnaître, et d’utiliser dans le traitement du psychotique, ses propres composantes de mauvaise mère. Ainsi, elle sous-estime l’importance du trauma interpersonnel, intrafamilial, dont le patient a souf-

fert malgré un capital génétique relativement normal. En même temps, elle sous-estime l’importance du trauma délibérément sadique et meurtrier que le patient inflige à l’analyste et suscite en retour.

2° Ainsi, toutes les réactions de « transfert délirant » du patient – telles que la perception de l’analyste comme étant la personnification de sa mère au moi fragmenté, ou de son père affectivement distant, etc. – ont quelque fondement dans la réalité. Pour que le patient puisse développer une relation de réalité mieux intégrée, plus compréhensive, il faut que l’analyste reconnaisse implicitement ces noyaux de perception de la réalité dans le transfert, au lieu de maintenir inflexiblement l’idée que le patient incarne l’ambivalence dans toute son intensité.

3° Une bonne ré-individuation du patient nécessite une expérience de symbiose thérapeutique à laquelle l’analyste participe à un niveau affectif, mais à un degré utilisable ; cette symbiose, toujours soumise à l’examen analytique de l’analyste, diffère entièrement par nature d’une « folie à deux3 » mise en acte.

4° Ont une importance fondamentale dans la phase de travail dite de symbiose thérapeutique les efforts thérapeutiques du patient vis-à-vis de l’analyste, de même que son chagrin et sa culpabilité de n’avoir pas donné à la mère fragmentée la possibilité d’être envers lui une mère totale et profondément satisfaite.

5° Le problème fondamental dans la schizophrénie est que le patient n’a pas pu développer une identité humaine, ni subjectivement, ni même, dans les cas chroniques plus sévères, objectivement. C’est dans la phase de symbiose thérapeutique qu’un processus de ré-humanisation et de ré-individuation réciproques peut s’instaurer : la relation thérapeutique est devenue à ce moment-là suffisamment forte pour que les deux participants laissent entrer en jeu, au cours de l’exploration du transfert, les éléments d’identité subjectivement non humains qui avaient été jusqu’à présent inconscients et mis en acte dans le comportement.

De manière caractéristique, ce sont les analystes voyant dans la schizophrénie essentiellement une maladie de carence qui ont besoin de maintenir refoulées les composantes de mauvaise mère de leur propre identité, et qui cherchent à réaffirmer, par la manière dont ils s’efforcent d’aborder avec chaleur et générosité le patient schizophrène, leurs aspects de bonne mère. En fait, ils demandent au patient de les délivrer de leur mauvais soi, ou de leurs intro-jects de mauvaise mère, dont ils ont peur.

La communication présentée par le D1^ Holzman4, bien que largement identique à la version que j’ai reçue, offre néanmoins certaines modifications. Je citerai donc des passages de la première version.

Comme les membres du groupe du Dr Holzman, j’ai mes propres points de désaccord avec l’analyse classique. En outre, je sais de première main toute la valeur qu’a pour la thérapie et la recherche l’approche familiale du problème. D’autre part, je n’ignore pas que les phénothiazines, utilisés modérément et au bon moment, facilitent la thérapie analytique, bien que je n’y recoure pas moi-même. Enfin, je considère que la théorie des systèmes généraux constitue un domaine passionnant et prometteur de la pensée scientifique.

Cependant, je trouve l’exposé de Holzman dangereux et inquiétant. Il est dangereux parce que, tout en ne cessant de faire indéniablement appel à l’ouverture d’esprit, il met les schizophrènes à part, qualitativement et de manière irrémédiable, des autres êtres humains : ils sont, dans leur nature profonde, moins que des humains. Par l’arrogance de son savoir scientifique à la mode, cette communication éveille un sentiment d’infériorité et de doute de soi chez le lecteur qui se trouve engagé dans un effort essentiellement psychanalytique et qui sait suffisamment combien il a lieu de rester humble.

Là où j’envisage les phases du traitement en termes d’interaction patient-analyste, le Dr Kayton5 les conçoit – ce qui est, du reste, intéressant – en termes d’expérience intérieure du patient. Il est à noter que sa communication, qui affirme qu’« au cours de ces vingt dernières années… les progrès sont venus principalement de sources extérieures au cabinet de l’analyste », ne dit pas un mot de l’expérience intérieure de l’analyste. J’ai une tout autre façon de voir les choses puisque je m’intéresse spécialement au domaine du contre-transfert, dans sa plus large acception, que je considère d’une très grande valeur et extrêmement fiable aussi bien pour la recherche que la thérapie. Si je m’intéresse au contre-transfert, ce n’est pas pour apporter une satisfaction narcissique à l’analyste-chercheur. Sa personnalité et en particulier son sens de l’identité

— on le constate chez tous ceux qui pratiquent la psychanalyse – constituent un instrument scientifique fort sensible et instructif fournissant des informations sur ce qui se passe dans le traitement, souvent dans des domaines verbalement inexprimables par le patient.

