Appendices

Appendice I. Chronologie

Vers 1650-1750 Les premiers asiles de fous apparaissent, d’abord en Europe, puis dans le reste du monde civilisé269.

Vers 1750-1850 Le commerce de la folie devient une affaire florissante ; dans les maisons de fous privées et publiques, il se trouve aux mains des médecins, des gens d’Église et de divers laïcs270.

1841 Fondation de la British Association of Medical Officers of Asylums and Hospitals for the Insane, la première organisation « psychiatrique » du monde anglophone. Elle commence à publier en 1853 un journal, intitulé Asylum Journal271.

1844 Fondation de l’Association of Medical Superinterdants of American Institutions for the Insane. Dans sa première Résolution officielle, on lit : « Il a été unanimement adopté au cours de cette Convention le principe selon lequel la tentative d’abandonner complètement l’application de moyens de contrainte personnelle n’est pas justifiée par les véritables intérêts du malade »272. En 1921, cette organisation deviendra l’American Psychiatrie Association.

Vers 1800-1900 La folie (la démence, la déraison, etc.) se voit de plus en plus affirmée par les professionnels et de plus en plus acceptée par le grand public comme une « maladie » et une « dégénérescence » du cerveau, probablement causée par la masturbation273.

1838 Jean-Etienne Dominique Esquirol (1772-1840) propose une nouvelle loi pour les fous et établit la psychiatrie légale comme une entreprise médico-légale légitime. « Dès qu’a commencé à se développer de façon continue la psychiatrie », écrit Jaspers, « se détache l’étonnante personnalité d’Esquirol… [Il proclama que] l’asile de fous est un instrument intelligent et c’est l’arme la plus puissante dont nous disposons contre la maladie mentale »274.

1845 Wilhelm Griesinger (1817-1868) fait paraître le livre qui a marqué son époque : Pathologie und Therapie der psychischen Krankheiten (Pathologie et thérapie des maladies mentales), qui fait de la psychiatrie une spécialité médicale. Selon Kurt Kolle : « La psychiatrie scientifique n’existait pas avant le milieu du XIXe siècle… l’idée de reconnaître que les personnes dérangées mentalement étaient des malades… fit lentement son chemin et ne fut vraiment admise qu’à la fin du siècle. Cette évolution de l’opinion et l’incorporation de la psychiatrie à la médecine qui s’ensuivit le durent à l’ouvrage publié en 1845 par un psychiatre allemand, Griesinger. C’est lui qui formula clairement que “les maladies mentales sont des affections du cerveau.” Grâce à Griesinger, la psychiatrie se vit associée aux sciences naturelles. La pathologie du cerveau constitua l’une des fondations de la psychiatrie »275.

1869 Karl Ludwig Kahlbaum (1828-1899), décrivant un certain type de comportement chez les pensionnaires des asiles de fous, lui donne le nom de « catatonie » et l’attribue à des pratiques masturbatoires excessives276. La catatonie et l’hébéphrénie deviennent avec Kraepelin deux formes de démence précoce ; avec Bleuler, elles deviennent deux formes de schizophrénie.

1880 Jean-Marie Charcot (1925-1893) fait reconnaître par le corps médical la validité de l’hypnose comme traitement médical en psychiatrie277. Ce faisant, il ouvre la voie à la reconnaissance des psycho-névroses comme étant bien d’authentiques maladies médicales et de la psychothérapie et de la psychanalyse comme des traitements médicaux valables.

1884 Johann Ludwig Wilhelm Thudicum (1829-1901), l’un des pionniers de la neurochimie, formule le principe qui devait devenir le modèle du concept psychiatrique des « psychoses endogènes », par opposition aux « psychoses exogènes », c’est-à-dire celles qui sont provoquées par l’ingestion de substances toxiques ou par un traumatisme du cerveau. « Pour que la recherche sur la chimie de la maladie soit positive, elle doit être méthodique et continue. Seuls les médecins sont capables d’entreprendre cette recherche qui nécessite l’appui de l’État et l’intérêt renouvelé des professionnels et des classes intellectuelles. Les phosphatides sont le cœur, la vie et l’âme chimique de tous les bioplasmes quels qu’ils soient, des plantes comme des animaux… Un grand nombre de maux de tête sont probablement causés par des poisons chimiques fermentés dans le crâne, ou des poisons que le sang charrie du corps au cerveau, ou qui ont fermenté dans le corps, ou des substances comme l’alcool, la morphine, l’alcool amylique qui viennent de l’extérieur… Un grand nombre de formes de folie sont incontestablement des manifestations externes des effets sur le cerveau de la substance des poisons fermentés dans le corps, tout comme les aberrations mentales qui accompagnent l’intoxication alcoolique chronique sont les effets accumulés d’un poison relativement simple qui a fermenté à l’extérieur du corps. Je pense que nous pourrons presque certainement les isoler, dès que nous connaîtrons la chimie ordinaire dans ses moindres détails. Nous pourrions alors procéder à d’étonnantes découvertes et tous nos efforts sont tendus vers ce but, à savoir la découverte d’antidotes aux poisons et ensuite la cause de la fermentation et les processus qui la produisent »278.

