Chapitre VI. La position dépressive

En décrivant la position paranoïde-schizoïde, j’ai essayé de montrer comment un heureux agencement des angoisses ressenties dans les premiers mois du développement conduit à une organisation graduelle de l’univers du nourrisson. Tandis que les processus de clivage, de projection et d’introjection aident à faire un tri de ses perceptions et émotions et séparent le bon du mauvais, le nourrisson se sent confronté avec un objet idéal, qu’il aime, qu’il essaye de conquérir et de conserver et auquel il cherche à s’identifier, et d’autre part avec un objet mauvais, dans lequel il a projeté ses pulsions agressives et qui est ressenti comme une menace pour lui-même et pour son objet idéal.

Si les conditions de développement sont favorables, le nourrisson sentira de plus en plus que son objet idéal et ses propres pulsions libidinales sont plus fortes que l’objet mauvais et ses pulsions mauvaises ; il deviendra de plus en plus capable de s’identifier à son objet idéal, et cette identification et sa croissance physiologique aussi bien que le développement de son moi lui donneront une sensation grandissante de force et de capacité pour se défendre lui-même ainsi que son objet idéal. Lorsque le nourrisson sent que son moi est fort et en possession assurée d’un objet idéal solide, il aura moins peur de ses mauvaises pulsions et sera donc moins tenté de les projeter au-dehors. La projection des mauvaises pulsions diminuant, le pouvoir attribué à l’objet mauvais diminuera aussi, et le moi, moins appauvri par des projections, se fortifiera.

Le nourrisson aura aussi une plus grande tolérance aux pulsions de mort à l’intérieur de lui-même et, par conséquent, moins de craintes paranoïdes ; le clivage et la projection s’amoindrissent, cédant peu à peu leur place à un mouvement vers l’intégration du moi et de l’objet.

Il existe depuis le début une tendance à l’intégration ainsi qu’au clivage et, tout au long de son développement, même dans les tout premiers mois, le nourrisson éprouvera des moments d’une intégration plus ou moins complète. Mais quand les processus d’intégration deviennent plus stables et plus continus, il apparaît une nouvelle phase du développement : la position dépressive.

Celle-ci a été définie par Melanie Klein comme la phase de développement dans laquelle le nourrisson reconnaît un objet total et se situe par rapport à lui. C’est un moment crucial dans le développement du nourrisson et qui est clairement identifié même par des personnes non spécialistes. Tous ceux qui l’entourent s’apercevront d’un changement et verront là un pas gigantesque dans son développement : ils remarqueront et commenteront le fait que maintenant bébé reconnaît sa maman. Bientôt après, comme on le sait, il commence à reconnaître d’autres personnes de son entourage, d’abord, en général, son père. Quand le nourrisson reconnaît sa mère, cela signifie que désormais il la perçoit comme un objet total. Reconnaître sa mère comme un objet total signifie pour nous que cela diffère aussi bien des relations d’objet partiel que des relations d’objet clivé ; en d’autres termes, non seulement le nourrisson se situe de plus en plus par rapport au sein, aux mains et aux yeux de la mère qu’il voit comme des objets séparés de lui, mais il la reconnaît aussi comme une personne totale, qui peut être parfois bonne, parfois méchante, tantôt présente, tantôt absente, et qui peut être aussi bien aimée que détestée. Il commence à voir que ses sensations bonnes ou mauvaises ne proviennent pas d’un bon et d’un mauvais sein ou d’une bonne et d’une mauvaise mère, mais d’une même mère, source en même temps de ce qui est bon et de ce qui est mauvais. Cette reconnaissance de sa mère comme une personne totale a de vastes implications et ouvre tout un monde de nouvelles « vivances ». Reconnaître sa mère comme une personne totale signifie aussi la reconnaître en tant qu’individu qui mène une vie propre et a des rapports avec d’autres personnes. Le nourrisson découvre sa détresse, son extrême dépendance de la mère et sa jalousie envers les autres.

