Introduction

Tôt ou tard, toute entreprise scientifique parvient à un embranchement. II faut alors que les hommes de science décident laquelle des deux voies suivre. Le dilemme auquel nous devons faire face est le suivant : comment concevrons-nous ce que nous faisons ? Devrons-nous l’envisager en termes de substantifs et d’entités ? – par exemple, des éléments, des composés, des choses vivantes, la maladie mentale, etc. Ou devrons-nous l’envisager en termes de processus et d’activités – par exemple, le mouvement brownien, l’oxydation ou la communication ? Ces deux modes de conceptualisation représentent une séquence génétique de l’évolution de la pensée scientifique. On a toujours pensé en termes d’entité avant de penser en termes de processus. La physique, la chimie et certaines branches de la biologie ont depuis longtemps complété la conceptualisation en substantifs par des théories sur les processus. La psychiatrie ne l’a pas fait.

Buts et méthodes de cette étude

Pour moi, la définition traditionnelle de la psychiatrie qui est toujours en vogue la range parmi des matières telles que l’alchimie et l’astrologie et la renvoie à la catégorie de pseudo-science. On dit que la psychiatrie est une spécialité médicale qui s’intéresse à l’étude et au traitement de la maladie mentale. De même l’astrologie était l’étude de l’influence du mouvement des planètes et de leurs positions sur le comportement et la destinée de l’homme. Ce sont là des exemples typiques de la manière de définir une science en spécifiant quel en est le sujet. Mais de telles définitions ne tiennent absolument pas compte de la méthode et reposent sur des substantifs erronés. L’activité des alchimistes et des astrologues – contrairement à celle des chimistes et des astronomes – n’était pas liée par des méthodes d’observation et de déduction publiquement divulguées. De même, les psychiatres ont toujours évité de divulguer totalement et publiquement ce qu’ils font. En fait, qu’ils soient thérapeutes ou théoriciens, ils peuvent virtuellement faire n’importe quoi, tout en étant considérés comme des psychiatres. Ainsi, le comportement d’un psychiatre particulier – un membre de la catégorie « psychiatre » – peut être celui d’un médecin, d’un policier, d’un prêtre, d’un ami, d’un conseiller, d’un professeur, d’un psychanalyste ou de toute combinaison de ces professions. Tant qu’il prétend se tourner vers le problème de la santé et de la maladie mentales, c’est un psychiatre. Mais supposons un instant qu’il n’existe ni maladie ni santé mentales. Supposons, en outre, que ces termes se réfèrent à quelque chose qui n’a ni davantage de substance ni davantage de réalité que la conception astrologique des influences planétaires sur le comportement humain. Qu’arrivera-t-il alors ?

Méthodes d’observation et action en psychiatrie.

La psychiatrie se trouve à la croisée des chemins. Jusqu’ici la règle a été de penser en termes de substantifs – par exemple la névrose, le trouble, le traitement. Il s’agit de savoir si nous allons persévérer dans cette voie ou si nous allons nous mettre à penser en termes de processus. Dans cette perspective, je m’efforcerai dans cette étude de démolir d’abord quelques-unes des notions erronées majeures de la pensée psychiatrique contemporaine et de poser ensuite les bases d’une théorie de la conduite personnelle en termes de processus.

Dans toutes les démarches de l’existence, y compris en science, il y a des désaccords entre ce que les gens disent faire et ce qu’ils font réellement. Le principe de l’opérationnisme, dont Bridgman a fait une philosophie systématique de la science (1936), a été formulé succinctement par Einstein (1933) à propos de ce désaccord précis en physique :

« Si vous voulez, vous adressant au physicien qui fait de la physique théorique, découvrir quelle est la méthode qu’il utilise, je vous conseille de vous en tenir étroitement à ce principe : N’écoutez pas ce qu’il dit, fixez votre attention sur ce qu’il fait » (p. 30).

Il n’y a sûrement aucune raison de penser que ce principe n’est pas tout autant valable quand il s’agit de comprendre les méthodes – donc la nature et l’objet – de la psychiatrie.

En peu de mots, une définition opérationnelle d’un concept est une définition qui se rapporte à des « opérations » réelles. Un concept physique se définit par des opérations physiques telles que la mesure du temps, de la température, de la distance, etc. On peut opposer les définitions opérationnelles aux définitions idéalistes ; un exemple des dernières étant fourni par les notions pré-einsteiniennes de temps, d’espace et de mesure. De même, un concept psychologique ou sociologique défini de manière opérationnelle se rapporte à des observations psychologiques ou sociologiques. Par contre, de nombreux concepts psychosociaux sont définis sur la base des intentions ou des valeurs proclamées par l’enquêteur. La majorité des concepts psychiatriques d’aujourd’hui appartiennent à cette dernière catégorie.

