Échelles d’interaction familiale*

Jules Riskin et Elaine E. Faunce

L’étude de Jules Riskin et d’Elaine Faunce sur les « Échelles d’interaction familiale » part d’un autre biais pour aborder la complexité des phénomènes interactionnels et de la formalisation des données. Les auteurs ont mis au point un protocole de transcription fondé sur des variables observables (faisant donc appel à peu d’inférences), qui sont empiriquement dérivées de l’observation du comportement familial dans une situation d’entretien semi-structuré. Il s’agissait dans ce cas de répondre à la requête suivante, formulée par l’enquêteur : « Faites ensemble un projet. »

Ce travail est donc à l’opposé, en un sens, de l’article de Sluzki et Beavin qui ouvre ce chapitre. Tandis que ces derniers appliquaient aux échanges dyadiques une formulation théorique existante (les concepts batesoniens de symétrie et de complémentarité), Riskin et Faunce ont fait dialoguer les hypothèses cliniques et la matière brute des échanges.

Les échelles d’interaction familiale permettent la classification des familles en cinq types différents (familles « normales » incluses). Ce système, comme on le verra, corrobore le principe, évoqué dans l’introduction, selon lequel il n’existe aucune corrélation biunivoque entre la nomenclature utilisée pour l’établissement du diagnostic individuel et monadique et les aspects systémiques de la pathologie et de l’interaction familiales.

Ce travail est d’abord paru en trois articles séparés. Nous en présentons ici la synthèse, dans une version abrégée.

I. Le cadre théorique et la méthode

Dans le cadre du projet de recherches consacré à l’« évaluation des échelles d’interaction familiale », cet article présente une méthode mise au point par l’un des auteurs pour étudier l’interaction familiale dans son ensemble. Cet article passe d’abord en revue le cadre théorique de référence et décrit tant l’organisation de la recherche que la méthode ; puis il résume les résultats de la recherche ; il se conclut enfin par une discussion sur les aspects positifs du projet et sur sa portée.

Les psychiatres s’intéressent énormément à l’étude de la famille depuis ces quinze dernières années. Ce fait ressort à l’évidence si l’on considère tant l’extension actuelle du champ de la thérapie familiale (4) que l’intérêt croissant des psychiatres pour le développement des méthodologies permettant d’étudier les familles indépendamment de toutes implications thérapeutiques immédiates. Wynne et Singer, par exemple, ont publié plusieurs articles pour exposer leur méthodologie, établissant ainsi une corrélation entre l’interaction parentale et certains modèles de comportement chez l’enfant (16, 17, 20, 21). Plus récemment, Mishler et Waxler (11) ont présenté dans une monographie le résultat de cinq années de recherches consacrées à l’élaboration d’une méthodologie pour l’étude de l’interaction familiale. De même, Haley (5, 6), Ferreira et Winter (3, 19), Cheek (1, 2), Lennard et al. (9, 10) et Reiss (12), pour n’en citer que quelques-uns, ont tous mené des recherches apparentées.

Toutes ces approches ont eu pour objectif commun d’aller au-delà des observations impressionnistes et des inférences fondées sur la clinique (qui, en fournissant les hypothèses initiales, se sont révélées essentielles) et de développer des méthodologies plus objectives et plus opérationnelles afin d’évaluer l’interaction familiale. Ces travaux ont eu tendance en général à privilégier les aspects formels de la communication par rapport au contenu spécifique de l’interaction. Un présupposé commun est que la famille constitue la matrice immédiate et centrale à l’intérieur de laquelle le développement de la personnalité de l’enfant doit être envisagé. Bon nombre de chercheurs en ce domaine, y compris nous-mêmes, partagent également la conviction que des études prédictives et longitudinales devront être ultérieurement faites pour soumettre à l’épreuve de l’expérience les formulations théoriques qui établissent une corrélation entre l’interaction familiale et le comportement des enfants. De telles entreprises sont aussi difficiles que complexes et nécessitent, à l’évidence, des instruments et des méthodes plus perfectionnés que ceux dont jusqu’ici nous avons disposé.

Le projet de recherche que nous présentons se situe dans la même ligne que les travaux ci-dessus mentionnés. Il partage avec eux certains points communs importants, ainsi, par exemple, l’idée selon laquelle il est nécessaire de développer des méthodologies plus opérationnelles, ou encore le fait que certaines variables utilisées se recoupent. Cependant il existe aussi des différences importantes, l’une des principales étant que ce projet prend pour unité d’observation la famille dans son ensemble, et non pas les dyades, les triades, ou d’autres sous-groupes familiaux.

Le cadre théorique

Le cadre théorique de référence de cette étude est marqué par l’influence des travaux de Jackson (8) et de Satir (14). Dans notre perspective, la famille constitue l’environnement de base à l’intérieur duquel la personnalité de l’enfant se développe. Les parents exercent une influence sur leurs enfants en entretenant une interaction directe avec eux. L’interaction parentale en elle-même sert également de modèle auquel les enfants se conforment et s’identifient et/ou contre lequel ils réagissent. Chaque enfant, à son tour, exerce une influence sur ses parents et sur les membres de sa fratrie ; il s’instaure donc un processus d’interaction mutuelle. D’après un présupposé connexe au précédent, nous postulons que la famille dans son ensemble, en tant qu’elle forme une unité, est plus grande que la somme de ses parties.

Pour comprendre le développement individuel de la personnalité, nous pensons qu’il est essentiel de prendre comme unité d’étude la famille dans son ensemble. Il est donc nécessaire de mettre au point des instruments conceptuels pour évaluer l’interaction de la famille dans son ensemble, y compris des méthodes et des concepts opératoires, qui puissent nous permettre d’établir une corrélation entre les concepts théoriques dont nous disposons pour comprendre l’interaction familiale et le comportement observable de l’unité constituée par la famille et ses membres.

L’objet premier de cette étude était d’accroître et d’évaluer la validité et la fiabilité d’une méthode permettant d’approfondir l’étude des aspects significatifs de l’interaction familiale dans son ensemble. Nous avons tenté d’élaborer des instruments qui reposent sur des concepts pertinents tant du point de vue de la théorie que de l’expérience. À cette fin, nous avons mis au point plusieurs échelles pour évaluer l’interaction familiale et le comportement des membres de la famille. Ces échelles sont essentiellement fondées sur de simples dichotomies conceptuelles qui permettent de classer le comportement observable en ne faisant appel qu’à un minimum d’inférences. Elles se rapportent davantage au processus et au style de l’interaction qu’à son contenu, bien qu’elles en soient, en partie, dérivées. L’accent placé sur le processus découle de notre hypothèse selon laquelle la personnalité de l’enfant subit l’influence non seulement du contenu verbal à l’œuvre, mais encore des modèles formels répétitifs de l’interaction familiale.

On définira brièvement les catégories sur lesquelles reposent les échelles d’interaction familiale de la façon suivante : 1) clarté : les membres de la famille parlent-ils entre eux clairement ou non ; 2) continuité : les membres de la famille changent-ils de sujet ou non, et, s’ils en changent, de quelle manière le font-ils ? 3) engagement : les membres de la famille prennent-ils ou non directement position les uns vis-à-vis des autres sur diverses questions et sur leurs sentiments ? 4) accord et désaccord : les membres de la famille sont-ils explicitement en accord ou en désaccord les uns avec les autres ? 5) intensité affective : y a-t-il ou non des variations d’affect lorsque les membres de la famille communiquent les uns avec les autres ? 6) qualité de la relation : les membres de la famille entretiennent-ils des rapports agressifs ou amicaux ?

Nous avons également considéré les modèles des types « qui-parle-à-qui » et « qui-interrompt-qui ». (Cf. Riskin (13) qui donne une série de définitions plus élaborées, avec des exemples. Son article présente un premier état des mêmes échelles essentielles.)

Des six échelles principales et des deux modèles mentionnés ci-dessus, une série de catégories subsidiaires a été dérivée. On décrira les variables dont il s’agit comme suit :

Clarté

1) clarté : le discours est explicite, exempt d’ambiguïté, tout à fait clair pour l’observateur ; 2) obscurité : ceci comprend les réflexions déplacées (ironie, sarcasmes), les rires bizarres ou incongrus et les disqualifications linéaires (commentaires contradictoires) ; 3) rire : le rire constitue tout ou partie du discours ; 4) éléments non étalonnages (nonscorable) : le discours ne peut être jugé ni clair ni obscur car il a été prononcé trop vite ou à voix trop basse ; ou bien deux personnes ont parlé en même temps ; ou bien la personne s’est tue avant d’en avoir assez dit pour qu’on puisse en juger ; ou enfin son discours présentait des aspects non verbaux (un soupir, par exemple).

