Protection et désignation du bouc émissaire dans les familles pathologiques*

Paul Watzawick, Janet Bea Vin, Linda Sikorski, et Betty Mecia

Une autre manière de réduire la complexité de la communication humaine à des proportions plus maniables consiste à limiter les échanges à un sujet ou à un cadre de référence particuliers. Cette limitation est à la base de tout ce qu’on appelle des entretiens structurés, où l’on confronte la famille à une tâche communicationnelle donnée. On peut ainsi frayer un chemin de compromis entre le Charybde de la complexité décourageante et le Scylla du détail anecdotique. L’article suivant traite d’un aspect d’un entretien structuré, l’attribution du blâme, et montre qu’il existe des différences significatives entre les différentes façons d’attribuer un blâme dans les différents types de familles, même s’il est exagéré de prétendre que ces différences en elles-mêmes puissent servir de critères fiables pour établir un diagnostic différentiel portant sur les familles.

***

En 1966 le directeur du présent projet d’études exposait dans ses grandes lignes le développement d’une technique d’entretiens familiaux structurés, composée de plusieurs directives. Cette technique était conçue pour mettre en lumière des modèles spécifiques d’interaction familiale et pour permettre tant l’établissement du diagnostic que le choix des interventions thérapeutiques les plus appropriées (4). Le présent article traite des recherches entreprises ultérieurement sur la base d’une seule de ces directives, connue sous le nom de directives du « blâme » à donner, laquelle vise à faire apparaître les modèles de détermination du bouc émissaire (scape-goating) et de protection. À l’origine, cette directive avait été conçue pour le travail sur des familles de schizophrènes. Étant donné, en effet, que, dans ces familles, les mères ne sont pratiquement jamais blâmées pour quoi que ce soit – se reprochant, elles-mêmes, au mieux, des choses dont il serait impossible de les tenir pour responsables –, il a paru intéressant de mettre au point un contexte de communication dans lequel elles seraient nécessairement blâmées. Ce n’est que par la suite que nous nous sommes aperçus que cette directive pouvait servir à faire apparaître des modèles complémentaires de protection et de détermination du bouc émissaire, dans d’autres sortes de familles.

La directive. En résumé, la famille prend place autour d’une table, le père étant assis à la gauche de l’enquêteur, la mère à la gauche du père, puis les enfants, dans le sens des aiguilles d’une montre, du plus âgé au plus petit. On demande à chaque membre de la famille d’écrire le principal défaut de la personne assise à sa gauche. La famille a reçu l’assurance que l’enquêteur ne révélerait l’auteur d’aucune de ces déclarations. On la prévient, en outre, que l’enquêteur ajoutera lui-même deux assertions à celles écrites par les membres de la famille. (Ces assertions sont toujours « trop bon(ne) » et « trop faible ». On les ajoute pour accroître le degré de liberté allouée aux membres de la famille, en espérant qu’elles sont assez ambiguës pour être applicables à n’importe qui.) D’autre part, on explique que ces assertions de l’enquêteur visent deux membres, qui peuvent être n’importe lesquels et non pas seulement le père (lequel est assis à la gauche de l’enquêteur). Après avoir écrit ses assertions, l’enquêteur bat les cartes et commence à les lire, l’une après l’autre, à la famille. Après avoir lu chaque carte il demande à tous les membres de la famille, à tour de rôle, en commençant par le père et en finissant par le benjamin : « À qui pensez-nous que ce jugement s’applique ? » Cependant, bien qu’il batte les cartes au vu et au su de toute la famille, l’enquêteur commence toujours en lisant ses propres assertions (« trop bon(ne) » et « trop faible »), il ne passe qu’ensuite à celles des membres de la famille, qu’il choisit au hasard, selon l’ordre dans lequel elles se présentent après qu’il a battu les cartes. Le cas échéant, l’enquêteur n’acceptera pas de réponses telles que : « Ceci s’applique à nos deux enfants » ou : « Ceci ne s’applique à personne dans notre famille. » Chaque membre de la famille est donc forcé de blâmer quelqu’un, et par là même de sous-entendre automatiquement qu’à son avis la critique47 en cause a été formulée par la personne assise à la droite de la « victime ».

