Article III. Des troubles de l’écriture

Dans ce chapitre nous ne nous occuperons plus des modifications des signes graphiques qui sont sous la dépendance directe de l’état mental du sujet ; mais seulement des causes qui peuvent agir sur l’exécution même du mouvement, et par suite sur la forme des signes graphiques.

§ I. – Par éducation défectueuse

Parmi ces causes, nous citerons d’abord le manque d’exercice, l’éducation défectueuse de l’écriture lorsqu’elle est liée à l’état mental même du sujet, comme chez les idiots et les imbéciles150. Chez l’idiot, quand elle n’est pas nulle, l’écriture est toujours mauvaise et se réduit souvent à des bâtons ou à des signes informes. L’imbécile n’apprend guère à former ses lettres ; il est incapable d’écrire régulièrement, et son écriture diffère même souvent d’une ligne à l’autre, reflétant ainsi la mobilité de son esprit.

§ II. — Par malformations congénitales ou accidentelles

Chez cette catégorie de malades se rencontrent souvent aussi des malformations congénitales ou accidentelles de la main et des doigts (doigts palmés, soudés, surnuméraires) pouvant, jusqu’à un certain point, empêcher l’exécution régulière et harmonique des mouvements de l’écriture.

§ III.— Par maladies organiques ou fonctionnelles du système nerveux central ou périphériques. – Écriture dans la paralysie générale

D est encore de ces modifications de l’écriture qui résultent de paralysies flasques ou avec contractures, de tremblements de la main droite, symptômes d’une affection du système nerveux, central ou périphérique, organique ou fonctionnelle, de certaines intoxications…

Nous ne nous arrêterons pas à ces modifications qui n’ont rien de spécial aux aliénés et sont dues à une affection coexistante.

Celles que l’on rencontre le plus fréquemment chez les aliénés sont dues au tremblement hystérique ou à celui de la paralysie générale.

Les modifications de l’écriture dues au tremblement hystérique n’ont rien de caractéristique par elles-mêmes ; car elles varient avec la nature, l’intensité du tremblement qui peut aller jusqu’à mettre le malade dans l’impossibilité d’écrire, s’il s’exagère dans les mouvements volontaires (fig. 10). S’il disparaît, au contraire, à l’occasion de ces mouvements, le tracé de l’écriture ne révèle de son fait rien de bien particulier.

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Dans la paralysie générale, à côté des incohérences révélant le délire et des fautes dues à la démence (formules enfantines, lettres inachevées, oubli de la signature, de la date, de l’adresse ; lettres, syllabes, mots omis ou répétés, etc.), il faut étudier les modifications imprimées aux signes graphiques par les altérations de la motilité (fig. 11). À mesure que la maladie progresse, l’écriture est d’abord incertaine, devient de plus en plus tremblée, de plus en plus irrégulière, parfois dans le corps d’une même lettre, lorsque le malade commence à se fatiguer. Elle se distingue de l’écriture tremblée, à sinuosités arrondies des mélancoliques simples, en ce que les lettres ne sont que de véritables zigzags réunis sous des angles aigus (Marcé), confus, brouillés, enjambant les uns sur les autres. Les zigzags se rencontrent principalement sur le trajet des jambages un peu longs ; ainsi, dans les p, les l, les b, le paraphe de la signature, qui exigent que la main soit lancée par un effort plus énergique. Le tremblement peut exister avec une écriture encore symétrique et régulière. Souvent il est permanent, mais quelquefois aussi il varie d’un jour à l’autre. J’ai vu, dit Marcé, des lettres d’un même paralytique, écrites à peu d’heures d’intervalle, présentant les unes une écriture tremblée, les autres des traits nets et fermes. Le degré d’agitation du malade, une mauvaise nuit, un froid plus intense, toutes les causes en un mot qui, chez les paralytiques, influent sur l’état de la motilité, expliquent parfaitement ces différences.

§ IV. – Névrose spéciale de l’écriture : crampe des écrivains

Enfin, il est une maladie qui pourrait être considérée comme une véritable névrose de l’écriture, et qui peut se rencontrer chez certains psychopathes : c’est la crampe des écrivains. Nous avons insisté précédemment sur la nécessité de bien distinguer cette affection d’autres en apparence semblables, qui rentrent dans le cadre des obsessions et avec lesquelles on l’a jusqu’ici confondue (p. 201).

