Chapitre III. La position paranoïde-schizoïde

Dans le chapitre précédent, j’ai laissé entrevoir que l’emploi fait par Melanie Klein du concept de fantasme inconscient implique un degré d’organisation du moi supérieur à celui que Freud supposait d’ordinaire. La controverse des analystes sur l’état du moi dans les tout premiers mois de la vie n’est pas une question de malentendu ou de divergence de langage. Il s’agit là d’une controverse importante et réelle sur des questions de fait, et tout point de vue sur ce qui est vécu par le nourrisson doit naturellement se baser sur un tableau de son moi à chacun des stades. Toute description précise des processus impliqués doit commencer par une description du moi.

Selon Melanie Klein, il existe dès la naissance un moi capable d’éprouver de l’angoisse, d’employer des mécanismes de défense et d’établir des relations primitives d’objets dans le fantasme et dans la réalité. Ce point de vue n’est pas entièrement en désaccord avec celui de Freud. Quelques-uns de ses concepts semblent supposer l’existence d’un moi qui se forme très tôt. Freud décrit aussi un mécanisme de défense apparaissant à la même époque, à savoir la déviation de la pulsion de mort, qui se place au début de la vie, et son concept d’accomplissement hallucinatoire de désir présume un moi capable de former une relation d’objet fantasiée.

Admettre que le moi possède, dès le départ, la capacité d’éprouver de l’angoisse, d’employer des mécanismes de défense et d’établir des relations d’objet, ce n’est pas supposer qu’à la naissance le moi ressemble, à quelque degré que ce soit, au moi d’un nourrisson bien intégré de six mois, et encore moins à celui d’un enfant ou d’un adulte complètement développé.

Tout d’abord, le moi du début de la vie est en grande partie inorganisé, bien que, en harmonie avec toute la direction de la croissance physiologique et psychologique, il tende, depuis le commencement, à l’intégration. Parfois, sous l’impact de la pulsion de mort et de l’angoisse insupportable, cette tendance est éliminée et une désintégration défensive prend sa place. Nous en reparlerons par la suite. Aux tout premiers stades du développement, le moi est donc labile, constamment sujet à des changements, son degré d’intégration variant d’un jour à l’autre ou même d’un moment à l’autre.

Le moi immature du nourrisson est, dès la naissance, exposé à l’angoisse suscitée par la polarisation innée des pulsions : le conflit immédiat entre la pulsion de vie et la pulsion de mort. Il est aussi exposé tout de suite au choc de la réalité extérieure, qui est à la fois angoissante, comme le traumatisme de la naissance, et vivifiante, comme la chaleur, l’amour et la nourriture reçus de la mère. Confronté à l’angoisse produite par la pulsion de mort, le moi la détourne. Cette déviation de la pulsion de mort, décrite par Freud, consiste pour Melanie Klein en partie en une projection, et en partie en la transformation de la pulsion de mort en agressivité. Le moi se clive et projette au-dehors, sur l’objet extérieur originel, le sein, la partie de lui-même qui contient la pulsion de mort. Ainsi le sein, qui est ressenti par le nourrisson comme contenant une large part de sa pulsion de mort, semble mauvais et menaçant pour son moi, éveillant un sentiment de persécution. De cette façon, la peur originelle de la pulsion de mort se transforme en crainte d’un persécuteur. L’intrusion de la pulsion de mort dans le sein est souvent ressentie comme un clivage en beaucoup de morceaux, si bien que le moi est confronté avec une foule de persécuteurs. La partie de pulsion de mort qui reste dans le soi se change en une agressivité dirigée contre les persécuteurs.