L’échantillon

Ce rapport est fondé sur des données obtenues à partir de quarante-huit familles blanches, de classes moyennes, sur des patients regroupés dans les rubriques suivantes :

délinquance

10

fibrose cystique

4

psychose

4

problèmes conjugaux

1

insuccès scolaires

9

divers

1

colite ulcéreuse

19

 

 

Ces familles étaient composées de quarante-huit paires de parents biologiques et de cent vingt-neuf enfants âgés de huit à vingt ans. Il y avait un total de cinquante et un patients identifiés comme tels, dont trois seulement étaient des parents. Une famille à colite et deux familles à fibrose comportaient chacune deux enfants souffrant de la même maladie. Aucune famille « normale » n’était incluse dans l’échantillon, cela, au moins en partie, du fait qu’il est difficile de donner de celle-ci une définition opératoire. On voit ci-dessus que l’échantillon fait une part massive à des conditions permettant un diagnostic relativement exempt d’inférences.

Résultats

La directive assez simple qui consiste à faire formuler un blâme à l’adresse de chaque membre de la famille rapporte au thérapeute un assez grand nombre de données. On peut considérer celles-ci sous différents aspects, et ce sont ces différents aspects que nous allons décrire, avec les résultats obtenus dans chaque cas.

Le profil individuel de la famille. L’utilité la plus évidente des données recueillies auprès de telle ou telle famille est de permettre l’établissement des modèles de détermination du bouc émissaire et de protection de cette famille. Cette méthode permet d’obtenir ce qu’on peut au meilleur titre appeler le profil individuel de la famille. L’exemple suivant est celui d’une famille composée des parents et de trois fils. Le patient identifié comme tel est le second fils (F2) ; il a de mauvais résultats scolaires dus à de fréquents troubles gastrointestinaux, auxquels aucune cause physiologique n’a été trouvée. Leur profil de « blâme » est le suivant :

Image6

Comme il s’agit d’une famille de cinq personnes, cinq blâmes ont été formulés (sans compter les assertions « trop bon(ne) » et « trop faible », émises par l’enquêteur). Chaque membre de la famille devant établir à qui s’applique chacun des cinq blâmes formulés, le nombre de ces attributions s’élève à vingt-cinq. Le profil ne fait apparaître que les blâmes qui ont été attribués à tort.

Tous les termes figurant au-dessus de la ligne horizontale renvoient aux attributions ayant pour effet d’écarter le blâme de la personne à laquelle il était en fait destiné. Ainsi le père (première colonne) était protégé par les quatre autres membres de la famille en ce qu’ils attribuaient tous au premier fils le blâme qui était en fait destiné au père. (Nous trouvons donc quatre mentions de « F1 » dans cette colonne.) Dans le cas du troisième fils (F3, la cinquième colonne), les attributions sont même encore plus frappantes : il est entièrement protégé aux dépens du patient identifié comme tel (F2) en ce que les cinq attributions (y compris donc la sienne propre) sont toutes accumulées sur F2.

Tous les termes figurant au-dessous de la ligne horizontale sont complémentaires de ceux qui figurent au-dessus. Ils montrent donc dans quelle mesure le membre de la famille en cause est utilisé comme bouc émissaire, et au profit de qui. On voit par exemple que F1 (troisième colonne sous la ligne) est le membre de la famille qui est le plus utilisé comme bouc émissaire. Il a reçu quatre attributions qui auraient dû revenir au père, parmi lesquelles deux de la mère et une du second frère. Tout le fardeau de la protection du troisième fils est exclusivement supporté par le patient identifié comme tel (F2), lequel essuie à tort tous les blâmes destinés à F3, outre l’un de ceux qui visaient F1.

Ces profils familiaux sont utiles car ils montrent le degré général de protection, et de désignation d’un bouc émissaire. Moins il y a d’attributions incorrectes, moins on trouve de termes au-dessus et au-dessous de la ligne horizontale (ou ligne zéro). Nous connaissons ainsi la famille d’un délinquant dont les attributions sont correctes à 100 %. Leur profil ne présente donc aucun terme tant au-dessus qu’au-dessous de la ligne horizontale. Malgré son utilité, ce procédé présente un inconvénient évident. On ne peut administrer la preuve de la validité et de la fiabilité des profils de blâme que moyennant une observation à long terme de la famille au cours du traitement ; ce qui revient à dire que les données objectives, relativement rigoureuses, produites par le profil, ne peuvent être jugées qu’en fonction des données impressionnistes, relativement vagues, fournies par l’observation clinique. Cependant, compte tenu de cette limitation, on constate que les deux types de données sont bien en corrélation, autrement dit que le profil de blâme fournit une image très claire et concise des mécanismes de protection et de désignation du bouc émissaire, qu’on découvre en fait dans l’interaction familiale à la suite d’une plus longue période d’observation et de thérapie.

