Chapitre IX. Les stades initiaux du complexe œdipien

La définition de la position dépressive donnée par Melanie Klein implique que le complexe œdipien commence à se développer pendant cette phase, dont il est partie intégrante. Quand la mère est perçue comme un objet total, il se produit un changement non seulement dans la relation du nourrisson à sa mère, mais aussi dans sa perception du monde. Il reconnaît les personnes comme individuelles et séparées et ayant des relations entre elles ; et surtout, il devient attentif au lien important qui existe entre son père et sa mère. C’est ce qui prépare la voie pour le complexe œdipien. Mais la perception que le nourrisson a des rapports entre les personnes est très différente de la perception que peut avoir un adulte ou même un enfant plus âgé. Comme les projections colorent toutes ses perceptions, le nourrisson, pressentant le lien libidinal entre ses parents, projette en eux ses propres désirs libidinaux et agressifs. Quand il est sous l’emprise de ses propres pulsions puissantes, il fantasie ses parents dans un coït ininterrompu et la nature de ce coït varie avec les fluctuations de ses propres pulsions. Il fantasiera ses parents échangeant des gratifications orales, urétrales, anales ou génitales, selon la prévalence de ses propres pulsions, qu’il projette en eux. Cette situation, dans laquelle le nourrisson perçoit ses parents d’après ses propres projections, fait naître les sentiments les plus poignants de privation, jalousie et envie, car les parents sont perçus comme échangeant sans cesse entre eux précisément ces gratifications que le nourrisson désire pour lui-même.

L’enfant réagit à cette situation par un accroissement de ses sentiments et fantasmes agressifs. Dans ses fantasmes, les parents seront attaqués par tous les moyens dont il dispose et il les imaginera comme en train d’être détruits. Comme à ce stade du développement l’introjection est très active, ces parents attaqués et détruits sont immédiatement introjectés et sentis par l’enfant comme faisant partie de son monde intérieur. Donc, dans la situation dépressive, le nourrisson a affaire non seulement à un sein et à une mère internes détruits, mais aussi au couple parental détruit de la situation œdipienne initiale.

Les rêves suivants illustrent la situation œdipienne initiale chez une patiente très déprimée. Les symptômes dont elle se plaignait le plus à ce moment-là étaient le sentiment d’un état de mort interne, une incapacité de s’assimiler les choses, surtout son analyse, et une impression générale de paralysie et d’absence de vie. Un jour, elle raconte trois rêves faits à la suite.

Premier rêve. — Elle est en train de manger de la confiture de cerises et a une horrible sensation : de petits morceaux de cerises et du jus lui coulent de la bouche. C’est comme si elle avait détaché d’un coup de dents des bouts saignants de quelque chose. Elle pense que la faute en est toute au Dr  X...

Elle associe ce rêve à un souper où elle a été la veille en compagnie de Mlle P... et pendant lequel cette jeune personne lui a raconté qu’un certain Dr Y... lui avait demandé de faire dans son hôpital une série de cours sur la psychologie. La patiente n’avait conscience d’aucune jalousie. Le Dr X... est un homme jeune dont la patiente avait été amoureuse avant sa dépression et à l’épouse duquel elle vouait une jalousie extrême. Mlle P... représente une très bonne image dans la vie de la patiente et elle symbolise d’ordinaire le bon côté de l’analyste et de la mère. Même quand la patiente est très déprimée, elle peut supporter la vue de Mlle P..., tout en sentant qu’elle ne peut établir aucun contact réel avec elle ni « rien tirer d’elle ». Le soir précédant le rêve elle n’avait pas d’appétit bien que le repas fût très bon. Sa deuxième association au rêve établit un lien entre les Drs X... et Y..., et entre Mlle P... faisant des cours et moi-même professant à l’Institut. Mais le sentiment le plus fort dans le rêve concerne les petits morceaux saignants qui avaient été déchirés à coups de dents. C’est en cela, elle le sent, qu’elle a transformé le souper de Mlle P... À mesure que ses associations se poursuivent, il devient clair que Mlle P... représente l’analyste et la mère, que son souper symbolise le sein et que, dès que le Dr Y... est mentionné, suscitant chez la patiente une puissante jalousie œdipienne inconsciente, elle sent qu’elle avait attaqué le sein avec ses dents et l’avait déchiqueté en de petits morceaux saignants représentés par la confiture de cerises.

