Chapitre IV. La psychiatrie et le mariage : un modus vivendi…

L’optique de la médecine en matière de schizophrénie semble aussi populaire que persistante, et cela s’explique par de nombreuses raisons : elle est profondément enracinée dans l’origine, la structure et la fonction de l’hôpital psychiatrique moderne ; elle est psychologiquement légitimée par la terminologie de la psychiatrie ; elle est conforme à la prédilection contemporaine qui tend à voir les tragédies de la vie à travers les sombres lunettes de la médecine et elle fournit des méthodes socialement acceptables, permettant d’affronter certains problèmes d’ordre personnel, politiques, moraux et économiques qui, autrement, devraient être résolus de façon nouvelle et inhabituelle. D’autre part, il y a sans doute une autre raison à la popularité non démentie du modèle médical de la prétendue schizophrénie : on n’a jusqu’à présent trouvé aucun autre modèle offrant un champ d’action aussi vaste197. Et il ne semble pas possible d’y substituer un autre modèle. Le pouvoir social et le grand impact symbolique de la « schizophrénie » résident précisément dans le fait qu’elle est liée à l’idée de maladie et d’institution médicale. De sorte que tenter d’offrir pour la schizophrénie un modèle non-médical serait aussi vain et aussi futile que de proposer un modèle non-théologique pour l’Eucharistie.

Il y a longtemps que je pense que la seule façon de faire face à ce qui semble être des problèmes psychiatriques insolubles, c’est de tourner résolument le dos à la perspective médicale et de les considérer simplement comme s’ils n’émanaient pas simplement du cerveau ou de la tête du prétendu patient, mais provenaient plutôt du réseau fertile de relations dans lesquelles patient et psychiatre sont les deux protagonistes principaux.

La perspective psychosociale, dramatique et existentielle de la schizophrénie, qui prétend que celle-ci n’est pas seulement un problème créé par quelque chose qui ne va pas bien dans le cerveau du patient ou dans son esprit, que c’est toujours dans le langage de la psychiatrie contemporaine, non seulement un problème intrapersonnel mais aussi interpersonnel, ou pour être aussi clair que précis : que ce n’est pas uniquement un problème posé mais encore une solution offerte dans un réseau complexe de relations comprenant le patient, sa famille, le psychiatre, le système de l’hôpital psychiatrique et la société dans son ensemble, cette perspective n’est désormais plus du tout nouvelle198. Et pourtant, cette conception n’a pas contribué à clarifier le problème de la schizophrénie autant qu’on l’espérait, ce qui est dû surtout, je pense, au fait qu’elle a ouvert la porte à de nouvelles « théories étiologiques » de cette « maladie » qui reposent toujours sur le modèle classique de la syphilis.

Ce n’est plus le Treponema pallidum qui « rend le malade fou », ce sont la mère, le père, la famille, la religion, le système économique ou la société psychogène qui, selon les nouvelles théories psychiatriques et anti-psychiatriques, « rendent fou le malade ». L’image ainsi projetée sur nos écrans intérieurs, si elle a plus de précision que celles que nous transmettent les paradigmes de la parésie qu’ils sont censés remplacer, cette image reste floue ; elle est incapable de refléter la réalité psychiatrique et ne nous donne pas de moyens moralement et intellectuellement satisfaisants quand nous voulons y voir plus clair.

Si nous adoptons une perspective véritablement humaine et non-médicale, il s’ensuit que nous n’avons pas besoin d’un modèle de « patient », que ce soit de son cerveau, de son esprit ou de son comportement. Au contraire, nous avons besoin du modèle de la situation sociale tout entière, dont la relation entre le « patient schizophrène » et « les autres signifiants » font partie et dans lequel la « schizophrénie » est en quelque sorte produite. Il n’est pas nécessaire de chercher loin ce modèle. J’aimerais essayer de montrer comment le mariage, surtout le mariage arrangé d’avance selon la tradition, nous fournit un puissant paradigme pour interpréter la relation psychiatre-patient. Dans cette mise en scène, le psychiatre prendra le rôle du mari, le psychotique celui de la femme, et la schizophrénie l’enfant/diagnostic et/ou l’incompétence schizophrénique/l’infériorité féminine que le patient/épouse acquiert avant d’être interné/marié ou reçoit du psychiatre/mari ensuite ; nous ne devons surtout pas perdre de vue que c’est la relation matrimoniale-psychiatrique qui définit et légitime la condition de chaque partenaire comme psychiatre/mari et comme patient/épouse.

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Jetons un bref coup d’œil sur l’institution du mariage dans sa forme traditionnelle, c’est-à-dire le mariage arrangé par des tiers ; elle nous servira de modèle pour illustrer la psychiatrie institutionnelle ou « arrangée ».

Le mariage est un arrangement social universel dont les modes varient énormément selon l’endroit et l’époque. En tant qu’institution, le mariage accomplit des fonctions sociales et personnelles innombrables, qui vont de la satisfaction des besoins sexuels à la régularisation des relations sociales et la reproduction de la race199. En ce qui nous concerne, nous nous bornerons à noter que la relation maritale, comme la relation psychiatrique, comporte trois phases distinctes : le début de la relation ; l’état « chronique » de la relation ; et la fin de cette relation. Pour les mariages arrangés, les phases préliminaires et finales sont remarquablement les mêmes dans beaucoup de cultures. Cela se comprend, dans la mesure où les débuts de la relation – pour autant qu’elle soit « arrangée » pour, plutôt que par les éventuels mari et femme – font d’habitude partie intégrante d’un système de parenté patriarcal. Dans ce type de système, le mariage est une transaction, non pas tant entre deux partenaires (évidents), mais plutôt entre leurs chefs respectifs, leurs clans ou leurs familles. Qui plus est, dans le mariage pré-chrétien, la fin, comme le début de la relation, était souvent l’effet d’un marchandage entre les chefs des clans concernés. « Comme la loi [juive] était en vigueur au temps de Jésus, le mari pouvait arbitrairement mettre fin au mariage, alors que la femme n’avait aucunement le même pouvoir »200.

Par la suite, le mariage chrétien suivit d’abord les principes de la religion chrétienne et ensuite tint compte du système économique féodal. C’est au IVe siècle que le mariage est devenu un sacrement puisqu’il fut sanctifié par l’Église, et c’est au IXe siècle qu’on le déclara indissoluble. On voit donc qu’il resta un lien sacré pendant un millénaire et demi quand, à la suite de la Révolution française, il fut rapidement laïcisé. Durant le XIXe siècle, une loi rendit obligatoire le mariage civil dans la quasi majorité de l’Europe. Actuellement, il n’y a qu’en Grèce, en Israël (et seulement pour les Juifs) et au Vatican que le mariage religieux est obligatoire201.

Même si, parmi les classes les plus instruites en Europe, en Amérique, en Russie, et de plus en plus au Japon, le type de mariage romantique, celui dans lequel les partenaires se choisissent tout seuls, prédomine désormais, dans la plus grande partie du monde la majorité des mariages continuent d’être arrangés par des tiers qui assignent les partenaires les uns aux autres. En Afrique, en Europe du sud-est, au Moyen-Orient et en Orient, les mariages arrangés continuent d’être la règle. Les intermédiaires ou « marieurs » sont d’habitude des personnes d’âge respectable qui peuvent ou non être parents des futurs mariés et qu’on paye ou non pour le service rendu. Dans ce type de mariage, dit Judson Taylor Landis : «… le premier souci des intermédiaires, souci qui ne se démentira pas jusqu’à la conclusion, concerne le plan économique, qui prime tout… »202.

Quels que soient l’endroit et l’époque où le mariage devenait institution, il restait étroitement soumis à la famille patriarcale en tant que système de contrôle social politico-religieux et suivait des règles économiques précises destinées à réglementer l’acquisition, la distribution et l’héritage des biens et des services. Il s’ensuivit, dans les sociétés où l’adhésion à ces principes est moins stricte, ou se trouva supprimée, comme c’est le cas pour les sociétés industrielles, à l’Est et en Occident, que les mariages arrangés se virent remplacés par des mariages dans lesquels les partenaires se choisissaient mutuellement. « Le communisme », écrit Landis, « élimine théoriquement la base économique du mariage et des tractations matrimoniales… les pays qui ont adopté le communisme ont balayé les fondations des mariages arrangés pour y substituer le libre choix des partenaires »203.

Quand le choix du mariage est laissé à la discrétion des parties concernées, il va de soi que la décision du divorce prend très vite le même chemin.

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L’organisation sociale, ou la répartition ordonnée des personnes au sein de groupes, exige qu’on assigne clairement aux individus l’espace où se mouvoir, dans le domaine physique comme dans le domaine symbolique. L’une des principales fonctions du mariage en tant qu’institution sociale est de localiser les personnes tant dans l’espace physique qu’on dénomme « foyer » que dans l’espace symbolique que constituent les rôles de mari, d’épouse, d’enfant, etc. C’est dans cet espace, et à l’intérieur de la fonction impliquée par le rôle, que le mariage et la psychiatrie institutionnelle se ressemblent de façon essentielle.

L’opinion selon laquelle le mariage est, partiellement du moins, un problème de logement (et qui dira le contraire !) doit être clairement expliquée. Cette idée se trouve déjà formulée dans l’Ancien Testament, quand il s’agissait de définir les raisons justifiant le divorce :

« Lorsqu’un homme aura pris et épousé une femme qui viendrait à ne pas trouver grâce à ses yeux, parce qu’il a découvert en elle quelque chose de honteux, il écrira pour elle une lettre de divorce, et après la lui avoir remise en main, il la renverra de sa maison »204.

La maison dont il est ici question, remarquons-le bien, est celle du mari. Il est clair que c’est la femme, et non l’homme, que le divorce chasse de la maison.

Saint Matthieu n’était pas tout à fait d’accord avec cette loi juive traditionnelle et voulait la réformer. Le divorce, affirme-t-il, n’est moralement permis qu’en cas de fornication. En réalité, la solution à laquelle il pensait restait punitive et répressive pour les transgressions commises par les femmes :

Il a été dit : Que celui qui répudie sa femme lui donne une lettre de divorce. Mais moi, je vous dis que celui qui répudie sa femme, sauf pour cause d’infidélité, l’expose à devenir adultère, et que celui qui épouse une femme répudiée devient adultère205.

En anglais, le terme biblique « put away » pour « répudier »*, concernant une épouse, est depuis lors devenu un euphémisme courant pour dire qu’on la fait enfermer dans l’asile de fous. Je reviendrai bientôt sur ce point.

La modification des lois sur le divorce de l’Ancien Testament, telle qu’on la trouve dans le Nouveau Testament, reflète un raidissement envers ce qui constitue l’un des plus grands péchés selon l’éthique judéo-chrétienne, et aux yeux de certains, le plus grave : il s’agit en l’occurrence de l’autonomie personnelle, de la maîtrise que l’on exerce sur son corps, sur son esprit, sur ses actes sexuels et sur ses décisions mentales. Pour ce qui est des actes sexuels, cette nouvelle éthique chrétienne est clairement formulée dans la Première Épître aux Corinthiens, où Paul explique :

« Pour ce qui concerne les choses dont vous m’avez écrit, je pense qu’il est bon pour l’homme de ne point toucher de femme. Toutefois, pour éviter l’impudicité, que chacun ait sa femme, et que chaque femme ait son mari »206.

Pourquoi alors, ainsi qu’il le dit plus loin, vaut-il mieux « se marier que de brûler »207 ?

Parce que, dans le mariage, le mari et la femme abandonnent le contrôle de leur propre corps à leur partenaire :

La femme n’a pas autorité sur son propre corps, mais c’est le mari ; et pareillement, le mari n’aura pas autorité sur son propre corps, mais c’est la femme208.

