Chapitre III. Le stade non objectal

J’ai défini dans le chapitre premier le concept psychanalytique de l’objet libidinal et mentionné que dans le monde du nouveau-né il n’y a ni objet ni relation d’objet. Il sera discuté de cette première étape que j’ai appelée le stade non objectai dans ce chapitre-ci ainsi que dans le chapitre suivant. Je me concentrerai surtout sur les réponses du nouveau-né et je présenterai mes spéculations sur la nature de la perception chez le nourrisson et sur son rôle dans la théorie psychanalytique.

Le stade non objectai coïncide plus ou moins avec celui du narcissisme primaire. Hartmann (1939) en parle comme du stade d’indifférenciation11. Je préfère m’y référer comme au stade de won-différenciation, car la perception, l’activité et le fonctionnement sont insuffisamment organisés chez le nourrisson sauf, dans une certaine mesure, dans les sphères vitales tels le métabolisme, les fonctions nutritives, circulatoires, respiratoires, etc.

À ce stade, le nouveau-né ne peut distinguer une « chose » de l’autre ; il ne peut faire la différence entre son propre corps et une chose (extérieure) et ne ressent pas l’environnement comme séparé de lui-même. Aussi perçoit-il le sein nourricier et gratifiant, si même il le perçoit, comme faisant partie de lui-même1. De plus, le nou-veau-né en lui-même n’est pas différencié, ni même organisé, dans des secteurs aussi fondamentaux que la liaison entre des centres nerveux encore peu actifs et les organes musculaires leur correspondant. Seules quelques régions privilégiées semblent être organisées en unités fonctionnelles (Tilney et Kubie, 1931).

Un nombre considérable d’observations, y compris les miennes, confirme que l’appareil perceptif du nourrisson est protégé des stimuli du monde extérieur par un seuil extrêmement élevé. Il permet à l’enfant pendant ses premières semaines d’être à l’abri des stimuli de l’environnement. Par conséquent, je pense pouvoir affirmer qu’en tout cas pendant ses premiers jours et, de façon décroissante, pendant encore un mois environ, le nouveau-né ignore pratiquement le monde extérieur. Durant cette période, les perceptions passent par les systèmes intéroceptif et proprioceptif et le nourrisson y répond lorsque ses besoins lui sont ainsi transmis. Les stimuli extérieurs ne sont perçus que lorsque leur intensité est telle qu’elle dépasse le seuil protecteur. Ils le submergent alors, rompant la quiétude du nouveau-né qui manifeste violemment son déplaisir. Des réponses de déplaisir peuvent être observées dès la naissance.

Cependant, je tiens à me dissocier énergiquement de certains auteurs qui soutiennent que le fœtus exprime déjà du déplaisir dans l’utérus. Nous n’avons aucun moyen de savoir ce qu’ « exprime » le comportement d’un fœtus. J’estime tout aussi insoutenables les spéculations sur les perceptions sensorielles du nourrisson pendant l’accouchement, ou sur ses activités psychiques et mentales pendant les premières semaines ou mois de vie, et je les place au même niveau que les théories en vigueur dans les siècles passés selon lesquelles le cri que pousse le nouveau-né en voyant le jour exprime son désespoir devant cette première confrontation avec notre triste monde. Ces naïvetés font honneur à l’imagination de leurs auteurs mais ne peuvent être ni confirmées ni infirmées. Pour reprendre les mots incisifs de Freud : « L’ignorance est l’ignorance ; nul droit à croire quelque chose n’en saurait dériver » (1927)12 13.

Les premiers prototypes des réponses affectives

Je ne suis pas non plus disposé à accepter des interprétations exprimées dans un langage plus « scientifique » concernant le traumatisme de la naissance en tant que première manifestation d’angoisse et facteur déterminant du destin humain (par exemple, Rank, 1924). Toute une doctrine psychologique a été bâtie sur la violence de ce « traumatisme » auquel on a attribué un rôle absolument disproportionné, le rendant responsable de tout trouble psychique ultérieur.

Freud, avec une prudence scientifique caractéristique, soutient qu’il n’y a pas de conscience à la naissance ; que le soi-disant traumatisme de la naissance ne laisse aucune trace dans la mémoire ; que « le danger de la naissance ne comporte jusqu’à nouvel ordre aucun contenu psychique » (Freud, 1926 a).