En même temps, il s’établit une relation avec l’objet idéal. De même que la pulsion de mort est projetée au-dehors pour tenir à distance l’angoisse qu’elle éveille, de même la libido est projetée à son tour pour créer un objet satisfaisant les efforts pulsionnels du moi afin de conserver la vie. Il en est de la libido comme de la pulsion de mort. Le moi en projette une partie au-dehors, et ce qui reste sert à établir une relation libidinale avec l’objet idéal. Ainsi, de très bonne heure, le moi a une relation avec deux objets : à ce stade, l’objet primaire, le sein, est clivé en deux, le sein idéal et le sein persécuteur. Le fantasme de l’objet idéal est produit et confirmé par les expériences gratifiantes d’amour et de nourriture venant de la mère réelle extérieure ; le fantasme de persécution provient également des expériences réelles de privation et de douleur, mais le nourrisson les ressent comme venant des objets persécuteurs. C’est pourquoi la gratification non seulement satisfait le besoin de bien-être, d’amour et de nourriture, mais est nécessaire aussi pour tenir en échec la persécution terrifiante ; et la privation devient non seulement un manque de gratification, mais une menace d’anéantissement par des persécuteurs. Le but du nourrisson est d’acquérir et de conserver en lui l’objet idéal et de s’y identifier — objet qui est vu comme donneur de vie et comme protecteur —, et en même temps d’exclure le mauvais objet et les parties du soi qui contiennent les pulsions de mort. Dans la position paranoïde-schizoïde, l’angoisse dominante provient de la crainte que l’objet ou les objets persécuteurs ne pénètrent dans le moi, écrasant et anéantissant l’objet idéal et le soi. Ces caractéristiques de l’angoisse et des relations d’objet se manifestant pendant cette phase du développement ont conduit Melanie Klein à l’appeler position paranoïde-schizoïde, puisque l’angoisse prédominante est paranoïde et que le stade du moi et ses objets se caractérisent par le clivage, qui est schizoïde.

Contre l’écrasement et l’anéantissement, le moi développe une série de mécanismes de défense, dont le premier est probablement l’emploi défensif de l’introjection et de la projection. On a vu que, comme expression des pulsions aussi bien que comme mesure défensive, le moi s’efforce d’introjecter ce qui est bon et de projeter ce qui est mauvais. Cependant, il n’y a pas que cet emploi de l’introjection et de la projection. Il y a des situations où ce qui est bon est projeté afin d’être mis à l’abri de ce qui est ressenti à l’intérieur comme une méchanceté accablante, et il y en a d’autres où les persécuteurs sont introjectés et deviennent même des objets avec lesquels le nourrisson s’identifie dans sa tentative de les contrôler. La caractéristique permanente de ces situations angoissantes est que le clivage est élargi et que la projection et l’introjection sont employées pour maintenir l’objet persécuteur aussi éloigné que possible de l’objet idéal, tandis que tous deux sont maintenus sous contrôle. La situation peut varier rapidement, et les persécuteurs peuvent être ressentis, tantôt comme étant au-dehors, donnant l’impression d’une menace extérieure, tantôt comme étant au-dedans, faisant naître des craintes de nature hypocondriaque.

Lorsqu’il y a une idéalisation croissante de l’objet d’amour, le clivage a pour but de le tenir éloigné de l’objet persécuteur et de le rendre inaccessible au mal. Pareille idéalisation, poussée à l’extrême, est aussi liée au déni magique tout-puissant. Lorsque la persécution devient trop intense pour être supportée, elle peut être complètement déniée. Un tel déni magique se fonde sur un fantasme d’anéantissement total des persécuteurs. Un autre moyen d’employer le déni omnipotent contre la persécution excessive est constitué par l’idéalisation de l’objet persécuteur lui-même, qui sera ainsi traité comme un objet idéal. Parfois le moi s’identifie à ce pseudo-objet idéal.

Cette espèce d’idéalisation et de déni tout-puissant de la persécution se rencontre souvent en analyse chez des patients schizoïdes, dont l’histoire fait apparaître qu’ils ont été des « bébés parfaits », qui n’ont jamais protesté ni jamais pleuré, comme si toutes leurs « vivances » avaient été ressenties comme bonnes. Dans la vie de l’adulte, ces mécanismes déterminent un manque de discrimination entre le bon et le mauvais et des fixations à des objets mauvais, qu’il faut idéaliser.

Un autre mécanisme de défense a sa source dans la projection originelle de la pulsion de mort : c’est un mécanisme très important à cette phase du développement, à savoir l’identification projective. Ici, des parties du soi et des objets internes sont détachées et projetées dans l’objet externe, lequel devient alors une possession des parties projetées, qui le contrôlent et auquel elles s’identifient.