Cet abandon de la maîtrise individuelle au profit de l’autre partenaire les place à égalité avec les individus authentiquement continents, ceux qui ont fait don de leur corps à Dieu :

Je dis cela par condescendance, je n’en fais pas un ordre. Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi, mais chacun tient de Dieu un don particulier, l’un d’une manière et l’autre, d’une autre… À ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je dis qu’il leur est bon de rester comme moi. Mais qu’ils manquent de continence, qu’ils se marient ; car il vaut mieux se marier que de brûler209.

C’est ici encore que saint Paul formule son commandement – qui s’oppose à la coutume et à la loi juives – contre le divorce. Il le fait de telle façon que, dans une langue qui brille par sa prédilection pour l’allusion (l’anglais), on ne peut qu’établir un parallèle entre les maris qui se débarrassent de leurs femmes par le divorce et ceux qui choisissent l’internement :

«… et que le mari ne répudie* point sa femme »210.

Le mariage chrétien est donc devenu un sacrement. L’union entre mari et femme se justifie et même se voit exaltée parce qu’il « imite, se pose en parallèle et participe d’une certaine façon au lien étroit et à l’amour qui unit le Christ et son épouse, l’Église211. C’est pourquoi, selon l’éthique chrétienne, « disjoindre », séparer ce que Dieu a uni, est un péché mortel et c’est pourquoi l’internement psychiatrique de l’un des partenaires par l’autre, la « mise à l’ombre », pourrait-on dire, est une véritable bénédiction médicale. Lorsqu’un mari chrétien se « débarrasse » de sa femme, ou vice versa, ce qui est plus rare, lui ou elle ne violent absolument pas les vœux sacrés du mariage ; bien au contraire, ces personnes sont plutôt considérées comme sauvant l’âme ou la « santé mentale » de leur partenaire en même temps qu’elles sauvegardent leur union.

En réalité, quand les maris et les femmes trouvent que leur association est devenue intolérable, ils cherchent le moyen d’y mettre fin, en tout cas, la façon d’alléger la douleur que cet état de choses leur cause, en mettant une certaine distance entre eux. Le divorce, tout en étant une option personnelle acceptable, tant économiquement que moralement, reste la solution qui s’impose en pareil cas. S’il ne semble pas acceptable, mari et femme disposent alors d’autres solutions, la première étant vieille comme le monde et l’autre relativement récente : le meurtre ou l’internement psychiatrique. Le meurtre présente un inconvénient majeur : il faut se débarrasser du corps, mais c’est un handicap qu’on a surmonté, dans les sociétés foncièrement religieuses en particulier, en excusant l’acte comme perpétré dans « la fièvre de la passion ». C’est une explication qu’on trouve particulièrement émouvante lorsque la passion est celle d’un homme qui venge son honneur bafoué par une épouse infidèle*. L’internement psychiatrique a l’avantage de produire le même résultat que l’assassinat, mais on n’est pas encombré d’un cadavre. Dès lors, on comprend mieux que la manière de disposer du “produit”, qu’on qualifie souvent si justement de « mort-vivant », se trouve parfaitement justifiée quand on en exalte la propriété spécifique, à savoir la folie.

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Jusqu’à une période récente, les femmes ne pouvaient pas vivre seules. Même aujourd’hui elles n’ont la possibilité de le faire que dans des sociétés hautement évoluées, tant sur le plan culturel que sur le plan économique, et cette situation n’est pas dénuée d’écueils. C’est pourquoi les femmes devaient, et doivent encore, placer leur foyer sous la protection – ou du moins avec – d’autres personnes, celle des hommes principalement.

Autrefois, la femme pouvait choisir entre trois domiciles : elle pouvait vivre avec son père (ou son remplaçant, tel que l’oncle, le frère ou le beau-frère), son mari ou Dieu. Dans chacun de ces cas, l’identité de la femme était définie par sa relation et sa subordination à un homme ou à un personnage masculin, père, mari, Jésus ; et chacun d’eux définissait le rôle particulier de la femme : vieille fille, épouse ou bonne sœur (ou « épouse de Jésus »).

La création de maisons de fous, d’asiles, puis d’hôpitaux psychiatriques comme institutions sociales accréditées, prit d’un côté le relais des alternatives précitées et de l’autre ajouta une solution supplémentaire. La femme put désormais choisir de devenir une vieille fille, de se marier, de se faire bonne sœur… mais aussi de devenir folle. Cette possibilité de choisir, ou d’être choisie pour une carrière dans la folie, remplaça simultanément et augmenta le nombre de possibilités de choisir, ou d’être choisie pour une carrière religieuse. C’est ce qui explique l’étroite association dans la pensée psychiatrique moderne, et dans la pensée « intellectuellement sophistiquée » en général, entre ce que l’on appelle une religiosité excessive et la folie, cette dernière étant censée souvent se manifester par cette « religiosité excessive » ; quant à la « religiosité excessive », elle est censée être l’une des grandes causes de folie.

D’autre part, bien qu’un homme pût, en principe, fonder son foyer indépendamment de son père, de son épouse et de l’Église, il n’en restait pas moins soumis à des pressions extrêmes afin qu’il opte pour l’une ou l’autre des solutions traditionnelles. Avec la psychiatrie institutionnelle, les hommes purent profiter de ses « services de logement » et y furent parfois forcés. C’est ce qui explique que l’hôpital psychiatrique soit devenu à sa façon une sorte de « foyer » pour les hommes et pour les femmes, plus d’ailleurs pour un sexe que pour l’autre, selon les différents facteurs qui varient d’un pays à l’autre et d’une époque à l’autre et qui font, d’un sexe ou de l’autre, des proies tellement démunies qu’elles se retrouvaient pratiquement destinées aux bons offices de ces « orphelinats » pour adultes.

Dès l’instant où l’on comprend que la maladie chronique, en milieu hospitalier surtout, la condition de malade mental et de schizophrène en particulier, peuvent devenir un métier ou un rôle, on voit mieux le lien qu’elles entretiennent avec le mariage, et plus encore dans le cas des femmes. Dans toutes les sociétés (patriarcales), les femmes ont à choisir entre deux carrières fondamentales : ou elles se marient et deviennent des épouses et des femmes d’intérieur, ou elles évitent le mariage et deviennent autre chose. Mais, jusqu’à une époque récente en tout cas, que pouvaient faire les femmes qui n’avaient pas envie de se marier, ou qui n’y arrivaient pas, quelle que fût la raison ? Avant le Siècle des Lumières, la principale alternative au mariage, c’était le couvent : la femme devait coûte que coûte devenir l’épouse, sinon d’un homme, du moins de Jésus. Depuis le Siècle des Lumières, le couvent a perdu son rôle au profit des maisons de fous et des hôpitaux psychiatriques : toutes les femmes continuaient à devoir élire domicile dans un lieu possédé et régi par un ou plusieurs hommes et si ce n’était pas le domicile du mari, il ne leur restait que la maison de fous*. Démoralisé par le spectacle du mariage de sa mère, Hamlet ordonne à Ophélie d’entrer au couvent :

Si tu te maries, je te donnerai la peste pour dot,

Serais-tu chaste comme la glace ; pure comme la neige,

Tu n’échapperas pas à la calomnie.

Va au couvent, va. Adieu212.

Démoralisé par le spectacle de la vie sociale moderne, Kallmann ordonne aux femmes d’entrer à l’asile. Il conseille l’internement psychiatrique comme mesure sociale systématique, et cela au nom de principes eugéniques : « Quand elles sont d’une origine culturelle pauvre, les personnes mentalement dérangées et les faibles d’esprit sont à peine capables de se procurer le strict minimum pour vivre, alors que les asiles de fous ont un niveau de vie élevé qui leur permet de réduire les inégalités du sort pour leurs pensionnaires »213.

Ce n’est pas tout ! Le but principal, quand on emprisonne les schizophrènes, et les femmes schizophrènes surtout, s’il faut en croire Kallmann, c’est de les empêcher de se marier et de procréer. Il ne se cache pas pour recommander l’hospitalisation comme substitut au mariage :

… L’internement dans une institution doit exercer une influence certaine sur la fonction reproductrice des fous. Bien entendu, on n’y arrivera qu’en hospitalisant les malades mentaux suffisamment tôt et en prolongeant cet internement tout au long de la majeure partie de la phase reproductive des patients atteints de troubles héréditaires. On a bien souvent négligé cet aspect de la question, et même la psychiatrie moderne a tendance à sous-estimer un principe eugénique aussi important, et cela, au détriment de la santé publique. Il suffit amplement de rappeler que, même aujourd’hui, les filles au stade primaire de la schizophrénie (qu’on diagnostique souvent comme n’étant que du « nervosisme ») n’ont pas été averties des dangers d’un mariage prématuré. Au contraire, on leur conseille souvent de se marier en croyant que c’est le meilleur remède à la « dépression nerveuse »214.

La pratique du principe qu’invoque ici Kallmann – et qui n’est pas de son invention mais qui représentait l’opinion des plus célèbres psychiatres du temps, obsédés qu’ils étaient par les aléas de l’hérédité – est parfaitement illustrée dans l’histoire qui suit et que rapporte un quotidien :

Martha Nelson fut internée dans un hôpital psychiatrique pour des raisons inconnues en 1875, à l’âge de 4 ans, et elle passa les 99 années suivantes dans diverses institutions psychiatriques. Le Département de la Santé Mentale et des Arriérés Mentaux de l’Ohio vient d’annoncer sa mort, jeudi dernier. Elle avait 103 ans… Des représentants de l’État ont déclaré ne pas savoir exactement pourquoi Miss Nelson avait été enfermée toute sa vie. Elle a travaillé à la lingerie, à la buanderie et au ménage… jusqu’à 60 ou 70 ans, ont-ils précisé. Ensuite, elle est restée comme patiente215.

Demander pourquoi cette femme était « internée » à l’âge de 60 ou 70 ans, ce n’est poser la question que pour éviter la réponse : elle n’avait qu’un foyer… l’hôpital. Évidemment, sur le plan idéologique, c’est une réponse insuffisante. Si, au Moyen Age, on avait demandé pourquoi une femme vivait dans un couvent, on n’aurait pas répondu que c’était parce qu’elle n’avait aucun endroit où aller ; on aurait dit que c’était parce qu’elle aimait Jésus. Dans cet ordre d’idées, il faut donc dire que si les gens vivent à l’hôpital, ce n’est pas parce qu’ils n’ont aucun endroit où aller, mais parce qu’ils sont schizophrènes.

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La proposition selon laquelle le phénomène original de la « folie » dans le monde moderne – devenue vers la fin du XIXe siècle « dementia praecox » et « schizophrénie » au début du XXe siècle –, c’est le relogement forcé de son foyer à l’asile de fous, cette proposition est parfaitement démontrée par toute l’histoire de la psychiatrie institutionnelle216. Un survol rapide de cette histoire (et une étude approfondie encore plus) confirmera que, quelle que soit la phénoménologie de la folie, autrefois et aujourd’hui, l’internement est toujours venu en premier lieu, et sa justification sous le prétexte de folie en second lieu.

Il y a deux cent cinquante ans, le journaliste et romancier anglais Daniel Defoe dénonçait cette pratique en ces termes :

Je suis conduit à dénoncer cette vile pratique désormais tellement à la mode parmi les gens de la Haute, puisqu’on les appelle ainsi, mais que j’estime les pires puisqu’ils envoient leurs Épouses dans des Maisons de Fous selon leur gré et leur bon plaisir, afin d’être plus tranquilles et plus à même de se livrer à leurs Débauches… C’est l’apogée de la Barbarie et de l’Injustice dans un pays Chrétien, c’est une Inquisition clandestine, sinon pire encore217 *.