Concurremment avec cette modification dans la perception de l’objet, il s’opère un changement fondamental dans le moi, car, de même que la mère devient un objet total, de même le moi du nourrisson devient un moi total, de moins en moins clivé en de bonnes et de mauvaises composantes. L’intégration du moi et celle de l’objet vont de pair. La diminution des processus de projection et l’augmentation de l’intégration du moi signifient que la perception des objets est moins déformée, ce qui rapproche les objets mauvais des objets idéaux. En même temps, l’introjection d’un objet atteignant progressivement la totalité favorise l’intégration du moi. Ces changements psychologiques aident à la maturation physiologique du moi et sont aidés par elle, car la maturation du système nerveux central permet une meilleure organisation des perceptions provenant de différentes aires physiologiques, ce qui, à son tour, contribue au développement et à l’organisation de la mémoire. Si le nourrisson perçoit sa mère comme un objet total, il peut aussi mieux se souvenir d’elle, c’est-à-dire, de gratifications antérieures au moment où elle semble le frustrer, et inversement. Pendant que ces processus d’intégration se poursuivent, le nourrisson se rend de plus en plus clairement compte que c’est la même personne — lui-même — qui aime et déteste une même personne, sa mère. Il est alors mis en présence de conflits touchant sa propre ambivalence. Cette transformation dans l’état d’intégration du moi et de l’objet entraîne un changement dans le foyer des angoisses du nourrisson. Dans la position paranoïde-schizoïde, l’angoisse principale est la crainte d’une destruction du moi par un objet mauvais, ou plusieurs. Dans la position dépressive, les angoisses surgissent de l’ambivalence : le nourrisson a surtout peur que ses propres pulsions destructives n’anéantissent l’objet qu’il aime et dont il dépend entièrement.

Dans la position dépressive, les processus d’introjection s’intensifient. Cela est dû en partie à l’affaiblissement des mécanismes de projection, et en partie à la découverte faite par le nourrisson de sa dépendance par rapport à l’objet, qu’il perçoit maintenant comme autonome et capable de s’en aller. Cette découverte augmente en lui le besoin de posséder l’objet, de le conserver au-dedans de lui et, si possible, de le protéger contre sa propre destructivité. La position dépressive commence dans la phase orale du développement, lorsque l’amour et le besoin conduisent à la dévoration. La toute-puissance des mécanismes d’introjection orale mène à la peur que les pulsions destructives n’anéantissent non seulement le bon objet externe, mais aussi le bon objet introjecté. Ce bon objet interne forme le noyau du moi et du monde intérieur du nourrisson, qui se trouve ainsi confronté avec l’angoisse par crainte de détruire tout son monde intérieur.

Le nourrisson plus intégré qui peut se souvenir de l’amour pour le bon objet et le conserver même pendant qu’il le hait s’expose à de nouveaux sentiments, peu connus dans la position paranoïde-schizoïde : le deuil et la nostalgie du bon objet ressenti comme perdu et détruit, et la culpabilité, une épreuve dépressive caractéristique qui provient du sentiment d’avoir perdu le bon objet par sa propre capacité de destruction. Au comble de son ambivalence le nourrisson est exposé au désespoir dépressif. Il se souvient qu’il a aimé sa mère, et sans doute l’aime-t-il encore, mais il sent qu’il l’a dévorée ou détruite de sorte qu’elle ne lui est plus accessible dans le monde extérieur. De plus, il l’a aussi détruite en tant qu’objet interne, qui est maintenant ressenti comme mis en morceaux. Si ce monde interne est ressenti ainsi, c’est en raison de son identification avec cet objet ; le nourrisson éprouve vivement la perte, la culpabilité et la nostalgie et il désespère de le récupérer. À la souffrance pour son propre compte s’ajoute la souffrance pour le compte de sa mère à cause de l’amour impérissable qu’il lui porte, de la constante introjection de sa mère et de son identification à elle. Sa douleur est encore augmentée par des sentiments de persécution, en partie parce que, au comble de sa dépression, il y aura de nouveau quelque régression, dans laquelle de mauvais sentiments seront encore projetés sur des persécuteurs internes et identifiés à ceux-ci, et en partie parce que le bon objet fragmenté, qui stimule de tels sentiments intenses de perte et de culpabilité, est de nouveau ressenti en quelque sorte comme un persécuteur.

