Article premier. Troubles du langage écrit résultant de troubles intellectuels avec intégrité de la fonction langage

Chapitre premier. Modifications de la façon d’écrire. Rapidité, hardiesse, hésitation de l’écriture ; – attitude prise pour écrire ; – pseudo-crampe des écrivains

Une première constatation à faire, lorsqu’elle est possible, est de voir de quelle façon l’aliéné écrit et si, à ce simple point de vue, il ne présente pas déjà quelque bizarrerie.

Sous l’influence des mêmes états qui accélèrent la parole, se rencontrent des modifications connexes de l’écriture. Dans le cas d’une surexcitation générale des facultés comme celle qui caractérise les états maniaques simples ou symptomatiques, l’écriture est hardie, rapide, hâtive, comme fébrile, saccadée. Toutefois il est à remarquer que lorsque la surexcitation est extrême, comme dans la manie aiguë, l’aliéné en général n’écrit guère ; l’écriture, si précipitée qu’elle soit, ne peut arriver à exprimer le flot tumultueux des idées qui se pressent dans son esprit et que, dans son besoin d’expansion, il traduit plus aisément par la parole.

Cette augmentation de rapidité dans l’écriture se remarque aussi chez d’autres aliénés cependant méfiants et dissimulés, mais cédant alors à un besoin d’expansion passager. Tels par exemple, certains mégalomanes inventeurs, des persécutés hallucinés, des persécutés raisonnants. Ces malades alors ne cessent plus d’écrire, avec une activité dévorante, jusqu’à avoir des crampes résultant de la fatigue ; ils ne s’arrêtent pas, couvrent des pages entières.

Dans d’autres cas, au contraire, comme dans les états de dépression mélancolique, l’écriture est fine, à peine marquée, parfois tremblée, les mouvements lents, paresseux, hésitants, interrompus par des poses se ralentissant à la fin des phrases qui parfois restent inachevées. Les lettres, surtout dans les grands jambages, offrent des sinuosités arrondies. Autour d’elles, on voit souvent des signes irréguliers, des pattes de mouche formées par la plume qui erre incertaine sur le papier avant d’arriver à tracer complètement une lettre (Marcé). Certains même de ces malades n’écrivent plus du tout. Toutes ces modifications de l’écriture résultent de raisons identiques à celles qui déterminent chez eux le ralentissement de la parole et ce mutisme spécial dont nous avons parlé dans la première partie de ce travail.

On a essayé de mesurer la rapidité de l’écriture dans différentes circonstances. Grashey122 a imaginé dans ce but un appareil composé d’un papier fixé sur un cadre en bois et sur lequel repose la main de l’écrivain. Au-dessous se trouve un rouleau de papier mobile qui se déroule de droite à gauche avec une vitesse déterminée à l’aide d’un appareil spécial, et sur lequel s’inscrit la courbe de l’écriture.

Il faut distinguer dans la rapidité de l’écriture, la rapidité des mouvements de la main s’exécutant de gauche à droite et celle des mouvements des doigts qui se font de bas en haut. La première se calcule en multipliant le chemin parcouru par la main, par le chemin que la bande mobile de papier parcourt en une seconde et en divisant le produit par la différence entre la longueur de la courbe de rapidité et la longueur de l’écriture qui sert d’épreuve. – La seconde s’obtient en multipliant le chemin parcouru par les doigts par celui que parcourt la bande de papier en une seconde et en divisant ce produit par la différence entre la longueur de la courbe de rapidité et la longueur de l’écriture.

Il est bon de noter encore que les mouvements de la main, aussi bien chez les aliénés que chez les individus sains d’esprit, sont, beaucoup plus que ceux des doigts ; soumis à l’influence de la volonté. Aussi, en général, est-ce le tracé de mots ordinaires et surtout du nom qui est le plus rapide ; et si, pendant qu’on écrit, l’attention vient, à être fixée sur un autre mot, la rapidité baisse d’une façon très sensible.

L’examen de l’attitude du malade, de la façon dont il écrit, peut souvent mettre sur la voie d’un diagnostic. Nous avons rapporté, par exemple, à la Société médicale des hôpitaux, l’histoire d’un jeune garçon atteint d’une forme peu connue de folie du doute portant sur l’écriture, simulant la crampe des écrivains avec laquelle elle paraît jusqu’ici avoir été confondue. Sous le coup de ses idées obsédantes ce malade prenait pour écrire les attitudes les plus bizarres123.

Il se plaignait de ne plus pouvoir écrire parce que, disait-il, dès qu’il écrivait, il sentait dans les doigts qui tiennent la plume et même dans l’avant-bras droit une douleur ou plutôt une sorte de fatigue qui le gênait beaucoup pour continuer à écrire. Or, son écriture était très correcte et même, au bout de quelques mots, alors qu’il accusait cette sensation spéciale de fatigue, elle ne présentait aucun des caractères qu’elle revêt dans la crampe des écrivains. Trois ans auparavant, un nouveau commis étant entré dans la maison de commerce où il était employé aux écritures, il fut pris de la crainte d’écrire moins bien que son camarade et c’est alors qu’il voulut arriver à perfectionner le plus possible son écriture. Attribuant les défectuosités qu’il croyait y rencontrer à la manière dont il tenait sa plume, il chercha à la modifier en serrant plus ou moins les doigts, en les allongeant ou en les pliant, en posant la main entière ou l’extrémité seule des doigts sur le papier, en ne remuant que les doigts tenant la plume, ou au contraire, toute la main, en inclinant plus ou moins la plume, en mettant le porte-plume entre les différents doigts ; jamais il n’était content du résultat. Tantôt l’écriture était trop droite, tantôt elle était trop penchée, les lettres trop appuyées, inégales, etc. « Je n’y gagnai, dit-il, que la difficulté provoquée par tous mes nouveaux systèmes et la fatigue qu’ils m’occasionnaient dans la main et avec tout cela j’écrivais de plus en plus mal. » Cet état ne fit que s’aggraver ; il cherchait toujours le meilleur procédé pour écrire, mais moins persévérant qu’autrefois, il voulait écrire bien tout de suite, et tous les jours il trouvait de nouvelles façons de tenir sa plume. Il en est arrivé ainsi aux combinaisons les plus invraisemblables, comme d’appuyer le poignet droit seul sur la table, le coude reposant sur le genou du même côté, la main gauche tenant le poignet droit et dirigeant la main. Ce qui le poussait de plus en plus à la recherche d’un système d’écriture idéal, c’était de voir son écriture devenir de plus en plus mauvaise et aussi la fatigue qu’il ressentait dans la main et même dans l’avant-bras en écrivant. Jamais il n’a eu de crampes, de raideur, de faiblesse, mais une sensation indéfinissable de fatigue, et cela sans écrire beaucoup. Alors même qu’il changeait souvent de système, il en était arrivé à ne plus pouvoir écrire dès le premier mot. Mais c’était surtout, d’après ce que nous avons pu voir par une observation attentive, parce qu’après avoir écrit cet unique mot, il en examine les défectuosités et se livre à la recherche d’un système meilleur pour écrire le suivant. Outre cette sensation vague de fatigue qu’il accuse dans la main, il a aussi des phénomènes d’angoisse (ennui moral, palpitations, chaleurs à la tête). Sous la dictée, il écrit sans la moindre hésitation.

On se rend aisément compte par cet exemple de l’importance qu’il peut y avoir dans certains cas à noter l’attitude prise par le malade pour écrire.

