Chapitre III. La schizophrénie : syndrome psychiatrique ou scandale scientifique ?

Si soixante-six ans de « progrès » en psychiatrie « scientifique » moderne ont produit quelque chose, c’est bien d’avoir donné à la schizophrénie un statut irréfutable, en affirmant qu’elle est une maladie authentique. Les puristes de la psychiatrie parleraient de syndrome. Un syndrome, qu’est-ce que c’est ? Selon le dictionnaire de Webster, c’est un « ensemble de signes et de symptômes qui se manifestent ensemble et qui caractérisent une maladie ». Ce n’est, en somme, qu’une astuce psychosémantique pour affirmer qu’une « maladie » sans lésion histopathologique vérifiable ou sans anormalité pathophysiologique n’en reste pas moins une maladie.

La schizophrénie est définie de façon si vague que, dans la réalité, c’est un terme qui sert à qualifier pratiquement tous les types de comportement que désapprouve celui qui utilise ce terme. Il serait donc aussi impossible d’énoncer la phénoménologie de la schizophrénie que d’énoncer la phénoménologie de l’hérésie. Il reste toutefois possible d’étudier certains écrits caractéristiques des contemporains sur la schizophrénie, qui illustreront la manière caractéristique dont on se sert de ce terme. Cela nous montrera, d’une part, qu’aucune maladie vérifiable n’est identifiée et, de l’autre, qu’on ne possède même pas de base de référence objectivement vérifiable. Tout cela ne signifie pas que le terme n’a aucun sens. Bien au contraire, sa signification est d’autant plus lourde qu’elle est impénétrable. Je vais donc essayer de montrer que la schizophrénie est l’un des symboles sacrés de la psychiatrie, à peu près dans le même sens, disons, que le Christ crucifié est le symbole du Christianisme.

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Toute la littérature consacrée à la « schizophrénie » qui remonte maintenant à quelque 70 ans et qui compte des centaines de milliers d’ouvrages « savants » dans toutes les langues principales – cette littérature est entachée à mon avis d’une erreur de logique, à savoir que tous ces textes sur la « schizophrénie » se présentent comme une sorte de description sténographiée d’une maladie, alors qu’ils sont en réalité la prescription sténographiée d’une disposition ; on pourrait dire encore qu’on utilise le terme de schizophrénie comme si c’était une proposition affirmative concernant les psychotiques, alors qu’en fait c’est une justification légitimant une chose que les psychiatres leur font.

Les professionnels comme les profanes en sont donc arrivés à croire que lorsque les psychiatres parlent d’une personne atteinte ou souffrant de « schizophrénie », ce terme s’applique à une maladie qui est analogue, du moins logiquement, à une blessure, une infection, un trouble métabolique ou une tumeur. Ce n’est pas du tout le cas. Ce que les psychiatres désignent en réalité par ce terme, c’est un ensemble complexe de justifications morales et légales leur permettant d’emprisonner le « patient » en disant qu’il s’agit là d’une « hospitalisation psychiatrique » Il suffit de lire dans n’importe quel manuel de cours les passages concernant le traitement de la schizophrénie.

Lawrence Kolb, dans son livre désormais classique Noyes’ Modem Clinical Psychiatry, s’exprime d’une façon caractéristique :

La solution idéale consisterait à soigner le schizophrène avant que les symptômes de déséquilibre mental soient manifestes. Malheureusement, c’est très rare. Le patient n’essaye qu’occasionnellement de se faire soigner… À la suite de l’examen initial, il faut décider soit de soigner le malade en clientèle privée, dans une section dite « de jour », soit de le faire admettre dans un hôpital. Lorsque son comportement est source de désordres et indique une aggravation qui risque de menacer l’ordre social, une prompte admission à l’hôpital est souhaitable115.

Le cœur du problème est ici si soigneusement évité qu’on hésite à peine à dire que leur auteur se montre délibérément menteur. Si le schizophrène ne cherche pas à se faire soigner, comment rencontrerait-il un psychiatre ? La réponse est claire : parce que quelqu’un l’y amène par force ou par ruse. Autre point capital : lorsque Kolb dit « qu’il faut décider de soigner le malade », et dans quel cadre, qui est censé prendre cette décision ? Dans la mesure où Kolb ne dit pas clairement et franchement que cette décision est généralement prise par ceux qui se prétendent les proches du malade, par les psychiatres institutionnels et par les tribunaux, on a l’impression que cette décision équivaut à n’importe quelle autre décision médicale, prise avec l’accord d’un malade parfaitement informé par son médecin, et que le malade jouit du droit inaliénable de refuser d’être « soigné ».

Depuis quelques années, le public et les autorités juridiques ont été particulièrement sensibilisés au problème de privation des droits de la personne humaine par la psychiatrie et les psychiatres ont redoublé d’efforts pour ignorer, à chaque fois qu’ils le pouvaient, le problème de la coercition psychiatrique. On en trouve un parfait exemple dans le Volume 1 de The World Biennial of Psychiatry and Psychotherapy, édité par Silvano Arieti116. Dans l’index de ce gros volume, qui fait plus de six cents pages et qui contient deux chapitres consacrés à la schizophrénie, on cherchera en vain les rubriques hospitalisation, involontaire, coercition ou internement d’office. Dans le texte, tel que j’ai pu le voir, il n’existe pas la moindre allusion au fait que les psychiatres enferment les gens, et ceux particulièrement qu’on étiquette « schizophrènes » Et, détail que je qualifie résolument d’obscène, ce volume comprend tout un chapitre écrit par A. V. Snezhnevsky, le Directeur de l’Institut de Psychiatrie de Moscou, bien connu comme l’un des principaux médecins criminels de la psychiatrie soviétique, responsables de la détention psychiatrique et de la suppression des dissidents117. On s’aperçoit encore dans cet ouvrage qu’Ari Kiev, l’éditeur de Psychiatry in the Communist World, tout comme tant d’autres co-auteurs gardent un silence complet au sujet de la psychiatrie coercitive118. Ainsi va le monde !

Il n’y a pas si longtemps, les psychiatres se montraient plus hardis et plus agressifs lorsqu’il s’agissait de dire qu’il faut enfermer les schizophrènes dans les asiles, ce qu’ils font d’ailleurs. En 1938, Franz Joseph Kallmann, qui venait juste d’arriver d’Allemagne et qui était le pionnier de la génétique des troubles mentaux, exprima de façon révélatrice ce qu’il pensait du lien existant entre « schizophrénie » et perte de liberté :

On sait que, même de nos jours, on n’interne la plupart des schizophrènes que tardivement. Il faut en rendre responsable la prévention que manifeste le grand public à l’endroit des institutions psychiatriques, ainsi d’ailleurs que l’incapacité de certains médecins et de certaines autorités civiles à comprendre la nature des psychoses schizophrènes… Se battre contre ces préjugés dépassés, qui continuent à freiner une rapide hospitalisation des fous, doit occuper une place importante dans tout programme efficace d’eugénisme119.

Dans la mesure où le terme de « schizophrénie » n’est pas descriptif mais spéculatif, comme il n’explique pas ce qui ne marche pas chez l’éventuel patient mais justifie ce que « son » psychiatre lui fait, je pense qu’il est tout simplement sans objet de continuer à utiliser ce terme comme si c’était le nom d’une maladie dont les caractéristiques biologiques étaient en tout point comparables à celles de n’importe quelle autre maladie organique. Néanmoins, selon l’optique officielle, scientifique, juridique, psychiatrique et médicale, la proposition selon laquelle la schizophrénie est une maladie fait désormais partie des certitudes. Il s’ensuit que le devoir de tout bon psychiatre n’est pas de se demander si la schizophrénie est une maladie ou non, mais d’élaborer des méthodes permettant de la diagnostiquer de façon plus précise et de la soigner plus efficacement. Cette orientation se voit parfaitement illustrée par la découverte de la lobotomie.

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En 1935, Egas Moniz (1874-1955), neurologue et neurochirurgien portugais, introduisit la lobotomie préfrontale dans la pratique psychiatrique et cette innovation fut couronnée en 1949 par le Prix Nobel. Le Prix lui fut attribué « pour sa découverte de la valeur thérapeutique de la lobotomie préfrontale dans certaines psychoses »120. Par cette distinction, Moniz devenait un grand savant et un bienfaiteur de l’humanité. Le jury reconnaissait donc implicitement que « certaines psychoses » (que les psychiatres américains diagnostiquent pour la plupart comme de la schizophrénie) étaient des maladies provoquées par un fonctionnement anormal du cerveau. Sinon, qu’est-ce qui aurait pu justifier une opération aussi radicale du cerveau humain ?

Voici comment Moniz explique la façon dont la lobotomie « guérit » et comment il justifie cette opération :

À partir des données anatomiques [antérieures], je suis arrivé à la conclusion que les synapses, que l’on trouve dans les cellules par millions, sont les fondations organiques de la pensée. La vie psychique normale dépend du bon fonctionnement des synapses et les troubles mentaux apparaissent comme le résultat d’un dérèglement synaptique… Toutes ces considérations m’ont amené aux conclusions suivantes : il est nécessaire de modifier la régulation des synapses et de changer les voies choisies par les impulsions de manière à modifier les idées correspondantes et d’obliger les pensées à emprunter des passages différents121.

Il est aussi intéressant qu’étrange de constater que l’identification des pensées avec les synapses, telle que la propose Moniz, dont la valeur est implicitement authentifiée par le fait qu’on lui a décerné le Prix Nobel, est comparable à l’identification du corps de Jésus-Christ avec sa présence réelle dans l’Eucharistie, dont la validité est authentifiée par la doctrine catholique de la transsubstantiation122. À l’Age de la Foi, il n’était pas permis de douter ou de contester cette dernière identification et, à l’Age de la science, il n’est pas plus permis de douter et de contester la première. Comme les prêtres, sous l’autorité de l’Inquisition, recouraient à la torture et au bûcher pour « obliger les pensées à emprunter des passages différents », les médecins, avec la bénédiction de la Médecine, utilisent la lobotomie et autres modes de torture psychiatrique pour arriver au même résultat. Il est révélateur que le recours à la lobotomie préfrontale dans le cas de la « maladie mentale » soit, pour autant que je le sache, le seul « traitement médical » que le Vatican ait formellement condamné et que l’Union soviétique ait banni.

Autre détail encore plus révélateur : Moniz reconnaît qu’en essayant la lobotomie sur les êtres humains, il ne cherchait pas tant à guérir les « psychoses » qu’à trouver comment étayer idéologiquement la « psychiatrie organique », c’est-à-dire à établir des fondations solides pour « l’étude des fonctions psychiques sur une base organique » :

La veille de ma première tentative, alors que j’étais en proie à une juste inquiétude, l’espoir d’obtenir des résultats favorables balaya toutes mes craintes. Si nous réussissions à supprimer certains complexes symptomatiques de nature psychique en détruisant les centres qui reliaient les cellules, nous pourrions démontrer une fois pour toutes que les fonctions psychiques et les zones du cerveau qui contribuent à leur élaboration sont étroitement liées, ce qui constituerait un grand pas en avant dans l’étude des fonctions psychiques sur une base organique123.

Si j’ai cité l’œuvre de Moniz, ce n’est pas tant pour la condamner que pour en souligner l’orientation fondamentalement opposée, dans ce type de recherche, aux méthodes traditionnelles de la recherche médicale. Pour établir la nature organique de la parésie, les chercheurs en médecine ont étudié le cerveau de parétiques prélevés sur des cadavres et ils cherchèrent à définir et à démontrer l’histopathologie de la maladie. Ils ne voulaient pas démontrer que la parésie était une maladie organique du cerveau, en mutilant le corps du paralytique, en disant que c’était un « traitement » et en tirant des conclusions d’interventions « thérapeutiques » pour établir la nature de la maladie. Rappelons tout de même que la lobotomie, comme le coma insulinique auparavant, puis comme ensuite l’électrochoc, ont été introduits dans la pratique psychiatrique – et leur usage justifié – en partant de la même façon d’un détournement de la logique et de la méthode scientifiques. Le raisonnement sous-jacent et les résultats de cette méthode de « recherche » sont désormais admis partout. Par exemple, on croit largement que, dans la mesure où les principaux « tranquillisants » affectent ce qu’il est convenu de nommer le comportement psychotique d’une manière que nombre de gens trouvent satisfaisante et désirable, cela « prouve » que les « patients » ainsi « soignés » souffrent de « maladie mentale », et que celle-ci a une origine organique.

Et ainsi, pendant que les diverses thérapies de la schizophrénie, des plus radicales aux plus romantiques, font leur apparition puis disparaissent, les psychopharmacologues se sont mis laborieusement au travail – en toute bonne foi – pour exploiter jusqu’à la substantifique moelle le filon abreuvé par l’argent des contribuables. C’est dans cette optique qu’il faut considérer le numéro de mars 1975 de la revue Current prescribing. Sous le titre « Quoi de neuf ? », sous-titré « Tour d’horizon mensuel des nouveaux médicaments, de ceux qui sortiront demain et des nouvelles applications des anciens médicaments », trois produits sont décrits : la « Carbazepine pour les attaques », le « Glyburide, un sulfonilure expérimental » et le « Molindone H.C.I. dans la schizophrénie ». Le Molindone (Moban, Endo), apparu récemment sur le marché, est destiné au traitement de la schizophrénie chronique et des crises aiguës. « Suit une description des doses, des contre-indications, du métabolisme et enfin : « Constatation : le Molindone est aussi efficace dans la schizophrénie que la plupart des médicaments courants et offre une alternative dans les cas de patients réfractaires »124.

Le médecin qui lit un certain nombre de descriptions semblables finira vite par croire que la schizophrénie est une maladie « comme n’importe quelle autre ». C’est pourquoi il « saura » que la schizophrénie est une maladie, même s’il n’est pas certain que le patient qu’il soigne en est réellement affecté. Cette situation est typique de la « médecine psychiatrique » contemporaine et complète les conquêtes de la véritable médecine (organique) par une fausse médecine (psychiatrique) ; autrefois, les médecins diagnostiquaient des maladies qu’ils ne savaient pas guérir ; maintenant, ils soignent des maladies qu’ils sont incapables de diagnostiquer.