Voici un rêve typique, fait par une patiente qui se sentait menacée par un désespoir dépressif. Il s’agit d’une personne maniaco-dépressive, et ce rêve se situe à un moment où elle traversait un intervalle passablement libre de dépression aussi bien que de toute manie. La veille du rêve il était devenu clair que la poursuite de son analyse était menacée par des difficultés financières et elle m’avait demandé si je continuerais le traitement au cas où elle serait dans l’impossibilité de me payer pendant quelque temps. Comme ses difficultés me semblaient réelles, je lui laissai entrevoir que je ne pensais pas terminer son traitement au point où il en était.

Le lendemain la patiente commence sa séance en se plaignant du froid de ma salle d’attente. Elle pense aussi, pour la première fois, que cette pièce est terne et lugubre et elle y regrette l’absence de rideaux. Après ces déclarations elle raconte son rêve. Elle affirme qu’il est très simple. Elle n’a rêvé que d’une mer d’icebergs ; ceux-ci venaient par vagues interminables de sorte qu’on ne pouvait pas voir la mer, la mer bleue elle-même, mais uniquement ces énormes montagnes blanches arrivant en grandes vagues l’une après l’autre. Dans le rêve elle avait la notion très nette que ces icebergs s’enfonçaient très profondément et que les froides montagnes blanches qu’elle apercevait à la surface de la mer n’étaient qu’un fragment de la glace montagneuse au-dessous. À son réveil, sa première pensée a été qu’elle craignait d’être bientôt ressaisie par la dépression. Ce rêve, dit-elle, montrait plus clairement qu’aucun autre à quoi sa dépression ressemblait réellement : c’était la sensation d’être au pouvoir de ces icebergs, qui l’emplissaient au point que rien de sa personnalité n’était épargné ; elle-même devenait un iceberg, dépourvue de tout sentiment, de toute chaleur. Elle associe alors ces icebergs à un poème sur d’anciens navires abandonnés ressemblant à des cygnes endormis. Ils lui rappellent aussi les cheveux blancs et ondulés d’une vieille amie, Mme A..., qui était gentille envers elle, qui l’avait aidée et qu’elle avait laissé tomber, ce qui lui avait causé beaucoup de culpabilité et de chagrin.

Après ces associations, j’interprète que la salle d’attente froide est identique aux icebergs de son rêve ; elle doit sentir que son exigence de payer des honoraires réduits ou de ne pas en payer du tout m’a complètement épuisée et appauvrie — la salle d’attente terne et lugubre, sans rideaux —, qu’en fait elle m’a tuée, si bien que je suis devenue froide comme un iceberg, la remplissant de sentiments de culpabilité et de persécution.

Elle ajoute alors quelques autres associations. Elle se rend subitement compte que ces vagues sauvages avaient la forme de seins, et pense qu’elles étaient comme des seins morts ou glacés, et aussi que leurs bords déchiquetés ressemblaient à des dents. En outre, elle me raconte que la veille au soir elle avait rencontré Mme A... à une réunion ; elle avait voulu lui servir une tasse de thé, mais Mme A... avait dit : « Non, merci beaucoup », elle préférait le café. C’était à ce moment-là que la patiente avait senti pour la première fois comme une légère prémonition de la dépression récurrente. Mme A... lui avait semblé avoir un air froid et un regard désapprobateur, mais ensuite elle s’était consolée à la pensée que peut-être Mme A... lui avait paru triste uniquement parce que son gendre était mort récemment.