Chapitre II. Nombre et aspect général des écrits. Graphomanies ; – régularité ou désordre de l’écriture ; – de quelques caractères particuliers qu’elle présente

D’une façon générale on peut dire que les fous écrivent beaucoup ; car s’il en est qui se plaisent à répandre à l’envi leurs productions, il en est aussi qui s’y refusent et n’écrivent que pour eux-mêmes et en cachette ; et leur refus de communiquer leurs productions est le plus souvent dû à la nature de leurs idées délirantes.

Les femmes écrivent beaucoup moins que les hommes et leurs écrits revêtent le plus généralement la forme de lettres, qui est, d’ailleurs, plus en rapport avec leur caractère, leur éducation antérieure.

Les mélancoliques écrivent peu en général, les aliénés en stupeur jamais ; mais, en revanche, nombreux sont les écrits des malades atteints d’excitation maniaque simple ou symptomatique, aiguë ou chronique, ou de certains aliénés atteints de délire systématique, hypocondriaques, inventeurs, persécutés, raisonnants, et chez eux cette disposition à écrire sans cesse, à constituer comme un dossier énorme de leurs idées variées, ressassées à satiété sous tous leurs aspects, est désignée couramment du nom de graphomanie. Certains déments même, ou des faibles d’esprit, surtout dans les périodes d’excitation, ne peuvent résister au besoin de noircir des pages entières de phrases sans suite, souvent les mêmes, de mots répétés indéfiniment, de caractères indéchiffrables auxquels ils attachent cependant une importance considérable. Il en est qui copient sans cesse des pages de journaux, de livres qui leur tombent sous les yeux ou qu’ils ont appris jadis, et, sans s’en douter pour ainsi dire, donnent ces pages comme l’expression de leurs propres idées, ainsi qu’une malade de la Salpêtrière qui remet à tout visiteur des petits papiers, toujours les mêmes, sur lesquels elle copie quelques vers qu’elle prétend avoir composés.

« À d’autres des festins l’allégresse bruyante,

Et des fêtes du soir le pompeux appareil ;

Modeste en ses désirs, le vieillard se contente

Du doux rayon d’un beau soleil. »

Les graphomanes sont extrêmement prolixes et la longueur des écrits n’est pas plus à dédaigner que le nombre. C’est ainsi qu’une de nos malades de ce genre, consacrait habituellement à ses lettres de 15 à 20 pages de papier ministre, couvertes d’une écriture très serrée.

À un autre point de vue, le nombre des écrits varie chez chaque malade suivant qu’il est au début de la maladie, dans la période d’état ou dans celle de déclin. Ce fait est surtout très frappant dans les formes rémittentes ou intermittentes ; et souvent l’imminence d’un accès maniaque se trouve ainsi dévoilée par l’ardeur que met le malade à écrire, tandis que son indifférence en pareille matière peut faire prévoir la fin de la période aiguë.

Cette passion de l’écriture, la graphomanie, de même que la facilité extrême qu’apporte le malade dans sa rédaction, le changement survenu dans le style qui devient plus correct, ou la paresse à écrire, la difficulté, les fautes de rédaction sont des constatations qui ont d’autant plus de valeur qu’elles diffèrent plus avec ce qui existait avant la maladie. Les mêmes remarques peuvent s’appliquer d’ailleurs à toutes les modifications de l’écriture que nous aurons à exposer.

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L’aspect général de l’écrit est aussi très variable. Tantôt il est très soigné, très ordonné ; le papier propre et de même format, les feuilles numérotées, classées ; le travail est méticuleux, on dirait d’un véritable dossier. (Fig. 3.) L’écriture est nette, fine, serrée ; les lignes sont régulières et si elles sont disposées dans plusieurs sens de façon à ne laisser aucun espace vide, au moins dans chacun de ces sens gardent-elles toute leur régularité. À première vue, aussi on est frappé de certaines dispositions particulières de l’écriture sur lesquelles nous aurons à revenir, telles que remploi fréquent des majuscules, de lettres italiques, de traits soulignant les mots, de renvois, de signes spéciaux dont on ne comprend pas de suite la raison. Ces écrits sont souvent dus à des graphomanes atteints de délire systématisé.

Dans d’autres cas tout différents, les écrits ne se composent guère que de chiffons de papier de grandeur, de couleur dissemblables, papiers de toute espèce, découpés n’importe où, marges de journaux, enveloppes de paquets, etc. Ils sont couverts dans tous les sens de lignes irrégulières, tortueuses, tournant autour du papier, s’enchevêtrant de mille manières, se superposant dans tous les sens. Un dément mélancolique, dit Marcé, voulant écrire une lettre à son fils, après avoir mis la première ligne au bas de la page, avait écrit les suivantes en remontant ; puis redescendant la même page, avait intercalé de nouvelles lignes entre les précédentes, de manière à former un ensemble presque inextricable.

D’autres fois, les mots sont disposés en colonnes, en forme de figure géométrique, sorte d’allégorie rappelant celle du flacon dans Rabelais, ou bien ils sont jetés au hasard, sans ordre aucun. L’écriture est illisible, le papier rempli de taches d’encre ; des mots effacés, des ratures nombreuses rendent l’écriture presque indéchiffrable. Très irrégulière, elle semble n’être pas due à la même main ; l’encre varie de couleur, certains passages sont écrits au crayon, d’autres paraissent avoir été tracés à l’aide d’un bout d’allumette trempé dans l’encre ou simplement noirci. C’est, en un mot, le désordre le plus profond. Cela s’observe fréquemment dans les états maniaques ou d’affaiblissement intellectuel.

L’enveloppe qui renferme ces différents écrits participe de leur aspect général ; si parfois elle ne présente rien de spécial, souvent elle est couverte de cachets, ficelée avec soin. Elle peut même être double ou triple. Dans d’autres cas, au contraire, les papiers ne sont cachetés qu’à l’aide d’épingles ou simplement d’une boulette de mie de pain ; souvent même l’enveloppe n’existe pas.

Chapitre III. De la valeur des écrits. Leur rapport avec la culture intellectuelle du sujet ; – leur valeur comme mode d’expression du délire ; – écrits contradictoires

Il est une notion clinique qu’il faut avoir toujours présente à l’esprit, c’est que les écrits des aliénés ne sont pas en rapport direct avec leur culture ou leur activité intellectuelle. Si dans les cas très tranchés, on peut juger de la valeur intellectuelle d’un aliéné par ses écrits, dans bien d’autres circonstances, il serait téméraire de se prononcer d’après ce seul élément de diagnostic.

Si les idiots, les illettrés, ont souvent tendance à écrire, à tracer des signes, même sans valeur, il est, en revanche, des gens instruits, des littérateurs qui devenus aliénés détestent écrire ; et quelquefois leurs productions nouvelles, par la trivialité du style, par les fautes de logique, de syntaxe, d’orthographe pourraient sembler émaner d’une intelligence peu cultivée.

Par contre, dans les états d’exaltation maniaque notamment, il arrive que des individus peu instruits, d’une intelligence très moyenne, n’écrivant guère d’ordinaire ou difficilement, se mettent à écrire avec facilité et expriment dans un style aisé et éloquent, parfois en vers, des idées dont la portée peut surprendre leur entourage.

Marcé raconte qu’une jeune femme d’un esprit cultivé, mais d’une intelligence ordinaire, écrivit ainsi pendant un accès maniaque, des lettres qui par leur éloquence, leur style passionné et énergique, « pouvaient être placées hardiment auprès des pages les plus brûlantes de la Nouvelle Héloïse ». L’accès passé, les lettres redevinrent simples et modestes.

