Chapitre XI. Les origines et les débuts de la communication humaine : Le troisième organisateur du psychisme

Parmi les transformations les plus importantes qui commencent avec l’apparition du deuxième organisateur, il faut citer la compréhension progressive par l’enfant des interdictions et les premières manifestations des phénomènes d’identification. Ces deux phénomènes sont quelque peu liés comme nous le verrons plus tard.

Les répercussions de la locomotion sur les relations dyadiques

Avant l’établissement du deuxième organisateur, les messages maternels atteignent l’enfant principalement par voie tactile (sauf en ce qui concerne la sphère visuelle). L’enfant ayant acquis la capacité de se mouvoir lutte pour gagner son autonomie et arrive à se mettre hors de portée de sa mère. Il peut se faufiler loin de son regard mais difficilement se soustraire à sa voix. Par conséquent, les relations objectales fondées jusqu’à présent sur la proximité et le contact subiront un changement radical.

La locomotion indépendante est un progrès maturationnel chargé de périls pour l’enfant. Elle pose de nombreux problèmes à son entourage. Aussi longtemps que l’enfant était prisonnier de son lit-cage, il était en sécurité. À présent qu’il peut marcher, il n’hésite pas à satisfaire sa curiosité et son besoin d’activité, et se jette la tête la première dans les situations les plus dangereuses. L’intervention de la mère peut devenir indispensable à tout moment. Toutefois, à présent qu’il sait marcher, l’enfant met souvent de la distance entre sa mère et luis de sorte que l’intervention maternelle devra de plus en plus s’en remettre aux gestes et à la parole.

Inévitablement, la nature des échanges entre mère et enfant devra subir une transformation tout aussi radicale. Jusqu’alors, la mère était libre de satisfaire ou non les désirs et les besoins de l’enfant. À présent elle est forcée de refréner et d’empêcher les initiatives de l’enfant juste au moment où les activités infantiles accusent une poussée. Assurément, le passage de la passivité à l’activité constitue un tournant (Freud, 1931) ; il coïncide avec l’avènement du deuxième organisateur.

Il s’ensuit que les échanges entre mère et enfant se feront à présent autour des poussées d’activité de l’enfant et des ordres et interdictions de la mère. Ce qui contraste vivement avec la période précédente où la passivité du bébé, les mots tendres et l’action de support de la mère constituaient la plus grande partie des relations objectales. En fait, la forme et le contenu même de la communication changent du tout au tout. Au stade préverbal, les messages de la mère étaient principalement et nécessairement transmis au moyen d’actions, en premier lieu du fait de la dépendance de l’enfant. J’ai émis l’hypothèse selon laquelle la mère serait le moi extérieur (1951) de l’enfant. En attendant qu’une structure organisée du moi se développe chez lui, c’est la mère qui prend en charge les fonctions du moi de l’enfant. C’est elle qui contrôle l’accès de l’enfant à la motilité directe. Elle le soigne, le protège, lui fournit sa nourriture, s’occupe de son hygiène, de ses distractions, satisfait sa curiosité ; c’est elle qui détermine le choix des voies menant aux divers secteurs du développement, et encore elle qui remplit bien d’autres fonctions. Au cours de cette activité intense qu’on pourrait citer comme prototype de tout altruisme, toute sympathie et toute empathie, la mère agit en tant que représentant de l’enfant tant en ce qui concerne son monde extérieur que son monde intérieur. Dans ces divers rôles, elle exécute les actions pour le bébé et satisfait ses désirs comme elle les comprend. À leur tour, ses actes communiquent ses intentions à l’enfant.

Ceci ne veut pas dire que pendant la période préverbale les échanges vocaux soient absents des relations objectales – bien au contraire. Les mères parlent à leurs enfants ; leurs actes sont souvent accompagnés d’un monologue continu et l’enfant y répond fréquemment en gazouillant et en babillant.

Cette espèce de conversation où la mère roucoule de façon incohérente des mots inventés et où l’enfant répond par un gazouillis se tient dans le domaine irrationnel des relations affectives. De telles conversations n’ont qu’un vague rapport avec l’expression par l’enfant de désirs physiques ; elles n’interdisent pas, elles n’empêchent pas, elles n’obligent pas ; et pourtant elles créent un climat. Elles sont pour ainsi dire l’expression gazouillante d’un plaisir réciproque.