Ces associations expliquent encore mieux le rêve. D’abord, elles mettent en évidence que l’exigence de la patiente concernant ses honoraires était inconsciemment ressentie par elle comme une agression avide, dévorante, un coup de dents sur mes seins. Par ailleurs, la patiente fait comprendre qu’après cette attaque son sentiment d’incapacité à restaurer ma personne (représentée par Mme A...) est la source de sa dépression. Elle fait une tentative de réparation en offrant à Mme A... une tasse de thé, mais cette réparation est refusée : Mme A... préfère le café. D’après d’autres matériels apportés à l’analyse, il devient tout à fait clair pour nous que la patiente sentait que Mme A... avait refusé sa tasse de thé parce que la patiente est une femme. Elle voulait une tasse de café de son gendre, qui représente le frère de la patiente. Du moment que la patiente n’est pas un homme, elle sent qu’elle ne peut pas apporter de réparation au sein ; à cet instant-là son désir de réparation et même son chagrin disparaissent, et Mme A... est vue comme une persécutrice : elle est froide et elle a un air désapprobateur. Dans le rêve, cet élément de persécution est représenté par les icebergs-seins avec des dents. Après avoir senti qu’elle a vidé le sein et l’a mordu, la patiente éprouve maintenant le sentiment qu’un sein vide, froid, mort et denté l’a remplie et a complètement détruit son propre moi, lequel, dans le rêve, est la mer bleue qu’on ne peut pas voir.

Le sentiment de dépression mobilise chez le nourrisson le désir de réparer son objet ou ses objets détruits. Il aspire à réparer le dommage que, dans son fantasme omnipotent, il a causé, à reconstituer et à récupérer ses objets d’amour perdus et à leur redonner vie et intégrité. Croyant son agression responsable de la destruction de l’objet, le nourrisson croit aussi que son amour et ses soins peuvent défaire les méfaits de son agression. Le conflit dépressif est une lutte constante entre la destructivité du nourrisson, et son amour et ses pulsions réparatrices. Un échec dans la réparation conduit au désespoir, sa réussite renouvelle l’espoir. Je reviendrai plus en détail sur les conditions de la réparation. Ici il suffit de dire que la disparition progressive des angoisses dépressives et la récupération des bons objets externes et internes peuvent être obtenues par le nourrisson à travers leur réparation, aussi bien dans la réalité que dans la toute-puissance de son fantasme.

La position dépressive marque un point décisif dans le développement du nourrisson, et son élaboration s’accompagne d’un changement radical dans sa perception de la réalité. Quand le moi s’intègre davantage, quand les processus de projection diminuent et que le nourrisson commence à percevoir sa dépendance d’un objet externe et l’ambivalence de ses propres pulsions et de ses buts, il découvre sa propre réalité psychique. Il devient attentif à lui-même, aux objets qu’il perçoit comme séparés de lui et à ses propres pulsions et fantasmes, et il commence à distinguer le fantasme de la réalité extérieure. Le développement du sens de la réalité psychique chez le nourrisson est inséparable de son sens croissant de la réalité extérieure et il commence à les distinguer.

L’épreuve de réalité existe depuis la naissance. L’enfant « tâte » ses sensations et les classe en bonnes et mauvaises. Mais dans la position dépressive cette épreuve de réalité devient mieux établie, plus significative et plus intimement liée à la réalité psychique. Lorsque le nourrisson se rend mieux compte de ses propres pulsions, bonnes et mauvaises, il les ressent comme toutes-puissantes, mais le souci de son objet lui fait suivre de près l’effet de ses pulsions et de ses actions sur cet objet, et il essaye progressivement le pouvoir de ses pulsions et l’invincibilité de son objet. Dans des circonstances favorables, la réapparition de la mère après une absence, ses soins et son attention modifient peu à peu la croyance du nourrisson en la toute-puissance de ses pulsions destructives. Parallèlement, l’échec de sa réparation magique diminue sa croyance en l’omnipotence de son amour. Petit à petit il découvre les limites aussi bien de sa haine que de son amour, et à mesure que son moi grandit et se développe il découvre aussi de plus en plus de moyens d’avoir prise sur la réalité extérieure.