Appendice. Les dessins des aliénés

Bien peu d’auteurs151 ont étudié les dessins des aliénés. Gomme c’est là un sujet en rapport étroit avec celui que nous venons de traiter, il nous semble indispensable d’en dire au moins quelques mots.

Ce sont, en général, les aliénés chroniques qui produisent le plus à ce point de vue : délirants persécutés ou mégalomanes, déments, paralytiques généraux, imbéciles.

Les dessins de ces malades peuvent être divisés en deux catégories suivant qu’ils ont trait, ou non, au délire.

Les productions artistiques des persécutés, par exemple, sont bien souvent en rapport avec leur thème

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délirant. Ils y peignent leurs tortures, les scènes de leur existence, les portraits de leurs persécuteurs (fig. 12). D’autres fois ce sont des emblèmes, comme des instruments de supplices ou les balances de la justice. Un de nos malades qui avait adressé une pétition à la Chambre des députés, la voyant sans réponse, en avait composé une seconde, en tête de laquelle il avait dessiné un magnifique melon portant l’inscription « à la Chambre des députés ». Quelquefois ce sont des signes particuliers, triangles, croix, émaillant les lettres et auxquels leur auteur attache une importance toute spéciale. Une de nos malades avait fait ainsi, au cours d’une lettre, un dessin informe au-dessous duquel elle avait écrit : « Trompette du jugement dernier. »

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Les mégalomanes, surtout inventeurs, dessinent des emblèmes dont ils s’affublent, des plans de palais, de machines de leur invention, des schémas représentant leurs systèmes, tel le Kaléidoscope doctrinal (fig. 13).

Les dessins de ces différents malades, sans être des productions artistiques, sont généralement corrects, nets, les traits sont réguliers.

Il n’en est pas de même chez les maniaques, par exemple, dont la mobilité des idées se traduit par la variété des sujets et la confusion des lignes, souvent indéchiffrables.

De même les dessins des faibles d’esprit, des déments, sont confus, niais et enfantins (fig. 14). De plus, ils manquent d’unité ; le malade commence un dessin avec une idée et le termine avec une autre. Il y a cependant certains déments ayant su dessiner autrefois et qui continuent à dessiner d’une façon correcte, en quelque sorte automatiquement, reproduisant souvent à l’infini le même dessin.

Les dessins des paralytiques généraux, bien qu’ambitieux, ne sont nullement en rapport avec leurs prétentions. Ce sont des traits informes, embrouillés, tracés d’une façon maladroite et la composition révèle la pauvreté de leur intelligence. Un malade de Max Simon dessinait le plan d’un palais qu’il voulait faire construire, « Ce plan consistait en une série de lignes enfermant des parallélogrammes de dimensions et de proportions impossibles et des triangles plus ou moins réguliers. La distribution des diverses pièces de ce palais est des plus incohérente : volières, serres chaudes, sérail, église, théâtre, cirque. Toutes les pièces à destinations les plus diverses s’y rencontrent dans la plus bizarre confusion. »

Un paralytique, voulant nous dessiner son palais, demande une grande feuille de papier, trace quatre lignes en forme de carré, puis deux autres dans un coin, c’est une fenêtre, et dans cette fenêtre il dessine d’une façon informe un chapeau.

Les imbéciles, les idiots se plaisent souvent à copier avec une véritable passion des modèles de dessins qu’ils reproduisent d’une façon plus ou moins correcte. Quelques-uns d’entre eux vont même jusqu’à essayer de dessiner d’imagination. Souvent leurs compositions sont obscènes et, d’ailleurs, le caractère érotique du dessin peut se rencontrer fréquemment dans les productions des autres aliénés.

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Il est à noter aussi que beaucoup d’hallucinés reproduisent leurs-hallucinations dans leurs dessins. Tels étaient les sujets fantastiques dessinés ou peints par le peintre Blacke.

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II est enfin des dessins d’aliénés qui ne sont nullement en rapport avec des idées délirantes. Une aliénée internée à la Salpêtrière, dessinait le personnel de service (fig. 15) ; une autre passe ses journées à dessiner à la plume des sujets variés, tout à fait en dehors de son délire : productions sans perspective, d’une exécution à la fois naïve et très minutieuse (fig. 16).