Sujet

1) Même sujet : le sujet du discours est le même que celui du discours immédiatement précédent. 2) Changement de sujet complet : voir les paragraphes 3, 4 et 5 ci-dessous. 3) Changement de sujet approprié : il s’est produit un changement de sujet depuis le discours précédent, mais ce changement est approprié au contexte. 4) Changement de sujet ayant pour objet le comportement : commentaires du genre « Tiens-toi bien » (par exemple : « Jean, ne touche pas aux micros ! »). 5) Changement de sujet inapproprié : changement de sujet inapproprié au contexte, comme par exemple : « Allons à la plage » suivi de : « Les Johnson ont acheté une voiture. » 6) Plaisanteries : tout discours évidemment accueilli comme une plaisanterie par la famille (qu’il y ait changement de sujet ou non). 7) Intrusion : lorsqu’une personne prend la parole alors même qu’on vient d’inviter quelqu’un d’autre à dire quelque chose. Par exemple, on demande : « Jean, que veux-tu faire ? » et Marie répond : « Allons à la montagne » (qu’il y ait changement de sujet ou non).

Engagement

1) Engagement : toutes paroles exprimant explicitement les souhaits, les désirs, les sentiments, les volontés, les opinions ou les suggestions du locuteur – autrement dit toutes paroles par lesquelles le locuteur prend clairement position. 2) Sollicitation : lorsqu’une personne demande à une autre de s’engager. Par exemple : « Que voudrais-tu faire ? » 3) Informations sans rapport : affirmations ou questions formulées à titre purement indicatif. Par exemple : « Quelle heure est-il ? » ou : « Cette année, je prendrai deux semaines de vacances. » (« Sans rapport » ne signifie pas ici que la question ou l’affirmation soit déplacée ou inappropriée, il s’agit de paroles visant à fournir ou à demander soit des informations soit des éclaircissements qui sont « sans rapport » avec les catégories 1 et 2, autrement dit qui ne rentrent pas dans ces catégories.)

Accord-Désaccord

1) Accord : accord explicite : « Je suis d’accord avec toi » ou : « Oui, c’est juste. » 2) Désaccord : désaccord explicite, par exemple : « Allons à la plage » suivi de : « Non, pas à la plage. » 3) Sans rapport : discours ne marquant ni l’accord ni le désaccord.

Intensité

1) Intensité élevée : paroles chargées d’affect ; enthousiasme, sentiments intenses. 2) Faible intensité : peu d’affect, discours plein de réserve, ton monotone ou déprimé. 3) Normale : ton d’une conversation ordinaire, ni trop haut ni trop bas.

Relation

1) Relation positive : lorsqu’on s’adresse à l’interlocuteur avec amabilité (ton de la voix, paroles, ou les deux à la fois). 2) Relation négative : lorsqu’on critique ou qu’on agresse l’interlocuteur (ton de la voix, paroles, ou les deux à la fois). 3) Neutre : lorsque le discours tenu n’est ni amical ni agressif.

Qui-parle-à-qui

1) Interaction parent-parent : l’un des parents s’adresse directement à l’autre. 2) Interaction enfant-enfant : un enfant s’adresse directement à un autre enfant. 3) Interaction enfant-parent : un enfant s’adresse directement à un parent. 4) Interaction parent-enfant : un parent s’adresse directement à un enfant.

Qui-interrompt-qui

(Lorsqu’une personne en interrompt une autre.)

Ces catégories se rapportent aux conditions que l’on estime le plus souvent nécessaires dans l’environnement familial pour que l’enfant, parvenu à sa maturité, devienne un adulte « normal ». On suppose de même que les variations spécifiques, quantitatives et qualitatives, de ces conditions correspondent aux états pathologiques. Nous avons essayé dans ce travail de démontrer la validité de ces catégories en établissant des comparaisons croisées (across-group) entre certains modèles de comportements courants dans les familles.

Pour permettre au lecteur de comprendre plus aisément les fondements théoriques de ces échelles d’interaction nous présentons (figure 1) un tableau simplifié des notions théoriques afférentes. Nous tenons à rappeler que dans le cadre de cette étude nous n’avons cherché à approfondir, de façon rigoureuse, aucune des hypothèses étiologiques qui peuvent être inférées du tableau présenté en figure 1. Ce tableau ne prétend qu’à mettre en évidence les fondements théoriques dont les catégories constitutives de ces échelles sont dérivées.

Étapes de la recherche et méthode

Le tableau de la figure 2 présente dans ses grandes lignes l’organisation de la recherche. Nous en parlons plus en détail dans les paragraphes suivants.

Familles

Toutes les familles ayant participé au projet devaient remplir les critères suivants : être de race blanche ; appartenir aux classes moyennes et moyennes-supérieures des milieux suburbains ; être composées de personnes ayant acquis la nationalité américaine depuis au moins deux générations ; constituer une famille biologique intacte ; se composer d’au moins trois enfants – aucun ne devant être âgé de moins de six ans ni de plus de vingt et un ans —; constituer une famille unie dans l’espace (tous les membres de la famille devant vivre à la maison). Ces critères limitent la généralité des résultats, mais il était nécessaire de réduire certaines variables socio-économiques et démographiques que nous ne cherchions pas à étudier dans le cadre de ce projet.

Quarante-quatre familles ont été étudiées. La population constituant l’échantillon comprenait un assortiment assez diversifié – des familles « normales » aux diverses variétés de familles « anormales » – pour qu’il soit possible de déterminer la répartition des catégories de leur mode de différenciation selon les différents types de famille étudiés. Tous les diagnostics ont été établis par des experts qui ne participaient pas à ce projet, par des fonctionnaires des collectivités locales, ou par les deux à la fois.

(Rappelons ici brièvement quelques définitions de travail à propos des termes « normal » et « anormal » : une famille « normale » est une famille dont aucun membre ne manifeste de symptôme psychiatrique clinique, au sens où les définit le manuel de nomenclature de l’American Psychiatrie Association. Une famille « anormale » est une famille dont un ou plusieurs membres manifestent l’un quelconque des symptômes majeurs définis par le manuel de l’APA, y compris les troubles fonctionnels de la personnalité – qu’ils soient psychotiques, névrotiques, psychophysiologiques ou de l’ordre du passage à l’acte. Les problèmes conjugaux et les problèmes scolaires ont également été classés dans la catégorie « anormal ».)

Les familles provenaient de deux sources. Un groupe, composé de vingt-neuf familles, fut constitué grâce à l’assistance d’un établissement secondaire de Palo Alto. La présence ou l’absence de symptômes psychiatriques n’était pas un critère de sélection. (Nous n’apprîmes que plus tard que certaines de ces familles relevaient officiellement d’un diagnostic psychiatrique.) L’autre groupe, composé de quinze familles, nous fut adressé par les thérapeutes locaux ; il n’était constitué que de familles affectées d’un trouble défini comme pathologique.

Avant de leur demander leur accord, nous avons explicitement prévenu toutes les familles, qu’on ait pris contact avec elles par l’intermédiaire du lycée ou des thérapeutes, de ce que le projet s’inscrivait strictement dans le cadre d’une recherche. La seule motivation qu’on leur ait proposée était d’avoir l’occasion de participer à « un projet de recherche consacré à l’étude d’un domaine important de l’interaction familiale – celui de la communication des membres de la famille entre eux ».

Familles touchées par l’intermédiaire du lycée : nous avons choisi quatre-vingt-quatorze familles au hasard, à partir d’une liste d’élèves de seconde et de première, fournie par un établissement d’enseignement secondaire local. Des lettres furent envoyées à chaque famille sur le papier à en-tête du lycée pour les informer du projet et leur demander leur coopération. Puis un de nos collaborateurs prit contact avec les familles par téléphone et fixa des rendez-vous pour leur rendre visite et leur expliquer le projet plus en détail. À cette étape, quatre familles furent rayées de la liste parce qu’elles avaient déménagé sans nous laisser leur adresse. Sur les quatre-vingt-dix familles restantes, trente-six ne purent être choisies parce qu’elles ne répondaient pas à tous les critères de sélection (le principal étant que la famille fût intacte et que ses membres vécussent ensemble). Sur les cinquante-quatre familles susceptibles d’être choisies à partir de l’échantillon fourni par le lycée, trente et une (57 %) acceptèrent et furent interviewées, vingt-trois (43 %) refusèrent pour diverses raisons (le plus souvent « trop occupées » ou « pas intéressées »). Deux des familles ayant accepté durent être exclues du projet après entretien, les enregistrements au magnétophone s’étant révélés défectueux et n’ayant pu être utilisés. Seules vingt-neuf familles, sur la base de l’échantillon fourni par le lycée, participèrent donc entièrement au projet.