En même temps, tout au long du développement et de l’élaboration de la position dépressive, le moi se renforce par la croissance et par l’assimilation de bons objets introjectés en lui et aussi dans le surmoi.

Cette étape du développement une fois acquise, la relation du nourrisson à la réalité est établie. Le point de fixation des maladies psychotiques se situe dans la position paranoïde-schizoïde et au début de la position dépressive. Lorsque, au cours du développement, la régression remonte à ces points reculés, il y a perte du sens de la réalité et l’individu devient psychotique. Si la position dépressive a été atteinte, et au moins partiellement élaborée, les difficultés rencontrées pendant le développement ultérieur seront de nature non pas psychotique, mais névrotique.

Toute la relation aux objets change à mesure que la position dépressive s’élabore. Le nourrisson acquiert la capacité d’aimer et de respecter les personnes en tant qu’individus séparés et différenciés. Il devient capable de reconnaître ses pulsions, de s’en sentir responsable et de tolérer sa culpabilité. Sa nouvelle capacité de s’intéresser à ses objets lui enseigne petit à petit à maîtriser ses pulsions.

Le caractère du surmoi change. Les objets idéaux et les persécuteurs introjectés pendant la position paranoïde-schizoïde forment les premières racines du surmoi. L’objet persécuteur est ressenti comme un bourreau impitoyable et vindicatif. L’objet idéal avec lequel le moi aspire à s’identifier devient la partie du surmoi qui est l’idéal du moi, souvent persécutrice aussi à cause de ses extrêmes exigences de perfection.

Comme les objets idéaux et persécuteurs sont ensemble dans la position dépressive, le surmoi s’intègre davantage et est ressenti comme un objet interne total aimé de façon ambivalente. Une atteinte à cet objet éveille des sentiments de culpabilité et d’auto-accusation. Dans les phases initiales de la position dépressive, le surmoi est encore ressenti comme très sévère et persécuteur (l’iceberg denté dans le rêve de la patiente gravement dépressive), mais à mesure que la relation à l’objet total s’établit plus complètement, le surmoi perd quelques-uns de ses aspects monstrueux et se rapproche plus de l’image des parents bons et aimés. Un tel surmoi cesse d’être uniquement une source de culpabilité et devient aussi un objet d’amour, ressenti par l’enfant comme un allié dans sa lutte contre ses pulsions destructives.

La douleur du deuil vécue dans la position dépressive et les pulsions réparatrices développées pour reconstituer les objets aimés internes et externes sont le fondement de la créativité et de la sublimation. Ces activités réparatrices concernent l’objet et le soi. Elles sont dues en partie au souci de l’objet et à la culpabilité envers lui, suivie du désir de le reconstituer, de le préserver et de le rendre impérissable, en partie aussi à l’intérêt de l’auto-conservation, orientée maintenant d’une manière plus réaliste. Le désir ardent du nourrisson de recréer ses objets perdus le pousse à remettre ensemble ce qui a été déchiré en deux morceaux, à reconstruire ce qui a été détruit, à recréer et à créer. En même temps, son désir de ménager ses objets l’amène à sublimer ses pulsions lorsqu’elles lui semblent destructives. Ainsi, le souci de ses objets modifie ses buts pulsionnels et détermine une inhibition des incitations pulsionnelles. Et à mesure que le moi s’organise mieux et que les projections s’affaiblissent, le refoulement succède au clivage. Les mécanismes psychotiques cèdent peu à peu leur place à des mécanismes névrotiques : inhibition, refoulement et déplacement.

C’est à ce moment qu’on peut constater la genèse des symboles. Afin de ménager l’objet, le nourrisson inhibe partiellement ses pulsions et partiellement les déplace sur des substituts de cet objet ; ainsi commence la formation de symboles. Les processus de sublimation et de formation de symboles sont intimement liés et tous deux sont l’aboutissement de conflits et d’angoisses appartenant à la position dépressive.

