Article II. Troubles du langage parlé par troubles de la fonction langage. (Dysphasies.)

Les troubles de la fonction langage, envisagés au point de vue de leur nature, doivent être distingués en deux classes, les organiques et les fonctionnels. D’autre part, dans ces deux cas, ils peuvent se présenter isolément ou être associés aux autres troubles de l’intelligence.

Chapitre premier. Dysphasies organiques

§ Ier. – Aphasiques aliénés. – amnésies verbales et aphasies

Parmi les troubles de la fonction langage de nature organique, les plus simples, les moins accentués sont ceux que l’on remarque communément chez une catégorie de malades qui peuplent les asiles : les déments séniles simples.

Sans y insister, nous rappellerons seulement que par le fait de l’involution sénile, à des époques plus ou moins avancées de la vie suivant les personnes, surviennent des désordres de la mémoire intéressant les représentations diverses des mots, auditive, visuelle, motrice. Ce sont là des faits d’amnésies verbales. Les images des noms propres, des dates, puis des substantifs sont les premières à s’effacer.

Dans les degrés légers de l’amnésie verbale, auditive, visuelle ou motrice, l’image peut renaître par suite d’un effort d’attention, d’un rappel à l’aide des autres images du même mot qui subsistent encore. Mais à mesure que le processus de sénilité s’accentue, elles disparaissent en plus grand nombre, elles sont plus difficilement rappelées et lorsqu’il y a altération de toutes les formes de la mémoire verbale, le sujet en arrivera à un vocabulaire restreint de quelques expressions banales.

Voilà ce qui se présente le plus fréquemment à l’observation du médecin aliéniste. Mais il peut arriver aussi qu’il ait affaire à des troubles du langage de même nature et beaucoup plus caractérisés ; nous entrons alors de plain-pied dans le domaine de l’aphasie vulgaire.

Nous n’entreprendrons point de décrire l’aphasie sous ses différentes formes cliniques, ni de refaire l’historique de cette question que les recherches récentes de M. Charcot40 ont assis sur une base solide. Tous ces faits ont été exposés en détail dans les excellents travaux de MM. Bernard41 et Ballet42.

Il n’est cependant pas inutile de rappeler que la dissociation anatomo-clinique des différents éléments de la fonction langage a permis d’établir, ainsi que nous l’avons brièvement relaté au début, que tout mot n’était qu’un complexus d’images, auditive, visuelle, motrice (d’articulation, graphique, mimique), et que chacune d’entre elles pouvant être atteinte pour sa part, il y a lieu de distinguer dans les aphasies : 1° la surdité verbale ; 2° la cécité verbale ; 3° l’aphasie motrice (d’articulation, agraphie, amimie). Sauf l’amimie, qui ne se montre guère à l’état isolé, les autres variétés d’aphasie ont une existence indépendante, démontrée par des observations anatomo-cliniques, encore restreintes, il est vrai, mais cependant d’une valeur indiscutable.

Les mêmes procédés d’analyse ont encore permis de pousser plus loin la dissociation de ces divers éléments du langage.

C’est ainsi que l’on peut dire que les opérations qui succèdent à une impression auditive, sont de trois ordres :

1° La perception auditive brute, nous permettant seulement de percevoir un son et d’en apprécier les caractères généraux ;

2° La perception auditive différenciée, c’est-à-dire nous donnant l’image d’un son en rapport avec l’idée d’un objet donné, qu’elle est capable de réveiller ;

3° La perception auditive verbale, nous faisant percevoir un mot, non seulement comme son ou assemblage de sons, mais comme sons différenciés, en rapport avec l’idée qu’il représente.

Il est prouvé que ces trois formes de l’audition peuvent être atteintes isolément, et l’on a donné le nom de surdité corticale à l’abolition de l’audition brute ; de surdité psychique à l’abolition de l’audition différenciée des objets et des choses (Munck) ; de surdité verbale (Kussmaül) à la perte de l’audition verbale.

Par suite, un individu atteint de surdité verbale entend des sons, peut les rapporter à l’objet qui les produit, mais ne comprend plus le sens des mots parlés.

Celui qui est atteint de surdité psychique entend les sons, mais ne peut les différencier, ni comprendre leur signification, pas plus que celle des mots.

Un autre qui serait atteint de surdité corticale, non seulement ne comprendrait ni le sens des mots, ni la signification des sons, mais même n’entendrait plus ces derniers.

Des distinctions semblables, appliquées à la vision, ont amené à distinguer une cécité corticale, psychique, verbale.

De cette complexité de la fonction du langage, il résulte que le diagnostic exact des désordres aphasiques doit être très minutieux, et souvent, même aujourd’hui, beaucoup de ces malades peuvent, après un examen superficiel, être pris pour des aliénés.

Dès 1865, Baillarger43 rapportait à l’Académie de médecine l’observation d’une femme considérée comme sourde et aliénée et qui cependant entendait et jouissait de sa raison, ainsi qu’on pouvait en juger par sa conduite, ses gestes expressifs. Il en concluait que ces malades paraissaient simplement atteints de perversion du langage, de surdité verbale, comme nous dirions aujourd’hui.

De même, certains aphasiques, atteints de cécité verbale, de paralexie, pourraient être confondus avec des aliénés, notamment avec des paralytiques généraux qui présentent aussi des troubles de la lecture44. Dans cette paralexie spéciale, d’origine vésanique, les paralytiques généraux, du reste très convaincus de la correction de leur lecture, substituent des mots dépourvus de sens aux mots corrects, et cette substitution varie pour le même individu à chaque nouvel essai. Ce désordre de la lecture s’accentue dans les paroxysmes, ou avec la progression de la maladie. La paralexie du paralytique résulte ici simplement de ce que son imagination lui fait broder des variantes sur le texte soumis à ses yeux, alors même qu’il comprend la valeur des signes isolés ou associés et qu’il parle avec aisance. Il introduit involontairement des mots correspondant aux idées délirantes qui le préoccupent. C’est là un fait d’autant plus important à connaître que, au cours de la maladie, ces aliénés peuvent devenir vraiment aphasiques. Il est à noter d’ailleurs que, dans les autres vésanies, la lecture n’est pas généralement altérée par le fait même de l’affection mentale.

Dans les cas où la surdité verbale se complique de cécité verbale, d’aphasie motrice d’articulation, d’amimie même, l’apparence est encore plus trompeuse, et il est évident qu’un individu ainsi frappé dans tous les moyens qu’il peut avoir à sa disposition pour communiquer avec ses semblables, peut paraître extravagant et sembler ne pas être en possession de ses facultés intellectuelles.

D’autre part l’aphasie n’est point sans pouvoir s’accompagner de désordres intellectuels. À cet égard, la première question est de savoir dans quelle mesure la brusque perturbation qui s’est produite dans la fonction du langage, a pu retentir sur l’ensemble des facultés. Pour certains observateurs (Trousseau, Lasègue, Falret), le degré de déchéance intellectuelle est plus accentué qu’on pourrait le croire au premier abord. Après l’ictus, l’aphasique est devenu inférieur à lui-même ; au point de vue médico-légal, la valeur de ses actes peut être discutée. – La lésion encéphalique qui a provoqué l’aphasie le fait rentrer dans la catégorie des cérébraux (Lasègue). L’état mental de l’aphasique est d’ailleurs susceptible de variations multiples : tantôt il s’agit d’une simple déchéance intellectuelle plus ou moins rapide, plus ou moins profonde, tantôt surviennent de véritables manifestations délirantes (interprétations erronées, illusions, hallucinations, idées délirantes). Mais toujours dans ces cas, les troubles intellectuels et l’aphasie sont justiciables de la même cause, ils sont dus l’un et l’autre par exemple à un processus de ramollissement encéphalique.

§ II. – Aliénés aphasiques. – De diagnostic de certaines dyslogies et dysphasies

En regard de ces cas d’aphasiques qui deviennent aliénés, viennent se placer ceux d’aliénés devenant aphasiques.

L’aphasie peut être alors le fait d’une simple complication au cours d’une psychopathie liée à une affection cérébrale organique, diffuse ou circonscrite. C’est ce que l’on observe assez fréquemment dans la paralysie générale, où l’on peut voir survenir, au cours de la maladie, une aphasie simple ou complexe plus ou moins durable, par suite d’une localisation maxima des lésions encéphaliques au niveau des centres du langage45.

Mais le plus fréquemment, vésanie et aphasie sont de nature très différente, et c’est ce qui se produit lorsque cette dernière survient au cours d’une psychose.

Un malade atteint, par exemple, de délire systématique de persécution, peut, à un moment donné, devenir aphasique à la suite d’une attaque de ramollissement. Les désordres aphasiques ne font que coexister alors avec l’affection mentale, mais n’ont rien à voir avec elle ; ils constituent un trouble pathologique, de cause et de nature différentes, surajouté à la maladie de l’esprit.

Dans un récent travail, M. P. Garnier46 a rapporté une intéressante observation de ce genre, celle d’un malade atteint de délire systématisé de persécution et en même temps de cécité et de surdité verbales.

Au point de vue symptomatique, nous ne dirons rien en particulier sur les aphasies organiques en elles-mêmes, qui, lorsqu’elles surviennent chez les aliénés, se présentent avec les mêmes caractères qu’elles auraient pu revêtir chez des individus jusque-là sains d’esprit. Mais elles compliquent singulièrement la recherche du diagnostic, lorsqu’on voit l’aliéné pour la première fois à la suite de son attaque d’aphasie, et ce n’est qu’à l’aide d’une analyse très minutieuse qu’on peut arriver à déterminer l’existence et la nature de l’affection vésanique antérieure. Ce n’est qu’à grand’-peine en effet qu’un délirant persécuté, devenu aphasique par la suite, pourra manifester ses idées délirantes, et il faudra pour les dépister avoir recours à tous les moyens usités pour communiquer avec les aphasiques simples.

Le premier soin devra être de déterminer par les procédés ordinaires la variété de l’aphasie, de rechercher si elle est totale ou restreinte à Tune des images verbales et de s’adresser alors à celles de ces images qui subsistent encore, pour s’éclairer sur la nature des troubles psychopathiques.

Si le malade peut encore parler, son vocabulaire plus ou moins restreint pourra mettre sur la piste des désordres intellectuels que viendront confirmer les réponses écrites, si tant est qu’elles puissent être comprises et qu’il n’y ait ni surdité, ni cécité verbales. Mais on comprend aisément combien le diagnostic de l’affection vésanique sera difficile dans les cas d’aphasies complexes, où l’on ne peut entrer en communication avec le malade par la parole, ni par l’écriture (aphasie de réception ou centripète, Charcot) et où lui-même ne peut parvenir à s’exprimer ni par le langage oral, ni par le graphique (aphasie de transmission ou centrifuge). Il ne reste alors rien, pour se guider, que la mimique, parfois insuffisante, l’examen attentif et suivi de la conduite de l’aliéné, et surtout la recherche des commémoratifs.

Parfois cependant quelques restes du langage oral peuvent aider à reconnaître la nature de l’affection mentale, mais c’est alors surtout qu’il importe de ne pas faire d’erreur sur la signification des troubles du langage.

Il ne sera pas inutile à ce propos de rappeler qu’il est certaines des modifications du langage par troubles intellectuels, pouvant jusqu’à un certain point simuler les désordres du langage imputables à l’aphasie organique.

L’aphasique, atteint dans son langage articulé, ne conserve souvent à sa disposition qu’un vocabulaire très restreint, limité à quelques mots seulement. Dans ces cas, il est très fréquent de l’entendre émettre des interjections, des jurons, des expressions grossières, des syllabes ou des mots sans suite, à chaque tentative qu’il veut faire pour exprimer sa pensée.

Ce sont là des particularités que l’on peut rencontrer chez les aliénés en dehors de l’aphasie. La plupart du temps alors il s’agit de maniaques chroniques, de déments agités, dont le langage ne se compose que de mots bizarres, incompréhensibles souvent ; de véritables néologismes automatiques, de jurons, d’expressions ordurières ; ce désordre du langage ne faisant que traduire au-dehors la ruine des facultés, la déchéance intellectuelle générale du fait de la vésanie, et non une aphasie résultant de lésions cérébrales plus ou moins circonscrites pouvant intéresser les centres de la fonction langage.

Le plus souvent, le diagnostic est assez facile, en se reportant à l’examen de l’état mental général du sujet, des autres symptômes d’aphasie, des commémoratifs. La confusion de ces désordres du langage ne peut guère être faite que s’il s’agit d’un dément vésanique ou d’un dément simple (par athérome) devenant aphasique.

D’un autre côté, comme ces vésaniques peuvent, à un moment donné, devenir aphasiques, il sera alors bien difficile de faire la part de l’aphasie organique et de la vésanie chronique, dans leur retentissement sur les troubles du langage.

Il est un symptôme morbide que l’on peut rencontrer chez des malades rentrant dans le cadre de ce qu’on appelle communément aujourd’hui la dégénérescence mentale, et que peuvent, jusqu’à un certain point, simuler au premier abord ces mêmes désordres dus à l’aphasie. Nous voulons parler de la coprolalie que l’on rencontre chez les malades atteints de tics convulsifs. Bien que leur ressemblance avec les aphasiques soit très lointaine, il n’est peut-être pas inutile d’en dire quelques mots. En effet, il peut arriver que le tic convulsif proprement dit, l’incoordination motrice spasmodique, qui, chez ces malades, domine ordinairement la scène, soit peu accentué, relégué au second plan et que le phénomène saillant se trouve être l’émission d’interjections bizarres ou de jurons, de mots grossiers (coprolalie). En même temps, ces mêmes malades peuvent être atteints d’un autre symptôme consistant en une impulsion irrésistible à répéter les mots prononcés devant eux (écholalie).

C’est en cela qu’ils ressemblent au premier abord à certains aphasiques. Il est de ces derniers en effet, qui en parlant prononcent également des mots obscènes ou orduriers, ou qui répètent mot pour mot les phrases entendues. Mais il est à remarquer que les mots obscènes employés par les aphasiques ne font qu’exprimer un manque d’adaptation du signe verbal à l’idée que les malades veulent exprimer et que dans les cas où ils répètent la phrase prononcée, ils le font comme un véritable écho, sans que l’idée correspondante y soit adaptée ; la preuve est qu’ils ne peuvent d’eux-mêmes prononcer ces mêmes mots d’une façon rationnelle.

Il n’en est pas de même du tiqueur convulsif, chez lequel l’écholalie et la coprolalie ne représentent que de simples faits d’automatisme psychologique, et qui, en dehors de ces phénomènes dont il a pleine conscience, peut exprimer son idée par le langage parlé de la façon la plus correcte.

Ces distinctions peuvent paraître aujourd’hui un peu superflues ; mais il n’en a pas toujours été ainsi, et l’erreur a pu être faite. À propos de la première observation de son travail, M. Gilles de la Tourette47 fait remarquer justement que la tiqueuse qui en fait l’objet, observée pour la première fois par Itard en 1825, fut assimilée plus tard (1851), par Sandras, à un cas d’aphasie avec hémiplégie droite et hémichorée.

Quelques aphasiques, dont le vocabulaire est très limité, et qui répètent toujours la même phrase, pourraient être confondus avec certains vésaniques du genre de la malade de Morel, dont nous avons parlé plus haut, qui répétait toujours les mêmes mots, pour s’assurer qu’elle n’avait pas perdu la langue ; ou du genre de ces malades qui prononcent des mots et des phrases incohérentes, en se croyant sous l’influence d’une puissance mystérieuse qui s’oppose à l’expression complète de leur pensée, ou en altère la traduction verbale.

Lorsqu’on ne peut trouver dans une idée délirante la raison de cette répétition des mêmes mots, le diagnostic ne laisse pas d’être souvent très embarrassant.

Nous avons jadis observé un cas de ce genre. Il s’agissait d’une dame de 50 ans, que nous avions traitée, plusieurs années auparavant, pour un accès de mélancolie anxieuse. Lorsque nous la revîmes, elle était encore dans un état d’anxiété profonde, gémissant, soupirant, ne pouvant rester en place et ne répandant à toutes les questions que ces seuls mots : « Mon Dieu ! Je ne sais pas. C’est épouvantable ! Non ! Non ! » Rien là-dedans, en l’absence de renseignements, ne pouvait autoriser à soupçonner l’aphasie ; car de pareilles réponses ne sont pas rares chez les aliénés, dans des paroxysmes d’anxiété. Nous inclinâmes donc à soupçonner seulement un nouvel accès de mélancolie anxieuse, et ce n’est que quelques jours après, l’anxiété ayant diminué, la malade étant devenue plus calme, que nous pûmes constater chez elle de l’aphasie consistant en de la surdité verbale avec paraphasie.

D’un autre côté, ce que nous avons dit déjà des troubles syntaxiques du langage observés chez les aliénés, du seul fait dés désordres intellectuels, suffira, il nous semble, pour montrer que l’agrammatisme et l’akataphasie n’appartiennent pas en propre à l’aphasie organique.

De même, la paraphasie que l’on observe aussi chez les malades atteints d’aphasie, et qui consiste, soit dans la substitution d’un mot à un autre, ou dans la création de mots nouveaux, simples assemblages de syllabes incohérentes, devra être très soigneusement distinguée ; des troubles paraphasiques que l’on observe chez les maniaques chroniques ou chez les déments, et que nous avons déjà signalés dans le précédent chapitre.

Dans l’un comme dans l’autre cas, le langage n’exprime plus aucune idée. Les malades parlent sans qu’on puisse les comprendre ; ils semblent également incohérents. Mais ce n’est là qu’une apparence, et si dans le premier cas, l’incohérence réside dans la formule verbale de l’idée et non dans la pensée elle-même ; dans le second, l’incohérence du langage n’est que l’expression du désordre profond de la pensée, de la ruine des facultés intellectuelles.

« La clinique, a déjà dit à ce propos M. Magnan », nous permet de distinguer deux sortes d’incohérences : l’une qui accompagne la forme chronique de la folie,48 plus particulièrement la manie chronique, et qui ne se montre qu’après un très grand nombre d’années ; l’autre plus rapide, parfois même brusque dans son développement, est la conséquence de lésions cérébrales, le plus souvent nécrobiotiques, marquées par des attaques apoplectiformes ou épileptiformes. Dans le premier cas, l’incohérence est donc la conséquence d’un trouble fonctionnel de longue date, arrivé lentement, progressivement, et l’incohérence du langage est en rapport avec l’incohérence des idées. Dans le second cas, des désordres anatomiques viennent brutalement briser le jeu régulier des fonctions, et dans ce cas (aphasie), l’incohérence du langage ne révèle pas entièrement l’incohérence des idées. »

Dans un travail plus récent, M. Charpentier49 a de nouveau insisté sur la nécessité de ce diagnostic qui, en l’absence de renseignements, en l’absence des troubles parétiques, est souvent fort difficile, et ne se fonde guère que sur l’étude de la conduite du malade.

Chapitre II. Dysphasies fonctionnelles

§ I. – Amnésies verbales fonctionnelles. Intoxications ; – migraine ophtalmique accompagnée ; – mutisme hystérique. – Amnésies verbales chez les onomatomanes et les mélancoliques

À côté de ces troubles aphasiques plus ou moins graves, de nature organique, pouvant survenir chez l’aliéné tout comme chez des personnes saines d’esprit, il en existe d’autres de nature fonctionnelle qui se présentent souvent d’une façon transitoire, et parfois peu accusée. C’est alors surtout que se rencontrent les différentes variétés d’amnésies verbales : visuelle, auditive, motrice.

Un fait de ce genre, le plus simple, est celui qui nous arrive journellement, lorsque nous cherchons un nom qui nous échappe. Ce nom, d’habitude, se présentait sans difficulté, au moindre appel, à notre mémoire ; l’image verbale correspondante, l’auditive, je suppose, si nous sommes auditifs, immédiatement éveillée, nous le faisait entendre de suite. Ce n’est maintenant qu’avec de certains efforts, en nous adressant aux autres images associées que nous parvenons à retrouver l’image auditive qui nous manque.

Les amnésies verbales de ce genre sont très fréquentes dans quelques intoxications, en particulier par le tabac. M. Ballet50 a rapporté un exemple très remarquable d’amnésie verbale motrice, d’aphasie transitoire observé sur lui-même :

« Il m’est arrivé quelquefois, dit-il, de provoquer chez moi, au moyen du tabac, de véritables attaques d’aphasie transitoire. Or, dans une de ces attaques, j’ai constaté avec la plus grande netteté ce qui suit. Je n’avais conservé à mon service qu’un très petit nombre de mots, et tout en m’analysant je cherchais à dénommer les objets que j’apercevais autour de moi. Une dame, en cet instant, passait munie d’un parapluie ; je m’efforçai de prononcer le nom de cet objet, dont j’avais la notion la plus nette ; mais je n’aboutis qu’à quelques monosyllabes incohérents. J’évoquai cependant avec une certaine facilité l’image auditive et l’image visuelle du mot, je vis surtout* à un moment donné, le mot parapluie très nettement écrit. Il ne me manquait absolument à ce moment que la faculté de prononcer le mot. Je cherchais à coordonner les syllabes qui le constituent et tandis que j’articulais très bien « parapet, obélisque », ma langue faisait à ma mémoire motrice un infructueux appel. Puis, tout à coup, comme je tenais les yeux fixés sur l’image visuelle mentale du mot, le mot éclata pour ainsi dire et partit d’un jet. L’image visuelle avait ravivé l’image motrice un moment effacée. »

Migraine ophthalmique accompagnée chez les aliénés. – Il est un syndrome pathologique, la migraine ophthalmique, qui dans quelques-unes de ses formes (migraine accompagnée), s’accompagne de désordres analogues de la fonction du langage, d’amnésies verbales transitoires.

Bien des observations de ce genre existent aujourd’hui dans la littérature médicale ; la plus typique à notre connaissance est celle d’un malade qui a fait le sujet d’une leçon clinique du professeur Charcot51 et qui a présenté à plusieurs reprises de la cécité et de la surdité verbales avec aphasie de transmission et agraphie transitoires. Nous extrayons de cette observation le passage suivant qui a trait plus particulièrement à notre sujet.

« La deuxième période (de l’accès de migraine ophthalmique) s’annonce par une douleur de tête siégeant au-dessus du sourcil gauche, dans la moitié externe (une seule fois à droite). C’est alors qu’apparaît l’aphasie. Cette aphasie s’accompagne d’agraphie. L’intelligence est conservée ; les idées ont leur netteté habituelle, affirme le malade ; quand on lui parle, il entend, mais ne comprend pas bien la signification des mots ; il y a de la surdité verbale. En même temps, bien qu’il n’y ait paralysie d’aucun muscle moteur, le malade ne peut articuler les mots qu’il veut prononcer ; il semble en avoir perdu le souvenir. S’il prend un livre, la vision s’exerce normalement ; mais le malade ne peut rattacher les mots à une idée (cécité verbale). Prend-il une plume, il ne parvient à tracer que des caractères informes (agraphie). Il y a donc à la fois surdité et cécité verbales, aphasie de transmission, agraphie. Cette période dure une heure environ. »

L’étroite parenté de la migraine ophthalmique avec les maladies nerveuses est un fait aujourd’hui bien établi. Elle se rencontre fréquemment aux cours d’affections diverses du système nerveux, et c’est ainsi que l’on peut constater chez certains aliénés des troubles du langage qui en soient justiciables.

Il n’est pas rare, par exemple, de voir la migraine ophthalmique accompagner l’épilepsie et en particulier l’épilepsie partielle.