Le secouement de tête négatif : le premier geste sémantique du nourrisson

Une fois que l’enfant sait marcher, tout cela change. Les roucoulements se transforment en interdictions, en ordres, en reproches, en invectives. Ce que la mère dit le plus souvent à présent c’est « Non ! Non ! », tout en secouant la tête et empêchant l’enfant de faire ce qu’il veut. Au début, la mère sera obligée de souligner le geste et le mot d’interdiction par quelque action physique et ceci jusqu’au moment où l’enfant commencera à comprendre les interdictions verbales.

L’enfant comprend les interdictions maternelles au travers d’un processus d’identification dont les détails seront donnés plus loin. Le fait que l’enfant imitera avec le temps les secouements de tête négatifs qui accompagnent régulièrement les actions de sa mère est le symptôme manifeste de la présence d’une telle identification. Pour l’enfant, ce secouement de tête deviendra le symbole et le vestige durable des activités frustrantes de la mère. Il adoptera ce geste et le conservera même à l’âge adulte. Cela devient un automatisme tenace auquel l’adulte le mieux élevé renonce avec difficulté. L’étiquette ne réussit pas à déraciner ce geste même au prix de gros efforts. Ce qui n’est pas surprenant, ce geste ayant été acquis et renforcé durant la période la plus archaïque de la conscience, au début du stade verbal.

Peut-être certains lecteurs mettront-ils en doute mon opinion qui est que le geste du secouement de tête négatif et le mot « Non » sont les premiers symboles sémantiques à apparaître au cours de l’établissement du code de communication sémantique de l’enfant ; en vérité, ils ne constituent ses premiers mots et symboles sémantiques que du point de vue de l’adulte. De ce point de vue, ils diffèrent fondamentalement non seulement des monologues gazouillants mais aussi des premiers mots dits « globaux » qui apparaissent avant le mot « Non ». Je me réfère à des mots comme « Marna », « Papa », etc. Ces mots globaux représentent un grand nombre de désirs et de besoins infantiles allant de « maman » à « j’ai faim » ; de « je m’ennuie » à « je suis content ». Le secouement de tête négatif et le mot « Non » représentent par contraste un concept : le concept de négation, de refus au sens étroit du terme. Ce n’est pas seulement un signal mais aussi un signe de l’attitude de l’enfant, conscient ou inconscient. C’est le signe moins des mathématiques où de tels signes sont appelés algorithmes.

L’imitation, l’identification et le secouement de tête négatif : trois propositions

Mais au-delà de ceci, le secouement de tête voulant dire « Non » est aussi et peut-être, avant tout, le premier concept abstrait qui se soit formé dans l’esprit de l’enfant. Comment l’enfant acquiert-il ce concept ? On pourrait croire qu’il singe sa mère. En y regardant de plus près, il devient évident qu’il ne s’agit pas là d’une imitation pure et simple. Bien sûr, l’enfant imite sa mère geste par geste. Mais c’est lui qui choisit les circonstances dans lesquelles il utilisera ce geste et, par la suite, le moment où il se servira du mot « Non ». Il a recours au geste surtout lorsqu’il refuse quelque chose, qu’il s’agisse d’une demande ou d’une offre.

Comme nous l’avons déjà noté, cette phase du développement est caractérisée par un conflit entre les initiatives de l’enfant et les appréhensions de la mère. Lorsque, à son tour, l’enfant refuse quelque chose que la mère désire ou lui offre, il semble l’imiter comme si le secouement de tête négatif de cette dernière avait été enregistré par la mémoire du bébé uniquement en raison des interdictions répétées. Toutefois, une telle interprétation nous permet de présumer qu’après avoir enregistré l’association du hochement de tête et du refus dans sa mémoire, l’enfant à son tour fait ce geste lorsqu’«/ exprime son refus. Cette explication mécanique concorde avec l’hypothèse du renforcement de la théorie de l’apprentissage. Mais cela n’explique pas comment, en plus des traces mnémoniques relatives à l’association du percept avec l’expérience, l’enfant est aussi en mesure d’en enregistrer la signification. Comment réalise-t-il l’abstraction et la généralisation qui sont évidentes lorsqu’il refuse les offres comme les demandes, les interdictions comme les ordres ? Cet exploit intellectuel décisif ne peut être expliqué par une simple accumulation de traces mnémoniques. Les explications quantitatives qui négligent la dynamique ne satisfont pas le psychanalyste et les seuls changements quantitatifs n’expliquent pas les processus mentaux.