Une des plus grandes contributions de Freud à la psychologie fut la découverte que la sublimation est le résultat d’un renoncement réussi à un but pulsionnel ; j’ajouterai ici qu’une telle réussite ne peut être obtenue qu’à travers un processus de deuil. L’abandon d’un but pulsionnel ou d’un objet est une répétition et, en même temps, une reviviscence de l’abandon du sein. Il peut être réussi, comme dans le premier cas, si l’objet à abandonner peut être assimilé dans le moi par le processus de perte et de reconstitution interne.

Je crois que cet objet assimilé devient un symbole à l’intérieur du moi. Chaque aspect de l’objet, chaque situation qui doit être abandonnée dans le processus de croissance donne lieu à la formation de symboles.

D’après ce point de vue, la formation de symboles est l’aboutissement d’une perte, c’est une œuvre créatrice contenant la douleur et tout le travail du deuil.

Si la réalité psychique est vécue et différenciée de la réalité externe, le symbole est différencié de l’objet15 ; il est ressenti comme ayant été créé par le soi et peut être librement employé par lui16.

Dans la position dépressive, donc, tout le climat de la pensée change. C’est alors que les capacités d’établir des rapports et des abstractions se développent et construisent la base de la pensée que nous cherchons dans un moi mûr, en opposition à la pensée décousue et concrète caractéristique de la position paranoïde-schizoïde.

À mesure que le nourrisson accumule des expériences de deuil et de réparation, de perte et de récupération, son moi s’enrichit des objets qu’il a eu à recréer au-dedans de lui-même et qui deviennent partie intégrante de lui. Sa confiance en sa capacité de conserver et de récupérer les bons objets augmente, ainsi que sa croyance en son propre amour et ses potentialités.

J’illustrerai divers aspects de l’intégration qui se fait pendant la position dépressive à l’aide du matériel suivant, puisé dans l’analyse d’Ann, une petite fille de quatre ans. Les deux séances, que je décrirai partiellement, se placent peu avant des vacances de Pâques dont un jour coïncidait avec son anniversaire. Ce congé était en quelque sorte particulièrement traumatisant pour Ann, car les vacances précédentes avaient amené une interruption exceptionnellement longue dans son traitement. Elle avait vécu ces deux périodes de vacances surtout en termes de fantasmes de naissance et de privation orale se situant au début de la vie.

Quelque temps avant Pâques elle commença à venir aux séances en serrant contre sa poitrine un moelleux coussin blanc et en suçant son pouce. Elle était surtout préoccupée de savoir si sa mère l’avait allaitée au sein ou si, réservant tout son sein pour elle-même, elle lui avait donné le biberon dès le début. (De fait, Ann avait été nourrie au biberon dès sa naissance.) Une quinzaine avant les vacances, elle attrapa un rhume très fort et dut manquer quelques séances. Quand elle revint, il apparut clairement qu’elle avait le sentiment de m’avoir tuée, détruite, comme représentante de la mauvaise mère qui l’avait privée du sein, et qu’elle ressentait son rhume comme contenant un sein mauvais et empoisonné qui l’endommageait par représailles. Elle essaya de dominer cette situation en la renversant complètement. Je dus jouer le rôle d’une enfant malade au lit et elle était la mère qui alimente, mais dans ce rôle elle me maltraitait, ne me donnant pas à manger quand j’avais faim, me laissant souvent seule pendant qu’elle « allait au spectacle » et me comblant de cadeaux que j’étais censée ne pas désirer réellement, car ils ne remplaçaient ni sa présence ni la nourriture. Elle était aussi extrêmement autoritaire et il devint bientôt évident qu’elle avait besoin de me contrôler parce que, étant un bébé qui dépendait d’elle et qui se sentait dépossédé par elle, je ne pouvais que la haïr. Bien que jouant le rôle de la mère, elle suçait souvent son pouce et se cramponnait à son oreiller, qu’elle emportait avec elle même lorsqu’elle « allait au spectacle ». Je pus lui montrer qu’elle s’identifiait à une mère qu’elle enviait parce que cette mère possédait elle-même le sein dont elle pouvait jouir tout le temps, et aussi comment, malgré la possession de ce sein grâce auquel elle pouvait me réduire à la situation d’un bébé affamé, elle se sentait encore très bébé elle-même en le suçant et en y trouvant du plaisir.

