Chapitre V. La psychopathologie de la position paranoïde-schizoïde

La psychopathologie de la toute première phase du développement constitue, et ce n’est pas surprenant, le problème le plus obscur et le plus difficile de la recherche psychanalytique. Tout se passe pendant la phase du développement la plus éloignée de l’âge où nous voyons nos patients, moment où leurs toutes premières expériences auront sûrement été modifiées et déformées par de plus tardives et confondues avec elles. En outre, lorsqu’on observe le comportement des nourrissons, plus ils sont petits, plus l’interprétation en est difficile. Les obstacles rencontrés dans l’étude des phases les plus reculées du développement normal se trouvent augmentés très considérablement lorsque des phénomènes pathologiques s’y joignent ; plus le nourrisson est troublé, plus son vécu est distant de l’introspection de l’adulte qui l’observe.

Néanmoins, l’étude de cette phase est de la plus haute importance. On sait que les points de fixation des psychoses se placent dans les premiers mois de la vie du nourrisson. De plus, on sait que dans la maladie psychologique se produit une régression, non pas à une phase de développement normale en elle-même, mais à une phase où étaient présents des troubles pathologiques empêchant le développement et constituant des points de fixation. Nous sommes donc bien placés pour supposer, et notre expérience clinique nous le confirme largement, que, dans la mesure où le psychotique régresse aux tout premiers mois de sa vie, sa régression se fait vers une phase de développement déjà marquée par des traits pathologiques. À travers l’étude des histoires de cas de patients schizophrènes et schizoïdes, et grâce à l’observation de nourrissons depuis leur naissance, nous nous trouvons maintenant de plus en plus aptes à diagnostiquer les traits schizoïdes tout au début de leur vie et à prévoir les difficultés à venir. La psychanalyse minutieuse de patients schizophrènes de tout âge, les enfants psychotiques inclus, jette une certaine lumière sur la dynamique des perturbations psychologiques dans la plus tendre enfance.

Dans le chapitre antérieur j’ai souligné que, dans le développement normal, la position paranoïde-schizoïde se caractérise par un clivage entre les objets bons et les mauvais de même qu’entre le moi aimant et le moi haïssant, clivage dans lequel les bonnes expériences supplantent les mauvaises. C’est là une condition préalable nécessaire pour l’intégration dans des stades ultérieurs du développement. J’ai aussi fait ressortir qu’à ce stade le nourrisson arrive à organiser ses perceptions au moyen de processus projectifs et introjectifs.

Tous ces processus sont troublés lorsque, pour des raisons internes ou externes, et le plus souvent par une combinaison des deux, les expériences mauvaises supplantent les bonnes. On dépasserait de beaucoup l’intention de ce chapitre en essayant de faire un relevé des nombreux changements pathologiques qui peuvent survenir dans ces cas. Je me limiterai à décrire quelques phénomènes pathologiques caractéristiques.

Dans des conditions défavorables, pendant la position paranoïde-schizoïde, l’identification projective opère autrement que dans le développement normal. Les traits de l’identification projective pathologique ont été décrits pour la première fois par le Dr W. R. Bion.

Dans le développement normal, le nourrisson projette une partie du soi et des objets internes dans le sein et dans la mère. Ces parties projetées sont relativement inaltérées dans le processus de projection, et lors de la réintrojection consécutive elles peuvent être réintégrées dans le moi. En outre, ces parties projetées suivent certaines lignes de démarcation psychologiques et physiologiques. Par exemple, le « mauvais » ou le « bon » peuvent être projetés, comme certains organes de perception tels que ceux de la vue ou de l’ouïe ou les pulsions sexuelles. Le « renard glisseur » de l’enfant cité au deuxième chapitre est un exemple d’une telle projection.