Comme je l’ai montré dans mon livre sur l’environnement non humain6 ainsi que dans un certain nombre d’articles plus récents, l’analyste doit aider le patient à devenir subjectivement et objectivement humain et doit, ce faisant, devenir lui-même capable de supporter, et même de prendre plaisir à occuper, différentes positions transférentielles « non humaines », dans lesquelles, au départ, il voit une menace effrayante à sa propre humanité subjective.

Le Dr Holzman7 aimerait sans doute que, comme lui et ses collègues, nous nous écartions de l’exploration constante et nécessaire de ce qu’on appelle l’aspect contre-transférentiel du traitement psychanalytique intensif du schizophrène ; pour lui, nous devrions reléguer le patient dans un domaine d’existence supposé distinct du nôtre, un domaine pas tout à fait humain en qualité, un domaine qui ne serait pas à la portée de l’empathie du psychiatre. Je soupçonne fort ces analystes de se tourner assez vite – aussitôt que l’interaction thérapeutique commence à leur évoquer des aspects subjectivement inhumains de leur identité – vers les dernières nouveautés scientifiques : génétique du comportement, biochimie, psychopharmacologie, épidémiologie, etc., pour y trouver la preuve rassurante que le patient schizophrène est en fin de compte qualitativement différent des vrais êtres humains – et qu’il est donc inutile de courir le risque de devenir fou soi-même en persistant à vouloir faire avec ce patient un travail psychanalytique chargé de conflits si inquiétants.

La version que j’ai reçue de l’exposé de Holzman contient, par exemple, ce passage : « On peut ainsi se poser certaines questions : 1) Les interventions psychothérapeutiques doivent-elles être faites à un rythme aussi intensif que celui de la psychanalyse pour les patients non psychotiques ? 2) Les mêmes effets psychothérapeutiques peuvent-ils être obtenus par des para-professionnels ou même par des groupes de patients ? 3) Est-ce que la simple présence stable d’autres personnes intéressées fournit le support nécessaire à la remise en ordre du désordre intérieur et à la guérison ? » Chacune de ces questions est valable en soi ; mais, prises toutes ensemble, elles me paraissent être le genre de choses qui dévalorisent les patients schizophrènes.

Fondamentalement, les psychanalystes sont les seuls thérapeutes qui, parce qu’ils sont engagés dans une incessante exploration de leur propre vie intérieure pour aider au traitement de leurs patients, possèdent les qualités nécessaires pour discerner, explorer et sauver les éléments d’humanité du patient qu’écrase la maladie schizophrénique, cette maladie qui, aux yeux des gens moins informés, le classe dans une catégorie essentiellement inhumaine. Les patients qui souffrent de schizophrénie et que l’on estime à environ 47 % des malades internés dans des hôpitaux psychiatriques sont là, pour la plupart, pendant des dizaines et des dizaines d’années non seulement parce qu’ils voient dans leurs semblables des êtres qui ne sont pas de la même espèce qu’eux, mais aussi parce que leurs semblables en viennent à accepter cela comme un fait fonctionnellement vrai. Si le mouvement psychanalytique lui-même se réfugie dans la phéno-thiazine et dans la génétique, ce qui, pour moi, est une fuite devant le problème, alors une longue nuit commencera pour tous ces schizophrènes – pour les malades actuels qui sont déjà perdus et pour la foule des malades à venir – et pour les quelques psychanalystes qui s’intéressent particulièrement à ce domaine. Ce sera aussi le début d’une longue nuit pour la profession psychanalytique en général et pour les patients, borderline, névrosés, etc., que traitent les psychanalystes. Car une fois que nous aurons commencé à renoncer à notre effort d’observation, inlassable et sans préjugés, pour discerner dans le patient, grâce à une exploration empathique de ce qu’on appelle nos réactions transférentielles au patient, le fond d’humanité en lutte contre la psychopathologie qui l’assaille, notre fuite sera sans fin.

