Chapitre V. La folie, l’inconduite et la maladie mentale : revues et corrigées

Dans les chapitres précédents, j’ai évoqué l’évolution de la psychiatrie moderne ; j’ai reconstitué l’origine et la nature de l’anti-psychiatrie ; j’ai rappelé quel est aujourd’hui le statut de la schizophrénie. Enfin, j’ai proposé que l’appariement du mari et de la femme dans le mariage, tel que le préconise la société, serve de paradigme pour l’appariement du psychiatre et du psychotique en psychiatrie. Dans ce chapitre, je voudrais revenir sur les origines de la psychiatrie, reconsidérer les « progrès » accomplis jusqu’à nos jours et resituer ma thèse au sein d’une perspective historique et philosophique plus large.

L’histoire de la psychiatrie a débuté le jour où furent construits les premières « maisons de fous » ou asiles d’aliénés252. Dès ce moment, la population s’est scindée en deux groupes : l’un, le plus nombreux, comprenait les internés des asiles de fous ; l’autre, très restreint, comptait les directeurs et économes des asiles de fous ainsi que le personnel qui travaillait sous leurs ordres. Le comportement des deux groupes exige qu’on l’examine et qu’on l’explique.

Vint le second stade de l’histoire de la psychiatrie, qui consista de la part des gardiens à identifier et à classer les comportements de leurs pensionnaires, ainsi que les leurs. Cette démarche (l’étiquetage et la désignation) eut pour résultat d’établir des catégories : les internés étaient dangereux et dérangés et les gardiens étaient gentils et pleins de bonnes intentions ; tout ce processus en outre a servi à rationaliser scientifiquement les inventions des gardiens de l’asile de fous et à légaliser les chaînes dans lesquelles ils gardaient leurs victimes253.

Le troisième stade – qui précéda l’ère du prétendu « traitement moral » en psychiatrie et qui s’étendit approximativement sur la première moitié du XIXe siècle – consista d’un côté à reconnaître explicitement que les fous étaient ainsi appelés parce qu’ils se conduisaient mal, et non parce qu’ils étaient malades ; de l’autre côté, on reconnaissait que les aliénistes étaient censés apprendre aux fous comment se bien conduire, plutôt que les soigner pour des maladies bien réelles254. Pourtant, cette imagerie et cette politique ne cadraient pas avec les réalités : bien que les médecins pour les fous se soient conduits plus comme des gardiens de prison que comme des médecins, dans la réalité ils n’en étaient pas moins des docteurs en médecine ; et bien que les fous et les folles aient été privés de liberté, en réalité, ce n’étaient que des êtres innocents de toute action répréhensible par la loi. C’est l’espèce de pression exercée par toutes ces contradictions, en même temps que l’évolution rapide de la médecine scientifique, de la pathologie surtout, vers la fin du XIXe siècle, qui préparèrent l’avènement du stade suivant de la psychiatrie.

Le suivant, c’est-à-dire le quatrième, consista à médicaliser, ou, pourrait-on dire, à « psychopathologiser » la vilaine conduite des pensionnaires des asiles de fous d’un côté, et de l’autre à « psychothérapiser » les personnes auxquelles incombait le « soin » des fous. On en vint donc à « psychopathologiser » un grand nombre de comportements manifestés par des personnes se trouvant à l’intérieur des asiles et par des personnes se trouvant à l’extérieur (par exemple, les « névroses » et les « perversions »), et à « psychothérapiser » un grand nombre de comportements manifestés par les médecins, à l’intérieur comme à l’extérieur des asiles (par exemple l’« hypnose » et les « électrochocs »). Sur un sol si bien fertilisé, on vit pousser gaillardement une foule de nouvelles maladies mentales et de traitements tout frais, prêts à être moissonnés. La première récolte donna un grand nombre de nouveaux syndromes psychopathologiques et de catégories nouvelles, comme la démence précoce, la psychose maniaco-dépressive et la schizophrénie, associées au nom de Kraepelin et de Bleuler. La seconde récolte – par roulement, pourrait-on dire – révéla beaucoup de nouvelles catégories de méthodes psychothérapeutiques, comme l’hypnose, la psychanalyse et le choc insulinique, dus à Janet, Freud et Sakel255.