Une explication quelque peu meilleure de ce phénomène nous est offerte par la psychologie de la Gestalt. Dans une série d’expériences très claires et simples, Zeigarnik (1927) a montré qu’on se souvient des tâches non terminées alors que celles qui l’ont été sont oubliées. Par conséquent, lorsque la mère interdit ou refuse quelque chose, son « Non » empêche l’enfant de compléter la tâche qu’il avait l’intention d’accomplir. Le fait qu’il ait été interrompu dans sa tâche en renforce le souvenir et le rappel.

Une explication infiniment plus complète qui nous éclaire également sur les déplacements d’investissements sous-tendant le geste « Non » de l’enfant nous est fournie par les propositions psychanalytiques. Une étude attentive des circonstances qui conduisent l’enfant à la maîtrise du geste constitué par le secouement de tête négatif révèle que celui-ci est le résultat d’un processus dynamique complexe.

Pour commencer, chaque « Non » de la mère représente une frustration émotionnelle pour l’enfant, qu’il s’agisse d’un « Non » qui lui interdit quelque activité ou d’un « Non » qui l’empêche de faire une chose qui lui tient à cœur ; ou encore d’une désapprobation de la manière dont il entend mener ses relations objectales – ce sont toujours les pulsions instinctuelles qui sont frustrées. L’interdiction, les gestes, les mots par lesquels la frustration est imposée seront investis d’une charge affective spécifique qui signifie le refus, la défaite, en un mot la frustration. Et ce sera également le cas de la trace mnémonique relative à l’expérience. C’est cet investissement affectif qui assure la permanence de cette trace mnémonique liée au geste et au mot « Non ».

D’un autre côté, l’interdiction, par sa nature même, interrompt une initiative, une action de l’enfant, et de l’activité le repousse dans la passivité. À l’âge auquel l’enfant commence de comprendre les interdictions de la mère, il subit aussi une métamorphose dans un autre domaine de sa personnalité. Une vague d’activité commence à remplacer la passivité caractéristique du stade narcissique. Cette activité naissante, dirigée vers l’extérieur, se fera beaucoup sentir dans ses relations objectales. L’enfant ne tolérera pas d’être rejeté dans la passivité sans opposer de résistance (Anna Freud, 1952).

Les efforts physiques que déploie l’enfant afin de surmonter les interdictions comme les obstacles placés sur son chemin n’expliquent pas tout. Un autre facteur psychodynamique entre en ligne de compte : la charge affective de déplaisir qui accompagne la frustration et qui provoque une poussée agressive du ça. Une trace mnémonique de l’interdiction est enregistrée par le moi, et investie par cette charge agressive.

L’enfant est pris à présent dans un conflit entre ses liens libidinaux qui l’attachent à sa mère et son agression provoquée par la frustration que lui impose cette même mère. Pris entre son propre désir et l’interdiction émanant de l’objet, entre le déplaisir de s’opposer à sa mère et de risquer ainsi la perte de l’objet, et plus tard la perte de l’amour, l’enfant aura recours à une solution de compromis. Elle consiste en un changement autoplastique réalisé par un mécanisme de défense, l’identification, qui à ce stade vient tout juste d’apparaître. Toutefois, l’enfant recourra à une variante plutôt spéciale de ce mécanisme : il s’agit de 1* « identification à l’agresseur » décrite par Anna Freud (1936).

Anna Freud a montré l’existence de cette sorte de mécanisme chez l’enfant d’âge scolaire qui l’utilise dans ses conflits entre son moi et l’objet. Dans ces cas, le surmoi, ou du moins ses précurseurs, jouent un rôle important. Chez notre enfant de 15 mois, le surmoi n’en joue aucun puisqu’il n’existe pas encore. De plus, dans le phénomène que nous sommes en train de discuter, l’enfant s’identifie au frustrateur plutôt qu’à l’agresseur. Mais la différence entre ceux-ci est une différence de degré.

La dynamique qui conduit à l’acquisition du geste sémantique « Non » est donc la suivante : le secouement de tête négatif et le mot « Non » prononcé par l’objet libidinal sont incorporés dans le moi de l’enfant en tant que traces mnémoniques1.