Deuxième rêve. — Elle est en train de manger du porridge dans un joli petit bol portant des dessins de petits oiseaux blancs, mais dès qu’elle commence à y toucher elle se sent dégoûtée et effrayée parce qu’elle trouve dans le porridge trois objets qui lui coupent les    lèvres et lui restent dans la gorge : une petite croix cassée, un porte-monnaie déchiré et une cage avec des crochets.

Elle associe les petits oiseaux du bol au nom de son analyste18. Quant aux trois petits objets, après une certaine résistance, elle associe la croix à sa propre rosserie19 et le porte-monnaie au vagin. Je dois venir à son secours en lui suggérant que la cage avec les crochets représente le vagin contenant le pénis.

Ce rêve continue sur le thème de son incapacité d’« assimiler » en rapport avec les difficultés éprouvées au sein lors de la situation œdipienne. Le bol de porridge représente encore le sein, mais pour elle ce sein est plein des parties sexuelles des parents, comme si le coït se réalisait juste à l’intérieur du sein. Le coït est ressenti comme très mauvais et les morceaux des organes génitaux des parents sont sentis non seulement comme abîmés (le porte-monnaie déchiré, la croix cassée), mais aussi comme vindicatifs et nuisibles. Comme dans le premier rêve, elle est en face d’une situation où des angoisses œdipiennes semblent interférer avec sa possibilité d’assimiler le bon aliment donné par la mère et des images maternelles.

Ces deux rêves illustrent l’interaction entre la relation au sein et les problèmes œdipiens : l’afflux de l’envie et de la jalousie œdipiennes augmente les agressions contre le sein et, par conséquent, inhibe l’absorption de nourriture et approfondit la dépression. Par ailleurs, il y a un autre matériel qui montre comment sa relation ambivalente au sein augmente ses difficultés œdipiennes, en ce que le sein-mère n’avait jamais été tenu pour un bon objet interne auquel la patiente pût s’identifier.

Le troisième rêve, de la même nuit, met en jeu un autre aspect de sa dépression : ses sensations de paralysie et d’un état de mort. Dans ce rêve elle se trouve à une garden-party et elle voit un homme qui se dirige vers un bordel « pour faire jig-jig »20. Ensuite elle se voit dans une sorte de jardin secret et elle aperçoit deux oiseaux bec contre bec, mais qui sont immobiles parce que leurs becs sont transpercés par celui d’un troisième oiseau. Les deux oiseaux sont blancs ; du troisième elle ne se souvient pas clairement, mais il devait être noir. Ses associations portent sur le roman de Graham Greene, The End of the Affair (La fin d'une liaison), où une liaison finit par un suicide. C’est dans ce livre qu’apparaît l’expression « faire un jig-jig » se référant à une forme avilie de rapport sexuel21 ; les deux oiseaux sont de nouveau associés à mon nom.

Ce rêve s’insère dans un vaste arrière-plan. La patiente avait d’habitude une séance le soir, car il avait fallu la prendre en traitement avec quelque urgence à un moment où je n’avais pas d’heure libre dans la journée. La semaine précédente j’avais pu lui trouver une heure à un moment plus commode et elle m’avait exprimé son contentement en pensant que maintenant je pourrais passer mes soirées dans le jardin avec mon mari. Le jardin secret de son rêve se réfère à un livre qu’elle avait lu dans son enfance et auquel elle avait souvent fait allusion dans son analyse. À une époque plus prometteuse elle avait le sentiment d’avoir en elle un jardin secret, dans lequel tout était bon et plein de vie ; si seulement elle pouvait y pénétrer maintenant, elle serait de nouveau bien. Le rêve la rendit particulièrement déprimée lorsque, en se réveillant, elle réalisa que dans son rêve elle avait trouvé le jardin secret, mais là les oiseaux n’étaient pas vivants, ils semblaient paralysés.

Le rêve représente son agression contre moi et mon mari, mis à la place des parents dans la situation œdipienne. Mon jardin, où j’allais pouvoir passer les soirées avec mon mari, devient la garden-party du rêve. Notre rapport sexuel devient une affaire sordide, dans laquelle mon mari va au bordel faire jig-jig et finit par se suicider. La contrepartie de cette situation est le jardin secret, dans lequel elle met les parents pendant le coït — les deux oiseaux blancs, bec contre bec — et les immobilise en paralysant leur coït. Le jardin secret représente son monde interne et surtout ses organes génitaux, où elle renferme les images des parents paralysés et où, en s’identifiant à eux, il lui faut être frigide et immobile. Dans la situation externe, elle ne peut avoir recours ni à son père, devenu un très mauvais objet sexuel, ni à sa mère, dont le sein est ressenti comme détruit dans la rivalité œdipienne.