D’après le groupe de Holzman, « il ne faut pas concevoir la névrose et la schizophrénie comme un continuum, car les comportements schizophrénique et névrosé sont spécifiquement différents ». Cette prétendue différence spécifique, je la trouve, pour ma part, explicable et soluble en termes de processus très primitifs de pré-individuation et même de pré-symbiose – décrits par Mahler8 et d’autres – qui sont le lot commun de tous les êtres humains, schizophrènes compris, comme on le constate avec une régularité probante lorsqu’on observe avec un esprit suffisamment ouvert les phénomènes cliniques de contre-transfert.

L’article du Dr Stierlin9 contient de nombreux points théoriques que je trouve stimulants et dignes d’une évaluation clinique prolongée. L’auteur montre parfaitement que la tentative des parents de repousser le patient n’implique pas une séparation réelle, mais un attachement tragique. Cependant, il me semble que, pour desserrer ce lien, il faut d’abord que le lien se noue dans le transfert, dans ce que j’appelle la « symbiose pathogène », de telle sorte que l’analyste puisse savoir de première main ce que ce lien apporte aussi bien de gratifications que de frustrations et de terreurs. Il faut passer par ce stade avant que ce mode de relation transférentielle puisse se résoudre en ce que j’appelle la « symbiose thérapeutique », à partir de laquelle se produira une individuation plus saine.

Le Dr Stierlin a beau dire que les enfants modèlent et influencent leurs parents autant que ceux-ci modèlent et influencent leurs enfants, il a beau dire que le thérapeute comprend la triste situation des parents victimes-victimiseurs, son article laisse néanmoins transparaître quelque chose comme un reproche à l’égard des parents, tenus pour responsables de la schizophrénie de leur enfant. Lorsqu’il affirme que les parents impriment à l’enfant la marque de leur propre réalité plus forte – point de vue qui, fondamentalement, attribuerait aux parents une responsabilité prédominante dans la schizophrénie de l’enfant – il ne tient pas compte, ou pas suffisamment compte, des facteurs suivants.

Premièrement, le transfert des parents sur l’enfant est tel que l’enfant, aussi petit soit-il, est inconsciemment perçu comme bien plus puissant qu’eux. Deuxièmement, l’enfant tire une énorme satisfaction sadique de sa position de malade affligé de schizophrénie dont les parents sont tenus pour responsables et coupables. Troisièmement, ainsi que je le disais plus haut et que je l’ai observé depuis quelques années seulement, l’enfant éprouve lui-même, profondément refoulé, un sentiment de chagrin autant que de culpabilité (partiellement fondé dans la réalité) d’avoir échoué dans ses efforts aimants pour permettre à la mère fragmentée, par exemple, de fonctionner à son égard comme une mère totale qui s’est réalisée dans ce rôle. En blâmant les parents, nous sous-estimons leurs propres composantes d’amour mais aussi celles de l’enfant, et nous nous préservons de la tragédie qui les a tous submergés.

Il ne faudrait pas reporter sur les parents une responsabilité que nous ne voulons pas vraiment chercher en nous-mêmes ou chez les patients. Comme je l’ai maintes fois remarqué, lorsqu’on éprouve des sentiments trop intenses pour être supportables – haine, cruauté, rejet ou blâme, par exemple –, on éprouve un soulagement momentané à évoquer l’image – même très ancienne et lointaine – de parents persécuteurs qui rendent, dans l’immédiat, la situation intolérable, alors que l’on devrait plutôt rester subjectivement responsable de son propre sadisme, par exemple, ou tenir le patient pou* responsable de son identification aux agresseurs parentaux d’autrefois. Dans ces moments difficiles, l’analyste doit rester maître de toutes ses facultés émotionnelles ; il n’y a pas d’autre solution. Déplacer ou projeter sur les parents les sentiments de blâme intenses que l’on porte au patient revient à se lier les mains soi-même. Avec un tel raisonnement théorique, on se trouve justifié de retarder le moment de l’expérience essentielle où l’on se trouvera pleinement confronté au patient schizophrène

LISTE DES ARTICLES FIGURANT DANS COUNTERTRANSFERENCE AND RELATED SUBJECTS ET NON REPRIS DANS CE VOLUME

« The schizophrenic individual’s experience of his world », 1967.

« Identity development in Edith Jacobson's The Self and the Object World », 1965.

« Concerning the development of an identity », 1966-1967.

« The « dedicated physician” in the field of psychotherapy and psychoanalysis », 1967.