La charge affective de déplaisir est séparée de cette présentation ; cette séparation provoque une poussée agressive qui sera par la suite liée par association à la trace mnémonique dans le moi.

Lorsque l’enfant s’identifie avec l’objet libidinal, cette identifi-

1. Après la publication de ma monographie Le non et le oui (1957), on m’a questionné de divers côtés au sujet de la participation des traces mnémoniques dans l’acquisition du geste et du mot « Non ». Il serait donc souhaitable de dire quelques mots sur les implications théoriques de ce problème. Freud (1915 à) a suggéré que les traces mnémoniques se rapportant à un seul et même percept (expérience) sont déposées dans différents « lieux » psychiques, c’est-à-dire dans des registres typiquement distincts (topisch gesonderte Niederschriften). Ces « lieux » constituent les systèmes les et Cs (ou Pcs). Ceci, de même que ce qui ressort de ses déclarations ultérieures sur ce sujet, semblerait signifier que ce qui est déposé lorsque le secouement de tête voulant dire « Non » est acquis, consiste en plusieurs traces mnémoniques différant qualitativement les unes des autres. Le geste commencera par être déposé en tant que « présentation-chose » et appartiendra en fin de compte au système les.

Toutefois il est probable – en accord avec la théorie psychanalytique – qu’au commencement du processus d’acquisition du geste « Non » la trace mnémonique soit également à disposition des systèmes les et Pcs. L’hypothèse de Freud est que le système Pcs est composé principalement de présentations de mots qui tirent leur qualité (sensorimotrice) des présentations-choses inconscientes. Toutefois, à l’âge auquel le geste « Non » est acquis, aux environs du quinzième mois, la séparation entre les systèmes n’est pas aussi fermement établie qu’elle le sera plus tard. Un grand nombre d’appareils sont encore en train d’être intégrés au moi et les systèmes du moi sont en voie de délimination et d’organisation. Plusieurs mois plus tard, quand le mot « Non » est également incorporé dans la mémoire en tant que présentation verbale, la séparation entre la présentation-chose inconsciente et la présentation verbale pré-consciente sera déjà beaucoup plus avancée. Maintenant, les qualités sensorimotrices liées à la présentation-chose de l’interdiction peuvent être liées au « Non » (geste et mot) et elles activeront la présentation Verbale dans le système Pcs.

Il semblerait alors qu’en acquérant le geste » Non » l’enfant commence à se dégager de l’exclusivité du processus primaire pour passer à l’usage progressif du processus secondaire.

cation avec l’agresseur, selon le concept d’Anna Freud, sera suivie par une attaque contre le monde extérieur. Chez l’enfant de quinze mois, cette attaque prend la forme du « Non » (le geste en premier, puis le mot) emprunté à l’objet libidinal. En raison de nombreuses expériences de déplaisir, le « Non » est investi d’agressivité. Ce qui rend le « Non » adéquat pour exprimer de l’agressivité et constitue la raison pour laquelle le « Non » est utilisé dans le mécanisme de défense de l’identification à l’agresseur et dirigé contre l’objet libidinal. Une fois ce pas accompli, la période d’entêtement (qui pendant la deuxième année nous est si familière) peut commencer.

Le troisième organisateur du psychisme

La maîtrise du « Non » (geste et mot) a des conséquences d’une très grande portée pour le développement mental et émotionnel de l’enfant ; elle présuppose qu’il a acquis son premier pouvoir de jugement et de négation. Freud (1925 à) a discuté de cette question dans un article magistral de quelques pages, La négation. Je ne toucherai qu’à quelques-uns des aspects les plus essentiels de ce moment important du développement, et je renvoie le lecteur intéressé par une étude plus complète de la question à ma monographie Le non et le oui (1957).

Pour commencer, l’identification à l’agresseur est un processus sélectif. Trois facteurs peuvent être distingués dans le comportement de la mère lorsqu’elle impose une interdiction : son geste (ou son mot) ; sa pensée consciente ; et son affect. Il est évident que l’enfant incorpore le geste. Mais comment un enfant de 15 mois peut-il comprendre ou même percevoir les raisons qui motivent les interdictions de la mère ? Ce qui se produit, c’est que l’enfant n’incorpore pas la pensée de la mère. Au cours de cette phase, il est encore incapable d’une pensée rationnelle et ne sait par conséquent pas si l’interdiction de sa mère est motivée par sa peur qu’il ne puisse se faire mal, ou par sa colère parce qu’il a été méchant.

