Chapitre XVI. Conclusion

J’ai tenté dans cet ouvrage de donner une image générale de mon travail sur la genèse des premières relations objectales et des éléments qui les composent, les stades successifs rencontrés dans un développement normal et aussi les désordres qui les atteignent au cours de la première année. Cette image est à peine esquissée et elle est incomplète sur bien des points. Les recherches futures seront menées avec des instruments plus subtils et sans doute élargiront, corrigeront et modifieront mes découvertes ; elles aboutiront peut-être à des définitions plus précises et à une nouvelle série de concepts. Ce que j’offre par conséquent n’est qu’une première approximation qui éclaire, ceci parfois de façon inattendue, toute une série de phénomènes.

J’ai indiqué qu’un progrès non entravé dans l’établissement des relations objectales est une condition préalable au développement normal et au fonctionnement du psychisme – une condition nécessaire mais non suffisante. J’ai discuté des déviations dans l’établissement des relations objectales et des désordres du développement psychique infantile qui s’y associent fréquemment. Certains de ces désordres de la première enfance, affections psychogènes, états psychosomatiques, ressemblent de façon frappante aux troubles qui nous sont familiers chez l’adulte. J’ai déclaré que ces ressemblances ne rendent le désordre chez le nourrisson et la maladie psychiatrique chez l’adulte ni homologues ni même analogues. Au contraire, j’ai insisté sur le fait que les conditions pathologiques observées pendant l’enfance représentent des tableaux cliniques indépendants sui generis car ils affectent un organisme ayant une structure psychique toute différente de celle de l’adulte. Toutefois lorsque certains désordres aussi graves que ceux que j’ai décrits se produisent pendant la période de formation du psychisme, ils laisseront nécessairement des séquelles dans la structure et la fonction psychiques. De telles séquelles vont probablement constituer un locus minoris resistensiae sur lequel des troubles plus tardifs pourront s’implanter. La maladie qui fera son apparition à un âge plus avancé peut ou non appartenir à une catégorie nosologique toute différente ; ce sont là des points qui attendent d’être éclaircis. Néanmoins je crois qu’il est hautement probable qu’un désordre psychogène de la première enfance crée une prédisposition à un développement pathologique ultérieur.

Au stade actuel de nos connaissances, ce n’est là qu’une hypothèse ; les études cliniques et expérimentales comme les observations de Anna Freud (1958), de John Bowlby (1953), de Putnam et coll. (1948), de Margaret Mahler (i960), de Berta Bornstein (1953) et de bien d’autres semblent la confirmer (voir aussi Lebovici et McDougall, i960). Des preuves concluantes confirmant ou infirmant mon hypothèse seront obtenues lorsque les découvertes d’un nombre adéquat d’études longitudinales commençant à la naissance seront à disposition.

En attendant, une telle hypothèse de travail, même provisoire, nous ouvre des horizons aussi bien dans le domaine de la prévention que dans celui de la thérapeutique de certains troubles de l’enfant et de l’adulte. J’ai présenté quelques-unes de mes idées sur le sujet de la prévention dans mon article Psychiatrie Therapy in Infancy (1950 a).

Dans le domaine de la thérapeutique, certaines tentatives ont déjà été faites sous le nom de thérapeutique anaclitique (Margolin, 1953, 1954). Étant donné que les désordres aussi bien de l’enfant que de l’adulte semblent liés à des séquelles psychiques remontant à des relations objectales pathogènes précoces, il est logique que les procédés thérapeutiques appropriés remontent à la période préverbale qui précède les phases œdipienne et prégénitale (Spitz, 1959).