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L’intervention récente de l’un des plus grands psychiatres britanniques vient confirmer ma conviction que la schizophrénie est le symbole sacré de la psychiatrie et qu’elle constitue le terrain sur lequel les psychiatres, assiégés par un ennemi toujours plus puissant pour démasquer leurs prétentions médicales et leurs déprédations morales, se regroupent pour mieux défendre leur patrie ou peut-être pour lancer une nouvelle contre-offensive.

Dans un article prudent, R. E. Kendell, professeur de Psychiatrie à l’Université d’Édimbourg, bat le rappel pour que la psychiatrie effectue un repli stratégique125. Il admet naïvement que le désaccord n’est pas une maladie et que les psychiatres ont manifesté trop d’appétit.

Par le terme d’ennemi, je désigne ceux que je critique pour leur prétention à fabriquer (et à conceptualiser) ce qu’ils appellent maladie mentale et dont l’influence est de plus en plus grande dans des milieux toujours plus divers. L’American Psychiatrie Association a déjà accompli un pas en arrière en abandonnant l’un de ses bastions les moins solides, à savoir la maladie qu’elle nommait homosexualité126.

Kendell conseille d’abandonner tous les territoires occupés et ceux qui les jouxtent, pour se replier dans la capitale :

Il me semble utile de se demander si les multiples tentatives qui ont été faites pour discréditer le concept de maladie mentale n’ont pas été provoquées par nos convictions absurdes que tout comportement indésirable et tous les malheurs des gens sont des manifestations de maladie mentale127.

Kendell semble prêt à accorder que non seulement l’homosexualité, mais aussi les états anxieux et obsessionnels, les peurs et les dépressions, sans parler des mille autres états décrits dans les manuels de psychiatrie sous l’étiquette de maladie mentale, ne sont en réalité rien de tel. De la part d’une autorité psychiatrique aussi éminente, un tel aveu semble une preuve importante et démontre que derrière l’écran de la « maladie mentale » se cache un scandale scientifique de premier ordre. Kendell, en faisant retraite du côté de la schizophrénie (persuadé que la forteresse tiendra bon), ne s’en compromet pas moins : « Cela dit, il nous faut insister sur le fait que la schizophrénie est une maladie et que nous sommes mieux armés pour la comprendre et la soigner que n’importe qui. Mais n’essayons pas de faire la même chose pour tous les maux qui affligent l’humanité »128. Telle est sa conclusion, sans qu’il apporte pour autant la moindre preuve de ses dires.

On comprend parfaitement que d’éminents psychiatres, en qualité de membres loyaux de leur caste et leaders patriotiques de leurs semblables, aient le droit de formuler ce genre de prétention, et l’on s’attend d’ailleurs à ce qu’ils le fassent. Mais que les psychiatres « comprennent » mieux la schizophrénie que n’importe qui, n’est pas le problème. Le vrai problème, c’est de savoir si la schizophrénie est une maladie comparable à la paralysie ou à la pelade et si les psychiatres doivent être délégués par l’État pour enfermer les personnes qui « l’ont ».

En réalité, ni Kendell, ni Moniz, pas plus que quiconque, n’ont démontré le bien-fondé de ces deux propositions essentielles, l’une médicale et scientifique, l’autre morale et politique, sur lesquelles s’appuient les prétentions des psychiatres contemporains au sujet de la schizophrénie et de leur conduite à l’égard des schizophrènes. C’est-à-dire que personne n’a démontré que ce prétendu syndrome appelé « schizophrénie » soit directement lié à des lésions histopathologiques dans le cerveau des schizophrènes et de ceux-là seuls. On n’a pas non plus prouvé que ces prétendus « schizophrènes » (et peut-être aussi certains psychotiques) soient dangereux pour eux-mêmes et pour autrui ; que des personnes faisant partie d’autres catégories d’êtres humains ne soient pas autant – et peut-être plus – dangereuses pour elles-mêmes et pour autrui ; que les mesures imposées de façon coercitive aux « schizophrènes » ne les rendent pas en fait moins dangereux pour autrui et pour eux-mêmes et que, pour ces raisons, l’emploi d’interventions psychiatriques non demandées par le sujet, comme celles qu’on réserve traditionnellement aux « schizophrènes », soient moralement et politiquement justifiées. Sur ce dernier point – la schizophrénie comme rhétorique légitimant les interventions psychiatriques involontaires –, Kendell lui aussi, détail révélateur, ne dit mot.

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De par ce qu’elle fait dans le domaine de la « schizophrénie », l’action psychiatrique est une véritable incitation à la révolte : c’est un appel à la dénonciation de ce qu’on prétend que font les schizophrènes et de ce que leur font les psychiatres, au lieu de jurer que ce que font les psychotiques constitue les symptômes d’une maladie dont ils ne sont pas responsables et que ce que font les psychiatres constitue des « recherches » pour connaître la nature et le traitement d’une maladie dont ils sont responsables et pour lesquelles ils méritent la gratitude sans bornes de l’humanité. Je vais essayer d’apporter les preuves de ce que j’avance.

Dans un article publié dans l’American Journal of Psychiatry, l’organe officiel de l’Association Psychiatrique Américaine, Albert Urmer, de l’Université de Californie à Los Angeles, passe en revue les implications de la nouvelle loi sur l’hygiène mentale de l’État de Californie129. Cette loi, connue aux États-Unis sous le nom de « Lanterman-Petris-Short (L.P.S.) Act », entra en vigueur en 1969 et rendit l’internement psychiatrique plus difficile qu’auparavant. L’auteur, qui n’est nullement opposé à l’internement coercitif, fait avec une certaine désinvolture les remarques suivantes au sujet de cette loi :

On s’est aperçu, depuis que cette loi est entrée en vigueur, que le système de l’hygiène mentale est souvent utilisé pour fournir un abri à des individus socialement incompétents et qu’on a recours à d’autres systèmes pour s’occuper de ces personnes quand on ne peut plus utiliser ce moyen. Par exemple, avant l’avènement de la L.P.S., on a interné dans des hôpitaux psychiatriques un nombre important d’individus, non point parce qu’ils étaient violents ou suicidaires, mais parce que la société les trouvait gênants…130.

Cette phrase : « parce que la société les trouvait gênants », servira de point de départ aux développements qui vont suivre. En fait, tous les psychiatres, et bon nombre de non psychiatres, savent et ont toujours su que c’est pour cette raison précise qu’on enferme les gens dans les hôpitaux psychiatriques : parce qu’on les trouve gênants. Pourtant, c’est une idée qui n’est aucunement formulée dans la dernière édition du manuel classique de l’Association Psychiatrique Américaine, le Diagnostic and Statistical Manual131, qui donne la liste des maladies mentales officiellement reconnues par cette auguste assemblée. Comment étiquetait-on alors ces personnes qui, selon Urmer, étaient hospitalisées parce qu’on les trouvaient gênantes ? Dans la mesure où 25 % des individus qu’on trouve dans les hôpitaux psychiatriques américains sont admis en qualité de schizophrènes et comme 60 % de ces patients résidant actuellement dans ces hôpitaux sont classés comme tels132, on peut donc supposer à juste titre qu’au moins un quart des patients auxquels Urmer faisait allusion avaient été diagnostiqués comme schizophrènes.

J’ai exposé, en me fondant sur des documents, comment les individus qui incommodent la société se retrouvent épinglés schizophrènes par les autorités et pourquoi et comment ils se retrouvent hospitalisés et soignés pour cette « maladie »133. J’ajouterai d’autres informations à ce sujet dans la suite de cet ouvrage, en particulier quant à la façon dont on utilise ce diagnostic en Union Soviétique. Je voudrais pour le moment attirer l’attention sur une étude récente du Département d’Hygiène Mentale de Californie, qui confirme en tous points ma conviction profonde que tant de prétendus malades « diagnostiqués » et « soignés » par les psychiatres institutionnels sont en réalité des personnes médicalement bien portantes, qu’on traite comme des malades, uniquement parce qu’elles résident dans des institutions psychiatriques134. Les auteurs, commentant les courbes de mortalité parmi plusieurs groupes de la population âgée d’un hôpital psychiatrique, arrivent à la conclusion que les groupes qui montrent le taux de mortalité le plus bas sont les « malades d’élite » et les « malades normaux ». Greenblatt et Glazier, qui citent cette étude avec une admiration sans bornes, et avec une inconscience totale quant aux implications politiques des termes « élite » et « normaux », identifient les deux groupes comme suit :

Les malades « d’élite » ont été décrits comme étant profondément sociaux, coopératifs, autonomes, et se prenant en charge ; ils sont en bonne santé physique mais manifestent un nombre relativement élevé des symptômes psychiatriques. Les malades « normaux » ont été décrits comme n’étant diminués dans aucun domaine ; ils sont alertes, coopératifs, physiquement bien portants et dépourvus de symptômes psychiatriques135.

Ce dernier groupe est en réalité « mieux portant » que la population « bien portante » telle qu’elle est décrite par les épidémiologistes et les fabricants de folie136. En dépit d’un aveu aussi flagrant, à savoir que nombre des personnes enfermées dans des hôpitaux psychiatriques sont « en bonne santé », on continue à prétendre pieusement que ces institutions servent à « soigner les malades » pour leurs « maladies mentales », prétention qui se voit renforcée par les revendications vigoureuses des inquisiteurs psychiatriques réclamant le « droit au traitement », mais encore par la conviction des avocats des droits civiques et des juristes « libéraux » qui réinterprètent la Constitution de manière à accorder aux inquisiteurs le « droit de soigner » leurs victimes137.

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La proposition selon laquelle la véritable signification de la schizophrénie a toujours été et continue d’être « la folie », ce qui implique par conséquent qu’on doive interner les schizophrènes, est illustrée par l’usage très répandu de ce « diagnostic » en U.R.S.S. Si les autorités soviétiques ne désiraient qu’avilir et insulter les dissidents, elles auraient pu, avec l’aide de leurs valets psychiatriques, leur attribuer n’importe quelle étiquette psychiatrique qui fasse d’eux un objet de mépris. Elles auraient pu dire que c’étaient des maniaques, des obsessionnels ou des homosexuels. Pourquoi ont-elles au contraire choisi de les prétendre schizophrènes ? Parce que le terme schizophrénie porte en soi, plus que tout autre, l’implication que la personne qu’on a diagnostiquée de cette façon est « folle », qu’elle ne sait pas ce qu’elle fait, qu’elle n’est pas responsable de son comportement et qu’elle devrait être « soignée ». C’est ce qui justifie et a toujours justifié qu’on inflige au patient des traitements psychiatriques involontaires.

Il faudrait un livre entier pour expliquer et analyser pourquoi les Soviétiques ont choisi de manière aussi barbare de recourir à cette étiquette de « schizophrénie » ; je me bornerai pour le moment à faire quelques remarques pour illustrer la signification qu’on accorde à ce terme et l’usage qu’on en fait. Les questions suivantes sont extraites d’une interview accordée par une psychiatre soviétique, le Dr Marina Woikhanskaya138, qui se décrit de la façon suivante :

J’ai quitté l’Union soviétique le 11 avril 1975. J’y ai travaillé en tant que psychiatre pendant les onze dernières années. J’étais attachée à l’un des plus grands hôpitaux. J’aimais beaucoup mes malades et j’étais fière de mon travail car c’était l’un des métiers les plus humains qui puisse exister139.

En 1974, elle finit par réaliser que la situation n’était pas aussi idyllique qu’elle l’avait cru. Mais elle était toujours d’accord avec le système. « J’ai appris que dans un certain nombre d’hôpitaux soviétiques, on gardait un nombre assez considérable de prétendus dissidents. » Cela dit, pour Woikhanskaya, les schizophrènes ne sont jamais « prétendus » tels. Ils sont tout à fait « vrais ». Elle croit aussi fermement à la schizophrénie qu’au marxisme. « C’est un problème [l’“abus” de la psychiatrie] qui m’inquiète beaucoup », dit-elle. « Et qui inquiète beaucoup les psychiatres soviétiques honnêtes »140. Que font les « honnêtes » psychiatres soviétiques ? Nous n’allons pas tarder à le savoir, et sans aucun détour ; il suffit d’écouter les réponses qu’elle donne à l’interviewer.

Question : Est-il fréquent, en Union soviétique, dans les cas de maladies psychiatriques générales – nous ne parlerons pas des dissidents pour le moment –, de soumettre les patients à un traitement obligatoire ?

Réponse : Un malade mental n’a aucun droit en Union soviétique et il appartient totalement aux médecins de décider si cette personne doit ou non aller à l’hôpital ; si le médecin pense que cette personne risque de se mal conduire ou de faire une chose interdite, elle ira à l’hôpital.

Question : Et cela s’applique à tous les cas psychiatriques ?

Réponse : Oui141.

Puis on nous explique ce qu’est la schizophrénie en Union soviétique et l’on réalise, non sans stupeur, que cette « maladie » n’a guère évolué depuis le Zurich de Bleuler jusqu’au Moscou de Brejnev :

Question : Si les dissidents sont admis officiellement, il doit exister une catégorie diagnostique officielle où les ranger et des critères indiquant qu’on doit les interner ?

Réponse : Le diagnostic est fastidieux et toujours le même : schizophrénie naissante, schizophrénie à évolution lente, syndrome de revendication, schizophrénie chronique, syndrome de type schizophrène des réformateurs sociaux. On prescrit toujours des traitements insuliniques aux patients et on leur fait des électrochocs. Ils ne sont pas malades, mais ce traitement, oui, c’est le traitement courant pour les gens malades142.

Comme on le voit, l’arsenal est au complet : dans le but d’instaurer des « réformes », on fabrique la « schizophrénie », on procède à l’incarcération psychiatrique du « patient » et on lui fait subir un « traitement » involontaire. Si les philosophes, les linguistes et les sémanticiens ont raison quand ils disent qu’il faut rechercher la véritable signification d’un mot dans la manière dont il est employé, il faut alors comprendre le terme « schizophrénie » selon la façon dont on en use, en Union soviétique comme dans le reste du monde.

Un bref historique du « diagnostic » et du « traitement » d’un « dissident » a été publié dans un numéro de la publication News Statement143, qui apporte des précisions précieuses aux déclarations du docteur Woikhanskaya.