Il reste son affect que l’enfant à cet âge ne comprend que de manière globale. On pourrait dire de façon approximative qu’il ne distingue que deux affects opposés chez 1’ « autre ». Je les ai appelés l’affect « pour » et l’affect « contre ». Par conséquent, ce que l’enfant comprend de l’affect de la mère est ceci : « Tu n’es pas pour moi ; tu es contre moi. » Il s’ensuit qu’en s’identifiant avec l’agresseur au moyen du geste négatif l’enfant ne s’est approprié que le geste lui-même, avec l’affect « contre ». Néanmoins, ceci représente un progrès considérable. Jusqu’à présent, l’expression des affects de l’enfant dans le cadre des relations objectales était limitée au contact immédiat, à l’action55. Avec l’acquisition du geste de négation, l’action est remplacée par les messages, et la communication à distance s’instaure.

Ceci représente peut-être le tournant le plus important de l’évolution de l’individu comme de l’espèce. Ici commence l’humanisation de l’espèce, l’animal politique, la société. Car il s’agit de l’instauration des échanges de messages, intentionnels, dirigés ; avec l’avènement des symboles sémantiques, on se trouve à l’origine de la communication verbale. C’est la raison pour laquelle je considère l’acquisition du signe de la négation et du mot « Non » comme l’indicateur tangible de la formation du troisième organisateur.

Le « Non », sous forme de geste et de mot, constitue l’expression sémantique de la négation et du jugement ; c’est en même temps la première abstraction de l’enfant, son premier concept abstrait au sens de la pensée adulte. Le concept est acquis avec l’aide d’un déplacement d’investissement agressif et j’estime que ce déplacement est caractéristique de toute abstraction. L’abstraction n’est jamais le résultat de l’identification en tant que telle mais celui d’un processus à deux temps. Le premier temps consiste en notre utilisation de l’énergie agressive pour détacher certains éléments de ce que nous percevons. Le deuxième est le résultat de l’activité de synthèse du moi (Nunberg, 1930) en ce sens que les éléments détachés par l’énergie agressive sont synthétisés. Le produit de cette synthèse est soit un symbole soit un concept. Le premier concept de ce genre dans la vie de l’enfant est la négation.

Comme je l’ai déjà mentionné, peu de temps après le début de la deuxième année l’enfant exprime la négation en secouant la tête et communique ainsi son refus à son entourage par un signe sémantique. Le secouement de tête comme signe de négation est extrêmement répandu sur la terre. Ce n’est en aucun cas un signe universellement compris. Dans certains milieux culturels, d’autres gestes sont employés pour signifier la négation. Il est toutefois tout à fait probable que ce soit le secouement de tête qui soit le signe de négation le plus répandu. En ce qui me concerne, j’estime que l’ubiquité du geste fait qu’il est probable que son origine motrice puisse être retrouvée dans l’ontogenèse humaine, peut-être même dans la phylogenèse. Un comportement dérivé d’une expérience très archaïque et très primitive a tendance à se généraliser dans l’espèce, car il est partagé par tous ses membres.

Les racines biologiques et neurophysiologiques du secouement de tête négatif

Nous avons par conséquent décidé de mener une enquête sur les premiers schémas du comportement chez le nouveau-né dans le but de découvrir si l’un d’eux serait semblable au secouement de tête de la négation. C’est effectivement le cas pour ce que certains appellent le « réflexe de succion » et d’autres, le « réflexe d’orientation ». On le déclenche en touchant du doigt la région périorale ; comme Bernfeld (1925), je me plais à appeler cette région qui comprend la bouche, le menton, le nez et la plus grande partie des joues, le « museau », et nous nommerons ce réflexe le « réflexe de fouissement ».

Il s’agit là d’un schéma de comportement extrêmement archaïque. Nos films montrent que le nouveau-né en position de tétée commence par effectuer plusieurs mouvements rotatifs de la tête avec la bouche ouverte avant de réussir à happer le mamelon. Dès qu’il y a réussi, il arrête la rotation et commence à sucer. Je me suis rendu compte que ce comportement est très facilement explicable sur la base du réflexe de fouissement. Dans la position de tétée, une des joues du nouveau-né, la droite par exemple, touche le sein. La tête, bouche ouverte, se tourne alors vers la droite ; si la bouche ne rencontre pas le mamelon, le nourrisson continue le mouvement jusqu’à ce que sa joue gauche touche le sein. Sur quoi, il tourne la tête vers la gauche et ainsi de suite jusqu’à ce que le mamelon soit repéré par la bouche ouverte.