Et pourquoi les Britanniques faisaient-ils de si vilaines choses à leurs épouses ? L’une des raisons, c’est qu’ils ne pouvaient pas divorcer. John Milton, grand défenseur des libertés individuelles, s’attaqua au problème, à l’époque approximative où l’on commençait à édifier des asiles de fous et il s’exprimait en ces termes :

Je compris qu’il existait trois sortes de libertés qui sont essentielles à l’épanouissement de la vie sociale : religieuse, domestique et civile ; et comme j’ai déjà écrit concernant la première et que les magistrats se sont ardemment attachés à obtenir la troisième, j’ai décidé de m’appliquer à la seconde de celles-ci, la liberté domestique… Je me suis expliqué sur mes sentiments non seulement pour ce qui est de la solennisation du mariage mais de sa dissolution, lorsque les circonstances l’exigeaient… Combien y en a-t-il de ces fanfarons prêchant la liberté au Sénat ou sur les places publiques et qui, chez eux, se languissent sous le joug des pires et des plus basses servitudes dans leur propre maison ! J’ai, sur ce sujet, publié certains livres qui en leur temps étaient plus que nécessaires, dans les cas où mari et femme étaient devenus d’irréductibles ennemis l’un pour l’autre, quand l’homme souvent devait rester chez lui pour s’occuper de ses enfants alors que la mère de famille se faisait remarquer dans le camp de l’ennemi, promettant mort et destruction à son époux218.

Ces lignes remontent à 1654. Moins de cent ans plus tard, la folie était devenue un « commerce » florissant dans toute l’Angleterre219. Quand je prétends que le mariage et la psychiatrie sont des institutions similaires, je veux dire aussi qu’elles sont étroitement liées et qu’elles se soutiennent mutuellement. Par exemple, un Code de l’État d’Illinois, en 1851, précisait que les femmes mariées pouvaient être internées d’office contre leur gré dans l’asile de fous de l’État, « à la seule requête du mari… sans que soit prouvée la folie comme on le fait en d’autres circonstances »220.

En Angleterre, on appliquait ce même principe chaque fois qu’on désirait dissimuler la réalité de l’infidélité maritale sous la fiction de la maladie mentale, comme par exemple, en 1869, lorsque le Prince de Galles, Edouard VII (connu par les bonnes gens sous le nom de « Bertie »), se vit menacé de scandale à la suite de sa liaison avec une femme mariée. Selon un biographe moderne du monarque :

On tenta une fois encore de créer une diversion au scandale. Ce fut le loyal Sir Thomas Moncrieffe, père de la dame, qui, sans pitié sans doute, mais avec quel patriotisme, fit déclarer aux médecins que sa fille était folle. D’éminents médecins firent leur apparition devant la Cour pour jurer qu’elle souffrait de « manie puerpérale » depuis la naissance de son enfant. Le juge accepta l’explication… Les autorités judiciaires ne s’étaient pas particulièrement couvertes de gloire, mais les affaires de la Reine étaient sauves et Bertie put sortir de bien mauvais draps221.

On voit que si le mariage est considéré comme sacré et indissoluble, il n’y a aucune raison pour que la psychiatrie involontaire ne soit pas tenue pour une indispensable bénédiction et dans la mesure où les désaccords matrimoniaux et le divorce sont considérés comme des solutions scandaleuses, la maladie mentale et le traitement forcé seront tenus pour scientifiques.

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Il nous faut maintenant réexaminer, tout en conservant le modèle matrimonial en mémoire, le contexte actuel et la manière précise dont se manifestent ce que Kraepelin appelait « dementia praecox » et Bleuler « schizophrénie ». Le contexte, c’est la famille : les parents et un ou plusieurs enfants. L’enfant « atteint » est un adolescent, en passe de devenir un jeune adulte, et son développement semble inquiéter les parents et peut-être d’autres personnes qui doutent de ses aptitudes à devenir un individu autonome (je vais désormais utiliser le pronom masculin pour simplifier ma présentation, bien qu’en fait il s’agisse plus souvent d’une patiente que d’un patient)*. Peut-être se montre-t-il excessivement infantile et dépendant exagérément de ses parents. Peut-être, au contraire, est-il excessivement détaché d’eux et donnant l’impression tout illusoire d’une indépendance provocante. Dans l’un et l’autre cas, sa survie en tant qu’individu indépendant économiquement et affectivement semble très douteuse et encore moins assurée quant à son futur rôle de père de famille. Le sujet – ou pré-patient*, comme Goffmann l’appelle à juste titre222 – en réalité notre futur schizophrène – se trouve maintenant entre quinze et vingt ans, ou bien il est déjà entré à l’université ou bien il vient juste de la terminer. Il n’en reste pas moins dépendant de ses parents économiquement (d’eux ou de quelqu’un d’autre) et il est isolé socialement (à l’exception de ses parents ou de quelques rares personnes). Toutes les conditions pour la « schizophrénie » sont réunies ! On « l’identifie », on la diagnostique ; les parents, qui se sentant vieillir, finissent par en avoir assez d’un enfant biologiquement adulte mais qui constitue un fardeau qu’ils risquent d’avoir à supporter et à entretenir. Les questions qui leur passent immédiatement par la tête, et par la tête des autres membres de la famille, c’est inévitablement : Qu’arrivera-t-il à cet « enfant » quand ses parents seront complètement amoindris et mourront ? Comment vivra-t-il ? Qui prendra soin de lui ?

C’est dans ce genre de situation que nous observons la démence précoce ou la schizophrénie in statu nascendi (dans son état naissant). C’est une situation qui ressemble sur tous les points essentiels au mariage (arrangé) in statu nascendi. Comme la schizophrénie ou la folie (j’utiliserai indifféremment ces deux termes) se produisent dans un contexte où le pré-patient occupe une position de pivot, le mariage se produit dans un contexte où la « pré-mariée » occupe une position de pivot. Quand je parle de « pré-mariée », je veux dire la jeune femme à l’âge et au stade où elle passe imperceptiblement de l’enfance à l’adolescence, à l’état de fiancée et mariée potentielle ; on qualifiait cet état de façon révélatrice : on disait qu’une telle était « en âge de se marier », l’expression est d’ailleurs parfois encore employée.

Que voulait-on dire lorsqu’on disait que quelqu’un était « en âge de se marier » ? On pensait que la personne devait se marier, qu’on devait la marier, que son père était prêt à la céder en mariage. L’existence ou le rôle qui attendait cette personne était celui d’épouse ; bref, c’était une pré-épouse. À l’époque, comme de nos jours, les pré-épouses étaient élevées de façon à rester incompétentes et inutiles en tant qu’individus, de sorte qu’elles n’auraient jamais pu mener une vie autonome en dehors de leur maison. On les voulait inemployables sur le marché du travail, à l’exception peut-être des filles nées dans les milieux les plus bas et les plus défavorisés socialement et économiquement. On les voulait capables de devenir des épouses, des mères de famille et des gardiennes du foyer. (Qu’on veuille m’excuser de rappeler tout cela, mais on comprendra bientôt pourquoi je le fais.)

Une fois arrivées « en âge d’être mariée », après avoir été des pré-épouses, les jeunes femmes remplissaient en quelque sorte leur office en se mariant. Leur famille les aidait à changer de statut, ainsi que la famille de leur mari – souvent les marieurs et autres intermédiaires les y aidaient aussi. C’est pourquoi l’institution du mariage fonctionnait si bien autrefois et fonctionne si mal de nos jours. Aujourd’hui, on s’attend à ce que les partenaires se choisissent en fonction de leur individualité, et cela ne marche pas.

De nos jours, la structure et la fonction du mariage arrangé ont été remplacées partiellement par la structure et la fonction de la psychiatrie « arrangée ». Il est important de préciser que la cérémonie de « certification » du patient, celle par laquelle on commet* le malade à l’hôpital (patient et psychiatre étant également commis l’un à l’autre), a bien des points communs avec la cérémonie du mariage.

Les similitudes structurelles entre mariage arrangé et psychiatrie arrangée sont parfaitement évidentes. Il arrive que le jeune pré-patient cherche lui-même à se faire aider par un psychiatre et qu’il se mette tout seul sous le joug « matrimonial » de la psychiatrie, comme je vais l’expliquer. Le plus souvent (et là le parallèle est évident), la tâche consistant à présenter le pré-patient à son futur partenaire psychiatre échoit aux parents et autres intermédiaires, tels que le médecin de famille, un psychologue, un travailleur social et autres prétendus « spécialistes de la santé mentale ». Dès l’instant où les partenaires sont trouvés, on prépare le jeune sujet et son médecin à la cérémonie de « certification » : l’un des participants est cérémonieusement diagnostiqué « patient schizophrène » et l’autre est authentifié avec la même cérémonie « médecin psychiatre » ; quant à l’espace où ils sont tous deux enfermés (l’un plus que l’autre, il va de soi), il se trouve accrédité sous le vocable « hôpital ».

Bref, comme dans le sacrement du mariage, la femme perd son nom pour prendre celui du mari et, dans le mariage psychiatrique, le patient perd son nom et revêt celui que lui donne son psychiatre. On voit comment Marie Durand devient Marie Dupont, en vertu du fait qu’elle est désormais l’épouse de Dupont, et comment la cérémonie qui a « certifié » un comptable ou un architecte comme schizophrène, lui confère désormais la qualité de « patient du Docteur Untel ».

Qui plus est, cet arrangement de la psychiatrie institutionnelle comme sa contrepartie matrimoniale comportent un certain nombre de solutions toutes faites pour parer les problèmes humains ordinaires. De sorte qu’il est épargné aux participants de ce drame d’avoir à trouver une nouvelle solution (psychiatrique) à leurs problèmes, mais au contraire, les multiples pressions de la société aidant, ils adoptent tout naturellement les recettes existantes pour résoudre leurs problèmes particuliers. Les parents et la société ont besoin de faire garder certains de leurs membres qui, à cause de leur éducation, de la façon dont ils ont été élevés – ou quelle que soit la raison – ne peuvent ou ne veulent pas s’assumer. Ces personnes, en outre, sont généralement prêtes à accepter, surtout lorsqu’elles sont soumises à des pressions autoritaires ou à la coercition, que des personnes ou des institutions autres que leur famille et leurs parents assument leur entretien matériel et s’occupent d’elles.

Comme dans les arrangements du mariage patriarcal, il arrive que, dans les arrangements de « l’appariement » entre le schizophrène hospitalisé et le psychiatre hospitalier, il n’y ait pas de « fréquentation », de cour : pour leur première entrevue, patient et psychiatre se rencontrent dans un hôpital, après que le premier ait été « commis » aux bons « soins » du second. S’il s’agit d’une décision judiciaire, ni le patient ni le médecin n’ont la liberté de refuser cette union, en tout cas pas tout de suite. Comme dans le modèle matrimonial, il est cependant évident que le psychiatre de l’hôpital dispose du pouvoir nécessaire, au cas où il en aurait besoin, pour prendre l’initiative de cette union, c’est-à-dire qu’il peut amener certains patients à l’hôpital et les faire placer sous sa garde ; il a aussi la possibilité de mettre fin à la situation, c’est-à-dire de libérer n’importe quel patient, soit qu’il le trouve guéri, soit qu’il lui fasse remise de son temps.

Signalons à ce sujet que l’arrangement psychiatrique (qui suit le modèle matrimonial) est totalement dépourvu de la caractéristique propre à la médecine, à savoir le libre choix du médecin par le patient, et vice versa. Bref, alors que la relation médicale moderne aspire à se modeler sur le mariage romantique ou mariage d’amour, contracté librement par deux parties consentantes qui se choisissent, la relation psychiatrique moderne aspire à se modeler sur le mariage traditionnel, arrangé pour les partenaires par les détenteurs du pouvoir de leurs clans respectifs.

