Préface à l’édition française

I.

Le titre de cet ouvrage en exprime exactement la thèse : il dit que la maladie mentale est, en tant que concept, un mythe et que, en tant qu’événement particulier et concret, le phénomène qualifié de maladie mentale est une maladie métaphorique. En d’autres termes, la maladie mentale est un langage et non pas une lésion ; la pratique psychiatrique fait quelque chose avec ce langage ou à ce langage, elle fait quelque chose avec les gens qui utilisent ce langage (en abusent) ou à ces gens – elle n’opère ni diagnostic ni traitement d’une maladie.

Nous pourrions donc dire très simplement, et à mon avis à juste titre, que le malade mental s’exprime dans l’énigme du « symptôme psychiatrique », et que le psychiatre répond dans la contre-énigme du « diagnostic psychiatrique » et du « traitement psychiatrique ». Tout ceci est parfait pour des gens qui ne désirent pas réellement se rencontrer face à face, qui ne désirent pas réellement se comprendre mutuellement. C’est-à-dire pour une large proportion de la race humaine. Mais c’est une chose parfaitement inacceptable pour ceux qui désirent rencontrer leurs camarades humains comme des personnages et non pas sur la table d’autopsie, ni derrière les portes closes de l’asile d’aliénés ou même allongés sur le divan analytique mais face à face ; pour ceux qui désirent comprendre leurs compagnons humains – non pas comme des patients malades, non pas comme des fous ni même des névrosés, mais comme des compagnons qui font preuve d’imagination.

S’il est vrai, comme je le prétends, que ce que nous appelons aujourd’hui « maladie mentale » est un faux concept de notre ère scientifique, d’une époque qui voit des problèmes compliqués là où elle est en face de solutions évidentes, nous devrions nous attendre à ce que les écrivains qui vivaient jadis n’aient éprouvé aucune difficulté à comprendre ce qui nous semble être de mystérieuses maladies mentales. C’est exactement ce qui se passe lorsque nous lisons Shakespeare ou Molière.

Dans le Médecin malgré lui (1666), Molière expose de la manière la plus simple et la plus directe qui soit, ce que les psychiatres modernes qualifient prétentieusement de « psychodynamique de l’hystérie de conversion ». Sganarelle, bûcheron qui incarne un médecin, est appelé pour traiter Lucinde, jeune fille qui a perdu la voix. Même avant que Sganarelle voie sa « patiente », Molière nous dit par la bouche de Jacqueline, ce que Charcot et Freud ont « découvert » avec peine, plus de deux siècles plus tard :

Jacqueline : … et la meilleure médecine que l’on pourrait bailler à votre fille, ce serait, selon moi, un biau et bon mari, pour qui elle eût de l’amiquié.

En 1914, évoquant son apprentissage chez Charcot, pendant l’hiver 1885-1886, Freud rapporte l’histoire suivante :

«… à l’une des soirées de Charcot, je me trouvais près du grand maître auquel Brouardel faisait le récit visiblement fort intéressant d’un événement qui lui était arrivé pendant la journée. J’entendis à peine le début, mais peu à peu mon attention fut attirée par ce qu’il disait : un couple de jeunes mariés, d’un pays lointain de l’Orient, la femme gravement malade, le mari soit impuissant soit excessivement maladroit. « Tâchez donc, entendis-je Charcot répéter, je vous assure, vous y arriverez1. » Brouardel qui parlait moins fort a dû alors exprimer son étonnement de ce que des symptômes tels que ceux que manifestait cette jeune femme aient pu se produire dans de telles circonstances. Car soudain Charcot s’écria avec une grande animation « Mais dans des cas pareils, c’est toujours la chose génitale, toujours, toujours, toujours »2 et, croisant ses bras sur son estomac, il se mit à sautiller avec la vivacité qui était sienne. Je sais que pendant un instant je fus presque saisi de stupeur et que je me suis dit à moi-même : « Mais alors, s’il le sait, pourquoi ne le dit-il pas3 ? »

Freud raconte alors une expérience analogue qu’il fit au début de sa pratique privée à Vienne ; rencontrant son ami le gynécologue Chrobak, celui-ci lui dit :

« La seule prescription pour une telle maladie… nous la connaissons bien mais ne pouvons pas l’ordonner. C’est :

Rp. Penis normalis dosim Repetatur !

Je n’avais jamais entendu prescrire une telle chose et j’aurais volontiers hoché la tête devant le cynisme de mon brave ami4. »

Ce qui, pour Molière et pour ses auditeurs de 1666, était un fait tout simple, est donc devenu en 1914, pour Freud, un choquant cynisme, et, pour son auditoire, une obscénité impensable. Avec quelle justesse et quelle divination Molière a-t-il noté dans le Malade imaginaire :

Béralde : Oui, l’on n’a qu’à parler ; avec une robe et un bonnet (de médecin) tout galimatias devient savant et toute sottise devient raison (Acte III, sc. 14).

Mais revenons au Médecin malgré lui. Sganarelle arrive chez Géronte et on lui amène Lucinde. Il lui demande : « Qu’avez-vous, quel est le mal que vous sentez ? » Elle répond par gestes, impliquant par là qu’elle peut entendre mais non parler.