Minkowski (1922) a été le premier à démontrer que le comportement de fouissement chez le fœtus humain est déjà présent trois mois après la conception. Dans une étude remarquablement précise d’un tératome anencéphalique, Gamper (1926) a démontré que ce comportement est déjà présent dans tous ses détails au niveau mésen-céphalique. Davenport Hooker (1939) a poursuivi ces observations et ces expériences dont il a fait des films impressionnants.

Au niveau phylogénétique, Prechtl, Klimpfinger et Schleidt (1950, 1952, 1955) ont étudié le fouissement chez le nouveau-né humain et les mammifères inférieurs, en tant qu’exemple du développement du comportement moteur infantile au début de la vie. Ils résument leurs conclusions comme suit : la stimulation asymétrique (stimulation unilatérale) du museau ou des lèvres déclenche des mouvements rotatoires de la tête. Aussitôt que la stimulation devient symétrique par le contact simultané des lèvres supérieure et inférieure, le mouvement de rotation s’arrête, la bouche se ferme et la succion commence. La rotation et la succion s’excluent l’une l’autre. Tilney et Kubie (1931) ont démontré que déjà chez les chatons les faisceaux neurologiques qui relient l’estomac au cerveau, à la bouche, au labyrinthe et aux extrémités sont suffisamment développés pour coordonner ces organes en vue de la tétée.

Les investigations dont il a été fait mention ci-dessus ont prouvé de façon concluante que le « comportement du fouissement » est fermement établi au stade du développement embryologique, aussi bien du point de vue phylogénétique qu’ontogénétique.

Dans les semaines et les mois suivant la naissance de l’enfant, le mouvement de fouissement devient de plus en plus assuré et dirigé ; après le troisième mois, le nourrisson happe le mamelon d’un seul mouvement court de la tête. Les mouvements de fouissement, la rotation de la tête, sont les manifestations visibles de l’effort accompli par le nouveau-né pour obtenir sa nourriture. Biologiquement, c’est un comportement anticipatoire (Craig, 1918), un mouvement d’approche qui a une « signification » positive ; du point de vue psychologique, on pourrait dire que c’est un mouvement affirmatif.

Changement de fonction : aspects biologiques et psychologiques

Les mouvements de rotation assurent l’orientation tactile de la tête vers le mamelon. Avec l’efficacité croissante de l’orientation visuelle et de la coordination musculaire, les mouvements rotatoires de la tête disparaissent progressivement. Toutefois, après le sixième mois, ils réapparaissent dans une situation diamétralement opposée à celle où ils étaient apparus à l’origine. Le bébé de six mois, lorsqu’il est rassasié, repu, tourne la tête d’un côté et de l’autre, évitant le mamelon ou la cuillère, en un mot la nourriture, par ce même mouvement rotatoire de la tête qui à la naissance lui servait à rechercher cette nourriture. À présent, ce mouvement est transformé en comportement de retrait, de refus. Il a acquis une « signification » négative. Il ne faut pas oublier cependant qu’il s’agit encore d’un comportement et pas encore d’un geste sémantique. Il faudra plus de six mois de développement pour que l’enfant réussisse à transformer le comportement d’évitement en geste sémantique de refus.

Ce sont là les principales étapes des vicissitudes des schémas moteurs utilisés dans le geste de négation. J’insiste sur le fait que, tout au long de la première année, seul le schéma moteur existe ; ce schéma a une fonction – d’abord celle d’obtenir la nourriture, plus tard, celle de l’éviter. Ce n’est qu’après le quinzième mois qu’il est investi par l’enfant d’un contenu idéationnel, qu’il prend la valeur d’un geste et que ce geste exprime une idée abstraite.

Au cours de son développement ontogénétique, le schéma moteur du geste de négation constitué par le secouement de tête passe par trois stades distincts. À la naissance, le fouissement est un comportement affirmatif. Ce qui n’est pas surprenant : Freud (1925 a) a souligné le fait qu’il n’y a pas de « Non » dans l’inconscient, fait qui découle bien entendu des lois gouvernant le processus primaire. Comme le nouveau-né n’est pas conscient pendant les premières semaines qui suivent sa naissance, il ne fonctionne que selon le processus primaire ; ses réactions, son activité, sont le résultat d’une décharge de tension qui, en l’absence d’une organisation psychique, ne peut devenir consciente. Il s’ensuit que son comportement ne peut exprimer la négation.