Cependant, lorsque les pulsions hostiles et envieuses sont intenses, l’identification projective se passe différemment. La partie projetée éclate et se désintègre en des fragments menus, qui sont projetés sur l’objet, le désintégrant à son tour en des fractions minuscules. Le but de cette identification projective violente est double. Etant donné que dans le développement pathologique le choc avec la réalité est ressenti tout d’abord comme une persécution, une haine violente se fait jour contre tout vécu réel, aussi bien externe qu’interne. L’éclatement du moi est une tentative pour se libérer de toute perception et c’est l’appareil perceptuel qui, le premier, est attaqué, détruit et éliminé. En même temps, l’objet responsable de cette perception est détesté, et la projection est destinée à détruire ce morceau de réalité — l’objet détesté — de même qu’à éliminer l’appareil perceptuel qui l’a perçu. Quand l’envie est intense, la perception d’un objet idéal est aussi pénible que celle d’un objet mauvais, car l’objet idéal éveille des sentiments d’envie insupportables. Par conséquent, ce type d’identification projective peut être dirigé aussi bien vers l’objet idéal que vers l’objet persécuteur.

Comme résultat de ce processus de fragmentation il n’y a pas de « clivage net » entre un ou plusieurs objets mauvais et idéaux, mais l’objet est perçu comme fragmenté en de menus morceaux contenant chacun une partie minuscule et terriblement hostile du moi. Ces morceaux ont été appelés par Bion « objets bizarres ». Le moi lui-même est sévèrement lésé par ce processus de désintégration, et ses tentatives pour se libérer de la souffrance due à la perception ne font qu’augmenter les perceptions douloureuses, en raison aussi bien de la nature persécutrice des « objets bizarres » que de la mutilation douloureuse de l’appareil perceptuel. Ainsi s’établit un cercle vicieux, dans lequel le caractère douloureux de la réalité conduit à l’identification projective pathologique, qui rend à son tour la réalité de plus en plus persécutrice et douloureuse. La partie de la réalité affectée par ce processus est vécue par le nourrisson malade comme remplie d’ « objets bizarres » chargés d’une énorme hostilité, menaçant un moi vidé et mutilé.

Selon mon expérience, certains patients essayent de sauver une des parties séparées de l’objet de même que ce qui reste du moi en détachant ces « objets bizarres » et en les isolant dans une espèce de « troisième aire ». Par exemple, un patient à la limite de la schizophrénie dit : « Je ne peux pas entrer en contact avec vous. Voici ma tête sur le coussin, et vous voilà, vous, dans votre fauteuil. Mais entre le sommet de ma tête et vous il n’y a qu’un horrible méli-mélo de sang. » La suite de l’analyse nous fit comprendre que ce « méli-mélo de sang » était associé à la période de son allaitement et à un sein où se formait un abcès. Il percevait le « méli-mélo » comme des particules enflammées arrachées à coups de dents et contenant sa propre urine, ses fèces et des morceaux de ses dents. Il avait préservé quelque chose de sa « tête », représentant sa santé mentale, et une analyste lointaine dans son fauteuil, mais il n’y avait aucune relation entre lui et elle. La relation réelle entre sa bouche et le sein était localisée dans la « troisième aire », dans le « méli-mélo » d’éclaboussures venant de l’analyste-mère et du patient-nourrisson.

De même, une patiente hébéphrénique adolescente ne faisait aucune attention à moi, mais était entièrement préoccupée par le coussin du divan analytique. L’analyse montra que le coussin représentait le sein dans lequel s’était projetée la tête de la patiente lorsqu’elle était nourrisson. Les interprétations concernant le coussin qui représentait le sein ne lui disaient rien, mais une fois que j’eus interprété que le coussin signifiait le sein contenant sa tête et qu’elle était en train de détacher sa relation tête-sein de la relation entre elle-même et sa mère, il y eut un changement très net dans le transfert. La patiente se rendit compte de ma présence et ressentit un transfert franchement hostile et persécuteur. Chaque fois que ses sentiments de transfert devenaient intenses, elle les reléguait de nouveau dans la « troisième aire » et ne s’occupait plus que du coussin et parfois d’autres ornements du divan.