On peut la rencontrer aussi chez certains neurasthéniques hypocondriaques, chez des hystériques, aliénés ou non.

Une de nos malades, atteinte de mélancolie dépressive avec impulsions au suicide, et présentant des stigmates hystériques très nets (ovarie, attaques, hémianesthésie, rétrécissement du champ visuel) se plaignit à plusieurs reprises, pendant la convalescence de l’accès mélancolique, d’attaques de migraine ophthalmique (douleur frontale gauche, scotome lumineux, vomissements), pendant lesquelles elle présentait de la para-phasie, employant un mot à la place d’un autre, et ne formulant ainsi que des réponses dénuées de sens.

Parfois, la migraine ophthalmique fait partie des symptômes prodromiques de la paralysie générale.

M. Charcot52 a rapporté dans ses leçons cliniques un fait de ce genre, bien caractéristique.

« L…, depuis deux ans, est irritable, méticuleux… Les premiers troubles qui ont surtout frappé l’attention remontent au mois de septembre 1881. Il a eu alors une première attaque, accès de migraine ophthalmique avec scotome scintillant et affaiblissement de la vue du côté droit, accompagnés d’embarras de la parole, de parésie et d’engourdissement du membre supérieur droit. 11 est resté troublé pendant huit jours, puis tout est rentré dans l’ordre ; huit jours plus tard, il a eu une deuxième attaque sans perte de connaissance, avec embarras de la parole. L’intelligence reste obtuse pendant vingt-quatre heures ; il paraît se remettre complètement en apparence, mais il est nerveux, irrité ; il peut se remettre au travail ; cependant au mois de février 1882, il a une troisième attaque avec les mêmes symptômes de migraine, mais, en outre, il a, cette fois, des secousses convulsives à caractère épileptiforme, avec perte de connaissance. Gela a duré deux heures ; ce qui semble indiquer qu’il a eu une série d’attaques qui ont présenté cette particularité, que les secousses prédominaient à droite. À la suite de cette attaque, l’embarras de la parole a persisté. Huit jours plus tard, il a eu une quatrième attaque du même genre avec recrudescence de l’embarras de la parole et faiblesse du bras droit. Enfin, le 5 mai, il a eu une cinquième attaque avec parésie du bras droit, suivie le lendemain d’une parésie du membre inférieur droit. Pendant les cinq ou six jours qui ont suivi, il ne pouvait dire que « à cause que ». Le bras droit est resté paralysé pendant un mois. C’est surtout à partir de ce moment que le niveau intellectuel baisse ; il est devenu très enfant ; il est docile, mais très mobile, pleurant et riant avec une grande facilité. Il ne peut presque pas écrire de lui-même, mais il copie cependant une page d’une écriture tremblée. La mémoire est aussi affaiblie que le jugement et la volonté. – Il éprouve de temps en temps le scotome scintillant. Il a une démarche tibutante ; ses mains tremblent ; sa langue tremble aussi ; sa parole est à peu près inintelligible ; sa physionomie est caractéristique : le regard éteint, les paupières tombantes, la pupille droite est plus dilatée que la gauche ; elle n’agit que faiblement par l’excitation lumineuse, mieux par la convergence. »

M. Parinaud a rapporté un fait semblable53.

Nous avons pu également observer un individu âgé de 35 ans, qui vint nous consulter pour des maux de tête qu’il éprouvait par intervalles assez espacés depuis près d’un an. L’examen nous fit reconnaître tous les caractères d’une migraine ophthalmique : céphalalgie frontale gauche, obscurcissement de la vue de ce côté ; les objets lui paraissent coupés en deux, scotome scintillant, nausées. Chaque accès s’accompagne d’une perte subite de la parole ; le malade ne prononce que quelques mots décousus et, dit sa femme, ne semble pas même comprendre ce qu’on lui dit ; il regarde tout hébété la personne qui lui parle. Il a déjà eu trois accès de ce genre, et dans le dernier le bras droit était resté engourdi pendant presque toute une journée. La parole ne revient qu’au bout de plusieurs heures. En même temps nous notâmes une légère inégalité pupillaire, du tremblement des mains ; de plus, les jambes étaient devenues faibles ; le malade était maladroit, laissait tomber tout ce qu’il prenait. Sa femme avait remarqué aussi que sa mémoire baissait beaucoup. Quelques mois plus tard, M. H… revint nous consulter après un nouvel accès de migraine suivi d’aphasie pendant près de 36 heures. L’intelligence avait baissé beaucoup ; le faciès avait une expression de satisfaction niaise ; il y avait de plus de l’inégalité pupillaire, de l’embarras caractéristique de la parole, du tremblement fibrillaire de la langue et des mains. Nous avons su que le malade était mort deux ans après dans un asile d’aliénés de province, par suite de marasme paralytique.

La migraine ophthalmique et les troubles du langage qui l’accompagnent peuvent se rencontrer aussi chez les vésaniques, les mélancoliques par exemple.

M, le M…, âgée de 37 ans, est placée à la Salpêtrière pour un accès de mélancolie simple à forme dépressive : inertie, découragement, mutisme intermittent, impulsions. Dans les antécédents de cette malade, nous avons pu relever ce fait qui avait beaucoup frappé sa famille, que depuis l’âge de 16 ans, époque de l’apparition des règles, elle a souffert de très fortes migraines qui ne la quittaient pas par instants. Elles revenaient à peu près trois ou quatre fois par mois, et même jusqu’à deux fois dans la même semaine. Aucun phénomène convulsif.

Dans les dernières crises, les plus rapprochées du début de l’affection mentale, les parents ont remarqué que la malade, qui d’habitude s’exprimait d’une manière sensée, parlait absolument « comme quelqu’un qui n’a pas sa tête *, répétait toujours les mêmes mots et semblait les chercher comme par suite « d’un défaut de mémoire ». Cette jeune femme ne présentait pas de stigmates hystériques. Pendant le temps qu’elle resta soumise à notre observation, elle se plaignit à plusieurs reprises de sa migraine. Autant que nous avons pu en juger, c’était la migraine ophthalmique avec douleur frontale gauche, hémiopie et scotome scintillant. Mais, à ce moment, nous n’avons pas constaté les désordres du langage signalés par les parents : il est vrai que la malade, très déprimée, était fort peu communicative et très avare de paroles.

La migraine ophthalmique peut n’apparaître qu’une fois la mélancolie constituée.

Mme D…, âgée de 40 ans, fille d’un père mort très vieux, paralysé, et d’une mère très originale ; ne présentant rien de particulier dans ses antécédents personnels, était devenue très triste depuis une douzaine d’années déjà, lorsqu’elle fut placée en 1890 à la Salpétrière pour un accès de mélancolie.

Le début de cet accès remontait au 27 juin 1890, époque de la mort du père qu’elle avait soigné, passant les nuits auprès de lui. Auparavant, elle s’était beaucoup fatiguée ; elle mangeait moins bien, dormait mal, se plaignait du ventre, de la tête, des reins. Depuis longtemps déjà, elle éprouvait du vertige, et souvent il lui semblait qu’elle marchait sur du coton. Elle était mal réglée depuis quatre ans.

Vers la même époque, elle s’est plainte de ne plus pouvoir rien faire, de se trouver toute drôle : elle voyait tout changé et manifestait la crainte de devenir folle. Elle avait des oublis, se trompait en faisant son ménage, sa cuisine ; elle avait peur de manquer de tout, que tout le monde ne tombe malade.

Elle s’est alitée le 13 juillet, en disant qu’elle ne pouvait plus bouger, mangeait très difficilement et ne causait presque plus : le sommeil avait presque disparu.

À la fin de ce même mois, elle se tenait fréquemment la tête, paraissait souffrir beaucoup, et à ce moment ne répondait à aucune question ; elle se frottait seulement.les yeux. Dans les intervalles où elle paraissait plus calme, sa fille l’ayant interrogée à ce propos, elle répondit : « J’ai des élancements dans le front, et puis, ce qui est drôle, c’est que je ne vois alors que la moitié de ta figure, tout me semble jaune ; cela remue et m’étourdit. Si je ne parle pas, c’est que je ne peux pas ; il me semble que je suis paralysée de la langue. »

En août, au moment où elle est soumise à notre observation, la malade se présente avec tous les dehors de la mélancolie dépressive : elle reste inerte, se déplace rarement, marche lentement, répond à peine et d’une voix basse aux questions qu’on lui adresse. Elle se plaint d’être anéantie, toute triste, découragée, sans force. La peau est froide, les mains légèrement violacées. Elle n’offre pas de stigmates constatables d’hystérie, ni de signes de paralysie générale. Les artères sont souples, le cœur intact, les urines normales, la résistance électrique très augmentée.

Cette malade est sortie de la Salpêtrière très améliorée en novembre 1890. Nous n’avons pu constater, pendant son séjour, les symptômes de migraine signalée par sa fille. Elle se plaignait souvent de la tête, mais c’était tout. Nous avons appris depuis qu’elle était morte subitement quelques mois après, d’une attaque d’apoplexie.

Il nous semble bien dans ce cas que les phénomènes du début, relatés par la fille de la malade, peuvent être rapportés à la migraine ophthalmique, car on y voit signalés la céphalalgie, l’hémiopie, le scotome scintillant, l’embarras de la parole. Le fait de l’apparition de ces symptômes au cours de l’accès mélancolique est intéressant à signaler au point de vue de la pathogénie de l’affection. La migraine ophthalmique, en effet, est en général regardée comme un fait d’ischémie cérébrale fonctionnelle (Latham, Bail, Charcot, Féré), et dès lors son apparition au début de la mélancolie, alors qu’elle ne s’est jamais montrée auparavant, serait un argument de plus en faveur de l’opinion qui fait jouer un grand rôle, dans la production de la mélancolie simple, à des désordres de la circulation cérébrale par suite de spasmes vasculaires. Nous ajouterons que depuis que notre attention est attirée sur ce point, nous n’avons rencontré la migraine ophthalmique dans les psychoses simples que trois fois, et dans les trois cas il s’agissait de mélancoliques. Sans doute, ce peut n’être là qu’une coïncidence, mais le fait ne nous en paraît pas moins à signaler. Un autre point qu ; il faut relever dans l’exemple ci-dessus, c’est la mort de la malade par apoplexie, alors que rien n’eût pu faire prévoir une terminaison aussi brusque. Sans doute, ce n’est qu’une hypothèse, mais on pourrait peut-être rapprocher, à ce point de vue, ce cas d’autres analogues dans lesquels on a vu les désordres transitoires de la migraine s’installer définitivement, et le malade devenir hémiplégique, ou même mourir à la suite d’une attaque ou d’une série d’attaques apoplectiformes ou épileptiformes ; le trouble ischémique transitoire qui produit la migraine ayant alors fait place à une nécrobiose plus ou moins étendue dans les mêmes régions.

Certains désordres de la fonction du langage, analogues à ceux qui accompagnent la migraine ophthalmique, mais ne pouvant alors y être rapportés, se rencontrent encore chez d’autres malades, par exemple les épileptiques.

« Parmi les phénomènes de l’aura, dit M. Féré54, il faut encore citer les troubles du langage, qui tiennent à la fois des troubles moteurs sensitifs et psychiques. Quelquefois, c’est un simple bégaiement, une répétition de mots, de la paraphasie ou de l’aphasie motrice plus ou moins complète. Dans d’autres cas, les malades prêtent l’oreille au bruit, mais ils ne paraissent pas comprendre la signification des mots. Sur les deux malades qui m’ont présenté ce phénomène, je ne saurais dire s’il existait réellement de la surdité verbale. Car, outre que le trouble était très transitoire, il était compris dans l’amnésie de l’accès. Mais, dans un certain nombre de cas, la surdité verbale paraît exister réellement. » (Pick55.)

Quelquefois l’aphasie ne constitue plus seulement l’aura de l’accès, mais elle est à elle seule tout l’accès. Bateman a rapporté, sous le nom de logonévrose épileptique, un fait d’aphasie intermittente de ce genre56.

Il n’est pas rare non plus, à la suite des accès épileptiques, de constater des troubles variés du langage se manifestant surtout sous forme de bégaiement, de paraphasie, d’aphasie même, généralement transitoire ou même permanente, simplement motrice ou plus complexe, avec surdité verbale (Petrina57), avec surdité verbale et cécité verbale (Féré58).

Ces faits se remarquent surtout dans l’épilepsie partielle. Ils sont de tout point assimilables aux paralysies post-épileptiques que les théories les plus récentes (Todd, Robertson, Hughlings-Jackson, Féré, etc.) attribuent à l’épuisement nerveux consécutif à l’excès d’activité pendant l’accès, à la décharge des éléments corticaux.

Mutisme hystérique. – Parmi les troubles de la fonction du langage que l’on peut rencontrer chez les aliénés, il en est encore un que nous devons signaler, bien qu’il ne ressortisse pas directement à l’aliénation et soit dû à l’existence du terrain spécial sur lequel se sont développés les troubles intellectuels ; nous voulons parler du mutisme hystérique.

Sans entrer dans la description détaillée de ce syndrome magistralement exposée par M. Charcot, nous nous contenterons de rappeler que le muet hystérique comprend le sens des mots entendus ou lus, peut exprimer sa pensée à l’aide de la mimique et le plus souvent de l’écriture, mais qu’il est absolument aphone et que tout en ayant conservé « l’exécution intégrale des mouvements vulgaires de la langue et des lèvres… il lui est désormais impossible d’articuler un mot, même à voix basse, de chuchoter autrement dit, et, qui plus est, même en y apportant la plus grande attention, d’imiter les mouvements d’articulation qu’il voit faire devant lui… Il est privé, en d’autres termes, des représentations motrices nécessaires pour la mise en jeu du mécanisme de la parole articulée ». Il s’agit donc là en définitive d’une aphasie motrice, et purement motrice (Charcot)59.

C’est là ce qui différencie le mutisme hystérique de l’aphasie vulgaire organique, dans laquelle l’aphasie motrice, en dehors de l’affaiblissement intellectuel, s’accompagne le plus souvent de surdité, de cécité verbales, fut-ce à un faible degré ; où l’écriture, si elle persiste, est difficile, imparfaite ; où la mimique même n’est plus guère expressive.

Chez les aliénés, le diagnostic du mutisme hystérique se pose avec celui du mutisme vésanique dont nous avons déjà parlé et n’est pas toujours facile, car il y a des aliénés qui, tout en ne parlant pas, pour différentes raisons, écrivent ou se servent d’une mimique parfois expressive. Mais alors, le fait capital sur lequel on pourra se fonder, c’est que ceux-là ne sont pas aphones, et souvent, s’ils s’excitent, ils font entendre des sons plus ou moins articulés ; parfois même on les surprendra à parler seuls, fût-ce à voix basse.

Mais le cas où le diagnostic devient presque impossible, c’est lorsqu’on a affaire à une malade reconnue hystérique et venant à être atteinte de mélancolie dépressive, avec mutisme. Les éléments de diagnostic tirés de l’aphonie, de la conservation possible de l’écriture, de la mimique, font alors défaut par suite de l’adjonction de l’état mélancolique, et le diagnostic de la nature du mutisme, hystérique ou vésanique, reste forcément en suspens.

Il peut arriver que l’on rencontre chez des mélancoliques simples des troubles de la fonction du langage, qui se rapprochent singulièrement, au point de vue de leur nature, sinon de leur aspect extérieur, de ceux qui constituent le mutisme hystérique.

Il y a, en effet, des troubles de la fonction du langage, présentant la plus grande analogie avec ceux que nous venons de passer en revue, et qui font partie de la symptomatologie même de l’affection vésanique. Les plus simples sont ceux que l’on peut observer dans les neurasthénies psychiques, les obsessions, les folies dites avec conscience. L’exemple le plus frappant se rencontre chez les personnes atteintes de cette forme particulière d’idées obsédantes avec conscience, qu’on a groupées sous le nom d’onomatomanie. Il en existe une variété qui consiste dans la recherche angoissante du mot. Les malades sont obsédés par l’idée de retrouver un nom ou un mot qu’ils ont pu lire ou entendre ; ils ne peuvent le retrouver, et cela les plonge dans un état d’angoisse extrême. En vain font-ils appel à toutes les ressources de leur mémoire, s’adressant aux différentes images de ce mot, essayant de réveiller l’image auditive ou visuelle, de le prononcer, de l’écrire. Ils se rappellent souvent à quel endroit, dans quelles circonstances ce mot a frappé leur esprit, quelle est sa signification, car ils donnent un synonyme. Vains efforts, le mot s’obstine à ne pas revenir, l’angoisse augmente, jusqu’à ce que le mot une fois retrouvé ou revenu spontanément, elle disparaisse. Il est à noter qu’il s’agit parfois de mots très communs et que c’est souvent la recherche du même mot qui provoque la crise. Il est de ces sujets qui, pour s’éviter le retour des crises, écrivent sur un carnet les mots en question, et dès le début de la crise réussissent à la conjurer en consultant ce carnet qui ne les quitte jamais. N’est-ce pas là une sorte d’amnésie verbale paroxystique, et, moins les phénomènes d’angoisse, comparable, en ce qui concerne les troubles de la fonction du langage, au fait d’amnésie verbale observé par M. Ballet sur lui-même, à la suite de l’intoxication tabagique ?

De quelques troubles de la fonction langage chez les mélancoliques. – Nous allons voir tout à l’heure que l’on peut rencontrer des amnésies semblables, transitoires, chez d’autres vésaniques, en particulier chez les mélancoliques. Mais, pour mieux s’en rendre compte dans les observations de ces malades, il importe d’abord de les distinguer d’autres symptômes, que l’on rencontre également chez eux et qui sont : la perte de la signification du mot et l’affaiblissement du pouvoir de synthèse.

Dans le cas d’amnésie verbale, le mot est oublié en tant que signe représentant une idée, que, par suite, le malade se trouve empêché d’exprimer par ce mot, dont l’absence l’oblige à se servir de périphrases, de synonymes, etc. Mais prononcez-le devant lui, ou faites-le lui lire, il le reconnaîtra. Dans le cas de perte de signification du mot, ce mot n’est pas oublié, il est présent à l’esprit du sujet, en tant qu’assemblage de sons, de signes visibles… mais il n’est plus associé chez lui à l’idée qu’il avait l’habitude d’exprimer. Le malade l’épellera, le prononcera correctement, dira bien qu’il le connaît, mais n’en donnera pas le sens ; c’est comme s’il se trouvait en face d’un mot appartenant à un idiome étranger, inconnu pour lui.

Dans d’autres circonstances, il n’aura pas perdu la mémoire des mots, ni leur signification isolée, mais ces mots qu’il connaît, dont il a gardé le sens isolément, il ne peut les grouper ensemble pour parler, ou pour saisir le sens d’une phrase. C’est là l’affaiblissement du pouvoir de synthèse. Nous avons rapporté précédemment plusieurs exemples de cette dernière catégorie.

En ce qui concerne la bibliographie de ces troubles du langage chez les mélancoliques, elle paraît fort restreinte. Nous n’avons trouvé dans nos recherches qu’un travail du docteur Gucci60, qui, étudiant plusieurs cas de mutisme avec stupeur mélancolique, a fait cette remarque intéressante que, si devant ces malades qui ne parlaient pas lorsqu’on leur adressait la parole, on plaçait un livre, ils se mettaient à lire et prononçaient bien et correctement les mots.

Dans ces cas, d’après le docteur Gucci, ce sont les images visuelles qui sont seules capables de provoquer la parole. L’état d’inhibition qui, pour lui, constitue la stupeur, s’étend au centre auditif verbal et aux voies de conduction qui le relient au centre moteur d’articulation, respectant au contraire celles qui relient ce dernier centre au centre visuel des mots, et ce centre visuel lui-même.

De notre côté nous avons eu l’occasion de faire à ce sujet quelques observations que nous avons exposées dans une communication à la Société médico-psychologique61.

Une femme plongée dans la dépression mélancolique, immobile, apathique, ne parlait jamais d’elle-même et répondait à peine quand on l’interrogeait.

D. – Comment cela va-t-il maintenant ?

R. – Toujours de même. Vous savez cela mieux que moi.

D. – Pourquoi mieux que vous ?

R. – Mais, je ne comprends rien.

D. – Pourquoi ne parlez-vous jamais ?

R. – Puisque je ne comprends rien. Je perds la tête. Je ne sais plus m’expliquer.

D. – Que faites-vous toute la journée ?

R. – Rien.

D. – Lisez-vous ? voudriez-vous lire un journal ?

R. – Je ne comprends pas la lecture, et puis les mots sont changés.

D. – Vous les lisez bien.

R. – Oui, mais je ne les reconnais plus.

D. – Gomment cela ?

R. – Je ne sais plus ce qu’ils veulent dire.

D. – Mais vous lisiez autrefois ?

R. – Oui, quelquefois.

D. – Cela vous intéressait ?

R. – Autrefois, je comprenais à ma manière, maintenant ce n’est pas la même chose.

Nous présentons alors à la malade un journal, et lui faisons lire une phrase de trois lignes. Elle lit quelques mots, puis s’arrête au mot « manutention ».

D. – Eh bien ! continuez.

R. – Je ne connais pas ce mot-là.

D. – Épelez-le.

R. – Je ne vois pas les lettres.

D. – Continuez.

La malade lit la phrase.

D. – Que signifie ce que vous venez de lire ?

R. – Je ne sais pas.

D. – Recommencez à lire.

La malade recommence. Arrivée au mot manutention, elle hésite longtemps, puis après bien des efforts, lit péniblement « manutention ».

D. – Que veut dire ce mot ?

R. – C’est comme une fabrique.

D. – Relisez toute votre phrase.

La malade relit toute sa phrase.

D. – Que signifie ce que vous venez de lire ?

R. – Je ne sais pas.

Nous expliquons alors à la malade le sens de la phrase en la lui lisant nous-même. Nous causons d’autre chose, et au bout de quelques instants nous lui demandons ce que nous lui avons lu ; elle nous donne alors de suite le résumé de la phrase en question.

Plusieurs expériences donnent des résultats identiques.

Une autre fois, nous lui faisons lire la phrase suivante : « Une grande fête aura lieu au Casino de Rueil au profit de l’Orphelinat des arts. »

Elle s’arrête au mot « casino ».

D. – Continuez.

R. – Je ne vois pas ce mot-là.

D. – Épelez.

R. – Mais je ne vois pas.

D. – Essayez.

R. – Ca… ca… cati… Je ne vois pas… catino.

D. – Mais non : « Casino. »

R. – (Étonnée, regarde le mot et dit :) C’est vrai, casino… un concert.

D. – Relisez tout.

La malade relit, prononce couramment casino et s’arrête à… profit de l’or… de l’or… Je ne sais plus. Elle approche et éloigne son journal et dit : Je ne vois pas.

Nous lui parlons alors d’autre chose, puis lui demandons à brûle-pourpoint :

D. – Savez-vous ce que c’est qu’un orphelinat ?

R. – C’est où on met les orphelins.

Nous lui causons un peu de sujets indifférents et la prions au bout de quelque temps de nous relire la même phrase, ce qu’elle fait sans hésitation.