Par identification inversée et projective, elle se défendait de l’angoisse dépressive, due à notre prochaine séparation et à sa propre agressivité contre le sein intériorisé. Elle projetait en moi sa partie bébé, mais, magiquement, elle s’identifiait à moi — la mère — par introjection. Cela dura plusieurs jours jusqu’au moment où, vers la fin d’une séance, quatre jours avant les vacances, elle me demande de lui fabriquer une montre ronde. C’était la première fois depuis son rhume qu’elle m’admettait comme une grande personne et cherchait mon aide. Quand je lui fais une montre en papier, elle veut que j’y attache une longue ficelle. Je lui demande quelle heure les aiguilles doivent indiquer et elle répond sans hésiter : « Sept heures. » — « Pourquoi ? », lui dis-je, et elle répond : « C’est l’heure où on se lève. » Il ne lui était pas permis d’aller dans la chambre de ses parents avant sept heures.

J’interprète que la montre représente surtout son sens de la réalité ; elle sent essentiellement que je suis la mère avec le sein rond comme la montre et qu’elle-même est le bébé. J’interprète aussi que mes vacances lui semblent une longue nuit pendant laquelle il lui faut rester seule, tandis que moi — ou la mère — je suis ailleurs avec le père. Mais « sept heures » est le moment du réveil, c’est-à-dire son espoir de revenir pour le traitement, après les vacances. Si elle possède une montre — le sens de la réalité —, cela veut dire qu’il lui faut supporter la longue nuit — les vacances — et maîtriser ses impulsions de l’interrompre ; mais d’un autre côté cela l’aide à comprendre que je reviendrai et qu’elle me récupérera comme elle retrouve sa mère tous les matins à sept heures.

Elle commence la séance suivante en me mettant encore au lit comme une petite fille malade, pour me dire immédiatement après de me lever et de lui faire une autre montre. Elle la veut peinte en bleu pâle et avec une ficelle. Elle veut aussi savoir s’il lui sera permis de l’emporter chez elle. À la séance précédente je n’avais pas relevé la signification de la ficelle ; maintenant j’interprète son désir d’emporter en elle un sein représenté par tout le traitement qu’elle avait eu et j’explique que la ficelle signifie son désir de se maintenir en contact avec moi à travers cette bonne internalisation. Là-dessus Ann me demande de faire une autre montre, exactement la même, mais de la peindre en jaune et de ne pas lui attacher de ficelle. Elle contemple alors les deux montres pendant longtemps. Quand je lui fais remarquer leur ressemblance de forme et la différence entre leurs couleurs, elle dit qu’elles sont deux « mêmes seins », mais « remplis d’autre chose ». L’une est remplie de « coloreté » et l’autre, remplie de « pipi » (clivage).