Chez certains maniaques, même déjà chroniques, on rencontre un désaccord surprenant entre les discours et les écrits. Nous avons sous les yeux l’exemple d’une maniaque chronique qui ne parle que par mots ou cris absolument incohérents sans la moindre signification, et qui, en même temps, écrit à sa famille des lettres, simples, il est vrai, mais absolument sensées. Le désordre des idées n’apparaît que si la lettre est trop longue.

Moreau de Tours a fait aussi cette remarque confirmée chaque jour par la clinique, que les déments manifestaient beaucoup plus d’incohérence en écrivant qu’en parlant. Dans un interrogatoire, en effet, on pose souvent certaines questions qui excitent une réponse dans le sens de la demande et l’on peut souvent ainsi obtenir chez un dément quelques réponses sensées dues simplement à ce langage réflexe dont nous avons parlé précédemment. Abandonnez le malade à lui-même, ses écrits ne traduiront plus qu’un désordre profond des facultés. C’est là un argument de plus en faveur du principe qui enseigne de ne pas trop multiplier les questions dans l’interrogatoire des aliénés, mais de laisser le malade manifester le désordre de son esprit.

Il est à remarquer aussi que souvent dans leurs écrits, les aliénés traitent de sujets qu’ils n’ont jamais étudiés, politique, religion, philosophie, mécanique.

Certains individus qui ont un intérêt quelconque à simuler la folie, écrivent des lettres d’une incohérence souvent poussée à l’extrême ; tandis que d’autres, atteints de délire systématique, et surtout les raisonnants, dissimulent à certains moments avec soin leur délire dans les écrits pour les invoquer ensuite à l’appui de la prétendue intégrité de leurs facultés intellectuelles. On voit aussi des exemples de lettres très sensées écrites par des aliénés dans le cours de la maladie ou dans l’intervalle d’une crise à une autre, séparées par quelques heures seulement.

Il est même des malades qui écrivent en même temps des lettres assez sensées et d’autres absolument déraisonnables. En voici un exemple rapporté par B. de Boismont124.

« Madame,

« Je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais l’intérêt que je porte à M. votre fils m’engage à vous éclairer sur le régime qu’on lui fait suivre dans la maison de santé. Depuis un mois, il va tous les jours au bain et y reste longtemps ; il ne prend que des aliments peu nourrissants et souvent même il n’en a pas assez pour satisfaire sa faim. Je vous laisse à penser si dans cet état on peut avoir la tête forte. Je n’ai pas besoin de vous en dire davantage. »

« Monsieur,

« Cette maison est une prison, où, sous prétexte de folie, on enferme les individus sans jugement. Les personnes qui la servent ne savent pas plus ce qu’ils font ; par la nature des aliments qu’ils prennent, ils préparent la nourriture de l’humanité. Des gens qui n’étaient que salés et se moutonnaient, se serrent les mains, deviennent des héros et ces mêmes héros qui n’étaient que des salés deviennent des âmes et envoient des gens à Dieu. »

Au point de vue médico-légal ce sont là des faits importants à connaître, et qui prouvent qu’en cas de contestations, une lettre sensée ne suffit pas pour juger l’état mental d’un individu présumé aliéné. Quelquefois, il faut attendre longtemps avant d’avoir entre les mains un écrit caractéristique. Aussi ne doit-on jamais se prononcer sur une simple preuve négative. U faut observer, attendre et souvent tout d’un coup, un signe quelquefois d’apparence futile pourra mettre sur la piste du délire et rendre le diagnostic irréfutable. Legrand du Saulle125 a rapporté à ce sujet le fait d’un persécuté méfiant, dissimulé, dont le délire ne se manifestait ni dans la conduite, ni dans la correspondance, ni dans des interrogatoires successifs, et chez lequel il fut mis sur la piste délirante par ce seul détail qu’au cours d’une conversation il surprit le malade traçant sur le sable avec sa canne les premières lettres du mot « Trahison ».

Mais quand bien même on a entre les mains des écrits nombreux d’un aliéné dont quelques-uns sembleraient refléter réellement ses conceptions erronées, il n’est pas toujours aisé de déterminer quelle est la part de vérité qu’ils renferment. Et c’est en pareille matière qu’il convient de dire que le vrai n’est pas toujours le vraisemblable. Aussi est-il très difficile d’établir dans un écrit d’aliéné la part de vérité et de la distinguer du mensonge, de l’interprétation délirante, de l’illusion, de l’hallucination.

Bien des lettres de plaintes, adressées au parquet et portant atteinte à l’honorabilité et même à la liberté de certaines personnes, ne sont ainsi qu’un tissu de mensonges, des dénonciations calomnieuses écrites par des déséquilibrés dans un but bien difficile parfois à éclaircir et qui ont pu donner lieu à des erreurs judiciaires. Il suffit de rappeler les affaires Sagrera et La Roncière.

Certains aliénés systématiques, surtout à forme raisonnante, tels que les persécutés persécuteurs, rapportent souvent des faits vrais comme point de départ de leur délire, en y ajoutant des compléments imaginaires qu’on a peine à distinguer des faits réels, qu’ils interprètent ainsi d’une façon erronée. Aussi est-il très difficile de se prononcer sur la part de vérité ou d’erreur qui existent dans leurs récits, et dans ces cas, comme l’a dit avec raison Billod, le médecin est souvent obligé de se livrer à une enquête rétrospective qui devra établir l’exactitude ou la fausseté de tous les faits affirmés par le malade.

De plus, en admettant même que le délire se fasse jour dans l’écrit, il est souvent très malaisé d’en préciser les différents symptômes. Nous avons déjà insisté plus haut sur la difficulté qu’il y avait, par exemple, à préciser l’existence d’hallucination, dans l’interrogatoire d’un malade, à l’exclusion des illusions ou des interprétations délirantes. Combien ce diagnostic sera-t-il plus difficile encore à l’examen d’un écrit ? Nous observons actuellement une dame atteinte de délire des persécutions avec hallucinations, et qui tous les huit jours nous remet par écrit un récit détaillé de ce qui lui est arrivé pendant la semaine. On y trouve décrites de la façon la plus nette des hallucinations de l’ouïe ; mais, en revanche, il est d’autres symptômes que la malade semble considérer comme de même espèce, qui paraissent tels lorsqu’on la lit et qu’on reconnaît en définitive, lorsqu’on l’interroge à ce sujet, n’être que des interprétations erronées de faits existant réellement.

À l’inverse de ces cas, il en est d’autres dans lesquels le délire se fait jour à chaque ligne de l’écrit de la façon la plus précise ; certains symptômes même, comme les hallucinations, se trouvent parfois exposés d’une façon tellement exacte qu’on ne peut les mettre en doute. D’ailleurs, si l’on ne peut se faire une opinion exacte d’après un écrit qui paraîtrait d’une valeur négative, l’examen d’autres écrits du même malade (en admettant qu’on ne puisse l’interroger) pourra aider à porter un diagnostic, car il est bien rare que tôt ou tard, dans un moment d’excitation, l’aliéné n’en revienne à ses préoccupations délirantes habituelles, à son thème favori.

Chapitre IV. De la forme et du contenu général des écrits. Lettres de divers caractères : corps de la lettre, post-scriptum, indications du lieu, de la date ; signature, enveloppe et adresse. – Notes écrites relatives ou non au délire : autobiographies, recueils d’impressions, compositions littéraires, poétiques, scientifique ; testaments

Envisagé au point de vue de son, contenu général, dans son ensemble, récrit d’un aliéné peut revêtir diverses formes126

La plus commune est la forme épistolaire.