La réponse à la question : « Que font les psychiatres ? » dépend donc du type de psychiatre qu’on envisage. Ce pourrait être (la liste n’est pas nécessairement complète) celui qui examine physiquement les malades, celui qui administre les médicaments et les traitements par électrochoc, celui qui signe les feuilles d’internement, celui qui examine les criminels et témoigne à leur sujet en justice ou, plus communément, peut-être, celui qui écoute et parle aux gens. Dans cet ouvrage, il s’agit surtout de la psychiatrie en tant que discipline dont on désigne la méthode, de manière assez ironique mais néanmoins correcte, par : « seulement parler ». Si l’on néglige le mot « seulement » qui n’est qu’une condamnation gratuite, et si on élargit le sens de « parler » jusqu’à comprendre toute espèce de communication, on en arrive à formuler une méthode fondamentale de la psychiatrie à laquelle en fait peu de psychiatres souscrivent. En vérité, il existe un clivage, et peut-être même un fossé infranchissable, entre ce que font pratiquement la plupart des psychothérapeutes et des psychanalystes et ce qu’ils disent faire. Ce qu’ils font, naturellement, c’est communiquer avec des patients au moyen du langage, de signes non-verbaux et de règles. En outre, ils analysent à l’aide des symboles verbaux les interactions de communication qu’ils observent et dans lesquelles ils s’engagent eux-mêmes. C’est là – me semble-t-il – une description correcte des opérations réelles de la psychanalyse et de la psychiatrie d’orientation psychosociale. Mais que se racontent ces psychiatres à eux-mêmes et que racontent-ils aux autres à propos de ce travail ? Ils parlent comme des médecins, des physiologistes, des biologistes et même comme des physiciens ! Nous entendons parler de « patients malades », d’« instincts » et de « fonction endocrinienne » et, bien sûr, de « libido » et d’« énergie » psychique « libre » ou « liée ». Si pour les hommes de science le besoin de clarté, de méthode et, de langage n’est plus une idée neuve, dans notre domaine il est bon de le souligner à nouveau.

La psychiatrie, du fait qu’elle utilise l’analyse de la communication, a beaucoup en commun avec les sciences qui visent l’étude du langage et de la conduite de communication. Malgré le lien entre la psychiatrie et des disciplines telles que la logique symbolique, la sémiotique6 et la sociologie, les problèmes relatifs à la santé mentale continuent d’être relégués dans le cadre traditionnel de la médecine. Par ailleurs, l’échafaudage conceptuel de la médecine repose sur les principes de la physique et de la chimie. Et c’est juste, parce que la tâche de la médecine a été et continue d’être l’étude et – quand besoin est—la modification de la structure et de la fonction physico-chimique du corps humain. Toutefois, le comportement humain d’utilisation des signes ne se prête pas à une exploration ni à une compréhension réalisées en ces termes.

Bien sûr, la distinction entre psychologie et physique est une distinction familière. Toutefois, les différences ne sont d’habitude pas suffisamment prises au sérieux. On ne renvoie pas à la psychologie comme à une science légitime, c’est ce que révèle l’attente explicite de certains hommes de science qui veulent que, finalement, toutes les observations et tous les énoncés scientifiques soient exprimés dans un idiome mathématico-physique. De manière plus spécifique, dans le langage de la psychiatrie et de la psychanalyse, l’infidélité au sujet et à la méthode s’exprime par l’imitation persistante de la médecine. C’est ainsi que nous continuons à parler de notions telles que la « psychothérapie » et la « psychopathologie » et sans doute continuons-nous aussi à y croire. En même temps, et particulièrement au cours des récentes décennies, il y a une meilleure acceptation des idées relatives aux relations d’objet et à la communication. Mais une science ne peut être plus que ce que permet son appareil linguistique. C’est pour cette raison que notre confiance permanente en des notions telles que « névrose », « psychose », « maladie émotionnelle », « traitement psychanalytique », etc., est difficile à ébranler. Nous demeurons attachés à un cadre conceptuel démodé sur le plan scientifique et à sa terminologie. Toutefois, nous ne pouvons pas éternellement tenir fermement au caractère de jugement moral et de manipulation sociale de notre vocabulaire psychiatrique et psychanalytique, nous ne pouvons pas en profiter éternellement sans payer le prix de cet attachement. Selon moi, nous risquons d’acquérir une supériorité et un pouvoir sur les non-psychiatres et sur les patients au prix de notre propre stérilisation sur le plan scientifique, et, pour finir, d’une autodestruction sur le plan professionnel.