Sganarelle :… Je ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce là ?

Géronte : Monsieur, c’est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause ; et c’est un accident qui a fait reculer son mariage.

Sganarelle : Et pourquoi ?

Géronte : Celui qu’elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les choses.

Sganarelle : Et qui est-ce sot là ? qui ne veut pas que sa femme soit muette ? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie. Je me garderais bien de la vouloir guérir (Acte II, sc. IV).

En quelques lignes, nous voilà dévoilé tout le sens de cette charade – de cette maladie mentale : Lucinde ne veut pas du mari que son père lui a choisi et elle a réussi à retarder le mariage. Sganarelle note que la mutité chez une jeune et jolie femme peut être une calamité ou une bénédiction suivant le point de vue de l’observateur. Et Molière montre bien que la mutité est le « symptôme » d’une « maladie » que Géronte voudrait voir « guérie », mais pas Lucinde. Léandre, le jeune homme que Lucinde veut épouser, résume les choses ainsi :

(parlant à Sganarelle) :

Léandre : Vous saurez donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut et ils n’ont pas manqué de dire que cela procédait, qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie ; mais il est certain que l’amour en est la véritable cause et que Lucinde n’a trouvé cette maladie que pour se délivrer d’un mariage dont elle était importunée (Acte III, sc. I).

Sganarelle « guérit » bientôt Lucinde qui, ayant recouvert la voix, ne s’exprime que trop clairement :

Lucinde (à Géronte) : Il n’est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi.

Géronte : J’ai…

Lucinde : Mon cœur ne saurait se soumettre à cette tyrannie… Et je me jetterais plutôt dans un couvent que d’épouser un homme que je n’aime point…

Géronte : Ah ! quelle impétuosité de paroles ! Il n’y a pas moyen d’y résister.

(À Sganarelle) Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.

Sganarelle : C’est une chose qui m’est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez (Acte III, sc. 7).

Tout commentaire serait de trop. Toutefois, je dirai que depuis Molière nous avons fait des progrès. Aujourd’hui les psychiatres savent rendre Lucinde à nouveau muette… par la cure de sommeil, l’électrochoc, la lobotomie frontale, s’il le faut.

II.

Lorsque j’ai écrit cet ouvrage, ce qui me paraît à présent bien éloigné, j’avais à l’esprit un but précis : je voulais préciser ce que les malades mentaux et les psychiatres font les uns avec les autres. Il me semblait alors, et c’est encore ce que je pense, que ce qui caractérise la psychiatrie c’est une pléthore d’écoles psychiatriques concurrentes dont chacune déclare que les idées qu’elle défend et les pratiques qui sont les siennes sont le seul système correct – ainsi qu’ont coutume de le faire les systèmes religieux qui se font concurrence et dont chacun prétend que ses croyances et que ses rites sont la véritable foi.

Il importe de ne pas perdre de vue que je n’expose pas dans le Mythe de la maladie mentale, pas plus que dans tout autre ouvrage sur le même sujet, ma conception particulière de ce qu’est « réellement » la maladie mentale ou de ce que « devrait être » une pratique psychiatrique correcte. Pour moi, il n’y a pas de maladie mentale ; pour moi, ce terme se réfère, en fait, à un désagrément, qualifié métaphoriquement de maladie. Pour moi, le diagnostic psychiatrique n’existe pas et le traitement psychiatrique pas davantage ; ces termes qualifient seulement tout ce que font les psychiatres qui jouissent d’une légitimation sociale avec les soi-disant malades mentaux et ce qu’ils font à ces « malades » ; pour moi, des actes pseudomédicaux sont désignés sur le plan métaphorique comme des diagnostics et des traitements.

Bref, plutôt que de présenter ma propre idéologie et ma propre technologie psychiatriques, j’ai tenté de démystifier et de démythologiser ce que disent et font tant les malades mentaux que les psychiatres. Cette recherche de clarté a une longue histoire, bien tracée, qui va des anciens Grecs à nos jours. Or, parmi ceux qui se sont battus pour la clarté du langage, les Français ont toujours été bien représentés. Ainsi, Voltaire notait que le « génie de la langue (du français) est la clarté et l’ordre ». Et Rivarol déclarait : « Ce qui n’est pas clair n’est pas français. »

La maxime de Rivarol pénètre au cœur de mes idées sur le langage de la folie et de sa médecine. Il suffit d’inverser cette formule pour l’accorder parfaitement avec les faits : « Si c’est clair, ce n’est ni folie, ni psychiatrie. » Autrement dit, s’efforcer de comprendre tant les « symptômes » mentaux que les « guérisons psychiatriques » implique déchiffrer la signification de ce que profèrent des personnes qui explicitement ou involontairement (inconsciemment) parlent de manière obscure. Si elles s’exprimaient clairement, on ne les prendrait ni pour des fous ni pour des psychiatres.

Je souhaite n’être considéré ni comme l’un ni comme l’autre. Je souhaite qu’on me prenne pour un homme qui a au moins tenté – que ce soit avec ou sans succès – de reprendre la tradition que Molière et Voltaire, Jules Romains et Albert Camus représentent, chez les gens de langue française.

1er janvier 1973.