Ce rêve contient, plus franchement que les deux premiers, des éléments génitaux, mais il présente toutes les caractéristiques d’un complexe œdipien survenu de très bonne heure, car le couple parental y est traité d’une manière typique de la position dépressive : elle l’attaque de façon ambivalente, l’introjecte dans son monde intérieur et s’identifie partiellement à lui. La paralysie du couple parental et son idéalisation, le plaçant dans cet état d’immobilité, constituent une défense maniaque.

Ici on voit évidemment en action les défenses contre la situation de privation, de jalousie et d’envie, d’intense destructivité et de sa dépression consécutive, défenses que j’ai décrites comme appartenant respectivement à la position paranoïde-schizoïde et à la position dépressive. Le déni, le clivage et l’idéalisation peuvent prendre des formes diverses. Il peut y avoir un clivage entre des parents bons et asexués et des parents méchants et sexués, de même qu’un clivage entre la mère et le père, l’un des parents étant idéal et l’autre ressenti comme persécuteur. Cette dernière forme de clivage peut ressembler de près à une situation œdipienne génitale, sauf quant à l’extrême idéalisation du parent désiré, à la haine intense et à la persécution ressenties par rapport à la figure parentale rivale. En outre, étant donné de tels extrêmes d’idéalisation et de persécution, le rôle de l’objet idéal et du persécuteur oscille généralement très vite entre l’un des parents et l’autre.

Dans le complexe d’Œdipe initial, le fantasme des parents unifiés joue un rôle important. Ce fantasme apparaît d’abord quand le nourrisson devient attentif à sa mère en tant qu’objet total, mais ne le distingue pas complètement du père ; il fantasie le pénis ou le père comme faisant partie de sa mère, et son idéalisation la lui fait voir comme contenant tout ce qui est désirable, le sein, des bébés, des pénis. Des agressions envieuses et des projections peuvent transformer cette image en un persécuteur menaçant.

À mesure que les parents deviennent de plus en plus différenciés et que leurs rapports sexuels éveillent de la jalousie et de l’envie, l’enfant peut régresser à ce fantasme des parents unifiés comme à une défense. La relation parentale est déniée et, par un fantasme tout-puissant, changée en une image parentale unifiée. En même temps, l’agressivité de l’enfant éveillée par le coït est projetée dans cette image. Les parents, dans un coït odieux, deviennent un monstre haïssant et menaçant. C’est cette image terrifiante qui forme souvent chez les enfants le noyau des cauchemars et des délires de persécution.

D’après ce que je viens de dire, il devient clair que, selon Melanie Klein, l’enfant se rend compte très tôt de l’existence des organes mâle et femelle et que la phase phallique et le fantasme de la femme phallique sont des structures défensives — une des versions des parents unifiés.

Cette image de parents unifiés apparaît dans un rêve qu’une patiente fait pendant sa phase maniaque, juste avant les vacances d’été. Elle est à une foire où il y a un petit spectacle dans lequel un homme doté d’une obésité monstrueuse, en état de grossesse et ayant des dents énormes s’exhibe en faisant des discours. La foule autour de lui rit et elle-même ne sait pas si, dégoûtée, elle doit plaindre cet homme ou rire comme tout le monde. La patiente n’a pas d’associations directes à ce rêve, ce qui d’ordinaire ne lui arrive pas ; elle passe une grande partie de l’heure à m’attaquer sournoisement par le mépris et le ridicule, mais il n’y a pas de relation directe avec la situation ridicule du rêve. Cependant, vers la fin de l’heure, elle mentionne qu’elle a entendu quelque chose à mon sujet. Quelques semaines auparavant, quelqu’un lui avait dit que j’allais faire une conférence à Cambridge. Elle pensait alors que ce serait dans une des grandes écoles, mais elle vient justement d’apprendre que ce ne sera qu’une causerie devant une organisation d’étudiants. Cette association éclaire immédiatement le rêve. Le petit spectacle forain est l’organisation d’étudiants et l’homme obèse atteint de grossesse qui s’exhibait me représente, moi, donnant lecture de mon discours. La société d’étudiants, qu’elle ne peut pas fréquenter, est devenue le misérable petit spectacle forain. D’après le matériel précédent, nous savions que la patiente était très envieuse de toutes les conférences que je faisais ; cela représente pour elle ma puissance masculine et en même temps ma fertilité féminine. Mes publications symbolisaient parfois des enfants produits par moi et mon mari dans une bonne relation.