Tableau I. Registres de l’échelle et personnalité de l’enfant

Registres

Niveaux49

 

élevé

(trop élevé)

moyen

(optimal)

bas

(trop bas)

clarté

compulsivité ; intellectualisation ; manque d’humour

bon contrôle de la réalité ; expression directe des désirs et des sentiments ; sens de l’identité ; valorisation de la rationalité ; expression de l’humour

se défie de ses propres perceptions ; contrôle médiocre de la réalité

poursuite du sujet de conversation

manque de spontanéité ; défenses compulsives ; passivité

contrôle du comportement impulsif ; apprend à coopérer ; prend l’initiative

impulsivité ; compétitivité ; passage à l’acte

changement complet de sujet

compétitivité élevée ; manque de coopération ; passage à l’acte

spontanéité ; assurance ; initiative

manque de spontanéité ; défenses compulsives ; passivité

changement inapproprié de sujet

impulsivité ; pensée et comportement fragmentaires

expression de l’humour ; pas de rigidité excessive

défenses compulsives

intrusion

sens de l’autonomie entravé

 

 

engagement

passage à l’acte ; obstination

sens de l’identité et de l’autonomie ; assurance ; prend sur soi (responsabilité)

passivité ; dépression

sollicitation

(moyen indirect pour éviter de s’engager)

apprend à reconnaître les limites

manque d’initiative

refus de s’engager

assurance médiocre ; apprend la résistance passive

 

 

accord

conflit = danger ; tout désaccord est mauvais

tolère toutes coalitions ouvertes et positives ; apprend à coopérer

n’apprend ni à coopérer ni à faire des compromis

désaccord

le contrôle de l’impulsivité fait problème

sens de l’individualité et de l’indépendance ; assurance ; tolère l’agressivité

être unique est mauvais ; faire preuve d’assurance est mauvais ; conflit = danger

intensité

le contrôle de l’impulsivité fait problème

bonne spontanéité émotionnelle ; apprend à exprimer ouvertement les tensions

défenses compulsives, dépressives ; constriction névrotique ; symptômes psychosomatiques

relation positive

formation réactionnelle contre la colère ; rapport avec les parents trop exclusivement fondé sur la séduction

estime de soi ; confiance en autrui

faible estime de soi

relation négative

honte et mépris de soi-même ; haine de soi

apprend à exprimer la colère

constriction névrotique ; défenses pathologiques contre la colère

interruptions

compétitivité élevée ; passage à l’acte

spontanéité ; tolère la compétitivité

manque de spontanéité ; constriction névrotique

non étalonnable

(tension névrotique dans la famille)

 

 

qui-parle-à-qui

 

(pas de boucs émissaires ; à chacun sa part)

 

Familles touchées par l’intermédiaire des thérapeutes : vingt-cinq familles nous furent adressées par les collectivités locales et les thérapeutes. Deux d’entre elles déclinèrent l’invitation en disant qu’elles n’étaient pas intéressées ; vingt-trois acceptèrent et furent interviewées. Parmi ces dernières, huit furent par la suite exclues du projet, soit parce qu’elles ne remplissaient pas tous les critères de sélection, soit parce que les enregistrements au magnétophone étaient trop défectueux pour pouvoir être utilisés. Il resta donc quinze familles de l’échantillon fourni par les thérapeutes, y compris une famille étiquetée schizophrène, des familles présentant de graves problèmes de comportement et des familles de grands névrosés.

Mis à part le fait que nous avons délibérément inclus les membres de la famille souffrant de troubles définis comme pathologiques, ces familles répondaient aux mêmes critères que celles touchées par l’intermédiaire du lycée.

Entretien standard, semi-structuré

Nous avons soumis à un entretien standardisé, semi-structuré, chacune des quarante-quatre familles. Il s’agissait d’une version modifiée de l’entretien décrit par Watzlawick (18). Celui-ci durait environ quatre-vingt-dix minutes et contenait une série de questions d’effet neutre (non threatening), non orientées sur la pathologie. Les familles furent interviewées par un enquêteur expérimenté dans une salle du Mental Research Institute équipée de microphones et d’une glace sans tain. Deux assistants postés derrière cette glace observèrent l’expérience, avec le consentement des familles. Les familles savaient également que leurs propos étaient enregistrés. Ni l’enquêteur ni les observateurs n’avaient de renseignements préalables sur les familles, c’est-à-dire qu’ils ne savaient pas s’il s’agissait de familles touchées par l’intermédiaire du lycée ou par celle de thérapeutes. On voulait ainsi éviter qu’ils perdent leur objectivité en s’attendant à trouver tantôt de la normalité, tantôt de la maladie mentale.

Tableau II. Étapes de la recherche50

Recrutement des 44 familles :

« normales » et « anormales »

 

 

Participation à l’entretien standard (l’enquêteur n’ayant aucune connaissance préalable de la famille)

 

 

Transcription d’une partie de l’entretien (les transcripteurs n’ont aucune connaissance préalable de la famille)

 

 

Étalonnage de la partie de l’entretien transcrite (les étalonneurs – différents des transcripteurs – n’ont aucune connaissance préalable de la famille)

 

 

Analyse des données

« Caractéristiques établies indépendamment » (l’enquêteur n’a aucune connaissance préalable de la famille)

Ce projet correspondait surtout à une partie de l’entretien, où on demandait à toute la famille de « faire un projet qu’elle puisse réaliser tout entière en tant que famille ». Tous devaient participer à l’élaboration du projet. L’enquêteur quittait alors la salle et la famille avait une dizaine de minutes pour s’acquitter de la tâche.

Transcription

Des transcriptions très fidèles furent préparées : il fallait un minimum de quinze heures pour mettre au point environ quatre à cinq minutes d’entretien sur le projet. Les transcripteurs ne savaient rien d’autre des familles que le nom, l’âge et le sexe de chaque personne. Les mouvements corporels – dimension de communication extrêmement complexe – furent laissés de côté, sauf s’ils aidaient à déterminer à qui une réplique était adressée.

Étalonnage (scoring)

Les transcriptions établies pour les deux groupes de familles – qui nous furent adressées tant par le lycée que par les thérapeutes – ont été réunies et étalonnées dans un ordre aléatoire. Le procédé mis en œuvre pour l’étalonnage constituait pratiquement une « micro-analyse » de la discussion familiale. L’unité de base soumise à l’étalonnage était la « réplique » – unité de discours essentiellement définie comme l’ensemble des sons proférés par une personne avant qu’une autre n’intervienne (sons verbaux ou simplement vocaux, sans mots identifiables). Chaque réplique a été étalonnée par rapport à tous les registres de l’échelle, autrement dit : 1) on a déterminé chaque fois qui parle et à qui ; 2) on a tenu compte des interruptions ; 3) chaque réplique a été appréciée selon sa « clarté » ou son « obscurité » ; 4) selon qu’elle avait trait au « même sujet » ou à un « sujet différent » ; 5) selon qu’elle impliquait un engagement ou non ; 6) selon qu’elle exprimait un accord ou un désaccord ; 7) selon son intensité, faible ou élevée ; 8) selon son caractère amical ou agressif. Chaque réplique a donc fait l’objet de huit étalonnages. Ont été étalonnées les première et troisième séries de quatre-vingts répliques, représentant approximativement la première, la deuxième, la cinquième et la sixième minute de la discussion consécutive à l’énonciation de la directive : « Faites ensemble un projet. » Une étude précédente avait fait apparaître que quatre à cinq minutes de discussion familiale contiennent assez d’informations pour effectuer une analyse concluante (13).

Les « étalonneurs » – le directeur du projet de recherches et son assistant – ont travaillé sur l’ensemble des transcriptions sans se concerter ni connaître les familles, chacun s’occupant d’une moitié des transcriptions. L’étalonnage des transcriptions selon les catégories « accord/désaccord » a d’abord été fait sur la base des seules transcriptions rédigées. On s’est ensuite servi également des enregistrements sur bandes magnétiques pour étalonner les transcriptions par rapport aux autres catégories, dans la mesure où tous les autres registres de l’échelle exigeaient plus particulièrement que l’on tînt compte du ton de la voix et d’autres aspects vocaux et non verbaux.

Tableau III. « Faites un projet51 » Transcription

numéro de la réplique

qui

à qui

réplique

1

mère

enfants

« Alors, les filles, qu’est-ce que vous voulez faire comme projet ? »

2

fille 1

mère

« Aller à la plage » (rire aigu).

3

mère

fille 1

(rires).