Causalité et historicisme dans la psychiatrie moderne.

Ce qui résulte de la constance et de la prédictibilité historiques a une importance extrême pour tout ce qui est psychiatrie. Tout autour gravitent en effet des problèmes tels que : savoir si l’hystérie a toujours été la même maladie ou si un psychothérapeute peut prédire si le ménage de Monsieur X et de Mademoiselle Y sera heureux. La pensée psychanalytique traditionnelle inclut l’idée implicite que la prédiction est un souci légitime de cette science. On entend souvent parler de nos jours de la manière dont on devrait employer la prédiction pour « valider » des hypothèses psychanalytiques. Nous devrions à mon avis faire de sérieuses réserves à l’égard des questions qui se préoccupent du contrôle et de la validation des faits psychosociaux.

La théorie psychanalytique de l’homme a été établie d’après le modèle du déterminisme causal de la physique classique. Au cours des dernières années, on a beaucoup écrit sur les erreurs de cette transposition (par ex. Gregory, 1953). Je désire attirer l’attention ici sur cette application du principe du déterminisme physique aux problèmes humains, habilement qualifiée par Popper (1944-1945) d’« historicisme ». L’examen d’une grande partie de la pensée psychiatrique moderne révèle le rôle fondamental de prétendus déterminants de la conduite ultérieure que jouent les événements historiques antécédents. C’est ce qui fait de la théorie psychanalytique du comportement une sorte d’historicisme. Tant qu’on considère ce type d’explication comme satisfaisant, il n’est point besoin d’autres types d’explication tels que ceux que présentera cet ouvrage. En outre, n’oublions pas que les théories historicistes du comportement empêchent d’expliquer la valorisation, le choix et la responsabilité dans les problèmes humains.

En bref, l’historicisme est une doctrine selon laquelle la prédiction historique ne diffère pas essentiellement de la prédiction physique. On considère que les événements historiques sont totalement déterminés par leurs antécédents, tout comme les événements physiques le sont par les leurs. Donc, on peut prédire des événements futurs, tout au moins en principe. Pratiquement, on pense que cette prédiction a une limite ; celle-ci dépend de la possibilité de déterminer exactement les conditions passées et présentes. Dans la mesure où l’on peut les décrire avec exactitude, on est certain de la réussite de la prédiction. Les penseurs sociaux historicistes, Platon, Nietzsche, Marx, les dictateurs totalitaires modernes et leurs apologistes sont les modèles de Popper. Selon la doctrine de l’historicisme, le futur est irrévocablement déterminé par le passé : « Chaque version de l’historicisme exprime le sentiment d’être balayé dans l’avenir par d’irrésistibles forces » (Popper, 1944-1945, 160). Comparons cette idée avec la thèse freudienne qui veut que le comportement humain soit déterminé par des « forces inconscientes » qui résultent à leur tour des pulsions instinctuelles et des expériences précoces. La ressemblance cruciale entre le marxisme et la psychanalyse classique repose sur la sélection d’un seul type de cause antécédente, pour expliquer tous les événements humains qui peuvent virtuellement se produire par la suite : pour le marxisme, la « cause », c’est les conditions économiques ; pour la psychanalyse, ce sont des circonstances historico-familiales (celles qu’on appelle psycho-génétiques). De manière paradoxale, la théorie repose sur l’attente que la raison et la compréhension pourront aider à adoucir les forces de l’historicisme qui seraient autrement irrésistibles. Mais on peut se demander si, en fait, le passé est un déterminant aussi puissant des actions humaines futures qu’il l’est des événements physiques futurs. Cela n’est nullement aussi certain que le prétendait Freud. Cependant, de nos jours cette théorie, non-vérifiée et fausse, à mon avis, de la conduite personnelle est largement acceptée. Elle a même reçu une authentification juridique dans certaines règles juridiques qui reconnaissent que divers types d’actions sont le résultat de « maladies mentales ».

Le fondement principal de l’échec de l’historicisme est que, dans les sciences sociales, nous nous trouvons en face d’une interaction entière et complexe entre observateur et observé. La prédiction même d’un événement social peut précisément causer son apparition ou conduire à l’empêcher. Ce qu’on appelle une prophétie qui se réalise elle-même, dans laquelle c’est l’appui que procure le prédicateur qui provoque l’événement prédit, fournit un exemple des difficultés dont est chargée la prédiction dans le domaine social. Tout cela ne vise pas à nier ou à minimiser l’effet et la signification des expériences passées, c’est-à-dire des antécédents historiques, pour les performances humaines consécutives. Cependant, il faut conceptualiser ce processus et le comprendre non pas en termes de « causes » antécédentes et d’« effets » consécutifs, mais plutôt en termes de modification de toute l’organisation et de tout le fonctionnement de celui qui en est l’objet.