L’agression contre la réalité par identification projective se rapporte à un autre processus caractéristique de la position paranoïde-schizoïde, décrit aussi par Bion, à savoir les agressions contre des liens : toute fonction, tout organe perçus par le nourrisson comme unissant ensemble des objets sont violemment attaqués. Ainsi, la bouche même du nourrisson et le mamelon sont détruits, puisqu’ils constituent un lien entre le nourrisson et le sein. Tout comme chez le patient que j’ai mentionné ci-dessus, au lieu d’un lien entre le patient et l’analyste, entre le bébé et sa mère, ses agressions produisaient un « méli-mélo de sang ». De même, l’adolescente hébéphrénique avait coutume d’arracher du coussin ou du divan des fils, qu’elle déchirait ensuite en de tout petits bouts. Dans des moments d’intuition, elle admettait qu’elle était en train d’essayer de couper ses liens avec le monde extérieur, ses « chaînes » selon ses propres termes. De cette façon, les liens sont attaqués et rompus entre le soi et l’objet, interne et externe, ainsi qu’entre diverses parties du soi, par exemple les liens entre les sentiments et la pensée. Les liens entre d’autres objets deviennent à leur tour des cibles d’effroyables agressions envieuses, car le nourrisson se sent incapable d’établir des liens et envie particulièrement la capacité qu’ont les autres de le faire. Bien entendu, plus il attaque les liens entre les objets qu’il introjecte, moins il est capable de lier et plus il en devient envieux.

Ces liens perçus entre les objets sont immédiatement sexualisés et plusieurs analystes ayant affaire à des schizophrènes sont convaincus qu’un nourrisson schizoïde a des fantasmes et des sensations d’ordre génital précoces, une envie et une jalousie sexuelles prématurées et violentes. Le complexe œdipien reste alors au niveau oral et se caractérise non pas par la jalousie, mais par une grande envie de la relation parentale.

Le nourrisson schizoïde vit dans un monde très différent de celui de l’enfant normal. Son appareil perceptuel est endommagé, il se sent entouré d’objets hostiles désintégrés, ses liens avec la réalité sont brisés ou très douloureux et sa capacité de lier et d’intégrer est abolie. Pour survivre dans de telles conditions, le nourrisson doit chercher par un moyen quelconque à sauvegarder une partie du moi capable de se nourrir et à établir un objet suffisamment bon, rendant possibles la nourriture et d’autres processus introjectifs tels que l’apprentissage. Il est mis en présence de la nécessité de détacher un objet idéal et de le maintenir protégé des effets dévastateurs de son identification projective. Je vais donner un exemple d’une telle tentative.

Le patient qui se plaignait du « méli-mélo » passa par une phase de sentiments aigus de persécution de la part de sa femme. Il la soupçonnait en particulier de gâcher intentionnellement sa nourriture et même parfois de l’empoisonner. Il la soupçonnait aussi d’être dangereusement ambivalente envers leur bébé et même d’être capable de le tuer. Il m’accusait souvent de prendre parti pour sa femme et peu à peu ses soupçons furent plus nettement vécus dans le transfert. Concurremment, le patient s’idéalisait lui-même, surtout dans ses relations avec son enfant et son travail. Quand une partie de ce matériel eut été élaborée, surtout lorsque son auto-idéalisation et la projection de parties mauvaises de lui-même furent partiellement analysées, il put reconnaître clairement et avec émotion son agressivité antérieure envers l’analyse, qui représentait en même temps la nourriture maternelle et sa création, le bébé.

À la suite d’une intuition particulièrement convaincante, il arriva à une séance dans une humeur très différente. Sa petite fille n’avait pas été bien pendant la nuit et il l’avait entendue crier, mais il ne s’était pas levé. Il compara son comportement à celui de sa femme, qui avait immédiatement secouru le bébé, à son amour généreux, ses soins et sa patience, qu’elle démontrait aussi envers lui-même. Il ajouta des réflexions sur mon attitude patiente en face de ses diverses accusations et projections. Cependant, il dit encore, sur un ton moqueur : « Puisque, toutes les fois que je disais du mal de ma femme, vous interprétiez que c’étaient des parties mauvaises de moi-même que je mettais en elle, je suppose que maintenant, quand je dis du bien d’elle et de vous, vous interpréterez que ce sont des parties bonnes de moi-même, que je ne vois que chez les autres. » Ses associations étaient certes ironiques, mais j’interprétai que c’était là exactement ce qu’il sentait. J’insinuai qu’il lui fallait projeter ses parties bonnes parce que, s’il les retenait en lui-même, il s’exposerait à des conflits et à du travail. S’il conservait l’amour pour son bébé, il devrait se lever la nuit pour le soigner. S’il retenait son amour pour l’analyse, il serait obligé de s’en préoccuper et de la protéger contre ses mauvaises pulsions.