D. – En résumé, qu’est-ce que cela veut dire ?

R. – Ah voilà ! Je ne sais pas. On parle d’un orphelinat.

Nous lui expliquons le sens de la phrase en la lisant

nous-même, puis après quelques instants de conversation autre, nous lui disons :

D. – À propos, que vous ai-je lu tout à l’heure ?

R. – Une grande fête, à Rueil, pour l’Orphelinat des arts.

À un autre moment nous lui lisons nous-même, sans donner d’explication, un fait divers plus long où il était question d’un agent de change en fuite. Nous avions voulu le lui faire lire, mais elle s’était arrêtée au premier mot. Plus tard, lorsque nous lui demandons ce que nous lui avons lu dans le journal, elle répond :

R. – Ce que vous avez lu ! Parbleu, un agent de change qui est parti ; cela arrive, ces choses-là !

Ainsi donc, plusieurs faits sont à retenir ici : l°Le plus simple, c’est qu’en lisant la malade ne voit pas certains mots et ne peut même les épeler. Elle n’y arrive que si l’on réveille la représentation mentale de ce mot par d’autres procédés ; mot prononcé, explication de ce mot. Et cependant, elle peut donner elle-même la signification de ce mot lorsqu’on le prononce devant elle. C’est de l’amnésie verbale visuelle. D’ailleurs, chez elle, les images auditives sont beaucoup moins atteintes,

2° De plus, il est des mots que la malade peut lire, mais que, même pris isolément, elle dit n’avoir plus pour elle la signification habituelle. Elle épelle les lettres, les assemble, mais le mot ainsi formé n’éveille plus chez elle l’idée à laquelle il est associé, c’est comme un vocable d’une langue étrangère, inconnue pour la malade.

3° D’un autre côté, même lorsqu’elle a l’image des mots et leur signification en détail, elle ne comprend pas le sens général des phrases, comme elle le dit elle-même à peu près, et surtout comme on le voit lorsqu’on la fait lire. Ce n’est que lorsqu’on lui a donné le sens général de la phrase, en un mot, quand on a fait pour elle cette synthèse, qu’elle peut à la fois donner la signification de cette phrase et la retenir. C’est là le défaut de synthèse dont nous avons déjà parlé.

Nous ajouterons à l’appui de ce que nous avons dit au sujet des amnésies mélancoliques, que cette femme qui a un souvenir très exact des faits antérieurs à sa maladie, ne sait rien ou presque rien de ce qui s’est passé depuis son séjour à l’hôpital. Elle ne garde le souvenir que de ce que nous lui avons expliqué.

Cet exemple détaillé nous rendra mieux compte des deux suivants qui peuvent avoir en plus quelque intérêt au point de vue du mutisme mélancolique.

Mme B… a eu autrefois un accès de mélancolie anxieuse dont elle a guéri et a été reprise d’un nouvel accès mélancolique à forme dépressive. Abandonnée à elle-même, elle ne parle pas ; mais une chose frappe à première vue lorsqu’on lui adresse la parole. Loin de rester figée dans son immobilité, comme bien des mélancoliques, elle lève un peu la tête et regarde son interlocuteur d’un air étonné et sans répondre. Un jour, nous souvenant des faits de Gucci et d’un tout semblable que nous avions observé, nous lui mettons sous les yeux un papier sur lequel nous avions écrit quelques mots. Elle regarde le papier, puis nous, toujours de son air étonné, et ne dit rien. Le lendemain, à la visite, nous nous arrêtons à son lit et lui adressons la parole. Elle nous répond alors : « Je n’ai pas compris un mot de ce que vous m’avez dit hier ; je n’ai même pas reconnu le son de votre voix. J’entendais un bruit, je voyais votre bouche remuer, mais je n’ai compris qu’après votre départ. Je ne gais pas ce que j’ai ; je deviens comme une bête. »

N’est-ce pas là un fait d’amnésie verbale auditive transitoire, et nous dirions aussi presque de surdité psychique passagère, puisque la malade ne reconnaissait plus le timbre de notre voix et n’entendait qu’un son n’éveillant plus chez elle ni l’image d’un mot, ni l’idée d’une personne qu’elle connaît cependant fort bien. Il nous semble y avoir là un phénomène analogue à cette confusion des personnes, si fréquente chez les aliénés et que certains auteurs rapportent à une cécité psychique transitoire62.

Voici sur le même sujet une autre observation qui a pour nous d’autant plus d’importance, qu’à l’époque où nous l’avons prise, nous ne nous occupions nullement de cette question et que ce cas nous semblait alors presque indéchiffrable.

Une dame de 25 ans environ, nullement hystérique, fut prise, à la suite d’un accouchement, d’un accès de mélancolie dépressive allant presque jusqu’à la stupeur. Elle se renferme dans un mutisme presque absolu depuis plusieurs mois et lorsqu’on lui parle, c’est à peine si l’on peut obtenir un non ou un oui, très rares, prononcés à voix basse. Un matin, pendant que nous l’interrogions, comme elle regardait fixement le cahier de notes que nous tenions, nous finîmes par lui dire : « Qu’avez-vous à regarder ce cahier, le voulez-vous ? » Gomme elle répond par un signe de tête affirmatif, nous le lui donnons ainsi qu’un crayon, en lui disant : « Vous voulez donc écrire ? » Elle écrit alors d’elle-même, en s’arrêtant à plusieurs reprises : « Je ne peux pas parler… J’ai beau essayer… Je perds mes idées, ma mémoire a des lacunes (sic). »

Nous étions très satisfait de communiquer ainsi avec notre malade, quoique nos conversations fussent souvent très brèves, nous parlant, elle écrivant ; lorsqu’un jour, à la contre-visite, elle n’écrit plus quand nous lui parlons et nous regarde d’un air singulier, lorsque nous lui adressons la parole. Comme nous insistons, elle nous montre son papier. Il faut croire que notre figure exprimait clairement que nous ne comprenions pas ce que voulait notre malade, car tout d’un coup, elle trace le mot « écrivez ! » Nous écrivons et nous obtenons alors à notre question une réponse écrite. Au bout de quelques instants, nous nous éloignons extrêmement perplexe et nous demandant ce que tout cela signifie, si c’est un caprice, n’ayant pu savoir la raison du changement survenu chez notre malade. Le lendemain, à la visite, elle avait repris son allure habituelle, et à notre demande : « Pourquoi n’écriviez-vous plus comme d’habitude, lorsque nous vous adressions la parole ? » Elle fait cette réponse écrite : « Je ne savais pas ce que vous me disiez. »

Ce cas est assez complexe et il ne laisse pas que d’être très difficile de déterminer s’il ne s’agit simplement que d’un défaut de synthèse, ou bien de l’affaiblissement, de l’amnésie de certaines images verbales. Il est une considération qui nous ferait volontiers pencher vers cette dernière hypothèse : c’est que la malade ne demandait pas mieux que de communiquer avec son interlocuteur et était assez capable de grouper ses idées pour les exprimer à l’aide des signes graphiques. Ce fait semblerait indiquer que tout en admettant que la synthèse mentale pût-être plus difficile à l’aide des autres images du mot, cela pouvait vraisemblablement résulter d’un effacement plus ou moins complet de ces images, et c’est pour cela que nous penserions qu’il s’agissait surtout dans ce cas d’amnésies verbales motrices d’articulation et même, à un moment, auditives, lorsque, pour nous répondre, la malade ne se contentait pas d’une demande orale, mais devait lire la demande écrite.

Un autre fait à relever, c’est que, au point de vue des troubles du langage, sans être d’ailleurs hystérique, elle se conduisait comme la plupart des hystériques atteintes de mutisme, ne répondant aux questions que par l’écriture ; mais elle en différait cependant par ce fait, qu’elle proférait quelquefois, rarement il est vrai, un oui ou un non, à voix basse.

L’étude de ces modifications spéciales de la fonction du langage que nous venons d’esquisser est encore sans doute bien incomplète ; nous sommes néanmoins persuadé que ces faits méritent dès aujourd’hui d’être pris en considération.

Quant à leur interprétation, nous ne pouvons actuellement que faire les hypothèses suivantes. Dans certains cas, il semble y avoir une amnésie passagère de certaines images du mot. Dans d’autres, le mot est conservé en lui-même, mais il ne correspond plus à une idée, il a perdu sa signification première. Le plus souvent enfin, il y a surtout affaiblissement du pouvoir de synthèse, empêchant ces malades de rassembler les images des différents mots, dont ils ont alors gardé la notion isolément, pour comprendre la phrase dans son ensemble ou faire une réponse. Et cela est si vrai, que parfois la malade peut réciter les mots qu’elle vient de lire, mais sans pouvoir donner le sens de la phrase. Si, par moments, la malade se sert d’une image d’un mot plutôt que d’une autre, cela ne prouve pas toujours qu’il y ait amnésie totale de cette dernière image, mais que la synthèse de la phrase lui est peut-être plus facile avec la première, moins atteinte et peut-être toujours prédominante chez elle.

En ce qui regarde l’explication pathogénique, la théorie physiologique, elle nous paraît actuellement bien difficile et prématurée. S’agit-il de spasmes vasculaires dans certains territoires de l’écorce correspondant aux différents centres du langage, et pouvant amener de l’amnésie verbale ? Cette supposition paraît au premier abord admissible, étant donné la fréquence des troubles vaso-moteurs dans la mélancolie dépressive. Mais elle ne donne pas une explication de tous ces faits, surtout lorsqu’il n’y a qu’affaiblissement du pouvoir de synthèse. S’agit-il alors de ces phénomènes vagues, mal déterminés, englobés sous la dénomination si peu explicative de phénomènes d’arrêt ou d’inhibition ? Cette hypothèse est encore plausible et s’accorde assez bien avec ce que nous savons de la nature de la mélancolie en général.

Quoi qu’il en soit, nous faisons, pour le moment, bon marché des théories et nous nous bornons simplement à signaler des faits peu étudiés. À mesure qu’ils croîtront en nombre et en précision, l’explication physiologique en deviendra plus facile. Actuellement, si l’analyse de ces troubles psychologiques a une portée, c’est la suivante : ils peuvent nous expliquer dans certains cas le mutisme plus ou moins absolu, plus ou moins prolongé de ces malades. Ils nous renseignent en même temps sur l’état des opérations intellectuelles dans la mélancolie. Enfin, ils peuvent servir à nous expliquer ces faits d’amnésie post-mélancolique dans lesquels le malade n’a qu’une notion confuse des faits survenus pendant sa maladie, alors qu’il se rappelle fort bien les faits antérieurs. Cette amnésie spéciale aurait surtout, comme nous l’avons déjà dit, sa source dans les différentes particularités sur lesquelles nous venons d’insister. Enfin, au point de vue du traitement, les considérations précédentes ne sont peut-être pas sans importance, et peuvent fournir quelques indications utiles pour le traitement psychologique de la mélancolie.

§ II. – Hallucinations verbales63.

Parmi les troubles du langage de nature fonctionnelle qui se présentent à l’observation du médecin aliéniste, il en est encore d’autres d’un caractère tout différent des précédents. Dans les cas que nous venons de passer en revue, il s’agissait de l’effacement plus ou moins complet, plus ou moins durable d’une ou de plusieurs images du mot. Nous allons assister maintenant à l’excitation pathologique de ces mêmes images. En un mot, nous allons aborder l’étude de l’hallucination dans ses rapports avec la fonction du langage.

Exposer en détail ce qu’est l’hallucination serait sortir du cadre de ce travail. L’hallucination que l’on définit assez généralement « une perception sans objet », est un de ces phénomènes psychologiques, en apparence très simples, mais qui cependant, pour avoir été beaucoup étudiés, sont encore loin d’être bien déterminés au point de vue de leur nature, de leur siège, de leur mécanisme intime. Sans rapporter les innombrables théories formulées à ce sujet, on peut considérer qu’elles se réduisent à quatre :

1° La théorie périphérique ou sensorielle qui place dans l’organe des sens le siège de l’hallucination ;

2° La théorie psychique qui la fait considérer comme un phénomène purement intellectuel, un simple fait d’idéation ;

3° La théorie mixte ou psycho-sensorielle ;

4° La théorie attribuant l’hallucination aux centres perceptifs corticaux.

Cette dernière64, qui repose sur les données les plus récentes de l’anatomie, de la physiologie et de la pathologie cérébrales, est, à notre avis, celle qui donne le mieux la clé du phénomène hallucination en général. Mais, en outre, elle permet de pousser plus avant l’étude de ce curieux symptôme et nous semble éclairer certains points restés obscurs de la psychologie morbide. La question de l’hallucination dans ses rapports avec la fonction du langage est un de ces points-là, peu étudié encore et que nous allons examiner maintenant.

Cette question qui, au premier abord, paraît n’être que celle des hallucinations de l’ouïe, n’y touche au contraire que par un seul côté, comme nous allons le voir tout à l’heure.

Puisque le mot est un complexus d’images différenciées, localisées dans des centres spéciaux, le plus simple, pour mener à bonne fin cette étude, est de considérer successivement les modifications subies par chacune de ces images, à la suite de l’influence exercée sur le centre correspondant par le processus qui constitue l’hallucination.

1° Hallucinations verbales auditives

« C’est par l’oreille, a dit N. Guéneau de Mussy, que nous recueillons les notions les plus importantes et les plus nombreuses ». Cette pensée, si vraie à l’état physiologique, peut nous expliquer facilement dans les cas pathologiques, chez les aliénés par exemple, l’importance et la fréquence des hallucinations de l’ouïe. Mais toutes n’offrent pas, au point de vue clinique comme aü point de vue psychologique, le même caractère, et il importe de les distinguer attentivement, car il y en a de simples et de complexes.

Les plus simples sont celles qui ne consistent qu’en des bruits confus que le malade traduit par des onomatopées, pch… ps…, ou qu’en des sons mieux déterminés qu’il rattache à un objet quelconque ; ce sera le son d’une cloche, le bruit du canon, le sifflement des balles, etc. Dans des cas plus complexes, ce sont de véritables voix qui se font entendre.

Or, tous ces, phénomènes sont très différents si l’on veut bien se reporter aux quelques considérations que nous avons précédemment exposées. Prenons, par exemple, l’hallucination du son d’une cloche, et reportons-nous au schéma reproduit au début. L’idée d’une cloche s’est formée de la façon suivante. Une cloche a résonné à notre oreille ; les vibrations transmises par le nerf sensoriel jusqu’à l’écorce cérébrale dans la partie qui est destinée à percevoir les sons et les bruits, c’est-à-dire le centre auditif commun, s’emmagasinent dans des cellules de ce centre qui sont, dès ce moment, fonctionnellement différenciées. Mais à côté de cette image auditive qui, seule ne pourrait donner que la sensation ou le souvenir d’un son, il faut, pour compléter l’idée de la cloche, l’association d’autres images sensorielles, visuelles, tactiles, etc. Toutes ces images, une fois associées, pourront se réveiller réciproquement en produisant toujours désormais l’idée de cloche.

Par suite, si au lieu d’une impression extérieure, nous avons affaire au trouble fonctionnel tout intime qui constitue l’hallucination, que se passera-t-il ? Alors (pour ne parler que des hallucinations de l’ouïe), le trouble pathologique peut n’intéresser que des cellules différenciées au point de vue de l’image auditive, mais cette image n’ayant pas été associée à d’autres images sensorielles et ne pouvant par suite réveiller une idée, nous aurons seulement affaire, dans ce cas, par l’extériorisation de l’image, à des hallucinations très simples, élémentaires, reproduisant des bruits plus ou moins distincts que le malade ne reproduit qu’en les imitant, qu’il ne rattache à l’idée d’aucun objet, ou qu’il ne juge tout au plus que par comparaison.

Si, au contraire, ces images de sons ou de bruits ont été primitivement associées à d’autres images sensorielles pour constituer une idée, sous l’influence du processus hallucinatoire qui intéresse l’une d’elles, cette idée reparaît à nouveau et c’est ainsi que le réveil de certaines images auditives chez un halluciné pourra, par association, lui donner l’idée qu’il entend le glas d’une doche.

Mais, dans ces deux cas, le trouble fonctionnel n’intéresse que les cellules du centre auditif commun destinées à la perception des sons ; les images qu’elles donnent, associés ou non à d’autres images, pouvant ou non réveiller une idée, mais une idée seule, nous appellerons ces hallucinations des hallucinations auditives simples.

Si nous continuons à étudier les hallucinations plus complexes, celles où le malade entend des voix, nous voyons intervenir un autre élément et c’est alors que s’établissent les rapports de l’hallucination avec la fonction du langage. Prenons ces hallucinations dans leur forme la plus simple, celle où elles s.e réduisent à un mot, le mécanisme étant d’ailleurs le même quand il s’agit d’une phrase entière.

Nous avons vu que le mot était formé de quatre images, localisées dans certains centres spéciaux. Qu'un de ces centres devienne le siège du trouble fonctionnel qui produit l’hallucination, l’image qui y est emmagasinée devient suffisamment vive pour s’extérioriser, et est perçue alors dans les mêmes conditions que si elle avait été produite par une excitation extérieure. Dans le cas particulier qui nous occupe, c’est le centre auditif des mots qui entre en jeu et donnera au malade l’hallucination auditive du mot.

C’est le cas de la plupart des malades qui disent entendre des voix. Ces voix, comme nous le verrons plus tard, peuvent varier de nombre, de timbre, d’intensité, être plus ou moins distinctes, lointaines ou rapprochées, chuchotées ou très sonores, se produire sous forme de monologue ou tenir une conversation ; n’être perçues que par un seul côté (hallucinations unilatérales), ou par les deux côtés, et être alors de même caractère ou de caractères différents. Mais un caractère constant, c’est que les paroles ou les phrases qu’elles prononcent semblent venir du dehors, de l’extérieur, et sont perçues par le sujet absolument de la même façon que si elles étaient réellement émises en sa présence par un interlocuteur et venaient frapper son oreille. Et cela est si vrai, que beaucoup croient reconnaître dans leurs hallucinations le timbre de la voix de certaines personnes déterminées. C’est là l’hallucination verbale auditive.

Mais ce n’est pas tout. Au premier abord, on pourrait croire que c’est par l’oreille seule qu’un halluciné peut percevoir les mots et les phrases. Sans doute, c’est le cas le plus fréquent ; toutefois, il ne faut pas oublier que le langage intérieur comprend quatre images constitutives du mot sous lesquelles nous pouvons nous le représenter. L’image auditive est la plus fréquente, et nous sommes, pour la plupart, naturellement, des auditifs : il en est probablement de même des aliénés chez lesquels l’hallucination de l’ouïe, surtout verbale, est aussi la plus fréquente. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que si l’on n’est pas auditif, on peut le devenir par l’exercice ; et l’aliéné lui-même nous en donne une preuve. Car, dans les formes chroniques de la folie où l’hallucination de l’ouïe prédomine, dans le délire des persécutions par exemple, le malade, au bout d’un certain temps, est devenu tellement auditif, qu’il ne peut penser sans entendre formulée nettement à ses oreilles sa propre pensée. C’est là le phénomène dit de l’écho de la pensée. Parmi les images du langage intérieur, l’auditive est alors devenue tellement vive qu’elle s’extériorise sous forme d’hallucination, reproduisant la pensée intime du malade.

2° Hallucinations verbales visuelles

Bien que cela soit moins fréquent, les autres images du mot peuvent, tout comme l’image auditive, s’extérioriser sous forme d’hallucinations. Nous sortons alors du domaine des hallucinations de l’ouïe, mais, en revanche, nous empiétons sur celui des hallucinations de la vue.

Nous pourrions, en effet, répéter pour celles-ci ce que nous avons dit pour les hallucinations de l’ouïe, et distinguer d’abord des hallucinations visuelles élémentaires : lumières, couleurs, et des hallucinations d’objets produites par l’extériorisation d’images emmagasinées dans le centre visuel commun, et associées ou non entre elles pour pouvoir constituer et reproduire ou non une idée ; puis, des hallucinations visuelles plus complexes, intéressant la fonction langage en s’adressant au centre visuel des mots. Il peut arriver, en effet (bien que cela soit, croyons-nous, assez, rare), que certains hallucinés voient paraître devant leurs yeux des mots écrits qu’ils peuvent lire. C’est ainsi qu’une dame à laquelle nous avons donné nos soins pour un accès de mélancolie anxieuse, avec craintes religieuses, idées de damnation, hallucinations de divers sens, voyait quelquefois des mots écrits sur le mur, par exemple les mots maudite ou damnée. Un malade, que nous avons observé jadis à Bicêtre, voyait dans l’espace des mots écrits en lettres de feu. Un autre voit très souvent des lettres noires sur un fond de couleur de feu. Le Mané, Thécel, Pharès du festin de Balthazar, n’est qu’une hallucination visuelle de ce genre.

Qu’est-il arrivé dans ce cas ? C’est alors le centre visuel des mots qui est le siège du processus hallucinatoire, lequel donne aux images une intensité telle qu’elles peuvent s’extérioriser sous le même aspect que si le malade avait devant lui à lire les mots écrits par un agent extérieur. Nous pouvons donc dire que s’il y a des hallucinations verbales auditives, il y a aussi des hallucinations verbales visuelles.

3° Hallucinations psycho-motrices

Mais il nous reste encore deux images du mot, d’une nature bien différente, les images motrices. L’hallucination peut-elle intéresser cette partie de la fonction du langage ?

C’est là le point que nous allons examiner maintenant. Mais auparavant, une courte digression est nécessaire.

Il est des malades qui disent qu’une voix leur parle, mais qui, cependant, ne perçoivent aucun son. Ils entendent la pensée ; c’est une conversation tout intérieure. Ce phénomène particulier, dont on trouve de nombreux exemples dans les livres de théologie, a été longtemps confondu avec les hallucinations de l’ouïe. C’est Baillarger qui a distingué nettement ces faits des hallucinations ordinaires et en a fait une classe d’hallucinations à part, les hallucinations psychiques. Si la dénomination a été adoptée généralement, l’entente est loin d’être faite sur la nature de ce phénomène : la majorité se rangeant à l’opinion de M. Baillarger, d’autres n’admettant pas que ce soit une hallucination ; d’autres encore, n’y voyant qu’une variété d’hallucinations auditives, psycho-sensorielles comme les autres. Enfin, quelques écrivains, pour expliquer ces faits particuliers, font intervenir un nouveau facteur, la fonction du langage ; c’est ainsi que M. Ed. Fournié65 voit là une hallucination de la fonction du langage, et M. Max Simon66, une impulsion de cette même fonction. C’est dans cette voie, pensons-nous, qu’il faut chercher l’explication de l’hallucination psychique. Pour nous, en effet, l’hallucination psychique est une véritable hallucination au même titre que les hallucinations précédentes. Mais elle en diffère par sa nature même : c’est surtout une hallucination psychomotrice, intéressant la fonction du langage dans ses éléments psycho-moteurs.

Telle est l’opinion que nous avons proposée, il y a plusieurs années déjà (1888), dans un travail auquel nous ferons ici de nombreux emprunts 67.

Des observations ultérieures, dont nous avons publié quelques-unes68, nous ont confirmé dans cette manière de voir partagée depuis, d’ailleurs, par différents auteurs qui ont pu, de leur côté, contrôler l’exactitude des faits que nous avions essayé de mettre en lumière. (Cullerre69, Mann70, Tamburini71, Soury72, P. Janet73, Ballet74, Magnan et Sérieux75.)

Un premier point à établir, c’est que ces hallucinations se rapportent à la fonction du langage.

Or, cela ressort directement de l’examen même des malades et des explications qu’ils donnent des phénomènes qu’ils éprouvent. Ils entendent la pensée, ils parlent d’âme à âme, ils conversent intérieurement, ils ont des voix intérieures.

Il est donc bien évident qu’ils ont, par un mécanisme quelconque, la perception de certains mots ou phrases et que, dès lors, la fonction langage se trouve intéressée.

Mais dans quelle partie de ses éléments constitutifs ?