Un jeune homme, Jan Krilsky, Juif sioniste, est arrêté en U.R.S.S. pour avoir pénétré illégalement dans une usine en se servant du laissez-passer d’un ami. La police lui demande : Pour qui se battrait-il en cas de guerre entre Israël et l’Union soviétique ? Pour Israël, répond-il. Voici ce qui arriva :

Son père, convoqué par le K.G.B., donna son accord pour qu’on interne son fils à l’hôpital psychiatrique de Jaroslavl [une ville proche de Moscou] et qu’on y soigne sa schizophrénie ; mais, précise-t-il, il l’a fait uniquement dans le but de lui éviter une longue peine de prison [Jan avait alors 18 ans]. Le traitement consistait évidemment en piqûres de sulphazine, c’est-à-dire de solution stérile à 1 % de soufre raffiné dans de l’acide prussique, ce qui provoqua une élévation brutale de température (41°). Selon le Dr Harold Merskey, un psychiatre londonien, président du Comité médical et scientifique pour les Juifs soviétiques, c’est un médicament qu’on n’utilise plus désormais… Le jeune homme fut transféré à l’hôpital psychiatrique de Yakovenko à Moscou, et six mois plus tard, il fut libéré par une commission d’experts qui l’avaient trouvé « bien »… Arrêté [de nouveau], le K.G.B. lui fit signer une lettre adressée au Ministre des Affaires Étrangères Gromyko, où il demandait à partir pour Israël, signature que Jan donna, plein de rage. Cette requête équivalait à s’accuser de folie. En l’espace de quelques semaines, il fut promené d’hôpital en hôpital144.

Le père de Jan, qui avait été un membre fidèle du Parti communiste depuis 52 ans, commença à s’alarmer devant une telle abondance de faveurs gratuites de la part de la Sécurité sociale soviétique :

Julius, le père du jeune homme, en avait assez. Il fit officiellement une demande d’émigration pour Israël, pour lui et sa famille… “À ce moment-là, on exhuma le vieux dossier d’une accusation criminelle contre lui” ; le tribunal décida d’interner Jan dans un hôpital psychiatrique « jusqu’à ce qu’il soit guéri dans son sionisme militant »145.

À ceux que ces « abus psychiatriques » choqueraient, précisons que les concepts et les méthodes des gangsters psychiatriques soviétiques sont les mêmes que ceux que prônent et pratiquent leurs collègues à l’Ouest. Même Kendell, désormais le doyen officiel des psychodiagnosticiens britanniques, hésite à les critiquer ! Dans le livre récent et fort explicite qu’il a publié, The role of diagnosis in Psychiatry, où il ne fait jamais mention de la répression psychiatrique des déviants en Russie ou autre part, il déclare :

La conception soviétique de cette maladie, “la schizophrénie”, embrasse trois sous-catégories, la schizophrénie périodique, rampante et à manifestations irrégulières, formes qui ne sont pas reconnues dans d’autres pays. En général, les psychiatres russes semblent plus influencés par le cours de la maladie et moins par les symptômes réels, à la différence de leurs collègues européens, et ce fait a certainement pesé au cours des controverses politiques récentes146.

Les psychiatres russes qui diagnostiquent ce type de schizophrénie chez les « dissidents » sont, il va de soi, membres des mêmes organisations psychiatriques internationales que leurs confrères occidentaux, tels les psychiatres américains qui ont fait ce diagnostic au sujet de « fous » tels qu’Ezra Pound et James Forrestal. C’est ce type de « patient » qui constitue le matériel « clinique » sur lequel les chercheurs fondent leurs théories quant à la nature et à la cause de la schizophrénie, ainsi que le traitement qu’ils préconisent pour la soigner correctement.

***

Voyons maintenant de quelle façon ce simple problème, à savoir que des individus se retrouvent sous les verrous d’un hôpital psychiatrique parce qu’ils dérangent les autres et qu’on les appelle des schizophrènes, affecte la validité des déclarations faites par certains des plus célèbres des biologistes, chimistes et généticiens contemporains.

En 1970, le Dr Joshua Lederberg, généticien et Prix Nobel de médecine et de physiologie,

demanda que soit créée une équipe de chercheurs en génétique à l’échelon national, afin de l’aider à jeter les bases d’une ère nouvelle pour la médecine. Il demandait au Congrès de voter, en plus du budget ordinaire, une somme de 10 millions de dollars pour l’année fiscale, en faveur de la recherche génétique… Le Dr Lederberg expliqua que des maladies qu’on savait déjà être d’origine génétique ne constituaient qu’un quart de la totalité, mais qu’en plus il fallait compter nombre de maladies importantes dans lesquelles il était probable que des facteurs héréditaires jouaient un rôle. Parmi celles-ci, il nomma le diabète et la schizophrénie147.

Et comment le Dr Lederberg sait-il que quelqu’un souffre de schizophrénie ? Il est douteux qu’il fasse le diagnostic lui-même et l’on peut supposer qu’il se fie pour cela à un psychiatre digne de ce nom. Ce qui signifie qu’il fonde ses conjectures sur une escroquerie organisée et poursuivie par des professionnels… dont il accepte l’escroquerie au lieu d’en examiner la nature.

Cet exemple d’un biologiste qui fonde ses travaux sur les prémisses d’un diagnostic de schizophrénie établi par des médecins, est caractéristique de nombreux écrits sur la schizophrénie en matière de génétique. Par exemple, Sir Julian Huxley, l’un des plus grands généticiens de notre époque, a déclaré : « Il apparaît désormais clairement que la schizophrénie, en tout cas dans une majorité de cas, est due à un unique gène partiellement dominant, à basse pénétrance. Il nous semble qu’on puisse avancer l’hypothèse d’un morphisme génétique… »148. On se demande à quelle schizophrénie pense Huxley… À celle de Jésus, de Lincoln, d’Hitler, de Staline ? Tous ces personnages, sans parler des innombrables personnes moins célèbres, ont été diagnostiqués comme étant schizophrènes par des experts qu’Huxley croit et sans doute respecte.

Si l’on considère la façon dont on diagnostique la schizophrénie, on ne peut trouver que remarquable le nombre de pages que de prestigieuses publications scientifiques accordent aux déclarations répétées des chercheurs établissant que la schizophrénie est 1°) une maladie et 2°) une affection génétique. En 1970, Science réaffirma avec sa constance habituelle l’existence de la maladie. Dans un article, le psychiatre Leonard Heston affirmait :

La contribution des facteurs génétiques à l’étiologie de la schizophrénie a été incontestablement confirmée… L’importance des facteurs génétiques dans le développement de la schizophrénie est désormais fermement établie… Quant au risque connu que court la population dans son ensemble, on estime qu’au moins 4 % de la totalité de la population sera affectée par une schizophrénie schizoïde149.

Voilà qui est doublement rassurant pour la psychiatrie car elle est assurée d’un réservoir permanent de patients. Ceux qui exprimeraient une opinion contraire ou seraient sceptiques doivent être dénoncés comme « déraisonnables ».

La même année, Elaine Cumming, une sociologue qui travaillait alors en qualité de Grand Gourou du Département d’Hygiène Mentale de l’État de New York, écrivit un éditorial sur la demande de l’American Journal of Psychiatry. Au bout d’une page et demie de platitudes, elle arrivait à cette étonnante conclusion :

En psychiatrie, nous avons, avant toute autre chose, le problème supplémentaire des stigmates moraux attachés à nos maladies. La moitié de nos recherches semblent avoir pour but, d’une certaine façon, de « trouver le ou les responsables » d’une maladie aussi grave sur le plan personnel que sur le plan social que celle nommée schizophrénie. Cette orientation de la recherche est débilitante bien qu’elle soit peut-être nécessaire à la survie de notre société. De toute façon, la découverte d’un virus ou d’un maillon biochimique remplaçable au sein de la chaîne causale “de la schizophrénie” serait une double délivrance et pour les épidémiologistes et pour ceux qui souffrent d’une maladie réellement épouvantable150.

Voilà une conclusion étonnamment révélatrice de la part d’un chercheur que je soupçonne d’être plus au fait de la réalité. Si, ainsi qu’elle le dit, la schizophrénie était une maladie, ce serait en effet une « délivrance » pour la psychiatrie. Et de quoi serait-elle délivrée ? du poids d’être une spécialité médicale frauduleuse. Quelle délivrance pour la psychiatrie si l’on pouvait démontrer que la schizophrénie est causée par un virus ou une anomalie génétique ! Cette découverte serait pour les capitalistes aussi enivrante que celle qui démontrerait que le communisme est une « maladie mentale » et vice versa. Comme les Juifs seraient heureux d’apprendre que l’Islam est une « maladie mentale » et vice versa ! En d’autres termes, dans le monde où nous vivons, un monde intoxiqué par la médecine, il est d’usage de croire, quand il existe un désaccord entre deux parties, qu’en démontrant que l’autre est « malade », et en l’occurrence qu’il s’agit d’un schizophrène, on établirait de façon irréfutable la supériorité scientifique et morale de la première sur la seconde. Comment sinon expliquer l’espoir aussi fervent, dans tous les milieux psychiatriques pratiquement, que la schizophrénie est une maladie et de préférence une maladie d’origine génétique ? Pourquoi ces mêmes milieux n’espèrent-ils pas que c’est un mythe, une erreur de la médecine fabriquée de toutes pièces dans le but d’enfermer certains individus gênants ? Est-ce que cela ne pourrait pas également aider les victimes ?

La rhétorique britannique courante en matière de schizophrénie est rigoureusement identique à la rhétorique américaine. Nous apprenons par un éditorial du New Scientist :

La schizophrénie est une épouvantable maladie qui affecte 1 % de la population et qui ronge l’existence de bien d’autres individus dans la mesure où le schizophrène est un fléau pour sa famille et ses proches. En Grande-Bretagne, 60.000 lits d’hôpital sont occupés par des schizophrènes… Il existe des preuves scientifiques irréfutables indiquant que cette maladie a des causes génétiques, elles-mêmes alliées à des modifications biochimiques dans le cerveau. Il ne s’agit pas d’un mythe ; il existe des causes physiques à cette maladie qui sera curable lorsque suffisamment de recherches fondamentales auront été menées à bien 151.

Force est de constater que jamais dans l’histoire de la médecine moderne autant de sommités ne se sont prononcées quant aux causes d’une maladie où l’affection en question n’a jamais pu être objectivement identifiée selon les moyens, les critères et les observations propres à l’histopathologie et à la pathophysiologie. En d’autres termes, les médecins, avec autant d’arrogance que d’assurance, entourent l’identité, sans parler de la nature de la maladie et de son traitement, d’un mystère qui ne peut donner lieu qu’aux polémiques les plus vives.

Il n’existe à l’heure actuelle aucune évidence histopathologique ou pathophysiologique capable de démontrer que la schizophrénie est une maladie. D’ailleurs, s’il en existait, les supporters de cette prétention seraient les premiers à affirmer que la schizophrénie n’est pas une maladie mentale mais une maladie du cerveau. Ce qui n’empêche nullement les théoriciens de la psychiatrie moderne, honorés du monde entier, d’affirmer que la schizophrénie est une maladie et, qui plus est, « fondamentalement » la même partout, alors que selon les différents modes de vie nationale, les psychiatres ont, selon leur pays d’origine, tendance à la diagnostiquer différemment.

Le Dr Steven R. Hirsch, doyen des maîtres de conférences à l’hôpital Westminster de Londres, a remarqué que les psychiatres américains diagnostiquaient la schizophrénie deux fois plus souvent que les psychiatres britanniques152.

Le Dr Tolani Asuni, directeur de l’Hôpital neuropsychiatrique d’Aro-Abeokuta au Nigeria, déclare que « la schizophrénie ne saurait être l’apanage de la société occidentale, dans la mesure où elle est responsable de 70 % des admissions dans les hôpitaux psychiatriques africains »153.

Le Dr Jimmie Holland, de la Faculté de Médecine Albert Einstein, relate, en se fondant sur ses expériences personnelles en U.R.S.S., que « une fois qu’un patient en U.R.S.S. est diagnostiqué comme souffrant de schizophrénie, il sera toujours considéré comme schizophrène, même s’il devient asymptomatique »154. Elle remarque :

Les psychiatres soviétiques avaient du mal à admettre que les hippies américains n’étaient pas tous des schizophrènes… Un psychiatre soviétique peut croire en toute bonne foi qu’un dissident politique souffre d’une forme continue de schizophrénie parce qu’un dissident politique a de lui-même un sentiment d’importance exagéré et qu’il est persuadé avoir raison quant aux changements politiques souhaitables… Les patients ne choisissent pas le psychiatre qui les soigne… Le comportement du psychiatre est amical, paternel et fortement autoritaire. Il a le pouvoir de modifier l’avenir professionnel du patient, de le faire mettre en congé et de prendre nombre d’autres décisions pour son avenir…155.

Pour ceux qui croiraient que seules la définition et l’utilisation modernes de la schizophrénie laissent à désirer, qu’on peut les taxer d’être trop variées et d’impliquer un jugement moral, pour ceux qui pensent qu’autrefois on prenait plus de précautions avant de faire un tel diagnostic, je donnerai l’exemple suivant, qui devrait dissiper leurs illusions. L’auteur est une fois de plus Kallmann, dont on se souviendra qu’il est considéré comme le père fondateur de la génétique psychiatrique moderne. Son étude désormais classique portait sur 1087 schizophrènes ; ce groupe comportait un « sous-groupe » qu’il avait appelé des « psychopathes schizoïdes » et qu’il décrit en ces termes :

Quand nous avons classé les psychopathes schizoïdes, nous avons, comme toujours, interprété le diagnostic de manière aussi stricte que possible [sic]… C’est pourquoi notre concept des psychopathes schizoïdes comprend les asociaux, les endurcis, les indécis et tous les fanatiques que Schneider considère comme des prototypes de schizoïdes, de paranoïaques, d’hébéphrènes et de catatoniques, ainsi que les idiots congénitaux, les tyrans pervers, les détraqués, les comploteurs suffisants, les « enfants modèles » pudibonds et les rêveurs ayant perdu pied avec la réalité. Nous n’avons cependant inclus que les sujets psychopathes trahissant des caractéristiques schizoïdes fondamentales propres aux introversions autistiques, aux troubles émotionnels, aux sautes d’humeur inattendues et aux réactions motrices rebelles aux stimuli affectifs, et chez lesquels on pouvait remarquer des symptômes d’anormalité schizoïde tels que le zèle religieux exagéré, le piétisme, l’avarice, la superstition, le soupçon, l’obstination, l’instabilité d’humeur, et cela à un degré inattendu et disproportionné, au point de dominer la personnalité des individus en question156.

