Chapitre X. Complément sur la technique

Il est très difficile de rendre compte de la technique psychanalytique simplement en la décrivant. En fait la seule façon de se familiariser avec la technique d’un autre analyste est la discussion du matériel apporté par des observations, en séances de contrôle, dans des séminaires ou des groupes d’étude. Dans les chapitres précédents qui sont consacrés à une discussion des concepts théoriques, le matériel clinique n’est utilisé que comme une illustration. Certains comptes rendus du matériel clinique peuvent être utilisés pour se faire une idée de la technique dans les chapitres VII, VIII et quelques autres — dans lesquels j’essaie de rendre l’enchaînement des associations et des interprétations du matériel fourni par l’enfant. D’autres illustrations cliniques, cependant, peuvent donner une impression trompeuse de la technique employée. Par exemple, j’utilise des rêves pour illustrer certains mécanismes ou structures psychiques de base au risque de donner l’impression trompeuse que ce matériel est interprété directement en ces termes, sans qu’aient été établis les connexions et les liens avec la vie externe et réelle du patient.

On se pose souvent la question de savoir dans quelle mesure les découvertes et les concepts de Melanie Klein affectent la technique psychanalytique, et réciproquement dans quelle mesure cette technique influence la compréhension du matériel apporté par le patient. Il ne fait aucun doute qu’il y a des différences techniques dans la façon de traiter le matériel révélé par les théories de Melanie Klein, et que sa technique à son tour a eu une influence sur le genre de matériel devenu accessible chez le patient et pour le patient. C’est une invention technique, la technique de l’analyse des enfants, qui permit à Klein d’avoir accès aux couches les plus primitives du psychisme, et l’amena à découvrir la complexité du monde interne de l’enfant et l’importance du rôle joué par la projection et l’introjection dans l’élaboration de la structure mentale et des relations d’objets externes. Cette technique influença à son tour la théorie.

Réciproquement, les nouvelles connaissances théoriques acquises de cette manière se reflétèrent inévitablement dans sa technique avec les adultes. Des concepts tels que ceux de position paranoïde-schizoïde et de position dépressive influencent nécessairement la manière dont on considère le matériel analytique. Par exemple en analysant une situation œdipienne, un analyste familiarisé avec ces notions sera particulièrement attentif au rôle que l’identification projective peut jouer dans la perception des rapports sexuels parentaux, à la nature des figures parentales intériorisées et à la façon dont elles sont traitées dans le monde interne.

Melanie Klein estime que la névrose infantile est une façon de lier et d’élaborer les angoisses primitives de nature psychotique. Cette conception est aujourd’hui largement acceptée et la plupart des analystes s’y rallient même s’ils ne sont pas tout à fait d’accord sur le contenu des angoisses infantiles précoces. Ceci a des implications techniques qui vont loin. Beaucoup d’analystes y voient une raison de modifier la méthode analytique traditionnelle. Selon eux, la méthode d’interprétation psychanalytique est efficace lorsqu’il s’agit de la relation œdipienne triangulaire en rapport aux objets totaux, mais lorsqu’il s’agit de traiter les angoisses précoces issues de la relation d’objet entre le bébé et le sein, ils soutiennent que la méthode psychanalytique traditionnelle n’est pas suffisante en elle-même et que l’analyste doit fournir un facteur de soutien pour pallier les manques de la toute première enfance, ce qui implique que l’analyste se départisse de la neutralité analytique.

