Article II. Troubles de la mimique eu rapport avec les troubles intellectuels

Les modifications du type physionomique des aliénés, dans leurs rapports directs avec l’état mental, doivent être envisagées à deux points de vue, à l’état de repos et dans l’expression des sentiments.

Chapitre premier. Mimique à l’état de repos. Anomalie de conformations ; – différents types de physionomie

Que l’on divise la face, dit Lavater, en trois parties horizontales répondant, la première au front, la seconde au nez, la troisième à la partie inférieure depuis le nez jusqu’au menton ; que l’on remplace dans le premier portrait la portion nasale par la portion nasale du second, la partie inférieure par la partie correspondante du troisième, on obtiendra immanquablement la physionomie d’un homme insensé. Il en conclut que ce qui distingue le faciès d’un aliéné, c’est le défaut d’harmonie. D’une façon générale, cette proposition peut être considérée comme exacte.

Et en effet, les anomalies de conformation, de rapport entre les différentes parties de la tête, ou même du corps, très fréquentes chez les aliénés, extrêmement sensibles chez certains d’entre eux, constituent en quelque sorte les caractères distinctifs d’un type spécial, de même qu’il y a des types anthropologiques généraux, différents suivant les races, les nationalités, les familles.

Nous ne décrirons point ici toutes les anomalies de conformation si variées que l’on peut rencontrer chez les aliénés, et que nous avons, d’ailleurs, exposées en détail dans nos leçons cliniques à la Salpêtrière155, asymétries, malformations crâniennes et faciales très variées ; déformations de l’oreille, du nez, des lèvres, des dents, des maxillaires, des différentes parties de l’œil ; nystagmus, strabisme ; caractères spéciaux de la peau, du système pileux, etc.

Dues à des causes diverses, ces malformations arrivent à constituer des types de déviation de la physionomie, que l’on rencontre si caractérisés dans les asiles d’aliénés et d’idiots, dans les prisons.

Le Dr Tebaldi156 propose, en les envisageant au point de vue de leur déviation du type normal, dans tout leur développement, de grouper ces types différents en six catégories principales :

1° Type robuste.

a. Variété crétinoïde, idiote, imbécile.

b. Variété épileptique.

2° Type criminel.

3° Type animal.

4° Type atavique.

5° Type d’inversion sexuelle.

6° Type d’arrêt de développement et de sénilité précoce.

Voici brièvement les caractères principaux qu’il leur assigne.

Le type de physionomie robuste n’est pas seulement caractérisé par un développement considérable de la tète, mais encore par le caractère anguleux de l’ensemble, l’accentuation des saillies, le développement de certaines parties (bosses frontales, arcades sourcilières, zygomatiques, angle du maxillaire inférieur, menton)… Ces caractères sont fréquents chez les idiots et les imbéciles, et sans aller jusqu’à dire qu’ils ne peuvent jamais exister avec une intelligence normale, il est bon de remarquer que lorsqu’ils se produisent chez plusieurs membres d’une même famille, ils dénotent cependant l’existence d’une tare dégénérative. Et c’est ainsi que les fils d’alcooliques, s’ils ne naissent pas idiots ou imbéciles, portent cependant dans les traits de leur physionomie la trace des habitudes funestes des parents. (Morel157.)

Chez les épileptiques, l’expression de la physionomie est vulgaire, les traits grossiers, la face irrégulière, asymétrique. Elle peut être plus développée que le crâne, qui présente aussi le plus souvent un degré plus ou moins accentué de plagiocéphalie.

Les caractères du type criminel ont été rassemblés en grande partie dans le livre de Lombroso158. Ce sont surtout l’exagération de la brachycéphalie et de la dolichocéphalie, les déformations crâniennes accentuées, l’asymétrie cranio-faciale, l’écartement et la proéminence des arcades zygomatiques, le front étroit, les arcades sourcilières saillantes, l’exagération des bosses temporales, l’oreille à anse et déformée, l’œil fixe, le regard oblique, la face mobile, les paupières tombantes, le nez tortueux et camus, les lèvres minces, etc.