Faut-il considérer que ce que décrit Kendell constitue irréfutablement une maladie médicale bona fide ? Ou bien n’est-ce que les « symptômes » de cette maladie ? Si le terme schizophrénie ne désignait pas un problème humain aussi crucial, on pourrait être tenté de s’arrêter là. Avons-nous besoin de preuves supplémentaires pour démontrer à quelle abominable escroquerie nous avons affaire ? Et comprendre que la schizophrénie n’est pas une hypothèse scientifique mais un symbole sacré ? Et que, en tant que tel – comme l’Esprit-Saint poignardé par les Juifs pervers au Moyen Age –, il trahit les « symptômes » les plus terrifiants et, de ce fait, justifie les pires mesures157 ?

Les exemples que je viens de donner (et je pourrais en donner bien d’autres) démontrent deux choses. D’abord, qu’aucun des experts cités ne semble avoir le moindre doute que la schizophrénie est une maladie qu’il sait reconnaître et identifier. Deuxièmement, qu’il existe une certaine confusion dans l’esprit de ces experts, dans leurs écrits et en psychiatrie en général, quant aux différences existant entre la science et la politique, entre le diagnostic médical en tant que taxonomie technique, et diagnostic psychiatrique en tant que démarche politique. Les propositions scientifiques s’appuient normalement sur des preuves. Par exemple, quand on dit que la parésie est une infection syphilitique du cerveau, c’est parce que l’on constate la présence du tréponème pallida dans le cerveau du malade. D’un autre côté, les démarches politiques s’appuient non sur des preuves mais sur le pouvoir : par exemple, la politique qui consiste à enfermer des gens sans les accuser de crime ni les juger pour cela, à leur apposer, contre leur gré, l’étiquette infamante de « schizophrénie », n’est nullement justifiée par l’existence démontrée de lésions morphologiques dans leur cerveau ; cette démarche est l’aboutissement du pouvoir qui permet aux autorités d’agir de cette façon envers ces individus. Quand le personnel médical et psychiatrique ne participe pas à l’enfermement des personnes, qu’il n’est pas responsable des stigmates qu’on leur inflige, l’emploi de ce pouvoir est clair, et n’est généralement pas contesté. Par exemple, lorsque les Nazis bannissent et enferment les juifs, c’est de la persécution ; quand les Américains bannissent et font de la ségrégation envers ceux de leurs concitoyens américains qui ont la peau noire ou qui ont des ancêtres japonais, c’est aussi de la persécution. Mais quand, dans le monde entier, des gens bannissent et enferment leurs proches parents parce qu’ils se conduisent d’une façon qui déplaît à la majorité, et que ce bannissement et cet internement s’effectuent à coups d’épithètes pseudomédicales, on ne parle plus de persécutions mais de psychiatrie158.

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Alors que certains experts continuent à s’interroger sur la nature et les causes de la schizophrénie, les autres se prétendent prêts à la soigner (et parmi ceux-là, des biologistes, des chimistes et des psychiatres). Parmi les non-psychiatres qui proposent un traitement, citons un spécialiste tel que Linus Pauling, titulaire de deux Prix Nobel. Coéditeur d’un ouvrage intitulé Orthomolecular Psychiatry, et modestement sous-titré Treatment of Schizophrenia, Pauling prétend que la schizophrénie peut être guérie avec une « thérapie à base de mégavitamines » ; c’est-à-dire grâce à des doses massives de vitamines159. Comment sait-il qu’il est en train de soigner un authentique cas de schizophrénie ? La question reste posée… Il nous reste à supposer que Pauling accepte sans discussion que ce que ses collègues psychiatres appellent « schizophrénie » est bien de la schizophrénie, mais c’est une attitude qui cadre mal avec la réputation de savant qui est la sienne.

Dans la préface d’Orthomolecular Psychiatry, Pauling écrit ce qui suit :

Dans l’article Folie de la neuvième édition de l’Encyclopaedia Britannica (1881), la folie est définie comme une maladie chronique du cerveau produisant des symptômes de désordre mental chronique. L’auteur de l’article (J. Batty Tuke, M. D., Lecturer on Insanity, School of Medecine, Edimburg), expliquait alors que cette définition offre dans la pratique l’énorme avantage d’indiquer de façon permanente à l’étudiant le fait capital que la folie est le résultat d’une maladie du cerveau… De nos jours… on reconnaît universellement que le cerveau est l’organe par lequel se manifestent les phénomènes mentaux et qu’il et donc impossible de concevoir qu’un esprit malade appartienne à un cerveau sain160.

Ce passage qui formule le paradigme de l’esprit parétique, Pauling le cite avec une approbation totale. Ce que Tuke avance comme une hypothèse, Pauling l’affirme comme une réalité. Détail non négligeable, Pauling n’essaye pas de prouver que la schizophrénie est une maladie du cerveau, comme l’avaient fait Noguchi et Moore dans le cas de la parésie ; il se borne à essayer d’établir la valeur de ce qu’il avance en citant, pour la rejeter, l’opinion de Freud, que la « maladie mentale » est « psychogène » :

En 1929, lorsque la 14e édidon de l’Encyclopeadia Britannica fut publiée, la situation avait changé ; cela était dû en grande partie à la découverte de la psychanalyse par Sigmund Freud. L’ancienne définition de la folie fut supprimée et remplacée par des hypothèses fondées sur deux points de vue [l’un organique et l’autre psychogène]161.

Après avoir cité la définition psychanalytique courante de la « maladie mentale », et sans faire de commentaire sur l’évolution de la terminologie qui remplaçait « folie » par « maladie mentale », Pauling continue ainsi :

La psychanalyse a échoué et la psychiatrie en est rapidement revenue à l’approche scientifique, à la reconnaissance du caractère organique de la maladie mentale… En reconnaissant l’efficacité des phénothiasines et autres produits chimiques (et l’inefficacité de la psychanalyse), on a accéléré la reconnaissance du concept selon lequel la maladie mentale est une maladie du cerveau et que c’est le cerveau qui a besoin d’être soigné, et cela en modifiant sa composition moléculaire162.

Ici, Pauling exprime d’un seul coup plusieurs idées. Nous les examinerons une à une. Tout d’abord, Pauling semble dire qu’il n’y a pas de maladie mentale, qu’il ne peut pas exister de maladie mentale et que la maladie est, par définition, organique. À tout cela j’adhère totalement. Mais alors, si toutes les prétendues maladies mentales sont des maladies du cerveau et si toutes les maladies mentales ne sont que le « symptôme mental » de diverses conditions comme la parésie ou la pellagre, alors il est illogique d’avoir deux catégories de maladies du cerveau : l’une neurologique, et l’autre mentale. Il semblerait plutôt qu’il faille insister – comme je l’ai fait – d’abord sur le fait que les maladies du cerveau sont des maladies du cerveau et que les maladies mentales ne sont aucunement des maladies ; deuxièmement, que le soupçon de maladie du cerveau ne devient réalité qu’au moment où la maladie est prouvée par des découvertes pathophysiologiques et histopathologiques appropriées et réitérées ; troisièmement, que les personnes avec ou sans maladies du cerveau ne sont des « patients » que dans la mesure ou elles consentent à endosser ce rôle, puisque, en tant que membres d’une société libre, elles jouissent du droit inaliénable de refuser tout diagnostic médical, ainsi que l’hospitalisation et le traitement.

Mais ce n’est pas du tout ce qu’implique Pauling en prétendant de façon gratuite et impossible à démontrer que tous les malades mentaux ont des maladies du cerveau. Il implique trois choses qui me semblent aussi dénuées de fondement que fausses et immorales. Tout d’abord, Pauling affirme que la psychanalyse a échoué en tant que thérapie ; si elle a échoué, ce n’est pas pour les raisons qu’il avance, mais plutôt parce qu’une conversation n’a jamais pu guérir de véritables maladies et aussi parce qu’il n’est pas possible de guérir des maladies (« mentales ») inexistantes163. Deuxièmement, Pauling s’appuie sur l’emploi de la pharmacologie moderne pour prouver que les maladies mentales sont des maladies du cerveau ; cette attitude équivaut à dire que l’usage très répandu de l’alcool et du tabac prouve qu’une bonne partie du genre humain souffre d’une carence d’alcool et de nicotine ! Enfin, Pauling déclare que « c’est le cerveau lui-même qu’on doit soigner ». Voilà une bien curieuse formulation car, dans la langue anglaise, telle qu’on la pratique, on soigne des personnes, des malades, mais pas des organes, fût-ce le cerveau ou le foie. En d’autres termes, Pauling esquive le problème de savoir si la personne affligée de ce prétendu cerveau malade a ou non le droit à la parole pour ce qui est d’être soignée. Cette pirouette signifie à coup sûr que Pauling, tout comme ses amis psychiatres, préfère soigner les gens avec leur consentement quand la chose est possible mais qu’il les soignera également dans le cas contraire (en obtenant sans doute le consentement des proches ou du tribunal, comme c’est la coutume en pédiatrie et en psychiatrie).

Il en résulte que, dans les mains de Pauling, comme dans sa tête, il n’y a pas de malades psychiatriques, c’est-à-dire de personnes ; il n’y a que des cerveaux malades qui ont besoin d’être réparés grâce aux traitements orthomoléculaires. Sa déclaration suivante, qui frôle l’extravagance par la façon dont il présente ce que les psychothérapeutes font avec leurs patients, apporte de l’eau à mon moulin.

La décision de la majorité des psychiatres qui refusent les principes de la psychiatrie orthomoléculaire et qui limitent l’absorption de vitamines par leurs patients à certains niveaux arbitraires, sans avoir vérifié l’éventuel bénéfice créé chez le malade par une absorption accrue, est injustifiée164.

Les psychiatres, les psychothérapeutes et les psychanalystes ont été accusés de toutes sortes de péchés, même par moi, mais je dois avouer que l’accusation selon laquelle ils empêchent leurs patients d’absorber des vitamines est nouvelle ! En choisissant le mot « décision » pour qualifier « la majorité des psychiatres » qui contrôleraient l’absorption de vitamines par leurs patients, Pauling s’exprime de bien curieuse façon, c’est le moins qu’on puisse dire ! En réalité, la plupart des psychiatres ne savent pas ou ne se soucient pas particulièrement de savoir combien de vitamines leurs patients ingurgitent. Si Pauling ne le sait pas, on peut se demander s’il sait, entre autres, ce qui se passe en psychiatrie165.

Si je me suis penché sur la psychiatrie orthomoléculaire, c’est, d’une part, à cause de la célébrité toute particulière de son principal théoricien, Linus Pauling, et d’autre part, parce que, bien que Pauling et ses adeptes prétendent que les maladies mentales sont des maladies du cerveau, ils n’en insistent pas moins pour les nommer maladies mentales. J’ajouterai enfin que, malgré sa grande réputation de défenseur des droits civiques, pas une fois au cours des 697 pages de son livre, Orthomolecular Psychiatry, Pauling ne fait allusion au statut juridique des schizophrènes, ni à aucun autre aspect des droits civiques dans le domaine du diagnostic, de l’hospitalisation et du traitement psychiatriques.

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Bien avant que Pauling ne prête son prestige et son nom à leur entreprise, Abram Hoffer et Humphrey Osmond, tous deux psychiatres, avaient prétendu pouvoir guérir la schizophrénie avec des vitamines et, fait curieux, avec l’aide d’une organisation de « self-help » nommée « Les Schizophrènes Anonymes Internationaux ». Hoffer et Osmond ont exprimé leurs opinions dans un pamphlet intitulé « Ce qu’il faut savoir sur la schizophrénie », publié par l’American Schizophrenia Association, groupement à but non lucratif qui leur « appartient ». Dans les « Remerciements » en tête du pamphlet, on nous dit : « Cette brochure a été préparée par un schizophrène guéri avec l’assistance du Dr Abram Hoffer, directeur de la recherche psychiatrique de l’University Hospital, à Saskatoon (Canada), et du Dr Humphrey Osmond, directeur du Bureau of Research in Neurology et Psychiatry, à Princeton, New Jersey »166. Selon Humphrey et Osmond :

La schizophrénie n’est pas un mode de vie. Ce n’est pas un crime. Elle ne favorise pas les artistes et les intellectuels… Elle n’est pas causée par les démons, les mères abusives, les pères tyranniques, pas plus que par l’homosexualité latente ou le stress… La schizophrénie est une maladie organique, tout comme la pellagre, le diabète, l’arriération mentale sont des maladies organiques. C’est encore une maladie qui est la même dans toutes les parties du monde167.

Et comment Hoffer et Osmond savent-ils cela ? Parce que la Science le leur a dit :

On a récemment rassemblé de nombreuses preuves scientifiques indiquant que le schizophrène est victime d’une « erreur métabolique » de la chimie de son organisme. Cette affection, probablement héréditaire, provoque la production d’une substance empoisonnée qui affecte le cerveau et crée des troubles caractéristiques de la perception, ainsi que des modifications radicales de la pensée, de la personnalité et du comportement168.

Cette brochure de 14 pages nous fournit nombre de détails intéressants, y compris une liste de quatorze « signaux d’alarme d’une crise de schizophrénie ». Voici les quatre premiers : « 1°) l’insomnie ; 2°) les maux de tête ; 3°) la coloration de la peau vire à une teinte plus foncée ; 4°) une odeur corporelle permanente et agressive… »169. On trouve encore des conseils du genre : « Vous devez toujours faire confiance à l’opinion de votre médecin et suivre fidèlement ses prescriptions »170. Il n’est pas fait mention des effets thérapeutiques des parfums sur l’odeur agressive dégagée par les schizophrènes, ni des conséquences sociales de leur désodorisation forcée.

En plus des vitamines, Hoffer et Osmond appuient aussi leur thérapie sur le mouvement des Schizophrènes Anonymes Internationaux qu’ils ont fondé. Selon un article du National Observer :

Tout individu diagnostiqué schizophrène par un spécialiste de la santé mentale peut assister aux séances. Les membres récitent en chœur des « Commandements » en 12 points, intitulés « L’espoir permanent » et comprenant l’engagement de croire en Dieu et la promesse de suivre le traitement médical prescrit171.