Au premier abord, les termes de voix, de conversation, pourraient faire croire qu’il s’agirait là d’hallucinations verbales auditives ordinaires. Il n’en est rien cependant ; et Baillarger a bien fait ressortir les caractères cliniques particuliers de ces hallucinations qu’il appelle psychiques, par opposition aux ajutres qu’il désigne du nom de psychosensorielles.

En effet, si on les interroge sur les caractères des voix qu’ils entendent, ces hallucinés déclarent, à l’inverse des hallucinés auditifs, que les voix n’ont aucun son, aucun timbre particulier, qu’elles ne viennent pas du dehors frapper leur oreille, mais qu’ils les entendent intérieurement et sans que l’oreille soit affectée eq rien. Es entendent, comme disait un malade de Baillarger, la pensée sans le son. Ceux d’entre eux qui

ont en même temps des hallucinations verbales auditives distinguent même très nettement les deux variétés de voix. Aussi se servent-ils, pour désigner les phénomènes qui leur font percevoir des mots sans qu’ils les entendent réellement, des termes de : voix intérieures, conversation d’âme à âme, par intuition, par révélation, par un sixième sens… Beaucoup d’entre eux avouent que s’ils emploient le mot voix, c’est faute d’un terme qui rende mieux ce qu’ils éprouvent. Mais quelques-uns, si on les fait préciser ajoutent : « Non, je m’explique mal, ce n’est pas une voix, c’est une suggestion, c’est une pensée sans bruit, c’est une voix intérieure que la chair et le sang ne comprennent pas, c’est une voix muette. » Ils vont même parfois jusqu’à spécifier qu’ils n’entendent pas, mais comprennent ces voix ou sentent parler. L’absence d’un fait d’audition ressort aussi très fréquemment des discours spontanés des malades, comme chez cette aliénée de Leuret76 qui disait entendre la pensée et en même temps demandait qu’on lui parle tout haut parce qu’elle préférait entendre parler.

Ces hallucinations de voix dépourvues de son impliquent donc d’une part l’intervention de la fonction langage, et de l’autre l’exclusion du centre auditif de cette fonction. Le centre visuel restant inactif de son côté ainsi que cela ressort très nettement de l’examen des malades, il ne reste donc plus que le centre moteur d’articulation qui peut donner naissance à ce singulier phénomène.

Or, si étrange que cela puisse paraître au premier abord, cela est en réalité, et ces hallucinations spéciales ne sont en définitive, comme nous l’avons dit, que des hallucinations verbales motrices.

a. Hallucinations psycho-motrices communes chez les amputés, chez les aliénés

Avant de justifier directement ce fait et pour mieux en montrer la nature, il n’est pas inutile de rappeler en quoi certaines hallucinations, n’intéressant pas d’ailleurs le langage, se trouvent sous la dépendance de divers centres moteurs corticaux.

C’est, par exemple, un fait bien connu que les hallucinations des amputés, qui se figurent avoir encore fixé à leur moignon comme le fantôme du membre absent77. Weir Mitchell78 prétend avoir rencontré ce fait quatre-vingt-six fois sur quatre-vingt-dix cas. Les fausses sensations ressenties dans ces circonstances sont de différentes catégories. Tantôt c’est la sensation d’existence du membre, ou d’une douleur localisée dans une partie déterminée du segment du membre absent. Mais de plus, il y a aussi de véritables sensations de mouvements dans ces mêmes parties, mouvements parfois involontaires, mais très souvent aussi (et c’est là ce qui nous intéresse particulièrement) volontaires. Dans ce dernier cas, l’individu a la sensation qu’il accomplit un mouvement dans les parties enlevées, dans les doigts par exemple, et peut décrire ces mouvements et la position qu’il se figure donner aux organes absents.

« Les personnes, dit Weir Mitchell, qui ont un bras amputé, peuvent souvent vouloir un mouvement de la main, et croire l’exécuter dans une mesure plus ou moins étendue.—Ma main, disent-ils, est ouverte maintenant…, elle est fermée…, je touche mon pouce avec le petit doigt…, ma main est dans l’attitude nécessaire pour écrire. Entre ces cas et ceux où il y a conscience d’un membre immobile, tous les degrés d’intensité des mouvements peuvent se rencontrer, avec des variétés également considérables dans la douleur qui s’y joint et qui est en quelque sorte proportionnelle à l’intensité de l’effort nécessaire pour accomplir l’acte imaginaire. »

Une particularité des plus importantes à signaler, c’est que, dans quelques cas, si les muscles qui meuvent la main subsistent encore, il en est d’autres (désarticulation de l’épaule) dans lesquels les muscles qui agissent sur la main sont entièrement absents : « Toutefois, il y a ici conscience aussi nette du mouvement des doigts et de leur changement de position. »

Il résulte de ce dernier point que l’origine de ces fausses sensations ne peut être que centrale et doit être rapportée aux centres où sont emmagasinées les images motrices des parties amputées. Une excitation fonctionnelle intense de ces centres (analogue à celle qui s’y produit par suite de l’excitation électrique du plexus brachial, amenant la sensation de mouvement de la main amputée), peut éveiller la représentation de mouvements dans les parties correspondantes, comme s’ils se produisaient réellement, déterminer la perception d’un mouvement imaginaire, en un mot, une hallucination motrice.

Dans ses Leçons du mardi, M. Charcot a rapporté un exemple typique de ces hallucinations motrices chez un amputé du bras gauche79.

Ces mêmes hallucinations peuvent se retrouver chez les aliénés. Une de nos malades ayant été envoyée au service d’électrothérapie avait vu là des malades atteintes de chorée. À son retour, elle déclara ne plus vouloir y retourner parce que cela la rendait plus malade et lui donnait la danse de Saint-Guy dans le bras droit « qu’elle sentait remuer tout le temps ». Or, rien n’était plus faux ; ce bras ne remuait nullement et c’était là, de la part de la malade, une véritable hallucination de mouvements80.

Ces sensations de déplacement d’une partie du corps ou du corps tout entier, et qui ne sont que des hallucinations motrices, se rencontrent très souvent chez les persécutés qui se plaignent d’être bousculés dans leur lit, tiraillés, secoués comme par des décharges électriques ; chez certains mélancoliques, chez les délirants à idée de possession, comme les démoniaques, les possédés d’autrefois qui affirmaient s’être rendus au sabbat en cheminant à travers l’espace sur un manche à balai. On les trouve aussi dans certaines intoxications, comme celles par le haschisch, ou même dans les rêves, alors qu’on se figure accomplir certains mouvements, courir, voler, tomber dans un précipice81.

Nous n’insisterons pas sur ces faits. Si nous les rapportons ici, c’est pour mieux faire comprendre la nature intime de ces hallucinations verbales spéciales que nous allons étudier, et qui ne présentent avec les précédentes d’autre particularité distinctive, que de s’adresser au centre moteur d’une fonction différenciée, celle du langage.

b. Hallucinations verbales motrices d’articulation. Description ; – pathogénie ; – différentes preuves que l’on peut invoquer à ce propos – images et hallucinations motrices –  Différents degrés d’intensité de l’hallucination ; – leur coïncidence avec des hallucinations verbales auditives dont elles restent distinctes ; – leur signification psychologique et leurs conséquences

Parmi les éléments constitutifs du langage intérieur figurent les représentations mentales des mouvements d’articulation. Assez souvent effacées chez certains individus aux dépens des images auditives et visuelles, chez d’autres, au contraire, elles deviennent prépondérantes (Montaigne, Maine de Biran, Bain, Stricker) ; et les individus, pendant la réflexion, parlent alors mentalement leur pensée au lieu de la lire ou de l’entendre. Si la représentation mentale est plus vive, il arrive qu’au lieu d’une parole intérieure, la pensée soit articulée à voix plus ou moins haute. « Chez moi, dit M. Ballet82, comme chez la plupart des moteurs, quand je pense, la parole intérieure devient souvent assez vive pour que j’arrive à prononcer à voix basse les mots que dit mon langage intérieur. C’est là notre forme d’images vives, à nous moteurs. » B peut même arriver que la pensée soit formulée à voix haute, comme chez les personnes qui parlent toutes seules. L’image motrice d’articulation peut donc devenir assez vive pour provoquer l’articulation du mot, passant ainsi du langage intérieur au langage extérieur.

Dans les hallucinations que nous avons proposé d’appeler verbales psycho-motrices, l’on a affaire à des phénomènes identiques, sous le coup de l’état d’éréthisme fonctionnel du centre moteur d’articulation, et les malades qui disent avoir des voix de ce genre, ne les entendent plus par l’oreille à l’aide des images auditives du mot, mais les perçoivent à l’aide des images motrices d’articulation. C’est ce qu’exprimait fort justement d’elle-même une de nos malades, en disant : t Je n’entends pas, je sens parler ».

Nous avons déjà publié un certain nombre de ces faits et nous aurons encore, par la suite, l’occasion d’en rapporter quelques-uns. Nous nous contenterons pour l’instant de citer les suivants.

Un homme observé par M. Charcot avait des voix extérieures et intérieures, « La langue de M. X. se meut malgré lui, au moment où parle la voix intérieure… Je ne crois pas, ajoute M. Charcot, que les voix extérieures, quelque intenses qu’elles aient pu être, aient jamais été accompagnées chez M. X. de mouvements de la langue. »

Une de nos malades qui a des voix épigastriques, s’exprime ainsi : « Il y en a qui viennent parler dans la bouche et qui obligent la langue à remuer, mais la bouche reste fermée et il n’en sort aucun son. Je comprends ce que les voix disent aux mouvements de la langue, sans prononcer rien ni haut ni bas. » D’autres fois, elle prononce les paroles à voix basse ou même à voix haute. Elle dit que par moments la voix intérieure ne s’accompagne pas de phénomènes de ce genre, mais pour nous ils passent inaperçus. Ainsi, devant nous, elle entend deux voix intérieures qui conversent. L’une dit : « Il est une bête » ; l’autre répond : « Non, il n’est pas une bête. » Or, bien que la malade dise que cette dernière phrase seule ait été articulée en même temps par elle-même à voix basse, nous avons très nettement entendu les deux phrases prononcées à voix basse sur le même ton, sans aucune différence. Nous avons maintes fois constaté ce fait. Elle entend aussi les angéliques rires dans son estomac et en même temps, elle rit elle-même. D’un autre côté quelques-uns de ses interlocuteurs s’expriment par sa bouche et lorsqu’elle parle, elle distingue sa voix des autres (celle de Dieu, de son père), dont le timbre, l’intonation sont différents. Souvent aussi elle dit à voix basse des mots qui ne sont pas d’elle, car ils ne s’accordent pas, dit-elle, avec ses idées habituelles.

Notons encore un fait qui nous semble tout en faveur de l’explication que nous proposons, c’est que beaucoup de ces malades nous paraissent appartenir à ce qu’on appelle le type moteur. On peut en juger par cette phrase que celle-là nous dit un jour : « Je ne puis pas penser bas, cela m’étouffe, et il me faut parler soit bas, plus souvent tout haut quand je pense. » Ici, comme dans ses conversations intérieures, le mécanisme psychologique est le même ; la seule différence réside en ce que le caractère de subjectivité du phénomène, reconnu dans une circonstance, est méconnu dans l’autre.

Une autre malade dont nous aurons l’occasion de reparler disait : « Autrefois, avant les voix intérieures, je pensais sans parler ; maintenant je suis quelquefois obligée de parler tout à fait ma pensée et je cause toute seule tout le temps. »

Une jeune fille que nous avons observée récemment et qui avait des voix intérieures incessantes ajoutait : « Du reste, tout ce que je pense, cela m’arrive sur la langue et je suis toujours prête à le dire. »

Voici encore comment s’exprime, dans un manuscrit rapporté par Baillarger, un malade du même genre qui avait des voix intérieures : « Il y a dans ma poitrine, dans la région de l’estomac, comme une langue qui articule tout intérieurement. » Et il fait lui-même cette remarque intéressante que d’ailleurs, depuis qu’il se connaît, il n’a pu lire ou penser qu’à l’aide de l’articulation mentale, et que cette articulation mentale lui était nécessaire quand il s’agissait d’évoquer ses souvenirs.

Dans une des récentes observations de M. Ballet, la malade, avant d’avoir des hallucinations nettes, avait déjà remarqué « qu’il lui semblait parler en pensant ».

Il n’est donc pas étonnant que chez ces individus qui se servent déjà pour penser des images verbales motrices, l’hallucination, lorsqu’elle arrive à se produire, emprunte le concours de ces mêmes images dont l’exercice est familier aux malades.

On peut encore donner d’autres preuves de l’intervention nécessaire des images motrices d’articulation dans la production des hallucinations verbales psychomotrices. Nous avons eu l’occasion d’observer un fait qui ne laisse pas d’être en ce sens très instructif83.

Mme L… se plaint d’être emplâtrée, emboucanée, empestiférée par cinq prêtres dont l’un est dans sa tête, deux dans sa gorge, un dans son ventre, un dans son estomac. Quand elle passait sur un pont, ils la poussaient à se jeter à l’eau malgré elle ; ils font remuer ses doigts de pieds. Ils la font parler malgré elle, surtout la nuit, et dire des tas d’horreurs. Ils la possèdent si bien qu’ils parlent par sa bouche, voient par ses yeux, etc. – Un jour qu’elle lisait le journal, elle l’a jeté de colère parce que c’était eux qui lisaient ; en effet, sa langue marchait malgré elle pendant qu’elle lisait.

Ils lui parlent intérieurement, sans qu’elle les entende par l’oreille : « Je ne les entends pas, dit-elle, je les sens parler ». Ces voix intérieures viennent du ventre, de l’estomac, de la tête, du dos, de la gorge et surtout de la langue. Ils se cachent sous sa langue et la remuent pour lui parler ; quelquefois elle sent aussi ses lèvres frissonner. Elle est tellement consciente de ces mouvements de la langue, qu’elle attribue à la présence des prêtres, qu’elle demande à chaque instant qu’on regarde sous sa langue pour voir s’ils n’y sont pas. Une fois, elle est allée chez un pharmacien pour faire constater leur présence dans sa langue. « Le pharmacien a regardé avec un tube de verre, mais ne s’est pas prononcé. » Quand ceux qui sont dans le ventre et dans l’estomac veulent parler, elle sent à cet endroit quelque chose qui se décroche. Cela saute et remonte dans la gorge jusque dessous la langue. Comme elle n’a plus de pensée, il y en a un qui lui sert de pensée « c’est le souffleur » : il est placé dans le dos, entre les deux épaules. Elle sent que cela roule ou monte et descend à cette place, mais elle ne comprend pas. Mais il y en a un autre plus haut dans la gorge et sous la langue, qui répète « comme un interprète » ce que le premier veut dire, et c’est alors qu’elle comprend par les mouvements de la langue.

Nous voyons déjà très nettement là tout le rôle joué par l’articulation mentale dans la production des voix intérieures. Mais la mise enjeu du centre moteur d’articulation est encore bien plus nette dans ce qui suit : Les yeux ont été changés en 1889 ; mais depuis octobre 1888, elle a des prêtres dedans, qui voient par ses yeux et même lui parlent par ses yeux. Elle s’en est aperçue à ce que ses yeux remuent par moments (blépharospasme) ; mais la plupart du temps, elle ne comprend pas ce qu’ils veulent dire ainsi : « C’est étonnant », ajoute-t-elle, car il se passe cependant alors dans son œil la même chose quelle ressent dans la langue, lorsque le prêtre qui est caché lui parle, et ce dernier, elle le comprend. Pour qu’elle comprenne ce que celui de l’œil veut dire, il faut que celui qui est dans la langue lui remue la langue en même temps que l’autre remue l’œil. Il en est de même pour le nez qu’ils remuent parfois « comme les naseaux d’un cheval qui a trop chaud », lorsqu’ils veulent lui parler. De même qu’ils la font parler, dans d’autres moments ils l’en empêchent.

Ce fait clinique montre bien qu’il ne s’agit pas dans ces hallucinations spéciales d’une simple interprétation délirante, comme l’ont prétendu certains auteurs, mais qu’elles résultent d’un trouble psychopathique intéressant une fonction intellectuelle bien déterminée, la fonction langage, et cela, dans un de ses éléments constitutifs, l’image motrice d’articulation. Chez cette malade, en effet, les mouvements qu’elle perçoit dans les paupières, dans les narines, bien que comparables à ceux de la langue, n’ont pour elle et par eux-mêmes aucune signification déterminée, ne lui disent rien. Et cela n’a rien d’étonnant car ils ne peuvent éveiller par eux-mêmes aucune image verbale. Elle a besoin pour en comprendre le sens qu’ils s’accompagnent de mouvement analogues dans les organes qui servent à l’articulation des mots et qui eux, sont en rapport avec des images mentales différenciées, spécialisées dans le centre moteur d’articulation de la fonction du langage. C’est en quelque sorte une hallucination verbale motrice réflexe.

Voici encore une autre preuve à l’appui de notre théorie :

Une malade de notre consultation, T…, chez laquelle les hallucinations verbales que nous étudions s’accompagnaient de mouvements de la langue très nets, ne peut pas arriver, quand on l’interroge, à parler elle-même en même temps qu’elle sent parler intérieurement. « Il y a, dit-elle ensuite, quelque chose dans les joues qui m’empêche de parler à ce moment. »

Une autre, D… qui avait également des voix intérieures de même nature, nous disait d’elle-même :

« Quand je cause avec vous, si la voix voulait parler, il faudrait qu’elle attende que je sois prête. » Elle avait même l’habitude, lorsqu’elle ne voulait pas converser avec ses voix intérieures, de parler à voix basse de n’importe quoi. Mais cela ne faisait simplement, dit-elle, que retarder la voix intérieure.

Or, dans son intéressant travail sur le langage, Stricker84  rapporte des expériences tendant à démontrer qu’il est extrêmement difficile, et que la plupart des individus sont même incapables de penser à la fois à deux mots différents à l’aide de deux images verbales motrices.

C’est, il nous semble, le cas des malades précédentes.

Pour la seconde, si, lorsqu’elle parle à un interlocuteur, elle ne perçoit plus de voix intérieures, c’est qu’à ce moment les images verbales motrices sont employées à formuler la réponse à l’interrogation qu’on lui pose et par suite, elles ne sont plus disponibles pour l’hallucination qui disparaît pendant ce temps.

Chez la première au contraire, qui ne peut répondre aux questions qu’on lui fait lorsqu’elle entend ses voix intérieures, l’impossibilité où elle est de disposer de ses images verbales motrices pour exprimer sa pensée semble bien prouver qu’elles sont à ce moment employées à la formule de l’hallucination.

L’exemple de ces deux malades qui ne peuvent, soit répondre en même temps qu’elles perçoivent les voix intérieures, soit percevoir ces voix en même temps qu’elles répondent, ne laisse pas d’être d’un grand poids pour affirmer la nature psycho-motrice de leurs hallucinations verbales.

Aussi est-on en droit de dire que les hallucinations appelées psychiques par Baillarger ne sont que des hallucinations psycho-motrices intéressant le centre du langage articulé.

Mais, nous dira-t-on, cette explication ne peut s’appliquer à tous les cas, car il y a des malades chez lesquels on ne constate pas, comme chez ceux qui précèdent, ces phénomènes d’ordre moteur. À cela nous répondrons que l’étude de ces hallucinations est toujours des plus difficiles : « et, comme le dit justement M. Motet, un grand nombre de ces malades dont l’intelligence a toujours été peu active, ou s’est affaiblie, ne peuvent rendre un compte exact de ce qu’ils éprouvent. Aussi a-t-on beaucoup de peine à constater l’existence de l’hallucination psychique dans ces cas divers ». Que dire à plus forte raison, dès lors, de l’observation des symptômes minutieux qui peuvent mettre sur la voie du mécanisme psychologique ? D’un autre côté, il est encore possible que chez certains de ces malades, bien qu’ils n’accusent pas de mouvements d’articulation, l’hallucination n’en existe pas moins sur cette forme. N’avons-nous pas vu tout à l’heure que les amputés pouvaient avoir des hallucinations de mouvements se passant dans les doigts de la main, alors que le membre avait été désarticulé ou amputé à sa racine ?

Il peut, d’ailleurs, arriver que les symptômes moteurs spéciaux que l’on recherche ne soient pas encore développés au moment de l’examen et ne deviennent conscients que plus tard, comme en témoigne l’exemple d’une malade qui avait des mouvements de la langue très nets pour elle, et accompagnant les voix intérieures, et qui nous disait : « Autrefois je causais seulement de cœur, aujourd’hui c’est de bouche ; ma langue est toute démanchée, elle remue tout le temps. »

Aussi nous ne pouvons guère que déduire nos conclusions des faits que nous observons sur des malades chez lesquels les phénomènes en question sont plus accentués, ou qui, plus intelligents et plus instruits, les analysent mieux dans tous leurs détails.

D’ailleurs, même dans les cas où l’examen d’un malade ne semble pas donner raison à notre théorie, il est quelquefois certaines particularités de détail qui militent cependant en sa faveur, en dénotant de la part du malade l’inconscience de phénomènes qui n’en existent pas moins pour cela.

Une femme peu intelligente que nous avons observée et qui avait des voix épigastriques, assure que ni ses lèvres, ni sa langue ne remuent quand elle les entend, mais que « cependant c’est comme si c’était elle qui parlait » et à côté de cela, elle ajoute que l’esprit qui lui parle à l’épigastre, la fait parler malgré elle.

Une autre de nos malades qui a des voix intérieures, nous dit qu’elle ne les entend pas dans l’oreille, mais « ce sont des mouvements qui se font en moi, qui me disent tout cela, tantôt dans la tête, tantôt dans la poitrine ». Elle dit ne rien sentir dans la langue, les lèvres, la gorge, quand elle entend la voix intérieure. Mais par moments, on la voit, l’œil fixe, attentive, remuer les lèvres et prononcer des mots indistincts. Elle les répète ensuite tout haut, en disant que c’est la voix intérieure qui vient de parler. Cela se présente parfois, lorsqu’on l’interroge, au milieu de ses réponses, qui se trouvent ainsi interrompues.

Ce qui se passe spontanément chez elle peut, dans d’autres cas, être provoqué expérimentalement, et c’est ainsi qu’on peut quelquefois être renseigné, en l’absence de constatations précises de la part du malade, sur la nature des hallucinations, en le priant par exemple de converser avec les personnes qu’il dit communiquer avec lui par la pensée.

Une femme est poursuivie par un ennemi qui lui fait subir toutes sortes de misères et lui parle sans qu’elle entende sa voix. Nous lui demandons de s’informer auprès de cet ennemi invisible de ce qu’il compte lui faire encore. « Le docteur, dit-elle à haute voix, demande ce que vous voulez me faire ? » Alors elle se met à remuer les lèvres, prononçant des paroles confuses, dont nous saisissons quelques-unes, notamment le mot « électricité ». Puis elle reprend tout haut : « Il a dit qu’il me ferait mourir par l’électricité ». Pendant ce colloque, la malade assure n’avoir perçu aucun son par l’oreille ressemblant à une voix humaine, et de plus elle nie avoir remué les lèvres et parlé bas, alors que nous avons pu constater le contraire.

Ces mouvements d’articulation peuvent encore devenir évidents, lorsque les malades écrivent sous la dictée de leurs voix intérieures.

Une aliénée de la Salpêtrière entendait intérieurement la voix des Esprits qui lui dictaient des révélations.