Le cinquième stade, qui débuta grosso modo aux alentours de la Première Guerre mondiale, fut marqué par une interprétation totalement nouvelle du vocabulaire médical, c’est-à-dire qu’on se mit à prendre au pied de la lettre ce qui auparavant n’était que métaphore !… De sorte que les malades mentaux étaient considérés comme malades parce qu’on les avait diagnostiqués « schizophrènes » et leur internement devenait tout à fait justifié puisqu’il se produisait dans des endroits appelés « hôpitaux » ! Cette nouvelle ère de la psychiatrie se caractérisa par une insistance têtue de la part des psychiatres à voir des choses qui n’existaient pas. Par exemple, ils attribuaient les maladies mentales à des lésions organiques ou à des raisons somatiques ; d’un autre côté, ils ne voyaient pas ce qui existait véritablement, c’est-à-dire à quel point l’incarcération de personnes innocentes dans des asiles de fous était injuste et injustifiable. La conceptualisation de la « schizophrénie » en tant que maladie (mentale) devint donc le symbole sacré de la psychiatrie institutionnelle et la véritable nature des institutions psychiatriques fermées devint le symbole, le tabou sacré de la psychiatrie « scientifique ». À partir de cette époque, les médecins et les psychiatres détournèrent leurs yeux du monde réel pour les fixer sur les cieux ; plus il était évident que les schizophrènes étaient en prison, moins les psychiatres et le reste du monde se soucièrent de cet emprisonnement ; plus il était difficile de découvrir ces fameuses lésions cérébrales qui causaient la schizophrénie, plus les psychiatres et autres s’acharnaient à les chercher.

Le sixième stade, commencé vers les années trente et qui devint la grande mode après la Seconde Guerre mondiale, vit l’avènement de ce qu’on appelle les thérapies organiques, d’abord pour la schizophrénie puis pour les autres « psychoses » et bientôt pour toutes les autres maladies mentales. Comme, après un siècle de recherches, les psychiatres restaient incapables de démontrer l’histopathologie caractéristique et encore moins l’étiologie organique de la schizophrénie, ils s’évertuèrent à « prouver » que c’est une maladie en soumettant les schizophrènes à diverses démarches médicales et chirurgicales appelées « traitements »

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L’évolution de la psychiatrie moderne est non seulement différente de la médecine moderne, elle lui est complètement antithétique. À la seule exception des lépreux (et cela remonte à bien avant la naissance de la médecine moderne), il n’y a jamais eu – que ce soit en médecine ou en chirurgie – d’enfermement forcé et systématique des malades ; on n’a jamais non plus vu une telle prolifération de noms de maladies créées tout à fait indépendamment de leurs corrélations physiologiques, microbiologiques, biochimiques et anatomiques. Par exemple, jusqu’à une époque relativement récente, les médecins parlaient en bloc de « maladies vénériennes » ; une véritable classification de ces maladies n’a pu intervenir qu’après que la microbiologie ait procédé aux découvertes indispensables qui permirent de le faire. Le même principe s’applique à l’identification et à la classification de toutes les maladies organiques : on observe d’abord les changements pathologiques macroscopiques dans les organes, les changements microscopiques des tissus ou des cellules, les invasions microbiennes, etc. Ce n’est qu’ensuite qu’on donne un nom aux maladies. C’est une phase que la psychiatrie a systématiquement esquivée ; elle a d’abord donné des noms précis ou pseudo-précis aux dites maladies ; elle a affirmé l’existence d’une pathologie morphologique, mais n’en a jamais fait la preuve.

Il s’ensuit l’incessante fabrication de noms de maladies en psychiatrie, allant de pair avec une absence totale de preuves qu’aucune d’entre elles – en partant de l’agoraphobie pour arriver à la schizophrénie – puisse être causée par des lésions cérébrales vérifiables, à l’exemple de la parésie256. C’est le scandale le plus écœurant de notre ère scientifique*.