Ce que nous avons exposé dans le présent ouvrage laisse entendre que les désordres survenus lors de la formation des premières relations objectales pourraient représenter un sérieux handicap pour l’adolescent et pour l’adulte dans l’établissement du transfert en situation thérapeutique. Margaret Mahler (1952) a pu dépister chez l’enfant deux développements précurseurs de désordres ultérieurs : elle a appelé les enfants les présentant, l’enfant autiste et l’enfant symbiotique. Le premier devenu adulte fait preuve d’un manque de contact, d’une attitude de retrait et, dans les cas extrêmes, de catatonie. Le deuxième trouve sa contrepartie chez l’adulte qui manifeste certaines formes d’engouement pathologique, une dépendance extrême avec de fortes tendances suicidaires.

J’estime que la prédominance de bonnes relations objectales pendant la première année représente une condition préalable pour être capable d’établir un transfert. C’est la raison pour laquelle le transfert a été découvert en premier lieu dans la thérapeutique psychanalytique des névrosés. Dans les névroses le premier conflit se situe bien des années après l’établissement de l’objet ce qui laisse supposer que les premières relations objectales des névrosés étaient relativement satisfaisantes.

Par contraste, nous avions l’habitude de considérer certains de nos patients comme trop narcissiques pour être sensibles à un traitement psychanalytique. Jusqu’à il y a peu de temps, on les croyait incapables d’établir un transfert. À présent nous savons que ce n’est pas le cas ; mais le maniement de tels transferts atypiques est extrêmement difficile et nécessite des modifications techniques de la thérapeutique. Ces modifications pourraient éventuellement être déduites du processus qui conduit à un état où l’on est capable de transfert, en d’autres termes de l’historique du développement des relations objectales, et plus précisément du désordre des relations objectales propre à un patient donné. Autrement dit, ce qui a manqué aux relations objectales du patient devrait lui être fourni par le thérapeute. Le diagnostic d’un tel manque est facilité par le phénomène de spécificité des stades de développement ; la blessure affective définie subie par le patient peut être identifiée à l’aide de ses points de fixation spécifiques (Spitz, 1959).

Cette étude soulève nombre d’autres questions que j’ai soit à peine effleurées, soit complètement ignorées. La signification socio-logique de ces découvertes par exemple. Dans les paragraphes d’introduction de cet ouvrage, j’ai mentionné le fait que les relations objectales sont foncièrement des relations sociales. Je ne puis conclure sans un bref commentaire sur les premières relations objectales vues dans une perspective sociologique et historique.

Quelle est la signification des premières relations objectales pour la structure sociale ? Freud a esquissé une réponse à cette question dans son livre Psychologie de groupe et analyse du moi (1921). Se basant sur les phénomènes d’hypnose et d’amour, Freud a formulé le concept d’une « foule à deux » dont il a fait remonter l’origine à la relation mère-enfant. Il a rendu évident le fait que la relation temporaire entre hypnotiseur et hypnotisé est le prototype de la relation du groupe avec celui qui en est le « leader ».

Toutes les relations humaines ultérieures ayant une qualité d’objet telles la relation d’amour, la relation hypnotique, la relation du groupe avec son chef, et en définitive toutes les relations interpersonnelles, prennent leur source dans la relation mère-enfant. Notre étude présente donc un point de départ pour la compréhension des forces et des conditions qui font de l’homme un être social. L’affect et les échanges affectifs revêtent une signification clef dans cette constellation de forces et de conditions. La capacité de l’être humain à établir des relations sociales s’acquiert dans la relation mère-enfant.

C’est à travers cette relation que la canalisation des pulsions qui ont fusionné sur l’objet libidinal s’effectue et que le « patron » de toutes les relations humaines ultérieures se constitue.

Les investigations d’anthropologues culturalistes tels Margaret Mead (1928, 1935)5 Ruth Benedict (1934), Kardiner (1939, I945)> Redfield (1930), Montagu (1950) et bien d’autres ont démontré qu’un lien étroit existe entre les relations mère-enfant dans un milieu culturel donné d’une part, et les formes des institutions culturelles de cette société d’autre part. Toutefois, ce lien étroit ne doit être interprété en simples termes de cause à effet ni dans un sens ni dans l’autre. J’ai indiqué (1935) que la manière d’élever les enfants dans une société donnée ne détermine pas en elle-même la nature des institutions culturelles ou la forme des relations entre ses membres adultes. Inversement, ce n’est pas seulement les institutions culturelles d’une société donnée qui déterminent la forme et l’envergure des relations mère-enfant qui y prévalent. S’influençant réciproquement dans une progression historique, toutes deux s’entremêlent inextricablement dans un processus évolutif. Ces institutions représentent un précipité des forces historiques, traditionnelles et de l’environnement d’une société donnée.