Image4

Nous la prions un jour d’écrire devant nous ce que l’Esprit lui révélerait. Elle traça ainsi de son écriture ordinaire une longue page assez incohérente, et pendant tout ce temps, on pouvait la voir nettement remuer les lèvres, comme se dictant à elle-même, sans qu’à aucun moment elle ait fait le geste de prêter l’oreille à une conversation ou de se détourner, ainsi que le font les hallucinés de l’ouïe.

La physionomie de ces malades est donc importante à examiner. Ils ne présentent pas le faciès des hallucinés de l’ouïe ordinaires, qui ont l’aspect de personnes qui écoutent. Ceux-là, au contraire, remuent les lèvres comme des personnes qui parleraient seules. Lorsque ces hallucinations motrices sont très Accentuées, toute l’attitude du malade peut revêtir un aspect particulier, parfois caractéristique. C’est ainsi que nous avons vu une aliénée, atteinte d’hallucinations verbales motrices incessantes, tenir constamment sa main serrée sur sa poitrine, espérant, à l’aide de cette compression, faire cesser les voix dont le point de départ était dans la région épigastrique (Fig. II).

Certaines habitudes de l’halluciné peuvent aussi mettre en évidence tout le rôle joué dans ces phénomènes par les mouvements d’articulation ; de même que les hallucinés de l’ouïe se bouchent les oreilles, espérant imposer silence aux voix qui les assaillent, de même on voit les hallucinés moteurs essayer de faire trêve à leurs voix intérieures en arrêtant les mouvements d’articulation. Une des malades précédentes, pour empêcher sa langue de « vaciller » et faire taire ses interlocuteurs, se met souvent quelque chose dans la bouche. Une fois, nous l’avons vue chiquer un gros morceau de citron ; mais le moyen ne réussit pas, ils déplacent le citron et remuent de nouveau la langue pour se faire entendre.

Un persécuté, dont nous aurons encore l’occasion de parler plus loin et qui était atteint d’hallucinations motrices, avec mouvements de la langue très nets, cherchait à empêcher ses ennemis de connaître sa pensée, en se remplissant la bouche de petites pierres, en même temps qu’il se bouchait hermétiquement le nez, afin d’empêcher les vibrations de l’air, qui se produisaient dans les fosses nasales sous l’action des mouve-lents de la langue, de se communiquer à l’air extérieur et d’être enregistrées par un appareil spécial dont disposaient ses ennemis.

Il nous semble bien résulter de tout cela, que les cas en apparence négatifs sont loin d’être contradictoires, nous pourrions presque résumer ce que nous venons dire, par ces paroles textuelles d’une de nos malades ; « Quand je pense, je ne puis le faire sans parler, autrement cela m’étouffe. – Aussi faites attention, même lorsque je ne parle pas haut, vous verrez toujours mes lèvres remuer, mais plus encore quand j’entends les voix épigastriques. »

Pour bien comprendre le mécanisme intime de ces hallucinations, il nous faut dire quelques mots de mage motrice.

L’opinion qui tend aujourd’hui à prévaloir est que a représentation d’un mouvement comporte deux éléments : l’un secondaire, constitué par l’apparition des images sensorielles, tactiles et musculaires (S. kinesthétique de Bastian), et venues de la périphérie. Cet élément est associé à un autre, le principal, qui est le sentiment d’innervation, de décharge nerveuse, d’impulsion centrifuge d’origine centrale, et qui tout en produisant dans les muscles et les nerfs désignés pour ce mouvement une modification semblable à celle de l’acte moteur initial, ne conduit pas à un mouvement réel.

À l’appui de cette manière de voir, on pourrait déjà invoquer les cas d’amnésie motrice verbale, dans lesquels le malade qui ne peut parler intentionnellement, comprend toutefois les mots, en imitant les mouvements des lèvres que l’on fait devant lui, sans cependant rien prononcer. Mais un fait plus démonstratif encore, parce qu’il élimine tout élément étranger, toute autre image du langage, est celui qui démontre dans la constitution de l’image motrice graphique l’intervention de ces deux éléments.

M. J.-B. Charcot a construit un ingénieux appareil pour démontrer que dans l’agraphie il faut distinguer la perte de la faculté d’écrire de la perte de comprendre l’écriture par le sens musculaire. Si l’on fait tenir un crayon à un agraphique et si, au moyen d’un mécanisme spécial, le malade étant mis dans l’impossibilité de voir ce qu’on lui fait faire, on imprime à la pointe de l’instrument des mouvements d’écriture, le malade peut ou non comprendre ce qui a été écrit. Dans le premier cas, le sens musculaire spécial de l’écriture est conservé, mais il manque la coordination des mouvements exigés pour l’écriture. Dans le second cas, les notions fournies par le sens musculaire font aussi défaut.

Cette expérience montre nettement d’abord la présence dans l’image motrice de deux éléments constitutifs et par suite que le centre moteur proprement dit n’est pas un tout, mais seulement une partie différenciée du centre moteur général des mouvements de telle ou telle partie du corps, comprenant en même temps le centre des sensations résultant de la mise en jeu de la fonction motrice correspondante.

Cela dit, il nous semble résulter de l’exposé des exemples d’hallucinations qui précèdent qu’il y a lieu d’admettre que, dans tous les cas, on assiste à la mise en jeu d’une image verbale, s’accompagnant de la sensation d’un mouvement initial de l’articulation, que celle-ci se produise ou non. Or, cette image verbale nç peut être que l’image motrice, non plus physiologique, mais morbide ; et comme, du fait même de son intensité, elle tend à s’extérioriser, elle n’est plus perçue comme une image pure et simple, mais reportée vers la région de la périphérie sur laquelle s’exerce l’action du centre où elle est localisée : d’où une sensation analogue à celle qui serait perçue si la parole était réellement prononcée.

Cette image verbale motrice ne peut être localisée autre part que dans le centre moteur général du langage articulé, et dès lors elle mérite bien le nom d’hallucination verbale psycho-motrice.

D’ailleurs (et cela nous rendra compte des variations existant dans les cas observés) on peut admettre que suivant le degré d’éréthisme du centre cortical, et suivant la part prédominante revenant à l’un ou à l’autre de ses éléments constitutifs, l’image verbale motrice donne lieu alors à des hallucinations d’intensité différente et pouvant être distinguées en trois classes :

1° Ce sera d’abord l’hallucination verbale motrice sans mouvements correspondants de l’articulation (hall. verbale kinesthétique proprement dite) ;

2° Ou bien l’hallucination accompagnée d’un commencement de mouvements d’articulation, mais sans que les mots soient prononcés (hall, verbale motrice complète) ;

3° Ou bien, dans les cas les plus intenses, ce sera la prononciation complète des mots, l’hallucination devenant une véritable impulsion verbale.

Tel est donc le mécanisme de ces hallucinations verbales spéciales.

Une particularité dernière et que nous avons déjà signalée au passage, c’est que ces voix spéciales ne semblent pas venir du dehors, mais sont intérieures, et les malades en localisent le point de départ dans l’épigastre, le ventre, la gorge, la bouche.

L’explication de ce fait n’est assurément pas facile. Cependant rappelons-nous le phénomène physiologique désigné sous le nom d’excentricité des sensations, et par suite duquel les sensations que nous percevons sont toujours rapportées à la périphérie. La douleur produite par une compression du nerf cubital dans la gouttière épitrochléo-olécranienne est localisée à la partie interne de la main à l’extrémité cutanée des nerfs. L’excitation électrique du plexus brachial chez un amputé du bras, provoque des sensations douloureuses qu’il localise dans la main qui lui manque. Les malades frappés d’apoplexie cérébrale se plaignent de douleurs périphériques dont la cause est entièrement centrale. Les hallucinations sensorielles dont la cause réside dans l’encéphale donnent lieu à des sensations qui sont rapportées à la périphérie. En somme, quel que soit le point où le nerf est lésé, la sensation est toujours excentrique, et même quand le centre nerveux est atteint, c’est à l’extrémité du nerf en rapport avec ce centre que nous localisons la sensation.

Il est très vraisemblable d’admettre qu’un fait analogue se passe dans les hallucinations verbales motrices. Chez les individus normaux du type moteur, lorsque les paroles sont articulées mentalement, ce n’est pas à l’intérieur du crâne, mais le plus généralement dans la gorge, qu’elles semblent être prononcées ; et souvent même ces individus ont alors la conscience d’une sorte d’effort involontaire comme celui qui se produit lorsqu’on parle à haute voix. Si le phénomène est plus accentué, si cet effort est plus grand, ce n’est plus de la gorge, mais de la poitrine, du ventre même, que les paroles semblent sortir, donnant la même sensation que l’on percevrait dans l’émission de la voix dite de poitrine.

Dès lors il n’y aurait rien d’étrange à admettre que dans les hallucinations verbales motrices qui ne sont qu’une variété de parole mentale, les malades en soient amenés, par suite de ce phénomène d’excentricité des sensations dont nous parlions tout à l’heure, à localiser le siège de la voix à la partie périphérique d’où elle semblerait sortir s’ils articulaient réellement.

Les hallucinations verbales psycho-motrices coexistent fréquemment avec les auditives chez le même sujet qui dans ces cas en fait parfaitement la distinction. Un fait bien curieux à signaler, c’est que dans les affections mentales à marche chronique et progressive, comme le délire de persécution systématisé hallucinatoire à marche régulière, où ces deux ordres d’hallucinations existent, elles apparaissent en suivant une marche parallèle à celle de la formation du langage. L’enfant entend le son d’une cloche, le différencie en y associant l’image auditive du mot cloche, prononcé à son oreille, et dont il n’acquiert qu’ensuite l’image motrice. Le persécuté, de son côté, entend d’abord des sons indistincts (hallucinations auditives communes), puis des voix différenciées (hallucinations verbales auditives), et n’arrive que plus tard à percevoir des voix intérieures (hallucinations verbales psycho-motrices).

Il est cependant certains cas dans lesquels elles peuvent être contemporaines ou même antérieures aux hallucinations auditives, qui le plus souvent alors sont reléguées au second plan, et comme fréquence, et comme intensité.

Cela n’est pas rare, par exemple chez les mélancoliques. Les hallucinations verbales sensorielles sont loin d’être fréquentes dans la mélancolie vraie et dans bien des cas où l’on note au premier abord des hallucinations de voix, un examen plus minutieux fait reconnaître qu’il s’agit le plus souvent d’hallucinations verbales motrices. La présence de ces hallucinations spéciales est parfois très nette, très facile à constater, par exemple, comme chez les mélancoliques à idées de possession qui sentent parler en eux un personnage quelconque, et qui parfois même se disent poussés par lui à prononcer, malgré eux, certaines phrases en désaccord avec leurs pensées habituelles.

D’autre part, ces mêmes phénomènes, bien que plus difficiles à dépister, n’en existent pas moins quelquefois à un degré moins accentué, et même lorsque l’attention est attirée sur ce point particulier, on est amené à penser que la conversation mentale85 qui est si fréquente chez les mélancoliques à idées de culpabilité, d’autoaccusation, se fait surtout à l’aide des images verbales motrices et représente, pour ainsi dire, l’état faible de l’hallucination de même nature qui pourra se développer plus tard sur ce terrain tout préparé.

Cela n’a rien d’étonnant d’ailleurs, et semble bien cadrer avec la conception psychologique de la mélancolie. Nous avons essayé, dans un travail antérieur, de démontrer que cette maladie pouvait être considérée comme une désagrégation plus ou moins complète de la personnalité, une sorte de dédoublement devenant très évident lorsque arrivent les idées de possession, mais existant même au début, alors que les modifications dans les sensations du corps, dans l’état émotionnel, dans les manifestations volontaires du sujet sont déjà autant d’atteintes portées à sa personnalité primitive, autant de faits qui peuvent servir de point de départ à la formation d’une personnalité nouvelle, coexistant à côté de l’ancienne qu’elle a tendance à envahir de plus en plus, jusqu’à l’absorber tout entière, comme dans le délire des négations86. C’est surtout par le côté moteur de la vie psychique que se produisent ces phénomènes d’automatisme psychologique, de désagrégation de la personnalité individuelle. – Dès lors, il ne sera pas étonnant de rencontrer dès le début, à l’état faible et s’accentuant plus tard, les hallucinations verbales motrices qui, par leur essence même, représentent autant de faits d’automatisme psychologique.

Aussi leur constatation chez un malade a-t-elle une signification importante. Dans les affections chroniques, comme chez les persécutés, par exemple, lorsqu’elles apparaissent à la suite des hallucinations verbales sensorielles, elles sont d’un pronostic fâcheux ; elles marquent un état chronique et se trouvent en rapport avec ce que l’on appelle chez eux le dédoublement de la personnalité ; elles sont la traduction d’une dissociation psychique qui ne fera que s’accentuer par la suite.

Dans les autres cas, par exemple chez les mélancoliques, si ces hallucinations sont très accentuées, liées à des idées de possession, elles dénotent des faits de même catégorie, une dissociation psychique systématisée. Mais, même dès le début, lorsqu’elles ne sont qu’à l’état faible de simple conversation mentale, il est bon d’y attacher une importance, car c’est là un symptôme particulier, de caractère souvent envahissant, traduction de l’atteinte portée à la synthèse harmonique des opérations intellectuelles, et qui doit mettre en garde contre une aggravation possible de la maladie dans l’avenir, le passage à l’état chronique. Et, si cette hypothèse ne se réalise pas, ces mêmes symptômes dénotent, en tout cas, comme les impulsions en général, une intelligence mal pondérée, en équilibre instable, et qui peut, en cas de guérison, donner prise à des rechutes de la maladie.

Ajoutons, au point de vue particulier des troubles du langage chez les aliénés, que les hallucinations verbales motrices peuvent avoir en ce sens un retentissement spécial, en intervenant dans la production du mutisme vésanique, chez les mélancoliques par exemple qui les ont très fréquentes et très accentuées. Si les malades atteints de ces hallucinations ne répondent pas aux questions qu’on leur adresse, c’est tout simplement, à notre avis, parce qu’ils n’ont pas à leur disposition à la fois deux images motrices différentes, l’une servant à la production de l’hallucination verbale psychomotrice l’autre à l’expression de la réponse sollicitée par l’interlocuteur. Qu’on se rappelle à ce propos les deux malades auxquelles nous avons fait allusion plus haut et qui ne pouvaient répondre en même temps que leurs hallucinations, ou avoir leurs hallucinations en même temps qu’elles répondaient.

Chez elles, le phénomène était intermittent ; mais supposons que les voix intérieures (hallucinations verbales psycho-motrices) soient presque incessantes, et Ton comprendra dès lors qu’il puisse en résulter un mutisme plus ou moins prolongé. En voici un exemple87.

Une malade du service de M. Falret, atteinte de mélancolie dépressive, tombe tout à coup dans le mutisme et pendant six jours garde un silence absolu. Lorsqu’elle recommence à parler, voici ce qu’elle raconte quand nous lui demandons la raison de son silence : « C’est à cause des voix qui parlent là (elle montre le creux épigastrique) et qui parlaient continuellement. » Elle en a toujours entendu de semblables, elles sont devenues plus nettes depuis six mois, mais non pas incessantes comme ces jours derniers. Ces voix ne lui défendaient pas de parler. Elle ne les entend pas du tout par l’oreille, mais elle les sent en elle-même. Quand elle a ses voix, c’est, dit-elle, un peu comme si sa langue marchait malgré elle, et même elle a parfois dans la bouche, à ce moment, la sensation d’un corps étranger qu’elle cherche à avaler. Cela était constant ces jours derniers : « Je voulais parler, mais je ne pouvais pas, dit-elle, je n’étais pas maîtresse de ma langue. Je la sentais remuer comme malgré moi et cependant, quand je voulais répondre, c’était comme si mon gosier et ma langue étaient paralysés. »

Ce fait n’est-il pas démonstratif et ne prouve-t-il pas que le mutisme était dû à ce que cette malade était incapable d’avoir à la fois deux images motrices d’articulation, l’une servant à la production de l’hallucination verbale psychomotrice, l’autre à l’expression de la réponse demandée ?

Ces observations viennent à l’appui des expériences déjà citées de Stricker, établissant que si l’on se représente assez aisément en même temps deux mots à l’aide d’images verbales différentes, par exemple l’image auditive et l’image motrice, cela est déjà plus difficile lorsqu’on fait usage de deux images sensorielles de même espèce, soit visuelles, soit auditives ; mais qu’on ne peut se représenter à la fois deux mots à l’aide d’images motrices simultanées, que très difficilement et à force d’exercice, encore la plupart des gens en restent-ils incapables. C’est le cas des malades que nous avons ici en vue, et leur mutisme n’est que le résultat de cette incapacité.

c. De l’impulsion verbale

Nous avons déjà mentionné les faits d’impulsion verbale que l’on rencontre chez les aliénés coprolaliques, onomatomanes, possédés. Si nous en parlons de nouveau, c’est parce que, en définitive, ces impulsions verbales se rapprochent, jusqu’à s’identifier avec elle, des hallucinations verbales motrices. C’est au fond le même phénomène atteignant son développement maximum. L’excitation qui intéresse d’emblée ou secondairement les centres corticaux où sont localisées les images verbales motrices est alors assez intense pour que le mot soit projeté en dehors, nettement articulé, et cela souvent malgré la volonté du malade.

Cette identité de nature, sinon de degré, de l’impulsion verbale avec l’hallucination motrice, est importante à signaler, car elle nous éclaire, ainsi que nous disions tout à l’heure, sur la signification de cette dernière, sur sa valeur pronostique.

Nous avons déjà signalé plusieurs cas d’impulsions verbales chez des malades atteints d’hallucinations motrices, comme cette malade qui entendait son père, Dieu parler par sa bouche.

M. Motet88 rapporte l’histoire d’une dame « qui entend à l’épigastre des voix qu’elle appelle des voix intérieures et qu’elle distingue très nettement des voix extérieures. Celles-ci, elle les reconnaît : ce sont la voix du père X…, la voix de sa fille aînée, celle de son fils ; elles lui parlent, elle les écoute ; celles-là,-c’est la parole prononcée sans bruit, mais si distincte qu’elle est obligée de répéter les mots qu’on lui impose, mots orduriers, obscènes, qui la révoltent et que jamais les voix extérieures n’auraient prononcés. »

Griesinger89 relate un fait du même genre :

«… Trois ans après le premier début de la maladie, C. S. commença à entendre parler en elle. À dater de ce moment, il lui vint des pensées, et elle dit des mots qu’elle n’avait pas l’intention de dire et qu’elle exprima bientôt avec une voix qui différait de sa voix ordinaire. »

M. Magnan90 a présenté à la Société médico-psychologique une malade qui était obligée parfois de dire des mots qu’elle ne voudrait pas dire. « Ce sont le plus souvent des paroles grossières. Un jour, elle portait des légumes qu’elle venait de cueillir et qu’elle voulait vendre ; deux messieurs lui proposent de les acheter, elle répond sans pouvoir se retenir : « Mon sac est lourd, « je suis fatiguée… J’ai le cul lourd. » Surprise elle-même d’un tel propos, elle s’enfuit toute honteuse. – Elle peut quelquefois ne pas articuler à haute voix les mots qu’elle est poussée à prononcer, mais elle doit, dit-elle, les répéter en dedans, intérieurement, sinon elle éprouverait un grand malaise. Le mot une fois dit, elle est tranquille. Dans quelques circonstances, non seulement elle se sent portée à prononcer des paroles qu’elle ne voudrait pas dire, mais elle est poussée irrésistiblement à raconter des histoires de gens enterrés vivants ; elle ne s’arrête pas quand on lui impose silence ; elle ne peut interrompre ses récits monotones, malgré les prières de son entourage. »

Il existe une catégorie de médiums, les médiums parlants, qui ne peuvent s’empêcher de dire des paroles dont ils ne soupçonnent pas le sens et qu’ils entendent avec surprise.

De ces impulsions Verbales, M. Max Simon91 rapproche la loquacité incohérente du maniaque qui serait la plus haute expression de cette impulsion maladive. Pour lui, l’impulsion verbale s’exerce bien dans toute son intégrité dans les faits que nous venons de citer, mais non dans toute son intensité..

« Qu’on veuille bien, dit-il, faire un pas en avant, exagérer l’exercice de la fonction, la porter à une limite extrême, sinon la plus extrême, nous aurons la loquacité intarissable et incohérente de la manie. Qui a vu des maniaques, sait que la parole ne tarit pas sur leurs lèvres, que les mots, les chants, les cris se succèdent sans fin, se cuisent, j’oserai presque dire se heurtent, se confondent, et cela, jusqu’à ce que le malade soit arrivé par le fait de ses chants et de ses cris, à la fatigue la plus grande, jusqu’à l’épuisement. Qu’est-ce là, sinon l’exagération de l’impulsion de la fonction langage ? Et si l’on ne croyait pas que ce fût ici d’une véritable impulsion qu’il s’agit, je dirais que dix fois j’ai interrogé des maniaques aigus dans les quelques moments de répit que, de temps à autre, leur laisse la maladie et que j’ai pu ainsi me convaincre de la nature impulsive irrésistible de ces cris, de ces chants.

« Un jour que je traversais le jardin d’un pensionnat d’asile, je fus abordé par une malade, jeune femme, en plein accès de manie ; la pauvre aliénée paraissait brisée par la fatigue, énervée ; elle était tout en sueur ; elle venait de passer toute la matinée à chanter, à crier, à vociférer. « Hélas ! me dit-elle, je suis brisée, j’ai crié toute la matinée ; je n’en puis plus ! – Pourquoi donc criez-vous ainsi ? cela vous fait mal. – Hélas ! c’est plus fort que moi ; ça me vient, il faut que je crie. Je vais vite manger, parce qu’il faudra que je recommence. »

Cette logorrhée irrésistible se rencontre aussi par accès chez certains mélancoliques anxieux. C’est ce que Cramer appelle l’échokinésie et la logokinésie92.

d. De la parole involontaire et inconsciente

Lorsqu’une pensée se formule à l’aide de l’image motrice d’articulation, les mouvements qui en résultent dans l’appareil musculaire spécial peuvent être divisés, au point de vue psychologique, en trois catégories, quelle que soit leur intensité :

α. Ou bien ils sont volontaires et conscients ; c’est l’état normal.

β. Ou bien ils sont involontaires et conscients. C’est ce qui se produit dans la plupart des cas d’hallucinations verbales motrices que nous venons d’examiner, et dans les impulsions verbales. Le malade perçoit des paroles à l’aide de mouvements d’articulation correspondants qui sont involontaires, puisqu’il cherche parfois vainement à s’y opposer, ou prononce des paroles malgré lui. Mais tout involontaires qu’ils sont, tous les mouvements des organes d’articulation restent conscients pour lui. Il a conscience qu’ils s’exécutent, mais ne peut s’opposer à leur exécution.

γ. Dans d’autres circonstances, ces mouvements déjà involontaires deviennent en plus inconscients. Cette inconscience a surtout lieu lorsqu’il s’agit de mouvements très faibles ; et c’est là ce qui fait que les hallucinations motrices verbales semblent, pour quelques individus, ne pas s’accompagner de mouvements d’articulation qui en réalité existent, mais échappent à la conscience du sujet.

Cette inconscience est encore plus évidente lorsque les mouvements sont plus accentués et que le malade nie qu’ils se produisent, alors que l’observateur peut constater que les lèvres remuent comme chez une malade à laquelle nous avons fait allusion plus haut.

Mais, le fait le plus curieux, c’est que cette inconscience peut persister alors même que les mouvements sont assez intenses pour que la parole soit réellement articulée, à voix basse ou haute, mais ayant toujours assez de timbre pour pouvoir frapper l’oreille de l’observateur et du sujet lui-même.