4

fille 3

mère

« Je veux… »

4 à52 7

fils 1

mère

(l’interrompant) « Je veux aller à la plage. »

5

mère

fils 1

« Toi aussi ? »

6

fils 1

mère

(tout doucement) « Ouais. »

7

père

fille 2

« Et toi, Mary ? Hein ? »

8

fille 2

père

« Ouais. »

9

père

fille 2

« Tu vas à la plage aussi ? »

10

fille 2

père

« Hon hon. »

11

mère

fille 3

« Et toi, Julie ? »

12

fille 2

mère

« Et John ? »

13

fille 3

mère

« Hum hon hon. »

14

père

enfants

« Bon, quand voulez-vous y aller ? »

Il a fallu trois ou quatre heures pour chaque transcription, afin d’étalonner les cent soixante répliques par rapport à toutes les catégories.

Le tableau III fournit un exemple sommaire extrait de la discussion consécutive au « Faites un projet ». Le tableau IV présente, pour la même séquence, les niveaux à l’intérieur de chaque registre.

Fiabilité

Dans le cadre de cette étude, l’unité de base choisie pour l’étalonnage était l’unité de discours ou réplique. La fiabilité a donc été définie comme l’accord réplique par réplique, tant entre les calculs de deux étalonneurs (inter) qu’entre un premier et un second calcul, tous deux effectués par le même étalonneur sur les mêmes données familiales (intra). On a pu étudier la fiabilité, réplique par réplique, pour les échelles concernant la clarté, le sujet, l’engagement et l’accord/désaccord. Elle n’a pu être calculée pour les échelles concernant l’intensité et la relation, la fréquence des résultats probants (non neutres) étant trop faible pour que l’estimation de l’accord réplique par réplique pût donner des résultats concluants. (Un contrôle synchronique53 portant sur le maniement global des catégories par les deux étalonneurs fut cependant effectué pour ces deux échelles au cours de l’étalonnage.)

Trois types de fiabilité ont été considérés : 1) fiabilité synchronique inter-calculs ; 2) fiabilité diachronique (six mois) inter-calculs ; 3) fiabilité diachronique (six mois) intra-calculs. Des contrôles synchroniques de fiabilité furent effectués pendant toute la durée de l’étalonnage sur l’ensemble des quarante-quatre familles afin que les deux étalonneurs ne « perdent pas de vue » les principes de base communs en fonction desquels ils opéraient leurs calculs. Onze familles furent soumises à deux étalonnages – les deux étalonneurs effectuant d’abord leurs calculs indépendamment – et l’on dégagea des données chiffrées permettant d’estimer la fiabilité venant de la confrontation des deux calculs. Puis les étalonneurs comparèrent les différences et se mirent d’accord sur les résultats définitifs. Ces contrôles de fiabilité furent faits de façon systématique, si bien que sur le total des familles étudiées par chacun des étalonneurs une sur quatre fut soumise à un double étalonnage. Quant aux familles qui ne l’ont pas été, on a pu en évaluer la fiabilité sur deux ou trois échelles par famille. Les résultats relatifs à la fiabilité obtenue par la confrontation sont présentés au tableau V.

Six mois après avoir étalonné.les quarante-quatre familles, nous en avons réétalonné un échantillon choisi au hasard. Sept familles furent réétalonnées par celui qui avait effectué les premiers calculs et six familles furent réétalonnées par un autre chercheur. Encore une fois, l’accord, réplique par réplique, ne fut atteint que pour les échelles relatives à la clarté, au sujet, à l’engagement et à l’accord/désaccord. Le tableau VI présente les taux de fiabilité synchronique inter-calculs et intra-calculs.

Tableau IV. « Faites un projet. » Étalonnage de la transcription

qui54

à qui

clarté55

sujet56

engagement57

désaccord58

intensité59

relation60

 

 

 

1 2 NE

1 2-1 2-2 NE

1 2 S SR NE

1 2 SR NE

1 3 5 NE

1 3 5 NE

1

M

E

X

X

X

X

X

X

2

Fl

M

X

X

(s)

X

X

X

3

M

Fl

(R)

X

X

X

X

X

4

F3

M

(In)

X

X

X

X

X

4/a

fl

M

X

X

(s)

X

X

X

5

M

fl

X

X

X

X

X

X

6

fl

M

X

X

X

X

X

X

7

P

F2

X

X

X

X

X

X

8

F2

P

X

X

(s)

X

X

X

9

P

F2

X

X

X

X

X

X

10

F2

P

X

X

(S)

X

X

X

11

M

F3

X

X

X

X

X

X

12

F2

M

X

(I)

X

X

X

X

13

F3

M

X

X

(s)

X

X

X

14

P

E

X

X

X

X

X

X

Entretien visant à recueillir des données indépendantes

Les données démographiques et socio-économiques concernant chaque famille furent recueillies par un enquêteur (une thérapeute familiale expérimentée) qui n’était pas au fait de nos hypothèses spécifiques et n’avait par ailleurs aucune connaissance préalable des familles. Prodiguant des trésors de tact, d’adresse, d’une ténacité non dénuée de ressources et de persuasion, elle parvint à interviewer toutes les familles qui participèrent à l’entretien standard, sans exception. Au cours d’une enquête menée conjointement au domicile des parents, elle sut recueillir quantité d’informations positives sur leurs antécédents – relatives tant à leur éducation qu’à l’histoire médicale et psychiatrique de chaque membre de la famille ; sur toutes les relations ayant existé avec la police et leurs raisons, et enfin sur l’historique de leurs problèmes dits conjugaux ou scolaires. Elle fit en outre des observations fondées sur ses impressions, notamment sur la manière dont les parents se comportaient vis-à-vis d’elle et dont ils interagissaient entre eux. Lorsque le cas se présentait, elle recueillit des informations supplémentaires auprès des thérapeutes qui avaient travaillé avec des membres des familles.

Sur la base des informations recueillies (problèmes psychiatriques et conjugaux, dossiers scolaires et rapports avec la police), les familles furent classées en cinq catégories. Chacune des quarante-quatre familles fut rangée dans un groupe et un seul. Nous donnons ci-dessous les définitions de ces cinq groupes ainsi qu’une description composite d’une famille typique pour les trois premiers groupes.

Groupe A : Ce groupe contient les familles à problèmes multiples. Ces familles présentent trois ou plus de trois problèmes étiquetés comme tels (névrotiques et/ou psychotiques, et/ou de passage à l’acte, et/ou de retard scolaire, et/ou psychosomatiques, et/ou « conjugaux ») : autrement dit ce sont les familles les plus perturbées. Il existe dix familles dans ce groupe. Une famille typique du groupe A satisferait aux diagnostics suivants : problème conjugal ; le père a été étiqueté comme personnalité schizoïde ; la mère comme dépressive ; deux enfants, étiquetés comme retardés scolaires et un enfant dont le lycée ou la police dit qu’il a commis un (des) passage(s) à l’acte.

Groupe B : Ce groupe comporte des familles présentant deux ou trois problèmes étiquetés comme tels. Ces familles donnent essentiellement l’impression d’être quelque peu « bloquées » (constricted) ; elles se composent ordinairement d’un membre étiqueté névrotique, et/ou retardé scolaire, et présentant un problème conjugal. Ce groupe comporte cinq familles. Une famille typique du groupe B satisferait aux diagnostics suivants : les parents sont en thérapie pour un problème conjugal et l’un des enfants réagit d’une manière considérée comme névrotique.

Tableau V Fiabilité inter61

échelle

extension62

moyenne63

clarté

98,7 – 83,1

94,5

sujet

95,6 – 79,3

85,3

engagement

88,7 – 65,6

80,6

accord/désaccord

96,8 – 75,6

89,1

 

Tableau VI Fiabilité inter et fiabilité intra64

échelle

extension65

moyenne66

 

inter

intra

inter

intra

clarté

98,1 – 90,6

98,8 – 95

95

96,6

sujet

95,6 – 81,9

99,4 – 833

87,4

90,7

engagement

88,8 – 75

98,8 – 83,1

80,3

89,8

accord/désaccord

91,9 – 85,6

96,3 – 91,3

88,6

94,5

Groupe C : Ce groupe comporte des familles ne présentant de problèmes étiquetés comme tels qu’avec leurs enfants – un ou plusieurs de leurs enfants ayant accompli un passage à l’acte (délinquance), et/ou ayant pris du retard dans sa scolarité. Ce groupe comprend douze familles. Une famille typique du groupe C présenterait les problèmes suivants : un des enfants a eu maille à partir avec la police pour vol à l’étalage ou pour actes de pyromanie, un autre enfant est considéré comme retardé scolaire au lycée.