L’isolement est le grand mobile qui pousse les aliénés à écrire, et les lettres étant le seul moyen en leur pouvoir de communiquer avec la société, on conçoit que ce soient les lettres qui constituent la majeure partie de leurs écrits.

La forme des lettres la plus fréquente est celle de la demande. Beaucoup de ces lettres, d’ailleurs, n’ont qu’un contenu insignifiant. Ce sont des demandes de vêtements de vivres, de visites. Cependant quelquefois, elles offrent déjà un intérêt plus particulier. On dirait que les désirs que manifestent les signataires, augmentent en raison de l’impossibilité où ils sont de les satisfaire. Aussi énumèrent-ils dans leurs lettres des quantités de choses, d’usages variés, de nature plus ou moins singulière et dont ils prétendent avoir un pressant besoin. Et cependant si ces demandes, parfois réitérées, restent sans réponse, le malade ne paraît guère s’en inquiéter, il semble oublier et l’objet de sa lettre, et le destinataire, et la lettre elle-même. Cela est très commun chez les paralytiques généraux, dans les états d’affaiblissement intellectuel.

D’autres fois, les lettres que les malades expédient ainsi contiennent des recommandations pour continuer leurs affaires, des procurations, des conseils d’achats, d’expéditions, de rentes, de placements. Souvent alors l’aliéné ne manque pas de faire remarquer la nécessité de sa sortie pour ne pas compromettre ses intérêts et ceux de sa famille. Il est bon de noter cependant que ces affaires d’intérêt peuvent être imaginaires et en rapport avec des conceptions délirantes de richesse et de grandeur.

Les lettres sont encore plus directement en rapport avec le délire, lorsqu’elles expriment des sentiments érotiques, le dédain, le désespoir, des idées de culpabilité, de ruine, ou surtout contiennent des accusations imaginaires plus ou moins détaillées sur certaines personnes. Dans ce dernier cas, les malades doivent être soumis à une surveillance rigoureuse, nécessaire pour empêcher leurs lettres calomnieuses de se répandre dans le domaine public.

Très fréquemment la lettre revêt la forme d’une réclamation, d’une pétition, quelquefois d’une circulaire adressée aux médecins, au parquet, aux pouvoirs publics, aux journaux.

Le motif de cette pétition est parfois tellement étrange qu’il suffit pour éclairer le destinataire sur l’état mental de l’individu qui l’a écrite. Une de nos malades adressait ainsi à différentes personnes des lettres pour réclamer sa luette, ses amygdales, et un bout d’intestin que ses ennemis lui avaient enlevés. Une autre, émule de Jeanne d’Arc, demandait au Président de la République de lui confier une armée pour reconquérir l’Alsace-Lorraine.

Il en est qui sont moins naïfs et leur pétitions, écrites le plus souvent dans le but de recouvrer leur liberté, ont une apparence de logique qui peut induire en erreur, car souvent le malade y dissimule son délire ou fait allusion à des faits réels auxquels il attribue une portée spéciale, qu’il interprète faussement. Si de pareils écrits démontrent l’inconscience où le malade est de son état, ils ne renseignent guère sur son état une personne étrangère ; aussi provoquent-ils la plupart du temps des enquêtes médico-légales. C’est le plus souvent d’écrits de ce genre dont s’arment certains journaux pour arguer d’une prétendue séquestration arbitraire.

La plupart du temps, des pétitions semblables émanent de persécutés systématiques. Ils exposent à l’autorité leurs griefs, leurs souffrances, leurs réclamations, insistent d’une façon interminable sur les habitudes, gestes, paroles de leurs ennemis, révèlent les actes honteux qu’ils commettent ; ils diffament, avertissent, menacent et parfois se déclarent prêts à tout si on ne leur rend justice. Entre tous, se distinguent les individus atteints de délire des persécutions à forme raisonnante, les quérulants, véritables graphomanes, qui ne cessent d’adresser aux autorités, aux personnes dont ils croient avoir à se plaindre, des lettres de réclamations, de menaces, d’injures, des demandes de dommages-intérêts, répandent même dans le public ou affichent dans les endroits fréquentés des libelles, des placards manuscrits ou imprimés.

La plupart de ces lettres ont des annotations, des post-scriptum obligés, inévitables, comme si le malade ne se décidait à les terminer qu’à regret.

Dans toute lettre quelle qu’elle soit, émanant d’un individu aliéné ou présumé tel, il ne faut jamais négliger d’examiner, outre le contenu de la lettre, l’indication du lieu d’où elle est écrite, la date, la signature, l’adresse du destinataire.

L’indication du lieu ne peut guère fournir de renseignements que lorsqu’il s’agit d’un aliéné interné. Il est bien rare que dans ces conditions, il emploie le mot asile, mais il met simplement le nom du pays, ou de la rue, etc.

D’autres aliénés, ainsi qu’une de nos malades, datent leurs lettres « de ma prison. ». Il en est qui accompagnent l’indication d’une réflexion, ainsi qu’en témoigne l’exemple d’une autre de nos malades laquelle mettait toujours en tète de ses lettres : « De la ville que je chérie et que je bénie (fig. 4). » Dans d’autres cas, l’indication du lieu est en rapport avec le délire, comme chez une aliénée internée à la Salpêtrière, se disant reine de France et datant ses lettres « du palais des Tuileries ».

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L’absence d’indication de lieu est très rare, car le malade attache un grand intérêt à ce qu’on réponde à ses lettres, à ses pétitions. Elle ne se remarque guère que dans les cas d’affaiblissement intellectuel très marqué, chez les déments, les paralytiques généraux qui oublient de même la date et la signature.

Il est énormément d’aliénés qui, par le fait même de leur maladie, perdent la notion de temps, et cela n’est pas toujours la preuve d’un état de démence. On voit, en effet, des malades atteints de manie, de mélancolie aiguë perdre complètement cette notion alors que des déments la conservent assez bien. Il est bien rare toutefois que la date soit omise dans les lettres ; dans la plupart des cas au contraire, elle est très précise, le malade indiquant même jusqu’à l’heure à laquelle il écrit et dans certains cas précisant encore par des réflexions sur ce qu’il a fait, avant, pendant ou après la lettre en question. L’heure des repas, du coucher sert ainsi bien souvent de point de repère.

La signature aussi doit être examinée non seulement pour l’agencement et la grandeur des lettres, paraphes, etc., mais*au point de vue du contenu, le malade y dévoilant une personnalité nouvelle par l’énumération de ses titres, de ses qualités imaginaires, signant d’un nom qui n’est pas le sien. En voici un exemple emprunté a une malade dont le vrai nom était J…, ancienne persécutée avec des idées de grandeur, des prétentions littéraires, et qui signait : « Justine Duquesne Miserini dit J… Orpheline ! ! ! du dernier gérant de l’œuvre de la Ruche populaire qui est la conclusion des mistère de Paris par le célèbre Egène Süe dont j’ai l’otograffe. » (Voir fig. 5.)

La suscription des lettres, l’adresse est également bonne à consulter ; car Ton peut y trouver des renseignements précieux, témoignant de la naïveté du malade, de l’absurdité des rapports existant entre lui et la personne désignée sur la suscription et souvent imaginaires, l’énumération parfois détaillée de titres, de qualités bizarres. Les adresses suivantes réunissent à peu près toutes ces particularités. Elles sont dues à la plume d’une persécutée mégalomane nommée R… et écrivant ainsi à sa prétendue famille :

« Monsieur le Vicomte de Boisset au chemin de fer du Piémont, Italie, – Monsieur le Vicomte de Boisset au convoi du chemin de fer en Prusse. – Monsieur le Vicomte de Boisset, propriétaire du chemin de Prusse, par Berlin, en Prusse. »

Un fait à noter chez les aliénés graphomanes est la quantité colossale de lettres qu’ils adressent ainsi à des personnes différentes dont le nombre est hors de proportion avec les relations antérieures du malade. Ils écrivent à des personnes qu’ils ne connaissent que peu ou même pas du tout, à des personnages influents, à la famille des autres malades, à des individus imaginaires, prodiguant les nouvelles, les conseils, les réclamations, les menaces, ou sollicitant un appui, des consolations.