On voit donc que certaines des fonctions de la différenciation et de l’identification sociales, autrefois conférées par l’institution du mariage, sont désormais conférées par l’institution psychiatrique. Dans toutes les sociétés, chacun possède une place qui est « la sienne propre » et il y est maintenu avec plus ou moins de rigidité. S’il est vrai que c’est plus souvent le cas dans les sociétés stratifiées que dans les sociétés modernes (à certaines époques en tout cas), le maintien de certains rôles sociaux relativement déterminés reste une caractéristique de toutes les sociétés.

Dans les sociétés patriarcales européennes jusqu’au début de notre siècle, et même un peu plus tard, on réservait aux femmes une place bien précise… Selon une formule allemande bien connue : Kinder, Kirche, Küche, c’est-à-dire « les enfants, l’église et la cuisine ». Lorsque les femmes, comme d’autres minorités opprimées, comme les Juifs, les travailleurs et les pauvres, se « libérèrent » (et puisque les sociétés semblaient devenir sans classe), de nouvelles minorités prirent leur place : les malades mentaux constituent l’une de ces minorités, tandis que les récipiendaires de la protection publique, c’est-à-dire les enfants et les handicapés physiques, en constituent d’autres. Désormais, ce sont les membres de ces groupements minoritaires qui doivent savoir quelle est leur place et l’on doit les y maintenir. La place du « schizophrène » s’est vue définie par Bleuler : dissociation, autisme, inadaptation. Ces « symptômes classiques primaires de la schizophrénie » (D.A.I. en abrégé) ont remplacé les trois K. de la formule allemande qui sont les « symptômes primaires de la féminité ».

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L’évolution, le pronostic et l’éventuelle issue de la schizophrénie peuvent être considérés sous l’angle du paradigme du mariage arrangé. L’âge caractéristique de l’apparition de la démence précoce est, comme nous l’avons vu, le même que celui où l’on estimait (et l’on pense encore ainsi) que les jeunes femmes se marient. Quelles étaient les perspectives d’avenir pour les « pré-épouses » victoriennes, sur le plan familial et social ? Les mêmes que celles des schizophrènes de Bleuler sur le plan médical et psychiatrique : bons à rien en dehors de chez eux, dépendants de l’autorité et de la famille, inemployables dans l’univers du travail.

Une fois commis (mariés), on s’attend à ce que les patients (les épouses) soient malades toute leur vie (restent mariées jusqu’à ce que la mort les sépare de leur conjoint). Parfois, le schizophrène a une rémission ; il sort de l’hôpital et retrouve sa personnalité morbide antérieure (le mari fait prononcer le divorce et sa femme retourne chez ses parents). Pourtant, souvent l’ex-patient subit une rechute et se voit ré-hospitalisé (l’ex-femme se remarie). Sous cet angle, il serait erroné de dire que la schizophrénie est une maladie chronique, comme il serait faux de dire que l’état de femme soumise est un état chronique. Il serait plus juste d’attribuer le caractère de chronicité à certaines attentes sociales (de la part des épouses) et aux arrangements institutionnels (des patients) qu’aux « conditions » qui les font naître. Évidemment, le mariage durera longtemps si le divorce est interdit par la loi ou rendu difficile par des sanctions sociales rigides. Bien sûr, la schizophrénie durera longtemps si la guérison en est interdite par la psychiatrie ou rendue hasardeuse par de sévères sanctions sociales. Par exemple, le divorce n’existait pas en Italie jusqu’à ces derniers temps, les femmes ne pouvaient échapper à leur mari, et vice versa, qu’en faisant annuler le mariage ou en se séparant. Dans la psychiatrie de Kraepelin-Bleuler-Freud, on ne guérissait pas de la schizophrénie ; les patients avaient le choix entre échapper à leur médecin ou accepter la rémission, et les psychiatres pouvaient décider de refuser la psychiatrie hospitalière et de reclasser les schizophrènes « guéris » comme névrotiques mal diagnostiqués.

Dans le mariage, la pré-épouse gagne un mari pour remplacer son père, et elle hérite d’un nouveau foyer et d’une nouvelle famille, trois choses qui vont lui permettre de vivre son état de « femme » et de « mère de famille ». De la même manière, en étant hospitalisé dans une institution psychiatrique, le pré-patient gagne un médecin qui remplacera son père, plus un nouveau foyer, et une nouvelle famille qui lui permettront de vivre son état de patient, le tout contribuant à faire marcher l’institution. On voit comment la « schizophrénie » n’est pas seulement un « mode de vie » ; elle fait aussi partie de l’aménagement social et de l’institution qui définit et offre un certain mode de vie, à savoir, la psychiatrie institutionnelle. Le patient y est comparable à la femme, le psychiatre au mari et l’hôpital psychiatrique est le foyer où ils vivent tous deux ; « schizophrène » est un terme peu flatteur par lequel le mari désigne sa femme ; « docteur » est le nom ronflant par lequel l’épouse appelle son mari ; et les pensionnaires de l’hôpital psychiatrique, surtout ceux qui sont plus démunis que le patient lui-même, sont les autres enfants sur qui veillent le père et la mère, c’est-à-dire le « schizophrène qui a été guéri par l’institution » et le « directeur de l’hôpital psychiatrique », les premiers faisant tout le travail et les seconds récoltant les fruits de ce travail.

Les résultats de longues années de mariage psychiatrique forcé sont généralement identiques à ceux produits par les interminables années du mariage religieux : le médecin ainsi que le patient finissent par éprouver de profonds griefs réciproques. Chacun a tout un système et toute une rhétorique pour justifier ses griefs personnels. On voit, d’un côté, les psychiatres, apeurés par les patients, toujours prêts à démontrer et prouver que les « psychotiques » peuvent constituer un danger pour eux-mêmes et pour les autres, de sorte qu’il vaut mieux les interner contre leur gré dans un hôpital psychiatrique et les soigner. De l’autre côté, les patients en veulent aux psychiatres et sont toujours prêts à dire qu’on les a traités sans égards et que par conséquent ils ont subi toutes sortes de dommages et de mauvais traitements pour lesquels on leur doit une compensation. C’est pourquoi, comme dans les litiges matrimoniaux et les divorces, un juge ou un jury peut toujours trouver matière à blâmer l’une ou l’autre partie, selon leurs convictions, leurs sympathies et leur système de valeurs personnel. Dans les litiges opposant partenaires psychiatriques, un juge ou un jury aura toujours la possibilité de trouver des torts chez l’une ou l’autre partie. De sorte que ceux qui arbitrent le conflit, c’est-à-dire ceux qui décident d’interner des patients ou de leur accorder une compensation, peuvent, selon le talent des protagonistes de ce drame, justifier aisément d’actions intentées contre ou en faveur soit de patients, soit de psychiatres. On voit mal comment il pourrait en être autrement : dans la mesure où les relations, surtout les relations « deux-à-deux », sont imposées plutôt que contractées librement, on aura toujours besoin de justifier la coercition et de prouver que cette relation a été imposée – il faudrait un nouveau Salomon pour arbitrer de telles disputes.

Sous cet angle, il est facile de comprendre aussi pourquoi l’un des symptômes les plus fréquemment dénoncés chez l’épouse victorienne est la frigidité ; cela signifiait que l’épouse manifestait peu de réaction sexuelle devant un mari dont elle ne voulait pas et auquel elle refusait de se soumettre. On comprend alors que l’un des symptômes caractéristiques de la schizophrénie contemporaine soit la résistance au traitement, ce qui veut dire que le sujet ne manifeste aucun enthousiasme pour le traitement et pour un psychiatre dont il ne veut pas et auquel il refuse de se plier.

Sur bien des points essentiels, la psychiatrie hospitalière, telle qu’elle a évolué durant le XVIIIe et le XIXe siècle en Europe, et telle que nous la connaissons désormais dans la totalité du monde dit « civilisé », est une copie conforme du mariage victorien « heureux ». Elle est stable, le patient étant chroniquement psychotique et le médecin chroniquement « psychiatrique » ! Elle est paisible puisque le pouvoir est réparti et assuré selon un étroit schéma vertical qui permet d’éliminer à la fois la possibilité d’une révolte efficace de la part des opprimés et d’une réforme efficace de la part des oppresseurs. Elle est uniquement animée et gouvernée par l’amour et la bonne volonté et tout ce que doit faire le patient, c’est de subir le traitement ; quant au psychiatre, tout ce qu’il doit faire, c’est de donner un traitement. Enfin, comme le sacro-saint mariage ne saurait donner lieu qu’à la félicité matrimoniale, l’internement psychiatrique ne saurait produire autre chose que la bonne santé mentale.

Il ne faut pas oublier toutefois (et je ne plaisante nullement) que ni le mariage ni l’industrie de la folie n’ont été créés par la société pour rendre les gens heureux ou leur donner la santé. L’un et l’autre ont des objectifs différents et ceux qui ont envie d’être heureux ou en bonne santé ont avantage à ne compter que sur eux-mêmes pour trouver la bonne voie s’ils veulent atteindre leur but, que ce soit à l’intérieur du système ou à l’extérieur.

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De très nombreux romanciers contemporains ainsi que des auteurs de théâtre, d’Ibsen et Tchekov à Pinter et Mishima, se sont attaqués au problème des relations humaines comme celles que nous avons évoquées entre deux parties, qu’elles soient matrimoniales ou psychiatriques. Quelques citations prises dans des œuvres littéraires devraient suffire à éclairer ce que je veux dire.

Tolstoï, dont une bonne partie de la vie, tant sur le plan personnel que créatif, ne fut qu’une lutte gigantesque pour exorciser les démons de la domination et de la soumission dans les affaires humaines223, comprit la véritable nature de ce problème et réalisa qu’il affectait non seulement le mariage mais aussi la médecine, dans la mesure où soumission et domination faussaient toutes les données. Voici un extrait d’un dialogue de La Sonate à Kreutzer. Il s’agit d’une conversation dans un train entre un homme qui vient de sortir de prison après avoir tué sa femme, et un interlocuteur anonyme.

« Vous savez », dit-il, tout en remettant le thé et le sucre dans son sac, « c’est de là que vient la domination des femmes dont souffre le monde ». « Quelle domination des femmes ? » lui demandai-je. « Les droits, les privilèges légaux, sont tous du côté des hommes. » « Oui, oui ! C’est exactement comme cela », m’interrompit-il. « C’est tout à fait ce que je veux dire. C’est ce qui explique ce phénomène extraordinaire : d’un côté, la femme est réduite aux pires humiliations, tandis que de l’autre, elle domine… Le manque de droits accordés à la femme ne vient pas du fait qu’elle ne peut pas voter ou devenir juge, ce qui d’ailleurs ne constitue pas un privilège, mais du fait que dans l’acte sexuel, elle n’est pas l’égale de l’homme et qu’elle n’a pas le droit de se servir de l’homme ou de se passer de lui quand il lui plaît et qu’elle ne peut pas choisir un homme selon ses désirs ; c’est l’homme qui la choisit… Et pour le moment, la femme n’a pas encore ce droit alors que l’homme en profite… »224.

Si nous substituons le terme de psychiatre à celui d’homme, et celui de schizophrène à celui de femme, nous conservons le même résultat : l’un peut choisir ou « diagnostiquer » l’autre, mais la réciproque n’est pas vraie.