Des parents dans une bonne relation sexuelle et la mère produisant le bébé signifient pour elle le comble d’une situation digne d’envie et dont elle est jalouse. Sa façon de l’aborder consiste à unifier les deux parents en une image monstrueuse. En outre, elle projette dans cette figure sa propre agressivité orale en la dotant de dents énormes. Une telle image est souvent vécue par la patiente comme terriblement menaçante et persécutrice. Mais dans ce rêve elle peut l’approcher par le mépris et le ridicule maniaques. L’homme monstrueux et en état de grossesse comme image de raillerie est un déni de sa jalousie et de son envie concernant la situation parentale ; il constitue une attaque par le mépris et le ridicule et un déni de sa persécution contre cette figure qui, en même temps, est attaquée, contient l’agression projetée et est l’objet de ridicule et d’un contrôle maniaque.

Cette situation est évidemment très précaire et des rêves ultérieurs allaient montrer que, lorsque le mépris ne peut pas être maintenu et que la peur fait son apparition, la patiente, dans sa phase maniaque, la traite en s’identifiant à cette image menaçante ; c’est ainsi que, quelques nuits plus tard, elle fait un rêve dans lequel elle est nettement identifiée à un puissant lorry en train de dérailler.

Dans les rêves décrits ci-dessus et provenant de patients très malades, nous pouvons observer le stade du complexe œdipien tout à son début. Ce stade se caractérise par l’acuité de l’ambivalence, la prédominance des tendances orales et l’hésitation dans le choix de l’objet sexuel. D’après ces rêves il serait difficile de distinguer lequel des deux parents est le plus désiré et lequel est considéré comme rival. Les deux sont désirables et les deux sont détestés, et l’agression prédominante est dirigée contre leur relation réciproque. Au cours du développement, le choix du parent variera de même que les buts libidinaux et agressifs, à la fois dans le choix de l’objet et l’importance de la zone libidinale. Les buts libidinaux se développent depuis le but oral le plus primitif, qui est l’incorporation orale du sein ou du pénis, en passant par des désirs urétraux et anaux jusqu’au désir génital complet. On est maintenant tenté de penser que les tendances génitales sont présentes beaucoup plus tôt qu’on ne le supposait, bien qu’elles ne deviennent prédominantes que plus tard dans l’évolution du nourrisson. Cette évolution allant de la position orale à la position génitale ne se fait pas d’une façon directe ni sans détours ; il y a une fluctuation constante. Le propre développement physiologique de l’enfant ainsi que la frustration de ses premiers désirs le conduisent à des désirs plus évolués. La frustration et l’angoisse rencontrées dans la nouvelle position le font régresser une fois de plus. Il y a donc constamment oscillation, imbrication et conflit des différents désirs jusqu’à ce que s’installe graduellement la suprématie de la génitalité et que l’enfant éprouve et élabore tout l’impact de la jalousie génitale. De même il y a une fluctuation constante dans le choix du parent préféré, et déjà dans la situation orale sont jetés les fondements pour un choix objectal aussi bien hétérosexuel qu’homosexuel.

Pour le nourrisson masculin comme pour le nourrisson féminin, le premier objet de désir est le sein de la mère, et au début le père est perçu comme rival. Mais à cause des angoisses persécutrices et dépressives vécues par l’enfant par rapport à la mère et au sein, le pénis du père devient bientôt, pour la petite fille et pour le petit garçon, un objet alternatif de désir oral qui, tout en les attirant vers lui, les détourne du sein.

Pour la petite fille, ce premier mouvement oral vers le pénis est un mouvement hétérosexuel, qui fraye la voie à la situation génitale et au désir d’incorporer le pénis dans son vagin. Mais en même temps il contribue à ses tendances homosexuelles en ce sens que, à ce stade du développement, le désir oral est lié à l’incorporation et à l’identification, et que le désir d’être alimentée par le pénis s’accompagne d’un désir de posséder un pénis qui lui soit propre.