Les autres méthodes de traitement des données font toutes appel à l’ensemble de l’échantillon, soit aux quarante-huit familles, et consistent à regrouper les données de diverses manières pour les soumettre ensuite à une évaluation comparative. Ces comparaisons exigent l’élaboration de scores standard de performance, calculés en fonction de la taille des familles (voir ci-dessous).

Le patient identifié comme tel

Une question importante est celle de savoir quel est le sort des patients identifiés comme tels (en abrégé : PI) dans une telle situation, en comparaison avec les autres membres de leur famille. En particulier, sont-ils perçus de façon plus ou moins exacte, sont-ils protégés ou utilisés comme boucs émissaires ? Eux-mêmes, perçoivent-ils les autres d’une façon plus ou moins exacte ?

Dans cette optique, on a attribué au comportement individuel de chaque membre de la famille plusieurs scores reflétant l’exactitude de la réception et de l’attribution des caractéristiques négatives. C’est cette exactitude ou cette inexactitude que nous sous-entendons lorsque nous employons des termes globaux comme ceux de protection d’un membre de la famille contre la critique, ou de désignation du bouc émissaire (celui qui sera blâmé à la place de quelqu’un d’autre). On peut aussi parler de l’exactitude ou de l’honnêteté relatives avec lesquelles un membre de la famille, quel qu’il soit, parlera des autres en termes négatifs. (Nous ne prendrons pas en considération d’autres exploitations possibles des données, telles que le contenu des blâmes ou le devenir ultérieur de leur auteur.)

D’après ce qui précède, on comprend que toute critique met en cause deux personnes : celle qui attribue le défaut et celle à qui ce défaut est attribué. Chaque fois qu’un défaut est attribué, des données sont produites qui concernent deux personnes. On a donc établi dès l’abord une distinction, pour les besoins de la transcription, selon que l’on considérait l’individu comme cible ou comme auteur de la critique. Dans les deux cas, la nature fondamentale des données réside dans leur exactitude ou leur inexactitude – à savoir dans le fait qu’elles coïncident ou non avec l’intention de la personne qui a formulé l’assertion.

Lorsque chacun doit à son tour dire à qui s’adresse un jugement donné, il peut être dans le vrai ou se tromper sur la personne à qui ce jugement s’applique en fait. Plus précisément, chacun, en tant que formulant un blâme, peut : a) émettre une assertion exacte – et, en réalité, faire preuve d’honnêteté – sur le jugement dont il est l’auteur ; b) deviner avec exactitude qui est la cible des critiques dont il n’est pas l’auteur.

En tant qu’il est cible, chaque individu peut : a) se voir attribuer de façon exacte l’assertion qui le visait ; b) se voir attribuer de façon inexacte d’autres assertions qui, en fait, ne le visaient pas ; il peut aussi recevoir les assertions de l’enquêteur, dont on ne peut pas dire qu’elles sont attribuées avec exactitude ou non, mais qui s’ajoutent au total des défauts dont l’un des individus se trouve chargé.

Étant donné, bien sûr, les différences de taille des familles, et donc du nombre d’assertions formulées, les valeurs absolues (le nombre tel quel des assertions) ne peuvent être prises en compte pour établir des comparaisons entre les familles. Il est nécessaire de calculer tous les scores proportionnellement à la taille des familles, de la façon suivante : le score est le nombre des assertions effectivement reçues ou attribuées de telle ou telle manière, divisé par le nombre potentiel, n, la taille de la famille. Les bases de calcul utilisées ci-dessous paraîtront plus claires si l’on se souvient de la situation expérimentale : une fois qu’on a écrit les n assertions (une pour chaque membre de la famille), on ajoute deux assertions extrafamiliales, puis on lit le total n + 2 des assertions. À chaque assertion lue doit être attribué l’un des n membres de la famille. Ces n attributions de n + 2 assertions sont les données de base. Nous voyons donc, par exemple, que tout individu peut recevoir l’assertion qui le visait un maximum de n fois, étant donné qu’il n’en existe qu’une seule et que chaque membre de la famille doit l’attribuer à quelqu’un. Il existe n - 1 assertions visant quelqu’un d’autre, et chacune d’entre elles doit être attribuée n fois – éventuellement à lui !