Les Règles de l’association des Schizophrènes Anonymes Internationaux, s’il faut en croire la formulation de la brochure, demande aux membres de déclarer :

Nous avons compris qu’un pouvoir supérieur pouvait nous rendre la santé.

Nous décidons de mettre notre volonté et notre vie entre les mains de Dieu tel que nous Le concevons…

Nous chercherons par la prière et la méditation à améliorer notre contact conscient avec Dieu… en priant qu’il nous fasse savoir quels sont Ses desseins à notre endroit et nous donne les moyens d’y arriver172.

Il est difficilement imaginable de dépasser Hoffer et Osmond dans l’arrogance. La schizophrénie, affirment-ils encore, est une maladie physique tout comme la pellagre et le diabète (ce sont leurs exemples), ce qui ne les empêche pas de recommander aux personnes affligées de schizophrénie de mettre leur sort et leur vie « entre les mains de Dieu » et, il va sans dire, entre les mains des Schizophrènes Internationaux. Si ce n’est là un exemple caractérisé de charlatanerie, qu’est-ce donc ? C’est dans la même optique qu’il faut considérer la position de Linus Pauling, savant et athée, et son adhésion à cette sorte de « religion d’État ».

***

Bien des psychiatres contemporains reconnaissent et admettent que le terme de schizophrénie ne s’applique à rien de clair et de défini, mais cela n’ébranle pas pour autant leur foi dans la réalité de la « maladie-schizophrénie », ni leur certitude quant à la légitimité morale et médicale de son « diagnostic ». Les commentaires suivants des éditeurs du Schizophrenia Bulletin, publié par l’Institut National de la Santé Mentale, offrent un bel exemple de cette hypocrisie, celle qui consiste à admettre les faiblesses des termes du diagnostic psychiatrique mais de s’en servir de plus belle pour justifier son emploi continu afin de contrôler la défiance.

Qu’est-ce qui est ou n’est pas de la schizophrénie ? Ce sujet brûlant a donné lieu a bien des discussions depuis sa création par Bleuler en 1911. Il est tout de même remarquable que, bien qu’on ne se soit jamais mis d’accord sur une définition universelle, le diagnostic ait été très largement accepté et que les médecins le pratiquent couramment. Le terme de « schizophrénie » a été utilisé de diverses façons et s’est trouvé modifié par de multiples facteurs (en fait, qui n’avaient rien à voir avec le patient), tels que la formation professionnelle et la personnalité du praticien, la nature de la relation établie au cours de l’entretien médecin-patient et le contexte dans lequel s’est déroulé l’entretien (comme l’hôpital ou le cabinet médical)… Et puis, il reste le problème le plus ardu à résoudre : le diagnostic de schizophrénie ne peut prétendre être certain. Aucun test n’existe qui puisse avec certitude établir que le sujet ainsi diagnostiqué soit réellement un schizophrène173.

Ce que ces observateurs soulignent est, de toute façon, connu de longue date. Le diagnostic de schizophrénie ne peut pas être prouvé davantage que celui de « non-américanisme », car ce ne sont ni l’un ni l’autre des diagnostics médicaux. Pourquoi parler de « problème ardu » à propos de la schizophrénie ? Il n’y a aucun problème. Il n’existe que des observations qui peuvent résoudre le prétendu problème de la schizophrénie en ce qu’elles indiquent clairement que la schizophrénie n’a jamais été, n’est pas et ne sera sans doute jamais un terme diagnostic médical bona fide.

Tout cela n’empêche nullement les éditeurs du Schizophrenia Bulletin de penser que c’est une maladie au regard de la médecine, et ne retient pas les « pushers » de mégavitamines d’en abreuver les « schizophrènes » comme si leur maladie était comparable au diabète174.

Rien de surprenant dans tout cela. Le diagnostic de schizophrénie n’a jamais eu pour but d’aider le « patient ». Pourquoi voudrions-nous qu’il en soit autrement maintenant ? Cela dit, s’il en est un qui s’en est trouvé mieux… c’est Bleuler qui, grâce à la schizophrénie, a connu la célébrité. Le diagnostic de schizophrénie est encore bien utile aux psychiatres contemporains pour faire accepter leurs intrusions comme des « traitements ».

Je voudrais ajouter ici une brève observation relative aux relations entre connaissance scientifique de la nature de la maladie et prétentions médicales en matière de traitement. Tout au long de l’histoire de la médecine, plus la nature d’une maladie était incertaine, plus il existait de traitements. De nos jours, c’est précisément le cas de la schizophrénie. Personne n’est d’accord sur ce qu’est la schizophrénie et personne ne peut certifier qui est ou n’est pas schizophrène. Si la phénoménologie de la schizophrénie est cachée derrière d’épaisses vitres opaques, son étiologie reste dans l’obscurité la plus totale. Cela n’empêche pas les médecins et les chercheurs médicaux de découvrir inlassablement de nouveaux traitements pour la guérir. Le dernier cri en la matière est certainement la diète, rebaptisée pour la circonstance « abstinence de toute nourriture » ! Nous lisons dans un article qui titre sans vergogne : « Jeûner : un vieux remède contre l’obésité, un nouveau traitement pour la schizophrénie » :

En dépit des dangers qu’elle comporte, un certain nombre de médecins ont commencé à recourir à la diète pour soigner la schizophrénie. Cette maladie mentale chronique – dont les symptômes sont légion et vont des hallucinations à l’apathie et à la paranoïa – affecte plus de deux millions d’Américains et coûte à l’État plus de 14 milliards de dollars par an175.

Le lecteur ayant désormais « identifié » cette prétendue maladie, il se trouve dans l’état d’esprit propre à apprécier l’abnégation des sages en blouse blanche qui tentent de sauver « plus de deux millions d’Américains ». (Ne parlons même pas des 14 milliards de dollars…) L’auteur de l’article, Steve Berman, ne doute pas une seconde que la schizophrénie soit une maladie. Nous venons de voir une première recette pour la soigner. Pourquoi pas une autre :

La lutte contre la schizophrénie a connu sa première trêve le jour où un chirurgien de la marine française mit en usage les phénothiazines, en 1951. Pour le moment, personne ne sait encore si la diète pourra donner des résultats comparables, mais certains tests s’avèrent prometteurs176.

Si la misère du genre humain exploitée par ces marchands modernes de poudre de perlimpinpin n’était pas si tragique, il y aurait de quoi hurler de rire devant ce « traitement de la schizophrénie ». Les psychiatres ne savent pas ce qu’est la schizophrénie, ni comment la diagnostiquer. Pourtant, un aréopage de psychiatres prétend savoir la soigner à coups de super-doses de vitamines, tandis que d’autres recommandent de priver les patients de toute nourriture.

On voit mal comment ces deux médications donneraient le moindre résultat, mais on comprend parfaitement pourquoi ces remèdes sont de faux remèdes !

Parmi les personnes favorables à la diète des schizophrènes, on compte (fait à peine surprenant !) les psychiatres russes, dont on sait désormais que ce sont les plus grands diagnosticiens en la matière :

D’autres expériences d’abstinence totale de nourriture [sic] ont été faites au célèbre Institut psychiatrique de Moscou. C’est là que le Professeur Uri Nikolaev fut le premier à essayer la diète pour soigner la schizophrénie… Il a pu constater une amélioration de 65 % chez quelque 7000 patients177.

Les sionistes sont appelés des « schizophrènes » ; on appelle mourir de faim une « abstinence totale de nourriture ». Il vaut mieux en rire !

***

Méprisant ces « traitements » miracles, ceux des médecins qui pensent que la schizophrénie est un « trouble psychologique » continuent à offrir leurs traitements « psychodynamiques ». Dans un article récent, Arieti énumère les contributions de onze psychothérapeutes célèbres en matière de traitement, puis il résume sa propre « technique » qui vise à

rétablir le lien affectif entre le patient et l’extérieur en attaquant les symptômes psychotiques au moyen de techniques spécifiques, qui aideront le médecin à comprendre l’histoire psychodynamique, en particulier les relations conflictuelles à l’intérieur de la famille, amenant ainsi le patient à s’ouvrir à un nouveau mode de vie non psychotique. De sorte que, bien que la psychothérapie de la schizophrénie implique la technique interprétative et la mise à nu du non-dit, tout comme dans la thérapie psychanalytique, elle s’étend dans bien d’autres directions. Elle est autant nourrissante qu’interprétative… Bien qu’au début le thérapeute assume le rôle parental, il devient petit à petit le pair du patient178.

Si ce passage reflète fidèlement l’authentique bonne foi de son auteur, il serait malaisé de découvrir quoi que ce soit de nouveau quant à ce que thérapeute et patient peuvent faire ou ne pas faire dans la situation thérapeutique ou à l’extérieur de celle-ci. En tout cas, on peut au moins découvrir quelle est la pratique de l’un des thérapeutes que cite Arieti dans sa liste de pionniers et ce qu’il fait à certains de ses patients… en consultant les registres du tribunal contenant les plaintes et poursuites engagées contre lui. Entre les années 1940 et 1950, John Rosen se proclama l’initiateur d’une nouvelle cure psychothérapeutique miraculeuse pour la schizophrénie, qu’il appelait « l’analyse directe ». Comme nous allons le voir, l’un des ingrédients de l’analyse directe consistait en coups et blessures directs, puisque le thérapeute battait le patient, et nommait cela un « traitement ».

La patiente, Alice Hammer, était d’âge adulte mais avait été déclarée, après expertise, civilement irresponsable et ses parents l’avaient confiée à Rosen. Ce qui suit est extrait des minutes du procès intenté à Rosen par les parents d’Alice Hammer.

Les parents de la plaignante avaient appris que l’accusé prétendait guérir les schizophrènes de façon magistrale. L’accusé fut consulté et accepta de soigner la plaignante. L’infirmière, Louise Wong, qui s’occupa de la plaignante pendant douze jours en septembre 1948, a témoigné avoir conduit deux fois la plaignante chez l’accusé pour sa séance… À la fin de la première consultation, l’infirmière Wong remarqua que le corps de la plaignante était couvert de bleus et que ses habits étaient déchirés et défaits… En dehors de ce témoignage, le dossier de l’accusé révèle qu’il s’était déjà livré de nombreuses fois à des coups et blessures à l’endroit de patients, au cours de ses consultations. Mme Hammer a témoigné qu’elle avait observé, quand sa fille rentrait des consultations, qu’elle avait été « battue » et qu’elle avait « les yeux au beurre noir » et que sa fille rentrait toujours avec des bleus. Mme Hammer a également reconnu qu’au cours des conversations qu’elle avait eues avec l’accusé, il lui avait expliqué que les coups faisaient partie du traitement179.

Pour sa défense, le Dr Rosen expliqua :

… que le traitement était connu de la mère qui avait consenti que sa fille soit battue, puisque cela faisait partie du traitement180.

La cour d’appel ne se laissa pas impressionner181. Ce n’est bien sûr pas Rosen qui a inventé de battre les malades mentaux. Son seul apport dans ce domaine se limitait à avoir utilisé, pour battre ses malades, son cabinet de consultation, endroit relativement ouvert, au lieu de les avoir molestés derrière les portes soigneusement closes d’un hôpital psychiatrique.

On n’entend plus guère parler de l’analyse directe. Elle a été remplacée par d’autres traitements révolutionnaires pour la schizophrénie ; il suffit de lire les lignes suivantes extraites du Schizophrenia Bulletin, organe de l’Institut National pour la Santé Mentale. On verra clairement que la schizophrénie n’est pas un syndrome psychiatrique mais un scandale scientifique. L’auteur, Antonio Parras, professeur assistant de psychiatrie à la Faculté de médecine de New York, nous explique :

Le but de la Lounge est d’offrir un environnement qui soit relativement sécurisant et encourage la récupération… Le Lounge Program a commencé au Centre Maïmonide pour la Santé mentale, en octobre 1971. Les patients furent informés qu’ils pouvaient venir le mardi après-midi pour faire renouveler leurs ordonnances. On leur expliqua aussi que la Lounge était un lieu informel où ils avaient la possibilité, s’ils le voulaient, de rencontrer d’autres patients et des soignants. On leur a dit qu’ils pouvaient utiliser tous les avantages offerts par la Lounge, comme la piscine, les salles de jeux pour jouer aux cartes, faire des travaux manuels, de la musique et boire des rafraîchissements… Un rapport préliminaire indique que la Lounge peut être profitable aux schizophrènes chroniques… C’est une méthode qui peut être très profitable dans des salles de chroniques agités… Elle offre en outre une source d’observations très riche à tous ceux qui étudient la schizophrénie182.

Il est plus que probable que des programmes et des rapports de cette sorte offriront un « champ d’observations très riche » à ceux qui étudieront les scandaleux agissements des psychiatres modernes lorsqu’ils publient leurs sornettes et leurs mensonges dans de prestigieuses publications scientifiques, avec l’imprimatur de l’Institut National pour la Santé Mentale, pour ces « traitements » de la « schizophrénie »183.

***

Pourquoi s’étonnerait-on alors que tout le monde soit désormais convaincu que la schizophrénie est une maladie. Si la parésie est une maladie, c’est pour une seule et unique raison : le patient souffre d’une anomalie du cerveau qu’on peut démontrer. La schizophrénie est une maladie pour de nombreuses raisons : parce que le malade souffre d’une anomalie du cerveau que la science médicale est sur le point de démontrer, parce qu’il souffre et fait souffrir les autres, parce qu’il est enfermé dans un asile psychiatrique, parce qu’il reçoit un traitement psychiatrique, et enfin parce que sa maladie coûte cher. Ce dernier critère – le dernier en date et sans doute le plus typiquement américain – est sans nul doute le plus humoristique et la preuve d’une riche imagination.

La meilleure façon de prouver que la schizophrénie est bien une maladie, que tout concourt à le démontrer et qu’il serait donc stupide de contester pareille évidence, consiste à publier avec constance les chiffres de prix de revient de la « maladie » et du « traitement ». Dans ce domaine, on dispose entre autres d’un article écrit par John Gunderson et Loren Mosher. Mosher se trouve être le directeur du Centre d’études sur la schizophrénie, créé par l’Institut National pour la Santé Mentale. Bien qu’il soit connu comme un psychiatre moderne et « dynamique », ainsi qu’un grand adepte de Laing, Mosher est sans doute peu compétent en médecine. Mais en qualité de bureaucrate fédéral, il s’y connaît bien en matière de finances. En compagnie de Gunderson, il écrit :

Le coût de la schizophrénie a été estimé entre onze milliards et demi et dix-neuf milliards et demi par an. Les deux tiers sont dus approximativement à l’absence de productivité des patients. Les frais de traitement représentent un cinquième. L’estimation pourrait être considérablement plus élevée si nous disposions de chiffres plus exacts quant aux sommes que représente le maintien des sujets au sein de la communauté184.