Groupe D : Ce groupe comprend des familles touchées par l’intermédiaire du lycée, et qui appartenaient à l’origine au groupe E. Ces familles n’ont fait l’objet d’aucun diagnostic officiel ; cependant, tous nos enquêteurs se sont accordés à penser qu’elles semblaient présenter certains problèmes importants, qu’il s’agisse des parents, des enfants ou des rapports entre les parents et les enfants. Ce groupe comprend huit familles.

Groupe E : Ce groupe comprend des familles n’ayant fait l’objet d’aucun diagnostic officiel. D’autre part, tous nos enquêteurs se sont accordés à penser qu’elles fonctionnaient de manière satisfaisante (« normalement »). Ce groupe comprend neuf familles.

En résumé, le groupe A comprend dix familles, le groupe B comprend cinq familles, le groupe C comprend douze familles, le groupe D comprend huit familles et le groupe E comprend neuf familles.

Une analyse des données socio-économiques concernant ces cinq groupes de familles a permis d’établir qu’elles étaient pour l’essentiel homogènes. Le tableau vu présente ces données.

Analyse des données

Pour finir, tous les résultats des échelles interactionnelles pour les quarante-quatre familles ont été simplifiés par ordinateur, et des comparaisons ont été faites entre les cinq groupes de familles au moyen d’examens statistiques standard non paramétriques. Les résultats de cette analyse feront l’objet d’un compte rendu dans le second article de cette série.

Tableau VII. Données socio-économiques

données

groupes de familles

 

A

B

C

D

E

âge moyen

 

 

 

 

 

père

42,7

45,8

44,5

44,4

44,0

mère

41,3

43,2

41,8

41,1

40,7

enfants

16-10

16-9

16-9

16-8

16-9

nombre moyen d’enfants

3,6

3,4

3,7

3,7

3,4

éducation67

 

 

 

 

 

père

C

C

C

C

C

mère

C

C

C

C

C

occupation68

 

 

 

 

 

père

P

P

P

P

P

mère

FF

FF

FF

FF

FF

nombre moyen d’activités extra-familiales communautaires69

 

 

 

 

 

père

2-3

4

2-3

2

3

mère

1-2

2

3

3

4

enfants

1-2

2

3

2

4

déplacements depuis la naissance d’un enfant

nombreux70

nombreux

nombreux

nbreux

nbreux

religion

Pr

Pr

Pr

Pr

Pr

Récapitulatif

Nous avons présenté la méthode et le cadre théorique de référence qui nous ont permis de tester nos « échelles d’interaction familiale » – instrument mis au point pour mesurer l’interaction familiale dans son ensemble. Quarante-quatre familles ont été touchées par l’intermédiaire d’un établissement d’enseignement secondaire et de thérapeutes locaux. Ces familles ont participé à un entretien semi-structuré, standard, dont cinq minutes ont été étalonnées sur la base des « échelles d’interaction familiale ». Des enquêtes ont été par la suite faites à domicile auprès des familles, donnant certaines données démographiques et socio-économiques. Puis les quarante-quatre familles ont été réparties en cinq groupes, et on a comparé les résultats. Pour l’essentiel, ce procédé suppose une « micro-analyse » de l’interaction réciproque de la famille, considérée dans son ensemble, dans le cadre d’un entretien standard. Les paragraphes suivants présentent les résultats de nos recherches, traitent de la méthodologie, évoquent, enfin, certaines implications des résultats obtenus, pour les recherches ultérieures.

II. Résumé de l’analyse des données et résultats71

L’examen des résultats fait apparaître quatre points principaux : 1) de nombreuses variables permettent de dégager d’importantes distinctions entre les cinq groupes de familles considérés ; 2) ces variables conservent cette propriété, compte tenu d’une marge appréciable ; 3) plusieurs groupes de variables permettent de dégager des modèles bien déterminés, quand bien même une quelconque d’entre ces variables n’aurait en elle-même qu’une faible valeur discriminante, voire pas de signification du tout ; 4) les variables proportionnelles sont, en général, plus précises (sensitive) que les variables calculées en pourcentage, dont par ailleurs les premières confirment les résultats.

En résumé, les résultats obtenus pour les principaux groupes de variables sont les suivants :

Les variables de la rubrique clarté possèdent une valeur discriminante, et permettent en particulier d’établir une distinction entre les groupes A et E d’une part, et A et B d’autre part. Les groupes E et B font preuve de sensiblement plus de clarté que le groupe A, et le groupe A fait preuve de sensiblement plus d’obscurité que les groupes E et B.

Les variables de la rubrique sujet, considérées individuellement, ne permettent pas de dégager plus de différences significatives que ce qu’on peut attribuer au hasard. Elles font cependant ressortir certains modèles, en particulier certaines différences entre les groupes A et E, le groupe A ayant un coefficient de changement de sujet élevé, et le groupe E ayant un coefficient de continuité élevé. Les groupes B et C tendent à avoir un coefficient de changement de sujet élevé et le groupe D présente un coefficient de continuité élevé.

Les variables de l’engagement possèdent une grande valeur discriminante, tout particulièrement pour les groupes A et E d’une part, et les groupes C et E d’autre part. Les groupes A et C ont des coefficients d’engagement et de sollicitation élevés. Contre toute attente, le groupe E possède un coefficient d’engagement assez médiocre, mais un coefficient élevé d’affirmations ou questions formulées à titre purement indicatif.

Les variables de l’accord/désaccord font ressortir une série de différences assez précieuses. L’accord possède une faible valeur distinctive ; le désaccord en possède davantage, mais ce sont les rapports entre l’accord et le désaccord qui permettent le mieux d’établir des différences. Il y a des différences très nettes entre les groupes E et C en ce qui concerne les variables d’accord, ainsi qu’entre les groupes B et C en ce qui concerne les variables de désaccord. Le groupe E possède un coefficient d’accord élevé et le groupe C un coefficient faible. Le groupe C possède un coefficient de désaccord élevé, et le groupe B un coefficient faible.

Les variables de l’intensité ne permettent pas (à une exception près) de dégager des différences significatives entre les groupes de familles considérés. Cependant le groupe B se signale par une configuration dépressive marquée.

Les variables de la relation, et plus particulièrement de la relation négative, permettent de différencier très nettement les groupes de familles considérés. Les modèles ainsi dégagés font apparaître un coefficient de relation positive élevé pour les groupes E et D, un coefficient faible pour le groupe C, un coefficient de relation négative élevé pour les groupes A, D et B, un coefficient faible pour les groupes E et C. Le coefficient de relation négative faible pour le groupe C aura été l’un des résultats les plus inattendus.

Les variables du type qui-parle-à-qui ne sont pas discriminantes.

Les variables de l’interruption n’ont qu’une faible valeur discriminante. Si l’on considère les modèles en cause, on remarque cependant un contraste entre les groupes de familles B et E, le coefficient d’interruption étant uniformément élevé pour le groupe E et uniformément faible pour le groupe B.

Les variables de la relation et du désaccord permettent en général de différencier très nettement les groupes de familles et confirment les résultats obtenus pour les variables de relation et de désaccord exprimés en pourcentages.

Les variables de l’engagement et de l’accord/désaccord permettent de différencier très nettement les cinq groupes de familles considérés, mais dans un sens contraire à nos prévisions.

Le groupe des rapports proportionnels complexes divers (miscellaneous complex ratios), de même que les autres rapports proportionnels complexes, comprend plusieurs variables discriminantes qui confirment pour l’essentiel les résultats obtenus pour les variables simples exprimées en pourcentages.

Il existe donc un nombre considérable de variables qui permettent d’établir des distinctions entre les groupes de familles tant sur la base de leur importance statistique que sur celle des différents modèles (parmi ceux qui sont uniformes et significatifs) qu’on a pu dégager en considérant les variables groupées. Comme on s’y attendait, les différences les plus marquées ont opposé dans l’ensemble les deux groupes de familles les plus nettement différenciés du point de vue clinique, soit les groupes A et E. On trouve également des différences d’ordre général, importantes, entre les groupes C et E, ainsi qu’entre les groupes B et E. On rencontre aussi plusieurs différences spécifiques entre les groupes C et B, A et C et A et B. Enfin, le comportement bloqué (constricted) du groupe B (tel qu’on l’a cliniquement observé) a trouvé sa confirmation dans certains modèles dégagés après étalonnage sur nos échelles.

Nous avons trouvé certains résultats des plus inattendus, en particulier le coefficient d’engagement très faible du groupe E et le coefficient de relation négative très faible du groupe C. (Il est difficile d’apprécier les résultats concernant le groupe D – celui des familles « sujettes à caution » –, et la question de ses différences par rapport aux autres groupes n’a pu qu’être effleurée dans le cadre de cet article.)