En résumé, nous avons, dans cette situation, les indices de performance suivants :

I Réception

 

 

Score individuel

a. Réception de l’assertion s’appliquant efffectivement à soi (de 0 = maximum d’inexactitude, à 1 = attribution exacte par tous les membres de la famille)

 

a/n

b. Réception d’autres assertions ne s’appliquant pas effectivement à soi (de 0 = exactitude totale, à 1 = maximum d’inexactitude possible)

 

b/n (n – 1)

c. Exactitude globale de l’attribution du défaut, ou réception des assertions s’appliquant effectivement à soi et non pas à d’autres (de – 1 = maximum d’inexactitude – un individu ne recevant aucune des assertions qui le visent et recevant toutes celles qui visent les autres – à + 1 : exactitude totale)

 

(a / n) — b/(n² – n)

d. Total des attributions intrafamiliales reçues (de 0 = aucune, à 1 = toutes reçues)

 

(a + b)/n²

e. Total des assertions extrafamiliales reçues (« trop bon(ne) » et « trop faible »), (de 0 = aucune, à 1 = toutes reçues)

 

e/2n

f. Total des critiques reçues (de 0 = aucune, à 1 = toutes reçues)

 

(d + e)/(n² + 2n)

II Attribution (assertion intrafamiliales seulement)

g. Attributions correctes de blâmes formulés par d’autres (de 0 = maximum d’inexactitude, à 1 = exactitude totale)

 

g /(n – 1)

h. Formulées par soi et correctement attribuées

 

0 ou 1

i. Exactitude globale de l’attribution (de 0 = maximum d’inexactitude, à 1 = exactitude totale)

 

(g + h)/n

***

Nous avons comparé le score obtenu par le patient avec la moyenne de tous les membres de sa famille. La moyenne de tous les PI comparée avec la moyenne de tous les autres donne un résumé quantitatif du résultat. Cependant, pour des examens statistiques, ces moyennes ne peuvent être comparées directement. Il est évident que les indices du patient et des membres de sa famille n’ont pas été déterminés indépendamment les uns des autres, et qu’ils ne sont pas normalement indépendants, du point de vue statistique (plus une personne est utilisée comme bouc émissaire, par exemple, moins les autres peuvent l’être). C’est pourquoi, dans les cas les plus importants, nous avons recouru au « test du signe48 ».

Pour faciliter la lecture de cet exposé, nous avons omis un grand nombre de détails d’ordre statistique dans la présentation qui suit des résultats obtenus dans les rubriques I.a à II.i. Ces résultats sont les suivants :

I.a : En général, le patient est moins protégé que les autres membres de sa famille. Autrement dit, tous les autres avaient tendance à établir correctement l’attribution de l’assertion formulée à propos du patient. Dans les familles de délinquant, le PI est moins protégé que d’autres membres de la famille. Le score de « réception » du PI dépassait 8 fois sur 10 la moyenne des autres membres de sa famille. La même chose se passe dans les familles dont un membre est atteint de colite : le patient était moins protégé que la moyenne des autres membres de sa famille dans 12 cas sur 19. Si l’on considère tous les types de familles, la moyenne du patient est seulement légèrement supérieure à celle des autres (0,66 au lieu de 0,60), mais le test du signe est très significatif car il montre que les PI dépassent la moyenne du reste de leur famille dans 30 cas sur 76 (P <0,002).

Comme on a vu, si l’on peut dire que les PI sont moins « protégés », on peut tout aussi bien dire qu’ils sont perçus de façon plus exacte. Autrement dit, il se pourrait que les assertions les concernant soient plus identifiables pour tous les membres de la famille que les assertions concernant les autres. Mais dans ce cas la cause n’en serait pas imputable au fait, qui paraît évident, que les assertions concernant les PI se rapportaient à leurs symptômes ; fait étrange, elles ne s’y rapportaient au contraire que très rarement.

I.b : Nous n’avons trouvé aucune différence significative entre les scores des patients et ceux des autres sur ce plan. Les scores numériques des autres tendaient, en fait, à être supérieurs à ceux des PI. En ce qui concerne les familles de délinquants, cette différence était plus marquée mais elle n’était pas significative du point de vue statistique.

Si l’on interprète I.b comme un facteur de détermination du bouc émissaire, on est amené à démentir l’idée commune selon laquelle le patient est le bouc émissaire de sa famille. Il ne reçoit pas spécialement les blâmes qui visent les autres, au contraire ceux-ci lui sont très exactement épargnés.