En fin de compte, la schizophrénie est une chose qui n’existe pas. La schizophrénie n’est pas une maladie ; ce n’est qu’un nom qu’on donne à une prétendue maladie. S’il n’existe pas de schizophrénie, il n’en existe pas moins beaucoup d’individus qu’on appelle « schizophrènes ». Bon nombre de ces individus (pas tous, il va de soi) se comportent et s’expriment souvent de façon très différente des personnes (pas toutes évidemment) qui les entourent. Ces différences de comportement et d’expression peuvent d’ailleurs perturber gravement soit la personne dite schizophrène, soit les gens qui l’entourent, ou même tout le monde.

Quel est le rapport de tout cela avec la médecine, ou avec la psychiatrie, cette dernière s’affichant ostensiblement comme une spécialité médicale ? La réponse est : Aucun ! La formulation d’aspirations diverses et la résolution des conflits qu’elles engendrent appartiennent au domaine de la morale et de la politique, de la rhétorique et du droit, de l’agression et de la défense, de la violence et de la guerre. Tout comme la médecine, la psychiatrie peut contribuer aux efforts des parties en guerre. Mais, au contraire de la guerre, c’est pratiquement tout ce que peut faire la psychiatrie. En d’autres termes, si c’est une erreur de confondre la guerre chimique avec la science médicale, c’en est une aussi de confondre psychiatrie et médecine.

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La schizophrénie est le symbole sacré, et ses diagnostics les rituels, de la psychiatrie traditionnelle, selon Kraepelin et Bleuler : il n’est pas possible de formuler ni de contester les prémisses morales et épistémologiques sur lesquelles elle repose, à moins, pour le contestataire, de risquer d’être un objet d’ostracisme de la psychiatrie et de renoncer à son rôle de psychiatre. Il n’est donc guère surprenant que les psychiatres laissent ces fameux aspects de la schizophrénie dans un coin bien sombre. La société moderne et ses sciences accréditées n’apportent ni stimulant ni récompense à ceux qui pourraient avoir la tentation d’émettre des critiques véritablement sérieuses à l’endroit de la psychiatrie.

Il existe dans la psychiatrie moderne un très grand personnage, qui n’a pas hésité à remettre en question les convictions fondamentales de la psychiatrie et, bien que certains puissent estimer que ses critiques restent étonnamment discrètes, il faut tout de même rappeler qu’il a abandonné très vite la psychiatrie pour la philosophie. Je veux évidemment parler de Karl Jaspers (1883-1969), qui dans sa Psychopathologie générale, dont la première édition date de 1913 et qui fut rééditée pour la septième fois en 1946, propose à notre réflexion les commentaires suivants, dont les implications n’échapperont à personne.

Dans la maladie organique, nous ressemblons tellement aux animaux qu’on peut utiliser les expériences faites sur eux pour arriver à une compréhension des fonctions physiques vitales chez les humains, bien que les applications n’en soient ni simples ni immédiates. Mais le concept de maladie psychique humaine introduit une dimension totalement nouvelle. Le caractère inachevé et vulnérable des êtres humains, ainsi que leur liberté et leurs possibilités infinies, sont en soi une cause de maladie. Contrairement aux animaux, l’homme manque d’un système inné et perfectionné d’adaptation. Il est obligé d’acquérir un mode de vie au fur et à mesure de son existence257.