Pour le petit garçon, ce mouvement vers le pénis de son père comme une possibilité de se détourner du sein maternel est avant tout un mouvement vers l’homosexualité passive, mais en même temps cette incorporation du pénis paternel l’aide à s’identifier avec son père et renforce ainsi son hétérosexualité.

Il serait trop compliqué d’entrer dans le détail de toutes les combinaisons possibles de la relation orale aux parents et des diverses manières de son développement qui la transforme en relation génitale. Il est seulement nécessaire de dire que très tôt les situations orales s’accompagnent de désirs anaux, urétraux et génitaux et que, pour le garçon comme pour la fille, ce mouvement vers le pénis du père conduit bientôt à une situation génitale, un désir d’avoir des relations sexuelles avec lui et de recevoir de lui des bébés.

En même temps augmentent les sentiments génitaux en relation avec la mère. L’aspiration à récupérer la relation initiale au sein se transforme en un désir d’union génitale, et des sentiments dépressifs à propos du tort que l’enfant sent avoir causé au corps et au sein de la mère stimulent le développement de tendances génitales, accompagnées du désir de restaurer le corps de la mère par des rapports génitaux qui lui restitueraient le pénis et les bébés et lui rempliraient les seins de lait. Cette relation à la mère peut être sentie surtout comme un rapport avec un objet externe, et dans ce cas elle devient le but de désirs génitaux, hétérosexuels chez le garçon et homosexuels chez la fille ; ou bien ces désirs peuvent viser surtout la mère interne, avec laquelle l’enfant s’identifie.

Dans ce dernier cas, ce désir de restaurer la mère par la génitalité augmente les désirs hétérosexuels chez la fille et les homosexuels chez le garçon.

À mesure que se poursuit le développement, le but génital deviendra prédominant ; le choix entre les deux parents oscillera de moins en moins et il se fera un choix plus défini et plus durable du parent de sexe opposé comme objet de désirs libidinaux, tandis qu’augmenteront la rivalité et l’identification avec celui de même sexe. Un sens de réalité croissant entraîne pour le nourrisson la perception de son sexe et lui facilite un renoncement partiel à des désirs homosexuels de même qu’une acceptation de son propre sexe. Ainsi, en termes de génitalité, un pas de plus est fait vers le complexe d’Œdipe classique.

La masturbation, qui a été prégénitale ou génitale, devient peu à peu surtout ou exclusivement génitale ; les fantasmes masturbatoires, qui au début se liaient à des fantasmes oraux, anaux ou urétraux, même lorsqu’il s’agissait de masturbation génitale, se rapprochent davantage du coït génital. Les fantasmes du garçon sont centrés sur le coït avec sa mère et des craintes de castration, ceux de la fillette, sur le coït avec le père et la peur d’être attaquée par sa mère. À leur tour, ces peurs conduisent à des mouvements de régression, jusqu’au moment où la génitalité est plus complètement établie.

Mais pendant le développement de l’individu rien n’est entièrement surmonté ni perdu à jamais ; de ce fait, la situation œdipienne génitale gardera des traces de désirs antérieurs comportant leurs représentations symboliques, qui apparaîtront dès le début d’une éventuelle analyse. L’acte génital se montrera comme incorporant et symbolisant toutes les formes plus anciennes de relation. On sait aussi que le choix hétérosexuel n’est jamais tout à fait définitif et que, de pair avec le complexe d’Œdipe positif classique, sous une forme symbolique refoulée, on trouvera toujours sa contrepartie, le complexe d’Œdipe négatif.

Le matériel qui suit illustre un aspect de la complication qui se cache sous un complexe œdipien génital apparemment positif.

Peu avant les vacances de Noël, liées, pour un patient, aux fantasmes de la grossesse de l’analyste, le rêve suivant est exposé :

Le patient doit aller passer ses vacances en Afrique du Sud. Le billet coûte 2 livres, mais il n’est pas sûr d’avoir cet argent. Il y regarde à nouveau et trouve qu’il a une boîte de monnaies étrangères carrées, et à ce sujet il a la sensation de quelque chose de magique : les monnaies sont inépuisables. Il est assis dans le hall de l’aéroport, attendant le moment de s’embarquer, et il commande deux verres de bière. Il pourrait aussi bien se payer du whisky. Il se sent très riche et à l’aise et s’avance lentement vers l’avion, quand quelqu’un fait des réflexions sur son élégance. Devant l’avion il voit sa sœur avec son fils.