Il est important, pour comprendre la technique de Melanie Klein, de souligner que tel n’a jamais été son point de vue. Ici encore la théorie et la technique sont étroitement liées. Dans les premières tentatives d’analyses d’enfants, au plus fort des controverses au sujet de la technique, la conception classique voulait que le moi du jeune enfant fût trop immature et le surmoi trop faible pour que s’établisse un processus psychanalytique, et que par conséquent l’analyste devait adopter un rôle de guide pour soutenir et renforcer le moi et le surmoi. Or pour Melanie Klein c’est parce que le surmoi du jeune enfant est plus dur et plus persécuteur qu’il ne le sera aux stades ultérieurs de son développement, que le rôle de l’analyste est d’atténuer la sévérité du surmoi par l’interprétation, permettant ainsi au moi de se développer plus librement. Pour elle, s’écarter tant soit peu de la neutralité analytique perturberait le processus analytique. Elle avait découvert que, chez tout enfant capable de parler, le développement du moi était suffisant pour établir une relation psychanalytique. Et c’était encore le cas même chez un enfant psychotique qui ne parlait pas (« L’importance de la formation du symbole dans le développement du moi »). Ses découvertes ultérieures et sa conceptualisation des positions n’ont en rien altéré son point de vue. En effet elle considère, ainsi que ses continuateurs, que plus on va loin dans l’analyse, plus les processus mobilisés sont archaïques, et plus il est essentiel de s’en tenir strictement à la méthode psychanalytique traditionnelle. Pour que le patient puisse distinguer ce qui est externe de ce qui est interne, et percevoir à quel point sa vision du monde est dépendante des fantasmes de toute-puissance, il est indispensable que la fonction de l’analyste ne soit pas altérée par les projections du patient. Un de mes patients schizophrènes nous en fournit un bon exemple. Ce patient arrivait fréquemment en retard. Un jour il arriva presque à la fin de l’heure consacrée à sa séance, et il tenta de me persuader d’en prolonger la durée. Consciente de sa fragilité, je fus très tentée de céder à son désir. Mais, après lui avoir interprété la situation dans laquelle il m’avait mise, je mis fin à la séance. Le jour suivant il dit que cela lui avait apporté un très grand soulagement et il ajouta : « Dans ma vie, vous êtes la seule personne qui sache l’heure. Si vous ne saviez pas l’heure qu’il est, tout serait perdu. »

Bien sûr, la mise en pratique de la méthode psychanalytique traditionnelle, même si elle est très fidèle, doit conserver une certaine souplesse. Avec certains patients il est quelquefois nécessaire de commencer au rythme de sept séances par semaine ; avec certains psychotiques de même qu’avec des enfants jeunes, il faut prévoir qu’ils doivent être accompagnés à chaque séance, etc. Mais une fois que la situation analytique a été mise en place, elle ne peut pas être remise en question par la maladie du patient. Le patient projette sur l’analyste ses figures internes ainsi que des parties de son moi. Plus le patient est malade, plus il est déterminé inconsciemment à faire que l’analyste fasse passer à sa place dans la réalité ce qui est de l’ordre de ces projections. Tout acting out de cet ordre, de la part de l’analyste, est en effet une confirmation de la toute-puissance du patient et en même temps un appauvrissement de sa personnalité du fait des pertes entraînées par de telles projections. C’est parce que l’analyste accepte et comprend ces projections sans passer à l’acte et parce qu’il conduit progressivement le patient à prendre conscience de leurs contenus psychiques que le patient acquiert le sentiment sécurisant d’être contenu dans la situation psychanalytique.