Bien que dans son livre, demeuré un classique de la psychiatrie en Allemagne, Jaspers écrive en qualité de « psychopathologue d’orientation phénoménologique », ses réserves au sujet de ses propres tentatives percent très vite en quelques phrases, cachées parmi des milliers d’autres à l’intérieur des 900 pages de ce livre, et j’en citerai pour exemple les lignes suivantes : « Notre époque se caractérise par le fait que les psychiatres accomplissent aujourd’hui de façon profane ce qu’autrefois on accomplissait pour des raisons de piété »258. Pourtant, Jaspers ne va pas plus loin et omet de dire que s’il en est ainsi, le citoyen d’une société moderne – profane et libre – mérite tout autant d’être protégé par l’État de la coercition des psychiatres qu’il mérite d’être protégé de la coercition des prêtres. Mais Jaspers n’a pas rendu la réalité de la pratique psychiatrique aussi clairement qu’il la voyait alors et de la façon dont peuvent la voir tous ceux qui veulent bien regarder de plus près :

Il ne faut pas espérer trouver un traitement rationnel pour la grande majorité des malades mentaux, au sens strict du terme. Ce n’est qu’en hospitalisant les malades qu’on peut assurer la protection des individus et de la société… Le patient entre souvent à l’hôpital contre son gré, et par conséquent le psychiatre se trouve dans une relation toute différente vis-à-vis du patient que les autres médecins. Il essaye de traiter cette différence comme si elle était négligeable, en soulignant délibérément son approche purement médicale du patient, mais celui-ci, dans bien des cas, est parfaitement convaincu d’être en bonne santé et il résiste à tous ces efforts259.

Peut-être voyait-il l’énormité de ce scandale, c’est-à-dire le gouffre qui sépare les prétentions psychiatriques de la vérité toute nue ; peut-être n’arrivait-il pas à adopter ou à rejeter le « protectionnisme paternaliste qui faisait partie, et fait toujours partie intégrante, de la psychiatrie » ; peut-être cela fut-il pour des raisons personnelles (jeune homme, il était de santé fragile, bien qu’il ait vécu jusqu’à un âge avancé) – ou pour toutes ces raisons réunies ?

Jaspers quitta la psychiatrie quand il eut passé la trentaine260.

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Dans la mesure où les diagnostics psychiatriques, surtout quand il s’agit de sujets qui n’ont pas leur mot à dire, sont des actions humaines qui se produisent dans un contexte d’intérêts conflictuels, il nous faut maintenant énumérer de façon systématique les prémisses politiques, juridiques et morales qui sous-tendent la psychiatrie traditionnelle en Europe, la psychiatrie institutionnelle aux États-Unis et la psychiatrie en général telle qu’on la pratique dans le monde entier.

Tout d’abord, le diagnostic de la schizophrénie (ainsi que celui de certaines autres psychoses et des maladies mentales en général) peut être fondé sur les « symptômes de comportement » du patient supposé. Ce diagnostic peut être fait et indéfiniment maintenu – cela même après un examen post-mortem en l’absence de toute histopathologie ou de pathophysiologie vérifiables. En d’autres termes, le fait qu’il n’y ait pas de méthode ou d’observation « objective » par lesquelles n’importe qui puisse démontrer qu’une personne précisément diagnostiquée schizophrène n’est en aucune façon schizophrène, ne compromet nullement la valeur de la « schizophrénie » en tant que diagnostic (psychiatrique) médical accepté.

Deuxièmement, le sujet – c’est-à-dire le prétendu « schizophrène » – n’a pas le droit de refuser le diagnostic, ni le fait d’être diagnostiqué, ni même le traitement que justifie ostensiblement le diagnostic. Selon cette démarche psychiatrique, l’idée même des « droits » du patient est aussi absurde que, dans le cas de l’esclavage, l’idée des « droits » de l’esclave.

Troisièmement, le patient schizophrène est considéré habituellement comme étant « dangereux pour lui-même et pour autrui », sans que soit précisée la manière (parfaitement impossible à préciser d’ailleurs), une manière qui reste différente de la façon dont d’autres personnes (ou tout le monde) peuvent être « dangereuses pour elles-mêmes et pour autrui ».

Quatrièmement, les caractéristiques énumérées ci-dessus à propos du « patient » schizophrène, et surtout la nature de sa « maladie » et son caractère de « dangerosité », exigent, selon la psychiatrie, et justifient selon la loi, qu’on le garde contre son gré dans une institution psychiatrique.