Ses associations vont d’abord à la rencontre, faite la soirée précédente, avec un psychanalyste sud-africain, le Dr S..., qui est venu en Angleterre continuer ses études. Il se sent très inférieur à lui, le considérant comme de beaucoup plus sérieux et plus compétent que lui-même. Et avec cela le Dr S... vit dans une relative pauvreté, travaillant beaucoup, ayant parfois faim et souffrant du climat froid. Comparé à lui, mon patient se sent très riche et à l’aise, mais surtout coupable, car, contrairement au Dr S..., il trouve que ses activités ont pour but principal de le rendre riche. Il a beaucoup d’associations concernant l’Afrique du Sud en tant que pays chaud et mystérieux, avec ses jungles, et en rapport avec son désir de chaleur. L’argent, pense-t-il, représente sa puissance et la clé des choses auxquelles il aspire. Il est aussi à se demander si j’irai passer mes prochaines vacances de Noël en Afrique du Sud, car cette année elles doivent être plus longues que d’ordinaire.

Il est évident qu’il s’agit d’un rêve franchement œdipien. Pendant les vacances de Noël le patient est exposé au froid, tandis que son analyste est censée partir en voyage dans des pays chauds en compagnie du Dr S..., représentant le mari ou l’amant. Dans le rêve et dans ses associations, la situation est renversée. Le Dr S... souffre du froid et de la faim, tandis que le patient voyage vers l’Afrique du Sud avec son analyste, et c’est lui qui détient le puissant pénis, l’argent servant à atteindre cette fin. Le patient interprète le rêve pratiquement tout seul et cela lui cause très peu d’angoisse. Toute son angoisse se centre sur un seul détail du rêve : la monnaie carrée. L’argent avait toujours été un sujet d’angoisse pour ce patient ; une grande partie de sa toute-puissance et de son comportement à la limite de l’honnêteté se centrait sur l’argent.

Sa première association à propos de la monnaie carrée porte sur son pouvoir magique, car dans le rêve elle lui paraissait inépuisable ; deuxièmement, il lui vient à l’esprit qu’une monnaie carrée n’existe pas ; « carré » est aussi associé à des actes pratiqués « carrément » et à l’honnêteté ; il sent que son argent est magique et tout-puissant et n’aurait pas pu être acquis « carrément ». Il se dit aussi qu’il s’en sert peut-être d’une façon malhonnête. Son association suivante avec « carré » le conduit à des souvenirs d’enfance. Dans le quartier où il habitait, quelques endroits s’appelaient « squares »22, bien que n’ayant pas la forme d’un carré. L’un d’entre eux, particulièrement important dans son enfance, était territoire interdit, car les garçons qui y habitaient étaient hostiles à ceux de sa propre rue. Pour y accéder il fallait s’engager dans un passage long et étroit, qu’il trouvait mystérieux et très dangereux. Passer par là équivalait à aller à un combat. Une autre particularité était que les garçons habitant ce square étaient plus riches et d’une classe plus élevée que mon patient et ses camarades.

Toutes ces associations étaient lourdes d’angoisse et bientôt il se révéla pourquoi. La tromperie à propos de son argent avait un aspect double. D’abord, il avait acquis l’argent, représentant le pénis, d’une façon magique et malhonnête en évinçant et en volant son père ; deuxièmement, ce qu’il y avait de malhonnête aussi c’étaient l’usage de son pénis et le but apparent d’avoir des rapports sexuels : le but réel était de revenir par le passage étroit dans le ventre et d’occuper la position du fœtus. Le séjour en Afrique du Sud représentait le séjour dans le ventre et l’acquisition de toutes les richesses provenant de l’intérieur du corps de sa mère. Il associe les deux verres de bière aux seins, et le whisky qu’il pourrait aussi se payer, au pénis. Ainsi, sous un but génital apparent se cachait le désir d’acquérir des richesses contenues dans la femme.