Le deuxième stade au cours duquel le petit de six mois refuse sa nourriture par des mouvements rotatoires de la tête a lieu au moment où les premiers rudiments d’un moi conscient s’établissent. À ce stade, toutefois, l’enfant ne possède pas encore les moyens ou la capacité d’adresser une communication à 1’ « autre ». Vu de l’extérieur, son comportement de rotation de la tête exprime, dans cette situation, le refus. Mais ce refus ne s’adresse pas à une personne ; il est sans objet et ne représente qu’une manifestation de l’état psychophysique de l’enfant. Au troisième stade, vers le quinzième mois, on peut se permettre d’interpréter semblable comportement de rotation de la tête comme un message adressé à une autre personne, et d’affirmer que le schéma moteur congénital du fouissement a été mis au service du concept abstrait de négation et intégré à un système de communication.

Un prototype du geste affirmatif

Le lecteur pourrait objecter que l’opposé du geste négatif, le geste affirmatif, le hochement vertical de haut en bas, est probablement tout aussi répandu dans le monde. Toutefois, rien de ce que j’ai présenté jusqu’à présent au sujet du geste négatif ne peut s’appliquer au geste affirmatif. Il est improbable, par exemple, que l’identification à l’agresseur, ou même au frustrateur, puisse établir le hochement de tête vertical en tant que geste sémantique, bien que l’identification à l’objet soit certainement mêlée à ce processus. En fait, on pourrait dire que, dans le développement de la négation, la pulsion agressive joue un rôle de premier plan mais non un rôle exclusif. On pourrait donc s’attendre à ce que la pulsion libidinale joue un rôle dans le développement de l’affirmation. Mais tandis que chez le nouveau-né et même chez le fœtus un schéma moteur tout à fait similaire au secouement de tête de la négation peut être observé clairement, il est difficile de voir quel schéma moteur présent à la naissance pourrait ressembler même très lointainement au hochement de tête vertical. Il n’y a pas trace de hochement vertical dans le comportement du fouissement ; et qui plus est, la musculature du cou à la naissance n’est pas suffisamment développée pour soutenir la tête librement et, encore moins, pour accomplir des mouvements volontaires dans l’axe sagittal.

Mais n’avons-nous pas insisté sur le fait qu’au début chaque comportement a un caractère d’affirmation orienté vers la satisfaction du besoin ? Où trouvons-nous donc le prototype archaïque du schéma moteur du hochement de tête vertical ?

En fin de compte nous avons découvert ce prototype également parmi les schémas de comportement liés à la tétée. Mais il n’est pas présent à la naissance et n’apparaît seulement que trois mois plus tard.

Entre trois et six mois, le bébé peut déjà soutenir sa tête et la mouvoir grâce à la musculature de son cou. En même temps, il commence aussi à s’orienter visuellement. Si l’on retire le mamelon de la bouche d’un bébé de cet âge pendant l’allaitement, il effectuera des mouvements d’approche avec sa tête, la hochant verticalement en direction du sein. Ces mouvements ressemblent de près au schéma moteur du hochement de tête vertical ; ils en sont les premiers prototypes. Au cours des mois suivants, ils sont intégrés dans le comportement d’approche du nourrisson. Contrairement au schéma moteur du secouement de tête horizontal qui subit un changement fonctionnel au cours du développement pour devenir le signe de la négation, le hochement de tête vertical, affirmatif, conserve sa fonction d’affirmation. Au cours de la deuxième année de vie, ce dernier endosse sa signification sémantique et devient ainsi le geste de l’affirmation ; ceci se produit très probablement plusieurs mois après que le geste sémantique de la négation ait été acquis.

L’historique du développement du « Non » et du « Oui » et de

leur différenciation en deux directions diamétralement opposées au cours de la première année est un exemple frappant de l’importance fondamentale du développement psychique en ce qui concerne le sort ultérieur des schémas de comportement archaïques. C’est en même temps une confirmation de l’hypothèse de Freud (1910) sur l’origine de la signification antithétique des mots primitifs.