En dehors de la forme épistolaire, les écrits des aliénés revêtent quelquefois l’apparence de simples notes, reflétant la plupart du temps leurs idées spéciales, c’est en général le fait de délirants partiels systématiques.

Ce sont certainement là les écrits les plus intéressants à étudier au point de vue psychologique. Ce sont souvent de véritables manuscrits, une sorte de monographie de la maladie, écrite par l’aliéné lui-même.

Plusieurs de nos malades nous ont remis des écrits de ce genre : sermons et révélations d’une aliénée qui se croit inspirée et appelée à être la mère d’un nouveau messie ; récit détaillé des misères subies par différentes persécutées, prophéties d’une délirante mystique127.

Nous détachons des compositions et des révélations poétiques d’une malade qui se disait en rapport avec les Esprits, le passage suivant, d’une portée spéciale et qui montre bien la présence d’hallucinations de deux ordres, verbales auditives, verbales psycho-motrices, et la distinction qu’en fait la malade elle-même.

« J’entends mes voix d’une façon auditive et sensitive tout à la fois ; auditive comme un être qui vous parlerait à l’oreille, n’est-ce pas ? et sensitive, c’est-à-dire qu’on perçoit la sensation d’un être habitant la pensée et parlant avec vous. Et c’est ainsi que j’entends tour à tour et ces deux voix sont continues et elles me charment alternativement et lorsque je les entends à tour de rôle je suis également ému et mon cœur et mes sens palpitent, car je vis une triple vie. »

De pareils passages dans les écrits des malades sont les meilleures observations psychologiques que l’on puisse recueillir. C’est ainsi que celui qui précède, montre à la fois la présence et la distinction nette des hallucinations verbales auditives et psycho-motrices, le mécanisme de ces dernières, et la désagrégation de la personnalité qui en résulte.

Quelquefois, dans leurs écrits, les aliénés se livrent à des compositions de très longue haleine. La forme la plus commune est l’autobiographie qui constitue souvent des observations remarquables, témoin l’autobiographie de Berbiguier qui a consigné dans trois volumes les moindres particularités de son délire.

Quelques malades tiennent aussi une sorte de journal de leurs impressions.

Parfois ces impressions n’ont pas trait directement au délire et peuvent seulement renseigner sur le caractère du malade128

D’autres fois, ces journaux ont trait au délire lui-même, comme chez une de nos persécutées, qui consignait jour par jour les tortures que lui faisaient subir ses ennemis129.

D’autres aliénés composent des morceaux de littérature, très souvent sous forme de vers plus ou moins bien construits suivant les règles de la prosodie, comme cette pièce de vers « Le monde des abîmes » due à la plume de l’héroïne d’un procès récent130.

Un aliéné avait ainsi composé un poème intitulé « Mes nuits » où il dépeignait ses hallucinations131. Un autre faisait des chansons politiques dont voici un extrait (fig. 5).

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Il en est qui font des essais de philosophie, de morale, de sciences, des critiques, des satires. Bien souvent dans leur esprit cela est destiné à fournir la preuve de la rectitude de leur jugement et ne montre au contraire que le manque d’équilibre de leurs facultés intellectuelles.

Une malade du service de M. Falret, atteinte de folie circulaire, a entrepris d’écrire une suite de portraits littéraires qu’elle fait précéder de cette introduction :

« Si je me suis amusée à vous dépeindre tout cela cher lecteur c’est que je crois en lisant ce petit cahier vous jugerais et verrais si je suis folle ou aliénnée je compte sur votre approbation. »

Un autre joignait cet envoi à ses productions littéraires :

Envoi

Il faut, docteur, sur la terre et sur l’onde

Mettre en des murs toute la mappemonde,

Vous serez sûr d’avoir beaucoup de fous.

Riez de moi, riez fort à votre aise,

J’ai bonne humeur et ma gaieté française

Vous dit : « L’auteur n’est pas plus fou que vous. »

M. Régis132 a publié en entier le manuscrit que lui remit un aliéné avec ce préambule : « Ceci est ma propriété personnelle, le fruit de mes études, de mes connaissances spéciales, de mes insomnies et de mes malheurs.

« Je désire que cela soit détruit aussitôt que possible et ne soit montré à âme qui vive. Il faut laisser les savants français et étrangers tâtonner et ergoter. »

On peut juger par le simple passage suivant si ces prétentions étaient justifiées !

« La terre a été peuplée d’animaux extraordinaires, ainsi que les savants s’accordent à le constater. Vers 4,000 ans avant Jésus-Christ, le bon Dieu, trouvant probablement que ce n’était pas gai sur notre globe, fit Adam et Eve. Darwin et Littré sont enfoncés.

« Quand Caïn est mort, son âme mauvaise, s’est transmise à ses descendants ; ceci est pour expliquer la métempsycose ou transmission des âmes. Le déluge peut avoir eu lieu. »

Les testaments mystiques et surtout olographes écrits par les aliénés, peuvent fournir des éléments utiles d’appréciation médico-légale. En l’absence de l’examen direct, l’expert pourra trouver dans l’écriture, la forme, le style, le contenu, des indications précieuses, parfois caractéristiques. Ils peuvent, en effet, porterie sceau de la folie et refléter des désordres mentaux des mieux confirmés. Mais les choses sont loin d’être toujours aussi nettes.

Ainsi que le fait remarquer Legrand du Saulle133, « pour pouvoir-se faire une idée très nette d’un document analogue, il importe d’abord d’être sincèrement renseigné sur les habitudes normales, les tendances, le caractère, le degré d’éducation et l’écriture physiologique du de cujus. En général, plus un homme a été intelligent, bien élevé, distingué et lettré, et plus l’appréciation est exacte et probante. »

Incorrections de style, expressions équivoques, phrases décousues ou antigrammaticales, fautes d’orthographe, mots oubliés, ponctuation à peine indiquée, configuration vicieuse des lettres, accentuation négligée, tout a une signification. L’examen comparatif et le rapprochement des écrits avant la maladie et pendant la période délirante est donc un chose indispensable.

Chapitre V. De la logique dans les écrits. Coordination des écrits chez les aliénés raisonnants ou systématiques ; – manque de logique par défaut de synthèse ou par suite d’associations trop rapides

Quelle que soit la forme que l’aliéné ait donnée à son écrit, quel qu’en soit le contenu, il doit être examiné encore à différents points de vue de détail.

Le premier est celui du degré de logique ; chez certains malades, les raisonnants, les systématiques, les logiciens comme on les appelle quelquefois, l’écrit paraît si bien coordonné, les propositions si rigoureusement déduites, que certaines personnes, se fondant sur ce seul fait, se refusent à voir dans le signataire un individu atteint dans l’exercice normal de ses facultés134. Il ne faut donc pas se laisser abuser par des constatations superficielles ; car de pareilles lettres, en apparence si raisonnables, peuvent n’être que l’expression d’un délire des mieux organisés.