Ce thème occupe quelques-unes des séances suivantes. Puis, la nuit précédant la date où il s’attend à recevoir ma note d’honoraires, il fait un autre rêve dans lequel quelqu’un lui envoie un chèque de 89 ou 98 livres. Il associe d’abord les chiffres huit et neuf aux mois de la grossesse. Il pense aussi à quelques chèques qu’il avait reçus et dont deux étaient post mortem, provenant de terres dont les propriétaires étaient morts. Il se sent très mal à l’aise au sujet de ces chèques. Une grande partie de la séance concerne son angoisse à propos de l’avenir et là il devient clair que ses sentiments prédominants sont qu’il restera en analyse, ce qui en ce moment veut dire qu’il est un bébé, jusqu’à ce qu’il puisse devenir plus riche, plus grand et meilleur que son analyste.

Ce rêve, comme le précédent, comporte une interversion : cette fois-ci il renverse la situation de grossesse. Il est la mère enceinte ; il reçoit les chèques, représentant ici la grossesse, et les chèques sont appelés post mortem, c’est-à-dire après la mort de l’analyste, dont il prend la place en tant que mère enceinte. Son idée de rester en analyse jusqu’à ce qu’il devienne plus riche et meilleur que son analyste se lie à un fantasme : il restera comme un bébé dans l’utérus jusqu’à ce qu’il ait accumulé une provision telle que sa mère, riche et enceinte, en meure, puis il se changera en elle. Ainsi, sa position génitale (un de ses symptômes était la compulsion à la variété dans les rapports sexuels) n’est qu’apparente. Son fantasme complet est d’employer le pénis pour entrer dans l’utérus, l’occuper, d’abord comme un bébé, mais ayant pour but ultime de déposséder sa mère et de se transformer en elle. C’est là une élaboration génitale ultérieure de cette envie et de cette rivalité originelles dont l’objet est la mère et desquelles dépendent tous les autres buts.

Le cas exposé contraste avec la position d’un autre patient, qui, vers la fin de son analyse, était devenu capable d’inclure de façon satisfaisante les composantes homosexuelles dans sa vie hétérosexuelle. Il avait perdu son père à l’âge de neuf mois. Il se plaignait surtout de son homosexualité envers des enfants et des jeunes garçons et d’impuissance hétérosexuelle. On ne tarda pas à constater qu’un de ses problèmes inconscients était d’avoir des désirs homosexuels passifs et des craintes en face d’hommes âgés, représentant son père mort ; ces désirs n’avaient jamais été ressentis consciemment, car le père mort était aussi un persécuteur menaçant, dont il craignait l’attaque. Sa façon pathologique de résoudre ce problème était la projection et le renversement, lui-même assumant le rôle du père qui attaquait. Vers la fin de son analyse il perdit ses symptômes et devint un époux heureux. Il y eut aussi une nette amélioration dans ses relations personnelles. Peu avant la fin de son analyse, vers Noël, et quand il avait l’espoir que sa femme était enceinte, il fit le rêve suivant :

Le Père Noël descend par la cheminée et lui remet un paquet qu’il doit donner à sa femme comme cadeau de Noël. Dans ce rêve, le Père Noël représente l’analyste et aussi le père mort idéalisé, qui, tous deux, lui ont fait le don de la puissance ; ce dernier lui donne en plus des bébés dont il fera cadeau à sa femme. La descente par la cheminée représente évidemment le coït anal. Mais ici, contrairement au cas du patient précédent, le cadeau homosexuel qu’il désire recevoir de son père se transforme en bébés provenant de sa puissance et de sa créativité par rapport à la femme. D’autres associations aussi expliquent que cette combinaison d’éléments homo- et hétérosexuels signifie son désir de réunir à nouveau son père et sa mère symboliquement dans son propre mariage.

Il est naturellement impossible d’épuiser le thème du complexe œdipien en un seul chapitre. J’ai choisi de ne commenter que quelques aspects qui puissent aider à illustrer la grande importance des toutes premières racines de la constellation œdipienne et la façon dont elle se développe à partir d’une relation orale primitive jusqu’à la situation génitale décrite par Freud.

Bibliographie

HEIMANN (P.) (1952), A Contribution to the Re-evaluation of the Œdipus Complex (Contribution à la réévaluation du complexe oedipien), I.J.P., XXXIII ; New Dir. Pse. (chap. II).

KLEIN (M.) (1928), Les stades précoces du conflit oedipien, Ess. Pse.

— (1945), Le complexe d’Œdipe éclairé par les angoisses précoces, ibid.