Vers 1890-1910 La parésie détrône la masturbation comme cause paradigmatique de la folie.

1893-1895 Joseph Breuer (1842-1925) et Sigmund Freud (1856-1939) réhabilitent l’hystérie en sa qualité de « psycho-névrose », en définissant la maladie simulée comme étant elle-même une maladie279.

1898 Emil Kraepelin (1855-1926) réinvente et introduit le terme dementia praecox dans la psychiatrie (la psychiatrie française avait utilisé ce terme dès 1860). Il considère la démence précoce comme « une maladie endogène, c’est-à-dire une maladie qui n’est pas provoquée par des causes extérieures. On pensait qu’elle était provoquée par certains changements organiques dans le cerveau. Kraepelin eut plus tard tendance à penser que la démence précoce était d’origine métabolique280.

1900 Freud publie L’Interprétation des rêves, où il transforme les rêves, ce territoire d’élection des poètes, en problèmes médicaux. Il réussit à s’assurer de la reconnaissance médicale pour une certaine sorte de conversation, qu’il appelle « psychanalyse », comme forme justifiée de traitement psychiatrique dans le cas de « certaines maladies mentales »281.

1904 Alois Alsheimer (1864-1915) publie le premier rapport sur les modifications histopathologiques caractéristiques de la paralysie générale des fous, appelée aussi parésie générale.

1904 Dans son manuel de Psychiatrie, Emil Kraepelin affirme que « l’infection syphilitique est un facteur essentiel de l’apparition de la parésie »282.

1905 Fritz Schaudinn (1871-1906) démontre l’existence du Treponema pallidum (Spirochète pallida) dans les lésions superficielles de la syphilis et l’identifie comme l’organisme causant la syphilis.

1906 August von Wassermann (1866-1925) élabore le premier test immunologique pour établir le diagnostic de la syphilis.

1909 Paul Ehrlich (1854-1915) découvre le Salvarsan, le premier arséno-benzène pour soigner la syphilis ; les arsénobenzènes continuent d’être utilisés pour traiter cette maladie jusqu’à ce que la pénicilline vienne les remplacer en 1943.

1910 Freud publie son étude sur la psychopathologie de Léonard de Vinci283.

1911 Eugen Bleuler (1957-1930) rebaptise et (embellit !) la démence précoce, inventant par là même la « schizophrénie »284.

1913 Hideyo Noguchi (1876-1928) et Joseph W. Moore (1879-1957) démontrent la présence du Tréponème Pallida dans les tissus du système nerveux central des malades atteints de parésie et de tabès.

1917 Julius von Wagner-Jauregg (1857-1940) inocule a des sujets atteints de parésie la malaria tierce et démontre la valeur thérapeutique de la fièvre comme traitement de cette maladie. Il reçoit pour cette découverte le Prix Nobel en 1927.

1917 Emil Kraepelin reformule la primauté du paradigme de la parésie pour les progrès en psychiatrie : « La nature de la plupart des maladies mentales est pour le moment obscure. Mais personne ne songerait à nier que la recherche future découvrira des faits nouveaux dans une science aussi neuve que la nôtre ; à cet égard, les maladies produites par la syphilis sont une leçon. Il est logique de supposer que nous réussirons à découvrir les causes de biens d’autres formes de folie qui peuvent être prévenues, peut-être même guéries, bien que, pour le moment, nous n’ayons pas la moindre idée… »285.

1919 Elmer E. Southard (1876-1920) fait l’apologie de la foi évangélique et de la tâche missionnaire des croisés psychiatriques : « Puissions-nous nous réjouir d’être [nous les psychiatres]… équipés, grâce à nos études et nos expériences, mieux sans doute que n’importe qui, pour voir clair à travers les terreurs apparentes de l’anarchie, de la violence, de la destruction, de la paranoïa, que ces tendances se manifestent chez les capitalistes ou chez les chefs de syndicats, dans les universités, dans les maisons particulières, au Congrès ou dans les canaux désaffectés... Les psychiatres doivent porter leur pouvoir d’analyse, leur optimisme forcené, leur force et leur but non seulement dans les cercles réduits de la maladie avouée, mais comme Seguin dans l’éducation, comme William James dans le domaine de la morale, comme Isaac Ray dans la jurisprudence et, par-dessus tout, dans les domaines de l’économie et de l’industrie. Je salue les années qui viennent comme celles qui verront le triomphe des psychiatres »286.