Dès que le patient se rendit compte de sa propre destructivité, il lui fallut projeter au-dehors son bon côté de peur que, dans un conflit intérieur, il ne fût submergé par le côté mauvais. Ainsi il institua sa femme et moi-même, symbolisant sa mère, comme des objets idéaux contenant tout ce qu’il y avait de bon en lui-même, ce qui le laisserait complètement démuni, avec ses seules qualités mauvaises. Cette configuration correspondait à de nombreuses situations dans lesquelles tout le travail à faire était laissé par le patient à ma charge dans le transfert ou à la charge de sa femme à la maison. Cependant cette idéalisation fut très précaire. Vers le milieu de la séance le patient se souvint avec fureur qu’il avait passé à sa femme ses meilleures parts financières, et il la détesta pour cela. Il se sentit volé et dépouillé. Puis il se plaignit de ce que l’analyse lui volait son amour-propre et le dépréciait. Son objet idéal fut immédiatement senti aussi comme un persécuteur. Il ne put supporter les effets de sa propre idéalisation. Dès le moment où il avait cédé à son objet idéal ses « meilleures parts », il s’était senti privé de tout son bien. En même temps, son envie augmenta énormément, si bien que son objet idéal redevint la cible de ses attaques et de ses projections hostiles.

Voici un autre exemple des difficultés complexes impliquées par le maintien d’un objet idéal lorsque prévalent des processus pathologiques paranoïdes-schizoïdes. La patiente, une femme d’âge moyen, traversait une phase d’hypocondrie aiguë accompagnée de traits maniaques, paranoïdes et dépressifs. Elle croyait souffrir d’une infection microbienne généralisée qui, selon elle, était responsable de son humeur instable et de son épuisement total. Elle faisait une description sinistre et dramatique de la façon dont les microbes attaquaient son système nerveux central, interférant avec sa pensée et ses glandes surrénales, ce qui l’épuisait, et dont ils envahissaient ses organes sensoriels, en provoquant une hyperacuité de l’ouïe et de la vue. Il n’y avait pas de doute que ses persécuteurs internes ne fussent de l’espèce des « objets bizarres ». C’étaient des éclatements de gens avec lesquels la patiente essayait de maintenir une relation dépourvue de persécution.

Les personnes qu’elle fréquentait se divisaient en deux catégories. Dans la première il y avait celles qui lui semblaient dépendantes d’elle. Elle s’inquiétait à leur propos, se sentait responsable d’elles et coupable quand elle les négligeait. Pour elle, toutes étaient au bord d’un « effondrement » mental. Ces gens contenaient en eux son propre « effondrement » projeté. Dans la seconde catégorie, elle plaçait moins de personnes : c’était son mari, hautement idéalisé, et deux ou trois autres hommes ; elle dépendait d’eux, et pourtant elle déniait cette dépendance avec énergie. Mais il apparut bientôt que le clivage ne se maintenait pas avec un plein succès. L’un après l’autre, ses objets idéalisés furent soupçonnés de s’être « effondrés ». L’urine avait toujours tenu une place essentielle dans son analyse. Dans ce contexte, son urine lui paraissait comme le résultat d’une désintégration si complète de ses objets internes et de parties d’elle-même que tout était devenu informe : c’était comme un torrent de microbes qu’elle déversait dans son objet. Son discours, maniaque, débordant, revendicatif et importun, était ressenti et employé comme un flot d’urine au moyen duquel elle pouvait projeter son « effondrement » dans son objet.