Conclusion

L’objet premier de cette étude était de mettre au point et d’éprouver une méthode permettant de mesurer l’interaction familiale dans son ensemble. Nous estimons que les résultats ont démontré que les « échelles d’interaction familiale » constituent un instrument qui donne prise sur d’importants domaines de l’interaction familiale et que plusieurs catégories, parmi celles qui constituent ces échelles, possèdent une valeur statistique importante. En conclusion, nous pensons que cette méthode est utile pour étudier l’interaction familiale dans son ensemble et pour établir des distinctions entre différents types de familles.

Cette section était essentiellement consacrée à la présentation des résultats. La dernière partie de notre exposé aura plus particulièrement trait à la méthodologie ainsi qu’à certaines des implications des principaux résultats, aux applications possibles et à l’orientation future de ce type de recherches.

III. Discussion des principaux résultats72 et portée de la recherche

Aspects principaux

Jusqu’à maintenant nous avons discuté des problèmes méthodologiques posés par la mise au point des échelles d’interaction familiale. Dans une tout autre perspective, nous allons désormais partir du postulat que ces échelles sont valides et fiables et qu’elles permettent effectivement d’ouvrir à la recherche des domaines importants de l’interaction familiale. (Nous avons en fait la preuve que les scores réalisés par les variables, après étalonnage, donnent des informations cliniques importantes sur les familles. On a demandé à onze personnes de faire correspondre quatre groupes de variables étalonnées aux descriptions des cinq groupes de familles. Ces personnes n’avaient aucun renseignement et devaient agir sans se concerter. Leurs choix se sont révélés justes dans une proportion de loin supérieure à celle qu’on peut attribuer au hasard, si l’on en juge d’après le coefficient de concordance de Kendall (P < 0,0005). Nous avons en outre été en mesure d’établir la description clinique d’une famille particulière – description corroborée par le thérapeute – sur la seule base d’un examen détaillé des scores de cette famille selon les cent vingt-cinq variables.) Considérant les valeurs moyennes des variables individuelles établies pour chaque groupe de familles, nous proposerons ici l’esquisse d’un « profil » typologique pour chaque groupe de familles, étant bien entendu, cependant, qu’aucun de ces groupes ne constitue un type idéal ou pur. Nous ferons également quelques spéculations sur certaines implications de ces profils familiaux. On remarquera que les commentaires formulés à propos de chaque famille doivent s’entendre relativement aux autres groupes de familles. Nous n’envisagerons pas ici la question de savoir si les résultats obtenus pour l’une quelconque des variables considérées possèdent ou non une valeur statistique.

Groupe A : les familles à problèmes multiples

C’est pour ces familles que les variables de clarté ont eu les résultats les moins probants – proportion élevée d’ironie, de sarcasmes et de rires. C’est à leur sujet que nous avons enregistré l’indice le plus élevé de changement complet de sujet, ce fait indiquant que les membres de ces familles entretiennent entre eux des rapports fort abrupts, marqués par d’intenses rivalités. L’indice de changement inapproprié de sujet s’est révélé considérable (quoiqu’il ne soit pas le plus élevé, comme nous nous y étions d’abord attendus), et c’est pour ce groupe que les commentaires du genre : « Tiens-toi bien » ont atteint le score le plus élevé. Autrement dit, malgré leur caractère confusionnel, ces familles fixent certaines limites, au moins de façon verbale. Elles ont obtenu le score d’intrusion le plus élevé ; ce sont également elles qui ont fait le plus de commentaires « télépathiques », chacun prétendant parler pour les autres – Johnny disant par exemple : « Mary veut aller à la montagne. » (Nous avons relevé si peu de commentaires de ce genre que nous n’avons pas inclu la « télépathie » parmi nos variables formelles.) Ces familles ont réalisé le score total d’engagement le plus élevé ainsi qu’un score d’engagement spontané élevé, ce qui laisse à penser que leurs membres sont très imbus de leurs opinions et qu’ils affirment leurs propres désirs et sentiments personnels d’une manière autoritaire. On a relevé chez eux très peu d’affirmations ou de questions formulées à titre purement indicatif (catégories SR et SR ? pour l’échelle concernant l’engagement) mais le score de sollicitation le plus élevé, ce qui laisse à penser que les membres de ces familles ont tendance à bousculer les autres et à les mettre sur la sellette. Ce sont également eux qui tendent le plus souvent à détourner la conversation ou à esquiver tous engagements lorsqu’on leur demande d’en prendre. Ces familles ont tendance à se trouver un peu plus souvent en désaccord qu’en accord (ce qu’on mettra en parallèle avec le fait que leurs membres sont à la fois très obscurs et très imbus de leurs opinions). Les membres de ces familles tendent un peu plus à exprimer ouvertement leurs affects qu’à les garder par-devers soi. Du point de vue relationnel, l’absence de soutien moral est généralisée – en particulier dans le sens enfant-parent. On a relevé un très grand nombre d’agressions dans toutes les catégories du registre « qui-parle-à-qui ». L’atmosphère était donc très nettement hostile dans ce groupe de familles. Leur réseau de communication se caractérise par une forte interaction enfant-enfant ainsi que par une interaction parent-parent minimale. L’interaction enfant-parent est, elle aussi, minimale. Le score des interruptions se situe dans la moyenne. Leurs nombreux désaccords n’étant pas contrebalancés par des propos aimables, on imagine aisément que l’absence de tout soutien moral, venant s’ajouter au score de désaccord élevé, puisse conduire à des situations proprement explosives. Ils sont très imbus de leurs opinions et peu coopératifs (faible score d’accord), ce qui suggère une série de luttes pour le pouvoir, sans espoir de résolution des différences. Ils sont imbus de leurs opinions, alors même qu’ils ne parlent pas du même sujet, ce qui laisse penser qu’ils constituent une collection d’individus isolés, parlant chacun par-dessus la tête des autres. Dans chaque famille de ce groupe, une personne particulière se distingue par le caractère prononcé de ses protestations, tant d’accord que de désaccord, ainsi que par la franche obscurité de ses propos.

En résumé, ces familles sont très difficiles à caractériser, et changent constamment de sujet. Elles sont extrêmement imbues de leurs opinions, et leurs membres se sollicitent souvent d’en faire état. Elles sont plus souvent en désaccord qu’en accord. Elles ont une légère propension à extérioriser leurs affects avec intensité. L’atmosphère est franchement hostile. Elles sont un terrain de prédilection pour des comportements explosifs. Elles sont extrêmement autoritaires, hostiles, compétitives et confusionnelles.

En termes de développement de la personnalité (c’est-à-dire d’hypothèses étiologiques), nous serions portés à penser que ce type de familles ne saurait être propice à l’épanouissement du respect de soi-même et des autres en tant qu’individus, et qu’il ne saurait fournir de modèles permettant l’apprentissage de modes de communication non confusionnels ou d’une véritable coopération. Du point de vue du comportement observable, ce tableau concorde en général avec les impressions des cliniciens.

Groupe B : familles bloquées (constricted)

Ces familles ont un discours excessivement, voire compulsive-ment, clair. Elles font des phrases complètes ; leur discours n’est pas fragmentaire ; elles ne rient pas souvent. Contre toute attente, elles changent très souvent de sujet, et ce de manière relativement plus inappropriée qu’appropriée. Cet aspect de leur interaction constitue la seule faille dans leur comportement, par ailleurs si bien maîtrisé, et leur sert peut-être de soupape de sûreté. Dans le cadre de l’entretien, ces changements de sujet inappropriés se sont traduits par le fait que les enfants avaient tendance à « se défiler » et que les parents ne leur imposaient aucune limite (ce sont eux qui ont obtenu le score le plus faible pour les commentaires du genre : « Tiens-toi bien »). On a relevé un certain nombre de plaisanteries (non accompagnées de rires) d’une grande indiscrétion (intrusion). Les membres de ces familles ont un très faible score d’engagement spontané, mais ils se demandent souvent leur avis, et, à chaque fois, ils répondent. Le score des échanges d’information est moyen. Ils sont très rarement d’accord mais possèdent le score de désaccord le plus faible. Ils sont donc un peu plus souvent en accord qu’en désaccord, bien que les scores soient dans les deux cas quantitativement faibles. On remarque qu’une personne leur sert de cible, les autres entrant fréquemment en désaccord avec cette dernière. Du point de vue de l’intensité affective, ces familles se distinguent à la fois par leur manque d’enthousiasme et par la prévalence d’une tonalité dépressive. L’atmosphère est en général quelque peu hostile. Les parents critiquent leurs enfants sans leur apporter aucun soutien moral en retour. Les enfants sont hostiles, tant les uns vis-à-vis des autres que vis-à-vis de leurs parents. Contre toute attente, les résultats obtenus montrent que les parents sont en excellents termes (et se parlent beaucoup). Chacune de ces familles comporte au moins un bouc émissaire, lequel est constamment agressé. Les parents parlent souvent entre eux, et les enfants parlent aux parents. Les parents ont tendance à ne pas parler aux enfants (sinon pour les critiquer), et les enfants ne parlent pas entre eux. Ce groupe de familles possède le score le plus faible pour toutes les variables d’interruption, ce qui s’accorde avec le manque de spontanéité caractéristique de ces familles. On note un assez grand nombre d’agressions sans pour autant qu’il y ait beaucoup de désaccords explicites, fait qui suggère l’existence de conflits larvés. Le score d’engagement rapporté aux catégories accord/désaccord, bien qu’il tende vers la moyenne, admet dans chaque famille des écarts considérables d’un membre à l’autre. Par ailleurs les membres de ces familles marquent très clairement leur accord ou leur désaccord.