Tout cela n’est que de la rhétorique. En parlant de « l’absence de productivité des patients » et du « traitement » des « schizophrènes » comme s’ils étaient en train d’évoquer l’absence de productivité de malades hémiplégiques, Gunderson et Mosher font comme si la schizophrénie était une véritable maladie. En réalité, bien des gens sont « improductifs » (au sens où ils produisent moins que les autres dans des circonstances identiques, ou moins qu’ils n’en seraient capables s’ils travaillaient un peu plus, qu’ils soient fainéants ou entretenus par d’autres personnes) pour des raisons tout autres. Par exemple, les enfants et les étudiants, les gens riches ou ceux qui sont en retraite, sont tous improductifs. Personne ne songe à évaluer le coût de leur inactivité comme dans le cas des schizophrènes. Les psychiatres réussissent à produire des chiffres exagérément gonflés et les attribuent à la seule schizophrénie. L’exemple suivant illustre bien ce tour de passe-passe et correspond à une intention politique :

En 1968, le coût estimé de la maladie mentale se montait à 21 milliards de dollars, dont 17 milliards pour la perte de productivité… Les malades schizophrènes sont pour une grande partie responsables de cette estimation… On peut dire raisonnablement que les schizophrènes qui vivent au sein de la communauté sont responsables de 50 % de la perte de productivité chaque année, ou pour l’année 1968, de 7,5 milliards185.

Les auteurs font quelques commentaires sur les schizophrènes inemployés, impliquant que certaines personnes sont inemployées parce qu’elles sont incapables de trouver du travail et les autres parce qu’elles souffrent d’une maladie appelée « schizophrénie ». En faisant cette distinction sans donner les précisions qui s’imposent, ils évitent d’affirmer que la schizophrénie est une maladie, ils rendent impossible toute enquête. « Si l’on considère un taux de 2 à 3 % pour la schizophrénie, on peut dire que 75 % des schizophrènes inemployés constituent 3 à 4 millions de la totalité des gens inemployés »186.

Il est étrange que Gunderson et Mosher reconnaissent qu’autrefois on étudiait la parésie dans les laboratoires de neuropathologie et dans les instituts de recherches chimiothérapiques. Ces études sont aujourd’hui l’apanage du Congrès et du gouvernement. Sur ce point, les auteurs citent, avec une approbation non dissimulée, les déclarations du propre supérieur de Mosher, Bertram S. Brown, directeur de l’Institut National pour la Santé Mentale. Selon Brown, « l’avenir de la santé mentale et de l’arriération mentale réside dans les sphères de l’économie, des impôts et des finances »187. Si tel est le cas, pourquoi les internes lisent-ils Bleuler et Freud au lieu de Marx et Von Mises ? Ce que Gunderson et Mosher veulent dire, ce n’est pas que les psychiatres devraient mieux connaître l’économie, mais qu’ils devraient être mieux au courant de la façon de voler les finances de l’État.

Il est indispensable de démontrer qu’il coûte plus cher de ne pas soigner quelqu’un que de lui donner des soins. En doublant le coût du traitement, on rattraperait la moitié de la perte de productivité et l’on épargnerait 2 milliards de dollars par an188.

Il n’est plus possible de s’illusionner sur la véritable nature de la psychiatrie, ce sacerdoce financé par l’État, et sur ses conséquences : on prévoit donc, dans une optique positivo-collectiviste, de traiter les personnes comme des objets défectueux. Autrefois, on soignait les gens parce qu’ils étaient malades, parce qu’ils avaient envie d’être soignés et qu’ils donnaient leur consentement au médecin, et enfin parce que le médecin était d’accord pour les soigner. Gunderson et Mosher ont trouvé une quatrième justification au traitement médical, justification depuis longtemps en faveur parmi les marxistes, les communistes et les national-socialistes : il faut soigner les malades dans l’intérêt économique de la société. Il faut souligner ce que cela implique : dans le cas où les intérêts économiques de la société ne l’exigent pas, il ne faut pas donner de traitement, peut-être même l’interdire. Le désir et l’acceptation du traitement par le malade, la liberté du médecin à prescrire ou à arrêter un traitement, deviennent, dans l’état actuel de la prétendue santé mentale, des facteurs qui ne cadrent plus avec les principes économico-thérapeutiques énoncés par Gunderson et Mosher, ce qui ne saurait nous surprendre. Ce qu’ils proposent est profitable aux bureaucrates dont ils répercutent l’opinion et qu’ils représentent, à savoir les psychiatres-policiers employés par l’État. Après tout, ce sont eux les bénéficiaires des fonds dont il a été ici question !

Tout cela est vrai depuis longtemps, mais la psychiatrie moderne apporte une variante intéressante. Autrefois, il est vrai que les patients recevaient un traitement et les médecins de l’argent, mais c’est parce qu’ils voulaient être soignés qu’ils payaient le médecin. Désormais, les « patients » reçoivent un « traitement » qu’ils ne désirent pas et l’État paye les psychiatres pour imposer leur volonté, enfermer et mutiler chimiquement les citoyens récalcitrants.

***

Au début de ce chapitre, j’ai souligné que le phénomène essentiel dans la psychiatrie hospitalière est, et a toujours été, la déviance sociale, le comportement dérangeant pour autrui, et comment, pour les maîtriser et les réprimer, on enfermait les déviants dans des hôpitaux psychiatriques. On y a ajouté la notion de schizophrénie et ces deux problèmes restent indubitablement liés.

Bien que j’aie fait quelques allusions à la psychiatrie soviétique, la plus grande part de ce que j’ai écrit s’applique à la psychiatrie des sociétés dites libres. Reprenons donc ces observations pour les appliquer à la psychiatrie des sociétés dites totalitaires. Dans ce type de société, la relation entre psychiatre et malade mental est tellement paternaliste et coercitive qu’il me semble abusif de parler de « docteur » et de « patient ». En U.R.S.S., les patients, et surtout les malades mentaux, ressemblent plus à des prisonniers sur parole qu’à des citoyens libres souscrivant librement à un accord avec les services médicaux ; les médecins, et en particulier les psychiatres, ressemblent plus à des officiers de police qu’à des praticiens offrant un service médical. Il s’ensuit que les problèmes personnels et sociaux de toute sorte, celui de la déviance politique au premier chef, sont définis et traités comme des maladies psychiatriques encore plus en U.R.S.S. qu’aux États-Unis ou en Grande-Bretagne.

J. K. Wing, un psychiatre britannique qui a visité l’Union soviétique à quatre reprises, exprime ainsi certaines des différences existant entre la psychiatrie soviétique et la britannique :

Le système de diagnostic employé par beaucoup de psychiatres soviétiques est différent de celui qu’a défini la classification internationale des maladies. En particulier, le terme de « schizophrénie » est utilisé pour décrire des états que les psychiatres britanniques qualifieraient de façon tout à fait différente. Cette différence clinique explique partiellement pourquoi le concept de « responsabilité criminelle » est employé différemment, mais cette différence repose beaucoup plus sur des facteurs politiques que médicaux189.

Aucun médecin, où que ce soit, n’admettra qu’on puisse, pour des raisons politiques, diagnostiquer une pneumonie lobaire ou un infarctus du myocarde différemment dans les pays capitalistes et dans les pays communistes. Bien que les psychiatres américains et britanniques commencent à admettre qu’il entre une part de politique dans le diagnostic de schizophrénie en Union soviétique, ils n’en continuent pas moins à affirmer que la schizophrénie est une maladie comparable à la pneumonie lobaire ou à un infarctus du myocarde. Parce que certains psychiatres russes « usent à tort » du nom de certaines maladies psychiatriques, ces mêmes psychiatres occidentaux prétendent qu’il n’y a pas de raison de douter de la valeur du diagnostic lorsqu’il est réalisé « correctement », ni de la « réalité » de la maladie à laquelle ils l’appliquent. Wing explique bien comment le terme de « schizophrénie » est employé en Russie pour justifier le contrôle des déviants, mais il continue à penser que cette étiquette désigne vraiment une maladie bona fide :

Comme nous l’avons vu, le concept de maladie mentale, la schizophrénie en particulier, est beaucoup plus large [en U.R.S.S.] qu’en Angleterre et recouvre un certain nombre de troubles que nous appellerions des troubles de la personnalité. Aucune des personnes dont j’ai pu voir le dossier ne souffrait de schizophrénie, c’est-à-dire du syndrome central que toute la psychiatrie mondiale connaît. Il existe deux grandes catégories : l’une composée de personnes qui ont été admises [sic] dans des hôpitaux psychiatriques bien avant d’être devenues des dissidents politiques (et pas pour ce que j’appelle moi « schizophrénie ») ; l’autre groupe est constitué par des personnes qui professent des théories économiques et sociales contraires à l’idéologie marxiste orthodoxe en cours… La plupart des psychiatres britanniques ne feraient sûrement pas un diagnostic de schizophrénie dans ce type de cas (pas plus que de n’importe quelle autre maladie mentale)190.

Il est évident que la distinction entre hospitalisation volontaire et hospitalisation forcée n’existe pas en Union soviétique. Tous les malades mentaux sont en réalité emprisonnés ou gardés à vue. Aucun d’eux n’est libre, et ne se sent libre, de décider s’il a envie d’être soigné dans un hôpital, dans une clinique ou de n’être pas du tout soigné. Bien que Wing semble peu sensibilisé au problème des droits civiques en psychiatrie, il remarque que si, sur le papier, il existe une différence entre malades internés d’office et malades volontaires, dans la pratique le fait n’est pas démontrable :

J’ai essayé de découvrir si un patient non interné d’office était libre ou non de quitter l’hôpital « contre l’avis du médecin », mais il a semblé très difficile pour mes informateurs d’imaginer un tel cas. Après que je les eus abondamment questionnés, ils finirent par me dire que la chose serait possible, mais qu’on n’en connaissait pas d’exemple191.

Wing ne semble pas conscient du fait que, dans un pays où les gens ne peuvent aller et venir librement d’une ville à une autre sans la permission des autorités, il ne leur passerait sûrement pas par la tête de quitter un hôpital psychiatrique « contre l’avis du médecin »* ! Et il ne semble pas que les psychiatres, pas plus que les biologistes, les chimistes et les généticiens, qui travaillent à partir d’un diagnostic psychiatrique, aient pris conscience que la « schizophrénie » a plus de rapports avec la liberté et l’esclavage qu’avec la santé et la maladie, qu’elle est plus affaire de sémiologie que de biologie et, en un mot, de politique que de génétique.

***

Les remarques que je viens de faire paraîtront plus claires quand j’aurai posé un certain nombre de questions politiques et morales fondamentales, et passé en revue les opinions traditionnelles en matière de médecine, de méthode de diagnostic et d’évolution des idées et des méthodes de la psychiatrie moderne.

Je maintiens qu’il existe des questions politiques et morales fondamentales qui sont moralement, logiquement et empiriquement antérieures aux sortes de questions dans lesquelles les psychiatres aiment tant se plonger, sans se soucier le moins du monde de la décence la plus élémentaire. Ces questions sont les suivantes : les psychiatres (ou n’importe quels autres médecins) ont-ils le droit de porter un diagnostic de schizophrénie sur une personne si ce prétendu « patient » ne leur demande rien ? Ont-ils le droit de le faire si cette personne a expressément exprimé son refus de tout diagnostic ?

Pour moi, ce sont des questions intéressantes car, malgré leur apparente simplicité, il apparaît qu’on ne les a jamais posées en psychiatrie. Toute l’histoire de la psychiatrie paraît fondée sur l’a priori (inexprimé mais omniprésent) que les psychiatres ont le droit de diagnostiquer n’importe qui, n’importe où, qu’il soit mort ou vivant, et que cela lui plaise ou non – ce que je trouve ridicule et parfaitement répugnant. Je crois que nous devons adopter une attitude diamétralement opposée, autant dans notre intérêt de soignants et de chercheurs que dans l’intérêt des victimes que deviennent les clients involontaires et des patients en général.

J’insiste ici sur un point très simple mais très important, et qui touche la sensibilité sinon l’intelligence de tous ceux qui ont souffert comme de ceux qui les soignent, en un mot, à tout le monde. Il s’agit de décider dans quelle mesure notre esprit nous appartient et est inviolable.

Dans toutes les sociétés, libres et non libres, il existe une sphère d’intimité que les autorités, l’État ne violent jamais (sinon dans des circonstances extraordinaires). Par exemple, certains objets personnels, comme des chaussettes, une pipe, des livres, des photographies, sont généralement considérés comme appartenant à une personne très précise, ce qui signifie qu’elle peut en disposer à son gré. Mais il existe d’autres choses, moins tangibles sinon moins réelles, que les individus considèrent comme n’appartenant qu’à eux, comme leurs rêves, leurs opinions ou leur nom. Il se trouve que désormais la jouissance et la propriété de ces biens immatériels sont beaucoup moins protégées que les biens matériels évoqués plus haut. Un psychiatre n’a pas le droit d’entrer chez un individu pour rebaptiser son chien, mais il a le droit de s’introduire chez ce même homme et de lui donner un autre nom ! Voilà un paradoxe étonnant et qu’on apprécie mal. C’est grâce à ce genre de processus que Jean Durand devient un « patient schizophrène ».

Il faut donc se poser quelques graves questions. Qu’est-ce qui est plus précieux à nos yeux : est-ce le lien étroit que nous entretenons avec nos proches, ou le lien qui existe entre nous et notre chien ? Qu’est-ce qui nécessite et mérite une protection accrue de la part des autorités (peu importe qui elles sont et quelles que puissent être leurs motivations) : notre droit à l’inviolabilité de notre foyer ou le droit au secret de notre esprit ? Notre droit de donner un nom à notre chien ou notre droit à notre patronyme ? Ce sont des questions que la sémantique de la nosologie psychiatrique a reléguées dans un placard bien fermé, afin de distraire, aux yeux des gens non avertis comme des professionnels, les abus et les tristes réalités de la psychiatrie.