Telles sont les prémisses fondamentales de la psychiatrie en matière de politique, de droit et de morale, je veux dire : de la psychiatrie asilaire traditionnelle aussi bien que de la psychiatrie institutionnelle moderne. Pour les apprécier à leur juste mesure, comparons-les avec les postulats de la médecine, c’est-à-dire de la médecine traditionnelle du XIXe siècle comme de la médecine hospitalière moderne. On peut résumer de la façon suivante :

Premièrement, les critères et les implications de ce qui constitue la maladie et le traitement peuvent se définir de diverses façons, par n’importe laquelle des parties concernées, ou toutes les parties à la fois : le patient, la famille du patient, le docteur, le corps médical, l’Église, l’État, etc.

Deuxièmement, le médecin peut personnellement fonder son diagnostic de la maladie sur n’importe quels critères de son choix, se fonder sur la façon dont souffre le patient ou sur la façon dont il fait souffrir les autres. Professionnellement, il est obligé de se soumettre à certains critères approuvés par ses pairs. Scientifiquement, il peut soupçonner qu’une maladie au sens le plus large du terme existe, mais il doit établir son diagnostic aussi précisément que possible et seulement quand son idée se voit corroborée par des preuves évidentes et vérifiables selon l’histopathologie ou la pathophysiologie. Ce sont les mêmes considérations qui s’appliquent aux critères qui concernent le traitement.

Troisièmement, la maladie et ses conséquences sont des faits, de même que le traitement et ses conséquences. Ces faits constituent une information et ils exercent une influence sur les justifications que les patients et les médecins échafaudent quand il s’agit de procéder à certaines interventions médicales – ou de les éviter – ou d’entreprendre certains traitements. Pourtant, si l’on conçoit la médecine comme une profession dont la vocation est de servir les idéaux d’une société libre, ni la maladie ni le traitement ne justifient l’intervention médicale ; elle ne saurait se produire qu’en cas d’accord entre les parties concernées261.

Quatrièmement, dans la mesure où le traitement consiste dans l’action qu’une personne exerce sur une autre, c’est toujours, en partie du moins, un acte politique et moral. On peut ignorer délibérément ou nier ces implications et ces dilemmes de la médecine, et le drame de la thérapeutique moderne est bien utile quand il s’agit d’égarer l’opinion publique, mais il est impossible de les faire disparaître. Ils sont aussi inexorables que les implications et les complexités de l’existence dont ils font, bien entendu, intégralement partie262. Prenons, par exemple, la question de la grossesse ; faut-il la considérer comme une maladie et l’avortement comme un traitement ? Il ne faut pas compter sur l’information ou la recherche médicales pour apporter des réponses !

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En réalité, la médecine peut et doit ne s’occuper que des manifestations et des conséquences histopathologiques ou pathophysiologiques des maladies et de leurs traitements. Ce n’est pas son affaire de s’occuper des manifestations comportementales et linguistiques, pas plus que des conséquences que peuvent avoir les différences individuelles263.

C’est dans cette optique qu’il faut considérer la position que je professe au sujet des prétendus problèmes psychiatriques. Je maintiens que le professionnel ou l’expert est, avant toute autre chose, un agent. Avant de formuler son rôle et sa tâche, il faut préciser avec la plus extrême clarté de qui il est l’agent. C’est un point particulièrement important quand l’expert est partie prenante dans un conflit, ce qui est pratiquement toujours le cas en psychiatrie. Dans la médecine traditionnelle, le médecin est véritablement (et idéalement) l’agent du patient. Dans la psychiatrie traditionnelle, le psychiatre institutionnel est véritablement (et idéalement) l’agent de la société. Ces réalités donnent tout leur poids au phénomène que nous considérons à tort et que nous soignons sous le nom de « maladie mentale ». Mes propres postulats, au plan politique, juridique et moral, sont les suivants :

Premièrement, dans une société libre, les relations entre experts et clients doivent être le plus possible contractuelles et le moins possible coercitives. Il faut faire une distinction très nette entre les interventions autoritaires (et autres mesures obligatoires qui sont le fait de l’État, comme le recouvrement des impôts ou l’obligation du service militaire) et les exigences que s’imposent des clients dans un but personnel, et qu’ils sont libres d’accepter ou de refuser.