I.c : Dans l’ensemble, il n’y a aucune différence significative entre le PI et les autres. Dans la mesure où ce score reflète l’exactitude des deux scores précédents combinés, le fait le plus significatif est que les délinquants semblent perçus de façon nettement plus exacte que les autres membres de leur familles (et qu’ils ne sont donc ni davantage protégés, ni davantage utilisés comme boucs émissaires que les autres). Leur indice moyen est de 0,71, comparé à 0,53, il dépasse 8 fois sur 10 l’indice moyen de leur famille (P = 0,055). Du point de vue de l’exactitude d’ensemble, il y a une différence considérable entre les familles de délinquant et les autres familles :

 

 

PI

autres

moyennes combinées

10 familles de délinquants

 

0,71 (10)*

0,53 (36)

0,58 (46)

38 autres familles

 

0,27 (41)

0,35(136)

0,33 (177)

48 total des familles

 

0,36 (51)

0,39 (172)

0,38 (223)

I.d : Il y a pour les PI une légère tendance à recevoir plus de blâmes intrafamiliaux. Ce fait reflète probablement leur tendance, ci-dessus mentionnée, à recevoir exactement le blâme qui leur est destiné (I.a), fait que l’on retrouve évidemment dans ce score.

I.e : Les modèles concernant les blâmes extrafamiliaux sont assez intéressants. Les délinquants et les élèves retardés (PI ayant des problèmes scolaires) recevaient ces blâmes nettement moins souvent que les autres membres de leurs familles. Un examen plus approfondi révèle que les patients appartenant à ces deux catégories recevaient très peu souvent le blâme « trop bon(ne) » – ce qui ne semble pas trop étonnant, s’agissant de patients présentant des problèmes de comportement. Les dix délinquants ne reçurent le blâme « trop bon(ne) » que dans deux cas. Aucun des patients ayant de mauvais résultats scolaires ne reçut ce blâme. Quant au blâme « trop faible », il leur fut attribué, grosso modo, dans des proportions qu’on peut mettre au compte du hasard.

Les patients atteints de colite sont traités de la manière opposée : ils tendent à recevoir davantage de blâmes extrafamiliaux, quoique la différence ne soit pas significative. Cette tendance résulte d’un déséquilibre dans la répartition des blâmes « trop faible » (20 PI en reçurent l’attribution 32 fois au total). Ils reçurent un peu moins de « trop bon(ne) » qu’on aurait pu l’attendre (13 fois).

En d’autres termes, par le fait du hasard, chaque blâme extrafamilial se serait trouvé distribué parmi les PI en proportion de leur représentation dans la sous-population considérée. En résumé, les résultats pour les trois principaux sous-groupes de diagnostic sont les suivants :

délinquants (10 familles)

PI

autres

nombre de personnes

10

36

nombre de « trop bon(ne) » reçus

2

44

nombre de « trop faible » reçus

6

40

problèmes scolaires (9 familles)

 

 

nombre de personnes

9

34

nombre de « trop bon(ne) » reçus

0

43

nombre de « trop faible » reçus

10

33

colites ulcéreuses (19 familles)

 

 

nombre de personnes

20*

68

nombre de « trop bon(ne) » reçus

13

75

nombre de « trop faible » reçus

32

56

Le total pour toutes les familles combine ces deux tendances opposées et n’est donc pas significatif.

I.f : Les résultats de cette rubrique semblent faire écho à ceux rangés en I.e, qui montraient, pour les délinquants, une légère tendance à recevoir moins de blâmes au total. De la même façon, les patients souffrant de colite tendent à recevoir plus de blâmes au total. Il en résulte que, dans l’ensemble, les patients reçoivent plus de blâmes que les autres, au total. Ceci est dû à la tendance déjà mentionnée en I.d, moins qu’au poids du plus grand nombre des patients souffrant de colites qui reçoivent l’attribution « trop faible ».

Si maintenant nous prenons en considération la précision avec laquelle les PI et lés autres attribuent les assertions, nous devons accorder la palme aux patients :

II.g : Les patients ont eu tendance à être plus précis dans l’attribution des assertions formulées par les autres à leur cible véritable, si on les compare aux autres membres de leurs familles (60 au lieu de 56), quoique la différence ne soit pas significative. On pourrait supposer que cette différence tient à certaine difficulté inhérente à l’attribution des assertions formulées par le patient. Cependant les assertions visant les patients n’ont pas prêté à moins d’erreurs que celles de la moyenne des autres membres de leurs familles.