Cet appel à la conquête mondiale de la psychiatrie, c’est-à-dire à la médicalisation, à la psychiatrisation et à la thérapisation de toutes les activités humaines, a connu depuis bien des échos de la part des principaux psychiatres du monde entier.

Appendice II. Psychiatrie et anti-psychiatrie, critères suprêmes des oppresseurs et des opprimés

J’ai suggéré que nous considérions les gens sains d’esprit et les fous d’un côté et les psychiatres et les anti-psychiatres de l’autre, comme des adversaires, les uns se targuant d’être supérieurs aux autres, taxant la partie adverse d’infériorité, évidemment ; il faut maintenant placer ces images dans la perspective plus large d’autres relations entre supérieur et inférieur, avec leurs mythologies respectives. J’ai souligné ce thème dans l’un de mes livres, quand j’ai analysé la relation existant entre psychiatre institutionnel et malade mental interné, et sa similitude avec la relation entre inquisiteur et hérétique287. Je voudrais maintenant appliquer cette même analyse à la relation entre psychiatre et anti-psychiatre, en soulignant particulièrement les caractéristiques morales de leurs prétentions respectives.

Dans l’un de ses brillants essais, B. Russell nous a fourni un cadre dans lequel cette controverse s’insère parfaitement. « L’une des illusions les plus tenaces du genre humain », écrit Russell, « réside dans sa conviction que certaines parties de l’espèce humaine sont meilleures ou pires que d’autres sur le plan moral. C’est une croyance qui revêt des formes diverses, dont aucune ne repose sur des bases rationnelles »288. Après avoir souligné comment cette propension du genre humain se traduit très clairement dans le chauvinisme du sexe, du nationalisme et de l’esprit de classe, Russell note que certaines personnes préfèrent admirer et magnifier les groupes auxquels elles n’appartiennent pas, dont elles sont en fait exclues :

Une forme assez curieuse de cette admiration pour les groupes dont l’admirateur ne fait pas partie est la croyance à la vertu supérieure des opprimés : que ce soient les nations, les pauvres, les femmes et ou les enfants. Le XVIIIe siècle, en même temps qu’il effectuait la conquête de l’Amérique aux dépens des Indiens, réduisant la paysannerie au niveau de manœuvres misérables, et que l’industrialisation toute neuve apportait son lot de misères, ce siècle adorait faire du sentiment au sujet du « noble sauvage »… Les libéraux continuent d’idéaliser les pauvres de la campagne tandis que les intellectuels socialistes et communistes font la même chose avec le prolétariat des villes »289.

Russell suggère qu’il existe dans la nature des relations de pouvoir entre ceux qui dominent et ceux qui sont dominés, et dans la nature de l’espèce humaine, quelque chose qui, d’une certaine façon, engendre ces images compensatoires de la supériorité et de l’infériorité. Un des meilleurs exemples a été, et reste, la mythologie de la supériorité féminine. Russell disait à propos de la phase victorienne de cette mythologie : « La croyance dans leur supériorité [celle des femmes] “spirituelle” faisait partie intégrante de la détermination à les maintenir à un niveau économique et politique inférieur »290.

Dans la mesure où les anti-psychiatres affirment que les fous sont supérieurs aux gens sains d’esprit, et c’est l’une de leurs prétentions doctrinales fondamentales, j’ai bien l’impression qu’ils débutent là où les chantres de la « vertu supérieure » des femmes avaient abouti. Ils se bornent à substituer les « vertus supérieures » des femmes opprimées à la « santé mentale supérieure » des schizophrènes opprimés. Ce petit jeu des anti-psychiatres me semble aussi simpliste que méprisable, car en portant aux nues cette « authenticité » de la folie, en faisant de la littérature avec le « voyage » de la psychose, ils ne sauraient obtenir que deux résultats auxquels je suis férocement opposé.

D’un côté, le mythe de la supériorité du psychotique, comme celui de la supériorité des femmes, peut faire partie de la détermination du psychiatre à le dominer, pas ouvertement comme un fou, mais secrètement comme un voyageur égaré. Peut-être est-ce un effort authentique pour remplacer les pouvoirs spéciaux et les privilèges du psychiatre par ceux du psychotique, selon la tradition chrétienne qui veut que « les premiers soient les derniers », ou le programme communiste qui veut remplacer la domination capitaliste par la « dictature du prolétariat ».