Deuxièmement, dans une telle société, les pratiques psychiatriques que les « patients » recherchent et que les professionnels fournissent, que les uns et les autres veulent définir comme médicales, doivent pouvoir se répartir dans n’importe quelle catégorie choisie par les parties concernées ; quant aux pratiques que l’une ou l’autre partie refuse, elles doivent être interdites par la loi. Les premières pratiques ne seraient ni plus ni moins que des contrats ordinaires (par exemple, une personne engage un architecte pour qu’il lui construise une maison que ses parents et ses amis vont peut-être considérer comme aux antipodes d’un bâtiment), mais les secondes pratiques équivaudraient à des crimes, et seraient par exemple comparables à des délits de coups et blessures, viol, kidnapping, et seraient passibles de la loi.

Troisièmement, les paroles et les actions d’un psychotique comme d’un psychiatre doivent être considérées pour ce qu’elles sont et rien de plus : à savoir des entreprises de coercition et de contre-coercition, parfois réelles et d’autres fois symboliques.

On voit donc que notre tâche à nous psychiatres, devant le problème de la schizophrénie, est, ô ironie, en tout point semblable à la tâche du patient prétendu schizophrène se débattant avec ses problèmes existentiels : nous devons les uns et les autres admettre que tout notre verbiage n’est que métaphores et rien de plus. Cela est pourtant possible si nous prenons de la distance vis-à-vis de nous-mêmes, si nous cessons de nous prendre au sérieux, nous et les autres, et si nous plaçons les actes réels plus haut que les beaux discours. Malheureusement, c’est précisément ce que les psychotiques et les psychiatres sont incapables de faire264.

Bref, le fou et le médecin de fous, le psychotique et le psychiatre se retrouvent dans la même étreinte de la coercition, de la confusion et de l’approbation mutuelles. Il en ressort que ce n’est pas la schizophrénie qui constitue un problème et que la psychiatrie n’en est pas la solution ; disons plutôt que ce sont les deux faces d’un problème ou d’un phénomène d’ordre plus général ; il est fait d’un grand nombre d’expériences et d’expressions humaines, en même temps que des principes qui les régissent socialement. La psychiatrie n’a aucun problème de schizophrénie à résoudre. Le vrai problème, c’est celui que le couple schizophrénie/psychiatrie pose à l’épistémologie et à la morale, à la philosophie et à la loi, à la société en tant que groupe et aux individus en tant qu’agents et qu’ils doivent regarder bien en face, avec toute leur intelligence, s’ils veulent se réconcilier avec leur propre conscience.


252 R. Hunter and I. MacAlpine, Three Hundred Years of Psychiatry, 1535-1860 (London : Oxford University Press, 1963) ; G. Rosen, Madness in Society : Chapters in the Historical Sociology of Mental Illness (Chicago : University of Chicago Press, 1968) ; M. Foucault, Histoire de la Folie, Plon, 1961.

253 T. S. Szasz, Idéologie et Folie, P.U.F., 1976 ; et L’Age de la folie, P.U.F.

254 A. Deutsch, The Mentally III in America ; A History of Their Care and Treatment from Colonial Times, 2e éd. (New York : Columbia University Press, 1949), surtout pp. 88-113 ; et S. J. Bockoven, Moral Treatment in American Psychiatry (New York : Springer, 1963).

255 G. Zilboorg, A History of Medical Psychology (New York : Norton, 1941), surtout chap. 9 et 10 ; et H. F. Ellenberger, The Discovery of the Unconscious : The History and Evolution of Dynamic Psychiatry (New York : Basic Books, 1970).