« Paranoid processes among members of the therapeutic team », 1968.

« A case of borderline thought disorder », 1969.

« Pathologic symbiosis and autism », 1971.

« Autism and the phase of transition to therapeutic symbiosis », 1970.

« An epic struggle with schizophrenia : a review of Marion Milner's The Hands of the Living God », 1970.

« Unconscious processes in relation to the environmental crisis », 1972.

« Intensive psychotherapy of chronic schizophrenia : a case report », 1972.

« Some aspects of unconscious fantasy », 1972.

« Discussion of « The concept of psychoses as a result and in the context of the long-term treatment modalities”, by Leopold Beliak », 1972.

« Violence in schizophrenia – with Jean M. Bisco, Gilles Coutu and Richard C. Scibetta », 1973.

« Dual – and multiple-identity processes in borderline ego functionning », 1977.

« Psychoanalytic therapy with schizophrenic patients in a private-practice context » 1976


3 Cf. mon article « Integration and differentiation in schizophrenia », in Collected Papers on Schizophrenia and Related Subjects, New York, International Universities Press, 1965.

4 2.  Cf. mon article « The effort to drive the other person crazy ». Trad. fr. in L’effort pour rendre l’autre fou, Gallimard, 1977.

5 3.  Cf. « The effort to drive the other person crazy », op. Cit. Cf. également mon article « Concerning the development of an Identity », in Countertransference and Related Subjects, International Universities Press, New York, 1979.

6 Cf. mon article « Pathologic symbiosis and autism », in Countertransference and Related Subjects, op. cit.

7 Cf. mon article « Autism and the phase of transition to therapeutic symbiosis », in Countertransference and Related Subjects, op. cit.

8 Cf. mon article « Phases of patient-therapist interaction in the psychotherapy of chronic schizophrenia », in Collected Papers on Schizophrenia and Related Subjects, op. cit.

9 « Autism and the phase of transition to therapeutic symbiosis », in Countertransference and Related Subjects, op. cit.

10 L’équipe thérapeutique était divisée en plusieurs petits groupes. Nous nous réunissions régulièrement pour discuter entre nous et de manière aussi franche que possible de tous les problèmes qui nous préoccupaient.

11 Je suis chagriné de voir que je notais et sentais cette réserve : « à Chestnut Lodge » ; je ne pouvais pas vivre cela simplement comme la chose la plus importante de ma vie. Je vois là un signe de ma résistance encore inconsciente à reconnaître l’importance de la patiente pour moi – de ma résistance au développement d’une relation symbiotique pré-ambivalente pleinement ressentie avec elle.

12 Bien qu’il ne contienne pas les idées que j’avance ici, l’excellent article de Pao, « Pathological jealousy » (Psychoanal. Quarterly, 1969, pp. 616-638), apporte à ces idées une base psychodynamique utile et donne une bonne vue d’ensemble de la littérature sur la jalousie.

13 L. H. Farber (1961), « Faces of envy », in The Ways of the Will – Essays toward a Psychology and Psychopathology of Will, New York, Basic Books, 1966.

14 M. Milner (1969), The Hands of the Living God : An Account of a Psycho-Analytic Treatment, New York, International Universities Press. Trad. fr. Les mains du dieu vivant, Gallimard, 1974.

15 P. Heimann (1962), « Notes on the anal stage », International. Psycho-Anal., 43 : 406-414.

16 H. Hartmann (1939), Ego Psychology and the Problem of Adaptation, New York, International Universities Press.

17 D. W. Winnicott (1941), « The observation of infants in a set situation », in Collected Papers, New York, Basic Books, 1958, pp. 52-69.

18 M. M. R. Khan (1963), « The concept of cumulative trauma », in The Privacy of the Self : Papers on Psychoanalytic Theory and Technique. Trad. fr. Le soi caché, Gallimard, 1976 (1964) ; « Ego distortion, cumulative trauma, and the role of reconstruction in the analytic situation », in The Privacy of the Self, op. cit.

19 C. R. Rogers (1942), Counseling and Psychotherapy, Cambridge, Mass. : Riverside Press.

20 « The place of neutral therapist-responses in psychotherapy with the schizophrenic patient », in Collected Papers on Schizophrenia and Related Subjects. Trad. fr. in L’effort pour rendre l’autre fou, op. cit.

21 « The concept of cumulative trauma » et « Ego distortion, cumulative trauma, and the role of reconstruction in the analytic situation », op. cit.