L’identification projective est utilisée dans des buts multiples : elle peut être dirigée vers l’objet idéal afin d’éviter la séparation, ou vers le mauvais objet pour acquérir un contrôle sur cette source de danger. Plusieurs parties du soi peuvent être projetées dans divers buts : les parties mauvaises, pour l’en débarrasser et aussi pour attaquer et détruire l’objet ; les parties bonnes peuvent être projetées pour éviter la séparation ou pour être tenues à l’abri des mauvaises choses internes, ou encore pour améliorer l’objet externe à travers une espèce de réparation projective primitive. L’identification projective commence lorsque la position paranoïde-schizoïde s’établit d’abord par rapport au sein, mais elle persiste et très souvent s’intensifie lorsque la mère est perçue comme un objet total et que son corps tout entier est pénétré par l’identification projective.

Un exemple tiré de l’analyse d’une petite fille de cinq ans illustre quelques aspects de l’identification projective. Vers la fin d’une séance qui eut lieu peu de semaines avant une longue interruption, elle commença à répandre de la colle sur le sol de la salle de jeu et sur ses souliers. Elle était alors particulièrement préoccupée par les grossesses. J’interprétai qu’elle voulait se coller au parquet pour ne pas être renvoyée à la fin de la séance, ce qui aurait signifié l’interruption de son traitement. Elle confirma cette interprétation verbalement et se mit à étaler la colle d’une façon plus désordonnée et plus sale, en disant avec une grande joie : « Mais c’est aussi un « vomi », juste sur ton parquet. » J’interprétai qu’elle voulait se coller non seulement dans la pièce, mais aussi à l’intérieur de mon corps, où grandissaient de nouveaux bébés, y mettre du gâchis et le salir avec le « vomi ». Le lendemain elle m’apporta un grand géranium rouge. Elle m’en montra la tige et les bourgeons abondants tout autour et dit : « Tu vois ? Tous ces bébés-là sortent de la tige. C’est un cadeau pour toi. » J’interprétai que maintenant elle voulait me donner le pénis et tous les petits bébés qui en sortent, pour réparer le gâchis qu’elle sentait avoir fait la veille avec mes bébés et à l’intérieur de mon corps.

Un peu plus tard, pendant cette séance, la petite saisit de nouveau la colle et dit qu’elle allait dessiner par terre un animal, un fox-glove. Puis, elle hésita et dit : « Non, le fox-glove est une fleur »8. Ce qu’elle voulait dire réellement, c’était un renard. Elle ne savait pas comment s’appelle la fleur qu’elle m’avait offerte. « Ça peut être un fox-glove aussi. » Tout en dessinant un renard sur le sol avec de la colle en guise de peinture, elle continuait à bavarder à propos de renards. « Ils entrent en glissant et personne les voit. Ils ont des grandes bouches et des grosses dents et ils mangent les petits poussins et les œufs. » Elle dit aussi, toute contente : « Celui-ci était un renard très « glisseur »9 puisque personne le voyait par terre et les gens glissaient dessus et se cassaient les jambes. »

De cette façon, la fleur fox-glove qu’elle m’avait offerte exprimait l’aspect « renard glisseur » de sa personnalité. C’était le mauvais côté d’elle-même, nuisible (identifié aussi au pénis de son père), qu’elle voulait faire glisser dans mon corps pour qu’il continue à vivre en moi et y détruise mes œufs, mes bébés. C’est ainsi qu’elle réussissait à se débarrasser d’une partie d’elle-même qu’elle n’aimait pas et dont elle se sentait coupable ; en même temps, fantasmatiquement, elle prenait possession du corps de son analyste mère et détruisait les autres bébés, tout comme elle l’avait fait avec son « vomi » dans la séance antérieure. S’étant une fois débarrassée de la partie méchante d’elle-même, elle pouvait sentir qu’elle était la gentille petite fille qui offrait une fleur à son analyste, tandis qu’en réalité elle lui nuisait en cachette. Ainsi le « renard glisseur » que personne ne pouvait voir devenait aussi un symbole de son hypocrisie.