En raison du renouveau périodique de cette controverse, j’ai décidé d’effectuer un certain nombre d’observations directes afin d’obtenir un tableau objectif et détaillé du comportement de l’enfant à sa naissance. J’ai donc dans ce but assisté à 35 accouchements faits sans anesthésie ni sédatifs et, dans 29 des cas, le comportement du nourrisson a été filmé pendant la délivrance ou aussitôt après l’accouchement. Nous avons continué d’observer ces mêmes nourrissons dans les deux semaines qui ont suivi, filmant systématiquement leur comportement pendant la tétée ou devant un certain nombre de stimuli standardisés.

Ces documents montrent que la réaction du nouveau-né à sa naissance peut difficilement être qualifiée de traumatique. Dans le cas des enfants nés normalement – la grande majorité, seul un pour cent ne l’étant pas – leur réaction à la naissance est extrêmement passagère puisqu’elle ne dure que quelques secondes, et est loin d’être violente. Aussitôt après sa naissance, le nourrisson éprouve de brèves difficultés respiratoires et fait preuve d’une excitation quelque peu négative. Si on l’abandonne à lui-même, il se calme complètement en l’espace de quelques secondes. Le soi-disant traumatisme de la naissance dont certains interprètes de Freud ont fait tant de cas se distingue donc surtout par sa courte durée et son côté peu spectaculaire. Tout ce que l’on peut observer est un état d’excitation momentané qui semble participer du déplaisir (voir Spitz, 1947 a)14.

Par contre, le nitrate d’argent que l’on instille dans les yeux du nourrisson aussitôt après avoir coupé le cordon ombilical provoque une réaction vocale de déplaisir bien plus prolongée qui peut durer jusqu’à trente secondes.

Ces observations ont montré que, pendant les premières heures et même les premiers jours de vie, une seule manifestation assimilable à de l’émotion avait pu être notée. Il s’agit d’un état d’excitation ayant apparemment une qualité négative. Ceci se produit lorsque le nourrisson est soumis à une stimulation assez forte pour surmonter l’obstacle de son seuil perceptif élevé (par exemple, les claques auxquelles je me réfère en note).

Plus tard aussi, ce genre d’excitation est ressentie comme du déplaisir. Pour simplifier, j’utiliserai ce terme de déplaisir pour désigner également l’excitation négative chez le nourrisson.

Toutefois, les manifestations de plaisir ne font pas pendant à celles de déplaisir chez le nourrisson car elles ne peuvent être observées si tôt. Chez le nouveau-né, c’est la quiétude qui est à l’opposé du déplaisir. L’excitation négative en réponse à une stimulation excessive doit être considérée comme un processus de décharge tel que Freud le décrit (1895). En tant que tel, il s’agit donc spécifiquement d’un processus physiologique ; il illustre le principe du Nirvâna d’après lequel l’excitation est maintenue à un niveau constant, toute tension le dépassant devant être déchargée immédiatement. Et c’est à partir de là que se développera et se consolidera, le moment venu, le fonctionnement psychologique. Une fois établie, la fonction psychologique sera dominée pendant un certain temps par le principe de plaisir-déplaisir jusqu’au jour où les mécanismes régulateurs du principe de réalité prendront la relève du principe de plaisir, sans toutefois jamais le remplacer complètement.

Il est important de noter que l’organisme, à ses débuts, utilise dans les domaines physiologique et psychologique un système binaire, en accord avec le principe du « tiers exclu » (loi de contradiction), qui fait lui-même partie de ce qu’on appelle « les trois lois de la pensée » (Baldwin, 1940). J’ai de bonnes raisons de me demander si la base physiologique sur laquelle se fondent le fonctionnement psychique et en dernière analyse les processus de la pensée n’a pas des effets insoupçonnés, lointains et durables, et si elle ne détermine pas aussi en conséquence les structures des lois de la logique.

J’examinerai à présent les réponses du nouveau-né sous l’angle de la perception et du comportement.