Il est bon de remarquer que tous ces caractères n’appartiennent pas en propre aux criminels, et se rencontrent aussi fréquemment chez les idiots, les imbéciles, les dégénérés, plus élevés dans l’échelle, les aliénés périodiques, les épileptiques.

C’est un fait d’observation très ancienne que certaines déformations du visage lui donnent un aspect en quelque sorte animal, et rappellent immédiatement à l’esprit l’idée d’un animal quelconque. On rencontre de curieux exemples de ces analogies dans le livre de G. B. Porta159 et de Cardan160. Elles ne sont pas rares chez les dégénérés, surtout inférieurs, et il est bien des idiots dont le visage revêt un aspect absolument simiesque.

Il n’est pas rare non plus de rencontrer chez les aliénés et surtout chez les idiots, des caractères anthropologiques particuliers aux individus d’une race différente et déterminée, éteinte aujourd’hui ou existant encore. C’est le type atavique.

Le type d’inversion sexuelle donnant à l’homme une physionomie efféminée (contours arrondis du visage, délicatesse des lignes, douceur du regard, absence de la barbe) ; à la femme un aspect viril (traits accentuées, anguleux, regard hardi, déterminé, barbe plus ou moins développée), se rencontre assez souvent chez les délinquants et chez les individus atteints d’aliénation mentale ; il peut coïncider avec des anomalies de conformation des organes génitaux et des perversions de l’instinct sexuel. – De plus, il est à remarquer que la physionomie des femmes aliénées chroniques a souvent une apparence virile : les traits sont grossis, déformés par suite du jeu continuel des muscles qui ont servi à traduire les émotions incessantes provoquées par le délire.

Le type d’arrêt de développement ou de sénilité précoce n’est pas rare chez les dégénérés, les idiots. La physionomie de l’individu n’est pas en rapport avec son âge. L’arrêt de développement détermine de la microcéphalie ; la face reste aussi peu développée, le tissu cellulaire sous-cutané s’épaissit quelquefois ; en même temps la face se bouffit, se ride, revêtant l’aspect de la sénilité. La puberté chez ces individus est souvent tardive et jusqu’à un âge avancé, le visage reste enfantin, ne révélant pas le sexe de l’individu.

Chapitre II. Mimique a l’état d’expression

Une étude complète de la mimique expressive de l’aliéné devrait passer en revue les modifications des différentes émotions : rire, pleurs, colère…, et tous les désordres de l’expression mimique, dans leur rapport avec les diverses émotions, les idées délirantes spéciales, les hallucinations variées, le niveau mental. Nous n’aborderons point ici toutes ces questions de détail. On peut dire d’une façon générale que sous l’action de ces diverses causes la mimique est exagérée, diminuée, abolie ou pervertie.

§ 1. – Exagération, diminution et abolition de la mimique. – Vivacité, rapidité, durée des expressions. – Abolition de la mimique

La mimique est exagérée dans tous les cas d’excitation cérébrale simple ou symptomatique, et diminuée dans les états de dépression.

Le propre du langage mimique est de manifester d’une façon inconsciente les états de l’âme. Les manifestations mimiques sont des actes qui succèdent directement à des impressions morales sans travail intellectuel intermédiaire et c’est ainsi qu’elles peuvent souvent dévoiler malgré l’individu lui-même un état d’esprit qu’il veut chercher à dissimuler.

Ce fait psychologique s’exagère considérablement dans les états pathologiques où les troubles de la sensibilité morale arrivent à restreindre de plus en plus le domaine de l’intelligence. Le domaine de la mimique s’agrandit alors étonnamment aux dépens de l’intelligence, de la réflexion et du travail logique ; des actes qui à l’état normal ne se produisent jamais sans un travail intellectuel préalable, deviennent de simples manifestations automatiques d’un état violent de la sensibilité intérieure. Cette sensibilité intérieure peut, d’ailleurs, présenter les altérations les plus diverses et il est facile de distinguer d’après les manifestations extérieures, d’après l’exagération ou la diminution de la mimique, certains états d’exaltation, de gaieté, de joie et d’autre part les états de mélancolie ou de tristesse profonde. Mais ainsi que le dit très justement Cotard161, il n’en est plus de même lorsque ces passions atteignent un degré excessif.