Je voudrais insister sur le fait que la situation analytique, l’attitude et la méthodologie non seulement ne sont pas altérées par nos conceptions théoriques, mais qu’elles en sont renforcées. Par exemple, comprendre comment fonctionne l’identification projective rend plus évidente la raison pour laquelle il est essentiel que l’analyste ne sorte pas de son rôle. D’autre part, certains aspects de la technique, le traitement réel du matériel, sont inévitablement influencés par la conception que l’on a des processus psychiques qui sont impliqués. Par exemple l’observation des processus de projection et d’introjection qui contribuent à la construction du monde interne conduit à plus de cohérence dans l’interprétation. L’analyste interprète davantage ce que le patient lui attribue et la façon dont il l’intériorise. Il peut observer l’effet de l’interprétation sur le matériel ultérieur apporté par le patient, et il est généralement plus concerné par le va-et-vient de la relation que dans la technique classique. L’accent mis sur le transfert est également plus important. Cela aussi est lié aux conceptions théoriques. Comme j’ai essayé de le montrer dans mon chapitre sur le fantasme, la conception kleinienne est que la relation au monde extérieur — et donc l’intérêt pour ce monde — découle de l’extériorisation et de la symbolisation du fantasme inconscient. Puisque l’analyste en vient à représenter les figures internes, tout le matériel qu’apporte le patient contient un élément dynamique de transfert. Quand je parle d’« interprétation du transfert », je ne veux pas dire interprétation ponctuelle. Une interprétation transférentielle complète doit inclure les relations extérieures de la vie courante du patient, la relation du patient à l’analyste, et le rapport entre ces différentes relations et les relations avec les parents dans le passé. Elle doit également s’efforcer d’établir un lien entre les figures internes et les figures externes. Bien sûr, une telle interprétation sera longue et il est rare qu’elle soit complète, mais pour qu’une interprétation transférentielle soit relativement complète ces éléments doivent être réunis.

Notre compréhension du rôle du fantasme inconscient dans la structure psychique nous amène donc à mettre davantage l’accent sur le transfert. Elle conduit aussi à interpréter différemment les mécanismes psychiques. On pose souvent la question de savoir quelle différence il y a entre interpréter une projection et interpréter l’identification projective. Interpréter la projection consiste à montrer au patient qu’il attribue à une autre personne une caractéristique qui en fait lui appartient à lui. Alors qu’interpréter l’identification projective, c’est essayer d’interpréter le fantasme dans son détail. Je donne un exemple de ce genre d’interprétation au chapitre III à propos du matériel portant sur le renard dans l’analyse d’un enfant. On cherche à rendre le patient conscient des motivations du fantasme projectif et de ses effets sur la perception de l’objet et du soi. Par exemple on peut montrer à un patient que la projection de sa propre agressivité sexuelle sur les rapports sexuels des parents conduit à percevoir les parents comme cruels et sexuellement dangereux et à se percevoir lui-même comme dépourvu d’agressivité et de sexualité. Il est très important lorsqu’on interprète l’identification projective de ne pas renvoyer automatiquement au patient ce qu’il a projeté. Des interprétations du genre : « Vous projetez votre colère en moi » ou « votre méfiance », sans autre élaboration, sont vécues par le patient comme un renvoi sur le mode persécutif de ce qui avait été projeté. On doit toujours interpréter dans le contexte de la relation prise dans sa totalité et prendre en compte les motivations du patient, ses angoisses et ce qui est visé dans les projections. J’avais une patiente qui, avant son analyse avec moi, avait entrepris plusieurs traitements analytiques qui tous avaient échoué à cause de son silence obstiné. Au début, son silence était lié à l’identification projective, mais au cours du traitement le sens de ce silence ne cessa de changer. D’abord je l’interprétai avant tout comme quelque chose qui avait valeur de communication : je lui dis qu’elle voulait me faire vivre ce que c’était que d’être coupé des autres et incapable de communiquer. Ensuite, alors qu’elle parvenait à la position dépressive, j’interprétais qu’elle voulait me faire éprouver ce que c’est que d’avoir à l’intérieur un objet sans vie (elle-même sur le divan) et m’amener à m’en sentir coupable et impuissante à la rendre à la vie. Plus tard, la détresse de la patiente et son besoin de projeter pour communiquer ayant beaucoup diminués, lorsqu’elle était silencieuse, son silence était beaucoup plus agressif. À présent je pouvais interpréter la projection sur moi de sentiments d’échecs et d’insuffisance par des motivations qui étaient de deux sortes : elle voulait en partie chasser d’elle-même de tels sentiments et s’en débarrasser et, en partie, elle voulait les projeter sur moi par vengeance, dépit et envie. Dans chacune de ces situations, lorsqu’elle était silencieuse, s’établissait un cercle vicieux dans lequel sa projection sur moi de sentiments douloureux la conduisait à redouter que je lui renvoie sa projection, et donc le silence prenait un aspect défensif — ne pas parler de façon à ne pas me laisser la pénétrer par des interprétations ; et ceci à son tour devait être interprété.