À la séance suivante elle était un peu effrayée d’entrer dans la pièce ; elle arriva avec précaution, entra en tâtant le sol et se montra peu disposée à ouvrir son tiroir. Ce comportement n’était pas courant à ce stade de son analyse et rappelait une période antérieure où elle avait peur du lion, un jouet de son tiroir. Pour elle, le fantasme impliqué dans l’identification projective était très réel. Le lendemain du jour où elle avait peint le « renard glisseur », la salle de jeu et le tiroir — représentant mon corps — étaient devenus un endroit contenant un animal dangereux. Lorsque cela lui fut interprété, elle finit par raconter qu’elle avait eu un cauchemar dans lequel un gros animal était apparu. Là-dessus son angoisse diminua et elle ouvrit son tiroir.

Jusqu’alors elle avait ressenti son analyste comme contenant une partie dangereuse d’elle-même, dont elle se sentait maintenant complètement dégagée ; ses associations avec son rêve montrèrent aussi que bientôt après j’étais en effet devenue le renard dangereux. C’est ce qui s’avéra plus tard dans la séance lorsqu’elle dit que l’animal dangereux de son rêve avait « des lunettes comme toi et la même grande bouche ».

Dans l’exemple qui précède, l’identification projective est utilisée contre une séparation imminente et comme un moyen de contrôler l’objet et d’attaquer des rivaux, les bébés non encore nés. La partie projetée, le « vomi » et le « renard glisseur », est très nettement la partie mauvaise, avide et destructrice ; et le « renard glisseur », identifié aussi au mauvais pénis introjecté, forme la base d’une relation homosexuelle mauvaise. Comme résultat de cette projection, l’analyste était d’abord ressentie comme une personne contenant cette mauvaise partie et qui, contrôlée par celle-ci, finit peu à peu par être totalement identifiée à elle.

Lorsque les mécanismes de projection, d’introjection, de clivage, d’idéalisation, de déni et d’identification projective et introjective deviennent impuissants à maîtriser l’angoisse, qui alors envahit le moi, il peut arriver que, comme mesure défensive, le moi se désintègre. Il se fractionne et se clive en petits morceaux pour éviter d’éprouver de l’angoisse. Ce mécanisme, très nuisible au moi, apparaît d’ordinaire combiné avec l’identification projective, par le fait que les fragments du moi sont immédiatement projetés. Si cette sorte d’identification projective est employée dans une large mesure, elle est pathologique ; il en sera question de plus près dans le chapitre suivant.

Divers mécanismes de défense sont à l’œuvre pour protéger le nourrisson d’abord contre la peur de la mort venant de l’intérieur, puis contre les persécuteurs de l’extérieur et de l’intérieur, lorsque la pulsion de mort est déviée. Cependant, tous ensemble produisent à leur tour des angoisses qui leur sont propres. Par exemple, la projection de mauvais sentiments et de mauvaises parties du soi cause la persécution de l’extérieur. La réintrojection des persécuteurs fait naître l’angoisse hypocondriaque. La projection des parties bonnes produit l’angoisse d’avoir été privé de ce qui est bon, et envahi par des persécuteurs. L’identification projective engendre des angoisses diverses, dont les deux les plus importantes sont : la crainte qu’un objet attaqué n’exerce des représailles également par projection, et l’angoisse d’avoir des parties de soi-même emprisonnées et contrôlées par l’objet dans lequel elles ont été projetées. Cette dernière angoisse est particulièrement intense lorsque ce sont des parties bonnes du soi qui ont été projetées, produisant ainsi le sentiment qu’il a été volé et est contrôlé par d’autres objets.

La désintégration est la tentative la plus désespérée du moi pour écarter l’angoisse : afin d’éviter cette souffrance, le moi fait de son mieux pour ne pas exister, tentative qui provoque une angoisse aiguë spécifique : celle de tomber en morceaux, d’être atomisé.