« Certains extatiques ressemblent assez aux mélancoliques stupides par leur aspect extérieur et cependant quelle différence entre le bonheur céleste dont ils sont enivrés et les terreurs, les hallucinations effroyables de ces derniers ! Il semble que dans ces deux cas opposés ; l’excès du trouble cénesthétique aboutit à la même absence de manifestation externe. C’est du reste un fait d’observation commune que souvent les grandes douleurs comme la joie excessive restent muettes.

Les manifestations mimiques actives, le besoin de se mouvoir, d’agir, d’épancher au-dehors les sentiments dont l’âme est occupée, n’appartiennent pas non plus en propre aux états cénesthésiques agréables. Les mélancoliques anxieux qui gémissent sans cesse, ne  peuvent rester en place, expriment à tout venant leur douleur et leur angoisse, méritent tout autant que les excités maniaques la qualification d’expansifs. Les mélancoliques agités avec tendances aux actes violents, ressemblent extrêmement à des maniaques, quoique les troubles de leur sensibilité morale soient d’une nature toute différente. Beaucoup de malades désignés sous le nom de maniaques, les épileptiques entre autres, se rapprochent beaucoup plus des mélancoliques par l’état de douleur morale, d’angoisse, de terreur, de désespoir qui précède l’explosion de l’accès de fureur.

Il y a donc une importance capitale à distinguer chez les aliénés les manifestations extérieures et les dispositions psychiques internes et à ne pas conclure trop facilement des unes aux autres. Un examen superficiel des manifestations mimiques ferait souvent porter un faux jugement sur les dispositions intérieures.

Les modifications en plus ou en moins de la mimique portent surtout sur la vivacité, la rapidité, la durée des expressions.

La vivacité de la mimique varie déjà beaucoup chez l’homme sain, mais elle se présente à son plus haut degré chez les individus nerveux et surtout dans les cas d’excitation mentale. Les moindres émotions se traduisent par les jeux les plus variés de la physionomie. Dans les états de dépression, au contraire, le visage reste comme figé, et il faut une excitation intense pour animer ce masque immobile.

Indépendamment de la nature du sentiment qui nous émeut, l’intensité de l’émotion, la vivacité mimique peuvent se mesurer d’après la force des contractions musculaires, d’après la persistance de ces contractions. Bien que les émotions les plus fortes durent peu, on peut dire qu’en général dans les émotions fortes, non excessives, la persistance de l’expression est en rapport avec l’intensité du fait psychologique. – Un autre critérium est fourni par la rapidité des alternatives de contractions et de relâchement musculaires amenant une succession de tableaux mimiques différents : c’est ainsi qu’une douleur intense peut se traduire par des sanglots, des gémissements, des cris, des soupirs, un rire spasmodique, etc. Enfin l’intensité de l’émotion se traduit aussi par une diffusion progressive de la mimique, d’abord limitée à un petit nombre de muscles puis s’étendant à un plus grand nombre. Cette diffusion suit une marche en quelque sorte déterminée. Pour le visage, elle semble se faire par la simple contiguïté des muscles sous la dépendance de centres excito-moteurs voisins ; après la face, viennent les bras, le tronc, les jambes ; puis elle sort du système cérébro-spinal pour envahir celui du grand sympathique. Le sourire par exemple se change en rire qui met en jeu les muscles de la face, les muscles respiratoires ; s’il devient excessif, les muscles du tronc, des bras, des jambes entrent aussi enjeu et l’émotion provoque, si elle se prolonge, l’évacuation d’urine ou de gaz intestinaux.

Cela ne suffit pas toujours ; et il semble qu’un besoin d’action nous pousse à entraîner sympathiquement dans l’expression d’une émotion des plus intenses, les personnes ou les objets qui nous environnent. La joie extérieure nous conduit à faire danser les personnes, à déplacer les objets qui nous entourent, et qui dans la colère extrême deviendront pour nous autant de projectiles.

