Préface à la première édition américaine

Je me suis mis à m’intéresser à cet ouvrage il y a environ dix ans, Quand, m’étant établi comme psychiatre, je me suis senti de plus en plus impressionné par le caractère vague, capricieux et en général insatisfaisant du concept largement répandu de maladie mentale et de ses corollaires : le diagnostic, le pronostic et le traitement. Il me semblait que bien que la notion de maladie mentale fût historiquement justifiée – puisqu’elle provenait de l’identité historique entre la médecine et la psychiatrie – elle n’avait aucune justification rationnelle. Il se peut que le concept de maladie mentale ait eu une utilité au XIXe siècle ; c’est, aujourd’hui, un concept dépourvu de valeur scientifique et nuisible sur le plan social.

Bien que l’insatisfaction que suscitent la base médicale de la psychiatrie et son contexte conceptuel ne date pas d’une époque récente, on n’a guère fait d’efforts pour expliciter ce problème ; on en a accompli encore moins pour y remédier. Dans le milieu psychiatrique c’est presque une indélicatesse que de se demander : qu’est-ce que la maladie mentale ? Dans les milieux non-psychiatriques on n’a que trop tendance à considérer que la maladie mentale est tout ce que les psychiatres en disent. Ainsi la réponse à la question : « Qui est un malade mental ? » devient : sont malades mentaux tous ceux qui sont internés dans les hôpitaux psychiatriques ou qui consultent des psychiatres privés.

Il se peut que les réponses paraissent stupides. C’est donc parce qu’elles le sont. Toutefois, il n’est guère facile de donner de meilleures réponses sans recourir à bien des complications ; d’abord en posant d’autres questions du genre : la maladie mentale est-elle une maladie, et ensuite, en ne visant plus la compréhension de la maladie mentale mais bien celle des êtres humains.

Il est urgent et utile de réexaminer le problème de la maladie mentale. Notre société connaît une confusion, une insatisfaction et une tension à l’égard des problèmes psychiatriques, psychologiques et sociaux. On dit de la maladie mentale qu’elle est le problème numéro un de la santé de la nation. Les statistiques accumulées à l’appui de cette prétention sont impressionnantes : plus d’un demi-million de lits d’hôpitaux psychiatriques et dix-sept millions de gens dont on pense qu’ils souffrent à un degré ou un autre de maladies mentales5.

Les nouveaux mass media, journaux, radios et télévision, usent librement de ce concept de maladie mentale. On dit parfois de gens célèbres que ce furent des malades mentaux — c’est le cas pour Hitler, pour Ezra Pound, pour Earl Long. D’autres fois, on étiquette ainsi les membres les plus déshérités de la société, en particulier s’ils sont accusés de crimes. En même temps on est dans l’impossibilité de dire ce qu’est la psychothérapie. On range sous ce terme presque tout ce que font les gens en compagnie de quelqu’un d’autre. On qualifie aussi bien de psychothérapie la psychanalyse, la psychothérapie de groupe, le conseil religieux, la réhabilitation des prisonniers, et bien d’autres activités. La question : « Qu’est-ce que la maladie mentale ? » se révèle liée de manière inextricable à celle-ci : « Que font les psychiatres ? » Aussi, je commencerai par présenter une analyse essentiellement « destructive » du concept de maladie mentale et de celui de psychiatrie en tant qu’entreprises pseudo-médicales. À mon avis, tout comme la démolition des vieux bâtiments, cette destruction est nécessaire pour construire un nouvel édifice plus habitable pour l’étude de l’homme.

Il est difficile de mettre au rebut un modèle conceptuel si l’on n’a pas de modèle de remplacement ; aussi, il m’a fallu partir à la recherche d’un nouveau point de vue. Le second but que je me propose est donc de présenter une synthèse « constructive » des notions qui m’ont paru utiles pour combler le vide créé par le rejet du mythe de la maladie mentale. Je consacre la deuxième, la troisième et la quatrième parties de cet ouvrage à la présentation d’une théorie systématique de la conduite personnelle ; le matériel sur lequel elle repose provient en partie de la psychiatrie, de la psychanalyse et d’autres disciplines, et en partie de mes propres observations et de mes propres réflexions. Le divorce entre la psychiatrie et la réalité qu’elle a précisément tenté de décrire et d’expliquer provient de ce que les théories psychiatriques omettent les problèmes moraux et les standards normatifs, en tant que buts et règles de conduites explicitement formulés. J’ai tenté de corriger cette déficience en opposant une théorie de l’existence humaine selon le modèle du jeu, qui nous permet de combiner des considérations éthiques, politiques, religieuses et sociales avec les intérêts plus traditionnels de la médecine et de la psychiatrie.

Bref, il ne s’agit pas là d’un ouvrage de psychiatrie mais d’un livre sur la psychiatrie. Il examine ce que psychiatres et patients ont fait et continuent de faire les uns avec les autres et les uns aux autres. C’est aussi un ouvrage sur la nature humaine, mais plus particulièrement sur la conduite humaine – car il offre des observations et des hypothèses relatives à la manière dont les gens vivent.