Voici un matériel qui, présenté par un patient non psychotique, montre certains de ces mécanismes schizoïdes. Il s’agit d’un avocat d’âge moyen, qui commença une séance en me faisant remarquer que j’étais en retard de quelques minutes. Il ajouta que, dans les rares occasions où cela avait eu lieu auparavant, il avait observé que j’étais en retard ou bien le matin pour la première séance, ou bien pour celle qui se plaçait immédiatement après le déjeuner. Il dit que, si j’étais en retard, c’était donc parce que mon propre repos empiétait sur la séance d’analyse. Lui-même, dans son travail, ne faisait jamais attendre un client en raison d’une occupation de sa vie privée, mais il se laissait souvent retarder par un client et empiétait ainsi sur l’heure du suivant. Dans ce contexte, il laissa entendre clairement que mon comportement à cet égard était plus louable que le sien et il fit plusieurs remarques sur sa maladresse quand il fallait faire face à l’agression de ses clients, donc, sur son manque d’habileté pour mettre fin à l’entrevue. Nous étions tous deux très habitués à son incapacité de mener ses affaires, ainsi qu’à son sentiment d’innocence outragée, sentiment de quelqu’un qui ne fait jamais rien pour son propre intérêt : c’était invariablement un de ses clients qui en dérangeait d’autres. Bientôt après ces réflexions il dit avoir eu un rêve qui avait effectivement quelque rapport avec le retard. Il avait rêvé de « fumeurs ». Dans un passé encore récent il avait, de par sa profession, été en contact avec des délinquants, et à cette occasion il s’était comporté d’une façon toute-puissante. Ces affaires lui avaient valu pas mal de succès et rapporté beaucoup d’argent, mais par la suite il estima que ces succès étaient mesquins et il se sentit coupable et honteux. Certains de ces délinquants étaient de gros fumeurs et parfois il se référait à eux en disant « les fumeurs ».

Dans son rêve, son appartement et son cabinet contigu étaient envahis par une foule de fumeurs. Ces gens fumaient et buvaient partout et causaient un bouleversement général ; ils voulaient qu’il leur tînt compagnie et avaient de constantes exigences. Subitement, dans le rêve, il se souvint qu’il y avait dans sa salle d’attente un client à qui il avait donné rendez-vous, et il se rendit compte qu’il ne lui serait pas possible de recevoir ce client à cause des fumeurs qui envahissaient son appartement. Désespéré et furieux, il commença à chasser les fumeurs et à les flanquer à la porte afin de pouvoir s’occuper de son client à l’heure convenue. Il ajouta que, maintenant, en racontant son rêve, il avait le sentiment d’avoir probablement réussi à mettre les fumeurs dehors et à voir son client à temps. À un certain moment du rêve, sa femme entra et lui dit qu’elle avait pris à sa place le rendez-vous avec son analyste, puisqu’il ne pourrait évidemment pas tenir tête aux fumeurs, recevoir son client et encore aller à sa séance d’analyse à l’heure fixée. Cela, dans le rêve, le déprima beaucoup. Ses associations par rapport au rêve tournaient surtout autour des fumeurs. Il commenta la manière avide et effrénée dont ils fumaient et buvaient, leur sans-gêne, leur saleté, leurs façons grossières et le remue-ménage qu’ils avaient fait dans son appartement. Il était sûr que ces fumeurs représentaient ce côté de lui-même qui, par son ambition de succès, d’argent et de satisfactions vulgaires, était en train de gâcher sa vie et son analyse.

Mais dans ses associations, pourtant franches, il y avait une omission flagrante : il ne faisait pas allusion au fait que je suis, moi, une fumeuse invétérée, bien que ce sujet eût apparu plus d’une fois dans son analyse, où autrefois les « fumeurs » me représentaient souvent comme une dangereuse femme phallique.