Ce sont là des faits d’observation commune chez les aliénés expansifs.

La rapidité de l’expression varie non seulement d’un individu à l’autre, mais encore chez le même sujet soumis à des conditions différentes. Entre l’impression et le mouvement qui la suit, traduisant la perception de cette impression, s’écoule un intervalle que l’on a appelé le temps de réaction, et que l’on peut mesurer au moins approximativement. Les recherches psychométriques entreprises à ce propos, toujours fort difficiles à accomplir, et d’une valeur souvent contestable eu égard aux nombreuses causes d’erreur que l’on peut rencontrer plus encore chez l’aliéné qu’à l’état normal, ne font guère qu’aboutir à ces données très générales : que chez les individus très excitables, la réaction est vive et rapide ; qu’elle est retardée, au contraire, dans les états de dépression ou d’affaiblissement intellectuel.

« En examinant, dit Buccola162 nos expériences à un point de vue synthétique, nous pouvons dire que dans les différentes formes psychopathiques que nous avons examinées, excepté quelques cas de simple excitation maniaque, il y a un retard plus ou moins considérable dans la durée des perceptions. Ce retard se manifeste ou par une augmentation du chiffre de la moyenne ou du minimum, c’est-à-dire du temps de réaction le plus court, ou par une augmentation de la moyenne, le chiffre minimum restant dans les limites normales. Le premier cas se rencontre dans les divers stades de la démence, dans l’imbécillité, l’idiotie, les délires systématisés et dans les formes nettement dégénératives des épileptiques ; le second dans l’exaltation maniaque, dans quelques cas de lypémanie simple et dans l’épilepsie qui n’est pas encore accompagnée de désordres psychiques. »

Il n’est guère facile d’établir un rapport entre la durée des expressions mimiques et la rapidité avec laquelle elles se manifestent. Ou bien durée et rapidité sont en raison directe l’une de l’autre comme dans les cas d’excitabilité nerveuse très marquée, chez les exaltés maniaques, ou bien elles sont en raison inverse ; chez les paralytiques, par exemple, la rapidité de l’expression est encore suffisante, mais elle dure beaucoup plus longtemps que ne le comporterait la cause qui l’a produite. Chez les idiots, les imbéciles, les mouvements d’expression durent très longtemps ; les pleurs, le rire, faciles à apparaître, restent en quelque sorte stéréotypés sur leur visage.

La mimique expressive peut être absolument abolie comme dans les états paralytiques, de démence confirmée, d’idiotie absolue, de stupeur profonde, lorsque le malade est absolument réduit à la vie végétative. Le faciès hébété, immobile ne traduit plus aucune émotion. Il est cependant des aliénés chroniques ou même déments dont la physionomie, tout en ne traduisant plus les émotions actuelles, n’est pas dénuée d’expression ; mais garde pour ainsi dire d’une façon immuable une expression caractéristique, due à l’intensité, à la durée du délire antérieur. Toute émotion vive et répétée laisse sur le visage des expressions durables. L’exercice répété des muscles accentue les traits de la physionomie et la peau, qui suit les mouvements musculaires, se couvre de rides indélébiles. (Mantegazza, Tebaldi, Féré.)

§ II. – Perversions de la mimique. Troubles psycho-moteurs : mouvements systématisés et mouvements automatiques : – agitation maniaque et anxieuse ; – impulsions motrices, tics ; – aboulie et incoordination des mouvements volontaires ; catatonie, – mouvements involontaires et inconscient ; – émotions feintes et émotions dissimulées

Il est enfin des aliénés chez lesquels l’expression mimique est en quelque sorte pervertie. Certains malades, par exemple, ont une expression de tristesse en parlant avec gaîté (Paramimie). Cela se remarque souvent chez les paralytiques généraux, les imbéciles, les débiles. Leur mimique est incomplète, douteuse, leurs rires ressemblent à des pleurs.