En résumé, ces familles sont d’une clarté compulsive. Elles changent souvent de sujet ; les enfants se tenant mal et leurs parents ne leur imposant aucune limitation. On relève un manque d’engagement spontané, et peu d’accord ou de désaccord. L’atmosphère est hostile et dépressive, les parents critiquent leurs enfants mais se soutiennent mutuellement. On constate une inhibition prononcée de la spontanéité et de l’expression des affects.

Ce tableau concorde en général avec la clinique des familles « bloquées », malgré, cependant, quelques contradictions surprenantes. Les nombreux changements de sujet, appropriés et inappropriés, l’absence de limitation semblent être leur principal recours pour supprimer les tensions.

Ce peut être aussi une façon de faire passer des messages latents qui laissent aux enfants la possibilité de « passer à l’acte » (acting out). Le haut degré d’affection entre les parents peut, certes, être en partie mis au compte de leur désir de faire bonne figure face à l’interlocuteur. C’est une conduite tout à fait inattendue si on regarde dans une perspective clinique la façon dont ces familles se comportent bien souvent. Pour se lancer dans des spéculations étiologiques, on peut dire que les enfants sont élevés dans un climat fait d’absence d’affection, de dépression et de répétition, qui impose un contrôle étroit de toute manifestation spontanée (contrôle accompagné peut-être d’une permission latente à « passer à l’acte »). C’est, semble-t-il, le climat typique qui fait des enfants au comportement compulsif et contrôlé.

Groupe C : familles où un enfant présente un problème reconnu, étiqueté

Ces familles ne parlent pas clairement, non pas tant parce que leur discours en lui-même manquerait de clarté, mais parce qu’il est très souvent fragmenté et interrompu.

Leurs scores tendent vers la moyenne dans les trois catégories : continuité du sujet, changement de sujet approprié et changement de sujet inapproprié. Une personne par famille présente néanmoins un score de changement de sujet élevé. Ces familles viennent en second pour les commentaires du genre : « Tiens-toi bien. » Elles s’efforcent donc bien de limiter les comportements inappropriés, fait auquel nous ne nous attendions guère, mais qui peut s’expliquer, en partie, par leur volonté de faire bonne figure en public. Elles font très peu de plaisanteries. Elles ne sont pas trop imbues de leurs opinions. Elles ont cependant le score le plus élevé d’engagement sur demande (par opposition à l’engagement spontané) et tendent à prendre une personne pour cible, en lui demandant fréquemment de prendre position. Elles ont également le score le plus élevé d’engagement sur demande en relation avec la sollicitation, ce qui suggère la fréquence des réponses à la « oui monsieur » ; cependant on relève en même temps de nombreux comportements d’esquive, visant à éluder ou à éviter tout engagement. Elles sont fortement en désaccord, sans s’accorder sur quoi que ce soit d’autre en contrepartie. Ces données évoquent une atmosphère conflictuelle, peu propice à la collaboration, les ratiocinations familiales imposant une sourdine aux émotions. Dans chacune de ces familles une personne particulière se heurte à de très nombreux désaccords, ce qui laisse penser qu’elle remplit peut-être le rôle d’un bouc émissaire. Du point de vue affectif, ces familles sont bloquées, le score d’intensité faible étant élevé et le score d’intensité élevée étant faible, ce qui suggère un état légèrement dépressif. On remarque (comme prévu) le manque de tout soutien moral effectif, mais aussi (contre toute attente) une absence totale d’agressions. Autrement dit, l’atmosphère « relationnelle » est au calme plat, à la neutralité – aucun message clair n’est formulé sur les relations. Quant à la catégorie « qui-parle-à-qui », c’est dans ces familles que la participation est la plus générale pour tous les groupes considérés.

Leur interaction intragénérationnelle est moyenne, leur interaction intergénérationnelle légèrement plus importante. Une personne particulière se distingue par le fait qu’elle parle beaucoup plus souvent qu’on ne lui parle. Le score des interruptions est moyen-élevé, ce qui montre que ces familles font preuve d’une certaine spontanéité, en dépit des blocages dont elles témoignent par ailleurs. On relève beaucoup de désaccords sans compensation positive par des propos amicaux. Ces données donnent l’impression qu’il existe des conflits larvés, qui pourraient éventuellement éclater au grand jour. Ces familles sont assez autoritaires, et présentent un score d’accord très faible – toutes données qui suggèrent également l’existence de conflits ouverts pour le pouvoir ; impression confirmée par l’importance de leur score de désaccord. Cependant ces conflits pour le pouvoir semblent étouffés, comme si ces familles redoutaient leur propre violence latente. Le score de continuité du sujet est très élevé par rapport au score d’accord, ce qui suggère la non-résolution des différences. D’autre part, le score de continuité est très faible par rapport au score de désaccord, ce qui confirme l’idée que ces familles sont le théâtre de disputes fréquentes.

En résumé, l’atmosphère dans ces familles est peu animée, déprimante, conflictuelle et sans esprit de coopération. Elles sont réduites au silence, avec une légère nuance de dépression, suggèrent sous bien des rapports l’existence de conflits latents pour le pouvoir ; elles n’extériorisent guère leurs affects mais témoignent de très nombreux désaccords. Le déroulement de leur discours n’est pas clair, à cause surtout du caractère extrêmement décousu de leurs propos. On relève certains comportements inappropriés, dans une proportion modérée, ainsi qu’un nombre considérable de manifestations d’intolérance (comportements visant à imposer certaines limitations). Ces familles sont autoritaires sans être coopératives. Par ailleurs certains signes indiquent l’existence d’un bouc émissaire.

Ce tableau concorde assez bien avec la plupart des données cliniques sur le comportement des familles qui rapportent officiellement leurs problèmes à leurs enfants. Parmi les résultats contradictoires, le plus important, et le plus étonnant, est l’absence de toute agression. À cela, deux explications possibles (lesquelles ne sont pas mutuellement incompatibles) : ou bien ces familles ont appris le danger de trop ouvertement donner libre cours à la colère, ou bien elles essaient de paraître raisonnables à l’enquêteur. Du point de vue de l’étiologie, ce modèle s’accorde avec le destin d’enfants élevés dans une atmosphère tendue, encourageant les passages à l’acte.

Groupe D : les familles dont le diagnostic est problématique

Par comparaison aux autres groupes de familles, le groupe D est de tous celui qui permet de dégager le moins de différences significatives. Plus encore, la manière dont il se distingue des autres groupes ne relève pas d’un modèle cohérent. Ce caractère reflète probablement la nature du groupe D (et, incidemment, renforce la méfiance déjà exprimée sur l’opération qui consiste à « faire la moyenne » des membres d’un groupe composé d’atypiques). D n’est un groupe que pour avoir été distingué de E parce que la normalité des familles qui devaient le composer faisait problème. Il est donc complètement hétérogène et comprend, par exemple, une famille où un enfant a une lésion cérébrale, une autre où le père est sourd, une autre encore où une fille est mère célibataire. En d’autres termes, dans chaque cas, les enquêteurs soupçonnaient des problèmes significatifs (mais non étiquetés), même si aucun des membres de la famille ne relevait officiellement de la psychiatrie.

À cause de la nature diverse des constituants de ce groupe et de l’absence de résultats significatifs, nous croyons absurde de faire de longs commentaires sur ce type composite.