Baillarger en a rapporté un exemple très net93.

« Quelques malades, dit-il, ont une sensation auditive bien réelle, mais tout à fait différente des perceptions sensorielles des hallucinés, je veux parler des aliénés qui, en même temps qu’ils croient entendre parler à l’épigastre, prononcent eux-mêmes des mots, la bouche fermée… Une femme croit avoir autour d’elle, derrière le cou, dans la gorge, dans la poitrine, des personnes qui ne cessent de lui parler. Souvent, si l’on se tient près de son lit et qu’on ne fixe plus son attention, on entend bientôt un bruit très faible qui se produit dans sa gorge, dans sa poitrine. Si l’on approche de plus près et si l’on écoute, on distingue des mots, des phrases même. Or, ces mots, ces phrases, l’hallucinée prétend que ce sont ses interlocuteurs invisibles qui les prononcent, et c’est en réalité ce qu’elle entend… On peut d’ailleurs mieux s’assurer de ce phénomène en priant cette femme d’adresser une question à ses interlocuteurs invisibles. On entend alors la réponse qui se fait dans sa gorge et sans qu’elle ait conscience que c’est elle qui la fait. Il ne saurait, dans tous ces cas analogues, y avoir de doute ; l’hallucination consiste évidemment à entendre des paroles que les malades prononcent très bas, à leur insu et la bouche fermée, et qui semblent, en effet, sortir de la poitrine et de l’épigastre. Les aliénés méconnaissent alors leur propre voix comme on la méconnaît dans les rêves. »

L’absence d’hallucination auditive devient absolument indiscutable lorsque la parole, involontaire et inconsciente, est articulée à voix haute, devenant ainsi perceptible pour l’observateur. Quelque singulier que cela puisse paraître au premier abord qu’un individu puisse parler à haute voix, malgré lui et sans en avoir conscience, et attribuer à d’autres personnes les paroles qu’il vient de prononcer lui-même et qui ont frappé son oreille, le fait n’en existe pas moins. Nous avons pu pour notre part observer fréquemment ce fait chez une jeune fille internée à la Salpêtrière. Elle se tient ainsi une conversation à elle-même, répondant à des personnages imaginaires qu’elle est persuadée avoir entendus, alors que c’est elle-même qui a parlé à haute voix, sans en avoir aucune conscience. On a beau lui assurer que l’on a entendu sa voix, que l’on a vu ses lèvres remuer, elle se défend énergiquement d’avoir parlé autrement que pour répondre à ce qu’elle a entendu. Ses paroles involontaires et inconscientes sont souvent assez décousues. Voici un exemple :

(Paroles involontaires et inconscientes à voix haute) : « Je suis prêtre… votre père… une femme ensorcelée… pour la jeter au fumier. »

Pendant qu’elle parle ainsi, la malade qui est assise, se détourne et paraît écouter, comme si on lui parlait derrière elle. Puis, elle se lève, se penche du côté où elle écoutait et dit à voix haute, mais sur un autre ton : « Moi, je ne comprends rien, je suis innocente. »

À mon interrogatoire elle affirme n’avoir prononcé que cette dernière phrase. Elle a répondu à ce qu’elle avait entendu ; les autres phrases, elle les avait entendues, mais elle soutient que ce n’est pas elle qui les a prononcées.

Inc. – Madame Dubois !

Consc. – Je ne la connais pas, je suis de la campagne.

Inc. – Saint Thomas est blanc comme la mort.

Consc. – Un saint qui m’est apparu ?

De ces quatre phrases, la deuxième et la quatrième (C) sont seules conscientes. « C’est moi qui ai dit cela, dit la malade. Les deux autres (I), elle les a entendues, mais elle nie énergiquement les avoir prononcées, avoir parlé à ce moment, bien qu’elle se soit exprimée à haute voix.

Il est à noter que chez elle les paroles involontaires et inconscientes ne sont pas prononcées avec la même intonation que les autres.

De pareils faits représentent un état parfait de désagrégation de la personnalité, d’automatisme psychologique. Nous n’insistons pas sur leur interprétation, car nous aurons l’occasion d’y revenir à propos d’un phénomène absolument identique et mieux étudié, l’écriture involontaire et inconsciente.

4° Des différents types d’hallucinés. Auditifs, visuels et moteurs ; – de la combinaison des hallucinations verbales auditives et motrices d’articulation

De tout ce que nous venons de dire sur les hallucinations verbales, il ressort ce fait, c’est que de même qu’au point de vue du langage intérieur on distingue chez les individus normaux, qui se servent pendant la réflexion de telle ou telle image verbale, des types auditif, visuel, moteur ; de même on peut, d’après les troubles particuliers de la fonction langage, classer les hallucinés en auditifs, visuels, moteurs.

D’un autre côté on pourrait reproduire ici les distinctions établies à propos des aphasies, suivant que les centres du langage sont atteints isolément ou simultanément. Jusqu’ici nous ne nous sommes occupé que de la première question : mais on sait que si l’indépendance des différents centres peut être réelle chez certains individus et à un certain âge, ils n’en ont pas moins, comme le fait remarquer M. Ballet, des relations étroites entre eux : ils s’influencent réciproquement les uns les autres à des degrés variables suivant les personnes… Le centre qui est le plus intimement relié au centre auditif est celui du langage articulé. Cela se comprend aisément puisque quand nous apprenons à parler nous rie faisons que répéter ce que nous entendons. La pathologie met d’ailleurs bien en relief ces relations réciproques des deux ordres d’images qui y sont emmagasinées. » J’ajouterai que, pour ma part, j’ai pu maintes fois constater sur moi-même l’association des images auditives et motrices. Ainsi lorsque je pense à un morceau de musique vocale, j’ai d’abord la représentation mentale des mouvements nécessaires à l’émission des différents sons, et ce n’est que secondairement que se trouve éveillée chez moi l’image auditive. De même que la perte des images auditives entraîne des troubles marqués dans le rappel des images motrices d’articulation, de même une hallucination verbale auditive peut provoquer une hallucination verbale motrice et réciproquement94. Le malade de M. Charcot, en même temps que sa langue remuait, entendait sa voix intérieure qui avait moins de timbre que l’extérieure.

Une de nos malades, hallucinée de l’ouïe et ayant de plus des voix intérieures, présente nettement le même phénomène. Elle entend ses voix épigastriques et distingue cependant parfaitement les deux sortes de sensations auditives, et il nous semble qu’un certain nombre des aliénés ayant des hallucinations motrices entendent réellement : les voix ont peut-être moins de timbre, sont moins distinctes, mais il y a cependant une hallucination auditive. D’autres fois l’image auditive peut n’être pas assez vive pour s’extérioriser sous forme d’hallucination, mais peut cependant être éveillée ; et c’est peut-être pour cela que les malades, fixant, surtout sur ce point, leur attention, disent qu’ils entendent la pensée, qu’ils ont des voix intérieures. Tandis que certains d’entre eux présentent nettement les troubles psycho-moteurs que nous avons signalés, sans troubles auditifs constatables, d’autres présentent les deux ordres de symptômes associés ; l’un ou l’autre pouvant prédominer.

On a encore des exemples de ces associations hallucinatoires chez certains malades qui, outre les hallucinations verbales auditives ordinaires,. ont celles de parler à d’autres personnes, sans prononcer réellement aucun son. Il s’agit bien alors d’une hallucination auditive en ce qui regarde la perception par le malade du son de sa propre voix, mais elle est accompagnée évidemment d’une hallucination motrice verbale quand le malade croit articuler à haute voix une parole qu’il ne prononce pas réellement.

Ces cas d’hallucinations verbales auditives accompagnant les hallucinations motrices doivent être bien distingués de ceux auxquels nous avons fait allusion plus haut et où il n’y a qu’une perception exacte de paroles involontaires et inconscientes, articulées d’une voix plus ou moins haute, mais cependant assez nettement pour pouvoir être perçues par l’oreille.

D’autre part, les considérations précédentes sur les hallucinations motrices et surtout leur association avec des hallucinations auditives entraînent une modification dans la conception générale des hallucinations, comme trouble fonctionnel des centres corticaux.

Si l’état d’excitation capable de provoquer une hallucination intéresse les centres dits psycho-moteurs, elle donnera naissance à la perception de mouvements associés à des sensations correspondantes tactiles et musculaires, en un mot à une hallucination motrice.

Mais si le même processus intéresse les centres des sens spéciaux, celui de la vision par exemple, outre la perception sensorielle pathologique (H. visuelle proprement dite), on aura encore la perception des mouvements de l’œil correspondants, par suite de l’excitation des éléments moteurs connexes déterminant une impulsion motrice vers les muscles de l’œil, accompagnée de l’image correspondante du sens musculaire. L’image sensorielle pathologique sera donc accompagnée d’une image motrice.

On retrouve alors la même association qui existe dans la vision normale des formes-qui, pour être distincte et complète, nécessite que toute la surface de l’objet se présente dans le champ de vision distincte, ce qui ne peut avoir lieu, surtout s’il s’agit d’un objet assez grand, qu’en exécutant des mouvements de l’œil. La sensation visuelle se trouve ainsi étroitement associée aux sensations fournies par les mouvements de l’œil ou même de la tête.

Le rapport entre les sensations auditives et les mouvements est plus difficile à saisir, mais n’en existe pas moins. Il se produit très nettement chez certains individus dans l’audition de morceaux de musique vocale, qui deviennent l’origine de mouvements correspondants du larynx.

Rappelons à ce propos que M. Féré a pu constater expérimentalement chez trois hystériques que l’hallucination auditive suggérée d’une lettre, s’accompagnait chez elles de mouvements inconscients d’articulation, coïncidant avec les phénomènes d’audition ‘.

Les images auditives se trouvent ainsi étroitement95 associées à des images motrices qui pourront reparaître avec elles sous l’influence d’un processus hallucinatoire.

Dès lors, il nous semble qu’il y aurait heu, ainsi que le fait remarquer Tamburini, de faire intervenir dans les hallucinations, qu’elles soient sensorielles ou motrices, le double élément des images sensorielles et motrices connexes.

Au point de vue psychologique, c’est là un fait qui nous paraît incontestable.

Néanmoins le mode de combinaison de ces images de nature différente pouvant être très variable au point de vue de leur succession ou de leur intensité, nous pensons qu’il y a intérêt en clinique, pour mieux déterminer la formule intellectuelle des sujets en observation, à conserver les distinctions reçues et à répartir les faits dans les différentes catégories exposées au cours de ce chapitre.

5° Des hallucinations verbales en clinique mentale

Il n’est peut-être pas de forme vésanique où l’on ne puisse rencontrer des hallucinations verbales. Il nous suffira ici, sans les étudier dans chacune de ces formes en particulier, de les grouper en deux catégories suivant qu’elles sont conscientes ou non, suivant que le malade se rend compte ou non qu’il s’agit là d’un trouble pathologique.

a. Hallucinations verbales avec conscience. Troubles de la fonction langage dans l’onomatomanie ; – Hallucinations verbales conscientes et obsédantes et obsessions verbales hallucinatoires

Les faits d’hallucinations verbales auditives avec conscience sont très nombreux dans la littérature médicale. En voici un très caractéristique que nous avons recueilli96 chez un comptable, âgé de trente-huit ans, qui se présente à la consultation externe de la Salpêtrière, se plaignant de symptômes particuliers qu’il ressent depuis quatre mois. D’abord c’étaient des sifflements dans l’oreille droite, puis insensiblement il a entendu des voix dans les deux oreilles. Au début elles étaient confuses, comme une sorte de chuchotement ; maintenant, elles sont distinctes et il reconnaît le plus souvent le timbre de la voix de son oncle. Quelquefois, dit-il, il s’oublie jusqu’à répondre. Lorsqu’il est indécis, ces voix le conseillent. Maintenant, lorsqu’il lit, il entend prononcer ce qu’il lit, comme si quelqu’un lisait à haute voix à côté de lui. Et même lorsqu’il pense, sa pensée est formulée de suite à haute voix à son oreille. Ce phénomène, intermittent d’abord, est aujourd’hui continuel. Il a conscience de la nature subjective de ces symptômes, dit de lui-même que ce sont des hallucinations ; mais il voudrait se guérir, parce que cela lui semble très fatigant d’entendre toujours parler sa pensée ou ce qu’il fait, et que cela le gêne beaucoup dans son métier de comptable. Il ne présente d’ailleurs aucune idée délirante.

On voit la netteté que peuvent attendre ces hallucinations verbales auditives, allant jusqu’à reproduire le timbre d’une voix connue. Un autre fait particulier à noter ici, c’est que le malade entend parfois sa pensée comme formulée à haute voix. C’est là ce qu’on appelle l’écho de la pensée. Dans ce cas, ces désordres apparaissent dans toute leur simplicité parce que le malade se rend un compte exact de leur nature toute subjective. Il n’en est plus de même chez les aliénés qui les interprètent à leur façon ; aussi faut-il apprendre à bien les connaître pour les distinguer au milieu de leurs idées délirantes.

Les hallucinations verbales psycho-motrices peuvent se rencontrer dans les mêmes conditions, le malade se rendant parfaitement compte du caractère pathologique des symptômes qu’il accuse. Comme preuve à l’appui, on peut invoquer l’observation de Tamburini, ayant trait à une jeune femme qui, sans qu’elle fût prévenue par une idée correspondante dans sa pensée, sentait se former dans sa bouche des paroles consistant en injures, sottises, blasphèmes contre elle-même et contre tous ceux qui la regardaient. Ces paroles, elle ne les percevait pas en tant que sensation auditive, mais elle les sentait se former dans sa bouche, comme si elle les prononçait, sans toutefois les prononcer réellement ; elle sentait sa langue animée de légers mouvements. Elle était d’ailleurs parfaitement consciente et ne présentait aucun délire.

Un cas, très net encore, bien que plus complexe, est le suivant dans lequel des hallucinations verbales auditives existent d’abord seules, puis surviennent des hallucinations verbales psycho-motrices, les deux ordres de symptômes restant conscients. Il rend bien compte aussi du retentissement que peuvent avoir les uns sur les autres les troubles fonctionnels des différents centres du langage, et du réveil, l’une par l’autre, des différentes images verbales sous le coup du désordre intime qui donne lieu à l’hallucination.

B…, âgé de cinquante-trois ans, se présente à la consultation externe de la Salpêtrière, en septembre 1889. Deux ans auparavant, il a eu des hémorragies nasales graves, à trois reprises, et c’est à cette époque qu’il fait remonter le début des symptômes pour lesquels il vient consulter. C’étaient d’abord de simples bourdonnements d’oreilles, comme le bruit d’une écluse. Plus tard, ces bruits ressemblèrent au chuchotement d’une conversation, mais il n’en comprenait pas le sens. En même temps, tous les bruits entendus continuaient à résonner dans sa tête, même ses propres paroles. Plus tard, sont intervenus de nouveaux phénomènes : « Quand j’entends des paroles, dit B…, je recommence à les dire en tète et je les entends alors par l’oreille comme une voix basse ; mais de plus, maintenant, je les répète en pensée. J’ai alors quasiment la langue qui veut dire quelque chose et elle ne veut pas s’arrêter. Je bavarde tout le temps en moi-même. Par moment j’ai peur qu’on se moque de moi, parce que je crois qu’on m’entend parier et cependant je ne dis rien. Je tiens quelquefois ma langue tant et plus pour ne rien dire, je ferme la bouche et malgré cela je crois que je dis encore quelque chose. Maintenant, chaque bruit que j’entends, comme le tic tac d’une pendule, cela correspond à des paroles que ma langue veut prononcer. » Pas d’angoisse.

Tout en restant conscientes, les hallucinations verbales peuvent revêtir un autre caractère et se montrer sous la forme obsédante, constituant ainsi de véritables obsessions hallucinatoires, se présentant avec tout le cortège de symptômes habituels aux obsessions en général : caractère obsédant et irrésistible, conservation de la conscience, angoisse paroxystique suivie d’un calme relatif.

Dans un récent travail97 présenté à la Société médico-psychologique, nous avons essayé de démontrer que contrairement à l’opinion généralement admise et qui regarde l’absence des hallucinations comme caractéristique des obsessions avec conscience, il fallait, en présence des faits, admettre des obsessions hallucinatoires.

Deux cas seraient alors à distinguer :

1° Ou bien ridée obsédante s’accompagne d’une hallucination qu’elle provoque (obsession hallucinatoire) ;

2° Ou bien l’hallucination a une existence indépendante, avec tous les caractères communs aux obsessions en général (hallucination obsédante).

L’hallucination obsédante et consciente peut n’intéresser que les centres perceptifs communs (hallucinations visuelles auditives communes, olfactives…). Mais de plus (et c’est là ce qui a trait plus particulièrement à nos recherches actuelles), elle peut intéresser les centres de la fonction langage (hallucinations verbales auditive, visuelle, motrice d’articulation et même graphique).

Nous n’en citerons pour le moment qu’un exemple : G…, âgé de quarante ans, est issu d’une famille dans laquelle les antécédents psychopathiques sont très accentués. Lui-même a bégayé et pissé au lit très tard, sans avoir jamais présenté aucun symptôme d’épilepsie. Il est d’une intelligence faible ; il a fait jadis des excès alcooliques. Mordu en 1884 par un chien, il fut atteint depuis de craintes angoissantes à la vue d’un de ces animaux. Il ne peut traverser un pont sans angoisse et sans avoir des idées de se jeter à l’eau. En 1886, il devint onomatomane, obsédé à tout propos par les mots « m…, put…, et il faut, dit-il, que cela parte ». Après il est soulagé, mais tout honteux de ce qu’on a pu l’entendre. Dans la rue, il s’entend très souvent appeler par son nom et d’une façon si nette qu’il se retourne (hallucination verbale auditive). Gela lui donne un coup dans l’estomac et comme un vertige. Il a conscience parfaite de son état. Il a, de plus, des symptômes très accentués de neurasthénie.

Nous voyons nettement, d’après cela, que les hallucinations verbales peuvent se montrer avec le même cortège de phénomènes qui accompagnent d’habitude les idées obsédantes.

De plus, l’histoire de ce malade nous montre la proche parenté de ces hallucinations avec une catégorie plus spéciale d’idées obsédantes.

En effet, au point de vue nosographique, en nous fondant sur l’analyse attentive des malades, nous sommes amenés à penser que toutes ces hallucinations verbales, obsédantes et conscientes, doivent prendre place dans le cadre du syndrome décrit par MM. Charcot et Magnan sous le nom d’onomatomanie98. Car elles ne représentent que des faits différant d’intensité et non de nature. Chez l’onomatomane ordinaire obsédé par un mot, l’image verbale éveillée reste dans le langage intérieur. Chez le malade à hallucinations verbales obsédantes, cette image est devenue assez intense pour s’extérioriser sous forme hallucinatoire.

D’ailleurs, comme nous devons étudier aussi les troubles du langage dans l’onomatomanie, un exposé rapide des différents aspects sous lesquels ils peuvent se présenter nous fera mieux comprendre l’affinité étroite, sinon la parenté absolue, qui relie à l’onomatomanie les hallucinations verbales obsédantes et conscientes.

Des troubles de la fonction langage dans l’onomatomanie. – On distingue habituellement cinq variétés cliniques d’onomatomanie :

Variété 1. La recherche angoissante du mot ;

Variété 2. L’obsession du mot et l’impulsion irrésistible à le prononcer ;

— 3. Signification particulièrement funeste attribuée à certains mots prononcés dans la conversation ;

— 4. Influence préservatrice de certains mots, poussant à les prononcer ;

— 5. Impulsion à rejeter par suite d’efforts de crachement un mot devenu un véritable corps étranger chargeant l’estomac.

Mais plutôt que de rechercher dans chacun de ces cas les troubles du langage, il nous semble préférable, pour cette étude psycho-physiologique, de grouper toutes les variétés d’onomatomanie en deux classes : l’onomatomanie simple et l’onomatomanie associée. Occupons-nous d’abord de l’onomatomanie simple, c’est-à-dire dans laquelle l’obsession ou l’impulsion verbale est dégagée de toute idée surajoutée. Elle peut résulter alors soit d’un affaiblissement des images verbales, soit d’une exagération de ces mêmes images. Voyons d’abord le premier cas.

Ces images verbales peuvent dépendre des centres psycho-sensoriels ou psycho-moteurs du langage.

Parmi les premières les plus fréquemment atteintes sont les images auditives. Sans exclure l’image visuelle, nous devons dire que nous n’avons jamais rencontré, pour notre part, de cas où elle fût intéressée dans ce sens. Que voyons-nous alors ? le fait capital est que les malades sont généralement obsédés par l’idée de retrouver un mot qui leur échappe, d’où résulte une crise angoissante qui finit quand le mot vient à être retrouvé. Or, si l’on interroge ces individus pour savoir comment ce mot se retrouve, il en est qui vous répondent très nettement qu’ils l’entendent à ce moment dans leur esprit, vibrer à leur oreille intérieure, et c’est alors que le calme renaît. N’y a-t-il pas eu là simplement, comme nous l’avons déjà dit plus haut, un fait d’amnésie verbale auditive temporaire, une perte momentanée plus ou moins complète de l’image auditive du mot ?

Il est aisé de voir que ces faits ne sont autres que ceux de la variété clinique n° 1 indiquée sous le titre :

« Recherche angoissante du mot ».

Dans d’autres cas analogues, et c’est un fait sur lequel nous appelons l’attention, ce n’est plus l’image auditive verbale qui est en jeu, mais bien l’image motrice d’articulation, comme chez un malade que nous avons observé récemment et qui désignait ce phénomène du nom de parole négative. Ce malade, âgé de 20 ans, non fumeur, non hystérique, mais héréditaire, très neurasthénique depuis plusieurs mois, fut pris ensuite d’agoraphobie et d’onomatomanie. Ce dernier syndrome se présentait chez lui sous la forme suivante. Il lui venait tout d’un coup à l’esprit l’idée de prononcer le nom d’un objet qu’il voyait. Mais ce nom, il ne pouvait à certains moments arriver à l’articuler ni haut ni môme mentalement. Il avait bien le mot présent à l’esprit, le voyait même, dit-il, comme écrit devant lui, mais ne pouvait arriver à l’articuler même mentalement. Malgré ses efforts, il ne prononçait que des synonymes ou seulement un mot n’ayant de commun que quelques syllabes avec le mot cherché. Puis subitement le mot était articulé et la crise prenait fin99.

Nous ne croyons pas devoir soulever de contestations en disant qu’il s’agit là d’un fait d’amnésie verbale motrice transitoire.

Chez certains malades, l’amnésie de chacune de ces images verbales peut n’être pas isolée, comme dans les cas précédents, mais elle peut intéresser plusieurs images du même mot.

Passons au second cas, où il y a exagération de ces mêmes images.

Comme précédemment, les images verbales intéressées peuvent être de nature psycho-sensorielle ou psycho-motrice.

Lorsqu’il s’agit des images verbales psycho-sensorielles, nous avons affaire à l’obsession mentale simple du mot.

Le plus souvent, c’est alors l’image verbale auditive qui entre en jeu ; ce qui d’ailleurs n’a rien d’étonnant, puisque nous sommes pour la plupart des auditifs. Le mot s’impose à l’esprit du malade et son apparition provoque la crise qui ne disparaît qu’avec lui. Si l’on interroge le malade sur ce qu’il ressent pendant ce temps au point de vue particulier qui nous occupe, il répondra que pendant toute la durée de la crise le mot résonne en quelque sorte dans sa tête, sans qu’il le perçoive réellement. Nous avons déjà vu plusieurs malades de ce genre présentant ces phénomènes d’audition mentale pathologique.