Étant donné l’inadéquation empirique et logique assez évidente des théories historicistes, on peut se demander quelle est la valeur d’une adhésion à une attitude historiciste. Après avoir soigneusement réfuté l’historicisme, Popper a suggéré une explication de la raison pour laquelle les gens y adhèrent :

« C’est vraiment comme si les historiciens essayaient de compenser pour eux-mêmes la perte d’un monde qui ne change pas en s’agrippant à la croyance que l’on peut prévoir le changement parce qu’il obéit à une loi qui ne change pas (p. 161 ; italiques de T. Szasz).

Freud (1927) a proposé une explication similaire de la raison pour laquelle les gens sont croyants ; il attribue la croyance en une religion à l’inaptitude des hommes à tolérer la perte du monde familier de l’enfance dont le père protecteur est le symbole. On crée ainsi un « père dans les cieux » et une réplique du jeu protecteur de l’enfance pour remplacer la perte dans le hic et nunc7 du père et de la famille. De ce point de vue, c’est seulement l’identité spécifique des « protecteurs » qui différencie la religion de l’historicisme politique ; dans le premier cas, les protecteurs sont Dieu et les théologiens, dans le second, les leaders totalitaires modernes et leurs apologistes.

Il est donc particulièrement important d’insister sur le fait que, bien que Freud ait critiqué l’infantilisme de la religion organisée, il a omis de percevoir les caractéristiques sociales de la « société fermée » et celles de ses loyaux défenseurs. Le paradoxe que constitue la psychanalyse, qui est, d’une part, une théorie historiciste et, d’autre part, une thérapeutique antihistoriciste, devient alors frappant. Quelles qu’en soient les raisons – et on en a suggéré beaucoup – Freud a adopté et promu un monde biopsychologique qui incarne le principe de conscience et repose carrément sur ce principe. Nous pouvons penser que l’historicisme a eu la même fonction pour lui et pour ceux qui se sont joints à lui dans le mouvement psychanalytique précaire des débuts, que pour d’autres ; il a fourni une source cachée de confort contre la menace d’un changement imprévisible et qu’on ne peut prédire. Cette interprétation s’accorde avec l’emploi que l’on fait couramment de la psychanalyse et de la « psychiatrie dynamique » pour obscurcir les conflits moraux et politiques et en faire de simples problèmes personnels.

Que pouvons-nous dire alors de la relation entre les lois psychosociales et les lois physiques. Ces deux types de lois ne sont pas semblables. Les antécédents psychosociaux ne « causent » pas un comportement d’utilisation de signes comme les antécédents physiques « causent » leurs effets. En outre, tout comme les lois physiques sont relativistes en ce qui concerne la mesure, les lois psychologiques sont relativistes en ce qui concerne les conditions sociales. Bref, on ne peut formuler les lois de la psychologie indépendamment des lois de la sociologie.

Psychiatrie et éthique.

Du point de vue qui sera le nôtre dans cet ouvrage, la psychiatrie, en tant que science théorique, consiste en l’étude de la conduite personnelle – elle consiste à élucider et à expliquer les types de jeu que les gens pratiquent ensemble : comment les ont-ils appris ? pourquoi aiment-ils les pratiquer ?8, etc. Le comportement réel est la donnée brute à partir de laquelle on déduit les règles du jeu. Parmi les nombreux types différents de comportement, la forme verbale – ou communication au moyen d’un langage conventionnel – constitue l’un des principaux domaines d’intérêt de la psychiatrie. C’est donc dans la structure des jeux du langage que les intérêts de la linguistique, de la philosophie, de la psychiatrie et de la sémiotique se rencontrent. Chacune de ces disciplines s’est adressée à des aspects différents du jeu du langage : la linguistique, à sa structure, la philosophie, à sa signification cognitive et la psychiatrie, à son utilisation sociale.

J’espère que cette approche permettra ce rapprochement entre la psychiatrie d’une part et la philosophie et l’éthique de l’autre, dont le besoin est très grand et se fait sentir depuis longtemps. Traditionnellement, des questions telles que : comment vit-on ? comment devrait-on vivre ? ont relevé du domaine de la philosophie, de la morale et de la religion. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la psychologie et la psychiatrie – en tant que branche de celle-ci – étaient étroitement proches de la philosophie et de la morale. Depuis cette époque, les psychologues se sont considérés comme les tenants d’une science empirique dont les méthodes et les théories sont censées ne pas différer de celles du physicien ou du biologiste. Mais, dans la mesure où les psychologues se posent à eux-mêmes les deux questions dont nous venons de parler, leurs méthodes et leurs théories en fait diffèrent de celles des hommes qui s’occupent des sciences naturelles. C’est pourquoi les psychiatres ne peuvent espérer résoudre des problèmes moraux par des méthodes médicales.