Si le raisonnement est logique, les déductions parfaites, les propositions régulières, les idées clairement exprimées, tout cela n’en constitue pas moins, dans bien des cas, un délire, parce que le point de départ est erroné. Le syllogisme est régulièrement construit, mais les prémisses sont fausses ; tout l’échafaudage si bien édifié par le malade ne s’étaye que sur des faits qu’un examen minutieux révèle parfois n’être que des interprétations délirantes, ou même des hallucinations. Toute cette apparence de logique ne trahit en fait que l’inconscience profonde où le malade est de son état.

Si dans quelques cas, la nature erronée du point de départ est difficile à établir, il en est d’autres et bien plus nombreux, dans lesquels les malades eux-mêmes font la lumière par les détails typiques qu’ils donnent à ce propos, sans que cela les éclaire eux-mêmes et les empêche de poursuivre la série de leurs déductions délirantes.

« Verbeux et diffus il entre dans des digressions sans fin, au milieu desquelles des idées accessoires viennent se placer à tout propos ; les idées secondaires se multiplient, s’enchevêtrent et obscurcissent par leur nombre, par leur variété, la partie principale qui reste ensevelie dans les phrases sonores et vides de leur style. Ils aiment à faire de longues tirades où se trouvent mêlées sans goût des pensées fort hétérogènes. Ils reviennent volontiers sur le même sujet et le traitent de nouveau sous la même forme. On sent en lisant leurs productions que leurs pensées sont peu abondantes, qu’elles manquent de concision et parfois de netteté135. »

Dans d’autres cas, le manque de logique saute de suite aux yeux du lecteur. L’écrit est incompréhensible, les mots ou les phrases se suivent sans signification. C’est le résultat d’un vice d’association d’idées, d’un défaut de synthèse mentale. Dans les états démentiels par exemple, le malade ne coordonne plus ses idées, les associations les plus bizarres se forment automatiquement dans son esprit, ses écrits deviennent absolument incohérents. Cette incohérence offre des degrés variables ; quand la démence est encore légère, les premières lignes ou les premières pages sont quelquefois irréprochables et ce n’est que vers la fin de récrit que l’esprit, promptement fatigué, arrive à une confusion qui contraste avec la netteté du début. Chez d’autres malades, une idée ou une série d’idées, vestiges du délire antérieur, domine encore tout l’écrit, mais au lieu d’être exprimée nettement, elle revient sans cesse entourée de divagations et se présentant toujours sous la même forme ; il n’y a plus de déductions logiques et le raisonnement roule dans le même cercle monotone.

Dans des cas en apparence semblables,, l’incohérence n’est qu’apparente et n’est pas au fond de la maladie. C’est pour l’écriture le pendant du langage elliptique. Les idées les plus diverses se pressent, se bousculent dans l’esprit de l’aliéné, trop mobiles, trop rapides pour être toutes exprimées. Cette pseudo-incohérence, souvent fort difficile à distinguer de la véritable, se remarque surtout dans les écrits des maniaques qui, par la prolixité et le peu de suite de leurs productions, traduisent à la fois la multiplicité de leurs idées, des variations brusques de leurs sentiments, que l’état de surexcitation générale dans lequel ils se trouvent les empêche de maîtriser, de coordonner. Aussi leurs écrits dénotent-ils à la fois et la rapidité extrême de leurs pensées, dont le lien d’association échappe au lecteur, et la variabilité de leurs sentiments, en passant en quelques lignes du pathétique au trivial, de la poésie à l’obscénité, de la majesté à la grossièreté.

Ce manque de logique se remarque aussi, mais par un mécanisme inverse, chez les aliénés mélancoliques, dont les phrases sont décousues, interrompues, inachevées, tellement la synthèse des idées leur est difficile.

Chapitre VI. De quelques particularités de rédaction dans les écrits. Répétition de mots, pléonasmes, synonymes, paraphrases, verbigération écrite, formules stéréotypées, sentences, proverbes, allégories, jeux de mots, écrits rimés ; néologismes

Il est certaines particularités de rédaction que l’on rencontre dans les écrits des aliénés et qui leur impriment un cachet particulier.

C’est ainsi que dans certains cas, chez les persécutés graphomanes, par exemple, qui cherchent de cette façon à attirer l’attention sur des faits qu’ils ont à cœur, on rencontre une répétition fréquente de certains mots ou membres de phrase, des pléonasmes, des synonymes, une accumulation d’adjectifs, des paraphrases interminables de la même idée.

Comme dans le langage parlé, on retrouve encore dans les écrits la verbigération136, l’addition fréquente de syllabes au cours, ou à la fin du mot ; ou bien ce sont des mots intercalés sans signification bien spéciale ou, ail contraire ; ayant un sens. Dans les écrits d’une de nos malades, la formule « entendez-vous » revient continuellement et a trait à révocation des esprits avec lesquels elle entre en communication. Dans ceux d’une autre aliénée, il y a répété 7 fois en deux pages la phrase : « Dieu et son droit, maudit dans tout ce qu’il y a de plus maudit qui mal y pense » et qui est une sorte de conjuration ; de formule cabalistique permettant à cette persécutée de se défendre contre l’attaque de l’esprit du mal. De même la suivante : « Esprit du mal, vous n’êtes pas pressé vous, moi je le suis »,

Dans d’autres cas, la phrase intercalée est une copie ou une réponse à des hallucinations constituant ainsi un discours écrit en partie double, comme nous l’avons signalé pour la parole. Un malade de ce genre, tourmenté par des hallucinations, les copiait ; lorsqu’il écrivait et pour qu’on pût se reconnaître dans ses écrits, à côté de la phrase ayant trait à l’hallucination, il mettait cette annotation : « Sous la dictée des tourmenteurs. » Un aliéné observé par M. Régis137, et qui était censé écrire sous la dictée de Dieu, commençait toutes ses lettres par la formule suivante : « Dieu dont la voix parlante et le léger bruit sont à toute oreille humaine gauche comme une garde continuelle sûre et adorable dit les paroles suivantes ».

Même lorsqu’elles ne sont pas en rapport avec un symptôme spécial, idée délirante, hallucinations, il est bon de noter les formules particulières, presque invariables qu’on rencontre souvent dans les écrits d’aliénés. Une de nos malades faisait, par exemple, un véritable abus des phrases suivantes : « Révélations d’en haut, dans la pureté, de la vérité. Transmission de la pensée du monde céleste avec le monde terrestre, à travers l’espace de la terre au ciel. »

Au point de vue pronostic, ces phrases stéréotypées doivent être rapprochées des néologismes, sur lesquels nous nous sommes longuement étendu à propos du langage parlé. Bien qu’on les retrouve dans les écrits, nous n’y reviendrons pas ici : d’ailleurs, les extraits du journal d’une persécutée, dont nous avons l’apporté en note quelques fragments, en renferment de nombreux exemples. (Voir page 223.)

Dans d’autres cas, on trouve au cours de l’écrit des sentences, des proverbes, des allégories, des calembours.

C’est ainsi qu’un délirant persécuté résumait ses misères dans les trois mots suivants : « Compression, oppression, suppression ».

Il écrit aussi souvent sous forme de sentences des mots ou même des phrases entières qui, lues en sens inverse, reproduisent les mêmes mots : telles que, par exemple : « Roma tibi subito motibus ibit Amor » ou bien : « Signa te signa temere me tangis et angis ».

Un autre terminait l’exposé de ses tourments par cette phrase : « À Assassin anormal… anormal cri de détresse ».