Tolstoï déplore l’asservissement mutuel des hommes et des femmes qui fait d’eux des esclavagistes et des esclaves, et trouve que « la majorité des femmes » sont condamnées à être « des malades mentales, des hystériques, des malheureuses et des êtres dépourvus de moyens pour évoluer spirituellement »225. Il fait alors une observation prophétique au sujet des médecins qui démoralisent le genre humain et lui mentent, au lieu de l’éclairer sur un dilemme moral aussi capital :

« Je vois que vous n’aimez pas les médecins », dis-je, comme j’avais remarqué de quel ton particulièrement méchant il faisait allusion à eux. « La question n’est pas d’aimer ou de ne pas aimer. Ils ont ruiné ma vie comme ils ont ruiné et continuent de ruiner la vie de milliers et de centaines de milliers d’individus, et je ne puis m’empêcher d’établir un rapport entre la cause et l’effet… Aujourd’hui, plus personne ne peut dire : “Vous ne vivez pas bien, vivez mieux.” Ce n’est à dire à personne, même pas à soi-même. Si vous menez une vie mauvaise, c’est la faute d’un dysfonctionnement de vos nerfs. Alors, vous êtes obligé de les consulter et ils vont vous ordonner de prendre quatre sous de médicaments que vous achèterez chez un pharmacien. Mais votre état empire, alors vous prenez encore plus de médicaments et vous retournez chez le médecin. Et le tour est joué ! »226.

Quoi de plus visionnaire que cette perspective sur la solution pharmacologique moderne des problèmes humains et matrimoniaux ! Elle est encore mieux explicitée dans le passage qui suit, où Tolstoï fait une description dramatique de l’emprisonnement matrimonial – et, mutatis mutandis, de l’internement psychiatrique – de chaque partenaire par son conjoint.

Ces nouvelles théories sur l’hypnose, la maladie mentale et l’hystérie ne sont nullement des platitudes et des sottises. Mais elles sont aussi dangereuses que dégoûtantes. Charcot aurait certainement prétendu que ma femme était hystérique et que j’étais anormal et il aurait sans aucun doute essayé de me soigner. Mais il n’y avait rien à soigner. Nous vivions dans un brouillard perpétuel, incapables de nous y retrouver et d’y voir clair… Nous étions comme deux forçats se haïssant mutuellement, enchaînés l’un à l’autre, empoisonnant l’existence de l’autre et faisant tout pour ne rien voir. À l’époque, j’ignorais encore que quatre-vingt-dix pour cent des gens mariés vivent dans la même sorte d’enfer que celui où nous stagnions et qu’il ne pouvait en être autrement »227.

Dans son ouvrage Natural Etiemies, Julius Horwitz a donné le pendant contemporain de ce passage de La Sonate à Kreutzer. Son roman est sans doute une analyse encore plus aiguë du piège qu’est le mariage pour le mari et la femme ; cela est dû peut-être au fait que le mariage est encore plus problématique aujourd’hui qu’à l’époque de Tolstoï. Qui plus est, Horwitz se montre infiniment critique de l’influence pernicieuse de la psychiatrie sur tous ceux qui essayent d’assouplir les liens du mariage, ou d’y échapper. « Les psychologues ont tort, comme d’habitude », dit Horwitz dans un passage qui fait pendant aux réflexions de Tolstoï sur Charcot. « En Amérique, les professionnels ne se préoccupent généralement pas d’être justes. Ce qui les occupe, c’est de protéger les connaissances qui leur donnent un sentiment de confort, comme les psychiatres qui n’ont pas encore réalisé que Freud était un grand écrivain de fiction »228.

Le personnage mis en scène par Horwitz est un éditeur à succès qui vit en banlieue avec sa femme, ses enfants et son chien. Si l’histoire de Tolstoï est racontée par un homme qui a tué sa femme et qui sort de prison après avoir purgé sa peine, le héros de Hortwitz est un homme qui a l’intention de tuer sa femme, ses enfants, puis de se suicider, ce qu’il fait à la fin du roman. Dans les deux cas, le mariage est une prison existentielle. Le mari dit : « Quelle importance si, selon Newsweek, j’ai lancé l’un des journaux les plus importants des États-Unis. Ma femme Miriam m’a toujours considéré comme l’homme qui l’empêchait de réaliser cette image d’elle-même qu’elle a toujours été incapable de voir clairement ou d’expliquer à quiconque »229.

Miriam « devient folle », essaye de se suicider, entre dans un hôpital psychiatrique puis en sort comme malade de jour, de sorte que son mari se sent culpabilisé et lui en veut. « Pourquoi les femmes choisissent-elles invariablement la folie, je ne l’ai jamais compris… »230, dit-il au comble de la fureur et du désespoir, tout en montrant qu’il ne comprend que trop bien. Mari et femme se sont mutuellement enchaînés, et eux-mêmes, de surcroît, dans un mariage qu’ils refusent de remettre en cause et encore moins de dissoudre. Les psychiatres qui soignent Miriam ne font rien pour les inciter à remettre ce mariage en question ou à divorcer.

C’est alors que le problème est psychiatrisé, et cela avec des résultats désastreux. « Je suis folle évidemment et les dossiers de l’hôpital le prouvent »231, dit Miriam. Alors qu’Horwitz nous épargne la formulation conventionnelle, la folie de Miriam est décrite de telle façon que n’importe quel psychiatre américain de bonne souche dirait qu’elle est schizophrène. Comme l’histoire approche de sa phase la plus dramatique, Miriam commence à percevoir la rancune inextinguible de son mari. Il est trop tard, mais elle réussit à communiquer à son mari ses propres griefs en paroles plutôt que par le biais des symptômes.

Les psychiatres n’aiment pas les gens, ils préfèrent les patients. Tu ne l’as jamais contrecarré. Tu semblais accepter ses jugements alors que tu devais bien savoir qu’ils étaient faux. Tu aurais dû me sortir de l’hôpital avant qu’on me fasse des électrochocs. Je ne crois pas que j’aie jamais été une vraie malade mentale232.

Le mari de Miriam sait qu’elle a raison. Il l’a toujours su. Mais ils ont continué de jouer leur rôle, elle comme malade souffrante et lui comme mari supportant sa femme. Les dernières remarques d’Horwitz au sujet des psychiatres, par la voix du mari, sont révélatrices :

Le psychiatre qui a fait prendre à Miriam du Ritalin, puis de la Thorazine et enfin du Valium, s’est suicidé en se jetant devant une rame du métro de Lexington Avenue. Il est tombé sur les rails et ses membres et sa tête ont été partiellement décapités, comme s’il avait été guillotiné par un fou. Dans les pourcentages de mort par suicide, les psychiatres devancent les gynécologues233.

Si Tolstoï et Horwitz – et Tchekov, Kraus et Kesey – s’expriment ainsi sur la psychiatrie, peut-être est-ce parce qu’ils savent une chose à laquelle les gens devraient prêter plus d’attention. Dans Natural Enemies, Horwitz décrit avec une fidélité exemplaire la détermination du psychiatre « dynamique » moderne à détruire chez son patient les derniers vestiges de son sentiment de responsabilité*, un sentiment déjà fortement compromis chez le patient :

J’aurais dû arracher Miriam aux griffes de ce psychiatre de la Soixante-Quatorzième rue. Il a parlé à Miriam dans un jargon incompréhensible où il n’y avait pas de verbes… Elle est devenue partie intégrante de la folie que Freud a créée comme tous les autres fous avant lui qui croyaient avoir découvert par hasard ce qu’est le sens de la vie… La psychiatrie devrait disparaître comme a disparu la pratique de la saignée234.

On pensera sans doute que le Japon de l’après-guerre mondiale est bien loin de la Russie tsariste ou de l’Amérique contemporaine, ce Japon où Mishima écrivit Kinjiki. Pourtant les idées et les sentiments de Tolstoï, de Horwitz et de Mishima sont identiques ; ils nous montrent l’universalité du « problème » de la place de l’homme et de la femme l’un vis-à-vis de l’autre, et au sein de l’ordre social. Voici d’abord ce que dit Mishima quant à la pression que la société exerce pour inciter les individus à se conformer au mode du mariage traditionnel :

Quand une fille apparaît qui vous aime autant que Yasuko semble le faire [dit Shunsuké à Yuichi], on pourrait croire qu’il est préférable de l’épouser puisque de toute façon on doit se marier un jour. Ne pensez pas que le mariage soit autre chose qu’une simple trivialité. Il est trivial et c’est pour cela qu’ils disent que c’est sacré235.

Suivent alors les observations de Mishima sur la nécessité de maintenir les femmes à leur place ; sinon (et l’implication est parfaitement claire) elles renverseront le schéma domination-soumission et écraseront les hommes :

[Yuichi] « Mais comment peut-on se marier si l’on n’en a pas envie ? »

[Shunsuké] « Je ne plaisante pas. Les hommes épousent des boulets ; ils ont même la possibilité d’épouser des frigidaires. Le mariage, c’est une invention de l’homme. C’est une chose qu’il peut faire ; le désir n’est pas indispensable… La seule chose à laquelle il faut faire attention, c’est de ne jamais reconnaître, à aucun moment, qu’elle [la femme] a une âme. Même des lambeaux d’âme sont encore de trop dans ce cas »236.

Dans ce passage, si une fois de plus nous remplaçons l’homme par le psychiatre hospitalier et la femme par le schizophrène interné, on s’aperçoit que tout cadre parfaitement. La psychiatrie hospitalière et organique de Kraepelin interdit qu’on reconnaisse le malade comme une personne à part entière. Il y a un prix à payer pour le psychiatre qui manquerait à ce principe et à la conduite qu’il implique, ce que Tchekov illustre fort bien dans Salle 6237. Pour ne pas abuser des digressions, je ne ferai pas de citation, mais je terminerai par un autre passage du livre de Mishima où il décrit remarquablement les dégâts causés par l’institution du mariage forcé dans le monde moderne, et, mutatis mutandis, par la psychiatrie institutionnelle :

Ces deux mains, et elles seules [celles de Shunsuké] avaient éveillé chez lui [Yuichi] la passion des mariages forcés, du vice, du toc et de la fausseté et l’avaient induit à s’y plonger. Ces deux mains étaient proches de la mort, elles avaient conclu une alliance secrète avec la mort238.

Les mains de Shunsuké, ce sont celles de Kraepelin, de Bleuler et de Freud. Il est grand temps que nous les serrions dans les nôtres dans une poignée de main émue…

***

Si le mariage est un piège qui se termine souvent par un divorce pour que soient libérés ceux qu’il retenait captifs, comment se fait-il alors que tant d’hommes et de femmes se remarient aussi souvent ? Et si l’internement psychiatrique est un piège qui se termine souvent si tristement pour le patient et le gardien, comment se fait-il que si souvent les patients et les psychiatres recréent le même type de situation ? Il y a deux raisons évidentes à cela. D’abord, les rôles matrimoniaux et psychiatriques exercent en général une puissante fascination sur les gens, sur les patients et sur les psychiatres en particulier ; ce sont aussi des carrières qui définissent l’identité même des maris et des femmes, des psychiatres et des patients psychotiques et il est par conséquent difficile d’y renoncer. Deuxièmement, grâce au contrat de mariage, le mariage offre un moyen de contrôle sur la relation homme-femme, un moyen que d’autres schémas, moins coercitifs et moins formels, n’offrent pas ; de la même façon, grâce à l’internement, la psychiatrie institutionnelle offre un moyen de contrôle sur la relation psychiatre-patient, que n’offrent pas d’autres arrangements moins coercitifs et moins formels. Si un tel contrat liant juridiquement les parties n’existait pas – au sens littéral, un « internement » réciproque – les hommes et les femmes, les psychiatres et les patients pourraient se séparer avec une relative facilité – et ils le font souvent. Il s’ensuit que ceux qui désirent ce type de sécurité matrimoniale ou psychiatrique, pour des raisons qui englobent pratiquement toute la gamme des besoins individuels, ceux-là optent ouvertement pour le mariage ou choisissent tacitement l’internement psychiatrique.

Dans un excellent article sur le mariage, Sonya O’Sullivan décrit la trajectoire d’une jeune femme qui, de partenaire sexuelle libérée, en arrive au stade de deuxième épouse patentée.