En somme, dans la mesure où les théories psychiatriques cherchent à expliquer le comportement humain, tandis que les systèmes et la psychothérapie cherchent à le modifier, on considérera que les théories de la conduite personnelle et la psychothérapie doivent nécessairement énoncer des buts et des valeurs.

L’hystérie en tant que paradigme de la maladie mentale.

Si l’on date la psychiatrie moderne du travail de Charcot sur l’hystérie et l’hypnose, elle a environ cent ans. Comment a-t-on commencé et comment s’est développée l’étude de ce qu’on nomme « maladie mentale » ? Quelles forces économiques, morales, politiques et sociales ont contribué à lui donner la forme qu’elle a aujourd’hui ? Et, ce qui est peut-être le plus important, quel a été l’effet de la médecine, et en particulier du concept de maladie corporelle, sur le développement du concept de maladie mentale ?

La stratégie de cette enquête consistera à répondre à ces questions en utilisant l’hystérie de conversion comme paradigme historique de cette sorte de phénomènes auxquels se réfère le terme de « maladie mentale ». Nous avons choisi l’hystérie pour les raisons suivantes :

Sur le plan historique : c’est le problème qui a capté l’attention des pionniers de la neuropsychiatrie (Charcot, Janet, Freud, par exemple) et qui a conduit à distinguer peu à peu la neurologie de la psychiatrie.

Sur le plan logique : l’hystérie met en relief le besoin de distinguer la maladie corporelle de ses imitations. Elle propose au médecin la tâche de distinguer le « réel » ou l’« authentique » du « non-réel » ou du faux. La distinction entre le fait et le fac-similé, souvent perçue comme une distinction entre l’objet et le signe ou entre la médecine et la psychologie, demeure le problème fondamental de l’épistémologie psychiatrique contemporaine.

Sur le plan social : l’hystérie de conversion fournit un excellent exemple de la meilleure façon de conceptualiser ce qu’on qualifie de « maladie mentale » en termes d’utilisation de signes, d’obéissance à des règles et de pratique d’un jeu, car l’hystérie est une forme spéciale de communication non-verbale qui fait appel à une série spéciale de signes. C’est un système de comportement d’obéissance à des règles qui fait un usage particulier des règles d’impuissance, de maladie et de coercition. C’est un jeu caractérisé entre autres par le fait qu’il vise la domination et le contrôle interpersonnel et par des stratégies de tromperie.

Tout ce qui sera dit sur l’hystérie se rapporte aussi bien en principe à ce qu’on appelle maladie mentale et à la conduite personnelle en général. On peut considérer que la diversité manifeste des maladies mentales – par exemple la différence entre l’hystérie, les obsessions, la paranoïa, la schizophrénie, etc. – est analogue à la diversité manifeste qui caractérise divers langages. Mais, derrière ces différences phénoménologiques, il y a certaines ressemblances fondamentales. À l’intérieur d’une famille linguistique particulière, par exemple la famille indo-européenne, il existe des ressemblances significatives tant de structure que de fonction. Ainsi, l’anglais et le français ont beaucoup en commun mais diffèrent considérablement du hongrois. De même, le langage imagé de l’hystérique et le langage du rêve – qui se composent l’un et l’autre pour une bonne part de signes iconiques – sont étroitement liés et diffèrent tous deux de manière significative d’un système paranoïde qui utilise surtout des signes conventionnels (c’est-à-dire le langage ordinaire). La configuration et l’impact caractéristiques des communications paranoïdes ne découlent donc pas de la particularité des signes employés, mais de la manière dont elles utilisent le langage de tous les jours – c’est une façon de s’exprimer essentiellement en quête d’un objet, persuasive et promotrice.

Après avoir analysé la conduite personnelle en tant que communication, j’offrirai des analyses semblables de cette conduite en termes d’obéissance à des règles et en termes de jeu ; et je montrerai que de ces trois modèles, celui du jeu est le plus vaste car il contient les modèles de l’utilisation des signes et de l’obéissance à des règles.

Dans la première partie, je vais examiner comment les concepts modernes de l’hystérie et de la maladie mentale sont nés, ont évolué et se sont peu à peu épanouis. Le contexte socio-historique dans lequel la médecine, la neurologie et enfin la psychiatrie ont été pratiquées, ainsi que le fondement logique des concepts médicaux et psychiatriques fondamentaux, forment les thèmes majeurs de cet examen critique.