Groupe E : les familles normales

Ces familles tendent à avoir un score de clarté de moyen à élevé, ainsi qu’un score d’obscurité moyen. Le score des répliques non étalonnables est faible pour chaque famille dans son ensemble, bien qu’il soit élevé pour une personne dans chacune. L’obscurité est due en partie à des réflexions ironiques ou à des sarcasmes, en partie à des rires ; à cet égard, le fait qu’elles se situent dans la moyenne était prévu. Leur communication n’est ni compulsivement claire ni confusionnelle, et elles font preuve d’un notable sens de l’humour.

Elles tendent à s’en tenir à un même sujet, ceci étant avéré pour tous les membres de la famille. Elles obtiennent un score assez faible de changements de sujet, tant appropriés qu’inappropriés. Autrement dit, elles semblent poursuivre chaque sujet jusqu’à ce que celui-ci soit épuisé avant d’en aborder un autre, et l’on a relevé très peu d’« échappatoires ». Ce sont elles qui font le plus de plaisanteries, les scores obtenus en ce domaine concordant avec plusieurs autres scores relatifs à la spontanéité (intensité extériorisée, amabilité, fous rires et interruptions, par exemple). Ce sont elles qui obtiennent le score le plus faible en ce qui concerne l’intrusion. Elles tendent en général à s’en tenir au même sujet plutôt qu’à changer de sujet, et lorsqu’elles en changent elles le font de manière appropriée plutôt qu’inappropriée. Leurs scores d’engagement spontané et à la demande et de sollicitation sont très faibles, plus faibles que l’on ne le prévoyait. (La faiblesse du score d’engagement spontané paraît cependant compensée par les autres scores relatifs à la spontanéité, comme on a vu ci-dessus.) Ces familles présentent des scores très élevés concernant l’échange d’informations à titre indicatif. Autrement dit, l’expression des opinions personnelles et les comportements visant à mettre les autres dans l’embarras sont réduits à un minimum, tandis que l’interaction positive, au niveau des faits, joue un rôle maximum. Ces familles sont très souvent en accord (ce qui convient avec le fait qu’elles ont des scores élevés tant pour la continuité du sujet que pour l’échange des informations), et réalisent un indice de désaccord moyen. Ces données suggèrent qu’elles ne craignent pas d’entrer en désaccord, et que leur score d’accord élevé ne relève pas simplement d’une formation réactionnelle. Personne n’est pris pour cible ou bouc émissaire. Elles semblent capables de coopérer sans être intimidées par les différences.

Quant à l’intensité des sentiments, elles jouent de toute la gamme, depuis les sentiments de l’intensité la plus faible jusqu’aux plus prononcés, l’extériorisation (intensité élevée) tendant à prévaloir. C’est chez elles que l’on trouve, et de loin, l’atmosphère la plus amicale. Elles font une large part au soutien positif, dans tous les sens, parent-parent, parent-enfant et enfant-parent. On relève l’absence relative des agressions (de même que l’absence de toute cible spécifique pour des agressions) ; ceci n’empêche pas qu’elles sachent exprimer la colère (elles n’ont pas en la matière un score aussi faible que le groupe C) ; colère qui s’exprime le plus souvent soit entre les enfants soit dans le sens enfants-parents. On relève une absence relative d’agressions dans le sens parent-enfant. Il semblerait que cette atmosphère amicale ne constitue pas seulement une défense contre l’expression de l’animosité. Personne ne monopolise le réseau de communication. L’interaction intragénérationnelle est légèrement supérieure à l’interaction intergénérationnelle. Ces familles ont le score d’interruptions le plus élevé, mais on ne peut déterminer personne de particulier qui serait régulièrement soumis à des interruptions, ou qui les provoquerait. Elles sont capables de marquer leur désaccord dans une atmosphère amicale, dépourvue d’agression, ce qui suggère qu’elles respectent l’individualité des autres. Elles tendent à s’accorder, mais sans plus (ceci découlant à la fois de leur score d’accord élevé et de leur faible score d’engagement). Cependant elles tendent à souligner leurs désaccords d’une façon un peu plus prononcée. Une personne par famille enregistre à cet égard un score particulièrement élevé, et une autre un score particulièrement faible. Leur score d’accord est très élevé par rapport à celui de clarté. Ceci est dû au fait qu’elles ont un score de clarté moyen et le score d’accord le plus élevé. Elles ont un faible score de désaccord par rapport à celui de clarté. Quant à leur score accord/désaccord, il est très élevé par rapport à leur score de clarté, ceci étant avéré en général pour tous les membres de la famille.

En résumé, le déroulement de la communication dans ces familles est modérément clair. Elles ne sont pas compulsivement rationalistes, confusionnelles ou fragmentaires. Elles rient sans contrainte et ne dédaignent pas éventuellement de recourir au sarcasme ou à l’ironie. Elles ont nettement le sens de l’humour. Elles ont tendance à se conformer aux directives assignées, se tiennent rarement mal et savent, le cas échéant, invoquer certaines limites de façon appropriée. Elles sont spontanées (rire, plaisanteries, intensité élevée et interruptions – tous ces scores ont des cotes élevées). Elles se livrent rarement à une intrusion. Elles échangent beaucoup d’informations et n’expriment qu’un minimum d’opinions tranchées. Elles sont en mesure de progresser dans l’organisation d’un projet sans tomber dans des conflits pour le pouvoir où chacun se défendrait. Elles sont capables de coopérer, mais savent aussi exprimer librement leurs différences, sans recourir à des menaces. Rien n’atteste l’existence d’un bouc émissaire. Le climat est amical et fournit un soutien moral. Ces familles respectent les différences et ne les considèrent pas comme menaçantes. Les parents soutiennent particulièrement leurs enfants et manifestent sans réserves leurs affects, l’expression franche des sentiments étant valorisée.

Parmi les résultats les plus inattendus, le principal est le faible score d’engagement. Ceci est peut-être dû à ce que ces familles, disposant d’un large fonds commun de bonne volonté, de consensus et de compréhension mutuelle, peuvent s’appliquer plus directement aux directives assignées sans que l’autonomie des individus devienne un sujet de discorde. Leur indice d’accord très élevé et le nombre relativement faible des agressions nous ont également quelque peu surpris, bien qu’à un nouvel examen ces résultats semblent moins contradictoires, étant donné la capacité de ces personnes à faire état de leurs désaccords et à exprimer parfois une certaine agressivité.

Les familles normales paraissent fournir une atmosphère adéquate à l’épanouissement de la personnalité de l’enfant (sentiment de l’estime de soi). Elles fournissent des modèles de coopération. Elles s’expriment d’une manière assez directe sans pousser le culte de la clarté jusqu’à la compulsion. Le respect des différences est chose permise, et même encouragée. L’individualité est valorisée. Certaines défenses (luttes pour le pouvoir) s’avèrent superflues dans les relations importantes et intimes. (Deux visites prolongées effectuées à domicile auprès de familles normales ont fait l’objet d’un compte rendu détaillé [C. Hansen, inédit].)

Portée de cette étude

L’objet premier de ce projet de recherches était la mise au point d’une méthodologie permettant d’étudier la famille en tant qu’elle constitue une unité interactionnelle plutôt qu’une collection d’individus ou de sous-groupes familiaux. Nous pensons que la méthodologie ainsi élaborée nous a permis de dépasser le stade « impressionniste » de l’observation clinique de l’interaction familiale. Cette méthode peut également être appliquée dans d’autres contextes – notamment pour évaluer le changement survenu au cours d’une thérapie, ou pour effectuer sur les familles toutes mesures utiles à l’occasion d’études longitudinales à long terme. Cette méthode pourrait aussi bien être employée pour l’étude d’autres groupes de dimension restreinte.

Nous avons envisagé un autre type de classification des familles que la nomenclature individuelle de la psychiatrie traditionnelle. Notre système place l’accent sur l’interaction familiale effective et sur les familles en tant qu’elles se caractérisent par la prédominance d’un climat type.

Bien que l’objet premier de ce projet de recherches ait été la méthodologie, il nous a permis de dégager quelques résultats positifs. Mais le fait le plus important est peut-être qu’il fournit certains aperçus sur le fonctionnement normal de la famille – certaines descriptions objectives, sans doute plus sûres que les observations personnelles, subjectives. Il permet également l’examen objectif de certaines présuppositions chères aux étudiants d’interaction familiale. C’est ainsi que nous avons découvert, par exemple, que la communication obscure semble liée à de graves troubles pathologiques (qui ne vont pas nécessairement jusqu’à la psychose).

Les principaux résultats de ce projet et la méthodologie mise au point peuvent constituer un auxiliaire utile pour qui veut jeter quelque lumière sur le problème complexe du rapport entre la famille et l’individu, chacun de ces termes étant considéré comme unité.

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