Une persécutée de la Salpêtrière écrivait ainsi l’apostrophe suivante, où elle fait allusion à un proverbe bien connu :

« Messieurs du clergé Catholique, Messieurs les savants laïques, Messieurs les grands de l’État, Messieurs les riches Lettrés, Messieurs les riches Bourgeois, esprits du mal, hideux, commerçants d’Esclavage de la civilisation, Européenne, retirez la poutre qui est dans votre œil, avant de vous occuper de la paille, qui est dans l’œil, des marchands d’Esclaves de l’Afrique Centrale. »

Nous rapporterons ici, malgré sa longueur, un écrit très curieux de la même malade, sous une forme allégorique empruntée à une fable de la Fontaine.

11 Septembre 1889.

SCIENCE DE DIEU

L’Archevêché de Reims, le 11 Septembre 1882. M. Langénieux, Archevêque de Reims, le 11 Septembre 1883 et Prêtre Catholique, Théologien, Sacré homme de Bonne volonté et Esprit du Bien.

Le 11 Septembre 1883 À Reims.

M. Péchenard, le 41 Septembre 4883, Vicaire Général à. Reims, Prêtre Catholique, Théologien Sacré, homme de Mauvaise volonté et Esprit du Mal.

la Fable le Corbeau et le Renard

M. Péchenard Vicaire Général à Reims, le 11 Septembre 4883, Maître corbeau, sur un arbre perché avec sa Science de la Théologie Sacrée, le 11 Septembre 1883, tenait dans ton bec un frommage. Monsieur Langénieux Archevêque de Reims, le 11 Septembre 1883, tint d peu prêt ce langage, k M. Péchenard Vicaire Général à Reims, le 11 Septembre 1883, Eh ! bonjour donc M. du Corbeau, que vous êtes épouvantable et que vous me tombiez hideux, et tant mentir ti votre ramage te rapporte d votre plumage, vont êtes le phénix des hôtes de ces bois, à ces mots, M.

11 Septembre 1889.

SCIENCE DE DIEU

Péchenard Vicaire Général à Reims, le 11 Septembre 1883, ne te sent pas de Colère, et pour faire connaître son abominable Science Théologique Sacrée, Ouvre un large bec et laisse tomber sa proie, Monsieur Langénieux Archevêque de Reims, le 11 Septembre 1883 et le 11 Septembre 1889, s’en saisit et dit, mon Bon Monsieur. Péchenard Vicaire Général à Reims, le 11 Septembre 1883, Dieu a fait de nous un thaumaturge, vous a uni à Sa Toute-Puissance à une Condition que ce ne soit pas pour vous.

11 Septembre 1889…

Dieu laissa-t-il jamais, ses enfants sans nourriture,

Aux oiseaux du Ciel, il donne la pâture,

Celui qui met un frein à la fureur des flots.

Sait aussi des méchants, arrêter les complots.

11 Septembre 1889.

Les écrits de cette aliénée persécutée fourmillent aussi de calembours comme : Tard, j’ai les Anguilles à la Tartare (tard, tard). – Ajoutons qu’elle présente un délire de persécutions très particulier. L’attaque lui pose une question, un mot ou une syllabe, elle est alors très tourmentée, jusqu’à ce qu’elle ait trouvé une réponse, généralement un coq-à-l’âne ou un calembour ; la défense remporte alors sur l’attaque et elle recouvre le calme. C’est une sorte d’onomatomie à forme délirante. En voilà encore un exemple écrit sous forme de charade :

13 Novembre 1889.

L’emploi de la lettre L dans les substantifs propres Laurent et Paul et.dans les substantifs communs filles et femmes.

St Laurent l’a par devant, St Paul l’a par derrière, les filles l’ont au milieu et quand elles sont femmes, elles ne l’ont plus.

Dans certains cas, les écrits sont rimes comme le suivant :

CHANT MIRACULEUX

VISION D’UN DÉMON SOUS LA FORME D’UN CHAT

Sous la forme d’un chat gris aux lueurs verdâtres

Et dont le Christ m’a dit : « Voilà la vision

« Que tu m’as demandée en tes rêves folâtres »

Sans nul doute j’ai, vu l’esprit le plus félon

Un instant, tout tremblant, j’ai regardé le traître

Qui, devant moi courbé, restait tranquillement.

Puis, je l’ai vu sans bruit, s’enfuir par la fenêtre,

Le Christ me soutenait dans ce crucifiement !

Il est à remarquer que la versification est tellement en honneur chez les aliénés que beaucoup d’entre eux ont véritablement la manie de parler et d’écrire en vers. Mais les règles les plus élémentaires de la prosodie ne sont même pas observées : la rime n’est qu’une consonance, Souvent même cette consonance n’existe pas et les phrases sont seulement détachées et écrites sous forme de vers, comme dans cet extrait des œuvres en plusieurs volumes d’une de nos malades*

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Seigneur si nous voulions

Nous pourrions rebâtir Sion,

Nous pourrions rebâtir ta demeure,

Car ô grand Roi

Nous ne voulons aimer que Toi,

Nous ne voulons aimer Seigneur,

Que notre Roi, notre Sauveur,

Que notre Sauveur Tout-Puissant,

Le seul Père de tous ses enfants.

Car sais-tu grand roi d’Israël,

Sais-tu que nous sommes en ce jour

Sous la puissance de Raphaël,

Notre grand Sauveur d’Israël.

Chapitre VII. Des modifications de la syntaxe dans les écrits. Omission de lettres, syllabes, mots, phrases ; – orthographe fantaisiste ; – tournures antigrammaticales

En dehors des particularités de rédaction, des tournures de phrases spéciales, les modifications de la syntaxe, les fautes grammaticales sont très fréquentes dans les écrits des aliénés.

Elles se révèlent surtout par des phrases incomplètes, l’omission, la transposition ou la répétition de certains mots, ou de lettres, de syllabes dans le corps ou à la fin des mots, par des mots inachevés, par une orthographe fantaisiste, par le mélange de mots de plusieurs idiomes, constituant un langage inintelligible, ou encore, comme dans le langage parlé, par la substitution de la troisième personne à la première, ou l’emploi d’un surnom, d’un pronom démonstratif dont se sert le malade pour se désigner, l’absence de conjugaison, l’usage constant du verbe à l’infinitif138.

Quelquefois la phrase est bien construite au point de vue grammatical ; les articles, les verbes, les substantifs sont bien à leur place ; mais l’ensemble ne signifie rien ; ce ne sont que des mots. Il peut se faire que ces mots soient assemblés sans aucune règle et ne s’enchaînent que par une similitude lointaine de sens ou de forme, ou ne se suivent qu’au hasard.

Toutes ces modifications n’ont de valeur qu’autant qu’on est renseigné, par des écrits antérieurs, sur la culture intellectuelle du sujet.

Lorsqu’elles sont sous la dépendance de l’affection mentale, elles peuvent résulter de causes diverses. Tantôt elles sont dues à l’affaiblissement des facultés intellectuelles, à la déchéance de la mémoire, à l’oubli des connaissances grammaticales antérieures (démences, paralysie générale) ; tantôt elles sont le fait d’un défaut d’attention, de l’instabilité des idées (imbéciles, mélancoliques, maniaques) ; tantôt enfin, elles sont en rapport plus direct encore avec les idées délirantes. Dans ce dernier cas, elles traduisent souvent des phénomènes psychologiques inconscients, ainsi que nous l’avons fait remarquer déjà pour le langage parlé (absence de conjugaison, substitution de certaines personnes, emploi de dénominations particulières).

Parfois aussi, elles sont voulues par le malade qui les rattache de cette façon à une idée délirante spéciale, comme chez cet aliéné cité par Tardieu, et qui, quoique lettré, s’ingéniait à chercher les combinaisons cacographiques les plus étranges, écrivant, par exemple : Dyeu mhagorde lha Fhacilité de Recherche poure hégrire Lhortografe du Langhage Francai, hen Rhapor de lha shonhorité des Lhaitre hé de Lhere139.