Les premières réponses cognitives

On peut se demander à ce point comment le nouveau-né perçoit le moindre des stimuli extérieurs indispensables à sa survie. Si l’on veut tenter de répondre à cette question, il devient nécessaire de dire quelques mots de la nature de la perception, car il est difficile de comprendre comment on peut seulement parler de perception chez le nourrisson, que ce soit du point de vue de ce que nous ont appris jusqu’à présent la physiologie et la psychologie expérimentales – ou à plus forte raison du point de vue des concepts de Freud sur l’appareil psychique. Je ne puis discuter, dans le cadre de cet ouvrage, de la vaste question de la perception et de ses ramifications, sous aucun des angles mentionnés ci-dessus. Je ne peux pas non plus envisager de me référer, même sommairement, aux nombreuses expériences entreprises récemment dans ce domaine (par exemple celles de George Klein, E. von Holst, W. Rosenblith, Selig Hecht, Riley Gardner et tant d’autres), d’autant plus qu’elles ne s’adressent pas à des enfants, et encore moins à des nourrissons.

Je me limiterai arbitrairement à la discussion des investigations de M. von Senden (1932) qui font pendant aux découvertes expérimentales de Riesen (1947) sur les chimpanzés. Ils ont tous deux ouvert de vastes horizons, jusqu’alors négligés, dans le domaine de la perception.

En quelques mots, von Senden s’est occupé de 63 sujets nés aveugles, puis opérés de cataractes congénitales entre les âges de trois et quarante-trois ans. Von Senden nous apprend que leur réaction à ce « bienfait du ciel », la vision, a été pour le moins inattendue. Aucun d’eux n’en a tiré profit comme d’un bienfait. Bien qu’anatomiquement en état de voir, ils ne voyaient pas. Il leur a fallu apprendre littéralement à voir et ce long et angoissant processus, s’étirant sur des mois et des années, pénible et douloureux, leur a occasionné des souffrances innombrables. Certains n’apprirent jamais à voir et d’autres allèrent même jusqu’à souhaiter redevenir aveugles.

Que signifient ces découvertes ? Elles démontrent clairement que les patients en question s’étaient arrangés pour vivre sans l’aide de la vue. Ils avaient établi une relation avec l’environnement, tant vivant qu’inanimé, par l’intermédiaire du toucher, de l’ouïe, de l’odorat et d’autres modalités moins connues. Ils avaient acquis en utilisant ces modalités non visuelles un code important de percepts sensoriels significatifs. En d’autres termes, une foule de signes et de signaux significatifs, en établissant une multiplicité inimaginable de relations entre eux, avaient produit un réseau compliqué de traces dans la mémoire d’où les patients tiraient leur « image » du monde. Et c’est avec l’aide de cette « image » qu’ils s’orientaient, établissaient des processus mentaux, évitaient les obstacles présents sur leur chemin, entraient en communication et nouaient des relations.

Ces patients n’étaient pas en mesure de transformer l’afflux soudain et massif d’innombrables stimuli visuels qu’ils ne pouvaient ni régler ni contrôler, en signaux significatifs. Bien au contraire, les stimuli visuels n’avaient pour eux aucun sens et ne faisaient qu’amener le trouble dans l’utilisation du code de signaux significatifs qui avaient constitué jusqu’alors leur monde. En termes de théorie de la communication, ces stimuli visuels inintelligibles étaient ressentis comme un « bruit » déroutant et insupportable.

L’expérience « perceptive » de l’aveugle de naissance à qui la vue a été donnée durant son adolescence ou son âge adulte peut s’appliquer, mutatis mutandis, au nouveau-né pendant ses six premiers mois de vie. Il existe naturellement une différence fondamentale entre les deux. L’image du monde d’un aveugle de naissance opéré consiste en un système de signaux déjà organisé et cohérent, basé sur tous les sens autres que la vision. Après l’opération de la cataracte, une grêle de stimuli visuels étrangers, inconnus et sans signification s’abat sur ce système et le bouleverse. Un travail énorme de réorganisation des processus mentaux attend alors le malheureux aveugle. Ses capacités mentales et émotionnelles sont intolérablement surchargées ; il se sent désorienté, impuissant.

Par contre, le nouveau-né n’a aucune image du monde et ne peut reconnaître comme signal aucun stimulus quelle qu’en soit sa source. Même jusqu’à l’âge de six mois, seul un très petit nombre de signaux ont été établis et enregistrés sous forme de traces mnémoniques. Par conséquent, les stimuli visuels qui envahissent le système sensoriel du nourrisson lui sont aussi étrangers que ceux qui lui parviennent des autres sens. Tout stimulus devra d’abord être transformé en expérience significative avant de pouvoir devenir un signal auquel s’ajouteront d’autres signaux, construisant ainsi pas à pas une image cohérente du monde de l’enfant.