Cette approche exigera un examen soigneux du problème de l’imitation et de la logique de la relation entre le « réel » et le « faux » (abstraction faite du fait que cette distinction se rencontre en médecine, en psychiatrie ou ailleurs).

Puisque cette distinction dépend du jugement de l’homme, les critères de telles appréciations en médecine et en psychiatrie et les personnes institutionnellement autorisées à les faire, ont la plus haute signification. Le critère médical traditionnel qui servait à distinguer l’authentique du fac-similé, c’était la possibilité de faire la preuve de changements survenus dans la structure du corps, à l’aide de l’examen clinique du patient, des tests de laboratoire sur les humeurs du corps ou de l’étude post-mortem du cadavre.

Le début de la psychiatrie moderne coïncide avec le développement d’un nouveau critère permettant de distinguer le trouble réel d’un faux trouble : c’est l’altération d’une fonction du corps que révèlent les plaintes du patient ou l’observation de son comportement. C’est ainsi que l’hystérie de conversion a été le prototype de ce qu’on qualifie de maladie fonctionnelle. De même qu’on a considéré la parésie, par exemple, comme un trouble structurel du cerveau, on a considéré en général l’hystérie et la maladie mentale comme des troubles fonctionnels de cet organe. On a ainsi rangé ce qu’on appelait maladie mentale dans la même catégorie que les maladies structurelles et on les a distinguées des maladies imitées ou truquées en faisant appel au critère de falsification volontaire. En conséquence, l’hystérie, la neurasthénie, la névrose obsessionnelle, la dépression, la paranoïa, etc., ont été considérées comme des maladies qui « arrivaient » à des gens. Les malades atteints mentalement ne « voulaient » pas leur comportement pathologique et on les considérait de ce fait comme « non-responsables » de ce comportement. Désormais, on a opposé ces troubles mentaux à la simulation, qui était l’imitation volontaire de la maladie. Finalement, dans les dernières décennies, les psychiatres ont prétendu que la simulation elle aussi est une forme de maladie mentale. Cette déclaration pose un dilemme logique – celui de l’existence d’une prétendue entité appelée « maladie mentale » qui, même si on la contrefait délibérément, n’en demeure pas moins une « maladie mentale ».

Outre les critères empiriques permettant de décider du caractère réel ou faux de la maladie, la position sociale du juge officiellement autorisé à rendre ce jugement a, elle aussi, une importance significative. Voici des problèmes qui se posent à ce propos : quelles sortes de personnes ont le pouvoir social de faire entendre leurs jugements et de les rendre effectifs ? Comment le standing inhérent à la classe sociale et à la structure politique de la société affecte-t-il les rôles de juge médical et de malade potentiel ? Pour répondre à ces questions, nous allons présenter une enquête sur les pratiques médicales et psychiatriques dans différentes sociétés.

Fondements d’une théorie de la conduite personnelle

L’utilisation de signes comme modèle de comportement.

Bien que l’idée que la psychiatrie concerne l’analyse des communications ait cessé d’être une idée neuve, on n’a pas énoncé de manière adéquate ce qu’implique pleinement l’idée que ce qu’on qualifie de maladie mentale est une sorte de langage et diffère des autres troubles corporels. Nous pensons que le problème de l’hystérie ressemble davantage au problème d’une personne qui parle un langage étranger, qu’à celui d’une personne qui souffre de troubles corporels. Nous pensons que les troubles ont des « causes », des « traitements » et des « guérisons ». Toutefois, si quelqu’un parle une autre langue que nous, nous ne cherchons pas les « causes » de ce comportement linguistique particulier : ce serait fou et stérile que de rechercher l’étiologie du fait de parler français. Pour comprendre un tel comportement, nous devons penser en termes d’apprentissage et de signification. Nous pourrions alors conclure que parler français est le résultat du fait de vivre parmi des gens qui parlent français.

Il en résulte que si l’on considère l’hystérie comme une forme particulière de comportement de communication, c’est un non-sens que de rechercher les « causes » de l’hystérie. Comme pour un langage, tout ce que nous pourrons faire c’est de nous demander comment elle a été apprise et quelle est sa signification. C’est exactement ce que Freud a fait avec les rêves. Il a considéré le rêve comme un langage et s’est mis à élucider sa structure et ses significations.

Si ce qu’on appelle un phénomène pathologique ressemble davantage à un langage qu’à une maladie, il en résulte aussi que nous ne pouvons pas parler de façon sensée de son « traitement ». Bien qu’il soit évident que, dans certaines circonstances, il puisse être souhaitable pour quelqu’un de passer d’un langage à un autre – par exemple de cesser de parler français pour se mettre à parler anglais –, on ne qualifie pas de « guérison » un tel changement. Parler en termes d’apprentissage plutôt que d’étiologie nous permet de reconnaître que, parmi une diversité de formes de communication, chacune d’elles a sa raison d’être9 et qu’étant donné les conditions particulières des communiquants, chacune d’elles est aussi « valable » que les autres.