Ce sont là des cas de Paramimie les plus simples. Mais il en est d’autres dans lesquels l’expression émotionnelle se trouve entravée dans sa production par des modifications premières et indépendantes de la mimique, dues à des troubles psycho-moteurs. Ces désordres ne sont plus des anomalies de l’expression des émotions ; ils n’ont aucun caractère expressif, mais par suite de leur existence, l’impulsion émotionnelle n’agit plus que sur une mimique déjà modifiée163.

On rencontre fréquemment dans les états d’affaiblissement intellectuel ou de débilité mentale164, des mouvements systématisés. Si quelquefois ces mouvements sont le résultat de sensations particulières, d’hallucinations, d’idées délirantes spéciales, souvent ils finissent par s’installer d’une manière définitive, par se répéter automatiquement, une fois que la cause qui les a provoqués a cessé d’exister (mouvements automatiques secondaires). Parfois aussi ces mouvements n’ont jamais correspondu à aucune idée, et il peut même arriver par la suite que le malade en soit parfaitement inconscient.

Les mouvements automatiques se rencontrent aussi chez les idiots dont les cris, les gestes n’ont souvent pas plus d’expression émotionnelle que leur balancement : on les observe encore chez les déments, les paralytiques généraux avancés, comme ceux qui ont du mâchonnement.

D’un autre côté l’agitation excessive de certains maniaques qui crient, chantent, rient, dansent, n’est point du tout en rapport, ainsi qu’on pourrait le croire, avec une succession rapide d’émotions très variées. Ce besoin de mouvement n’est nullement motivé, ni soumis à l’empire de la volonté, mais au contraire cette agitation est instinctive, involontaire, irrésistible. Mendel165 pense que les centres moteurs se trouvent alors dans un état d’excitabilité exagérée, et tel que les plus légères impressions produisent une réaction considérable.

Pour Meynert166, cette agitation motrice n’est que le produit d’hallucinations du sens musculaire, la conséquence d’un état hallucinatoire des centres sensoriomoteurs des lobes antérieurs qui président à la représentation mentale, à l’idée des mouvements.

Très différente au fond de l’agitation maniaque, bien qu’ayant en apparence avec elle de nombreuses ressemblances, est l’agitation excessive de certains mélancoliques ou des délirants anxieux. Elle résulte alors de sentiments pénibles, d’hallucinations terrifiantes ; si les manifestations extérieures sont semblables parfois à celle de l’agitation maniaque, elle n’a le plus souvent rien du caractère purement automatique de cette dernière.

II est d’ailleurs à remarquer que dans l’agitation maniaque les mouvements sont plus amples, plus nombreux, plus variés ; tandis que chez les mélancoliques anxieux ils sont plus uniformes, plus restreints, s’accomplissant dans une seule direction et traduisant ainsi des idées ou des sentiments douloureux qui ne changent pas (Bianchi).

Cependant les mouvements automatiques, et même inconscients, ne sont pas rares chez les mélancoliques anxieux, qui présentent ainsi des contractions musculaires de la face, des membres, déterminant des grimaces variées ou des mouvements sans aucun rapport avec l’état émotionnel.

Il y a même des aliénés chez lesquels on peut constater des secousses musculaires spontanées dans diverses parties du corps, ne déterminant, d’ailleurs, à leur suite aucun mouvement et analogues à ces secousses musculaires que l’on provoque par l’excitation des muscles, dans certaines myélopathies. Nous avons eu l’occasion d’observer, avec notre ami le Dr Huet, un fait très remarquable de ce genre chez un jeune garçon atteint de stupeur simple non hallucinatoire (fig. 17).

Image18

Des mouvements systématisés automatiques il convient encore de rapprocher les tics que Ton observe fréquemment chez les aliénés. Les uns (tics d’habitude) rentrent dans la classe des mouvements systématisés que nous avons signalés et qui se reproduisent presque inconsciemment, à la façon des acquisitions automatiques secondaires. D’autres ont un développement très accentué, et, tout en étant involontaires, sont parfaitement conscients. Ce sont les tics convulsifs proprement dits dont la variété est presque infinie. Bien que reproduisant parfois des mouvements adaptés, ces sortes d’impulsions motrices ne sont pas en rapport direct avec un état émotionnel correspondant au moment où ils se produisent. Il peut même arriver qu’ils soient absolument en contradiction avec l’expression normale des sentiments du moment.