II.h : Dans près de la moitié des familles (26), tous les membres de la famille ont attribué leur propre assertion avec exactitude. Dans les cas restants, les PI ont fait preuve d’incomparablement plus d’honnêteté sur leurs propres assertions que les autres.

II.i : Au niveau de cet indice récapitulatif, les patients restent ceux qui perçoivent et attribuent les blâmes de la façon la plus exacte.

Délinquance/colite ulcéreuse

L’un des buts de la présente étude était d’établir un contraste aussi net que possible entre au moins deux familles relevant de diagnostics très différents. C’est dans ce but que nous avons choisi la délinquance et la colite ulcéreuse, lesquelles relèvent, à l’évidence, d’étiologies très différentes. C’est la raison pour laquelle l’échantillon accorde une importance prépondérante à ces deux types de diagnostics.

On a déjà relevé plusieurs différences dans la discussion consacrée aux PI (voir ci-dessus). Parmi les PI, les délinquants semblent se distinguer tout particulièrement des autres, y compris des patients souffrant de colite ulcéreuse.

Si nous voulons comparer les familles dans leur ensemble, nous avons besoin d’une terminologie différenciée qui permette de rendre compte du comportement de tous les membres de la famille. Cette terminologie s’élabore en fonction d’une perspective très semblable à celle qui a réglé le choix des scores individuels décrits ci-dessus. On la retrouvera ici sous une forme simplifiée.

Dans la suite de cet exposé, nous parlons d’auto-accusation lorsqu’une personne (à tort ou à raison) s’attribue un blâme. Le cas particulier de l’auto-accusation qui consiste à s’attribuer un blâme à tort est appelé prise sur soi du rôle de bouc émissaire (en abrégé : prise sur soi du BE), étant entendu que la personne prend ainsi à son compte un blâme qui s’applique à quelqu’un d’autre. L’auto-protection désigne bien entendu le rapport de l’attribution d’un blâme s’appliquant à soi-même sur un autre membre de la famille. La désignation d’autres comme boucs émissaires (en abrégé : désignation d’autres comme BE) consiste dans l’attribution à quelqu’un d’autre que celui qui en est, en fait, l’objet, d’un blâme s’appliquant à un autre membre de la famille que soi-même, et la protection des autres constitue sa converse.

Si nous comparons les familles de délinquants, les familles de patients souffrant de colite et le restant de l’échantillon, nous trouvons les résultats suivants :

 

délinquance

colite

autres cas

auto-accusation

élevé

faible

élevé

prise sur soi du BE

faible

élevé

faible/élevé

à part égale

autoprotection

faible

élevé

élevé

désignation d’autres comme BE

faible

moyen

élevé

protection des autres

faible

faible

élevé

On voit ci-dessus que les familles de délinquants ont pour dénominateur commun un coefficient d’exactitude élevé dans leur perception interpersonnelle. (Comme on l’a déjà signalé, une de ces familles présentait un coefficient d’exactitude de 100 %.) Ces résultats concordent avec les impressions cliniques des personnes travaillant avec des familles de délinquants.

Quant aux familles dont un membre souffre de colite, elles se distinguent par un médiocre coefficient d’exactitude dans la perception interpersonnelle. Ces résultats concordent bien avec ceux des études cliniques (2), lesquelles ont établi que ces familles sont limitées tant dans les comportements qu’elles tolèrent que dans l’expression des sentiments vis-à-vis de soi-même et d’autrui. Les données ci-dessus laissent penser que leur comportement contradictoire (auto-accusation faible mais prise sur soi du BE élevée et autoprotection élevée, par exemple) ne résulte pas d’un modèle d’interaction spécifique mais plutôt de la nature hasardeuse de leur attribution des blâmes, laquelle est due à leur déficience à se percevoir eux-mêmes et à percevoir les autres.

Les familles dans leur ensemble

Pour finir, toutes les variables présentées ci-dessus ont été reprises et soumises à un calcul global portant sur toutes les familles, ce qui nous a permis de dégager plus particulièrement les corrélations suivantes.

Dans les familles les plus grandes (cinq membres ou plus), le PI tend à appartenir à la classe d’âge intermédiaire dans la fratrie, autrement dit à n’être ni le benjamin ni l’aîné. Il convient de remarquer que ceci tient au fait, évident, que la probabilité statistique pour que le PI appartienne à la classe d’âge intermédiaire augmente avec le nombre des enfants appartenant à cette classe. Le fait vaut la peine d’être mentionné, car il semble indiquer que, contrairement à une idée répandue, aucune corrélation systématique ne peut être établie dans le cadre de cette étude entre la position dans la fratrie et la santé mentale.