L’enfant est en mesure d’accomplir cet exploit grâce à diverses conditions :

x. La barrière de protection contre les stimuli le met à l’abri de la grande majorité de ceux auxquels nous sommes généralement exposés. Cette protection est de nature variée. D’abord, les stations réceptrices ne sont pas investies d’énergie dès la naissance (Spitz, 1955 b, 1957) ; ensuite, le nourrisson passe la plus grande partie de la journée à dormir ou somnoler (Bühler, 1928) ; et enfin, le processus mental d’enregistrement des stimuli se développe graduellement au cours des mois en relation directe avec la maturation des capacités d’action volontaire du nourrisson.

2. En raison de ce filtrage, et ceci est impliqué par le point ci-dessus, l’acquisition d’uee signification pour les stimuli est aussi extrêmement graduelle.

3. Un troisième facteur est l’environnement particulier du nou-veau-né : il est constitué par la mère qui à la fois entoure son enfant et élargit son horizon. Pour commencer, la mère protège physiquement le nourrisson d’une surcharge de stimuli de toute nature. Un grand nombre de nos coutumes pour ce qui est des soins aux nourrissons, le berceau, la chaleur, l’habillement, etc., servent à le protéger des stimuli provenant de l’extérieur.

4. La mère aide l’enfant à supporter les stimuli internes en lui permettant une décharge de tension. En le nourrissant lorsqu’il a faim, en le langeant de frais lorsqu’il s’est mouillé, en le couvrant lorsqu’il a froid, etc., elle modifie ces conditions et élimine cette tension déplaisante.

5. Mais le facteur le plus important permettant au nourrisson de construire graduellement une image idéatoire cohérente de son monde est de loin celui qui dérive du phénomène de réciprocité entre la mère et l’enfant. Et c’est cette partie des relations objectales que j’ai appelée le « dialogue » (Spitz, 1963 b). Le dialogue est la succession du cycle action-réaction-action dans le cadre des relations mère-enfant. Cette forme très spéciale d’interaction crée pour le nourrisson un monde unique et bien à lui, avec un climat émotionnel spécifique. C’est ce cycle d’action-réaction-action qui permet au bébé de transformer des stimuli sans signification en signaux significatifs.

L’importance dominante que je confère aux relations objectales pour l’émergence des affects et l’organisation des perceptions s’accorde avec les découvertes de von Senden. Ses observations montrent que la perception s’apprend, se coordonne, s’intégre, se synthétise, grâce aux flux et aux reflux incessants et mouvants, aux eaux calmes ou tumultueuses des relations objectales.

Par conséquent, j’éprouve des réticences à parler de perception chez le nourrisson aussi longtemps que les stimuli même suffisamment intenses pour atteindre le système nerveux central n’ont pas reçu de signification au travers de cette expérience du « dialogue ». Dans cette optique, le nouveau-né ne perçoit pas et la perception proprement dite présuppose l’aperception. Ce qui ne veut pas dire que la mémoire n’en garde pas de traces pendant cette phase d’acquisition.

Les données neurophysiologiques qui sous-tendent le comportement

Cependant, le nouveau-né se livre, même dans cette période si précoce de sa vie, à un nombre assez important de manifestations qui revêtent l’apparence de réponses et d’actions dont certaines présentent une structure assez compliquée. Il semble s’agir là de réponses innées semblables aux schémas du comportement qui accompagnent le fouissement. Le fouissement comprend la suite des mouvements d’orientation suivis de la prise du mamelon et de la succion qui aboutissent à la déglutition, cet ensemble constituant un schéma de comportement bien défini et cohérent. On devrait même y inclure les mouvements de pression des doigts, des mains, des bras et des jambes puisqu’ils semblent être liés au degré de plénitude de l’estomac. D’autres schémas du même genre, moins frappants, font encore l’objet d’investigations.

Comment le nourrisson « perçoit-il » alors les stimuli qui déclenchent ces schémas de comportement ? Il semblerait que certains chemins qu’emprunte la perception existent dès la naissance et soient par conséquent innés, comme l’ont démontré les observations de Tilney et Kubie (1931).