Pendant un bon moment la patiente fut très résistante aux interprétations de transfert, jusqu’au jour où elle raconta un rêve. Il s’agissait d’un vase de nuit qu’on ne pouvait utiliser parce qu’il était recouvert de chintz — situation qui, dans le rêve, la mettait dans un état de rage et de désespoir. Elle associa ce rêve au fait que, l’après-midi précédent, elle m’avait téléphoné à propos d’un changement de séance et que dans cet entretien elle m’avait trouvée brève et brusque.

Le travail fait après ce rêve éclaira sa relation avec moi en tant qu’objet idéal. À cette époque, son objet idéal était un pot de chambre : un sein dans lequel elle pût déverser son urine, l’objet qui pût contenir son « effondrement » sans s’écrouler lui-même. Si je semblais indifférente aux projections de la patiente, elle me ressentait comme quelqu’un qui bloquait son identification projective et était aussi inutile qu’un pot de chambre ayant un couvercle ; elle était alors exposée à ce que les microbes et l’urine la fissent éclater. Si au contraire je semblais, de quelque sorte que ce fût, affectée par ses projections, par exemple en ayant un air plus pâle ou un léger rhume, elle sentait que tout l’« effondrement » était projeté en moi, ce qui faisait de moi d’abord un objet digne de quelque intérêt ; mais bientôt je devenais un persécuteur déversant, en retour, la désintégration et les microbes en elle. Dans de rares circonstances, lorsque la patiente arrivait à se rendre compte de tout le processus, elle pouvait me ressentir comme un objet idéal répondant à son exigence, comprenant son « effondrement » et le tolérant sans s’écrouler à son tour et sans devenir vindicatif. Une telle sensation lui apporta un soulagement temporaire, mais augmenta son envie et ses attaques urinaires effrénées. La reconnaissance de sa relation à l’objet idéal originel, exprimée par le rêve où le vase de nuit représentait l’analyste — le sein-pot —, lui fut si intolérable qu’elle dut le cliver en trois types de relation qui la préoccupaient : ses microbes (simple persécution), ses objets idéaux et les objets de ses soucis (mélange de dépression et de persécution). Ce clivage de son objet la défendait contre la constatation que c’étaient ses propres agressions qui changeaient son objet idéal en urine-microbes, et que c’était l’emploi qu’elle faisait de cette urine infectée pour attaquer l’objet interne qui conduisait à l’écroulement de son objet idéal.

Pour mieux illustrer quelques processus pathologiques, je rapporterai presque entièrement la première séance d’une adolescente schizophrène. Dans un souci de clarté je diviserai la séance en plusieurs séquences.

La patiente était une jeune fille de seize ans ayant une longue histoire de maladie schizophrénique. Venant d’une petite ville, X..., elle arriva à Londres bientôt après le suicide de son père. On ne lui avait pas dit qu’il s’était suicidé et on croyait qu’elle l’ignorait. Lorsque sa mère lui parla des conditions du traitement, elle ne posa qu’une question : l’analyste est-elle mariée et a-t-elle des enfants ?

Première séquence. — Elle entre, regarde autour d’elle, fait quelques pas dans la pièce et se met immédiatement à parler. Elle dit qu’elle vient se faire traiter à cause de son impossibilité de se concentrer sur son travail, mais ne pense pas qu’elle va parler beaucoup, car elle sait que je m’attends à ce qu’elle parle, et quand quelqu’un s’y attend elle a envie de se taire. Elle n’a envie de parler que quand elle suppose que les autres veulent qu’elle se taise. De toute façon, parler ne rime à rien. Les gens parlent toujours de santé, de mariages et d’avoir des enfants, rien de plus. Elle n’a rien de tel, donc ces sujets ne l’intéressent pas. Alors elle regarde de nouveau autour d’elle et murmure dans un soupir : « Je ne peux parler que de maladies et ceci rend tout le monde malade autour de moi. » Puis, d’une voix plus forte : « Les gens disent un tas de choses à propos de maladies et ça ne vaut rien pour moi, ça me rend malade. En tout cas, toute ma famille ne faisait que se disputer et parler de maladies. »