Parfois ils ne sont que la reproduction fidèle et involontaire de gestes exécutés par une autre personne. (Echomatisme.)

IL faut bien se rendre compte du caractère pathologique de ces tics et se garder de leur attribuer, ainsi que l’ont fait certains auteurs (Mantegazza) la valeur de manifestations d’une mimique expressive exagérée.

M. Magnan167 a rapporté à la Société médico-psychologique l’histoire très curieuse d’une femme qui, dès l’âge de douze ans, perdit par moments, tout en restant consciente, la libre disposition de ses mouvements. Ce sont d’abord des mouvements analogues à de simples réflexes, se passant dans le segment d’un membre ou dans tout un membre… Tels sont les mouvements de flexion ou d’extension de la main sur l’avant-bras, ou de l’avant-bras sur le bras, du pied sur la jambe ou de la jambe sur la cuisse, ou bien encore, l’élévation d’une épaule ; d’autres fois, ce sont des mouvements plus étendus, le frottement d’une main contre l’autre ; d’autres fois encore, c’est la marche eh avant : la malade pénètre sans but, mais le sachant, dans Une chambre, la parcourt et se retire ; c’est tout, mais dès qu’elle a commencé à marcher, elle ne peut plus s’empêcher de continuer, et elle éprouverait un très grand malaise si elle s’arrêtait. Tous ces mouvements sans utilité, sans objet, s’effectuent en dehors de la volonté ; la malade les constate, tout en restant impuissante à les réprimer…

Dans d’autres circonstances, les phénomènes sont plus complexes, c’est toute la mimique d’un état passionnel nettement déterminé, le rire ou les pleurs, qui échappent à la volonté ; et cette manifestation extérieure est en désaccord avec l’état cénesthétique du sujet qui, tantôt est indifférent, tantôt, au contraire, est opposé à la nature même de la manifestation. Ainsi C… a été prise un jour d’un fou rire à l’enterrement de son grand-père, pendant que toute la famille en larmes se lamentait, et qu’elle était elle-même profondément affligée de la perte de ce parent qu’elle aimait beaucoup et qui s’était toujours montré très bon pour elle. D’autres fois, au contraire, elle pleure sans qu’aucune cause intérieure ou extérieure explique cette manifestation de la tristesse, indépendante de la disposition morale et de la volonté. »

Des phénomènes semblables ne sont pas rares chez les hystériques dont le rire n’est souvent qu’un phénomène spasmodique sans caractère émotionnel.

Il est des cas inverses dans lesquels l’impulsion fait défaut : l’individu reste immobile, apathique, ne fait aucun mouvement, la physionomie est immuable. C’est le cas de bien des mélancoliques surtout en stupeur, dont l’attitude affaissée ne traduit plus que l’anéantissement des forces volontaires, qui les rend incapables d’une mimique expressive.

Lorsque les choses sont moins accentuées, il se produit simplement de l’incertitude dans les mouvements, qui manquent de coordination, comme cela s’observe chez les mélancoliques simples ou dans certaines formes de délire du toucher (actif) distinct de la folie du doute. M. Pierre Janet a rapporté récemment l’histoire d’une malade de cette dernière espèce, chez laquelle l’aboulie déterminait une sorte de délire du toucher en ce sens que cette jeune fille ne pouvait coordonner ses mouvements pour accomplir un acte ou toucher un objet, toutes les fois que cela se présentait dans des circonstances nouvelles pour elle ; alors qu’elle accomplissait facilement certains actes qui lui étaient familiers, devenus par cela même automatiques.