Je passe sur les détails de cette séance parce que le rêve est par lui-même très clair et que c’est son aspect théorique — l’illustration de certains mécanismes — qui nous intéresse ici. Les fumeurs représentaient avant tout un côté de moi-même. Dans le rêve, l’objet du patient, moi-même, mise pour une figure parentale, était clivé. D’une part, il y avait l’analyste, chez qui il voulait aller pour sa séance, de l’autre, la foule des fumeurs, qui envahissaient son appartement et l’empêchaient de venir. Dans la mesure où j’étais un bon objet, j’étais représentée comme une seule image, son analyste, et peut-être aussi comme le seul client qui l’attendait dans l’antichambre et avec qui il sentait qu’il allait pouvoir s’entendre. Le côté mauvais de moi-même n’était cependant pas représenté par un fumeur unique, mais par toute une foule de fumeurs. C’est-à-dire, le mauvais objet était perçu comme clivé en une multitude de fragments persécuteurs. Le clivage entre mon aspect bon et celui de la fumeuse était maintenu de façon tellement rigide que, dans ses propres associations, le patient ne faisait pas le rapprochement entre les fumeurs et moi-même.

Ce clivage chez l’objet du patient s’accompagnait d’un clivage de son propre moi, qui, de fait, le produisait. Son côté bon était représenté par le patient qui, dans le rêve, voulait venir à sa séance, le même patient, d’ailleurs, qui en bon avocat voulait recevoir son client à temps. L’aspect mauvais de lui-même, incontrôlable, avide, exigeant, ambitieux et brouillon lui était insupportable. Il le cliva en une quantité de fragments qu’il projeta dans moi, me fractionnant ainsi moi-même en une quantité de petits morceaux ; et comme il ne put supporter la persécution qui en résultait ni la perte de sa bonne analyste, il finit par détacher encore les mauvais morceaux de moi-même et par les déplacer sur les « fumeurs », me préservant ainsi partiellement comme un bon objet.

Ce matériel explique clairement pourquoi il n’avait jamais pu mener à bien ses affaires ni avoir de bonnes relations avec ses clients. De fait, pour lui ses clients n’étaient pas des personnes. Chaque client était pour lui un des morceaux rejetés d’une mauvaise image parentale qui, dans le transfert, était remplacée par l’analyste. Cette image contenait des morceaux de lui-même détachés et projetés. Effectivement, il ne pouvait pas plus avoir de contacts avec ses clients qu’il n’avait été capable d’en avoir avec les mauvais aspects de lui-même.

À la lumière de son rêve, on peut voir aussi pourquoi mon retard après mon heure de repos était ressenti par le patient comme un comportement louable en comparaison du sien, qui n’était jamais dû qu’à la faute de quelqu’un d’autre, bien que cela fût aussi en accord avec son déni de ma réelle négligence marquée par ce retard. Ce qu’il essayait de communiquer était qu’il me sentait capable de prendre la responsabilité de mon propre mauvais comportement sans le projeter. Je pouvais exprimer mon avidité, mon manque de contrôle ou mon agressivité, il le sentait, et je pouvais aussi prendre la responsabilité entière de ce comportement, tandis que lui avait le sentiment d’être tellement avide, destructif et désordonné qu’il ne pouvait pas assumer ni contrôler cet aspect de lui-même et était obligé de le projeter sur autrui, surtout sur ses clients.

Ce rêve fait voir plusieurs mécanismes schizoïdes : le clivage de l’objet et celui du soi en une partie bonne et une mauvaise ; l’idéalisation du bon objet et la fragmentation de la partie mauvaise du soi ; la projection de parties mauvaises dans l’objet et, comme résultat, le sentiment d’être persécuté par une quantité d’objets mauvais. La projection de parties mauvaises du soi fragmenté, typique des défenses schizoïdes, était caractéristique chez ce patient. Une autre fois, il rêva qu’il affrontait une quantité de petits Japonais, ses ennemis. Ses associations montrèrent que ces Japonais représentaient son urine et ses fèces, dans lesquelles il plaçait des parties de lui-même dont il voulait se débarrasser et qu’il avait alors projetées dans ses objets. À une autre occasion il écrivit pour un journal étranger un article qui, comme il s’en rendit compte en analyse, risquait de produire un très mauvais effet moral sur ses lecteurs. Il s’en consola en pensant que cela se passait « très loin » et que les conséquences ne pouvaient donc pas l’atteindre. Après cela, dans un rêve, l’article était représenté par « un petit bout de merde en Chine ».