J’estime personnellement toutefois qu’un grand nombre de ces chemins appartiennent à un système de « sentir a1 différent à la base du système de perception adulte qui n’entre en action que plus tard et qui nous est familier. J’ai discuté de la nature de ces deux systèmes et de leurs différences dans un travail antérieur (Spitz, 1945 b), et donné à celui présent dès la naissance le nom à’organisation cénesthésique. Ici, « sentir » prend un sens extensif, principalement viscéral, centré dans le système nerveux autonome et se manifeste sous forme de manifestations émotionnelles. Je préfère donc parler de cette forme de « perception », qui diffère si fondamentalement de la perception sensorielle, comme d’un processus de réception15 16. C’est un phénomène de tout ou rien qui opère selon un système binaire.

En contraste avec ce processus, nous avons celui de la perception localisée, circonscrite et intense, ce que j’ai appelé l’organisation diacritique, qui se développe plus tard avec un système perceptif opérant par l’entremise d’organes sensoriels périphériques. Ses centres sont situés dans le cortex, et ses manifestations sont des processus cognitifs dont ceux de la pensée consciente.

En discutant de quelques aspects de l’organisation psychique sur le plan cénesthésique (1955 b), j’ai souligné le fait que déjà à la naissance la sensibilité viscérale est liée à certaines zones sensorielles telle la surface de la peau. De plus, il semble qu’il existe à la naissance, chez l’enfant, certaines zones et certains organes sensoriels que j’estime transitionnels, qui jouent le rôle d’intermédiaires entre les organes sensoriels périphériques et viscéraux, entre l’extérieur et l’intérieur. Parmi ces organes transitionnels, j’ai décrit la région orale qui comprend d’un côté le larynx, le pharynx, le palais, la langue et l’intérieur des joues, et de l’autre les lèvres, le menton, le nez et les joues, en un mot le « museau » (voir aussi Rangell, 1954). Dans ce cas, la transition est en fait anatomiquement démontrée par les changements successifs dans la texture du tissu qui recouvre ces organes qui, d’épiderme, se transforme en muqueuse. Un autre organe de transition est situé dans l’oreille interne.

Il est intéressant de noter que ces organes de transition, intermédiaires entre la réception interne et la perception externe, ont tous pour la survie une fonction importante dans le processus d’ingestion d’aliments. Selon la terminologie freudienne, ils ont une fonction anaclitique. Grâce à ce fait, ils sont en mesure de faire le pont entre la réception cénesthésique et la perception diacritique.

Mais nous ne devons pas perdre de vue le fait que, bien que très différentes l’une de l’autre, les organisations cénesthésique et diacritique cohabitent dans le même organisme. Je montrerai dans le chapitre VII que même si l’organisation cénesthésique a été réduite au silence dans la conscience de l’homme occidental, elle n’en continue pas moins à fonctionner sous couvert. J’irai même jusqu’à dire qu’elle joue un rôle déterminant dans nos sentiments, nos pensées, nos actions, bien que nous essayions de l’étouffer.

Tout ceci n’est pas nouveau pour le lecteur auquel la psychanalyse est familière ; nous avons en effet l’habitude de penser en termes d’inconscient lorsqu’il s’agit des attributs de l’organisation cénesthésique. Mais du point de vue du développement, son rôle dans l’économie totale du « système de la personne » s’impose de façon évidente pour deux raisons :

1. Comme je l’ai déjà indiqué, l’organisation diacritique émane de l’organisation cénesthésique. Elle porte les traces de cette origine et, de plus, la communication n’est jamais complètement interrompue entre ces deux organisations – même pas du point de vue neurologique.

2. L’organisation cénesthésique continue de fonctionner jusqu’à la mort ; elle reste la puissante source de toute vie même si notre civilisation occidentale a mis une sourdine à ses manifestations. En cas d’urgence, sous tension, ces forces archaïques se libèrent avec une violence terrifiante car elles ne sont pas rationnellement contrôlées par la conscience. Nous devons alors faire face à des explosions plus ou moins anarchiques d’émotions primaires, à des maladies psychosomatiques malignes, à certaines manifestations psychotiques.

Si nous avons esquissé en passant le tableau terrifiant de l’émotion à l’état nu chez l’adulte, c’est dans le but de rendre le lecteur conscient du fait que les manifestations « normales » d’affect chez le nouveau-né ne sont pas aussi anodines que nous voudrions généralement le penser. Nous les percevons comme mineures car le nourrisson est petit et sans défense et elles ne sont forcément pas aussi bruyantes ou spectaculaires que chez l’adulte. Nous en sommes arrivés à penser que c’est ainsi qu’est fait le nourrisson, et que c’est parfaitement « normal ».