Plus la famille est grande, moins ses membres ont tendance à pratiquer l’auto-accusation. Toutes ces variables étant pondérées proportionnellement à la taille des familles, cette conclusion est plus qu’évidemment une conséquence de ce qu’il y a davantage de personnes, à part soi, sur qui faire porter le blâme.

Le score de protection des autres augmente proportionnellement à la taille des familles selon qu’on passe des petites familles (trois à quatre membres) aux moyennes (cinq membres), mais il se stabilise au-delà. Autrement dit, les plus petites familles détournent moins souvent le blâme de sa cible véritable pour le rejeter sur un bouc émissaire que ne le font les familles de taille moyenne ou supérieure.

La constitution d’un bouc émissaire en général (prise sur soi et désignation d’autres) est d’occurrence faible quand le PI est le benjamin et elle se situe entre la moyenne et un degré élevé dans les autres cas (lorsqu’il est un des parents, l’aîné ou un enfant de la classe d’âge intermédiaire, ou lorsqu’il y a plus d’un PI).

L’autoprotection tend à se faire aux dépens des frères et sœurs du PI. Autrement dit, ceux-ci reçoivent des blâmes que les autres ne se sont pas attribués à eux-mêmes, alors que ces blâmes s’appliquaient en fait à eux-mêmes et non aux premiers.

Comme on pouvait s’y attendre, il existe une très nette corrélation entre l’importance du score global de protection et la mauvaise foi des membres de la famille dans l’attribution du blâme dont ils sont les auteurs.

C’est la protection des autres membres de la famille qui tend le moins fréquemment à s’effectuer aux dépens des frères et sœurs du PI.

Considérations théoriques

La signification que l’on peut inférer de ces données pose certains problèmes importants. Il est très tentant de dire simplement qu’on mesure le score de la « protection », de la « détermination du bouc émissaire », etc. Mais la validité de ces inférences conceptuelles dépend de leur justification dans les opérations effectuées. Le problème, à la base, est le suivant : pour qu’un membre de la famille fasse une attribution correcte il faut d’abord qu’il perçoive la cible visée par le blâme ; ensuite qu’il la mette en cause expressément. Il peut donc commettre une inexactitude à l’un ou l’autre de ces niveaux soit qu’il n’ait pas reconnu la personne visée, soif qu’il ait préféré attribuer le blâme à quelqu’un d’autre plutôt que de dévoiler qui était la personne visée. Ce qui importe est que notre méthode ne nous permet pas de distinguer la cause de l’inexactitude et que nos conclusions conceptuelles sont dans cette mesure nécessairement équivoques.

Si la raison pour laquelle nous ne pouvons pas distinguer les deux processus mentionnés ci-dessus est évidente, la solution du problème ne l’est pas. Lever tous les doutes au sujet du premier processus signifierait qu’on s’assurât que chacun sût exactement à qui chaque blâme s’appliquait. Cependant ceci garantirait pratiquement que tous les sujets fissent une attribution correcte. En effet, dans la mesure même où l’enquêteur désigne clairement la cible effective (même s’il la désigne à chacun séparément) tout écart de la part du sujet est rendu très improbable. Dans ce cas, la situation exige simplement que l’on rapporte ce qui a été dit. Il est probable que même des familles « pathologiques » répondraient aux exigences propres à cette situation.

On pourrait également n’utiliser que des blâmes arbitraires de manière qu’on soit contraint de les attribuer sans percevoir leur pertinence. Mais cette façon de procéder présente plusieurs défauts : d’abord elle élimine l’information concernant les distorsions spécifiques ; ensuite, il est très difficile de savoir que dire aux familles sur l’origine des blâmes – faut-il leur en faire écrire aussi, puis les escamoter et leur substituer les nôtres, ou faut-il leur dire qu’il s’agit d’un échantillonnage arbitraire ? Plus encore, ce système ne paraît pas exempt d’ambiguïté, dans la mesure où ce que l’expérimentateur considère comme arbitraire et également probable ne l’est pas nécessairement pour la famille. Que l’on considère les blâmes extrafamiliaux que nous avons introduits dans cette étude. On désirait par leur moyen accroître le degré de liberté possible, de sorte que le dernier blâme ne soit pas nécessairement attribué au dernier individu – autrement dit, pour rendre plausible l’éventualité d’une inexactitude au sens où nous en avons parlé ci-dessus. Nous cherchions à les rendre généraux par leur imprécision. Mais qui, en dehors des familles, peut être sûr de ce que le blâme choisi n’aurait pu s’appliquer à tel membre plutôt qu’aux autres ? Comme on l’a vu plus haut, c’est très rarement que le patient délinquant a reçu l’attribution « trop bon(ne) ».