Ce patient employait des mécanismes schizoïdes surtout comme défense contre des angoisses de la position dépressive, particulièrement la culpabilité, mais la défense dans le rêve des fumeurs n’était que partiellement réussie parce que la projection de ses mauvaises pulsions sur les fumeurs n’était pas complète. Et dans le rêve même, le patient s’était senti responsable des fumeurs, coupable envers son client dans la salle d’attente et envers moi-même, et il s’était vivement rendu compte du sentiment de perte de son bon objet.

Mais pareille culpabilité telle qu’il l’avait sentie dans le rêve n’était pas éprouvée comme étant en rapport direct avec son avidité, son ambition, etc. Elle était ressentie comme une culpabilité à propos de sa faiblesse ; c’est ce qu’il avait déclaré au début de la séance, en disant que ses retards perpétuels étaient dus à sa faiblesse dans ses relations avec ses clients. Cette faiblesse, consciemment et fortement ressentie, se reliait à la projection de son côté agressif, ce qui le faisait se sentir désemparé en présence de la persécution par les morceaux de lui-même projetés, persécution qu’il ne pouvait pas nier ; en même temps il était faible et désemparé parce qu’il avait l’impression que son moi avait été vidé par la projection, même de ce qui lui semblait être des parties mauvaises de lui-même.

En décrivant la position paranoïde-schizoïde, j’ai mis en relief les angoisses et les défenses qui y sont associées. Cela pourrait conduire à un faux aperçu des premiers mois du nourrisson. Il faut se souvenir qu’un nourrisson normal ne passe pas la plus grande partie de son temps dans un état d’angoisse. Au contraire, dans des circonstances favorables, il la passe à dormir, à se laisser nourrir, à avoir des plaisirs réels ou hallucinatoires et à s’assimiler ainsi progressivement son objet idéal et à intégrer son moi. Mais tous les nourrissons ont des périodes d’angoisse, et les angoisses et les défenses, qui sont le noyau de la position paranoïde-schizoïde, sont le lot normal du développement humain.

Aucun vécu dans le développement humain n’est jamais mis de côté ni effacé ; il faut se rappeler que chez l’individu le plus normal il y aura des situations qui ranimeront les toutes premières angoisses et déclencheront les tout premiers mécanismes de défense. De plus, chez une personnalité bien intégrée, tous les stades du développement sont présents, aucun n’est détaché ni rejeté ; certaines réalisations du moi dans la position paranoïde-schizoïde sont en effet très importantes pour son développement ultérieur, dont elles sont les fondements. Elles ont un rôle à jouer chez la personnalité la plus mûre et la mieux intégrée.

Une des réalisations de la position paranoïde-schizoïde est le clivage. C’est lui qui permet au moi d’émerger du chaos et de mettre de l’ordre dans ses acquisitions. Cette mise en ordre réalisée par le processus du clivage de l’objet en bon et mauvais, pour excessive et extrême qu’elle puisse être au début, organise cependant l’univers des impressions émotionnelles et sensorielles de l’enfant et est une condition préalable de l’intégration ultérieure. Elle est la base de ce qui plus tard deviendra la faculté de discrimination, dont l’origine est la différenciation initiale entre bon et mauvais. Il y a d’autres aspects du clivage qui subsistent et sont importants pour la vie de l’adulte. Par exemple, la faculté de faire attention, ou de laisser en suspens une émotion afin de former un jugement intellectuel ne saurait acquérir sa plénitude sans la capacité d’un clivage réversible temporaire.

Le clivage est aussi la base de ce qui sera plus tard le refoulement. Si le clivage initial a été excessif et rigide, le refoulement subséquent a des chances de devenir d’une excessive rigidité névrotique. Lorsque le clivage du début a été moins accusé, le refoulement sera moins paralysant, et l’inconscient se maintiendra en meilleure communication avec le psychisme conscient.

Ainsi le clivage, pourvu qu’il ne soit pas excessif et ne conduise pas à la rigidité, est un mécanisme de défense extrêmement important qui non seulement pose les fondements de mécanismes ultérieurs et moins primitifs, tel le refoulement, mais continue aussi, sous une forme modifiée, à fonctionner tout au long de la vie.