Il peut arriver aussi qu’au lieu d’être provoquée par un mot se présentant spontanément à l’esprit du malade, la crise soit provoquée à l’audition d’un mot prononcé devant lui. L’image auditive verbale, une fois éveillée, ne disparaît pas de suite, mais continue à résonner à l’oreille mentale, comme un écho lointain. Au fond, le phénomène est le même. Dans d’autres cas, plus rares, ce n’est plus l’image verbale auditive, mais l’image visuelle qui se trouve éveillée dans la crise d’obsession.

Tantôt cet éveil est spontané ; tantôt l’image mentale visuelle résulte d’une impression réelle antérieure, comme chez une de nos malades dont la crise d’obsession était provoquée chaque fois qu’elle rencontrait dans une lecture le mot « rage », qui persistait devant ses yeux, sans cependant qu’elle le vît réellement, ajoutait-elle.

Mais, et c’est là un point important100 (car la plupart des observateurs n’admettent pas, avons-nous dit, que les obsessions puissent s’accompagner d’hallucinations), les images verbales ainsi éveillées ne restent pas toujours dans le langage intérieur, souvent elles s’extériorisent et l’on a affaire alors à de véritables hallucinations verbales auditives ou visuelles, de nature obsédante, avec conservation de la conscience.

Dans ces cas, en effet, le processus psychopathique est le même ; et sous le coup de l’éréthisme qui atteint les centres sensoriels du langage, l’image qui y est emmagasinée acquiert un degré de vivacité assez intense pour revêtir l’aspect hallucinatoire.

Ces hallucinations verbales conscientes et obsédantes ne sont pas rares, comme chez un de nos malades âgé de 35 ans, héréditaire neurasthénique qui fut pris ensuite de crises d’inquiétude déterminées par l’obsession de certains mots injurieux ou moqueurs qu’il entendait distinctement alors par l’oreille gauche. Il reconnaissait d’ailleurs le caractère morbide de ces symptômes et ne présentait aucun délire. M. Ballet101 a rapporté en détail un fait semblable d’hallucinations verbales auditives revêtant les mêmes caractères. Nous avons eu aussi l’occasion d’observer une autre malade, une dame de 30 ans, héréditaire, hystérique, atteinte de folie du doute et qui, à trois reprises, vit nettement devant ses yeux une lettre de faire part, bordée de noir, sur laquelle elle lisait distinctement son nom. Cette hallucination, dont elle avait conscience, provoquait chez elle des crises d’angoisse durant quelquefois plusieurs heures.

Dans d’autres cas, ce sont les images verbales psychomotrices qui sont intéressées. C’est alors que, pendant la crise d’onomatomanie, le malade, au lieu d’entendre le mot résonner à son oreille intérieure, dit qu’il lui semble articuler en dedans ; c’est un fait d’articulation mentale se substituant à l’audition mentale que nous avons examinée tout à l’heure.

Si le phénomène est plus accentué, le mot peut être souvent prononcé à haute voix : c’est là l’impulsion verbale. Mais les choses ne se passent pas toujours aussi nettement et le malade perçoit seulement les mouvements d’articulation nécessaires pour prononcer le mot.

Dans des circonstances identiques, on peut avoir affaire à une véritable hallucination verbale motrice avec conscience. L’articulation mentale est si nette pour le sujet que souvent il s’imagine avoir parlé. Un malade de ce genre était obsédé à tout instant par la crainte de prononcer des mots grossiers, compromettants, injurieux, parce qu’il se sentait les articuler si bien, quoique mentalement, qu’il se disait par moments : « Qu’est-ce que je viens de dire » et ne se rassurait qu’en réfléchissant qu’il n’avait dû rien dire puisqu’il n’avait rien entendu.

Nous avons rapporté jadis à la Société médicale des hôpitaux102 deux exemples de ce genre. L’un concernait une jeune fille de 18 ans, atteinte de folie du doute, de crainte des épingles. D’un autre côté, depuis quelque temps, il lui vient à l’idée des mots grossiers ou malveillants qui s’imposent à son esprit, et en même temps elle sent des mouvements dans la langue, « tout comme si elle les prononçait, mais elle ne les prononce jamais, même à voix basse ». Cependant, elle a toujours la crainte de les prononcer et d’être entendue, aussi fait-elle tout son possible pour arrêter les mouvements de la langue. Mais tous ses efforts sont vains à ce point de vue et n’aboutissent qu’à des phénomènes d’angoisse : constriction précordiale, bouffées de chaleur à la figure, sentiment de peur très intense. Quand elle laisse les mouvements de la langue se produire, l’angoisse est à peine marquée. Mais ensuite, elle a toujours la crainte d’avoir parlé, bien qu’elle dise elle-même être sûre de ne jamais prononcer aucun mot, même à voix basse. Aucun phénomène auditif, pas même d’audition mentale.

II est un point à noter, c’est que les images verbales sensorielles et motrices peuvent être prises en même temps, ce qui donne lieu à la forme dite : obsession du mot avec impulsion à le répéter (Variété 2). Alors, si ce mot, au lieu de se présenter spontanément à l’esprit du sujet, est un mot qu’il vient d’entendre déterminant à sa suite l’obsession et l’impulsion verbale, on a affaire à l’écholalie qui est complète si le mot est prononcé, ou mentale s’il n’est qu’articulé mentalement. Nous rappellerons ici un fait très net d’écholalie mentale que nous avons présenté à la Société médicale des hôpitaux.

Il s’agissait d’un individu, âgé de 31 ans, héréditaire, hystérique, avec troubles de la sensibilité, attaques… À côté de ces phénomènes pathologiques, L… en présente encore d’autres depuis un an, et qu’il différencie lui-même de ses attaques et de leur aura prémonitoire. C’est comme un malaise général avec serrement à la poitrine, sentiment de défaillance, puis de peur, survenant subitement à l’occasion d’un mot quelconque prononcé devant lui. Il étouffe, il sent sa tête se resserrer, comme entourée d’un cercle, une pression très forte sur les tempes, des bouffées de chaleur au visage et puis des sueurs froides ; pas de sensation de tournoiement. Pendant tout ce temps, le mot qui a provoqué la crise continue à résonner dans sa tête comme un écho lointain, mais sans qu’il le perçoive par l’oreille ; et en même temps, il a nettement dans la langue la sensation des mouvements nécessaires pour prononcer ce même mot, mais il ne l’articule jamais. Cela lui est impossible, dit-il. Cette sorte de crise le prend toujours subitement, à l’occasion de n’importe quel mot, sans qu’il attache à ce mot aucune signification spéciale et sans qu’il y pense en quoi que ce soit auparavant. La crise arrive toujours subitement, il est tout de suite complètement dominé, incapable de faire un effort pour lutter ou sortir de cet état. « Il faut, dit-il, laisser passer la crise. » Cela est quelquefois très rapide (une minute environ). Ces crises le prennent à peu près tous les huit jours et plusieurs fois par jour. Jamais elles ne surviennent sous d’autres causes. Il a parfaitement conscience de son état, garde un souvenir très net des phénomènes pénibles qu’il ressent et en redoute le retour.

Nous rapprocherons de ce cas celui d’un autre malade, R…, obsédé par des idées de suicide et d’homicide qui lui venaient par l’estomac, comme si un être lui parlait en pensée, et celui d’une femme observée par Stéfani qui avait aussi des hallucinations verbales obsédantes qu’elle ne percevait pas par l’oreille, mais qu’elle localisait dans la poitrine et dans la bouche103.

Il est encore un fait à signaler, c’est que chez les aliénés atteints d’hallucinations verbales psycho-motrices, les mouvements d’articulation mentale qui les accompagnent, lorsqu’ils sont très nettement perçus par le malade, peuvent lui donner la sensation d’un corps étranger qu’il aurait dans la bouche. Gomme exemple, nous pouvons citer le cas d’une malade du service de M. Falret dont nous avons rapporté l’histoire au Congrès de médecine mentale de 1889 et qui avait des hallucinations verbales psycho-motrices avec mouvements très nets de la langue, lui donnant la sensation d’un corps étranger qu’elle avait voulu faire constater et extraire par un pharmacien. Cette interprétation pourrait, il nous semble, s’appliquer à cette variété d’onomatomanie dans laquelle le mot semble se concréter, devenir un corps solide, que le malade fait des efforts pour rejeter en crachant (Variété 5). C’est la chique nerveuse de Dumont de Monteux.

« L’idée fixe, dit cet auteur, est susceptible de transformation et de déplacement. Elle siégeait tout à l’heure sous le front, et par une métastase, la voilà sur la langue, obligeant celle-ci à répéter continuellement ou à peu près, le mot qui la représente. À côté de ce phénomène, en survient un autre, que je n’ai vu désigné en aucun ouvrage du genre ; c’est-à-dire que le mot, d’abstrait qu’il était, semble se matérialiser et produit la sensation que déterminerait, je suppose, le noyau d’une cerise conservé dans la bouche après l’avoir dépouillé de sa pulpe. C’est ce que je nomme la chique nerveuse104. »

Passons maintenant à l’onomatomanie associée. Nous rangeons sous cette étiquette les variétés dans lesquelles le mot acquiert aux yeux du malade une valeur spéciale, se rattache à une idée, à une émotion déterminée. Tels sont les cas du mot nuisible obsédant le malade, du mot préservateur qu’il est obligé de prononcer pour éviter un malheur (Variétés 3 et 4).

On retrouve au fond les mêmes troubles de la fonc-. tion du langage que précédemment. Le même individu d’ailleurs peut avoir en même temps l’obsession verbale (par excitation de l’image verbale auditive ou visuelle) et l’impulsion verbale préservatrice (par excitation de l’image verbale motrice d’articulation), comme chez cette femme à laquelle nous avons déjà fait allusion et qui ne pouvait entendre les mots : « Vendredi, malheur, treize », sans corriger leur portée par ces autres :

« Samedi, bonheur, quatorze. »

Dans d’autres cas, l’obsession se présente chez l’onomatomane sous la forme d’une véritable idée délirante avec conservation de la conscience. C’est ainsi que nous avons observé une femme qui était atteinte d’idées de grandeur conscientes et obsédantes. Leur formule  variait peu ; c’était : « Je suis reine, ton mari est roi… » et il semble bien qu’il y ait eu là des hallucinations verbales psycho-motrices lorsque la malade nous disait : « Cela vient en moi comme si c’était moi-même qui le disais dans la gorge. » Parfois même, elle avait la tentation de le dire tout haut105.

Mais de plus, il est des cas dans lesquels le malade perd conscience du caractère pathologique du syndrome onomatomanie et l’interprète faussement, disant par exemple que ce sont des ennemis qui lui font entendre les mots obsédants et le forcent à les répéter malgré lui.

Une de nos persécutées106 offrait un délire constitué surtout par un état d’onomatomanie faussement interprété et considéré comme le résultat de persécutions de la part d’ennemis imaginaires. « L’attaque » lui pose une question ; tant que la réponse n’est pas trouvée, il y a un grand malaise, des tremblements, de l’angoisse, même du vertige. Si elle ne trouvait pas la réponse, elle serait, dit-elle, plus agitée que toutes nos agitées. En cherchant, elle finit par trouver une réponse ; alors le calme arrive parce que la « défense » est maîtresse.

Dans ces cas, ce qui peut distinguer surtout l’onomatomanie des hallucinations verbales ordinaires, auditives ou motrices, c’est l’existence de l’angoisse pendant la crise ou de la satisfaction consécutive.

Dans l’onomatomanie, les troubles du langage peuvent donc intéresser par excès ou par défaut, isolément ou simultanément, toutes les images verbales, et leur analyse nous montre qu’ils peuvent même revêtir un caractère franchement hallucinatoire. De plus, il est des cas ou l’onomatomanie faussement interprétée par le malade arrive à constituer un véritable délire.

C’est ainsi que l’examen des troubles du langage dans l’onomatomanie permet d’élargir le cadre de ce syndrome. Il peut fournir aussi un nouvel appoint au pronostic de la variété d’onomatomanie. À cet égard, il nous a semblé que le pronostic était plus grave lorsque les troubles du langage dépendaient d’un état d’éréthisme des centres moteurs exagérant l’intensité des images motrices au point de provoquer parfois l’impulsion incoercible. Ce dernier symptôme dénote toujours un état de déséquilibration, de désagrégation psychologique très caractérisé et s’accentue dans les formes plus profondes de déchéance intellectuelle.

b. Hallucinations verbales avec délire

Un même individu peut présenter à la fois des hallucinations verbales et des idées délirantes. Il y a alors deux cas à distinguer au point de vue des rapports qui les unissent.

Tantôt il ne s’agit que d’une simple coexistence et les hallucinations, ayant une existence indépendante, se présentent sous l’aspect des précédentes.

D’autres fois les hallucinations et le délire font partie intégrante d’une seule et même affection.

Dans ce cas, le malade, tout en accusant l’existence de ses hallucinations, en les décrivant dans leurs moindres détails de la façon la plus précise, n’a plus conscience de leur nature pathologique ; c’est pour lui un fait dont il ne songe pas à constater la réalité ; il l’accepte sans discussion et, s’il l’interprète, c’est toujours dans le sens de ses convictions délirantes.

Les hallucinations verbales auditives peuvent se présenter avec une fréquence, une intensité plus ou moins grandes, dans toutes les vésanies. Mais il est certaines formes en particulier dans lesquelles elles atteignent un développement tout spécial, surtout dans le délire systématisé de persécution hallucinatoire.

Le fait capital, caractéristique de ces hallucinations verbales, c’est que le malade les perçoit sous forme de mots, de voix venant de l’extérieur frapper son oreille absolument comme s’il avait un interlocuteur qui lui parlât réellement.

Si parfois elles ne donnent l’impression que d’un murmure, d’un chuchotement, elles peuvent aussi devenir nettes, distinctes, bien accentuées, et cela même à un tel point, que leur timbre devient familier à l’aliéné qui reconnaît parmi elles des voix d’hommes, de femmes, d’enfants ou même spécifie que c’est la voix de telle personne qu’il connaît, la voix d’un ami, d’un parent.

L’endroit d’où partent ces voix est des plus variables ; elles viennent de la muraille, du plafond, du ciel, de dessous terre ; Berbiguier entendait la voix de Pinel dans sa cheminée107. Une de nos malades entend la voix de Julien l’Apostat qui sort de son édredon. Bien des hallucinés de cette catégorie bousculent la nuit leur matelas, regardent sous leur lit, ouvrent les portes pour trouver les interlocuteurs invisibles dont la voix leur semble venir de ces différents endroits.

La distance à laquelle se font entendre les voix est par cela même très variable. Mais souvent, elles semblent venir de très loin. Une persécutée internée actuellement à la Salpêtrière assure entendre dans les cours voisines la voix d’une personne qu’elle connaît et qu’elle dit être à sa recherche. À mesure qu’elle approche de cette cour, la voix lui fait l’effet de s’éloigner.

La distance à laquelle l’halluciné localise le point de départ de la voix est souvent en rapport avec son intensité. Comme elle est moins distincte, il la dit plus lointaine que d’autres, qui, plus nettes, lui paraissent être plus rapprochées. Mais il peut arriver aussi que la voix, bien que lointaine, soit perçue aussi distinctement que s’il l’entendait près de lui, comme un de nos malades qui appelait ces voix : les voix téléphoniques. C’est alors qu’il s’ingénie à trouver des explications et qu’il invoque le porte-voix, le téléphone, l’électricité, le magnétisme, la sorcellerie, etc.

D’ailleurs et surtout dans les cas chroniques, les aliénés se servent souvent pour désigner leurs hallucinations auditives d’un de ces néologismes dont nous avons déjà parlé, tels que « mes locutions, mes bavardes, mon parlage, mes échos, le souffle, etc. »

Lorsque l’individu parle plusieurs langues, il peut arriver que les voix se servent de celle qu’il ne parle pas d’habitude et, c’est souvent là une raison pour qu’elles lui paraissent venir de très loin, du pays où se parle cette langue. Mais le plus généralement, l’hallucination verbale se formule dans la langue qui, est la plus familière au malade. Si un aliéné de cette catégorie se déplace, s’il voyage en pays étranger, tant qu’il ne sait pas la langue du pays où il se trouve, il n’est pas halluciné, au moins dans cette langue. Mais du jour où il commence à parler et surtout à penser par son aide, les voix se font de nouveau entendre, et même dans le nouveau langage. Ce détail a bien son importance en montrant le rôle de la fonction langage dans les hallucinations verbales, et aussi, dans les cas particuliers que nous avons en vue, le retentissement sur les centres du langage des idées délirantes qui sont les premières en date. De plus, la connaissance de ce fait peut servir à conseiller aux intéressés en temps opportun, un déplacement, un voyage suivi dans quelques circonstances d’une rémission, d’un temps d’arrêt dans l’évolution de la vésanie.

Le contenu des hallucinations verbales auditives peut être très variable. Le plus souvent ce sont des paroles malveillantes, ou des ordres, ou parfois des révélations, des encouragements.

La formule varie de même. Dans les cas les plus simples, ce sont des mots, des phrases, très courtes semblant s’adresser directement au malade. Il peut arriver que la parole ainsi entendue, continue ensuite, sans paraître prononcée de nouveau, à résonner dans l’oreille comme un écho plus ou moins prolongé. « Les voix que j’entends, nous disait un halluciné, sont pénétrantes ; car la parole entendue se répète 50 ou 100 fois sous forme d’écho. Il me semble que je suis passé à l’état de phonographe enregistreur. » Si l’hallucination est plus précise, elle ne fait plus entendre des mots, mais des phrases entières, parfois même une sorte de monologue. Si les voix sont plus nombreuses, il semble parfois s’établir entre elles comme un dialogue ou une véritable conversation.

Il peut arriver alors que, dans ce concert de voix, le malade en distingue de caractère tout opposé, les unes s’acharnant après lui, les autres prenant sa défense. C’est ce que Morel avait appelé la double voix108. Dans un mémoire sur l’antagonisme des idées délirantes, nous avons rapporté de nombreux exemples de cette catégorie109. C’est ainsi qu’une persécutée avec idées de grandeur a un mauvais écho qui a été transformé en bon avec l’aide de Dieu. Elle les entend tous les deux par les deux oreilles. Le mauvais écho la fait souffrir, le bon détruit ses effets et la fait résister. – Une autre nous raconte qu’à côté de voix qui l’injurient, il en est qui la défendent ; elles lui parlent dans les deux oreilles et disent : « Laissez-la tranquille, que cela finisse. »

Dans la majorité des cas, le malade perçoit par les deux oreilles toutes ces hallucinations, fussent-elles antagonistes. Mais il en est de plus rares où elles se cantonnent dans une oreille chacune de leur côté. On trouve épars dans les auteurs quelques exemples de ces faits. M. Magnan en a fait l’objet d’une étude plus spéciale et en a rapporté quatre observations très intéressantes. Un homme de quarante-huit ans, traité plusieurs fois à Sainte-Anne, raconte à sa dernière entrée qu’il entend des voix : celles de deux individus dont l’un l’injurie et l’autre le console. L’insulteur lui parle à gauche, le traite d’imbécile, d’animal, critique son travail ; le protecteur intervient par l’oreille droite, l’encourage et le console. Parfois, ils ne sont pas seuls et d’autres voix s’ajoutent aux premières. Ils parlent tantôt simultanément, tantôt les uns après les autres, mais chaque groupe conserve son côté sans se départir de son langage particulier110.

Il est bon de noter que ces hallucinations, de caractère différent et bilatérales, peuvent ne se présenter ainsi que transitoirement et les voix, bonnes ou mauvaises, se faire entendre par la suite dans les deux oreilles. C’est le cas d’une de nos aliénées111 qui, depuis longtemps déjà, avait des hallucinations de l’ouïe bilatérales, faisant entendre des injures, des menaces. Plus tard elles prédominèrent du côté gauche, lui disant qu’on la poursuivait, qu’on allait la tuer. En même temps, elle entendit dans l’oreille droite des voix consolantes qui lui disaient de prendre courage. Ce sont des voix d’hommes et quelquefois de femmes ; elles se répondent et tiennent conversation. Les hallucinations droites, consolantes, sont moins nettes et plus lointaines que les autres. Plus tard, les voix consolantes ou mauvaises se faisaient entendre indifféremment dans l’une ou l’autre oreille ou même des deux côtés.

Jusqu’ici, que les voix soient de caractère identique ou différent, la malade entend par les deux oreilles ; les hallucinations sont bilatérales. Mais il est des cas dans lesquels l’hallucination ne se fait entendre que d’un seul côté. C’est l’hallucination dédoublée de Michéa112 ou mieux unilatérale. Un nombre assez grand de ces hallucinations unilatérales se rencontrent çà et là dans différents ouvrages. Nous nous bornerons à citer le travail d’ensemble de M. Régis113 et celui plus récent de Seppili114 où l’on pourra trouver sur ce sujet toutes les indications désirables.

Souvent les hallucinations verbales auditives reproduisent la propre pensée du malade. C’est là le phénomène de l’écho de la pensée dont nous avons déjà parlé. Mais tout à l’heure les hallucinés avaient conscience que c’était un fait pathologique. Il n’en est plus de même maintenant ; l’aliéné interprétant ce qu’il éprouve, se plaint qu’on lui vole ses idées, qu’on répète ce qu’il pense, qu’on annonce ce qu’il va faire, ce qu’il éprouve avant même qu’il ait eu le temps de penser : « L’homme, nous disait l’un d’eux, est mis à nu, devenant pour ainsi dire un cristal pour tout le monde. » Il ne voit là qu’une nouvelle preuve à l’appui de ses convictions délirantes ; c’est une raison de plus pour lui de se croire entouré d’ennemis, d’espions. Ses tentatives d’explications se bornent à invoquer une action mystérieuse, des moyens surnaturels ; mais jamais, à l’inverse des malades conscients de tout à l’heure, il ne se rend compte de la nature subjective des symptômes qu’il accuse.

Les hallucinations verbales auditives peuvent se manifester chez les aliénés sous l’un ou l’autre des aspects que nous venons d’esquisser rapidement. Mais il est des cas où elles revêtent successivement toutes ces formes : d’abord indistinctes, puis se précisant, ne prononçant d’abord que de simples mots, puis des phrases brèves, des monologues, des conversations et arrivant enfin à l’écho de la pensée. Ce développement progressif est presque caractéristique du délire de persécution systématisé hallucinatoire à marche régulière (type Lasègue-Falret). Il semble que le malade fasse petit à petit son éducation d’auditif et qu’il arrive à le devenir à un tel point qu’il ne peut plus penser sans entendre immédiatement sa pensée résonner au-dehors à son oreille sous forme d’écho.

Lorsqu’on examine un aliéné qui dit entendre des voix, il est de la plus haute importance de faire des constatations très précises aux différents points de vue que nous venons d’exposer, avant de conclure à la présence d’une hallucination verbale auditive ; car la confusion est trop souvent faite avec d’autres symptômes très voisins tels que l’illusion de l’ouïe, l’interprétation délirante et l’hallucination verbale psycho-motrice.

Dans l’hallucination verbale auditive, alors que tout est silencieux autour de lui, le malade a la perception nette d’une voix semblant venir de l’extérieur et frappant son oreille comme si quelqu’un lui parlait réellement.