Selon moi, l’hystérie – qui signifie alors communication à l’aide de signes corporels et de plaintes---constitue une forme spéciale du comportement d’utilisation de signes. Je propose de qualifier ce type de communication de protolangage. Ce langage a une double origine. Il a d’abord sa source dans le corps humain qui est sujet à des troubles et à des incapacités qui se manifestent à l’aide de signes corporels (des paralysies, des convulsions, par exemple) et par des sensations corporelles (douleur, fatigue, etc.). Sa deuxième source c’est la culture et la société et, en particulier, la coutume qui semble universelle de faciliter au moins temporairement l’existence à ceux qui sont malades. Ces deux facteurs fondamentaux rendent compte du développement et de l’utilisation du langage de l’hystérie, qui n’est rien d’autre que le « langage de la maladie » qui est utilisé soit parce qu’on n’a pas assez bien appris un autre langage, soit parce que ce langage se révèle particulièrement utile. Ces deux raisons d’user d’un tel langage peuvent naturellement se combiner diversement.

Dans la seconde partie, j’entreprendrai une analyse de l’hystérie ; ce sera plutôt une analyse sémiotique que psychiatrique ou psychanalytique. Tout d’abord, je présenterai un examen minutieux de la structure et de la fonction du protolangage. J’exposerai ensuite les relations du protolangage avec la classe générale des langages non-discursifs. Enfin, je conclurai par des considérations sur le problème de la communication indirecte – il s’agit d’une analyse de la structure et de la fonction de l’allusion, de l’insinuation et du sous-entendu.

L’obéissance à des règles en tant que modèle de comportement.

« Obéir à des règles » et « assumer un rôle » sont des concepts qui dérivent des prémisses suivantes : c’est en considérant essentiellement l’« esprit » humain comme un produit de l’environnement social de l’homme qu’on peut le mieux l’étudier. En d’autres termes, bien qu’il y ait dans le comportement certains invariants biologiques, le schème précis des actions humaines est largement déterminé par des rôles et des règles. En conséquence, l’anthropologie, la morale et la sociologie sont les sciences fondamentales de l’action humaine puisqu’elles s’intéressent aux valeurs, aux buts et aux règles du comportement humain.

L’introduction du modèle d’obéissance à des règles comme cadre de référence de l’hystérie et de la maladie mentale soulève naturellement deux questions : 1) de quelle sorte de règles s’agit-il et de quelle manière ces règles influencent-elles le comportement ? 2) quelles sont les règles qui permettent le mieux de comprendre le développement historique du concept d’hystérie ?

Je vais tenter de montrer qu’il y a deux catégories de règles qui sont spécialement significatives pour la formation de ce comportement qualifié diversement de « sorcellerie », d’« hystérie » et de « maladie mentale ». On touche là à l’impuissance plus ou moins grande de l’enfant et à l’activité parentale d’assistance qui est plus ou moins requise sur le plan biologique. Ce qui provoque, chez les êtres humains en particulier, des schèmes compliqués d’activités couplées qui se caractérisent par l’impuissance d’un membre et l’assistance de la part de l’autre.

La seconde source de règles qui touchent à ce problème, ce sont les enseignements et les pratiques des religions judéo-chrétiennes. Pendant des siècles, l’Occident a été plongé dans un océan de règles sociales inutilisables, dans lesquelles il lui a fallu continuer à flotter et où il a presque sombré. Je veux dire par là que, grâce à l’impact combiné des expériences universelles de dépendance de l’enfant et de l’enseignement religieux, la vie sociale est structurée de manière à contenir des exhortations sans fin qui commandent à l’homme de se comporter de manière infantile, stupide et irresponsable. Bien que l’impact de ces exhortations à l’impuissance ait été peut-être plus efficace pendant des périodes historiques plus anciennes, elles continuent à influencer le comportement humain.