Chez les malades de ce genre, l’incoordination des mouvements est un phénomène psychologique analogue à ce défaut général de synthèse mentale dont nous avons déjà parlé et qui les empêche de comprendre ce qu’ils voient ou entendent, et d’exprimer leurs idées par la parole.

Il est encore une catégorie de malades chez lesquels la mimique est en désaccord, ou même sans rapport avec l’état émotionnel. Ce sont les catatoniques de Kahlbaum. De même qu’ils déclament avec emphase des phrases monotones et insignifiantes, de même leurs attitudes pathétiques ne trahissent souvent que des émotions très vulgaires. Mais de plus, ils présentent des troubles psychomoteurs variés, indépendants de tout état émotionnel et revêtant les aspects les plus divers (étais convulsifs, de raideur musculaire plus ou moins généralisée, de résistance systématique, choréiformes, cataleptiformes…).

Nous venons dans tout ce qui précède de montrer qu’il y a des mouvements de la physionomie ou des membres, des attitudes diverses qui ne sont en rien la traduction d’un état émotionnel. Il est des cas, au contraire, où les états émotionnels, qui semblent ne provoquer aucune réaction intérieure, s’accompagnent cependant de mouvements parfois assez étendus, pouvant être mis en évidence par un artifice expérimental, et inconscients pour de sujet.

Ces mouvements inconscients, dont M. Chrevreul168 avait signalé toute l’importance, ont été surtout bien étudiés par M. Ch. Richet169 et à sa suite par différents auteurs170.

C’est un fait physiologique que toute pensée se traduit par un mouvement, changement de pression artérielle ou du rythme du cœur, de la respiration, de la tension musculaire, etc. Ces modifications involontaires ne font jamais défaut sans doute, mais peuvent échapper à notre conscience, soit par leur nature même (changements de la tension sanguine, du rythme cardiaque), soit parce que notre attention se trouve distraite. D’ailleurs ils sont souvent très faibles, et il faut un certain degré d’intensité pour que les notions que nous avons de l’état de nos muscles, en général assez grossières, soient nettement perçues par notre conscience. Aussi de petits mouvements involontaires, étant très faibles, sont-ils, par cette raison même, inconscients. Il faut pour nous les révéler un artifice expérimental, une sorte d’amplification, et c’est alors qu’ils peuvent se manifester d’uné façon plus sensible. C’est ainsi que le pendule explorateur, la baguette divinatoire, les tables tournantes peuvent mettre en lumière la production de ces mouvements involontaires et inconscients, dans lesquels ils trouvent leur explication.

Il en est de même de la lecture de la pensée, que l’on devine chez certains individus en leur tenant simplement la main. On perçoit alors des tremblements, des frémissements résultant des mouvements inconscients et involontaires qui trahissent la pensée du sujet.

Au point de vue de leur signification psychologique, les mouvements inconscients doivent prendre place à côté de la parole et de l’écriture involontaires et inconscientes.

Si nous faisons allusion ici à ces phénomènes, c’est qu’ils peuvent se présenter chez certains aliénés, surtout des hystériques, et que leur connaissance peut être quelquefois d’un grand secours dans la pratique. Nous avons eu l’occasion d’observer une malade de ce genre, très dissimulée, avouant avec peine ses idées délirantes. Les mouvements inconscients étaient très nets chez elle, et grâce à eux nous pûmes maintes fois dépister des idées que la malade dissimulait et qu’elle avouait ensuite, tout en étant fort étonnée que nous eussions pu pénétrer ainsi le fond de sa pensée.

Ce n’est évidemment que dans des cas particuliers, relativement rares, que les mouvements inconscients peuvent mettre sur la trace d’un fait psychologique qu’ils accompagnent et que le malade cherche à dissimuler. Mais même lorsqu’ils n’existent pas, il est bien souvent possible, sinon de préciser la nature d’une émotion, au moins de reconnaître par les simples manifestations mimiques l’existence d’une émotion feinte ou dissimulée chez les simulateurs ou les aliénés qui cherchent à cacher leurs préoccupations délirantes.