Muriel se retrouve engluée dans une situation paradoxale. Après avoir persuadé M. X. que le mariage est superflu et ridicule, que c’est une institution complètement démodée, elle s’aperçoit qu’elle a en fait très envie d’être mariée avec lui. Après s’être lancée dans une brillante péroraison où elle explique que le Foyer est le monument aux morts d’une relation défunte, elle s’aperçoit qu’elle a très envie d’un foyer, et d’y vivre aux côtés de M. X. Après s’être fait les griffes sur le sujet de la fidélité, elle veut à tout prix que M. X. soit fidèle. Et, après une tirade dévastatrice sur la prétention déraisonnable d’une M. X. qui voudrait être entretenue financièrement par un M. X., elle découvre que huit heures de présence laborieuse dans un bureau (ceci une fois mariée) ne sont guère valorisées si l’on considère son minable petit salaire et que, si l’on tient compte de la tranche d’impôts de M. X., ils feraient vraiment des économies si elle restait chez elle. C’est un paradoxe mais pas un problème239.

La question, bien sûr, est la suivante : on ne peut pas simultanément prôner la liberté, la sécurité et l’indépendance loin du mariage et de la psychiatrie, et en même temps admettre que l’on est dépendant de ces institutions. Comme on dit, il n’est pas possible de garder son gâteau dans sa poche et de s’en régaler en même temps ! Ou bien, est-ce possible ? Il me semble qu’il faut considérer les tendances actuelles du mariage et de la psychiatrie de cet œil, c’est-à-dire comme des tentatives successives destinées à maximaliser les besoins contradictoires internes et les pratiques sociales chez les partenaires d’un même couple.

Dans un autre article, consacré surtout au remariage, Leslie Westhoff rappelle qu’aux États-Unis les secondes noces se terminent presque deux fois plus souvent par un divorce que les premières noces, les chiffres étant de 59 % contre 37 %240. Les tendances actuelles des pourcentages pour les mariages, les divorces et les remariages sont grosso modo presque les mêmes que pour les admissions, les mises en liberté et les réadmissions. Les séjours prolongés en hôpital psychiatrique, qu’on estime nécessaires en considérant la « détérioration » des schizophrènes, ont spectaculairement diminué. En fait, nombre de psychiatres – et même les auteurs de manuels de psychiatrie – avouent maintenant que ce stade de la « maladie » est une pure création de l’hospitalisation chronique241. Et pourtant, les pourcentages de premières admissions dans les hôpitaux psychiatriques, comme ceux pour les premières noces, continuent d’être élevés, alors que les pourcentages de mises en liberté, comme ceux qui s’appliquent au divorce, sont aussi en progression. En même temps, les pourcentages concernant les réadmissions en hôpital psychiatrique, comme ceux des remariages, restent élevés et sont peut-être en progression ; mais ces réadmissions se terminent souvent par la sortie du malade, tout comme beaucoup de remariages se terminent par un divorce. Si l’on s’attarde sur tout cela, on en ressort avec l’impression que les gens cherchent une sorte de compromis maladroit car, d’un côté, ils ont très envie de la sécurité que confère le mariage ou la prise en charge par la psychiatrie, et de l’autre, ils grillent de se libérer des liens et des contraintes que comporte cette sécurité. Westhoff énonce une phrase qui est aussi vraie que triviale : « Derrière tous nos problèmes matrimoniaux, il existe très certainement un désir de relations plus libres, plus réalistes, plus égalitaires et qui ne soient pas entravées par des notions juridiques »242. En d’autres termes, les gens désirent une relation qui ne soit pas celle du mariage, dans tous les sens que ce terme implique conventionnellement. Car que devient le mariage sans impératifs juridiques ? Que devient la schizophrénie sans internement sur décision juridique ? Ou, si l’on préfère, que devient le triangle privé de ses trois côtés ?

Il me semble qu’une relation réellement librement consentie entre un homme et une femme est la négation même du mariage. Une relation librement consentie entre un psychiatre et un malade anéantit le concept de schizophrénie (au sens qu’on donne à ce terme). Si l’on préfère, je dirais que la psychiatrie institutionnelle ou involontaire est à la psychiatrie volontaire ou contractuelle243 ce que le mariage est à une liaison. Le premier enferme les deux partenaires dans l’étreinte étouffante de l’ambiguïté et de la loi ; la seconde les installe dans une union aérée faite d’affection et de confort mutuel. C’est pourquoi les puritains considèrent que les hommes qui se marient sont des individus vertueux, puisqu’ils endossent volontairement leurs « responsabilités morales » envers leur femme, et tiennent les individus qui refusent le mariage pour des hommes mauvais, puisqu’ils refusent « d’assumer leurs responsabilités morales » envers de pauvres femmes sans défense. Dans le même ordre d’idées, les psychiatres puritains pensent que les médecins qui font interner les malades mentaux sont des gens vertueux, parce qu’ils assument volontairement leur « responsabilités morales » à leur égard, et trouvent que ceux qui réprouvent l’internement sont de méchants médecins parce qu’ils refusent d’assumer « leur responsabilité de médecin » à l’égard de « malades mentaux désespérément atteints ».

Il est inévitable que la relation entre les partenaires du sacro-saint mariage ou du mariage psychiatrique soit souvent contraignante sur le plan personnel et ambivalente sur le plan affectif*. Si la femme dépendante a besoin d’un mari despotique, et vice versa, le schizophrène a besoin du psychiatre de l’hôpital et vice versa, chacun étant incapable, à cause du fardeau que représente la combinaison de la honte et de la culpabilité, du mensonge du praticien et de l’hypocrisie sociale, de reconnaître qu’il (ou elle) a besoin d’exploiter (ou d’être exploité par) l’autre. Il ne s’agit donc plus du besoin de l’autre et chacun parle d’aide, l’un voulant recevoir cette aide et l’autre voulant la donner. Au lieu d’exploitation mutuelle, chacun ressent et parle du manque de compréhension et de l’antagonisme injustifié, le patient se plaignant du médecin et le psychiatre du patient… Bref, la schizophrénie n’est que le « bout du nez » de l’iceberg : sous les eaux se dissimule le « mauvais mariage » du psychotique avec le psychiatre, où chaque partenaire est amèrement déçu de son conjoint, mais où chacun choisit de continuer, plutôt que d’interrompre cette relation.

Sur cette sorte de carte que la métaphore du mariage nous donne pour ce prétendu problème de la schizophrénie, une zone se dessine tout particulièrement. Je veux parler du fait qu’aux États-Unis, comme dans de nombreux autres pays, une personne ne pouvait pas, il y a quelques dizaines d’années, se présenter volontairement dans un hôpital psychiatrique afin d’y être admise en qualité de patient ; pas plus qu’un psychiatre n’avait la possibilité de faire entrer cette personne comme patiente, s’il avait envie de l’hospitaliser. Pour entrer dans une institution psychiatrique, tout comme en prison, il fallait qu’une juridiction en décide ainsi. L’internement dans un hôpital psychiatrique signifiait qu’un juge avait donné l’ordre d’internement et être le médecin de ce patient impliquait qu’on avait été désigné pour cela, par un juge ou par une autorité hiérarchique.

Il est évident que cette démarche ne ressemble en rien à ce qui se produit dans les sociétés libres au niveau de la pratique médicale. En dehors des aspects qui marquent l’installation des uns et des autres dans les rôles de prisonnier et de gardien de prison, cette démarche fait plutôt penser à la façon dont mari et femme héritent involontairement de leur rôle selon ce que l’argot américain appelle un « shot-gun wedding ». Dans cette sorte de mariage, l’homme et la femme s’épousent sous menace d’une carabine ; cette menace est incarnée par le père de la femme qui, sous prétexte de sauvegarder l’honneur de sa famille, n’a qu’un désir : se débarrasser de l’encombrant fardeau qu’est sa fille. L’internement civil est lui aussi un « shot-gun wedding », en ce qu’il unit dans le mariage de la folie, le psychotique et le psychiatre, sous la menace de l’irrésistible contrainte de la société, celle-ci s’exerçant fort à propos sur ordre du juge qui, sous prétexte de sauvegarder l’ordre public et la santé mentale du patient, n’a qu’un désir : se débarrasser du fardeau qu’est le fou.

Il est essentiel de ne pas perdre de vue que si, dans le « shot-gun wedding », le mari et la femme n’ont aucun choix, dans l’internement civil, le psychotique comme le psychiatre n’ont pas non plus de choix. Ils ne peuvent, ni l’un ni l’autre, refuser le rôle qu’on leur assigne, pas plus que la relation qu’on leur impose. On voit donc clairement par quel mécanisme social la schizophrénie et la psychiatrie sont, presque littéralement, créés et fabriqués244 : grâce à la collaboration de toutes les grandes instances sociales, loi et médecine, religion et famille, éducation et journalisme, les tribunaux définissent certaines personnes comme « folles » ou « psychotiques », d’autres comme « saines d’esprit » ou « psychiatres » et qualifient la relation qui existe entre les premiers et les seconds « hospitalisation » et « traitement », et leur imposent ces définitions et ces rôles par la fraude, la force et l’illusion de la protection et du prestige.

Cette sorte d’« appariement » psychiatrique, seule relation existante jusqu’à la fin du XIXe siècle, où commencèrent à s’élaborer certaines relations volontaires entre malades mentaux et psychiatres, avait l’avantage de la brutalité sans fard sur la coercition voilée. Une chose au moins est claire : le patient et le docteur, le psychotique et son psychiatre ne se choisissaient pas. Comme mari et femme dans les mariages de convenance, ils savaient qu’ils devaient s’efforcer de s’entendre, mais ils ne se sentaient pas obligés de s’aimer. L’un et l’autre avaient donc tout loisir de se claquemurer dans le rôle qui était le leur, pour avoir la paix. Le patient pouvait s’occuper de sa psychose et le docteur de son diagnostic. C’est ce qui explique la stabilité et l’évolution de la relation : le patient se « détériorait » en faisant des progrès quotidiens dans la psychose et le médecin « croissait » du fait de ses progrès constants en « psychiatrisation ».

L’équilibre précaire de ces dispositions matrimoniales idylliques se vit bouleversé quand on introduisit dans la psychiatrie institutionnelle l’idée que le psychotique était censé recevoir et que le psychiatre était censé donner un peu plus que le vivre et le couvert, peut-être une sorte de directive, et ce qu’on appelait « des soins, une surveillance et un traitement moral ». Il y eut d’abord la victoire sur la parésie en 1917 grâce à la paludothérapie245, puis, dans les années trente, sur la même lancée, on découvrit l’insulinothérapie pour soigner la schizophrénie ; le nouveau « traitement médical » pour cette « maladie » était censé être « actif » et « agressif ». En d’autres termes, les malheureux conjoints étaient maintenant censés copuler… et y prendre plaisir ! Le résultat est connu : c’est l’épouvantable institutionnalisation du viol psychiatrique, c’est-à-dire « l’offensive thérapeutique » du psychiatre contre le malade, menée à coup de métrazol, d’insuline, d’électricité, de lobotomie et de psychopharmacologie.

En même temps que les liens du sacro-saint mariage se relâchaient au XXe siècle, ceux du mariage psychiatrique connaissaient le même sort. L’une des manifestations de cette nouvelle « permissivité » est l’apparition de pratiques inhabituelles : il arrive qu’on permette aux partenaires de se choisir ou de se refuser ; il arrive aussi que deux partenaires unis par les liens du mariage divorcent lorsqu’ils ont des raisons suffisantes. Cette évolution se fit sentir également de plusieurs façons dans la schizophrénie et la psychiatrie. Par exemple, il devint possible pour un pré-patient de choisir de son propre gré de se faire interner dans un hôpital psychiatrique, ce qui à son tour rendit possible pour lui, d’abord en principe, puis en pratique, de décider d’en partir. Le mariage, qu’on pourrait décrire comme « à la catholique » ou « à l’italienne », changea de style et devint « à l’américaine » ou « à la protestante » ; le divorce aussi était devenu possible et, parfois, relativement facile ; même chose pour l’hôpital psychiatrique : on peut désormais le quitter.