256 T. S. Szasz, Le mythe de la maladie mentale, Payot, 3e éd., 1977 ; et Fabriquer la folie, Payot, 2e éd., 1976.

* C’est un scandale qui a pris de telles proportions qu’il envahit tous les jours un peu plus notre vie quotidienne, jusque dans ses moindres recoins. À l’heure où j’écris, ou plus précisément : où je révise ce livre, les Associations orthopsychiatriques et psychiatriques américaines m’apportent l’exemple qui suit et qui démontre bien qu’elles n’arrêtent jamais de mettre leur nez dans les affaires des gens.

Au Cinquante-Deuxième Congrès de l’American Orthopsychiatric Association, qui s’est tenu en mars 1975, le Committee on Minority Group Children de cette Association a déclaré que « le racisme est le problème numéro Un de la Santé publique » et que « le racisme est probablement l’unique maladie mentale contagieuse » (A. Herndon, « Racism Said to Be America’s Chief Mental Health Problem », Psychiatrie News, 16 avril 1975, P. 25.). L’Association Psychiatrique Américaine n’a nullement protesté contre cette prolifération de la nomenclature psychiatrique.

Étant donné la rapidité avec laquelle le monde actuel évolue, on comprend qu’il n’a pas fallu longtemps pour que cette perle rare de la rhétorique psychiatrique revienne comme un boomerang s’écraser sur le visage des psychiatres américains, et en particulier des psychiatres juifs. À l’automne 1975, les Nations Unies publièrent une Résolution qui déclarait que le sionisme est une forme de racisme. Il s’ensuit logiquement que le sionisme, si l’on en croit les Nations Unies, qui jusqu’à maintenant ont eu le soutien inconditionnel de l’Association Psychiatrique Américaine, est une « maladie mentale contagieuse » ! En décembre 1975, le Board of Trustees de l’Association Psychiatrique Américaine adopta sans murmurer une autre « prise de position officielle » des Nations Unies ; il s’agissait cette fois de la définition des Nations Unies concernant le racisme (« Trustees Protest Un Zionism Resolution, Withdraw Support », Psychiatrie News, 21 janvier 1976, pp. 1, 30.). Le Comité de l’Association dénonça l’antisémitisme, persistant à refuser de voir, en tout cas, de reconnaître, que le contenu du terme « racisme », comme celui de « maladie mentale », dépend de ceux qui ont le pouvoir de gonfler ce sac sémantique de courants d’air rhétoriques.

Ironie, et non des moindres ! le 19 février 1974, le Comité de l’Association avait unanimement voté son soutien à la campagne des Nations Unies « Dix ans d’action pour combattre le racisme et la discrimination raciale ». Il faut toutefois préciser que le vote du Comité pour la Résolution des Nations Unies sur le sionisme n’était pas unanime ; il se trouva trois membres pour voter contre. Est-ce que cela signifie que le Comité Directeur de l’Association Psychiatrique Américaine comprenait trois membres qui croyaient vraiment que le sionisme est « une maladie mentale contagieuse » ? Ou serait-ce là une forme de racisme ? Ou les deux à la fois ?

257 K. Jaspers, General Psychopathology (1913, 1946), 7e éd., trad. J. Hoenig et M. W. Hamilton (Chicago : University of Chicago Press, 1963), p. 8.

258 Ibid., p. 807.

259 Ibid., pp. 839-840.

260 H. Saner, Karl Jaspers, in Selbtzeugnissen und Bilddokumenten (Reinbeck bei Hamburg : Rohwolt, 1970) ; K. Jaspers, « Philosophical Autobiography », in The Philosophy of Karl Jaspers, ed. A. P. Schilpp, pp. 3-94 (New York : Tudor, 1957).

261 T. S. Szasz, « Reflections on Medical Ethics », in T. S. Szasz, The Theology of Medicine (New York : Harper & Row). Trad. fr. La théologie de la médecine, Payot, 1980.

262 Ibid.

263 Szasz, Le Mythe de la maladie mentale, Payot, 3e éd., 1977.

264 À ce sujet, voir T. S. Szasz, Le péché second, Payot, 1976 ; et Hérésies, Payot, 1978.