Dans l’illusion auditive, il ne s’agit plus d’une perception auditive sans aucun bruit extérieur, mais de la perception fausse d’un bruit se produisant réellement. C’est ainsi que pour un malade de ce genre, le bruit du vent, le son d’une cloche sera perçu sous forme de paroles. Un autre entend son nom dans le bruit du tonnerre. Ces sons qui ne devraient, en s’adressant aux centres auditifs communs, que réveiller l’idée d’un objet, réveillent au contraire chez lui une image verbale emmagasinée dans le centre auditif des mots. Il arrive aussi dans l’illusion qu’un mot prononcé réellement est mal perçu, comme cela se produisait chez un de nos malades devant qui on parlait de f pièges à loups » et qui entendait « il est jaloux ».

Dans l’interprétation délirante se manifestant à propos de phénomènes auditifs, la perception auditive se fait très correctement, mais le malade donne à ce qu’il vient d’entendre une portée spéciale, un sens particulier en rapport avec le thème de son délire. Une mélancolique entend dans son voisinage le bruit du marteau d’un menuisier réparant.une cloison ; elle se rend bien compte de la nature de ce bruit, mais ajoute que c’est l’échafaud que l’on apprête pour son supplice. Un persécuté que nous eûmes à examiner, entend un jour deux personnes, au cours d’une conversation, prononcer cette phrase : « Que voulez-vous qui les attire ! » Immédiatement il voit là comme une menace ; c’est pour lui une preuve qu’il va être en butte à de nouvelles misères.

En ce qui regarde le diagnostic avec les hallucinations verbales psycho-motrices, nous avons déjà suffisamment insisté sur ces dernières pour montrer en quoi les malades qui en sont atteints, bien qu’ils disent entendre des voix, diffèrent de ceux qui ont des hallucinations verbales auditives.

Bien que plus rares que les auditives, les hallucinations verbales visuelles se rencontrent encore assez fréquemment chez les aliénés, faisant corps avec le délire. Nous avons rapporté ci-dessus plusieurs exemples. Aussi nous bornerons-nous à relater le fait suivant que nous avons observé chez un persécuté ambitieux interné à l’hospice de Bicêtre et qui montre bien l’aspect particulier que revêtent ces hallucinations interprétées dans le sens du délire. Un jour étant à dîner, il put lire distinctement sur sa lampe en porcelaine les mots : « Je t’aime » qui, pour lui, avaient été envoyés en cet endroit à l’aide d’un miroir. Dans la suite, il a vu de plus en plus fréquemment des lettres par les yeux : il s’est alors, dit-il, habitué à écrire par les yeux et à lancer les mots dans l’espace. Les lettres sortent de l’œil : elles sont jaunes, ont l’apparence de petits caractères d’imprimerie, puis elles augmentent de grandeur en s’éloignant à une certaine distance, après laquelle elles diminuent et blanchissent. Il a pu dès lors par ce moyen correspondre de Bicêtre avec certaines personnes de Clichy et il leur demande ainsi de faire des démarches pour lui obtenir un brevet d’écriture par les yeux. – Ajoutons que ce persécuté qui, à côté de ces hallucinations verbales visuelles, en a d’autres auditives et surtout motrices (voix muettes), est extrêmement visuel. Quand il s’est bien pénétré d’une partie de la cour, par exemple, il ferme les yeux, l’endroit se détache très net en bloc, puis s’efface en fuyant vers l’occident. Cette faculté de visualisation est regardée par lui comme un pouvoir photographique spécial dont il dispose et qui excite la jalousie de ses ennemis. Les photographies sont bien plus belles, dit-il, en fermant les yeux parce que la paupière sert de réflecteur : elles sont alors nettes et vivantes.

Les hallucinations verbales visuelles sont assez fréquentes dans les délires mystiques. Les aliénés voient alors apparaître à leurs yeux des personnages muets et tenant à la main une sorte de pancarte sur laquelle sont tracés des caractères. Un prêtre, atteint d’idées délirantes de cette catégorie, nous disait voir des personnages assez vagues, comme des ombres, lui montrer des lettres grecques étincelantes.

Ces hallucinations verbales visuelles doivent bien se distinguer des interprétations délirantes semblables à celles que l’on rencontre chez certains malades qui échafaudent un système délirant sur certains mots qu’ils disent avoir lus et qu’ils ont lus en effet réellement, dans un journal par exemple, mais auxquels ils attribuent une signification particulière en rapport avec leurs idées.

Les hallucinations verbales motrices et les impulsions verbales peuvent aussi se rencontrer sous tous les aspects que nous avons étudiés précédemment et incorporées en même temps à un délire de couleur variable.

Un de nos malades, persécuté de teinte mystique, en donne la preuve la plus nette, car il présente réunis les trois degrés d’intensité que nous avons distingués dans ces hallucinations. Il résume d’ailleurs lui-même son délire en disant que ce fut d’abord une obsession qui est devenue une possession de l’individu hanté par les esprits.

« Il y a, dit-il, un verbe intérieur articulé en dedans de la poitrine et dépendant du système sympathique. Celui-là est beaucoup moins accessible à l’ouïe qu’une autre forme de verbe intérieur qui part de la poitrine et s’articule par les lèvres (voix labiale). C’est un verbe subjectif qui parle en vous, indépendamment de vous-même : cela part de la poitrine et fait remuer les lèvres. On comprend ce que dit la voix labiale rien qu’aux mouvements des lèvres et sans articuler rien ni haut ni bas. Quelquefois la voix labiale retentit à l’oreille comme une voix chuchotée. Enfin il y a aussi ce principe qui s’exprime par vos lèvres et alors il y a un langage tout à fait articulé et parfois inintelligible, car on se sent poussé à prononcer des mots dont on ne comprend pas le sens. » Souvent il lui arrive, par suite de cette impulsion, que voulant dire quelque chose, il exprime tout le contraire de sa pensée, « la phrase étant transformée par une impulsion labiale ».

Un persécuté, dont l’observation nous a été communiquée par M. le Dr Boeteau, accusait ses ennemis de connaître sa pensée à 7 kilomètres de distance à « l’aide d’un appareil spécial ». Chez tout individu, dit-il, chaque pensée s’accompagne de mouvements inconscients de la langue, mouvements extraordinairement

menus et exacts. De plus, ces mouvements inconscients de la langue provoquent secondairement des vibrations de l’air qui est contenu dans les fosses nasales. De sorte qu’à chaque pensée correspondent certaines vibrations et certains mouvements inconscients de la langue, qui sont aussitôt enregistrés par l’appareil télescope-phonique et qui permettent à vos ennemis de savoir ce que l’on pense. »

Le mécanisme intime du phénomène est bien ici tel que nous l’avons décrit ; mais on voit que l’individu a perdu la notion de subjectivité du symptôme qu’il accuse, l’incorpore à son délire. Il en tirera, par exemple, les conclusions suivantes : qu’il n’est plus le maître de diriger ses facultés à sa guise, qu’on lui communique des idées, qu’on le fait parler malgré lui, qu’il y a en lui un être quelconque qui lui inspire des idées et se sert de ses organes pour les exprimer, qu’on s’approprie sa pensée, qu’il converse ainsi à distance, etc.

Ce n’est là que la traduction par le malade de la signification psychologique que nous avons attribuée à ces hallucinations motrices, véritables phénomènes d’automatisme, représentant autant de symptômes d’un dédoublement, d’une désagrégation de la personnalité.

L’histoire de la théomanie et de la démonomanie fourmille d’exemples de ce genre, qu’il s’agisse de la démonomanie interne comprenant les vrais possédés, ceux qui ont le diable dans leurs corps, ou de la démonomanie externe dans laquelle les malades, simples persécutés, n’ont plus avec le diable que des rapports externes. En employant les dénominations usuelles aujourd’hui, nous pouvons dire que ces hallucinations se rencontrent surtout dans les délires de persécution, dans les délires de possession, comme dans les faits précédents, ou dans la mélancolie, quelle que soit d’ailleurs, dans tous ces cas, la variété de l’idée délirante, mais en général plus accentuées lorsqu’elle est de teinte mystique.

Mlle A… est en butte aux persécutions du diable et des esprits (des francs-maçons sans doute) qui lui parlaient d’abord par l’oreille, lui disaient des injures, des menaces. Maintenant ils parlent intérieurement, au dedans d’elle-même, souvent même ils la font parler malgré elle et dire le mal quand elle pense le bien.

Une autre malade, mélancolique avec idées de culpabilité, perçoit des voix intérieures qu’elle n’entend pas par l’oreille, s’accompagnant de mouvements des lèvres, l’une qui rappelle des faits passés pour elle ou d’autres personnes et une autre qui la gronde : c’est celle du bien qu’elle n’a pas fait. « D’ailleurs, ajoute-t-elle, il y a toujours en moi deux idées qui se contredisent. » Une voix intérieure lui dit de me dire : « Vous avez aimé une femme qui est le diable ; » et une autre lui dit quelle a mal fait de le dire. – « Je suis Jésus en vous » lui dit une voix au cœur, et une autre répond à la même place : « Tu es ironique. »

Certains malades interprètent ces hallucinations comme une faveur, ils voient là un fait de communication de pensée, une inspiration qui leur vient d’en haut. C’est le cas des théomanes, des prophètes. – Une aliénée que nous avons observée à la Salpêtrière se prétendait en relation avec les esprits de divers hommes célèbres. Elle a conversé d’abord mentalement avec eux ; ils lui parlaient intérieurement, dans la tête, mais pas dans l’oreille. Elle sentait alors sa langue remuer comme si elle allait parler. Plus tard elle a obéi à cette sollicitation et a commencé à parler sous l’inspiration des esprits. Elle parle malgré elle, sa voix est plus agréable que d’habitude et ce qu’elle dit alors est admirable. C’est comme une puissance surhumaine qui la fait parler. Lammenais, Paganini, Pinel, parlent ainsi par sa bouche.

On pourrait ranger dans cette catégorie les médiums auditifs, ou mieux intuitifs, qui entendent la voix intime des Esprits dans leur fort intérieur, et les médiums parlants chez qui l’esprit agit sur les organes de la parole et qui disent des choses complètement en dehors de leurs idées habituelles, de leurs connaissances et même de la portée de leur intelligence115.

Les hallucinations verbales psychomotrices ne sont pas toujours de même caractère et sont souvent aussi antagonistes, l’une soutenant le pour, l’autre le contre, comme chez la mélancolique dont nous avons parlé tout à l’heure. C’est en quelque sorte la lutte du bien et du mal. Il s’établit alors une véritable conversation intérieure (conversation mentale) participant de tous les caractères des hallucinations motrices verbales. Tantôt le malade n’a nullement conscience qu’il intervienne en quoi que ce soit dans cette conversation à laquelle il ne fait alors qu’assister, et que lui semblent tenir entre eux deux individus ayant pris possession de lui-même.

Dans d’autres cas, il a conscience qu’il peut intervenir seulement dans la conversation soit pour la réponse soit pour la demande, et alors il peut arriver qu’il place en dehors de lui son interlocuteur et se figure ainsi qu’il communique à distance avec certaines personnes. Tel était le cas d’un malade de Baillarger qui désignait cette prétendue transmission de la pensée du néologisme : faculté veillambulique.

Lorsque à côté des hallucinations verbales motrices il en existe d’auditives, l’antagonisme peut s’établir entre ces deux variétés d’hallucinations. Nous avons publié ailleurs le cas d’une persécutée chez laquelle « l’attaque » se produisait par l’intermédiaire des hallucinations verbales auditives, les motrices représentant le côté « défense ».

Une autre aliénée de même genre entend par les oreilles des voix fortes, nettement articulées, qui lui disent des sottises et des injures. Ces injures sont suivies après un court intervalle d’un mot de consolation, d’un compliment, qu’elle n’entend plus par les oreilles, mais par inspiration, « comme si elle se parlait à elle-même ».

Mlle L… est poursuivie par les injecteurs qui lui disent à l’oreille toutes sortes d’injures. Mais une petite voix intérieure qui part de l’estomac la met en garde en lui disant par exemple : « On cherche à t’empoisonner, ma mère. » Cette petite voix lui fait remuer la langue et ouvrir les lèvres : elle comprend aux mouvements de la langue. Elle répond souvent à cette petite voix de même en remuant la langue un peu comme quand on parle bas. Lorsque sa pensée est d’accord avec la petite voix, il lui arrive alors de parler haut. Elle s’est aperçue depuis que, grâce à cette petite voix, elle pouvait prophétiser, dévoiler les voleurs, etc.

Dans tous ces cas les hallucinations verbales auditives et motrices, bien que coexistant, ont une existence indépendante. Mais il peut se produire une sorte de combinaison entre elles par suite d’une réaction d’un centre sur l’autre. Nous avons eu déjà l’occasion de signaler ces cas particuliers. Lorsqu’ils se compliquent d’idées délirantes, ils n’ont de spécial que l’interprétation que leur donne le malade.

M. Breitman116 a observé une malade dont l’état mental était caractérisé par un mélange confus d’idées hypochondriaques et érotiques avec impulsions coprolaliques et hallucinations de l’ouïe. Les voix la tourmentent en la forçant d’employer des mots grossiers. Ce sont les voix qui lui dictent ces paroles ; il y a des voix d’hommes et de femmes, existant réellement pour elle, mais que cependant elle ne voit pas. Les mots lui arrivent par l’électricité ; si elle ne les répète pas, on lui dit des injures. Elle ne peut se retenir et alors elle prononce avec volubilité les menaces, injures, obscénités que lui font entendre les souffleurs qui lui en veulent.

C’est là une sorte d’écholalie délirante. Le même auteur a rapporté aussi l’histoire d’une autre aliénée qui proférait des mots obscènes parce que des voix venues à travers les murs le lui ordonnent et les lui soufflent à l’oreille. Quand cela la prend, elle perd sa langue qui se meut dans sa bouche malgré sa volonté. Des personnes méchantes la lui tirent par des fils invisibles et les mots partent malgré elle. De plus non seulement on la force de dire à haute voix, les mots, mais encore dès qu’elle les a prononcés, elle les entend répéter.

L’excitation du centre auditif du mot qui a donné lieu à l’hallucination de l’ouïe retentit dans ce cas sur le centre moteur d’une façon assez énergique pour provoquer l’impulsion verbale, laquelle, par une sorte de choc en retour, réveille à nouveau l’image auditive du même mot. Si bien que le mot entendu est répercuté par deux échos différents : le premier dans lequel la malade est active répétant le mot qu’elle vient d’entendre (écholalie), tandis que dans le second elle reste passive entendant le mot sitôt que son émission résonne de nouveau à son oreille.

Article III. Troubles de la parole (Dyslalies)

Pour compléter l’étude des modifications du langage parlé, il nous reste encore à examiner celles qui résultent des troubles de l’expression. Ce sont les modifications de la parole extérieure. Elles peuvent coexister avec les précédentes ou se rencontrer isolément. C’est sous ce dernier aspect que nous les étudierons. Comme elles sont plus connues que celles que nous avons examinées jusqu’ici et ne sont pas en rapport aussi étroit avec les affections mentales, nous ne ferons que les passer brièvement en revue.

§ 1. – Par exercice défectueux de la parole : balbutiement, blésité

Elles peuvent avoir des origines différentes. Tantôt elles sont le résultat d’une mauvaise éducation, de l’exercice défectueux de la parole. On a réuni sous le nom général de balbutiement (Kussmaül) toutes les variétés de dyslalies de cet ordre consistant dans un trouble de la formation littérale des sons. Une étude de détail nous entraînerait trop loin et sortirait de notre sujet ; nous dirons seulement qu’une des variétés qu’on rencontre le plus souvent chez les aliénés est celle qui consiste dans la substitution des consonnes douces à des consonnes dures et qui est plus spécialement désignée sous le nom de blésité.

§ II. – Par malformations congénitales ou accidentelles

Tantôt les dyslalies résultent de malformations congénitales ou accidentelles (bec-de-lièvre de toute espèce, traumatismes, accidents syphilitiques). Suivant le siège de la malformation on peut les distinguer en laryngée, nasale et palatine, linguale, dentale, labiale. Ces malformations sont importantes à constater, car lorsqu’elles sont congénitales, elles sont autant de stigmates de dégénérescence chez les malades qui en sont porteurs et ont la même signification que toutes les anomalies de développement. Si elles sont accidentelles, elles peuvent fournir des indications utiles au diagnostic, au pronostic, au traitement, comme dans le cas où elles révèlent une affection syphilitique antérieure, des accès épileptiques répétés (déformation du nez, déchirure de la langue, dents cassées), des mutilations volontaires (arrachement de la langue, des dents, déchirures des joues surtout aux commissures des lèvres), des tentatives de suicide (blessures par armes à feu).

§ III. – Par maladies organiques ou fonctionnelles du système nerveux central ou périphériques ; – troubles de la parole dans la paralysie générale

Un autre cas est celui où elles résultent de maladies du système nerveux, central ou périphérique, organiques ou fonctionnelles. Dans ce groupe, c’est la dyslalie de la paralysie générale qui nous intéresse le plus particulièrement. Les modifications de la parole, chez les paralytiques généraux, Sont en effet le meilleur signe de cette maladie, le seul même qui soit pathognomonique. Il est bien plus difficile à décrire qu’à reconnaître.

M. A. Voisin117 a bien analysé ces modifications spéciales et la valeur diagnostique et pronostique de chaque type.

L’hésitation, le traînement de la parole répondent à la paresse intellectuelle, au manque de mémoire ; ce sont des signes de la démence comme le faciès sans expression, immobile, comme la lenteur de tous les actes du malade. Le tremblement de la parole, au contraire, rentre dans le groupe des phénomènes moteurs et coïncide avec d’autres tremblements dans la langue et dans les muscles de la face.

D’une façon générale on peut dire que les troubles de l’articulation des mots chez le paralytique consistent d’abord en de simples accrocs à de certaines syllabes, puis c’est de l’hésitation plus prononcée, d’abord intermittente et devenant ensuite continue. Plus tard, la parole est tout à fait coupée, elle prend un caractère scandé et devient ensuite psalmodiée, bredouillée, chevrotante, c’est ce que Duchek appelait la parole « oegophonique »118.

En même temps, la voix baisse, prend un son monotone, bas, enroué. La tension des cordes vocales et la dépense d’air est défectueuse. Ainsi, par exemple, le malade dépense tant d’air pour les premiers sons qu’il est de suite à bout d’haleine et obligé de faire appel à l’action des muscles abdominaux pour continuer à parler. Malgré tout, la voix reste basse, et à la fin les malades manquent à la fois d’air et de mots (Zenker)119.

Très facile à reconnaître dans les dernières périodes, l’embarras de la parole du paralytique général est plus difficile à diagnostiquer lorsqu’il n’y a que de rares accrocs.

Ces accrocs, cet achoppement des syllabes sont d’autant plus accentués que le malade parle plus vite. S’il parle lentement, comme en épelant syllabes par syllabes, il pourra arriver à prononcer des mots auparavant impossibles. Il se distingue en cela de celui qui balbutie et qui ne peut prononcer correctement les mots qu’en les accentuant et très vite.

De plus, le balbutiement porte sur la formation littérale des sons ; et, dans l’achoppement, chaque son isolé est correct et le trouble ne se rencontre que dans la diction du mot surtout s’il est long. De là l’habitude de faire prononcer aux paralytiques, dont on veut examiner la parole, des mots longs comme « inamovibilité, con-substantiellement, etc. ». En outre, celui qui balbutie, ou blèse par exemple, remplace invariablement un son par un autre ; il dira toujours « zeval pour cheval ». Le paralytique qui achoppe brouille à l’envi les sons, les syllabes de son mot ; pour artillerie, il dira ratillerie, artrallerie, etc. Zenker a insisté à ce propos sur cette particularité que le paralytique a d’autant plus de tendance à brouiller les sons qu’ils sont plus voisins les uns des autres. D’après lui, l’intercalation des voyelles s’explique comme moyen de passage d’une consonne à une autre, de même que l’allongement d’une voyelle pour donner aux organes d’articulation le temps d’assurer l’émission de la consonne qui suit.

L’achoppement syllabique doit se distinguer aussi du bégaiement. Dans les deux cas, il y a bien défaut de coordination des syllabes ; mais dans le premier, ce sont les manifestations paralytiques qui prédominent, dans le second, ce sont les manifestations spasmodiques. De plus les modifications du rythme respiratoire qui accompagnent le bégaiement sont absentes dans le premier cas.

Il ne faut d’ailleurs pas oublier que ces deux troubles de l’articulation des mots peuvent coexister chez le même sujet. Un bègue peut devenir paralytique général et avoir par suite de l’achoppement syllabique, et souvent dans ces cas le diagnostic ne laisse pas que d’être assez épineux120.

On peut confondre parfois avec l’embarras de la parole de la paralysie générale celui de la sclérose en plaques. La parole est alors lente, traînante, il y a des pauses entre les mots, la langue du malade semble trop épaisse comme chez les ivrognes.

L’épilepsie, elle aussi, détermine à la suite des accès une modification souvent notable dans l’articulation des mots, mais d’aspect très variable, n’ayant rien de caractéristique.

Nous ne ferons que citer pour mémoire, comme causes de dyslalies de cet ordre, les affections bulbaires que l’on peut aussi rencontrer quelquefois chez les aliénés.

Les affections nerveuses périphériques, certaines paralysies faciales, par exemple, amènent également des troubles particuliers d’articulation, mais qui n’ont rien de spécial aux aliénés.

§ IV. – Laloneuroses spasmodiques ; – aphtongie, bégaiement

Enfin un dernier groupe de dyslalies est celui des laloneuroses spasmodiques. Nous citerons seulement l’aphthongie résultant de crampes dans le domaine de l’hypoglosse et qui est très rare.

Le bégaiement est beaucoup plus fréquent chez les malades des asiles. C’est une névrose spasmodique de coordination entravant la prononciation des syllabes au commencement ou au milieu du langage jusque-là régulier (Kussmaül) Il porte sur les sons liés en syllabes, se corrige en chantant, s’exagère sous l’influence d’une émotion et s’accompagne de modifications du rythme respiratoire. Les bègues ne sont pas suffisamment maîtres de leur respiration ; l’inspiration n’est pas assez profonde, l’expiration trop rapide, mal mesurée, et ils sont obligés d’aspirer à nouveau au milieu d’un mot.

C’est à l’occasion des consonnes que se produit le trouble de la parole, le bègue n’arrivant pas à donner le pas à l’action musculaire destinée aux voyelles sur celle destinée aux consonnes.

Nous avons vu tout à l’heure en quoi il différait de l’achoppement syllabique. Il se distingue du balbutiement en ce qu’il ne porte pas sur la formation littérale des sons, mais s’adresse à la liaison syllabique. De plus le balbutiement ne s’accompagne pas de phénomènes spasmodiques, de modifications du rythme respiratoire et ne disparaît pas en chantant.

Nous avons déjà eu l’occasion de parler d’un trouble de la parole qu’on confond quelquefois avec le bégaiement, c’est le bredouillement dans lequel les individus sous le coup d’une émotion, d’une surexcitation intellectuelle, précipitent leur langage et passent des syllabes ou des mots entiers. Le point capital qui distinguera un bègue d’un bredouilleur, c’est que ce dernier parlera d’autant mieux qu’il fera plus attention à sa parole, et le bègue d’autant mieux qu’il se laissera plus aller.

La détermination exacte du bégaiement a donc son importance au point de vue diagnostique, surtout lorsqu’il coexiste avec une dyslalie d’une autre espèce. Pris isolément, sa constatation ne laisse pas d’avoir quelque valeur, car on peut le regarder comme une véritable névrose et comme tel il est bon de le noter lorsqu’on le rencontre chez le malade ou chez les membres de sa famille.