Tout comme il est entendu que les psychiatres devraient avoir le droit de « diagnostiquer » les gens sans leur consentement et même contre leur volonté, il est entendu qu’ils devraient avoir le droit de « soigner » les gens même si ceux-ci ne demandent rien ou refusent tout net. Je ne vais pas revenir sur les objections que j’ai déjà formulées à ce sujet192. J’ajouterai cependant que, dans la mesure où des psychiatres jouissent dans des sociétés libres du droit de traiter des personnes contre leur gré – privilège, signalons-le, que n’ont pas les autres professions médicales –, la psychiatrie devient alors assimilable au droit pénal ; en un mot, elle devient une discipline destinée à contrôler la déviance et non vouée à soigner des maladies. Comme c’est désormais le cas, dans le monde entier, il me semble absurde (pour ne pas dire plus) de considérer les actes de déviance que les psychiatres contrôlent désormais (et qui, bien sûr, diffèrent selon les cultures et les classes sociales) comme des maladies. Qui plus est, puisque, dans les sociétés totalitaires, tous les médecins et pas seulement les psychiatres jouissent de ce privilège, et ont même le devoir de « traiter » les gens contre leur gré, il y a une différence entre les implications politiques et morales des professions médicales et psychiatriques dans des sociétés « libres » et dans des sociétés totalitaires, différence qui entache sérieusement non seulement leurs observations empiriques mais même les terminologies dans lesquelles elles sont formulées.

***

Voyons maintenant le problème épistémologique informulé qui sous-tend le problème de la schizophrénie, à savoir la nature de nos idées traditionnelles sur la médecine quant à ce qui constitue une maladie, et la façon traditionnelle de l’identifier ; nous verrons aussi comment ces idées ont évolué et se sont introduites dans la psychiatrie moderne, quelles sont les conséquences de ces changements qui se manifestent par le fait que lorsque les gens appellent quelque chose une maladie ou disent que quelqu’un est malade (malade mental en particulier), ils ne veulent pas nécessairement dire ce que le terme original désignait, même s’ils le croient et le prétendent.

Vers le milieu du siècle dernier, comme nous l’avons vu, la maladie était définie par l’histopathologie ou la pathophysiologie. Les blessures, les infections, les troubles métaboliques et les tumeurs appartenaient à des catégories précises. La méthode scientifique en usage pour expliquer la nature de ces maladies consistait d’abord à en identifier les caractéristiques morphologiques grâce aux examens post-mortem des organes et des tissus et, deuxièmement, à avancer en partant d’observations et d’expériences (faites de préférence sur des animaux) l’explication de leur origine et de leur cause. La parésie a été découverte selon cette méthode. Ce n’est pas le cas pour la schizophrénie, du moins pas encore.

Mais, bien que les praticiens ainsi que le commun des mortels se refusent à l’admettre, un effort considérable a été accompli depuis que Bleuler a annoncé sa « découverte » (et même avant cela) pour changer les critères de ce qui constitue la maladie et la manière de la démontrer. Au cours de ce processus, on a vu naître de nouveaux critères de maladie et de règles destinées à en démontrer la présence. Je les ai toutes étudiées et je me bornerai à résumer cette importante métamorphose de l’épistémologie médicale.

À la pathologie physiologique de Virchow est venue s’ajouter la psychopathologie. Ce fut l’œuvre de Kraepelin, Bleuler, Freud, et de leurs adeptes. Simultanément ou tout de suite après, naquit la pratique de conclure à la maladie à la faveur d’une consultation médicale ou psychiatrique. C’est aussi l’avènement du rôle de patient. Une personne consultait-elle un praticien en se plaignant d’avoir quelque chose, on lui trouvait des « symptômes » qui, ipso facto, indiquaient la présence d’une maladie. Et si la personne se trouvait dans un asile de fous, elle souffrait ipso facto de troubles mentaux. On voit comment, dans le premier cas, cette nouvelle sorte de conclusion justifiait de traiter des « patients » sans maladies vérifiables et, dans le second, justifiait de les enfermer.

Avec l’évolution de méthodes thérapeutiques plus efficaces vers les années 1920 et 1930, et plus spécialement depuis 1940, il est devenu acceptable de conclure à une certaine maladie en se fondant sur les réactions d’un malade aux médicaments qu’on lui a prescrits. On donnait par exemple des antibiotiques ou des hormones à quelqu’un et si l’on trouvait qu’ils lui avaient fait du bien, on considérait que son « état » avant le traitement constituait une maladie. Ce critère et cette méthode convenaient parfaitement à la psychiatrie, surtout à la psychiatrie institutionnelle en ce qu’elle validait des interventions telles que le coma insulinique, les électrochocs, la lobotomie et tous les traitements psychopharmacologiques, et qu’elle établissait une fois pour toutes la schizophrénie et tant d’autres « états » comme des maladies.

Enfin, avec la collectivisation croissante de la pratique médicale et l’attribution de ses coûts à un tiers payant, l’État en l’occurrence depuis les années 1950, on vit apparaître le critère économique et la méthode selon lesquels mesurer les maladies, c’est-à-dire leur prix en termes de sous-emploi et des fonds consacrés aux soins médicaux. Grâce à ce critère, la schizophrénie s’est vue consacrée comme étant le « problème médical numéro Un » de la nation, sans parler du reste de la planète.

***

Pour terminer ce chapitre, je voudrais formuler, plus explicitement que je ne l’ai fait jusqu’ici, quelles sont ces justifications au traitement, en psychiatrie notamment, que je désapprouve – et pourquoi – et celles auxquelles j’adhère – et pourquoi.

J’y réussirai sans doute mieux en me référant à une récente déclaration d’un psychiatre sur le traitement de la schizophrénie, que je considère comme un excellent exemple des nombreuses erreurs épistémologiques dont j’ai déjà parlé.

Un psychiatre américain, Hans Huessy, a déclaré :

Une bonne compréhension des causes est importante pour la prévention mais non pour le traitement… Nous sommes en mesure de soigner les symptômes aigus de la schizophrénie par des moyens médicaux, malgré notre manque de connaissances quant aux causes de ce trouble. Des thérapies qui fondent leur utilisation sur des causes devraient toujours être suspectes dans la mesure où la seule justification valable d’une intervention thérapeutique est qu’elle produit des améliorations193.

Cette déclaration, qui rassemble une somme incroyable de bêtise, d’immoralité et d’idées fausses en trois simples phrases, parut dans une prestigieuse publication psychiatrique et reflète fidèlement une perspective sur la thérapie qui se trouve être, sinon universelle, du moins très répandue. Son auteur minimise l’importance des causes, c’est-à-dire l’étiologie, dans la thérapie. Une telle position est tout simplement fausse. Prenons le cas d’une personne en train de perdre la vue : il est essentiel de savoir si cette perte est due à une atrophie optique syphilitique ou à une tumeur comprimant le chiasma optique, si l’on veut déterminer un traitement ad hoc.

L’auteur précité affirme aussi qu’il peut soigner « les symptômes aigus de la schizophrénie » par des moyens médicaux, c’est-à-dire des drogues, sans connaître la cause de la schizophrénie. Et pourtant, il n’a nullement établi, ni que la schizophrénie était une maladie, ni que le prétendu patient avait envie d’être traité ; puisque le comportement d’une personne dite « schizophrène » pouvait être modifié par des produits chimiques, il a impliqué à tort que la schizophrénie est une maladie. Que cet argument, très en vogue dans la psychiatrie actuelle, soit faux, cela se démontrera aisément en avançant un argument parallèle : puisque le comportement de gens ordinaires ou dits normaux peut être modifié quand on leur donne de l’alcool, qui est une drogue, on peut dire que la normalité est une maladie et l’alcool un traitement.

L’insondable inintelligence et la malhonnêteté de Huessy sont évidentes quand il affirme que « la seule justification valable à une intervention thérapeutique est qu’elle produit des améliorations ». Nous avons là un jugement de valeur évident : c’est l’affirmation d’une valeur particulière (« l’amélioration ») justifiant un acte très particulier (« l’intervention thérapeutique »).

En réalité, il existe au moins trois catégories de faits par lesquels on peut justifier une thérapie194. D’abord, c’est le fait que la personne a une maladie ; dans ce cas, ce qui justifie une masectomie, c’est le fait que la personne ait un cancer du sein. Deuxièmement, il y a le fait que la thérapie est efficace ; dans ce cas, la masectomie est justifiée puisqu’elle guérit le cancer. Ces deux considérations sont pertinentes lorsqu’on décide de procéder à une intervention thérapeutique : la première rend la thérapie légitime puisque la personne est malade ; la seconde également puisque l’intervention du thérapeute est efficace.

Que nous manque-t-il ? Un élément politique et moral des plus importants et, en réalité, le seul qui soit important – à savoir : le consentement de la personne. Et ce qui justifie une masectomie, d’un point de vue politique, juridique et moral, c’est le fait que la patiente, après avoir été informée sur son état, ait donné son consentement à l’opération et que le chirurgien soit d’accord pour la faire. Le rôle du consentement, surtout dans l’histoire et l’épistémologie de la psychiatrie, est tellement important qu’on ne saurait l’exagérer. On pourrait même dire que c’est le consentement et le consentement seul qui justifie la prise en charge et le traitement (par opposition au contrôle et à la torture) ; et même si cet argument est incomplet, il reste essentiel.

Quand nous disons qu’il ne peut y avoir traitement s’il n’y a pas maladie, nous n’excluons nullement certaines interventions médicales ou chirurgicales qui s’effectuent sans qu’il existe de maladie, c’est le cas de l’avortement ou de la vasectomie (cela dit, aux yeux de la loi américaine, l’avortement est désormais une maladie, mais nous nous trouvons là devant une aberration juridique et linguistique qui ne mérite pas d’être analysée ici). Dans le même ordre d’idées, les médecins et les chirurgiens ont employé dans le passé des méthodes (et ils continuent de le faire) qui se sont avérées inutiles sur le plan thérapeutique, et même parfois dangereuses. Peut-on dire que la saignée veineuse constituait une thérapie ? Est-ce que les électrochocs (cette saignée de l’âme) sont une thérapie ? Il est évident qu’à moins de vouloir récrire l’histoire de la médecine en éliminant tout ce qui n’a aucune utilité, il est impossible de définir la thérapie par son efficacité. Il ne reste alors qu’à consentir à la thérapie. En principe, toutes les thérapies modernes des sociétés libres, administrées à des adultes conscients, tiennent compte du consentement du patient. La seule thérapie qui fasse exception à ce principe, c’est la psychiatrie. Et si j’ai insisté sur les dimensions politiques et morales de la maladie et du traitement, c’est parce que, si nous considérons les maladies et les traitements psychiatriques au travers d’une loupe, nous trouvons alors une image et une définition totalement nouvelles de la schizophrénie (et de bien d’autres prétendues psychoses fonctionnelles). En regardant à travers ce microscope métaphorique, nous pouvons distinguer parmi diverses maladies et traitements des critères qui ne sont plus morphologiques (c’est-à-dire anatomiques ou histologiques) mais des critères moraux (c’est-à-dire politiques, juridiques, etc.).

On peut dès lors identifier une catégorie de maladies, telles que le cancer du sein ou l’hypertension, que les médecins ne soignent jamais si le malade n’est pas consentant (dans les sociétés libres, il leur est fait défense de traiter sans consentement).

On peut encore identifier une autre catégorie de maladies, comme les crises cardiaques ou les blessures provoquant l’inconscience du patient, que les médecins traitent sans que le patient donne son consentement, la permission étant donnée dans ces cas-là par des parents proches ou des autorités légales et reconnues.

Il existe aussi une troisième catégorie, comme la tuberculose ou l’hépatite et, dans ces cas, bien que certaines restrictions sociales puissent être imposées aux patients à cause de leur maladie, dans les sociétés libres la loi n’autorise pas les médecins à traiter les malades sans leur consentement.

Enfin, il existe une quatrième catégorie de « maladies », comme la schizophrénie ou la psychose maniaco-dépressive, que les médecins ont le droit de traiter en dépit des objections explicites au traitement que pourrait faire le patient prétendu malade. C’est précisément la réalité sociale de cette sorte de « traitement » et le besoin correspondant d’enfermer par la force des personnes qui refusent de l’être qui, ainsi que je l’ai expliqué plus haut, engendrent l’image (si j’osais, je parlerais de mirage plutôt que d’image) de certaines maladies psychiatriques ou de syndromes comme la schizophrénie en particulier195. Dans cette optique, on pourrait dire que la schizophrénie est la sorte de maladie qui justifie qu’on impose un traitement au patient, au mépris de son consentement ou de son non-consentement, et bien entendu, au mépris du fait que ce traitement ait ou non une valeur, qu’il lui fasse du bien ou du mal*. La folie, comme je l’ai suggéré dans d’autres écrits196, est dans un certain sens fabriquée par les médecins-pour-les fous. En d’autres termes, ce sont les psychiatres qui font la schizophrénie, ou, pour être plus précis, ce sont les psychiatres qui fabriquent les schizophrènes. Il est essentiel d’expliquer très clairement ce qu’ils font et quelles sont les implications pratiques de cette opinion au regard de notre attitude devant le prétendu problème de la schizophrénie.

On comprendra mieux ce que je veux dire quand je prétends que la psychiatrie fabrique la schizophrénie, en examinant l’analogie entre psychiatrie institutionnelle et servitude involontaire. Si l’esclavage n’existe pas, il ne saurait y avoir d’esclaves. En d’autres termes, l’identité d’individus en tant qu’esclaves dépend de l’existence du système social appelé esclavage. Il s’ensuit que si l’on abolit l’esclavage, les esclaves disparaissent, ce qui ne signifie pas que certaines catégories de personnes qui ont été des esclaves, ou qui aimeraient être esclaves, disparaissent aussi ; il est certain qu’il subsistera des personnes qui sont irresponsables, analphabètes, stupides, soumises ou paresseuses. Mais si l’esclavage n’existe pas, aucune d’elles ne sera esclave.