Au clivage sont liées l’angoisse de persécution et l’idéalisation. Toutes les deux, si elles persistent sous leur forme originelle pendant la vie adulte, déforment le jugement, mais certains éléments d’idéalisation et d’angoisse de persécution sont toujours présents et jouent un rôle dans les émotions de l’adulte. Un certain degré d’angoisse de persécution est une condition préalable pour rendre l’adulte capable de reconnaître et d’apprécier des situations réelles de danger extérieur et d’y réagir. L’idéalisation est la base de la confiance en les bonnes qualités des objets et en soi-même, et elle annonce de bonnes relations d’objet. La relation à un bon objet comporte d’ordinaire un certain degré d’idéalisation, et cette idéalisation persiste dans beaucoup de situations telles que la capacité d’aimer, d’apprécier la beauté et de concevoir des idéaux sociaux ou politiques ; ce sont des émotions qui, même sans être strictement rationnelles, ajoutent à la richesse et à la variété de notre existence.

L’identification projective aussi a ses aspects précieux. D’abord, elle est la toute première forme de l’empathie et c’est sur l’identification projective aussi bien que sur l’identification introjective qu’on fonde la capacité de « se mettre dans la peau d’autrui ». L’identification projective fournit aussi la base du modèle le plus ancien de formation de symbole. C’est en projetant des parties de lui-même dans l’objet et en identifiant des parties de l’objet à des parties du soi que le moi construit ses premiers symboles.

On doit donc considérer les mécanismes de défense employés dans la position paranoïde-schizoïde non seulement comme des mécanismes de défense qui protègent le moi contre des angoisses immédiates et insurmontables, mais aussi comme des jalons sur le chemin du développement.

Voilà qui nous mène à la question de savoir comment, dans sa croissance, l’individu normal sort de la position paranoïde-schizoïde. Pour que, d’une façon douce et sans trop de troubles, cette position cède peu à peu la place à la prochaine étape de l’évolution, c’est-à-dire la position dépressive, la condition préalable nécessaire est que les bonnes expériences l’emportent sur les mauvaises. À cette prédominance contribuent des facteurs internes aussi bien qu’externes.

Dans ce dernier cas, le moi acquiert une confiance en la supériorité de l’objet idéal sur les objets persécuteurs et aussi en celle de sa propre pulsion de vie sur sa propre pulsion de mort. Ces deux croyances, touchant les bonnes qualités de l’objet et celles du soi, vont de pair, car le moi projette continuellement ses propres pulsions vers l’extérieur, en déformant ainsi les objets, et il introjecte aussi ses objets, en s’identifiant avec eux. Le moi s’identifie souvent avec l’objet idéal, acquérant ainsi plus de force et plus de capacité pour faire face aux angoisses sans avoir à recourir à des mécanismes de défense violents. La crainte des persécuteurs diminue, ainsi que le clivage entre les objets persécuteurs et les objets idéaux. Les uns et les autres peuvent alors se rapprocher et deviennent ainsi plus prêts à l’intégration. Simultanément, lorsque, par suite d’un apport plus important de libido, le moi se sent fortifié, le clivage dans le moi diminue. Celui-ci entretient un rapport plus étroit avec un objet idéal et sera moins effrayé par sa propre agressivité aussi bien que par l’angoisse qu’elle suscite, et les deux parties du moi, la bonne et la mauvaise, peuvent se rapprocher davantage. En même temps que le clivage diminue et que le moi acquiert une plus grande tolérance envers sa propre agressivité, le besoin de projection diminue aussi. Le moi, plus capable de supporter sa propre agressivité et de la ressentir comme faisant partie de lui-même, n’est plus constamment poussé à la projeter dans ses objets. Ainsi le moi se prépare à intégrer ses objets en s’intégrant lui-même et, par la diminution de ses mécanismes de projection, il se produit une différenciation croissante entre ce qui est soi et ce qui est objet. Ainsi se trouve frayé le chemin pour la position dépressive. Cependant, il en va tout différemment s’il y a une supériorité des expériences mauvaises sur les bonnes, situation que je décrirai en étudiant la psychopathologie de la position paranoïde-schizoïde.

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