Mais si les lois sur le divorce n’ont nullement supprimé l’institution du mariage – et l’on peut dire que, dans certains cas, elles auraient plutôt contribué à le renforcer –, en facilitant le divorce entre le psychotique hospitalisé et le psychiatre hospitalier on n’a pas détruit la psychiatrie institutionnelle. Bien au contraire, on l’a plutôt renforcée. Avec ou sans divorce, le mariage et la fornication restent des concepts et des valeurs bien distincts ; l’institution du mariage continue à être protégée par la loi et jouit toujours de la considération sociale. Avec ou sans internement forcé des fous, la folie et la santé mentale, les soins psychiatriques et les entretiens personnels restent des valeurs et des concepts distincts ; l’institution de la psychiatrie continue à être protégée par la loi et jouit toujours de la considération sociale. Après un divorce, il existe un ex-mari et une ex-épouse qui ne retrouvent souvent le bien-être qu’après avoir contracté de nouveaux liens matrimoniaux ; après la sortie de l’hôpital psychiatrique, il y a des ex-patients et des psychiatres hospitaliers qui ne retrouvent un certain bien-être qu’une fois qu’ils renouent les liens d’un mariage psychiatrique. Qu’avons-nous là, si ce n’est la scène psychiatrique occidentale contemporaine caractéristique : des pré-patients et des ex-patients qui cherchent désespérément des psychiatres qui puissent les guérir (c’est-à-dire les rendre heureux) et des psychiatres qui cherchent avec le même désespoir des patients qu’ils pourront sauver de la maladie mentale (c’est-à-dire du célibat).

Si l’on considère que le schizophrène (ou parfois ses parents) est à la recherche d’un meilleur psychiatre, un phénomène d’ailleurs entièrement post-bleulérien ou post-kreapelinien, on pense forcément à la femme mal mariée ou récemment divorcée en quête d’un meilleur mari (et vice versa) et l’on comprend mieux le pourquoi de certains changements dans la psychiatrie moderne. Le plus frappant de tous ces changements est sans doute l’apparition et la disparition, souvent en succession rapide, de nouveaux traitements pour la schizophrénie (ou d’autres psychoses), chacun de ces traitements étant attaché au nom d’un psychiatre aussi mensonger que pédant. Ces psychiatres, armés de leur nouveau « traitement » qu’ils se proposent d’ajouter à la « panoplie » des autres méthodes psychiatriques, promettent de guérir les schizophrènes et, dans la foulée, de leur rendre la santé mentale à eux et au reste du monde, redorant ainsi le blason du mariage psychiatrique. Citons parmi les spécialistes les plus connus, Harry Stack-Sullivan, Frieda Fromm-Reichmann, Marguerite Sechehaye, John Rosen et Ronald Laing. Ils ont tous promis des traitements qui devaient réussir là où tous les autres avaient échoué ; ils me font penser à ces hommes qui promettent à des femmes qui ont fait un, ou deux ou trois mariages malheureux, de les rendre heureuses à la condition qu’elles les épousent, eux… Entreprises de séduction thérapeutique, rien de plus ! Bien que je ne veuille pas nier que certains psychiatres soient plus bénéfiques pour leurs patients que d’autres, je tiens à souligner que ce qu’ils peuvent accomplir ne dépasse pas les limites que leur fixe leur rôle de « thérapeute » et le rôle de « patient » de leur partenaire. Pour être aussi brutal que terre à terre, je dirai que les femmes ne se guériront pas du mariage aussi longtemps qu’elles auront un mari, et les malades mentaux ne sauraient guérir de leur psychose (ou de n’importe quelle autre maladie mentale) aussi longtemps qu’ils auront des psychiatres.

On commence à pouvoir apprécier pleinement la nature de cette interdépendance entre maris et femmes, psychiatres et malades mentaux, si funeste pour leur indépendance personnelle et si bénéfique pour le mariage et la psychiatrie. C’est à cet état de choses que j’attribue la méfiance croissante, et jamais vue jusqu’ici, pour le mariage et la psychiatrie, que ce soit chez les femmes et les hommes ou chez les patients et les psychiatres. Si les libérateurs de la femme nous ont rappelé avec force que l’homme avait toujours opprimé la femme, ils ont eu le courage d’aller plus loin en reconnaissant que les femmes avaient exploité leur situation d’esclaves et que la seule façon de venir à bout de leur oppression, c’est l’indépendance économique et personnelle vis-à-vis des hommes. Ce qui signifie qu’on ne devrait pas s’attendre à ce que les femmes soient entretenues financièrement par les hommes parce qu’elles sont leur femme et qu’elles doivent gagner leur vie en effectuant des tâches monnayables sur le marché. Dans le même ordre d’idées, les libérateurs des malades mentaux ont rappelé que les malades mentaux hospitalisés étaient opprimés par les psychiatres institutionnels, et eux aussi ont eu le courage d’aller au-delà en reconnaissant que les malades mentaux avaient exploité leur condition d’esclaves et que la seule façon pour eux de vaincre leur oppression était de se libérer sur le plan économique et personnel. Ce qui signifie que les « psychotiques » ne devraient pas être entretenus par les psychiatres (c’est-à-dire la société) dans leur état de patients ; au contraire, ils doivent gagner leur vie en vendant leur travail sur le marché. Dans la mesure où les femmes et les « psychotiques » ne peuvent se libérer, ou ne le font pas, les premières restent asservies aux hommes qui les « aiment » et les seconds aux psychiatres qui les « soignent ».

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Appliquer le paradigme du mariage aux problèmes de la médecine, à ceux de la psychiatrie en particulier, se voit parfaitement justifié par l’évolution récente de la relation matrimoniale et de la relation psychiatrique ; au cours du siècle dernier, les mariages de convenance, arrangés par des tiers, se sont mués en mariages où les partenaires se choisissaient et les « associations » médicales où les partenaires se choisissaient sont devenues des « mariages » médicaux de convenance.

Dans l’Europe victorienne, parmi les classes moyennes et la haute bourgeoisie, on n’aurait jamais imaginé que les relations médicales puissent être imposées tant au patient qu’au médecin. « Le libre choix du médecin » par le patient était le symbole sacré de la médecine en tant que « profession libre », alors que son corollaire, le libre choix du patient par le médecin (en dehors de certains cas d’urgence) était si évident qu’il n’était pas besoin de le formuler. En même temps, et parmi les mêmes classes de la société, on n’aurait jamais imaginé que le mariage puisse se fonder sur le libre choix des partenaires. Les gens pensaient en général que le mariage était une institution qui concernait une foule de gens, pour ne pas dire la société tout entière, et pas seulement les éventuels mari et femme, de sorte qu’il n’était pas souhaitable de laisser le choix du meilleur partenaire à la discrétion des seuls futurs conjoints. Le mariage affectait particulièrement le père de la mariée puisque c’était lui qui donnait la dot à sa fille. Comme la jeune fille n’avait pas la possibilité de financer son propre mariage, comment aurait-elle pu et pourquoi aurait-elle été laissée libre de décider qui elle allait épouser ? N’est-il pas raisonnable que celui qui paye le cornemuseux lui dise quel air jouer, ou du moins ait le droit de demander ceux qu’il aimerait entendre ? Enfin, les gens pensaient – et qui les en blâmera ? – que le choix d’un bon partenaire pour le mariage était une affaire trop sérieuse pour la laisser à de jeunes personnes aussi inexpérimentées que l’étaient les futures épouses et les futurs maris.

De nos jours, nous trouvons que ces raisons qui gouvernaient les mariages de convenance étaient aussi vieillottes qu’absurdes et nous sommes fiers de l’« émancipation » et du « modernisme » dont nous faisons preuve en pratiquant un mariage fondé sur le libre choix des deux partenaires. Il semble que nous n’ayons pas pris conscience du fait que nous avons troqué le mariage de convenance pour le mariage médical de convenance. Nous croyons désormais au libre choix du partenaire quand il s’agit du mariage, mais nous ne croyons plus au libre choix des partenaires de la relation médicale. Dans les sociétés totalitaires comme dans les sociétés capitalistes, nous en sommes arrivés à accepter le paradigme de l’appariement médical dont les psychiatres sont les pionniers, c’est-à-dire un appariement prescrit par des autorités hiérarchiques, juridiques et professionnelles, plutôt que fondé sur le choix délibéré des participants eux-mêmes. À notre époque, on explique et l’on justifie cette médecine de « convenance » de la même façon que l’on expliquait et que l’on justifiait, il y a cent ans, les mariages de convenance.

S’il faut en croire ces « explications », la médecine est une institution qui concerne un nombre incroyable de personnes en dehors des patients et des médecins, de sorte que ce serait une grave erreur que de laisser ces deux parties décider seules et librement de la nature de la relation patient-médecin. Pour être plus précis, la relation médicale affecte les employeurs, les titulaires d’assurance et l’État, qui très souvent assument les frais d’hôpital et les honoraires médicaux ; comment alors les empêcher de se mêler de cette affaire ? D’autre part, on est désormais convaincu que le choix des partenaires médicaux est une démarche trop délicate et trop difficile pour qu’on en laisse le soin aux seuls partenaires. Le patient est trop ignorant et le médecin trop gourmand ; le premier est trop crédule et le second risque de lui en faire accroire. Il est donc préférable, comme dans le cas des futurs époux autrefois, que ce soit ceux « qui savent mieux » qui choisissent pour eux. La pratique de la psychiatrie institutionnelle et de la médecine en général s’est donc vue progressivement façonnée par tout un appareil juridique, par les tribunaux et par les compagnies d’assurances. Nous ne manquons pas d’exemples : un jour, l’avortement est un crime puni par l’État ; le lendemain, c’est un traitement recommandé par ce même État ; les pilules contraceptives et les cigarettes sont tenues pour des substances inoffensives tandis que les cyclamates et le Laetrile ne le sont pas ; prendre de l’héroïne, c’est une maladie, mais prendre la méthadone, c’est un traitement246.

Le résultat de ces énormes changements culturels et économiques est une métamorphose complète, au cours du siècle dernier, tant de la relation matrimoniale que de la relation médicale ; dans le premier cas, le mariage de convenance arrangé par des tiers s’est transformé en choix mutuel délibéré, et dans le second, de choix mutuel libre en appariement de convenance*.

C’est en Union Soviétique que ce bouleversement des données dans l’appariement matrimonial et la relation médicale a été le plus total, dans le Japon de l’après-guerre qu’il a été le plus brutal. Quelques brèves remarques contribueront à mieux comprendre ces bouleversements sociaux profonds.

Jusqu’à l’avènement du communisme, en 1917, les mariages russes suivaient le mode traditionnel né de l’Europe féodale et restaient sous le strict contrôle, on s’en doute, de l’Église orthodoxe russe. Le mariage était arrangé par des tiers, le mari jouissait de pouvoirs discrétionnaires sur sa femme et le divorce n’existait pas. En même temps, la médecine, pour autant qu’elle ait été disponible, était un service dispensé suivant le modèle d’un capitalisme sans entraves : ceux qui en avaient les moyens financiers pouvaient s’offrir les services médicaux, de la même façon qu’ils s’offraient n’importe quel autre service ; ceux qui n’avaient pas de moyens avaient le choix entre se passer de ces services ou les accepter comme une charité. On peut donc dire que la médecine était libre, non pas au sens moderne où ces services sont mis à la disposition des gens sous les auspices et le contrôle de l’État, mais selon le mode ancien où la relation était librement établie et éventuellement terminée tant par le patient que par le médecin.