Dans la première séquence, la patiente montre un brusque changement de point de vue. Au début, « les gens parlent toujours de santé, de mariages et d’avoir des enfants » et, à la fin, « ils ne font que se disputer ou parler de maladies ». Sous ce changement de perception il y a un processus dynamique. Elle voit en moi une femme mariée bien portante et ayant des enfants, ce qui rappelle son vécu avec ses parents en tant que couple marié. Comparée avec moi — ses parents —, elle sent qu’elle ne contient que maladie. Elle m’envie comme elle enviait la santé et le mariage de ses parents et elle sent qu’à travers ses paroles elle peut projeter sa maladie en eux (« Je ne parle que de maladies et ceci rend tout le monde malade ») ; ainsi, dans la suite de son discours, elle fait que sa famille se dispute et devienne malade. Ensuite, à leur tour, ils l’envahissent par la maladie. Son sentiment d’envie envers ses parents et son analyste est inconscient et elle n’est qu’obscurément consciente de la nature de ses agressions. Mais ce dont elle se rend compte, c’est le danger qu’il y a à parler12.

Deuxième séquence. — Après mon interprétation, qui lui fait voir son agression et sa crainte de représailles, la patiente dit que de toute façon elle ne voit chez les gens « que des projections de personnages tirés des livres ». Elle décrit combien elle aime lire des livres, dévorer des livres. Les personnages d’un livre, dit-elle, lui semblent de loin plus réels que toute autre personne, et pourtant ils sont tellement irréels. Les personnages des livres peuvent avoir toutes les émotions ; elle-même en manque. Ces personnages sont merveilleux parce qu’elle peut faire d’eux ce qu’il lui plaît. Elle ne craint même pas de les blesser, car ils ne changent jamais.

Dans cette deuxième séquence, la patiente laisse voir son clivage mental. Elle sent que les gens réels autour d’elle tombent malades par suite de ses projections et deviennent des persécuteurs qui, à leur tour, se projettent en elle et la rendent malade. C’est pourquoi elle met tout son amour dans les personnages littéraires et ceux-ci deviennent ses objets idéaux. Mais, ayant projeté toute sa maladie — sa méchanceté — sur les véritables personnes et tout son amour et ses qualités idéales sur les personnages des livres, elle-même se sent complètement vidée. Il n’y a en elle aucune émotion, aucun contenu, bon ou mauvais. Afin de combattre ce néant il lui faut dévorer des livres dans un effort pour s’incorporer ces objets idéaux et recouvrer les portions projetées hors d’elle-même qui sont maintenant en eux. Elle laisse aussi entrevoir de quelle façon les personnages littéraires, plutôt que les personnes réelles, deviennent des objets idéaux. Ils remplissent mieux les conditions d’un objet idéal. Il ne leur faut pas seulement être parfaits et indestructibles, mais aussi entièrement complaisants. (« Je peux faire d’eux ce qu’il me plaît. »)

Troisième séquence. — Par une courte interprétation, j’attire son attention sur le clivage et l’idéalisation, et ce faisant j’emploie cette expression : « Et maintenant il vous faut faire passer ces personnages à l’intérieur de vous-même. » En attendant les mots « à l’intérieur », la patiente change subitement d’attitude. Par des signes non équivoques elle laisse voir qu’elle éprouve quelque violente persécution interne. Elle se tord les mains, plie le corps, gémit et murmure dans un souffle, si bien que je ne puis saisir que des bouts de phrase : « à l’intérieur », « douleurs », « sensation corporelle », « douleur à l’ongle ». J’interprète qu’elle a peur que des mots ne la pénètrent en la contrôlant et en lui faisant mal. Sans répondre elle passe à une autre suite d’associations.

Quatrième séquence. — Elle commence à parler avec animation de son passé. Elle avait été dans un pensionnat depuis l’âge de quatre ans, et c’était merveilleux. « Peu importait ce que vous faisiez et à qui vous le faisiez. » Ensuite elle raconte qu’elle et Maman avaient quitté Papa quand elle avait deux ans. « Ils ont recueilli tous les malades sur la voie ferrée et sur la route et tout le monde a été évacué. » À l’âge de quatre ans elle décida d’aller en pension et quitta ses parents13.