J’illustrerai la thèse selon laquelle nous flottons – sans pour autant le percevoir – sur un vaste océan de commandements humains nous enjoignant de nous montrer incapables, appauvris et malades, en faisant appel principalement au Nouveau Testament. Toutefois, dans l’expérience réelle de chacun de nous, ces influences ne doivent pas nécessairement provenir de sources religieuses ayant une organisation formelle. Elles proviennent en fait plus souvent de notre père, de notre mère, de notre mari, de notre femme, de notre employeur, etc. Cependant, le rôle du prêtre et du médecin y revêt une signification particulière car leur activité de secours repose franchement sur la prémisse suivante : on doit aider le pécheur, le faible, le malade – bref celui qui est handicapé. Cela implique que ceux qui présentent un comportement efficace de confiance en eux n’ont pas besoin d’être aidés. On peut même les imposer, les charger, les contraindre de diverses manières. Cette « prime à l’infirmité », si nécessaire qu’elle puisse être parfois, est une pratique sociale lourde de conséquences complexes, imprévues et souvent indésirables.

Le jeu en tant que modèle de comportement.

La communication est un cadre de référence qui implique que les personnes qui communiquent sont engagées dans une activité pleine de sens pour elles. En disant « pleine de sens », je me réfère à l’activité intentionnelle, orientée vers un but et à la poursuite de buts dans certaines voies prédéterminées. Si les êtres humains ne semblent pas être engagés de cette façon, il est néanmoins utile de penser qu’ils le sont et que nous avons été incapables de saisir les buts et les règles du jeu. Cette manière de considérer le comportement humain n’est pas nouvelle. Shakespeare a dit qu’« il y a de la méthode dans la folie ». De même, dans la vie quotidienne, lorsqu’une personne agit d’une façon incompréhensible et qui paraît insensée, on pourrait demander : « À quoi joue-t-elle ? Qu’est-ce qu’elle fabrique ? » L’attitude psychanalytique fondamentale envers le « comportement névrotique » reflète les mêmes prémisses. L’analyste s’efforce de comprendre la conduite en termes de buts, de motifs, de rôles, etc., inconscients. Dans les termes que nous proposons ici, l’analyste cherche à démêler le jeu de la vie auquel s’adonne le patient.

Une présentation systématique du modèle de jeu du comportement humain, reposant largement sur les travaux de Mead et de Piaget, formera l’introduction de ce thème. Il s’y ajoutera l’élaboration d’une hiérarchie des jeux dont le premier niveau, ou jeu objectal, sera distingué des niveaux supérieurs, ou métajeux.

On peut considérer l’hystérie comme un mélange hétérogène de métajeux. Comme telles, l’hystérie et la maladie mentale en général peuvent être opposées aux cas simples de maladies corporelles et de traitement de ces maladies. Ce traitement qui vise la survie du corps peut être considéré comme un jeu d’objet.

Tenter de poursuivre simultanément des jeux d’objet et des métajeux, c’est pour un individu s’exposer peut-être à des conflits irréductibles. La fameuse déclaration de Patrick Henry : « donnez-moi la liberté ou donnez-moi la mort », illustre le conflit potentiel entre la survie physique et l’idéal éthique de liberté. Dans cet exemple, le but final du métajeu – c’est-à-dire vivre en homme libre – prend le pas sur le but final du jeu objectal – c’est-à-dire survivre à tout prix. En revanche, dans ce dilemme, l’adhésion au jeu du sujet implique le renoncement au métajeu.

À tout niveau logique, on peut bien ou mal jouer. C’est aussi vrai pour l’hystérie. Cependant, dans la mesure où l’hystérie se compose d’un mélange entre plusieurs jeux et pour autant que la personne qui s’efforce de jouer ce jeu complexe ne soit pas totalement consciente des règles selon lesquelles elle joue ni des buts qu’elle s’est fixée, la poursuite des buts et l’obéissance aux règles des divers jeux risquent fort d’entraîner des conflits sérieux. Ce type d’analyse nous permettra de constater que tandis que les « problèmes psychiatriques » ont des dimensions intrapersonnelles, interpersonnelles et sociales significatives, ils ont aussi invariablement une dimension éthique. Une fois que l’homme dépasse le niveau de la pratique du jeu objectal du type le plus simple – le jeu de survie –, il est inévitablement confronté à des choix moraux. Cependant, l’examen minutieux des antécédents historiques des « symptômes névrotiques » ou du « caractère » ne peut seul résoudre un dilemme éthique. On n’y parvient qu’en faisant un choix humain et en s’abandonnant à ce choix. Ceci non pour nier le fait que l’aptitude à choisir et le désir de faire des choix sont eux-mêmes influencés par des expériences personnelles, mais bien au contraire pour souligner encore une fois ce fait.

La description du comportement humain en termes d’analyse des jeux réunit en un tout cohérent des éléments du modèle d’utilisation des signes et du modèle d’obéissance à des règles du comportement humain. Selon moi, cette approche de la psychiatrie est particulièrement adéquate et utile pour intégrer des considérations économiques, morales et socio-politiques dans les intérêts plus traditionnels du psychiatre.