C’est bien vrai. Mais n’oublions pas toutes les autres implications de cette « normalité ». Nous devons nous rappeler que c’est non seulement les affects qui sont chaotiques et indifférenciés chez le nourrisson mais aussi la « perception » ; que la perception diacritique est absente ; que le nouveau-né est incapable de distinguer une chose de l’autre et encore moins l’objet libidinal ; et qu’il répond principalement aux stimuli intéroceptifs. Une certaine spécificité dans les réponses apparaît autour du 8e jour. Il est évident qu’un temps doit s’écouler avant que le nouveau-né ne soit en état d’apprendre.

Les modifications du comportement par l’expérience

C’est vers la fin de la première semaine que le nourrisson commence à répondre à des événements spécifiques. Les premières traces d’un comportement dirigé, actif, apparaissent alors, vraisemblablement associées à un processus psychique, qui semble calqué sur le modèle des réflexes conditionnés.

Au début, ces événements stimulent le système sensoriel profond. Le premier à déclencher une réponse est du domaine d’un changement dans l’équilibre. Si on soulève de son berceau un enfant nourri au sein après son huitième jour pour le placer dans une position de tétée, c’est-à-dire dans une position horizontale, le nourrisson tourne la tête vers la poitrine de la personne, homme ou femme, qui le prend dans ses bras (Bühler, 1928). Par contre, si le même nourrisson est soulevé de son berceau dans une position verticale, il ne tourne pas la tête (voir PI. I a)17.

La reconnaissance et la réponse à de tels événements deviennent de plus en plus spécifiques au cours des huit semaines suivantes. Volkelt (1929) et Ripin et Hetzer (1930) ont examiné en détail les stades successifs de la perception de ces événements au cours des deux premiers mois. Leurs travaux ont été suivis par ceux de Rubinow et Frankl (1934) qui ont démontré expérimentalement les étapes qui conduisent le nourrisson à reconnaître l’objet nourriture en tant que tel.

Il ne le reconnaît jusqu’au début du deuxième mois que lorsqu’il a faim. En fait, il ne reconnaît pas le lait en tant que tel, ni le biberon, ni la tétine, ni même le sein ou quoi que ce soit d’autre. Il « reconnaît », si on peut dire, le mamelon seulement quand il l’a en bouche et, en réponse à ce stimulus, commence à le sucer. Cependant, même cette forme élémentaire de perception doit être spécifiée. Si par hasard le nourrisson est préoccupé par autre chose, qu’il crie par exemple parce que son besoin de nourriture n’a pas été immédiatement satisfait, il ne réagira pas à la présence du mamelon, même lorsqu’on le lui introduira dans la bouche, et continuera à hurler. Il faudra une longue période de stimulation orale pour qu’il dirige à nouveau son attention vers cette nourriture pour laquelle il pleure, alors qu’elle était disponible.

En résumé, nous avons affaire ici à deux séquences du comportement :

1. À cet âge, le nourrisson reconnaît le signal nourriture seulement

lorsqu’il a faim ;

2. Lorsqu’il crie parce qu’il a faim, il ne reconnaît pas le mamelon qu’il

a en bouche et continue à hurler (voir PI. I b).

Qu’est-ce que ces deux attitudes du comportement ont de commun ? Bien que ces deux situations semblent différentes, la cause qui les sous-tend est la même. Afin de permettre au nourrisson de percevoir un stimulus extérieur, à cet âge (entre 2 et 6 semaines), deux facteurs doivent être présents en même temps et s’entremêler. Le premier est un stimulus externe, celui que le nourrisson est arrivé à associer avec la satisfaction imminente d’un besoin ; le second est d’origine proprioceptive, c’est la condition d’affamé du nourrisson, son besoin de nourriture.

Placer le mamelon dans sa bouche est une condition nécessaire mais non suffisante pour qu’il le perçoive. À l’appui de cette thèse, je citerai la deuxième expérience : dans ce cas, le système proprio-ceptif du nourrisson est engagé par la situation de déplaisir et est, par conséquent, incapable de percevoir dans sa bouche le stimulus qui satisfera son besoin.

Par contre, à cet âge, l’enfant percevra le stimulus du mamelon dans sa bouche si les conditions suivantes sont remplies : 1) Si l’appareil proprioceptif n’est pas hors de service et « submergé » par une tension de déplaisir massive ; et 2) Si le nourrisson a faim, ce qui place

l’appareil en état de réception pour des perceptions extérieures.