Il semble donc que l’on doive s’en tenir à mesurer la perception interpersonnelle et la distorsion intentionnelle comme un tout indissociable. Une réflexion plus approfondie fait apparaître que ces deux facteurs ne font jamais l’objet d’une distinction conceptuelle dans les débats cliniques habituels sur les processus de désignation d’un bouc émissaire et de protection. La question de la perception interpersonnelle dans les familles n’a fait l’objet d’une étude formelle que récemment, dans des ouvrages tels que celui de Laing et al. (3). Nous pouvons désormais poser des questions plus précises, comme les suivantes : 1) Avec quelle précision les membres d’une famille se perçoivent-ils les uns les autres ? 2) Avec quelle précision verbalisent-ils cette perception ? 3) Lorsqu’une perception est inexacte, prend-elle une forme particulière ? 4) La verbalisation manque-t-elle son but parce que la perception est fautive, ou bien malgré une perception correcte, ou encore parce que la perception est ambiguë et que cette ambiguïté même porte, en général, à ce qu’on la résolve en faveur de certains individus et aux dépens des autres ?

De telles questions nous conduisent bien au-delà de notre actuelle ingénuité méthodologique. Nous n’allons aussi loin qu’afin de décourager par avance les conclusions trop simplistes qu’on pourrait dégager de nos données. Nous avons appris certaines choses avec une certitude satisfaisante ; cependant, à l’intérieur de ces limites, la conceptualisation est encore ouverte : voilà où nous en sommes dans ce domaine de la recherche familiale.

Récapitulatif

On présente ici des données extraites d’un entretien structuré à l’occasion duquel chaque membre de la famille est invité à formuler par écrit un blâme à l’adresse de la personne assise à sa gauche. Puis on demande à tous les membres de la famille de déclarer à qui ils pensent que chaque blâme est destiné. L’échantillon se compose de quarante-huit paires de parents biologiques et de cent vingt-neuf enfants âgés de huit à vingt ans ; il se divise en trois groupes principaux correspondant aux diagnostics de colite ulcéreuse, délinquance et retard scolaire. Examinée séparément pour chaque famille, la manière dont les directives ont été suivies (task performance) permet l’établissement d’un profil familial (montrant les recours spécifiques aux mécanismes de désignation d’un bouc émissaire, et de protection, qui sont propres à cette famille) ; utilisées pour établir des comparaisons entre les familles, ces données offrent un intérêt statistique à plusieurs titres et montrent en particulier que : a) les patients sont en général moins protégés, mais aussi moins utilisés, comme boucs émissaires, que les autres membres de la famille ; b) les patients tendent à attribuer avec plus d’exactitude les blâmes écrits par les autres ; ils font, dans des proportions écrasantes, preuve de plus de sincérité quand il s’agit d’attribuer le blâme qu’ils ont eux-mêmes formulé ; c) en ce qui concerne l’exactitude de la perception interpersonnelle, il existe une différence insigne entre les familles de délinquants (taux d’exactitude élevé) et celles dont un ou plusieurs membres sont atteints de colite ulcéreuse (taux d’exactitude le plus faible) ; d) il n’existe aucune relation systématique entre la position dans la fratrie et le fait d’être le patient.

Bibliographie

(1) Dixon, W. J. et Massey F. J. Jr., Introduction to Statistical Analysis, 2e éd., New York, Mc Graw-Hill, 1957.

(2) Jackson, D. D. et Yalom, I., « Family research on the problem of ulcerative colitis », in Archives of General Psychiatry, 1966,15, p. 410-418. Repris dans The interactionnal View, New York, Norton, 1977, p. 326-334.

(3) Laing, R. D., Phillipson, H. et Lee, A. R., Interpersonal Perception, New York, Springer Publishing Co., 1966.

(4) Watzlawick, P., « A structured family interview », Fam. Proc., 1966, 5, p. 256-271.