La nature des institutions culturelles établit les limites dans lesquelles les relations objectales peuvent fonctionner. Kardiner (1945) dans son étude sur la tribu Alor en donne un bon exemple. Dans la société Alor, le rôle de la femme est de travailler aux champs pendant que le mari s’occupe de ses affaires.

Les femmes travaillent aux champs pendant que les maris harcèlent leurs débiteurs. La mère nourrit son enfant tôt le matin, ne l’emmène pas avec elle mais le laisse se débrouiller tout seul ou le confie à quelque frère ou sœur aîné qui n’est pas intéressé par ce travail et ne porte aucun amour au nourrisson. Le spectacle d’enfants pleurant après leurs mères, les suppliant de les emmener est quotidien ; tous les membres de cette tribu se plaignent d’avoir été abandonnés par leur mère pendant leur enfance.

…À aucun moment de sa vie l’enfant ne bénéficie de la tendresse et de la sollicitude de ses parents. Dès que les enfants ont quelque peu grandi, et spécialement les filles, on les embrigade pour aider leurs mères…

Que trouvons-nous chez ces gens ? Ils n’ont aucun attachement envers leurs parents… ; ils ont une conscience peu exigeante et ressentent seulement une peur coupable. Les relations entre les sexes sont abominables et toutes formes de relations humaines sont… très sérieusement compromises.

… Les membres de cette tribu sont soupçonneux et méfiants envers eux-mêmes et envers les autres. Ils sont réservés et sur la défensive, timides, inquiets, se sentant exposés au danger avec un sentiment de menace constante…

Leurs possibilités de coopération sont très faibles… ils n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe dans la tête des autres. La coopération dont ils sont capables se passe sur une base utilitaire et est très peu sûre. En se rendant mutuellement service chacun trompe l’autre.

Il n’y a pas chez eux de créativité. Leur art est primitif et peu soigné. Ils tolèrent le délabrement et la décadence, vivent seulement pour le moment présent et ne sont pas capables de prévoir. Leur folklore est infiltré par la haine des parents qui apparaît constamment… Ils n’ont pas le concept de la vertu ni celui de la récompense pour bonne conduite.

Parmi les trois raisons que Kardiner donne pour expliquer la survie de cette société, deux d’entre elles s’appliquent à notre sujet : « Cette société n’a jamais dû faire face à un danger extérieur de conquête ou de famine… leur agression est visiblement peu développée : ce qui veut dire que le ton émotionnel de leur agression est très haut mais que leur capacité à la mettre à exécution est extrêmement faible. »

Les mœurs et les traditions des Alor forcent la mère à abandonner son enfant pour travailler aux champs et le père à s’absenter. Cette société impose ainsi à l’enfant une pénurie de relations objectales comme c’est le cas pour les nourrissons privés de provisions affectives dont j’ai parlé au chapitre XIV. Cette pénurie de relations affectives empêche l’individu de commencer ou de maintenir des relations interpersonnelles avec les autres membres de sa propre société au-delà des limites d’un profit économique immédiat. À leur tour les relations misérables entre adultes dans cette tribu déterminent la nature des institutions culturelles et les attitudes qui régissent toutes relations interpersonnelles, y compris la relation mère-enfant. Un cercle vicieux s’établit donc.