Quand on considère les mille et une façons qu’ont oppresseurs et opprimés de s’apparier, on est obligé de se poser la question : Pourquoi quiconque croirait-il aux mythes de la supériorité de l’un ou de l’autre ? On peut répondre à cette question en faisant quelques généralisations utiles. En règle générale, les gens croient à la supériorité de l’oppresseur lorsque celui-ci occupe une place privilégiée, par exemple quand l’oppresseur est un homme ou un psychiatre ; ou quand ils cherchent à se faire protéger par l’oppresseur, par exemple quand il s’agit d’un enfant ou d’un malade mental interné ; ou lorsqu’ils désirent jouer un rôle complémentaire, celui par exemple de la femme mariée ou du psychotique. D’un autre côté, les gens croient à la supériorité de l’opprimé, les femmes et les psychotiques par exemple, quand ils se sentent particulièrement coupables à leur égard. Il est beaucoup moins facile d’accorder crédit à la contre-mythologie qu’à la mythologie et c’est ce qui explique la différence entre les deux. Les remarques de Russell à ce sujet n’ont peut-être jamais été aussi probantes que lorsqu’il s’agit de la psychiatrie et de l’anti-psychiatrie :

Comme on peut le déduire des divers cas que nous avons envisagés, le stade où la vertu supérieure est attribuée à l’opprimé est aussi instable que transitoire. Il se produit seulement lorsque les oppresseurs se mettent à avoir mauvaise conscience et cela n’arrive que lorsque leur pouvoir n’est plus assuré. Cette idéalisation de la victime n’a d’utilité que pour un temps : si la vertu est le plus grand des biens et si la sujétion rend les gens vertueux, il vaut mieux leur refuser tout pouvoir, sinon on risque de détruire leur vertu… Quel beau sacrifice de la part des hommes que d’éviter aux femmes les sales besognes de la politique… Mais, tôt ou tard, la classe opprimée se disputera avec son oppresseur pour lui prouver que ses « vertus supérieures » justifient qu’on lui donne le pouvoir, et les oppresseurs se trouveront face à leurs propres armes retournées contre eux. Quand, enfin, le pouvoir sera équitablement réparti, tout le monde comprendra que toutes ces histoires de vertu supérieure n’étaient que des bêtises et qu’elles étaient superflues quand il s’agissait de justifier le besoin d’égalité291.

C’est précisément cette sorte de bon sens, de position intermédiaire, que j’ai essayé de garder quand j’ai abordé cette dimension relativement peu connue de la question domination/sujétion, des relations entre médecins-de-fous et fous, psychiatres et psychotiques, experts en schizophrénie et schizophrènes. J’ai donc essayé de détruire la mythologie de la supériorité médicale de la psychiatrie et de la psychanalyse sur les principes du droit et de la religion et les pratiques de contrôle social, ainsi que la supériorité morale des psychiatres et des psychanalystes sur les gens en général et sur les prétendus malades mentaux en particulier. En même temps, j’ai essayé d’éviter d’idéaliser la folie en la faisant passer pour une « super » bonne santé mentale et de fabriquer une mythologie du fou en le transformant en individu aux vertus ou aux pouvoirs supérieurs, que ce soit sur le plan artistique, moral ou psychologique.

Bref, il me semble que, si les idées que j’ai avancées ici et dans d’autres ouvrages sont valables et arrivaient à susciter une certaine adhésion, la psychiatrie disparaîtrait progressivement, du moins telle que nous la connaissons. En particulier, on peut imaginer que la psychiatrie involontaire, comme la servitude involontaire, serait abolie et que les divers types d’interventions psychiatriques volontaires se verraient réexaminés, reformulés et réévalués, chacun selon sa véritable nature et ses caractéristiques existantes. Il est possible que certaines pratiques refassent surface en tant qu’interventions médicales, peut-être à l’endroit de personnes qui ne souffrent pas de maladies corporelles vérifiables, car c’est une pratique qui n’est nullement limitée à la psychiatrie. Pourtant la majorité des pratiques psychiatriques disparaîtraient ou réapparaîtraient comme interventions politiques et morales. Ces pratiques psychiatriques à l’égard de malades volontaires seraient alors reconnues pour ce que je les crois être, c’est-à-dire des « théories » et des « techniques » propres à certains systèmes de morale séculaire, ou, pour être plus précis, servant à justifier et à appliquer ces systèmes.