La deuxième expérience – celle de la non-perception du mamelon en bouche lorsque le nourrisson crie parce qu’il a faim – illustre le fonctionnement du principe du Nirvâna. Dès que le déplaisir se manifeste (tension) il faut qu’il soit éliminé par une décharge (mouvements, cris, etc.). Pendant ce temps, la perception du monde extérieur ne se fait pas car, pour percevoir, déplaisir et décharge doivent cesser. En d’autres termes, le fonctionnement indéfini du principe du Nirvâna doit être interrompu par une intervention externe. Ce n’est qu’alors que la perception de ce qui est extérieur peut reprendre et que le stimulus satisfaisant son besoin peut être perçu.

Cette influence inexorable du principe du Nirvâna a été illustrée il y a longtemps déjà par une expérience de Wolfgang Köhler (1925). On offrait à un chien un bout de viande dont il était séparé par une longue et haute grille de métal, ouverte aux deux extrémités. Dans des conditions normales, le chien était parfaitement capable de résoudre la difficulté et de s’emparer de la viande en contournant la grille. Par contre, lorsqu’il n’avait rien mangé pendant plusieurs jours, il ne pouvait s’arracher au voisinage immédiat de la viande. Il y avait conflit entre son désir de contourner la grille et celui de ne pas s’éloigner du morceau de viande, et ses multiples va-et-vient hésitants ainsi que quelques tentatives désespérément futiles pour passer par-dessus la barrière s’achevaient en un épuisement total.

L’incapacité du nourrisson à percevoir son environnement dure quelques semaines. Au début du deuxième mois, toute personne qui s’approche du nourrisson commence à occuper une place unique parmi les « choses » qui composent son environnement. À cet âge, le nourrisson commence à la percevoir visuellement. Si l’on s’approche d’un bébé qui a faim et qui pleure à l’heure de son repas, il se calmera, ouvrira la bouche ou fera des mouvements de succion. Aucune autre chose ne provoquera cette réponse à cet âge à l’exception de la perception intrabuccale et tactile de la nourriture. Il faut cependant souligner le fait que cette réaction ne se produit qu’à l’heure du repas, lorsque le nourrisson a faim. En termes de perception, le nourrisson dans son deuxième mois ne réagit à un stimulus extérieur que lorsqu’il coïncide avec sa perception intéroceptive de la faim. À cet âge, la perception de l’environnement présuppose la présence d’une tension produite par une pulsion non satisfaite.

Deux à trois semaines plus tard, on note un nouveau progrès : lorsque le nourrisson perçoit un visage, il en suit les mouvements avec une attention soutenue (voir PI. II a). Aucune autre « chose » ne peut provoquer ce comportement du nourrisson à cet âge. Gesell et Ilg (1937) considèrent que cela se produit parce que le visage s’offre au bébé dans d’innombrables situations d’anticipation. En fait, pendant le premier mois de vie, l’être humain apparaît dans le champ visuel du bébé chaque fois qu’un de ses besoins est satisfait. C’est ainsi que le visage est associé aussi bien à la suppression du déplaisir qu’à l’expérience du plaisir.

J’ajouterai un élément important à l’observation de Gesell. J’ai remarqué que dans la grande majorité des cas le bébé nourri au sein fixe sans discontinuer le visage de sa mère pendant toute la durée de la tétée jusqu’au moment où il s’endort sur place (voir PI. II b) ; avec les enfants au biberon, ce phénomène n’est ni régulier ni sûr.

Naturellement, la tétée n’est pas le seul moment des soins où le nourrisson peut fixer sa mère. Nous réalisons rarement que quoi que nous fassions avec le bébé, que ce soit le soulever, le laver, le langer, etc., nous offrons notre visage en plein à son inspection, le fixant de nos yeux, bougeant notre tête et, le plus souvent, disant quelques mots. Il s’ensuit que le visage en tant que tel est le stimulus visuel le plus souvent offert au nourrisson pendant ses premiers mois de vie. Au cours des premières six semaines, une trace mnémonique du visage humain s’imprime dans la mémoire du nourrisson en tant que premier signal de la présence de la personne qui gratifie ses besoins ; l’enfant suivra tous les mouvements de ce signal avec les yeux.