Un persécuté, cité par M. A. Marie140, écrivait de même : « Moeinsiioeir le Présidentis, j’ai l’honnoeis de voos priessies d’agréisser lassiérance de Mes meilloeirs sentimentis et de ma considérationeae La Plus Distingoeissasir. »

Une de nos malades remplace dans ses écrits les i par des y, allonge les voyelles en diphtongues, met à tout propos sur les lettres un accent circonflexe de son invention, tout cela pour donner de la force à ses idées et résister à l’aspiration de la pensée que lui font ses ennemis. (Fig. 6.)

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Un ancien instituteur cité par M. Lauzit avait inventé pour son usage un alphabet spécial dans lequel certains signes représentaient des syllabes et les c étaient remplacés par des q.

Un malade de Legrand du Saulle séparait les syllabes d’un même mot par des traits d’union ou des signes inconnus.

Un autre qui attachait au nombre 3 une importance mystérieuse et surnaturelle, n’écrivait jamais sans répéter 3 fois chaque lettre, chaque accent.

Chapitre VIII. Modifications des signes graphiques. Formes spéciales des lettres ; –  mots soulignés ; – abus des majuscules ; – emploi de signes spéciaux ; écritures hiéroglyphiques ; abus des signes de ponctuation ; accents insolites

Nous ne nous occuperons pour l’instant que des modifications des signes graphiques en rapport avec les troubles intellectuels.

Les lettres sont parfois mal formées, hésitantes, inachevées, à peine accentuées, mal dessinées, tremblées, offrant des sinuosités arrondies dans les grands jambages (mélancoliques) ; ou hardies, très appuyées (maniaques) ; lourdes, mal habiles comme celles d’un écolier qui commence (déments). Elles peuvent être aussi irrégulières, de grandeur inégale, revêtir la forme d’écriture dite en miroir (hystériques, aphasiques). Certains mots, certaines lignes sont de grandeurs différentes, écrits en italique, ou soulignés d’un ou de plusieurs traits, comme dans les écrits de persécutés qui veulent de cette façon attirer spécialement l’attention sur des faits qu’ils regardent comme importants et que l’on doit prendre en considération, car l’on y trouve souvent l’exposé de leurs principales conceptions délirantes.

Parfois même ces mots écrits en gros caractères ou soulignés, sont agencés de façon à constituer par leur ensemble une sorte de résumé suivi des faits exposés dans la lettre, comme chez ce persécuté qui, en tête de ses réclamations, écrivait : « si pressé ne lire que les mots soulignés. »

Certains écrits renferment aussi des majuscules à tout propos (voir fig. 9), au commencement ou dans le cours des mots, et cela souvent dans le même but que précédemment. Quelquefois les lettres sont formées de deux traits accolés l’un à l’autre, donnant ainsi en réalité deux lettres concentriques, ou entourées d’arabesques fantaisistes.

Lorsque les malades savent plusieurs langues, il n’est pas rare de rencontrer dans leurs écrits des signes graphiques appartenant à chacune de ces langues, sans que pour cela le mot ainsi formé appartienne à la langue correspondante (fig. 7).

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D’autres modifient les signes de leur langue usuelle. Un persécuté que nous avons pu observer écrivait les i en forme de croix (+) ou de T renversé.

De ces modifications de certaines lettres, il convient de rapprocher l’écriture hiéroglyphique qu’emploient quelques aliénés. Tantôt ce sont des bâtons simulant l’écriture cunéiforme, tantôt des signes rappelant de loin l’écriture chinoise, par exemple. L’adoption de ces signes cache souvent une idée délirante spéciale. Une malade, depuis la guerre du Tonkin, croit jouer un rôle dans la conquête de cette colonie, et ne se sert plus pour écrire que de caractères qui rappellent ceux que Ton voit sur les boîtes à thé (fig. 8).

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Très souvent aussi ces hiéroglyphes n’ont aucun sens caché, de même que ces bâtons que tracent avec le plus grand sérieux des déments et des faibles d’esprit et qu’ils s’imaginent avoir un sens qu’ils sont, d’ailleurs, eux-mêmes incapables de donner.

Parmi les modifications des signes graphiques, il convient encore de ranger l’absence totale de ponctuation (mélancolie, manie, démence), ou, au contraire, un abus de ponctuation (fig. 9). Souvent alors ce sont des points de suspension, d’interrogation ou d’exclamation à tout propos, plusieurs à la suite du même mot (fig. 4) ; de même, des accentuations bizarres, comme cet accent circonflexe que nous avons signalé plus haut chez une de nos malades.

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Un aliéné observé par M. Bail mettait trois points sur les i et trois barres sur les t, et triplait les signes de ponctuation en l’honneur de la sainte Trinité. Les phrases ou les mots étaient quelquefois interrompus par des casiers noirs qui n’étaient pas de simples ratures, mais constituaient des figures spéciales commandées par Dieu.

Il n’est pas rare de rencontrer au cours des écrits de ces sortes de signes symboliques. Nous avons rapporté plus haut la copie d’un écrit d’une malade qui commençait toujours ses lettres par trois croix surmontées du mot Dieu (p, 234).

Un aliéné, obsédé par des hallucinations religieuses et se croyant possédé du démon, avait l’habitude de faire précéder toutes ses lettres et tous ses billets, d’un calvaire tracé à la plume, orné de symboles religieux et de trois points disposés en triangle. Il soulignait exactement tous les mots ayant trait, même indirectement, aux choses religieuses, et faisait suivre sa signature d’emblèmes analogues. (Legrand du Saulle.)

Les caractères graphiques des signatures doivent être également pris en considération. Tantôt la signature est tracée tout en majuscules, tantôt la majuscule initiale manque. Le paraphe aussi n’est pas sans se faire remarquer souvent par son excentricité.

Même chez un seul individu, les caractères des signes graphiques sont très variables souvent dans le corps d’une unique lettre, qui semble ne pas être due à la même plume. Ces variations peuvent être en rapport avec la mobilité des sentiments qui animaient le malade au moment où il écrivait, avec la fatigue de l’attention, avec la nature des idées exprimées. Elles peuvent tenir aussi à ce qu’il copie au cours de ses lettres les hallucinations auxquelles il est en proie, les voix qu’il entend. Nous aurons à revenir sur ces cas particuliers.

D’ailleurs, chez certains malades, aigus notamment, ou atteints de maladies rémittentes ou intermittentes, l’écriture se modifie au cours de l’accès pour redevenir normale au déclin, ou dans les intervalles de lucidité, et c’est ainsi que l’examen de l’écriture peut être un signe diagnostique de grande importance.

Appendice

Il est beaucoup d’aliénés qui ne se contentent pas d’écrire, mais qui font imprimer leurs productions. Les malades qui portent ainsi leurs œuvres à la connaissance du public, y sont généralement poussés par deux ordres d’idées, des idées de persécution ou des idées de grandeur. Leur but est d’exposer, par exemple, des découvertes de tout genre : inventions, théories politiques, religieuses, scientifiques, etc. ou d’attirer l’attention générale sur les souffrances qu’ils endurent, sur les manœuvres de leurs ennemis. Ces imprimés revêtent toutes les formes possibles : affiches, articles de journaux, recueils de poésies, de chansons, brochures, romans, autobiographies en un ou plusieurs volumes. On y retrouve la plupart des particularités que nous venons d’exposer.