En réponse à mon commentaire sur le fait qu’elle avait quitté son père, elle dit : « Oh, cela n’a pas la moindre importance. Je ne distinguais pas les personnes. » Très angoissée, elle se met alors à regarder autour d’elle dans la pièce. J’avance qu’elle est maintenant en train de chercher son père et que peut-être il lui manque tout comme il lui avait manqué quand elle avait deux ans. Elle répond en riant : « Sentir que Papa me manque, maintenant, à Londres ? Ce n’est pas possible, pas ici ! On ne sent pas l’absence des gens là où ils n’ont jamais été. Si c’était à X..., peut-être que j’aurais senti quelque chose, mais je ne pourrais rien sentir à son sujet ici à Londres, alors que je l’ai laissé à X... » J’interprète qu’elle sent avoir laissé derrière elle une partie d’elle-même et s’est coupée de ses propres souvenirs en les laissant à X... ; elle dit alors, à très haute voix : « Oh oui, sauf que des choses vous suivent et vous entourent, des vers, des chenilles, des choses dans les rêves et des squelettes qui sautent hors des armoires »14.

Dans cette séquence, la patiente montre une réintrojection de la maladie projetée. Son père, qu’elle avait quitté, est clivé dans son esprit en des milliers de malades, qu’elle sent qu’elle doit d’abord faire passer en elle-même pour ensuite les « évacuer ». Elle présente aussi quelques-uns des mécanismes de défense contre la culpabilité et la persécution consécutives à la destruction de son objet, c’est-à-dire, de son père. Par exemple, elle se clive dans l’espace et le temps, laissant une partie d’elle-même à n’importe quel endroit à mesure qu’elle s’en va. Son père, mort à X..., et la partie d’elle-même qui l’avait introjecté sont détachés d’elle et abandonnés à X... et, pour un moment, elle croit les avoir anéantis par sa toute-puissance. Cependant, immédiatement après, elle avoue l’échec de ce mécanisme ; elle sent que cet objet détruit, mis en miettes, ainsi que la partie d’elle-même qu’elle avait essayé d’abandonner derrière elle la poursuivent sous la forme de vers, de chenilles, etc.

Quant à la suite de la séance se référant à ses relations avec sa sœur cadette, je ne la rapporterai pas ici car elle correspond à un schéma très semblable à celui de sa relation avec son père. Vers la fin de la séance elle décrit clairement son monde intérieur.

Cinquième séquence. — « C’est plutôt comme l’homme dans la Bible. Il habitait un château merveilleux où il collectionnait toute sorte de trésors, mais ce château fut pris d’assaut par des créatures horribles et de la vermine, et il fut exilé dans une petite chaumière. » Lorsque j’interprète qu’elle parle de ce qu’elle sent à propos d’elle-même et que c’est dans son monde intérieur qu’elle est exilée loin du château et doit vivre dans une petite chaumière, elle dit très tristement, et pour la première fois d’un air lucide : « Oui, mais il n’aurait pas dû faire cela, surtout pas de cette façon-là. »

Dans cette dernière séquence, la patiente montre très clairement ses sentiments sur son monde intérieur. Elle se sent partagée, il y a une partie d’elle-même semblable au château, pleine de richesses, de ses objets idéaux et de ses qualités merveilleuses, et une autre partie, pauvre et remplie de vermine. Elle sent qu’elle a intériorisé les bonnes choses de façon avide et envieuse et a ainsi privé les gens de tout ce qui est bon. Ils sont devenus vides et méchants et se sont changés en une vermine qui les poursuit. Elle se sent envahie par la vermine (la maladie mentionnée au début de la séance), et exilée du château de ses rêves ; dans son monde intérieur il lui faut vivre dans une partie d’elle-même appauvrie par un fractionnement — la petite chaumière —, dépourvue de tout sentiment, de toute sensation et de toute vie autre que la pauvreté et la persécution.

Bibliographie

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