Ceci bien sûr soulève la question de la fréquence des interprétations, notamment avec un patient silencieux. Ici, il faut dire que le style de chaque analyste sera différent et sera guidé par la situation globale. Chez la patiente dont je parle, au début j’interprétais beaucoup, car il était clair qu’elle ne pourrait parler que lorsque j’aurais établi le contact avec elle en analysant son identification projective, lui permettant ainsi de tolérer la réintégration des parties actives d’elle-même, de sorte qu’elle puisse parler. Mais plus tard au cours du traitement, particulièrement lorsque le silence était de nature agressive, ou défensif à l’égard de ce qui semblait proche de la conscience, je restais silencieuse pendant de longs moments. La patiente elle-même était consciente de la raison du changement survenu dans ma façon de traiter son silence ; en effet, un jour, après s’être plainte amèrement de ce que dans le passé j’interprétais ses silences, et que maintenant j’étais beaucoup plus souvent silencieuse, elle ajouta : « mais je suppose qu’alors vous n’aviez pas le choix ».

On ne peut pas séparer les considérations techniques, d’une part, des considérations sur les facteurs dynamiques qui entrent en jeu dans le processus analytique et, d’autre part, du but analytique. Lorsque Freud découvrit la dynamique des processus inconscients et le mécanisme de défense du refoulement, le but de la technique psychanalytique fut de lever le refoulement et de rendre conscient l’inconscient : « là où était le ça, le moi doit advenir »23. Ce but fondamental a-t-il été modifié par les découvertes ultérieures ? Fondamentalement il reste le même : libérer le moi et lui permettre de se développer, de mûrir et d’établir des relations d’objet satisfaisantes. Mais maintenant nous en savons plus sur la structure complexe des objets internes et sur le développement du moi non seulement en tant que processus de maturation, mais aussi en tant qu’il est favorisé ou entravé par la relation qu’il entretient avec ses objets internes. Nous savons un certain nombre de choses à propos des distorsions qui peuvent survenir dans le développement du moi, et qui sont provoquées par des relations d’objet dominées par l’angoisse et par des processus de défense qui affectent directement la totalité du moi comme, par exemple, le clivage, la fragmentation et l’identification projective pathologique. L’analyse de ces processus permet au moi de retrouver une perception plus correcte des objets et d’établir une relation d’objet plus constructive, laquelle à son tour peut jouer son rôle dans le développement.

Dans les symposiums analytiques on pose souvent la question de savoir si, dans une analyse, les facteurs de changement sont liés davantage à l’intuition de la réalité psychique (insight) ou davantage à la correction de la relation d’objet. Il me semble que ces deux facteurs sont inséparables car ce n’est que dans la sécurité de la relation analytique avec l’analyste, en tant que partenaire qui ne projette pas ni ne réagit mais cherche à comprendre, qu’une véritable intuition de la réalité psychique peut se développer. D’autre part, c’est seulement à travers une intuition de la réalité psychique qu’une meilleure relation d’objet peut s’établir en rapport à la réalité interne et externe. L’investigation de la réalité psychique reste l’objet principal du processus analytique.

Bibliographie

Sur la technique avec des adultes :

SEGAL (H.) (1967), Melanie Klein’s technique, in Psychoanalytic Techniques, WOLMAN éd., New York, Basic Books.

Sur la technique avec les enfants :

KLEIN (M.) (1932), La psychanalyse des enfants, trad. franç. Presses Universitaires de France, 1959.

Psychanalyse d’un enfant, trad. franç. Tchou, 1973.

MELTZER (D.) (1967), Le processus psychanalytique, trad. franç. Paris, Payot, 1971.

SEGAL (H.) (1967), Melanie Klein’s technique, in Handbook of Child Psychoanalysis, Wolman éd., New York, Van Nostrand Reinhold Company.