Avec l’abolition de la propriété privée et du libre échange, l’idéologie communiste s’évertua à faire abolir le mariage de convenance et le système capitaliste en matière de soins médicaux. Le mariage, comme le divorce, passa des mains de l’Église à celles des autorités civiles. L’arrangement du mariage échappa aux parents et aux proches pour devenir l’affaire privée des partenaires. Les règles du divorce, une fois fermement assurées par l’État, se firent plus souples, mais il faut préciser que les facilités pour divorcer varièrent selon les époques, selon que les dirigeants communistes poursuivaient tel ou tel type de politique familiale.

Parallèlement, la relation médicale cessa de dépendre du secteur privé et devint l’apanage jaloux de l’État, de la même façon que le mariage avait été celui de l’Église ; le libre choix et du patient et du médecin cessa d’exister et devint aussi inconcevable que le libre choix d’un partenaire matrimonial l’avait été au temps de la toute-puissance de l’Église. Bref, les mariages russes, après avoir été des mariages de convenance, sont aujourd’hui des mariages libres, tandis que la médecine qui était libre est devenue une médecine de convenance arrangés par des tiers. La relation médicale peut être commencée ou terminée par le patient comme par le médecin, mais seulement avec la permission de leurs supérieurs (qui sont les agents bureaucratiques de l’État) ou s’ils arrivent à justifier devant ces supérieurs pourquoi ils ont envie d’agir d’une manière ou d’une autre.

Au Japon, les pratiques traditionnelles en matière de mariage comme en matière de psychiatrie restèrent relativement stables jusqu’aux années qui suivirent la Seconde guerre mondiale. À ce moment-là, elles changèrent radicalement. Selon Landis, parmi tous les pays du monde moderne « c’est au Japon que la Seconde guerre mondiale produisit les plus grands bouleversements dans le domaine du mariage ; jusque-là, celui-ci avait toujours été un mariage de convenance »247. Ce changement correspond de façon étonnante à l’apparition rapide et généralisée dans ce pays des principes et des pratiques de la psychiatrie institutionnelle.

Traditionnellement, le soin des prétendus malades mentaux était au Japon, comme je l’ai dit plus haut, l’affaire de la famille est non de la médecine248. La loi dite « loi d’emprisonnement privé »249, terme par ailleurs fort révélateur, donnait aux familles tout pouvoir pour enfermer certains de leurs membres dans des « cellules » dans leur propre maison ; des parents ou des domestiques s’occupaient d’eux, plus ou moins bien selon les cas. En réalité, les Japonais pratiquaient un système de soins et de contrôle « psychiatrique » aussi peu conventionnel que peu médical. Bien que la médecine japonaise ait subi l’influence de la psychiatrie kraepelinienne dès le début du XXe siècle, ce n’est qu’après la Seconde guerre mondiale qu’elle s’occidentalisa sérieusement. Il suffit de lire ce qu’en dit Masaki Kato :

Au fur et à mesure que se poursuivaient l’industrialisation et l’urbanisation du Japon, les malades mentaux se virent exclus par leur famille et par la société et le nombre de lits dans les sections psychiatriques des hôpitaux s’accrut considérablement et rapidement ; en 1954, il existait quatre lits pour 10 000 et 25 en 1972, ce qui signifie six fois plus pour les lits psychiatriques250.

Il est particulièrement révélateur que cette énorme augmentation de lits psychiatriques au Japon se soit produite précisément pendant la période où le nombre des malades mentaux hospitalisés dans les pays occidentaux, aux États-Unis particulièrement, diminuait considérablement (dans certains États, la proportion étant de 50 % et parfois plus).

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Les psychiatres occidentaux pensent en règle générale que la diminution de malades mentaux hospitalisés dans leur pays est due à l’efficacité thérapeutique des phénothiazines qui firent leur apparition en psychiatrie dans les années 50. Pourtant, dans la mesure où ces drogues ont été largement utilisées au Japon, cette conviction n’est pas très convaincante, c’est le moins qu’on puisse dire ! Il apparaît clairement que l’appariement psychiatrique entre psychotiques et psychiatres, tout comme les appariements matrimoniaux, ont été profondément affectés – on pourrait même dire réglementés – par les contextes sociaux, juridiques et économiques et il semble aussi naïf d’attribuer l’accroissement des sorties d’hôpital psychiatrique à la Thorazine que de croire que l’augmentation des divorces est due au Valium.

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Le parallèle entre régime du mariage et régime de la folie, que je propose, me semble l’outil indispensable si l’on veut voir clair dans la confusion psychiatrique à propos de la schizophrénie. Dans la mesure où nous avons désormais compris que l’instinct sexuel est à la fois la cause et la conséquence de la relation mari-femme (ou sacrement du mariage), nous devrions aussi reconnaître que la folie est à la fois la cause et la conséquence de la relation psychiatre-psychotique (ou « mariage psychiatrique »).

Dans certaines sociétés, l’appariement en dehors du mariage est interdit et on le qualifie, par exemple, de « fornication ». Dans le même ordre d’idées, dans certaines sociétés, il est interdit d’être fou en dehors des asiles et la folie se verra qualifiée d’« état dangereux pour soi et pour les autres ». Que ces deux types d’action – c’est-à-dire la « fornication » et « l’état dangereux pour soi et pour les autres » – soient extrêmement courants, ne fait que renforcer les protections illusoires que le mariage et l’asile de fous offrent contre les inexorables incertitudes et vicissitudes de la vie. Qui plus est, comme un mariage sans certificat ne saurait être un vrai mariage, la folie sans certificat, c’est-à-dire un certificat d’internement ou du moins un diagnostic psychiatrique rigoureux, ne serait pas de la vraie folie. Ces rituels solennels transforment le citoyen en « malade mental », son persécuteur-protecteur en « médecin psychiatre » et la relation entre eux en « traitement de la psychose schizophrène » (ou n’importe quelle autre). C’est pourquoi je pense qu’il ne peut exister de véritable protection des femmes contre leur mari (et vice versa) aussi longtemps que les femmes ne seront pas totalement libres de briser les liens du sacro-saint mariage qui les lient à leur partenaire ; de la même façon, il ne peut exister de véritable protection des malades mentaux contre les psychiatres institutionnels (et vice versa) aussi longtemps que les personnes accusées de maladie mentale ne seront pas complètement libres de briser les liens du mariage psychiatrique qui les lient à leur partenaire.

D’autre part, dans la mesure où nous reconnaissons désormais que la condition et le rôle traditionnel des femmes (dans la mesure où on les avait détériorées et où on en avait fait des êtres socialement inadaptés) sont à la fois la cause et la conséquence des mariages de convenance, nous devrions aussi reconnaître que la condition et le rôle actuel de certaines personnes, détériorées et incapacitées socialement, appelées aujourd’hui « schizophrènes », sont à la fois la cause et la conséquence de la psychiatrie de convenance : dans chacun des cas, le soin et le contrôle d’une partie par une autre sont assurés de façon similaire : on élève le partenaire le plus fort et l’on abaisse le plus faible, de sorte que le premier devient coercitif et intolérant, et le second soumis et intolérable. Le mariage de convenance était bien entendu le système matrimonial caractéristique des sociétés féodales et patriarcales. La médecine de convenance, qui s’est d’abord manifestée dans la psychiatrie, est évidemment le système médical caractéristique des sociétés égalitaires (en principe) contemporaines. En général, plus une société aspire à paraître égalitaire, plus elle a recours au contrôle social au moyen des systèmes psychiatriques et médicaux (obligatoires, financés par l’État et réglementés par lui) des mariages de convenance.

Que ce soit dans les relations matrimoniales ou dans les relations médicales, chacune des parties risque bien entendu de perdre le contrôle de la relation. Dans le cas des mariages de convenance, c’était la femme qui perdait le contrôle de la relation, ce qui n’a rien d’étonnant ; dès lors, elle devenait soit rebelle, soit soumise, et très souvent, elle finissait par se venger de la domination de son mari en le torturant comme elle le pouvait. Il arrivait que ce soit le mari qui perde le contrôle de la relation au profit de sa femme ou de la famille de celle-ci ; dans ce cas, c’était à lui de réagir en se montrant incapable, ou en sombrant dans la « maladie mentale » ou dans un comportement agressif et suicidaire.

Et dans le mariage de convenance de la psychiatrie institutionnelle, c’est évidemment le patient qui perd le contrôle de la relation, devient soumis ou rebelle et finit par se venger de la domination exercée par le psychiatre en le torturant par son incurabilité. Il arrive que ce soit le psychiatre qui perde le contrôle au profit du patient ou de la famille de celui-ci ; à son tour, il ne sait où donner de la tête, réagit en sombrant dans la « maladie mentale » ou dans un comportement agressif et suicidaire.

Les dispositions médicales modernes de type communiste, socialiste ou « suédois », où la relation entre patient et médecin a été prévue et arrangée pour eux, chaque partie perdant tout pouvoir de contrôle, et le patient plus souvent que le médecin, suivent ce schéma de l’appariement si caractéristique des mariages de convenance et de la psychiatrie « arrangée ». Dans la mesure où le patient ne paye pas de ses propres deniers les soins qu’il reçoit, il perd la majeure partie du contrôle qu’il pourrait exercer, et dans la mesure où le médecin n’est pas rémunéré par son patient, il perd lui aussi le contrôle de la relation, et cela au profit de ceux qui le rémunèrent. Alors qu’autrefois, les femmes subissaient le contrôle de leur mari et les maris celui de l’institution qu’est le mariage, aujourd’hui les patients sont contrôlés par leur médecin et les médecins par l’establishment médical.

Il vaut sans doute mieux considérer tous ces changements – et surtout le « remplacement » du mariage de convenance par la médecine de convenance – comme les manifestations des bouleversements socio-économiques profonds propres aux sociétés modernes. Le clan et la famille, en tant qu’institutions caractéristiques de contrôle social, sont en voie de disparition. Ils se trouvent remplacés par une vieille institution, replâtrée pour l’occasion : la médecine, celle-là même dont la tâche consistait à soigner la maladie et qui désormais sert à contrôler la déviance.

Enfin, question capitale, dans cette « affaire » qu’est la folie, le parallèle du mariage que j’ai proposé devrait nous aider à comprendre et à expliquer les mythologies « originales » et les contre-mythologies compensatoires, caractéristiques des appariements humains fondés sur le mode soumission-domination. Si l’on néglige le fait que ces appariements se font entre des hommes et des femmes, des maîtres et des esclaves, ou des aliénistes et des fous, nous trouvons à chaque fois la même sorte d’imagerie destinée à justifier la supériorité de l’oppresseur et le même type de contre-imagerie justifiant la supériorité de l’opprimé251.

Pour finir, disons que, bien que la schizophrénie ne soit pas une maladie, le terme de schizophrénie n’est pas nécessairement dénué de sens : comparable au terme de mariage, il désigne généralement un ensemble d’actions accomplies par les « patients », les « psychiatres » et le public qui encourage, décourage et assiste à leur performance, ces actions étant complexes et très variables selon l’époque, les classes sociales et les cultures.

Nous pouvons, si nous le voulons, changer totalement de cap, reconsidérer ces actes et ces relations sous un jour nouveau, afin de les modifier dans la direction qui nous paraît désirable. Mais cela, nous ne pouvons le faire tant que nous resterons psychiatres. Les maris et les femmes se créent réciproquement grâce au lien existentiel qui les attache et, selon le même schéma, les fous et les aliénistes se créent mutuellement. C’est précisément en cela que réside la tragédie de la psychose et de la psychiatrie, ainsi que le défi qu’elles nous posent moralement.