Comme, auparavant, en me mettant au lit, elle avait renversé un verre d’eau sur le divan, j’interprète que l’une des montres est le sein de Maman plein de lait, tandis que l’autre est le sein de Maman quand Ann sentait que, fâchée, elle l’avait rempli de pipi. Je dis aussi que si elle ne veut pas de ficelle à la montre jaune c’est parce qu’elle n’a pas envie de porter en elle le mauvais sein-pipi. Alors, avec un sourire malicieux, elle exhibe la montre que je lui avais fabriquée la veille et où elle avait fait de gros trous avec des ciseaux. Donc, maintenant il y a trois seins, un bon, plein de lait, un mauvais, plein de pipi, et un intermédiaire, celui qui était bon la veille mais qu’elle a abîmé. J’interprète qu’il y a une autre raison pour laquelle elle refuse une ficelle attachée au mauvais sein jaune : elle ne veut pas voir le lien entre ses propres actes de colère, lorsqu’elle mord et urine avec rage, et le sein devenu mauvais. Elle prend alors les montres bleue et jaune, les relie par la ficelle, les suspend aux boutons de deux petits tiroirs supérieurs de la commode et les regarde avec grande satisfaction. J’interprète que le bon et le mauvais sein se sont intégrés par la découverte qu’elle a faite de sa propre ambivalence. À ce moment-là elle s’intéresse au tiroir inférieur de la commode, essaye une clé dans la serrure et dit : « Je ne peux pas avoir celui-ci, n’est-ce pas ? » J’interprète que maintenant les tiroirs supérieurs représentent les seins de Maman et celui d’en bas, ses parties génitales, auxquelles elle pense ne pas avoir accès parce que cela appartient à Papa et que sa clé — le pénis — est la seule qui y entre. Je lui dis qu’elle voit en moi, non pas précisément un sein, bon ou mauvais, mais une personne entière dont les seins semblent bons ou mauvais selon ce qu’elle ressent à mon sujet et ce qu’elle pense m’avoir fait. Elle me voit comme une personne ayant un corps entier et une relation génitale avec Papa, à laquelle elle n’a pas accès.

Ce qui frappe dans ce matériel est le fait qu’il est intimement lié à divers aspects d’intégration et qu’il montre comment cette intégration s’accompagne chez Ann de progrès dans son sens de la réalité. L’interprétation de son identification projective rend l’enfant capable de récupérer la partie frustrée du bébé qu’il y a en elle. En redevenant un bébé, elle revit le clivage des seins (la montre jaune et la bleue). Mon interprétation du clivage attire son attention sur sa propre agressivité et le sein devient intégré (les deux montres liées par la ficelle). L’intégration du bon et du mauvais sein est immédiatement suivie de la relation à l’objet partiel devenant une relation à un objet total en termes de contraste non seulement entre le bon et le mauvais, mais aussi entre l’objet partiel et l’objet total, préparant la voie pour le complexe œdipien. Simultanément avec ce qui précède et à cause de cela, l’enfant prend conscience de son ambivalence et de ses fantasmes de toute-puissance. Mais sa croyance en la toute-puissance de ses fantasmes est modifiée par l’épreuve de la réalité, qui lui permet de conserver l’idée de l’analyste réelle comme d’une personne qui part en vacances et revient au moment fixé sans en être changée.

La position dépressive n’est jamais complètement élaborée. Les angoisses provoquées par l’ambivalence et la culpabilité, de même que les situations de perte, qui réveillent des expériences vécues de dépression, ne nous abandonnent jamais. Les bons objets externes dans la vie de l’adulte symbolisent toujours le bon objet primaire, interne et externe, et en contiennent des aspects, si bien que toute perte ultérieure fait revivre l’angoisse de perdre le bon objet interne et, avec elle, toutes les angoisses éprouvées originellement dans la position dépressive. Si le nourrisson a pu, avec une assurance relative, se constituer un bon objet interne dans la position dépressive, les situations d’angoisse dépressive ne conduiront pas à la maladie, mais à une élaboration fructueuse menant à un enrichissement et à une créativité ultérieurs.

Là où la position dépressive n’a pas été suffisamment élaborée et où la croyance en la capacité d’amour et de créativité du moi, de même qu’en sa possibilité de récupérer les bons objets internes et externes, n’a pas été fermement établie, le développement est loin d’être favorable. Le moi sera traqué par la peur constante de perdre totalement ses bonnes acquisitions internes, il sera appauvri et affaibli, ses rapports à la réalité pourront être ténus et il subsistera une crainte perpétuelle et parfois une menace réelle de régression conduisant à la psychose.

Bibliographie

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