De la même façon, si la psychiatrie n’existe pas, les schizophrènes n’existent pas. Autrement dit, l’identité d’un individu en tant que schizophrène dépend de l’existence du système social de la psychiatrie (institutionnelle). Il s’ensuit que si la psychiatrie est abolie, les schizophrènes disparaissent. Ce qui ne signifie pas que certaines personnes qui étaient auparavant des schizophrènes, ou qui aimeraient être schizophrènes, disparaissent comme par enchantement. Il restera assurément des personnes qui sont incompétentes, enfermées en elles-mêmes ou qui rejettent leur « vrai » rôle, ou qui offensent autrui d’une manière ou d’une autre. Mais s’il n’y a pas de psychiatrie, aucune d’elles ne sera schizophrène.

Il est vrai que seule l’abolition de l’esclavage libère les esclaves. Elle ne saurait les rendre bien éduqués, autonomes, beaux, désirables à employer ou en bonne santé physique. Elle se borne à les libérer d’un maître. Quant à l’abolition de la psychiatrie, elle ne ferait que libérer les schizophrènes. Elle ne les rendrait pas compétents, se suffisant à eux-mêmes, de compagnie agréable, employables ou « mentalement sains ». Elle ne ferait que les libérer de leur psychiatre.

Ce serait une absurdité d’imaginer que les esclaves, au sein du système esclavagiste, puissent progresser et réussir à s’affranchir de leur maître. Quant aux schizophrènes, comment pourraient-ils « guérir » à l’intérieur du système psychiatrique et s’affranchir de leur psychiatre ? L’« avancement », l’amélioration des esclaves et des schizophrènes est sans aucun doute un but parfaitement désirable. Mais il en est de ce but comme de tous les autres : si sa poursuite n’allie pas intelligence et compétence, il est préférable de s’abstenir complètement de toute action.


115 L. C. Kolb, Noyes’ Modem Clinical Psychiatry, 8e éd. (Philadelphia : Saunders, 1973), p. 349.

116 S. Arieti, ed., The World Biennial of Psychiatry and Psychotherapy : Vol. I, 1971 (New York : Basic Books, 1970).

117 A. V. Snezhnevsky, « Symptom, Syndrome, Disease : A Clinical Method in Psychiatry », in ibid., pp. 151-164 ; au sujet de Snezhnevsky voir H. V. Dicks, « Soviet Abuses (Two Letters to the Editor) », Psychiatrie News 11 (February 6, 1976) : 2.

118 A. Kiev, ed., Psychiatry in the Communist World (New York : Science House, 1968).

119 F. J. Kallmann, The Genetics of Schizophrenia : A Study of Heredity and Reproduction in the Families of 1,087 Schizophrenies (New York : J. J. Augustin, 1938), pp. 27-28.

120 L. G. Stevenson, Nobel Prize Winners in Medicine and Physiology, 1901-1950 (New York : Henry Schuman, 1953), p. 264.

121 E. Moniz, « How I Came to Perform Prefrontal Leucotomy » (1948), dans L’âge de la folie, T. S. Szasz, éditeur, P.U.F., 1978.

122 Voir à ce sujet T. S. Szasz, Hérésies, Payot, 1978, chap. I.

123 Moniz, « How I Came to Perform », p. 159.

124 « What’s New », Current Prescribing, mars 1975, p. 9.

125 R. P. Kendell, « The Concept of Disease and Its Implications for Psychiatry », Brilish Journal of Psychiatry 127 (1975) : 305-315 ; voir aussi idem, The Role of Diagnosis in Psychiatry (Oxford : Blackwell Scientific Publications, 1975).

126 Voir R. J. Stoller et al., « A Symposium : Should Homosexuality Be in the APA Nomenclature ? » American Journal of Psychiatry 130 (1973) : 1207-1216 ; R. Lyons, « Psychiatrists, in a Shift, Declare Homosexuality No Mental Illness », New York Times, 16 décembre, 1973, pp. 1-25 ; « Deleting Homosexuality As Illness : A Psychiatrie Change in Values », Roche Report : Frontiers of Psychiatry 4 (1er février 1974) : 1-2.

127 Kendell, « Concept of Disease », p. 314.

128 Ibid.

129 A. H. Urmer, « Implications of Califomia’s New Mental Health Law », American Journal of Psychiatry 132 (1975) : 251-254.

130 Ibid., p. 253.

131 The Committee on Nomenclature and Statistics of the American Psychiatrie Association, DSM-II : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 2e éd. (Washington, D. C. : American Psychiatrie Association, 1968).

132 Voir Kolb, Noyes’ Modem Clinical Psychiatry, 8e éd., p. 312 ; et « Schizophrenia and Alcoholism Head Listing of Inpatient Ills », Roche Report : Frontiers of Psychiatry 5 (1er avril 1975) : 2.

133 Voir T. S. Szasz, La loi, la liberté et la psychiatrie, Payot, 1977 ; et Fabriquer la folie, Payot, 2e éd., 1976.

134 R. Marlowe, The Modesto Relocation Project : The Social Psychological Consequences of Relocation of Geriatrie State Hospital Patients, Bureau of Research Projects, 1-60 (MOD) (Sacramento : California Department of Mental Hygiene, 1972).

135 M. Greenblatt and E. Glazier, « The Phasing Out of Mental Hospitals in the United Sates », American Journal of Psychiatry 132 (1975) : 1135-1140 ; p. 1137.

136 Voir L. Srole et al., Mental Health in the Metropolis : The Midtown Manhattan Study (New York : Mc Graw-Hill, 1962) ; et K. Menninger et al., The Vital Balance : The Life Process in Mental Health and Illness (New York : Viking, 1963).

137 Voir T. S. Szasz, « The Right to Health », Georgetown Law Journal 57 (1969) : 734-751 ; et Psychiatrie Slavery (New York : Free Press, 1977).

138 « Oppressive Psychiatry », Bethlem and Maudsley Gazette (London), Autumn 1975, pp. 9-12.

139 Ibid., p. 9.

140 Ibid.

141 Ibid., p. 10.

142 Ibid.

143 D. Herbstein, « One Jew’s Joumey », New Statesman (London), 24 janvier 1975, p. 106.

144 Ibid.

145 Ibid.

146 Kendell, Role of Diagnosis, p. 80.

147 Cité dans H. M. Schmeck, Jr., « National Genetics Study Urged as Step to New Era in Medicine », New York Times, 16 juin 1970, p. 1.

148 J. Huxley et al., « Schizophrenia as a Genetic Morphism », Nature, 204 (17 octobre 1964) : 220-221 ; p. 220.

149 L. L. Heston, « The Genetics of Schizophrenia and Schizoid Disease », Science 167 (16 janvier 1970) : 249-256 ; pp. 249, 255.

150 E. Cumming, « Epidemiology : Some Unresolved Problems », American Journal of Psychiatry 126 (1970) : 121-122 ; p. 122.

151 « Two Minds on Schizophrenia », New Scientist, 10 décembre 1970, p. 424.

152 Voir « Schizophrenia : Nationality Key to Diagnosis ; American MDs Make Diagnosis Twice as Frequently as British », Clinical Psychiatry News 2 (novembre 1974) : 1 ; voir aussi Kendell, Role of Diagnosis.

153 Cité dans « Schizophrenia Not Indigenous to West », Clinical Psychiatry News 2 (novembre 1974) : 1.

154 Cité dans « Once a Schizophrénie Always a Schizophrenie in the Soviet Union », ibid.

155 Ibid. pp. 1, 22.

156 Kallmann, Genetics of Schizophrenia, pp. 102-103.

157 Voir Szasz, Hérésies, Payot, 1978.

158 Voir Szasz, La loi, la liberté et la psychiatrie, Payot, 1977 ; et Psychiatrie Justice (New York : Macmillan, 1965).

159 D. Hawkins and L. Pauling, eds., Orthomolecular Psychiatry : Treatment of Schizophrenia (San Francisco : W. H. Freeman, 1973).

160 Pauling, Préface à ibid., pp. V-IX ; p. V.

161 Ibid.

162 Ibid., pp. V-VI.

163 Voir T. S. Szasz, L’éthique de la psychanalyse, Payot, 2e éd., 1976.

164 Pauling, Préface à Orthomolecular Psychiatry, p. VIL

165 Voir pour une critique raisonnée de la schizophrénie, et au sujet de la contribution de Pauling en particulier : R. Fischer, « Schizophrenia Research in Biological Perspective », in Genetic Factors in Schizophrenia, ed. A. R. Kaplan, pp. 74-138 (Springfïeld, 111. : Charles C. Thomas 1972).

166 A. Hoffer and H. Osmond, What You Should Know About Schizophrenia (Ann Arbor, Mich. : American Schizophrenia Foundation, 1965), en regard de la p. 1.

167 Ibid., p. 1.

168 Ibid., p. 2.

169 Ibid., p. 12.

170 Ibid.

171 G. Gerlach, « How Two Groups Aim to Help Sufferers From Schizophrenia », National Observer, 10 oct. 1966 ; réimprimé en brochure par l’American Schizophrenia Foundation, Box 160, Ann Arbor, Michigan 48107, s.d.

172 The 12 Steps of S.A. (Saskatoon, Saskatchewan, P.O. Box 913 : Schizophrenies International, s.d.).

173 Editorial, « Diagnosis : A New Era », Schizophrenia Bulletin, n° 11, hiver 1974, pp. 18-20 ; pp. 18-19.

174 Voir les commentaires récents dans : « Megavitamins and Mental Disease », Medical World News, 11 août 1975, pp. 71-82 ; et « Megavitamins for Schizophrenia ? », ibid., 3 novembre 1975, pp. 31-36.

175 S. Berman, « Fasting : An Old Cure for Fat, A New Treatment for Schizophrenia », Science Digest, 79 (1976) : 27-31 ; p. 27.

176 Ibid.

177 Ibid., p. 28.

178 S. Arieti, « An Overview of Schizophrenia from a Predominantly Psychological Approach », American Journal of Psychiatry 131 (1974) : 241-249 ; p. 248.

179 Hammer v. Rosen, 7 A.D. 2d 216, 181 N.Y.S. 2d 805 (Sup. Ct., Nc Nally, J., dissenting in part, 1959), pp. 805-808.

180 Ibid., p. 807.

181 Hammer v. Rosen, 7 N.Y. 2d 376, 379-380, 165 N.E. 2d 756, 757, 198 N.Y.S. 2d 65 (1960).

182 A. Parras, « The Lounge : Treatment for Chronic Schizophrenies », Schizophrenia Bulletin, n° 10, Automne 1974, pp. 93-96.

183 T. S. Szasz, « Medical Metaphorology », American Psychologist 30 (1975) ; 859-861.

184 J. G. Gunderson and L. R. Mosher, « The Cost of Schizophrenia », American Journal of Psychiatry 132 (1975) : 901-906 ; p. 901.

185 Ibid., p. 902.

186 Ibid.

187 Ibid., p. 905.

188 Ibid.

189 J. K. Wing, « Psychiatry in the Soviet Union », British Medical Journal 1 (9 mars 1974) : 433-436 ; p. 433.

190 Ibid., p. 435.

191 Ibid.

* Bien entendu, il est aussi inutile qu’illusoire de vouloir distinguer entre hospitalisation libre et hospitalisation forcée en Union soviétique… Ce serait aussi ardu que de vouloir établir, dans ce même pays, une distinction entre sport amateur et sport professionnel. Pourtant, comme chacun sait, aux Jeux Olympiques, les nations libres et non-communistes acceptent les athlètes communistes comme s’ils étaient d’authentiques amateurs. De la même façon, dans les rencontres et les organisations internationales, les médecins des pays libres et non-communistes accueillent leurs confrères soviétiques comme de véritables médecins et considèrent les patients soviétiques comme d’authentiques patients. Qui plus est, dans la mesure où même dans le monde non-communiste la médecine offre l’image de frères ennemis (puisqu’elle comprend des patients et des médecins libres et non-libres), un même mode de comportement est manifesté par les « vrais » médecins à l’endroit des « faux » médecins, c’est-à-dire des psychiatres et de leurs patients : cela signifie que les médecins acceptent les psychiatres comme s’ils étaient médecins et les malades mentaux comme s’ils étaient des patients ordinaires. C’est par de tels actes de capitulation et de complaisance que les athlètes amateurs et les médecins individualistes, sans parler de tous ceux qui leur accordent leur soutien, accomplissent un véritable suicide (J. Burnham, Suicide of the West : An Essay on the Meaning and Destiny of Liberalism (New Rochelle, N.Y. : Arlington House, 1964).) : en acceptant les athlètes russes comme s’ils étaient des amateurs, les athlètes occidentaux participent à la suppression d’une distinction qui reste essentielle dans leur société mais qui ne l’est pas dans le monde communiste ; de la même façon, en acceptant des médecins qui sont les agents d’un régime comme s’ils étaient les représentants des personnes, les médecins individualistes participent à la destruction d’une distinction essentielle pour leur profession, ce qui n’est pas le cas pour leurs collègues collectivistes. C’est un processus qui, si l’on n’y met pas un frein, risque de mener à la destruction progressive et même à la disparition totale des valeurs et de la spécificité tant des sportifs amateurs en athlétisme que des médecins en tant que personnes agissant pour les malades, en médecine.

192 Voir surtout T. S. Szasz, Le Mythe de la maladie mentale, Payot, 3e éd., 1977 ; et Idéologie et folie, P.U.F., 1976.

193 H. R. Huessy, « Some Historical Antecedents of Current American Mental Health Practices », Psychiatrie Aimais 4 (1974) : 31-39 ; p. 38.

194 T. S. Szasz, « Réfactions on Medical Ethics », in T. S. Szasz, The Theology of Medicine (New York : Harper & Row). Trad. fr. La théologie de la médecine, Payot, 1980.

195 Voir chapitre I, supra.

* C’est une opinion que l’internement psychiatrique rend sujette à controverse : les individus qui refusent de subir certaines interventions qu’on cherche à leur imposer, sont considérés ipso facto comme dangereux et nuisibles, tandis que les psychiatres et autres autorités socialement habilitées à imposer ce type d’intervention à des « patients » contre leur gré seront, selon toute évidence, considérés comme des personnes pleines de bonnes intentions, des agents thérapeutiques, surtout s’ils les rendent plus dociles, plus conformes aux normes sociales et réceptifs à d’autres « traitements »

196 Szasz, Fabriquer la folie, 2e éd., 1976.