Cette constellation de facteurs assure des formes culturelles immuables tout au long des siècles dans les sociétés illettrées rigidement traditionnelles. Par contraste notre société occidentale subit des changements de conditions sociales relativement soudains en conséquence de transformations économiques, idéologiques, technologiques, etc. Ces transformations arbitraires et souvent soudainement imposées modifient entre autres le cadre des relations mère-enfant. Au cours des trois derniers siècles, nous avons été soumis au moins à deux transformations capitales de ce genre, x. L’effritement progressif de l’autorité patriarcale en conséquence de l’avènement du protestantisme (Spitz, 1952) ;

2. La détérioration rapide de la relation mère-enfant qui a commencé il y a environ un siècle et qui a été provoquée par l’instauration de l’industrialisation de la production. Le changement d’idéologie

qui y a correspondu a ouvert la voie à l’embrigadement de la mère

dans le travail d’usine, ce qui l’a éloignée de sa famille et de son

foyer d’une façon aussi effective que chez les Alor.

Ces deux facteurs se sont combinés et ont ouvert la voie à une désintégration rapide de la forme traditionnelle de la famille dans notre société occidentale ; et les conséquences en apparaissent dans les problèmes de délinquance juvénile toujours plus importants et dans le nombre croissant des névroses et des psychoses dans la société occidentale adulte. Ces développements ont nécessité de nouvelles solutions ; des institutions culturelles inconnues jusqu’alors ont vu le jour, je veux parler des foyers adoptifs, des services d’adoption, de l’école des parents, des assistants sociaux, des garderies d’enfants, des baby-sitters. Pendant une certaine période aussi, ils ont nécessité l’augmentation du nombre d’asiles d’aliénés pour enfants et adultes et parallèlement la formation d’une énorme quantité de psychiatres pour traiter les désordres causés par notre civilisation même. Ces solutions toutefois ne sont que des palliatifs et il devient impérieux de remonter jusqu’à la source du mal lui-même. Ce mal est la rapide détérioration des conditions indispensables au développement normal des premières relations objectales. Si nous voulons sauver notre civilisation présente de ce péril, il nous faut créer une psychiatrie sociale préventive. Il s’agit là d’une tâche qui va au-delà de la compétence du psychiatre. Comme dans toute médecine préventive, elle revient à la société. Tout ce que peut faire le psychiatre c’est de publier ses découvertes et d’exhorter la société à en tenir compte.

Du point de vue de la société, des relations objectales perturbées pendant la première année, qu’elles soient déviées, impropres ou insuffisantes, ont pour conséquence de menacer la fondation même de la société. Sans un modèle, les victimes de relations objectales perturbées seront à leur tour incapables de créer une relation. Elles ne sont pas équipées pour les formes plus avancées, plus complexes, d’échanges personnels et sociaux sans lesquels nous, en tant qu’espèce, serions incapables de survivre. Elles ne peuvent s’adapter à la société ; ce sont des infirmes émotionnels. Il y a plus d’un siècle la jurisprudence a forgé le terme tombé en désuétude d’ « insanité morale » pour qualifier ces individus. Leur capacité d’établir des relations humaines et sociales normales est déficiente ; on ne leur a jamais donné l’occasion d’entretenir des relations libidinales et de réaliser l’objet d’amour anaclitique. Même leur capacité de transfert est compromise de sorte qu’ils sont handicapés lorsqu’il s’agit de bénéficier d’une thérapeutique.

De tels individus seront incapables de comprendre et encore moins de découvrir et de participer aux relations compliquées et nuancées qu’ils n’ont jamais connues. Les relations qu’ils sont capables de nouer atteignent à peine le niveau de l’identification et ne vont guère au-delà parce qu’ils n’ont jamais été en mesure de réaliser la plus précoce, la plus élémentaire des relations, la relation anaclitique avec leur mère. La misère de ces nourrissons se traduira par la morne tristesse des relations sociales des adolescents. Privés de la nourriture affective à laquelle ils avaient droit, leur seule ressource est la violence. La seule voie qui leur reste ouverte est la destruction de l’ordre social dont ils ont été les victimes. Enfants privés d’amour ils deviendront des adultes pleins de haine.