Chez l’aliéné, comme, d’ailleurs, chez l’individu sain d’esprit, les expressions fausses peuvent toutes se réduire à deux types : 1° exagération d’une émotion faible ou simulation d’une émotion qui n’existe pas ; 2° atténuation d’une expression mimique ou dissimulation complète de cette expression171.

Dans les émotions feintes, simulées, la mimique est exagérée souvent au-delà du vraisemblable, par suite même de la crainte de ne pas réussir à convaincre. Cette gymnastique de l’hypocrisie ne laisse pas que d’être fatigante, elle détermine des intermittences et alors on voit se substituer presque inconsciemment aux premières manifestations mimiques, d’autres expressions diamétralement opposées.

Exagération de la mimique, désordre des expressions, antithèses marquées, intermittences nombreuses, tels sont les caractères principaux de la mimique chez les individus qui veulent exprimer plus qu’ils ne sentent ou simuler un état d’esprit qu’ils n’éprouvent pas en réalité.

Il est encore un autre caractère qu’il importe de ne pas négliger, c’est l’expression de.l’œil. Les muscles de l’œil sont moins dociles à la volonté que les muscles de la face, des membres, etc. Aussi dans les émotions feintes, tandis que les mouvements des bras, des jambes, le jeu des muscles de la face sont poussés à l’extrême, l’œil est le dernier à participer à ce désordre de l’expression, et le contraste entre cette immobilité du regard et le tumulte des autres mouvements suffit bien souvent à. révéler une émotion simulée.

Inversement, lorsqu’on veut dissimuler une émotion, on s’efforce de restreindre le domaine de la mimique et l’on commence par les muscles qui obéissent le plus vite à la volonté. Les membres, le tronc restent immobiles, la face elle-même peut être impassible. Mais.alors un observateur attentif trouvera concentrés dans l’œil toutes les forces expressives qui devraient être éparses sur un champ plus vaste. Cette expression de l’œil en rapport avec l’émotion peut subsister alors même que l’individu ne s’est pas contenté d’imposer silence aux manifestations mimiques de la face, des membres, mais encore cherche à leur substituer des expressions diamétralement opposées. C’est ainsi qu’au milieu d’un rire factice, l’œil s’humecte de larmes trahissant un sentiment douloureux.

Un autre élément de diagnostic peut être fourni par les troubles de l’innervation vaso-motrice, qui n’obéit guère à l’influence de la volonté. Aussi faut-il porter grande attention à la rougeur ou à la pâleur subite du visage qui souvent, chez des aliénés qui ont un intérêt quelconque à dissimuler, est le signe involontaire d’une émotion qu’aucun geste ne vient traduire au.dehors.

Il peut arriver aussi que malgré tous les efforts du sujet pour dissimuler son émotion elle arrive à se traduire, non plus par son mode d’expression habituel, mais par des mouvements quelconques qui se produisent par une sorte de substitution involontaire, tel que le tapotement du doigt sur une table, un mouvement rythmique de la jambe, du pied, etc.

D’autres fois enfin, on peut être mis en garde contre la dissimulation par la constatation de certains faits résultant de ce que l’individu, ne pouvant plus en quelque sorte maîtriser ses manifestations mimiques, cherche un secours dans une diversion. Pour cacher son émotion véritable, il feint de s’intéresser tout à coup à différents sujets étrangers, s’occupe de ce qui l’environne, parle avec volubilité, avec force gestes, de choses variées et jusque-là indifférentes. L’émotion qui ne peut s’épancher au-dehors par la mimique naturelle semble avoir imprimé une activité insolite à la manifestation de pensées confuses et secondaires.

Toutes ces particularités sont de constatation journalière chez les aliénés : mélancoliques et persécutés surtout nous en offrent de nombreux exemples.

Aussi le médecin qui pratique l’interrogatoire d’un aliéné parfois simulateur, souvent dissimulé, doit-il ne pas perdre de vue tous les faits que nous venons de signaler et dans ces cas se rappeler que c’est bien plus souvent par la mimique que par la parole ou l’écriture, que peuvent se faire jour au-dehors les manifestations involontaires de la pensée.